de la revue 'L'Illustration' no. 3769 de 29 mai 1915
'l'Aide Française en Serbie'
par Robert Vaucher
Lettres de Notre Envoyé Spécial

des Artilleurs, des Aviateurs et des Médecins

 

Belgrade, 25 avril 1915

Les grandes rues de la capitale serbe sont désertes et semblent plus spacieuses maintenant que les passants sont rares. Ici et là, les obus ont fait leur œuvre, l'asphalte des trottoirs est soulevé, de grands trous béants attestent que les Autrichiens ont de la grosse artillerie. Toutes les maisons encore inhabitées ont leurs vitres brisées et les stores des fenêtres se balancent lamentablement dans les chambres vides.

Il y a deux mois, Belgrade était complètement morte; actuellement, avec le printemps qui fleurit les jardins et parfume les avenues, les Serbes commencent à rentrer. Le soir, de 5 à 7 heures, le long des boulevards, on a l'agréable surprise de rencontrer de jolies femmes en élégantes toilettes. On répare les dégâts faits par les canons ennemis, l'espérance est revenue, chacun a la certitude que les Autrichiens ne se hasarderont plus à tenter d'envahir la capitale.

Plusieurs personnes, à qui je demandais si elles ne craignaient pas les shrap-nels qui éclatent assez souvent, et deviennent très fréquents depuis deux jours, les Autrichiens s'obstinant à tirer, fort maladroitement du reste, sur nos avions, me répondirent, avec un air de sécurité absolue: « Il n'y a rien à craindre, les Français sont là! »

 

Les « Français »

Il faut avoir vécu avec les artilleurs serbes, avoir vu ces valeureux soldats dans leurs tranchées, pour comprendre ces mots. Le « Français », pour le guerrier serbe, c'est le canon de 75, la pièce du Creusot qui permit les victoires dans les campagnes serbo-turques, serbo-bulgares et austro-serbes. Quand le canon commençait à tonner pendant la bataille, on entendait un cri de joie dans les lignes des fantassins: Franzouz gremi!... « Le Français gronde. » C'était la certitude de la victoire.

Aussi, dans la dernière retraite, lorsque les munitions étaient devenues rares, ce fut, dans l'armée entière, un morne abattement. Le soldat serbe, encore très superstitieux, était certain que, le « Français » manquant, il était insensé de vouloir vaincre. Les artilleurs pleuraient, embrassaient leurs pièces, les appelaient par les mêmes noms tendres qu'ils donnent aux jolies filles en costumes bariolés, avec lesquelles ils dansent, le dimanche, dans les petits villages cachés par la verdure. Ils assuraient à leurs canons que jamais, eux vivants, les Autrichiens ne les prendraient, et ce fut la retraite de ces braves, cachant leurs pièces, ne voulant pas que le « Français » fût déshonoré, qu'il eût honte de ne plus apporter la victoire. Tout à coup, au moment où l'Autrichien se croyait vainqueur, les munitions arrivèrent en quantité. On les distribua aux artilleurs avec une hâte fébrile. Un soir, au moment où la vie du camp était suspendue et que seules les sentinelles veillaient, l'arme au pied, une affreuse tristesse au cœur, en voyant, tout près, sur le sol aimé de la patrie, les feux de bivouacs autrichiens, le « Français » gronda de nouveau. Ce n'était plus un coup isolé, partant comme à regret: ce fut un torrent de feu vomi par les 75. Les artilleurs, sans un mot, avec cette gravité et cette ferme volonté de vaincre qui est la caractéristique du soldat serbe, prenaient leur revanche. Une fois de plus, ils mèneraient l'armée à la victoire.

Dans les petites tentes, dans les tranchées, sous les abris de fortune où dormaient les soldats, ce fut un grand cri: Franzouz gremi! Avec un entrain joyeux on se prépara à l'attaque. Ces soldats, habitués à vaincre, oublièrent les privations, les fatigues énormes endurées depuis des mois, et, au milieu du fracas des obus, ils s'élancèrent à l'assaut. Quelques jours après, Pierre Karageorgevitch rentrait à Belgrade; aucun Autrichien armé n'était plus sur le territoire serbe.

On comprend facilement avec quel enthousiasme on reçut en Serbie la mission d'artillerie française chargée de combattre les monitors autrichiens qui bombardaient Belgrade. Lorsque ces nouveaux canons tonnèrent pour la première fois, avec un bruit terrible, ce fut à Semlin une véritable stupéfaction. Les monitors, restèrent prudemment cachés dans une petite baie formée par le Danube. Deux d'entre eux qui s'étaient hasardés à sortir durent se hâter de rentrer, gravement avariés.

Au moment où l'ordre d'évacuer Belgrade fut donné (c'était le 1er décembre), le commandant Picot ordonna à ses hommes d'arroser de projectiles les hauteurs dominant Semlin, où les Autrichiens s'étaient fortifiés. Avec deux pièces, ils réussirent à les retenir pendant quarante-huit heures sur l'autre rive de la Save. Une fois que les dernières munitions furent tirées, les servants, en bon ordre, embarquèrent leurs projectiles et leurs réserves de munitions pour Nisch. Les appareils de visée, les culasses et les consoles des deux pièces, qu'il fallait malheureusement abandonner, furent emportées également. On rendait ainsi les deux canons inutilisables pour les Autrichiens, et l'on courait la chance de retrouver les canons en bon état en cas d'offensive rapide. Il s'en est fallu de peu, en effet, que le 15 décembre, soit treize jours après l'évacuation de Belgrade, nos artilleurs ne retrouvassent leurs pièces dans l'état où elles étaient à leur départ. Une patrouille d'avant-garde de cavalerie serbe fit prisonniers les officiers de génie autrichiens chargés de les faire sauter. Us venaient d'achever leur tâche. Si la patrouille était arrivée une heure plus tôt, les canons français auraient pu bombarder les Austro- Hongrois repassant le Danube pour fuir en Hongrie.

 

Nos Artilleurs à Belgrade

Je suis monté, ce matin, par des chemins aux ornières profondes, se faufilant entre les entonnoirs formés par les obus'des 240 et des 305 autrichiens, jusqu'à la colline où se trouvent maintenant les artilleurs français. Dans une ravissante résidence d'été d'un riche Belgradois, cachée dans des arbres en fleurs, au milieu des pommiers et des cerisiers, nos officiers ont établi leur quartier général.

On cause gaiement. Avec une modestie charmante, le commandant Picot, qui est, actuellement, l'homme le plus populaire de Belgrade, m'assure que ses hommes et lui n'ont fait que leur devoir et que la chance les a favorisés. Depuis la reprise de la capitale par les troupes serbes, ils ont, en effet, tiré rarement, mais ce furent des coups de maître.

Les Autrichiens bombardant régulièrement les inoffensifs habitants de Belgrade, l'état-major serbe décida d'autoriser les Français à répondre et à tirer sur Semlin. C'était le soir du 17 février. Dans la grande salle de l'Hôtel de Ville de Semlin, un grand nombre d'officiers autrichiens fêtaient, par un banquet, la victoire sur les Russes en Prusse orientale. Les assistants étaient joyeux. On avait porté un toast à Hindenbourg et aux empereurs alliés, quand soudain un obus tomba en pleine salle de fête. Ce fut une émotion énorme qui se transforma en terreur lorsque, à dix secondes d'intervalle, trois autres obus éclatèrent dans l'édifice, tuant trente-sept officiers supérieurs, dont deux généraux.

Le lendemain un parlementaire arrivait à bord d'un monitor, sur lequel flottait le drapeau blanc, demander aux Serbes de cesser le bombardement de Semlin, assurant que, de leur côté, les Autrichiens ne tireraient plus sur Belgrade.

Les pièces françaises sont fort bien dissimulées, et des tranchées irréprochables permettent d'atteindre les batteries et les soutes à munitions. Des chambres boisées ont été installées à un mètre sous terre.

Dans celle de l'officier, à deux pas de la batterie, complètement invisible et protégée par des terrassements, je vois, avec étonnement, une petite bibliothèque contenant une vieille édition des œuvres de Voltaire.

Voici un canon; en face de lui on aperçoit, à la jumelle, sur la côte de Bejaniat, les positions autrichiennes où se trouvent, entre autres, trois pièces de 240 et deux de 305.

Le docteur qui accompagne la mission a réussi à arrêter l'épidémie de typhus qui menaçait de faire des ravages parmi les hommes des batteries, et jusqu'à présent personne n'a succombé ni à la maladie, ni sous les nombreux obus ennemis.

« Nous serons en Autriche avant de voir ici les cerises mûrir », me disait le commandant Picot, en regardant les arbres chargés de fleurs. C'est aussi le désir de tous ses hommes qui ne demandent qu'à traverser la Save le plus tôt possible et à prouver aux Autrichiens ce que vaut la grosse artillerie française.

Les Serbes possédaient, sur le Danube, un projecteur malheureusement trop faible. La mission française a apporté avec elle deux projecteurs modernes qui fonctionnent admirablement et dont l'un est placé sur la Save, l'autre sur le Danube. C'est ce dernier qui a le plus à faire: les Autrichiens essayant, de temps à autre, d'envoyer des munitions en Turquie, il faut surveiller le fleuve chaque nuit. On sait l'histoire du vapeur Belgrade qui, chargé d'obus pour Constantinople, fut arrêté par des batteries russes et serbes.

La nuit dernière, ce furent les canons anglais qui tonnèrent. Les projecteurs français avaient découvert un chaland qui disparut dès qu'il se vit signalé. . Depuis quelques jours, les Autrichiens bombardent les batteries françaises avec des obus turcs de 105. On pourrait en déduire qu'ils renoncent à essayer d'envoyer des munitions en Turquie, puisqu'ils emploient eux-mêmes les obus turcs. Constantinople attendra longtemps les projectiles commandés chez Krupp!

Nos Aviateurs

Belgrade, 26 avril

Il fait un temps magnifique. En dînant, dans la jolie villa qu'habitent les officiers aviateurs français, je remarque les pilotes jetant, entre deux bouchées, un coup d'oeil sur le ciel qui paraît vouloir permettre les vols les plus audacieux. Au dessert, le capitaine Martinet n'y tient plus; suivi du chef des reconnais-; sances, le capitaine de Rochefort, il part pour les hangars.

Nous allons les rejoindre. Depuis deux jours les aéroplanes français ont commencé leur service de reconnaissances en territoire ennemi. Nos officiers ont fait des miracles pour transformer un petit plateau en camp d'aviation.

Devant leurs hangars de toile, les appareils sont prêts à partir, les cocardes tricolores des ailes brillent au soleil, les moteurs ronflent et, l'un après l'autre, les grands oiseaux prennent leur vol, les uns du côté de la Hongrie, d'autres vers la Croatie, d'autres encore pour survoler Semlin, d'où les shrapnels partent nombreux à leur adresse, éclatant dans le ciel bleu, laissant un petit ballon de fumée blanche qui se dissipe peu à peu, tandis que, de l'avion aux couleurs françaises, le photographe prend de nombreux clichés des positions autri-. chiennes.

Les heures passent. Toute l'escadrille a disparu à l'horizon. Dans le petit laboratoire, les photographes développent rapidement les clichés obtenus pendant les reconnaissances de la matinée. Sur les plaques, les lignes ennemies apparaissent, montrant clairement tous les canons, tous les ouvrages fortifiés, tous les camps austro-hongrois qui sont de l'autre côté de la Save et du Danube.

Les shrapnels recommencent à tonner; les avions rentrent au camp. Après d'habiles évolutions, ils se posent légèrement sur la pelouse et viennent s'arrêter devant leurs hangars.

Les observateurs, la carte constellée de notes prises en route, s'empressent d'aller faire leur rapport.

Toutes les reconnaissances ne furent pas faciles. Un de nos aviateurs les plus connus fit une randonnée de 260 kilomètres, traversa la plaine hongroise et fut surpris par une tempête de neige alors qu'il passait au-dessus des hauteurs du Fruschka Gora.

Le commandant est content: les nouvelles photographies sont elles aussi excellentes et les officiers observateurs rapportent une riche moisson de renseignements.

La nuit tombe. Avant de rentrer en ville, j'accompagne le commandant Vitrât et le capitaine Morturaux à l'état-major serbe. Sur une colline dominant la ville, le colonel Toufegdjitch, un des plus brillants officiers de l'armée serbe, qui fit, il y a dix ans, un stage, en France, aux chasseurs à pied, a établi son quartier général.

Nous pénétrons dans la chambre où des officiers d'état-major corrigent une carte d'après un rapport reçu. La réception est charmante; les officiers serbes sont tous d'une amabilité exquise pour leurs camarades français. On étale sur la table les épreuves photographiques. C'est un cri d'admiration. Ces officiers qui viennent de faire trois guerres restent émerveillés. Ils prennent la loupe, comparent leurs cartes aux photographies détaillées qu'ils ont devant eux. Les uns rient, enchantés, les autres se frottent les mgjns, les tendent aux deux officiers français en leur disant merci. Un vieil officier, la poitrine constellée de médailles, regarde attentivement le travail de nos courageux aviateurs-photographes, et ses yeux se mouillent. Ce qu'il a devant lui, c'est le territoire et les positions de l'ennemi. Donc plus de surprises possibles, plus d'embuscades inattendues; et, avec un tremblement de joie dans la voix, lui, le vieux brave que la mort laisse indifférent, dit gravement: « Merci, Français, vous nous apportez la certitude de la victoire! »

La Mission Sanitaire

Nisch, 28 avril

— Au nom du gouvernement serbe, mon colonel, je vous souhaite la bienvenue en Serbie et je vous remercie d'être accourus si nombreux au secours de notre pays. Mais vous n'ignorez pas à quels dangers vous vous exposez?

— Le danger, pour nous, capitaine, cela ne compte pas. D'ailleurs, lui et nous sommes de vieilles connaissances, répondit l'officier français, avec un sourire.

Voilà quelles sont les premières paroles que j'entendis sur le territoire serbe. Nous venions d'arriver à la gare frontière et notre train emportait tout un détachement de médecins français, sous la direction du lieutenant-colonel Bertrand, venant compléter la mission envoyée par la France à la Serbie pour tâcher d'arrêter l'épidémie de typhus exanthématique.

Dans ce pays d'héroïsme, au sein de cette armée qui fit preuve de tant de bravoure, comme elle était bien dans son cadre, la crâne vaillance des médecins portant le pantalon rouge et quittant le front français pour voler au secours du valeureux allié menacé par l'épidémie!

Pendant la collation offerte aux médecins et aux journalistes français, c'est le vice- président de la Chambre des députés serbes, un beau vieillard portant le costume pittoresque des paysans serbes, qui nous dit lui aussi la reconnaissance de la Serbie, sa foi dans le triomphe final des armées alliées, son admiration pour le président de la République, M. Poincaré, et pour le généralissime Joffre.

Tout de suite, nous nous sommes sentis en pays ami, où tous les efforts tendaient à nous montrer l'affection de la Serbie pour ses frères d'armes. Suivant ".es coutumes ancestrales, l'hôte ne doit pas prendre part au repas avant que ses invités soient rassasiés. Nous vîmes ce spectacle touchant du vieux parlementaire serbe allant de table en table, servant lui-même les mets nationaux aux officiers attablés, puis, au dessert, prenant la parole comme représentant de la Skouptchina et nous faisant un discours magnifique avec une éloquence de tribun.

Le train nous emmena bientôt, et, depuis trois semaines que je vis avec nos médecins, j'ai pu me convaincre que leur courage, leur prudence, leur activité fébrile surpassent tout ce que l'on pouvait attendre d'eux. Ils ont fait tout simplement des miracles. Dans un mois, me disait l'un d'eux, le typhus cessera d'être une véritable épidémie.

Il y a quatre mois, la Serbie, dans un effort suprême de ses troupes, hypnotisées par l'exemple de leur vieux roi, chassait l'Autrichien hors de ses frontières, faisait un butin énorme et 70.000 prisonniers.

Il eût fallu à ces valeureux soldats, fatigués par trois guerres successives, une période de repos permettant de réorganiser l'armée, de reformer les réserves de munitions, de permettre aux organismes, usés par une tension nerveuse trop prolongée et par un effort continu, de se reconstituer.

C'est à ce moment qu'un ennemi terrible fit son apparition, apporté par les prisonniers autrichiens: le typhus exanthématique. L'Autriche vaincue portait un nouveau coup à l'armce serbe en lui laissant des milliers de malades qui ne tardèrent pas à la contaminer.

Bientôt les hôpitaux furent débordés. On mettait les malades n'importe où, dans les couloirs, dans les escaliers, dans les écuries même. Couchés sur un peu de paille, ils attendaient la mort avec impassibilité. Dans les ambulances on en coucha deux par lit, puis on rapprocha les lits et l'on en mit un cinquième au milieu des quatre autres.

Des docteurs, des infirmiers, piqués à leur tour par les poux, qui sont les agents directs de la contamination, étaient eux-mêmes atteints. Bientôt ils se firent rares. A Belgrade, une doctoresse devait soigner à elle seule mille malades.

C'est alors que la Serbie jeta un cri d'appel, demandant à ses alliés de lui envoyer des médecins pour vaincre ce terrible ennemi contre lequel ses armes étaient impuissantes. Des missions sanitaires partirent d'Angleterre, d'Amérique, de Suisse.

En France, le ministre de la Guerre demanda aux médecins de l'armée lesquels voulaient se dévouer et aller, sans souci du danger, soigner les typhiques de Serbie. Il fallait se décider tout de suite et répondre télégra^hiquement: 3.400 télégrammes arrivèrent aussitôt. On choisit ceux qui avaient été déjà, aux colonies, en contact avec cette terrible maladie.

Niseh fut le quartier général de la mission, et le territoire serbe fut divisé en sept départements sanitaires où les médecins français furent répartis dès leur arrivée.

Nisch est un des foyers d'infection. C'est actuellement une ville lugubre où, ilans bien des rues, flottent les drapeaux noirs annonçant qu'il y a un mort dans la maison, où la seule musique que l'on entende journellement est la Marche funèbre de Chopin, jouée par une fanfare militaire accompagnant un typhique au cimetière.

Je me souviendrai toujours du premier soir que j'y passai. Je venais de dîner avec quelques officiers, et, tandis qu'ils regagnaient l'hôpital, je rentrais à mon hôtel. Les rues étaient sombres. Il pleuvait. En longeant les trottoirs on recevait de temps à autre, en plein visage, la caresse d'un drapeau noir que le vent agitait furieusement.

... A Belgrade, ne voulant pas que les artilleurs et les aviateurs français soient obligés de recourir aux hôpitaux anglais ou américains, nos médecins en ont créé un. Il est d'une propreté exquise et accueillera indistinctement civils et militaires. On y voit déjà la salle du roi Pierre, la salle Poincaré, la salle Joffre.

Par le grand soleil printanier, il fait vraiment bon effet, cet hôpital caché dans la verdure. Au premier étage, on répare une salle dont un shrapnel autrichien a gravement endommagé les murs et le plafond. L'Autriche, comme l'Allemagne, oubliera donc toujours que l'on doit respecter les bâtiments sur lesquels flotte la Croix-Rouge!

Il faudrait des colonnes pour narrer l'œuvre de prophylaxie accomplie par les médecins français qui relèvent la carte épidémiologique de la Serbie. Dès que le typhus aura été vaincu, ils se prépareront à recevoir les blessés de l'offensive, car partout on attend la reprise prochaine des opérations.

De temps à autre, lorsque le train qui vous emporte à travers la Serbie passe dans les contrées, très habitées, vous avez la douce surprise de voir, chevauchant entre deux villages, le long des belles allées de peupliers bordées de prés fleuris, un officier français portant l'uniforme bleu, le pantalon rouge et la casquette galonnée d'or.

Inclinez-vous: c'est un vaillant qui va donner aux malheureux le secours de sa science et faire aimer davantage le beau nom de France.

 

Avant l'Offensive

Kragoujevatz, 30 avril

Je n'ai voulu m'arrêter au quartier général de l'armée serbe qu'après avoir parcouru tout le royaume de Pierre Ier, après m'être rendu sur le front, là où les obus autrichiens font souvent des ravages, et m'être approché, dans une des petites barques portant une patrouille et se glissant entre les arbres de l'île de Senegalia, devant Belgrade, jusqu'à quelque trois cents mètres des sentinelles autrichiennes.

Je tenais à voir l'armée avant de voir ses chefs, afin de pouvoir juger sans opinion préconçue quel était son état actuel.

Une chose m'a frappé partout: le désir, chez le soldat comme chez l'officier, de passer à l'offensive?

Ce matin, au moment où le généralissime serbe, le maréchal Putnik, a bien voulu me dire les remerciements de l'armée qu'il commande pour l'aide que lui a apportée la France, j'ai pu me rendre compte que l'état-major lui aussi est décidé à ordonner bientôt cette offensive si ardemment désirée par les troupes.

Le vieux général me disait, avec des yeux brillants d'énergie et de volonté: ce Nous sommes prêts et, dès que l'heure sera venue, nous pourrons marcher avec une armée réorganisée. »

Dans la pièce à côté, au milieu des cartes étalées sur les tables et contre les murs, dans cette petite chambre d'où fut dirigée toute la campagne, le colonel Pavlovitch, chef d'état-major, me répétait également: « Nous avons reconstitué nos stocks de munitions; nous sommes actuellement infiniment mieux préparés qu'au commencement de la guerre. J'ai la certitude du triomphe final des armées alliées. La prochaine offensive prouvera que les mois d'hiver n'ont pas été perdus. Nous avons travaillé avec acharnement pour remettre en état nos troupes éprouvées par la retraite, puis par notre victoire même. Vos aviateurs font des merveilles et, maintenant que les épidémies qui nous coûtèrent tant de vies semblent domptées, nous pouvons songer sans crainte à une reprise: prochaine des opérations. »

Le général commandant Belgrade me déclarait lui aussi: « Nous attendons avec impatience le signal qui nous permettra de pénétrer en Autriche. »

Hier enfin, M. Patchitch, président du Conseil, me disait, le sourire aux lèvres, avec quel espoir on envisage ici la nouvelle phase de la guerre austro-serbe qui va s'ouvrir sous peu: « L'union entre les alliés est absolue, tant au point de vue diplomatique que militaire, et c'est bien là ce qui fait notre force. L'offensive qui va se prendre sur tous les fronts ne s'arrêtera plus avant la défaite du militarisme prussien: ce sera la victoire du droit sur la force brutale. »

Dans le train qui me ramène en Grèce, je songe à toutes ces déclarations unanimes et, en voyant aux guérites les sentinelles à la position de garde à vous, pendant le passage du train, mâles figures de guerriers au regard énergique, je ne peux m'empêcher de penser à la victoire prochaine, préparée et prévue, qui sera plus complète encore que celle qui libéra la Serbie de l'Autrichien arrogant et brutal.

Robert Vaucher

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