- de la revue 'L'Illustration' no. 3925 de 25 mai 1918
- 'La Guerre à Tahiti - 1914'
- par Emile Vedée
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à l'Autre Bout du Monde
I. - à l'Autre Bout du Monde
L'attaque de Tahiti par des croiseurs ennemis, au début des hostilités, ne représente évidemment qu'un très minime épisode du gigantesque drame en cours. Il m'a pourtant semblé que quiconque a lu le Mariage de Loti, autrement dit tout le monde, ne serait peut-être pas fâché de connaître le chapitre que lui ont ajouté les Allemands. Une autre raison d'en parler est que nous y trouverons un nouvel exemple de l'incroyable variété des services que nos marins sont capables de rendre au pays. M'en tenant aux faits sur lesquels je suis exactement renseigné, j'aurai d'ailleurs soin de ne m'occuper ici que de la part qui leur revient dans la défense de la Perle de l'Océanie.
Or, le samedi 1er août 1914, tandis qu'il faisait grand jour en France, où la mobilisation générale nous faisait tous courir aux armes, à Tahiti c'était la nuit, et on dansait sur le Montcalm, croiseur-amiral de la division d'Extrême-Orient.
Car, l'île ne possédant encore ni câble sous-marin ni appareils de T. S. F., on y était très mal au courant de ce qui se passait en Europe. Loin d'avoir aménagé notre colonie en base navale de premier ordre, ainsi que le commandaient sa situation exceptionnelle au milieu du Pacifique oriental et la prochaine ouverture du canal de Panama, nous avions même poussé l'aberration jusqu'à désarmer la vieille et unique batterie du mont Faiere, et à retirer la faible garnison qui l'occupait de mon temps. De sorte que la Nouvelle-Cythère avait eu beau devenir française, elle demeurait presque aussi isolée du reste du monde, aussi délicieusement sauvage et aussi facile à prendre qu'à l'époque de Wallis, de Bougainville et de Cook.
Les nouvelles apportées par le dernier courrier venu d'Auckland ont bien appris l'attentat de Serajevo, et les vagues radios émis par le poste d'Hono-lulu, que captent les antennes du Montcalm depuis qu'il est en relâche dans l'île, indiquent une situation de plus en plus tendue. Mais personne ne sait rien de précis, et le charme de ce petit paradis continuant d'opérer sur ses hôtes de passage, on danse.
II - Un Bal à Bord
Un bal à Tahiti! Pas de souvenir plus étrangement exquis, parmi tous ceux que puisse se remémorer un ancien marin comme moi, quand il repasse le cours d'une carrière cependant riche en spectacles rares. Aussi me suffit-il de fermer les yeux pour revoir cela d'ici. Une nuit tiède et parfumée, dont les étoiles ont un éclat que nous ne connaissons pas aux nôtres, et répandent sur toutes choses la sorte de clarté mystérieuse qui tombe d'une herse de théâtre descendue au bleu. Une de ces nuits comme celle chantée par le poète quand une amoureuse enfant, fille d'une autre petite île, lui demandait:
... A nos nuits si belles, Les nuits de ton pays sans moi ressemblent-elles?
Pour salle de fête, le pont du navire, mais disparaissant sous les verdures exotiques et les pavillons de toutes couleurs. Aux lointains, la ligne blanchissante du grand récif extérieur, barrière contre laquelle vient inlassablement se briser la houle du large, avec une plainte qui ne se tait jamais. Comme toile de fond, la prodigieuse silhouette du Diadème, surgissant parmi les reliefs fantastiques d'une terre bouleversée par quelque cataclysme antédiluvien, et parée de la trop lourde chevelure dont la coiffe une végétation surabondante, aux senteurs violentes. Quel contraste avec les mornes étendues de mer qu'il a fallu franchir pour arriver jusque- là, 8.000 kilomètres (depuis Magellan seulement) de solitudes océaniques sur lesquelles régnent exclusivement la tempête et ses sinistres coryphées, les albatros à la rauque chanson! Car ce soir,
... On n'entend plus que le frôlement des étoffes légères, le vol des grands phalènes qui viennent effleurer de leurs ailes la flamme des bougies, - et le bruissement lointain du Pacifique... (P. Loti)
Dans ce décor de féerie, couronnées de fleurs fraîches qui embaument et vêtues de longues tuniques de mousseline à fleurs peintes, les Tahitiennes semblent les danseuses d'un ballet de fleurs vivantes. Non qu'elles soient plus jolies ni plus savamment coquettes que les femmes d'ailleurs. Au contraire, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte d'après les photographies rapportées de là-bas. Ni que leur extrême facilité à s'abandonner leur confère un attrait de plus, étant donné qu'on en trouve partout d'encore moins farouches. Non. La fascination propre aux filles de Tahiti, je me l'expliquerais plutôt par une parfaite eurythmie avec la nature encore vierge qui leur sert de cadre. Les Grecs n'auraient pas manqué d'en faire des nymphes. ou des sirènes, possédant quelque*philtre au merveilleux pouvoir. Quand on y aborde, c'est en effet comme si l'on se sentait tout d'un coup ramené aux âges préhistoriques où nos ancêtres ne connaissaient d'autres mobiles à leurs actions que les libres impulsions de l'instinct. Et même l'Européen le plus blasé éprouve une surprise voisine du ravissement, en retrouvant, chez les heureux insulaires de la mer du Sud, la naïve spontanéité, l'insouciance et la joie de vivre que goûtait l'humanité primitive, tout au moins dans certaines régions privilégiées. Voilà ce qu'évoquent les adorables petites sauvagesses de la Polynésie et, je crois, le secret de leur irrésistible séduction.
III. - La « Zélée »
Mais passons sur les enchantements de cette adaptation océanienne du Songe d'une nuit d'été, donnée pour les adieux du croiseur-amiral dont le départ était fixé au lendemain soir 2 août. Il allait à Raïatéa, une des Iles Sous le Vent, où devait également se rendre la Zélée, qui sera l'héroïne de ce petit récit. Stationnaire de Tahiti depuis une quinzaine d'années, c'était une canonnière de 680 tonneaux, portant deux canons de 105, quatre de 65 et six de 37. Etat-major: lieutenant de vaisseau Destremau (commandant), enseignes de vaisseau Barbier (second), Charron, Barnaud, Dyèvre et Le Breton, médecin de 2e classe Michaud. Elle marchait dix nuds à tout casser, et avait comme agréable mission de courir les archipels nous appartenant. Constamment en avaries du reste, par suite de ses trop longues navigations coloniales. Elle paraissait destinée à finir comme ponton, amarrée à quatre sous les cocotiers de Fare-Ute, l'ancien arsenal de Papeete, quand la guerre vint lui apporter la gloire inattendue d'être coulée à coups de. canon par ''ennemi.
A cause de son peu de vitesse, elle avait appareillé douze heures d'avance et restait à 40 milles d'Uturoa, le mouillage de Raïatéa, quand le grand collecteur de vapeur vint à crever, heureusement sans blesser personne. Mais le Montcalm arrivait à point pour lui donner la remorque, alors qu'on avait déjà établi toute la voilure, et, le calme étant survenu, envoyé une baleinière chercher le secours de quelque goélette à moteur. Et si je relate l'incident, c'est afin de montrer comme la Marine française était pauvrement représentée, dans une partie du monde où elle a tenu jadis les grands premiers rôles, avec des chefs d'emploi qui s'appelaient Bougainville, La Pérouse, Dumont d'Urville et Dupetit-Thouars.
A Uturoa, les informations que le Montcalm reçoit par T. S. F. deviennent tellement inquiétantes qu'il décide de rabattre sur Nouméa, suivant ses instructions en cas de guerre. Quant à sa conserve, ordre lui est donné de rallier Tahiti aussitôt prête, et de faire pour le mieux. « Débrouille-toi toi-même » est et restera toujours la principale maxime à l'usage du marin.
Ce fut seulement le 7 que la Zélée put regagner sa base, où elle était d'autant plus impatiemment attendue que le consul d'Angleterre venait de recevoir avis de la déclaration de guerre. (Paris avait tout simplement oublié de prévenir nos colonies du Pacifique.) Et, à l'exception de soixante coloniaux, tout récemment envoyés de Nouméa avec le sous-lieutenant Lorenzi, la petite canonnière constituait le seul élément sur lequel il fût possible de compter pour l'organisation d'une défense quelconque. Car on avait reconnu, un peu tard malheureusement, l'erreur commise en laissant Papeete « ville ouverte ». Comme si les Allemands étaient capables de respecter quelque chose!
Malgré l'opposition d'une partie de la population européenne - toujours et partout les pacifistes quand même- il s'agissait donc de se mettre tant bien que mal, mais surtout dans le plus bref délai, en mesure de tenir à distance les bâtiments qui se présenteraient avec de mauvaises intentions.
IV. - L'Ennemi
Les seuls à prévoir étaient les croiseurs de la division allemande de l'Asie orientale (et du Pacifique) : Gneisenau et Scharnhorst - grands croiseurs cuirassés de 11.500 tonnes, filant 22 nuds et portant huit canons de 210, six de 150, vingt de 88, quatre de 37 - Emden, Nùrnberg et Leipzig - petits croiseurs protégés ayant 3.500 tonneaux, 24 nuds de vitesse, six pièces de 105 et huit de 52 - tous les cinq à large rayon d'action (1). A notre opposé, l'Allemagne avait choisi ce qu'elle avait de mieux pour la représenter au loin.
Il va sans dire que, grâce à un réseau d'espionnage et de T. S. F. couvrant le monde entier, l'amiral von Spee, qui commandait en chef, était tenu au courant des moindres déplacements des navires de l'Entente, tandis que ceux-ci demeuraient dans la plus complète ignorance des siens,. A telles enseignes que, sitôt la guerre déclarée, l'escadre australienne allait chercher le Gneisenau et le Scharnhorst dans les parages de la Nouvelle-Guinée, pendant qu'ils se cachaient à Ponapé des Carolines. Bientôt rejoints par le Niirnberg et des ravitailleurs, les deux croiseurs cuirassés en quittaient le 6 août (2), se rendant aux îles Marshall et de là vers les Samoa, dont ils avaient appris en route l'occupation par les Anglais. Sachant le gros des forces navales australiennes déjà reparti, ils espéraient sans doute y surprendre quelque attardé. Mais la rade d'Apia était vide, et devant les canons que les Néo- Zélandais pointaient déjà sur eux, ils n'insistèrent pas et mirent le cap à l'Est. Quant à YEmden et au Leipzig, l'un allait écumer la mer des Indes; parti du Mexique, l'autre piquait sur Magellan, capturant ce qui passait à portée.
J'imagine que les ordres de l'amiral von Spee devaient lui prescrire de tenter l'impossible afin de rentrer en Allemagne avec ses gros croiseurs. Faire bien entendu tout le mal qu'il pourrait au commerce ou aux possessions de l'ennemi, mais sans compromettre inutilement deux excellents navires qui ne seraient pas de trop pour renforcer le Hoch See Fleet. Or, nos archipels des Iles Sous le Vent, de la Société et des Marquises allaient malheureusement 6e trouver sur son chemin.
V. - Préparatifs de Defense
A Tahiti, où la T. S. F. ne sera installée (enfin!) que le 4 septembre, tout ce que l'on sait des Allemands, c'est qu'ils peuvent survenir d'un moment à l'autre. Pas une minute à perdre pour se préparer à les recevoir. Aussi, dès le retour de la Zélée au chef-lieu, le commandant Destremau avait-il pris les fonctions de commandant d'armes et commencé les travaux de défense. Et disons tout de suite que ce sera à son énergie et à sa présence d'esprit (1), ainsi qu'à l'ardente bonne volonté de ses collaborateurs les plus immédiats, jeunes enseignes et matelots, que l'île devra d'éviter le pire.
Voici comment on y parvint. De même que les autres terres de l'Océanie tropicale, Tahiti est entourée par une redoutable ceinture de madrépores qui s'avance d'un à deux kilomètres du rivage. Cette sorte de rempart sous-marin n'offre qu'un petit nombre d'étroites coupures, lesquelles permettent l'accès d'autant de mouillages à l'intérieur du récif. Pratiquement, le port de Papeete était le seul dont il convînt de se préoccuper, à cause de ses ressources en vivres et en charbon, sans compter la contribution que l'on pourrait lever sur la ville. Mais, pour y pénétrer, force est de prendre un chenal n'ayant qu'environ 80 mètres de large et 12 à 15 de profondeur - juste de quoi donner passage aux grands croiseurs allemands - chenal impossible à suivre autrement qu'en se plaçant exactement dans l'alignement de deux pylônes élevés à terre. Rien de plus facile par conséquent que de rendre la passe impraticable, soit en abattant les marques qui la jalonnent, soit en coulant un navire au milieu, ou encore en y plaçant des torpilles dormantes. Faute du matériel nécessaire à la pose de ces dernières, on se contenta de miner les pylônes et de tenir la Zélée prête à se porter au bon endroit. Il n'en fallait point davantage pour empêcher l'ennemi d'entrer, aussi longtemps toutefois qu'il ne serait pas parvenu à dégager ou à baliser la passe.
Il était beaucoup moins commode de prévenir un bombardement du large, ou l'envoi d'embarcations portant des hommes chargés d'exécuter un coup de main. En vue de parer à ce double danger dans la mesure de ses faibles ressources, Destremau fit débarquer les canons de la Zélée et les mit en batterie sur le Faiere, en arrière de la ville. Bien peu de chose, contre l'artillerie des croiseurs boches, mais probablement assez pour arrêter leurs embarcations. Dans le cas où celles-ci réussiraient à passer outre, la plage devait être défendue par un petit corps de troupes. Composé de 40 marins, 60 coloniaux et 50 volontaires, son nombre avait été limité par celui des fusils, 150 seulement! que possédait la colonie. Il était complété par un groupe de cyclistes, et le soutien de six pièces de 37 montées sur autos lui permettait de résister à toute tentative de descente. Enfin, on avait disposé des foyers d'incendie dans l'énorme tas de charbon (6.000 mètres cubes) de Fare-Ute, objet principal des convoitises allemandes. Avec l'installation de postes de vigies et d'un service de surveillance, c'était à peu près tout ce qu'il y avait moyen de faire, pour remédier à la coupable imprévoyance qui laissait l'île sans pareille exposée à toutes les insultes de l'ennemi.
VI. - Prise de la « Walkure »
Le 11 août, alerte! On a signalé une fumée à l'horizon, et toute la population s'est précipitée sur le quai. Ce n'est que le Saint-Joseph, de la compagnie Ballande, venant de Nouméa. Mais on apprend, par une goélette arrivée le même jour, qu'un grand cargo allemand, la Walkuere, charge des phosphates à Makatea, des îles Tuamotu. Car ce n'est jamais nous qui exploitons nos colonies malgré qu'elles nous coûtent assez cher? Et, comme le navire sera de bonne prise, on décide d'envoyer la Zélée le capturer.
Déjà aux trois quarts vide, la petite canonnière est immédiatement remise en état de faire la traversée (125 milles). 11 lui reste précisément son 105 de l'avant, très suffisant pour avoir raison d'un bâtiment de commerce; 35 hommes de l'équipage sont embarqués avec un état-major réduit et le docteur Bachimont, médecin de colonisation. On prend 6 fusils, des revolvers et des vivres pour huit jours, n'oubliant que le cuisinier et ses ustensiles. Appareillée dans le courant de l'après-midi, la Zélée se trouvait le lendemain matin devant Makatea. L'enseigne de vaisseau Dyèvre va nous conter le reste:
« Vers les cinq heures, un homme me réveille en sursaut. - Lieutenant, il est là! - Qui ça? - Le Boche. - Je saute sur la passerelle. Il ne fait pas encore jour, mais on distingue les feux d'un navire au mouillage. Nous stoppons. Une baleinière est armée, dans laquelle je saute avec un détachement et le docteur Bachimont comme interprète. Une demi-heure plus tard, nous étions le long de l'Allemand. Je monte à bord et trouve le capitaine en train d'enfiler un pantalon, complètement ahuri. Je lui annonce la guerre: -
Encore la faute à l'empereur! - bafouille-t-il. - Vous autres officiers, vous êtes heureux, c'est votre métier. Mais nous! J'ai toutes mes économies dans des compagnies de navigation. Je vais donc être ruiné!... Allons! Si vous voulez bien, nous nous traiterons en marins, et non en ennemis. Venez prendre un verre de bière. » Inutile d'ajouter que l'invitation fut déclinée. Mais comme c'est bien partout le même Boche qui, dès qu'il ne se sent pas le plus fort, se met à ramper et à faire le bon apôtre, prêt, dans le cas contraire, à tout piller et à tout massacrer avec des raffinements de Peau-Rouge...
Jaugeant 10.000 tonnes, la Walkure était une superbe proie. Elle avait un équipage de 32 hommes, dont 20 Allemands, le reste appartenant à des nations alliées de la nôtre, Anglais principalement. Aussitôt les feux poussés, départ pour Papeete, la prise en tête, de manière à la garder sous la menace de l'unique canon de la Zélée, qui se trouvait être sa pièce de chasse. 15 de nos hommes étaient passés sur l'Allemand, que commandait maintenant l'enseigne Dyèvre.
VII. - Les Peu
Nous avons vu qu'on avait eu grand'peine à réunir 150 fusils dans la colonie. Parmi les volontaires appelés à s'en servir, il y avait d'abord des réservistes européens, dont les tenues étaient aussi variées que pittoresques. Entre autres un habitant de la montagne, devenu à moitié sauvage - mais dans le bon sens du mot, pas comme les Boches - qui arrivait les pieds nus dans des espadrilles, la chemise largement ouverte sur sa poitrine velue, barbe et cheveux en forêt vierge, toujours avec un lapin ou un poulet étranglé sous le bras. Les indigènes s'étaient offerts, eux aussi en masse, mais il avait fallu se limiter à quelques dizaines. A cause de la couleur de leur costume, pantalon et vareuse de toile khaki, on les appelait les « feii », du nom qu'ils donnent à l'espèce de banane qui constitue un de leurs principaux aliments. Tous beaux comme des bronzes antiques, du reste, et montrant non moins de courage que d'adresse.
« A six heures, chaque matin - écrivait l'enseigne Barnaud, qui commandait la troupe - tout le monde était réuni dans la cour de la caserne (ex-asile des aliénés) et partait en manuvre au son de notre unique clairon. Derrière lui venaient une bique blanche et le chien Fayot, lequel, bien que borgne et boiteux, se croyait obligé de ne pas manquer un exercice. » On traversait la ville endormie pour prendre, soit la route du rivage, bordée de cocotiers et hantée par les crabes tourlourous, soit celle conduisant à la cascade de la Fantaoua,
... qui tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et silencieuse... (P. Loti)
avenue que des manguiers et des mapés géants, dont les hauts branchages se rejoignent, font ressembler à une nef de cathédrale. « Et alors, c'était le service en campagne, les faufilements dans les champs de vanille, les déploiements sur la grève, les simulacres de combat au milieu des cannes à sucre. En revenant, par un soleil déjà brûlant, les hommes avaient des fleurs au bout des fusils, et les feii chantaient des himene (churs tahitiens). Sorties sur le seuil de leurs cases toujours ouvertes, les petites vahiné en pareo (sorte de pagne à grandes fleurs imprimées sur cotonnade rouge ou bleue) s'accroupissaient, leurs grands cheveux noirs retombés en deux nattes sur le dos et une cigarette de pandanus aux lèvres, pour voir passer les matero farani - matelots français. » Ce qui n'empêchera point que les braves gens formés à cette école de cocagne recevront très crânement le baptême du feu, résolus à tenir contre quiconque voudrait débarquer de vive force.
Autour de l'île, les chefs (indigènes) des districts avaient organisé la veille du haut des montagnes. Partout où ils l'ont pu, les Tahitiens nous ont d'ailleurs prêté le concours le plus empressé, le plus dévoué et le plus utile. « Ils nous ont rendu les plus grands services dans l'organisation de la défense - dit l'enseigne Barbier. Ils se sont offerts de bon cur à nous aider, et c'est en particulier grâce à leurs bras vigoureux que nos canons ont pu grimper les 70 mètres de la colline escarpée où nous avions décidé de les installer. Ils avaient tous la plus grande admiration pour notre commandant qui, par sa cordialité, avait su s'attacher une population extrêmement sensible à la sympathie qu'on lui témoigne » - et, j'ajoute, qu'elle mérite si bien.
Tout cela prêt dès le 25 août. Le 7 septembre, un des premiers signaux recueillis par notre nouveau poste de T. S. F. donnait, en ondes très nettes, un long message indéchiffrable par les codes des Alliés. On en conclut qu'il devait émaner d'un ennemi, et la surveillance redoubla.
VIII. - A Bora-Bora
C'est la plus occidentale des Iles Sous le Vent, ainsi baptisées parce qu'elles s'allongent derrière Tahiti, dans la direction où souffle l'alizé de Sud-Est, vent le plus généralement régnant sur ces latitudes bénies du ciel. Son morne chauve jaillit d'entre les cocotiers du rivage,
... géant de basalte planté comme une borne monstrueuse au beau milieu du Pacifique. (P. Loti)
Le 21 septembre, au lever du jour, quatre grands navires atterrissaient sur Bora- Bora. L'un était un charbonnier et mouilla le premier. Les deux autres, des grands croiseurs peints en gris, sans nom ni pavillon, qui l'accostèrent tribord et bâbord. Le quatrième, plus petit, resta au dehors.
Un gendarme, unique représentant de la France, se rendit à bord pour arraisonner les arrivants, comme il avait coutume en temps de paix. Il put lire leurs noms, malgré la couche de peinture qui les recouvrait, et bien que les hommes eussent retourné les rubans de leurs bonnets. C'étaient le Gnei-senau, le Schamhorst et le Dannstadt (le charbonnier): celui qui se tenait au large ne pouvait être que le Niimberg. Mais le gendarme ne se doutait pas encore de leur nationalité. Il ne la connut que quand l'amiral von Spee le reçut en personne et l'invita à lui fournir des vivres, bufs, moutons, cochons, poules, ufs, poisson, fruits, etc., qui seraient payés en or anglais. Comment refuser? Il possédait en outre, m'a-t-on dit, une liste de notables qu'il fit mander.
Un commissaire et des matelots allèrent prendre livraison des vivres, abattirent le bétail à terre et rembarquèrent, emportant 200 cocos dont les indigènes leur faisaient présent en toute ingénuité, comme c'était leur usage traditionnel, ne sachant évidemment pas trop ce que c'étaient que ces gens-là. Avant de partir, le soir, l'amiral offrit le Champagne et d'excellents cigares au gendarme. Il ne lui cacha pas que son intention était de continuer son ravitaillement à Tahiti: que s'il y avait des bâtiments de guerre ou des ouvrages fortifiés, il les détruirait, mais sans bombarder la ville. (Nous verrons comment il tint parole.) Il poussa même l'ironie jusqu'à bien vouloir se charger du courrier pour Papeete. Mais la quantité de sacs, portant la mention Australia Mail, que le gendarme avait vue entassée et conservée dans le faux pont du Gnei-senau, lui inspira des doutes qui l'empêchèrent d'accepter un moyen de correspondance décidément trop sujet à caution.
Malheureux gendarme! Si sa conduite n'a pas été précisément celle d'un
héros, m'est avis que la faute remonterait plutôt à ceux qui avaient imposé le poids d'une trop lourde responsabilité à un aussi modeste répondant.
IX. - En Vue!
Lé lendemain 22, temps gris et pluvieux. Mer un peu grosse. A 6 heures du matin, les vigies de Tahiti signalent deux bâtiments de guerre faisant route vers l'île. Ignorant encore le passage des Allemands à Bora-Bora, on se demande si ce sont des amis ou des ennemis. A tout hasard l'alerte est donnée, et chacun de courir à son poste de combat. En un clin d'il, la ville est rassemblée sous les bouraos qui ombragent le quai, regardant avidement dans la direction du large. Pour des insulaires, l'arrivée de navires reste toujours un événement capital, et l'habituelle curiosité se double cette fois d'une appréhension qui la surexcite encore. Seuls, les colons européens comprennent la gravité de l'heure et beaucoup regrettent que Papeete ne soit pas demeurée ville ouverte...
Les marins, eux, sont tout à leur affaire. Grimpé au sémaphore, le commandant Destremau observe et envoie ses ordres par le téléphone. Les deux croiseurs ont le cap droit sur la passe. Comme la veille, ils cherchent à dissimuler leur nationalité et espèrent entrer par surprise. Mais on a reconnu le Gneisenau et le Scharnhorst (les deux autres attendaient probablement hors de vue) et, quand ils ne sont plus qu'à 2 milles, trois salves de nos 65 sont tirées comme semonce. Ils hissent alors le petit pavois aux couleurs allemandes, signe qu'ils se disposent à combattre. « Je n'ai pas fait ouvrir le feu pour éviter de démasquer la batterie et de la faire détruire, de façon à la réserver pour s'opposer à une tentative directe de débarquement » - note Destremau sur son journal. Parti d'autant plus sage qu'à pareille distance les projectiles de ses petites pièces eussent été perdus contre des croiseurs cuirassés'. Ils devaient au contraire trouver un emploi des plus efficaces si l'ennemi tentait de descendre à terre, comme semblaient l'indiquer ses embarcations à vapeur sous pression sur leurs portemanteaux et les grues disposées pour les amener.
Les chaudières de la Zélée avaient été allumées aussitôt, mais le temps allait manquer pour la conduire au poste où elle devait boucher la passe. Si on avait voulu être sûr d'y parvenir, il aurait fallu se résoudre par avance à un sacrifice qui présentait le grave inconvénient de rendre le port complètement inaccessible, peut- être inutilement, et dans tous les cas pour longtemps. Par suite des circonstances, il n'y eut d'ailleurs rien à regretter. Lorsque aucun doute ne fut possible sur les intentions des Allemands, Destremau fit sauter les marques indiquant le chenal. Il avait préalablement ordonné d'ouvrir les prises d'eau de la Zélée et de la Walkure, afin de les couler sur place, ainsi que d'incendier le parc à charbon.
En voyant les deux pylônes de l'alignement voler en l'air, les Boches sont venus « à droite toute ». Non seulement ils risqueraient trop gros à vouloir passer quand même, mais qui sait si l'entrée n'est pas minée? Ils reculent alors de 3 ou 4 milles, pour se mettre hors d'atteinte de nos pièces, puis reviennent en ligne de file, parallèlement à la côte, et se mettent tout d'un coup à tirer. Ils exécutent ainsi trois passes, en se dirigeant alternativement à l'Ouest et à l'Est, chacune d'environ 50 coups, principalement de leurs 210. Tir lent, très imprécis à cause de la brume et du soleil levant droit en face d'eux. Il est d'abord dirigé contre le mont Faiere, dont l'ennemi cherche à repérer les batteries.
X. - La Parole d'un Amiral Allemand
Pendant les évolutions préparatoires au bombardement, les mutoï, agents de police indigènes, ne parvenaient pas à faire évacuer le rivage, où les obus risquaient de tomber. « Mais aux premiers coups de canon, ce fut un sauve-qui-peut général, un exode aussi peu banal qu'instantané. Emportant leurs objets les plus précieux, Européens, Tahitiens et Chinois se pressaient sur la route conduisant aux vallées intérieures. Ils y élèveront des abris en feuillage sous lesquels ils passeront toute la semaine. En moins d'une heure, il ne restait plus dans la ville que ceux chargés de la défendre. Avec quelle impatience nous attendions la mise à l'eau des embarcations ennemies! Mais les Allemands n'ont pas osé tenter une manuvre qui leur eût coûté cher. » (Enseigne de vaiseau Barbier.)
Puis, un entr'acte. Estimant que les batteries doivent être anéanties, l'amiral von Spee se demande sans doute ce qu'il pourrait bien faire de plus. Débarquer? Le jeu n'en vaudrait pas la chandelle, surtout après l'incendie du stock de charbon. Achever à coups de canon la Zélée en train de couler? Impossible sans atteindre une partie de la ville. Malgré la promesse de l'amiral, tel n'en fut pas moins l'objet de la quatrième passe, dont le premier obus creva la maison du capitaine de port (lieutenant de vaisseau en retraite Simon), lequel se trouvait dans sa cour. Les flammes jaillirent et la bicoque s'effondra presque instantanément.
« Je venais de quitter Simon - écrit le lieutenant de vaisseau de réserve Dornier, administrateur colonial en service à Tahiti - et m'arrêtai devant le consulat américain, en canonnier impénitent que je suis resté, pour observer les points de chute et les effets des obus à explosifs puissants que je voyais pour la première fois. A ce moment, les éclats tombaient dru sur tout le quai. Un Tahitien trop curieux fut tué près de la Zélée, un Chinois éventré dans le voisinage; un autre eut la main enlevée avec une liasse de billets de banque qu'il emportait en courant. (Il y eut quelques blessés aussi.) Je ne vis que deux coups courts et cinq au but, tous les autres longs. Ceux-ci portent d'abord dans la Walkùre qui fut criblée (elle était amarrée à un appontement, et la Zélée contre elle, en dehors), puis dans le bloc des maisons situées derrière, c'est-à-dire autour du marché, où les flammes se propagèrent avec une extrême rapidité. » Quand le tir cessa, il ne fut plus possible que de faire la part du feu. La moitié du quartier chinois flamba: dégâts estimés à environ 2 millions et demi. On ne peut pas dire que l'amiral von Spee ait délibérément visé la ville, mais il savait très bien qu'elle ne pourrait manquer d'être atteinte, en tirant sur un but placé juste devant. Dans tous les cas, il n'a pas tenu la parole donnée à Bora-Bora, ce qui ne saurait surprendre de la part d'un Allemand.
A propos de cet incendie, et bien que m'étant fait une règle de ne parler que des marins, je ne résiste pas au plaisir de signaler en passant la belle attitude du maire de Papeete, M. Cardella - il l'était déjà de mon temps - qui a donné l'exemple à tous dans la lutte contre le feu. Et comment ne pas profiter de l'occasion pour citer aussi Mlle Jeanne Drolet, âgée de vingt ans, laquelle, alors que la plupart s'enfuyaient, resta au central téléphonique « continuant son service malgré son effroi et ses larmes, sans un instant de défaillance ni une erreur » - rapporte une lettre particulière.
« Plusieurs fois atteinte, la Zélée s'enfonce vite (enseigne Dyèvre). Trois ou quatre incendies s'y sont déclarés. A hauteur des porte-haubans de misaine, un 210 lui a fait un trou par où passerait un cheval. L'arrière plonge de plus en plus, la mer passant bientôt par-dessus la lisse. Le bâtiment se cabre, le bout dehors de foc pointé vers le ciel, la moitié de la quille hors de l'eau, puis il se couche sur le côté bâbord, et la demie de 9 heures sonne quand il disparaît, accompagné par la détonation des chaudières qui explosent. » Il n'y avait bien entendu plus personne à bord, mais, de terre, les hommes assistaient, frémissants et impuissants, à l'agonie de leur malheureux navire. « Les Tahitiens comprirent notre douleur - ajoute l'enseigne Barbier - et plusieurs, sans mot dire, plongèrent au fond de l'eau et nous rapportèrent le pavillon demeuré à la corne d'artimon. »
Afin d'arrêter le bombardement, dont les écarts menaçaient d'anéantir toute la ville, on venait de hisser au sémaphore le signal suivant, en pavillons du code international: « Nous avons 20 otages allemands. » Il s'agissait des 20 prisonniers de la Walkùre, auxquels s'ajoutait un certain nombre de commerçants installés dans l'île, où la vermine boche foisonnait comme partout chez nous. Fut-ce la menace qui opéra, ou parce que la Zélée et la Walkûre étaient coulées? Toujours est-il que le tir cessa et que les deux croiseurs s'éloignèrent définitivement avec la double honte d'avoir manqué leur coup et fait acte de barbarie aussi odieuse qu'inutile.
XI - Aux Batteries
Deux mots sur ceux du mont Faiere, qui se tenaient prêts à ouvrir le feu avec leurs cinq pauvres petites pièces. Celle de 105 était tout au sommet et assez en arrière pour être bien masquée du large. Le même poste où des canons de l'Aube avaient été hissés au moment de Fachoda: que ne les y avait-on seulement laissés? Les 65 formaient batterie en contre-bas. Tous si bien défilés que les obus allemands les ont encadrés sans en atteindre aucun. Plates-formes bétonnées, téléphones, poudrières, abris et tranchées, rien n'y manquait d'ailleurs, - que des munitions en quantité suffisante. Car le 105 n'avait que 38 coups à tirer, la métropole ayant négligé de remplacer un lot de poudres jetées à la mer comme douteuses plus de deux ans auparavant. Et dire que les Boches nous accusent d'avoir prémédité la guerre!
Aux batteries se trouvaient les enseignes Charron et Le Breton, les canon-niers de la Zélée, et un certain nombre de volontaires faisant office de pourvoyeurs. Une petite ambulance s'y improvise, sous la direction du docteur Bachimont. Précédemment démobilisé, il se remobilisa de son chef pour la circonstance, et nous allons lui demander un aperçu de ce qui s'est passé là-haut:
« Un jeune Tahitien, beau comme Apollon et par-dessus le marché très brave, le jeune Serraut, je crois, nous sert de guide (au docteur Bachimont et à ses infirmiers de bonne volonté). Pendant que nous grimpons des pentes très raides, la canonnade commence. A mi-côte, nous rencontrons Mgr Hermel (l'évêque de Tahiti), aumônier volontaire qui, d'instinct, se porte à l'endroit le plus exposé. Couvert de boue gluante, suant et soufflant, il a perdu son chemin, mais son visage reste aimable et souriant quand même. Il va monter avec nous. Arrivés au fortin, nous l'abordons par derrière, où je trouve un coin bien protégé pour installer mon poste de secours. Puis nous pénétrons dans la place. Il y règne le meilleur esprit de blague, et on ne manque pas de saluer les énormes projectiles qui s'abattent à leur tour. Du 210, s'il vous plaît, dont les éclatements ne font pourtant pas des trous de plus d'un mètre cube, dans la lourde argile rouge du Faiere.
» L'un d'eux tombe juste en face de nous (trop court) et couvre la pièce (de 105) de terre. Fort aimablement monseigneur nous a offert l'absolution, disant, toujours avec son bon sourire: - Je suis ici pour vous aider à bien mourir. - Une accalmie, puis la canonnade recommence. Mais, cette fois, nous n'en sommes plus le but. Pas un blessé. Seul, un pauvre diable de matelot, un des survivants de la terrible catastrophe de l'léna, qui, resté très ébranlé depuis, perdit un moment la tête, en entendant le premier obus éclater. »
Quant à la vaillante petite troupe que commandait l'enseigne Barnaud, ainsi qu'aux autos-canons de l'enseigne Dyèvre, ils attendirent vainement leur tour d'entrer en action, inconsolables de ne pas avoir l'occasion de se mesurer d'un peu plus près avec les Allemands.
XII. - Épilogue
En quittant Tahiti, l'amiral von Spee se rendit aux Marquises et mouilla dans la baie du Contrôleur (île de Nuka-Hiva), où il retrouva deux de ses petits croiseurs, Nurnberg et Leipzig, avec cinq charbonniers. Ils y passèrent quelques jours. L'un des navires alla à Taio-Hae (même île) et prit à la Société
commerciale, contrer reçu, tous les approvisionnements disponibles, ainsi que l'argent de la caisse du gouvernement. A Atuana, chef-lieu de l'archipel, le médecin- administrateur fut gardé à vue chez lui. Mais aucune violence commise. Les Allemands tenaient alors beaucoup trop à ménager l'opinion des Américains, lesquels n'auraient pas manqué de s'indigner s'ils avaient appris que les inoffensifs habitants d'îles placées de l'autre côté de leur continent eussent été par trop indignement molestés. Après quoi, les navires de la division von Spee cinglèrent vers Magellan, pour trouver, aux îles Falkland, le juste châtiment qui les attendait.
Mais, aussi longtemps qu'ils battirent le Pacifique, grande fut la crainte de les voir reparaître à Tahiti, où l'on continuait à monter bonne garde. Or, le 10 octobre, le guetteur de Papenoo, district à une vingtaine de kilomètres à l'Est de Papeete, signalait trois navires en vue dans le Nord. Alerte générale et ordre à l'officier chargé de la surveillance extérieure de monter en auto pour vérifier le fait. C'est l'enseigne Barbier, à qui je vais emprunter cette dernière scène. « Nous partons immédiatement. Assis sous les vérandas de leurs cases, les indigènes assistent d'un il indifférent au passage rapide de la voiture qui les enveloppe d'un nuage de poussière. Us marmottent le ta ora ma (bonjour) traditionnel et retombent dans leur rêverie. Seuls, les tourlourous effarés regagnent en hâte leurs demeures caverneuses, au pied des grands cocotiers du rivage. A Papenoo, trois points régulièrement espacés se distinguent en effet sur le bleu du ciel, et semblent se déplacer avec une certaine vitesse. On dirait assez bien les cheminées de trois navires dont les coques seraient encore au-dessous de l'horizon. Muni d'une longue- vue légèrement cabossée, le chef de district reconnaît même les fumées. Un peu plus sceptique, je grimpe une colline à pic, sous un soleil de plomb. Mais, de là-haut, je ne vois plus rien au large. Et cependant les Tahitiens massés sur la plage m'indiquent, du bras, la direction des navires fantômes. Fixé sur ce que je voulais savoir, je rentre en vitesse, croisant une théorie interminable de gens qui ploient sous les paquets et se hâtent vers les allées hospitalières. C'était l'exode qui recommençait. Et quelques heures plus tard, un magnifique tronc d'arbre, dont les branches ont encore leur feuillage, venait s'échouer sur le récif qui forme la baie de Papeete. Poussés par l'alizé, les deux autres géants de la forêt tropicale poursuivaient leur course vagabonde en pleine mer, bâtons flottants que le guetteur de Papenoo avait pris pour des navires. »
Et voilà comment Tahiti « la délicieuse » évita de tomber aux mains du Boche immonde. Car l'amiral von Spee n'avait pas su résister aux abominables instincts de sa race en venant assaillir une île dont notre communiqué officiel du 10 octobre 1914 a si bien dit que « sa beauté et la douceur de ses habitants semblaient la mettre à l'abri des cruautés de la guerre ».
Emile Védel