- de la revue 'L'Illustration' no. 3815 de 15 avril 1916
- 'Le Glorieux « 95 » du Cameroun'
- par Gustave Babin
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La Guerre en Afrique
Dans l'exposé que nous avons publié (numéros des 5 et 19 février dernier) des opérations militaires qui nous ont rendus, nos alliés'et nous, maîtres du Cameroun, nous avons mentionné, à plusieurs reprises, le rôle important, le rôle de « grande vedette », comme on dirait sur d'autres théâtres, que joua un certain canon de 95, envoyé de Dakar à la colonne Brisset par William Ponty, cet admirable Français et ce grand patriote.
Un de nos Africains, un des plus fidèles amis de L'Illustration, qui vit la glorieuse pièce à l'uvre et l'accompagna dans toute son odyssée de conquérante, a eu l'heureuse pensée de nous adresser, bien sûr en cela de nous être agréable, deux clichés qui fixeront le souvenir de ce bienfaisant canon. Il les accompagne de quelques notes alertes, pittoresques, entraînantes.
Le transport, à travers le pays dont nous avons donné un aperçu, d'un canon de ce poids, apparaît, même à nos coloniaux, habitués pourtant à ne guère s'extasier sur leurs prouesses, comme un tour de force.
Ce fut au mois de mars 1915 que William Ponty expédia cette pièce. Elle parvint à Garoua pour le décisif assaut. Si l'on veut bien se reporter à notre article du 5 février, on verra la bonne besogne qu'elle accomplit, comment elle terrorisa les noirs, démoralisa, abattit leurs chefs. Le 30 mai, à 23 heures, elle tirait son premier obus. En cent dix-huit coups, elle amenait, le 10 juin, la reddition de la forteresse, investie depuis plus de cinq mois.
Devant ce succès, on songea immédiatement à utiliser un engin aussi efficace contre Mora, que le colonel Brisset n'avait pu enlever au passage, et qu'il avait laissé derrière lui en le bloquant, en le mettant hors de jeu. Le 95 remonta donc de 250 kilomètres au Nord. Mais la position de Mora, d'ailleurs admirablement organisée par ses défenseurs, était inabordable. Contre les plateaux de haut relief qu'occupait l'ennemi, le bon 95 fut frappé d'impuissance. Il tira trois cents coups sans arriver au résultat qu'on souhaitait.
Et ici, notre ami souligne d'un trait fort juste, et sans y appuyer, la différence entre les deux guerres, celle de là-bas, celle d'ici:
« Vous allez rire, écrit-il, de ces « trois cents coups », vous qui, en France, parlez couramment de 300.000 coups tirés en une seule journée. Mais c'est là, précisément, la difficulté de notre tâche, à nous autres, d'être limités quant à nos moyens d'action, d'être obligés de ménager nos munitions, n'en ayant que des quantités dérisoires, et de réduire au strict minimum la préparation d'artillerie. »
La pièce fut donc ramenée vers le Sud, sur Yaoundé, soit 1.000 kilomètres encore de promenade sur les pistes, un aventureux voyage au cours duquel, notamment, il fallut aviser aux moyens de faire passer au lourd engin le fleuve Sanaga. Les artilleurs les capitaines Troadec et Pujas résolurent avec leur ingéniosité coutumière ce délicat problème. L'une des photographies reproduites ici montre le canon en avant du fleuve, aux rapides de Nachtigall et, en révélant la largeur de l'obstacle, donne une idée de la difficulté vaincue.
Déjà, sa réputation terrible avait précédé, à Yaoundé, le bon 95; depuis longtemps les tirailleurs allemands redoutaient sa venue, appréhendaient l'heure où se ferait entendre sa grosse voix.
La seconde photographie représente la pièce en marche, avec son attelage de noirs: cent cinquante hommes superbes, dévoués jusqu'à la mort à leurs chefs, à la France, héroïques. On va arriver dans Yaoundé, que le 95 a forcé à son tour. L'un des faubourgs de la ville flambe et fume encore. Admirable épisode! Et l'on imagine à peine les tableaux que pourront brosser ou écrire, sur cette épopée, un Delacroix ou un Flaubert de l'avenir.
Si modestes que soient nos braves, ils ne peuvent pourtant se tenir, une fois au repos sur la terre conquise au prix de tant de vaillance, d'abnégation, de constance, de méditer sur l'uvre accomplie. Il faut citer ici la fin de cette correspondance tout amicale, où l'écrivain se livre cordialement, sans détours, revendique pour ses frères d'armes, bien plus que pour lui, notre équitable jugement:
« On ne se rend pas compte, peut-être, en France, de ce qu'a représenté d'efforts la campagne du Cameroun.
» Réfléchissez, en effet, que c'est la première fois, dans l'histoire, que des blancs commandant à des noirs se sont battus contre d'autres blancs commandant à d'autres noirs. Vous figurez-vous bien quelle était la situation du cadre européen dans cette lutte où, chaque fois qu'un blanc se montrait, il était pris comme cible par tous les noirs de l'autre parti? Il ne pouvait être question, ici, de dissimuler des galons, de faire disparaître les marques distinctives du grade: la couleur du visage nous distinguait assez!... »
L'heure n'est point de commenter ce loyal témoignage. Voici tout simplement la fin de l'histoire du 95:
« Maintenant, écrit le narrateur, elle dort dans notre cantonnement, la brave pièce. Bientôt, elle va reprendre la route de Dakar. Mais tous nous lui garderons un sentiment profond de gratitude pour l'aide qu'elle nous a prêtée, nous rappelant que c'est grâce à elle, peut-être, que nous sommes encore vivants. »
Donc, le trophée glorieux doit avoir, à présent, regagné Dakar, son poste, sa garnison. Nous ne demandons point qu'on l'en arrache, même pour le glorifier dans la capitale où se consacrent toutes les renommées. De même que la mère du colonel Moll, donnant un stoïque exemple aux mères de France, formula le vu que son fils reposât là où il était tombé, là où il avait vaincu, nous souhaiterions plutôt que la pièce désormais historique fût érigée dans l'une quelconque des places qu'elle vainquit, l'une de celles qui nous demeureront, au jour du règlement de comptes. Il serait bon, aussi, que de la foule anonyme des canons qui veillent sur nos colonies on la distinguât en lui donnant un nom comme en avaient autrefois les canons, comme en donnent encore, au front de France, à quelques-unes de leurs pièces, nos artilleurs le nom, par exemple, d'une de ses victoires, d'une des villes qu'elle nous a conquises, et qu'on l'anoblit, comme on faisait naguère en décernant aux généraux victorieux un titre, avec le nom de la place où ils avaient triomphé.
Gustave Babin