du livre
'l'Aviateur de Tsingtau'
par Capitaine Gunther Pluschow

Combats en Chine

 

Joies et Souffrances des Aviateurs

C'était en août 1913. J'arrivais à Schwerin, ma ville natale, après avoir séjourné quelques semaines en Angleterre. Je m'étais surtout adonné à l'étude des riches trésors artistiques de Londres et j'avais erré des jours entiers dans cette capitale et dans ses environs. Je n'aurais jamais pu supposer alors combien ces excursions pourraient m'être utiles deux ans plus tard.

Une agitation intérieure et un certain trouble s'étaient emparés de moi pendant tout le voyage et, lorsque j'arrivai à Schwerin, je n'osai pas poser à mon oncle, venu m'attendre à la gare, la question qui me brûlait les lèvres depuis quelques jours. C'était l'époque où l'on donnait les nouveaux commandements d'automne dans la marine et il s'agissait pour moi de savoir si le désir que je nourrissais déjà depuis plusieurs années allait enfin se réaliser.

C'est pourquoi la question de mon oncle: « Sais-tu où tu vas? » m'atteignit comme une décharge électrique.

« Non. »

« Eh bien, toutes mes plus cordiales félicitations! Détachement des aviateurs de marine! »

Dans ma joie, j'aurais bien fait une culbute au milieu de la rue; mais, je ne voulais pas scandaliser mes braves compatriotes.

Enfin, mon désir était réalisé!

Mes derniers jours de permission passèrent comme un rêve et, tout heureux, je rentrai à l'École de la Marine pour achever les dernières semaines de mes dix-huit mois comme officier d'instruction. Jamais je n'ai fait ma malle avec tant de joie pour me rendre à ma nouvelle destination.

Quelques jours avant mon départ, un de mes camarades vint me voir et me dit:

« Connaissez-vous déjà la nouvelle et savez-vous où vous allez? »

« Oui, je pars comme aviateur. »

« Jeune homme, vous ne connaissez pas encore votre bonheur, vous allez à Tsingtau! »

Je restai muet de surprise et je dus faire une drôle de figure.

« Oui, à Tsingtau, et comme aviateur! Veinard, vous serez le premier aviateur de marine à Tsingtau! »

Rien d'étonnant que je n'aie pas voulu le croire avant la confirmation officielle. C'était la vérité et, pourtant, je ne pensais pas qu'un pareil rêve pût se réaliser.

Il me fallut attendre encore trois mois à Kiel et, le 1er janvier 1914, je me trouvais enfin dans cette bonne ville de Berlin.

J'étais en proie à la plus vive agitation! Rien ne pouvait me retenir. Dès le 2 janvier, je me rendis à Johannistal, pensant que j'allais aussitôt commencer à voler. Mais, il m'arriva la même chose qu'à la plupart des élèves-aviateurs et, pour mon début, j'appris le vieux principe de l'aviation: II n'y a que le calme qui compte; celui qui veut voler doit, avant toutes choses, apprendre à attendre!

Attendre, attendre et toujours attendre. 80 % de la vie d'un aviateur consiste à attendre et à se tenir prêt à partir.

Il avait neigé et une épaisse couche blanche recouvrait tout le terrain d'aviation. Il était impossible de voler. Durant des semaines, je revins tous les matins en pensant: il ne doit plus y avoir de neige maintenant! Et l'après-midi, je rentrais désappointé chez moi.

Le beau temps revint enfin; dans les premiers jours de février, j'étais assis, heureux, à l'avant de mon Taube et je m'élevai, pour la première fois, dans l'air superbe et froid d'une belle matinée d'hiver. Le temps se maintint au beau pendant quelques jours et l'on fit de l'instruction sans répit. J'avais des dispositions pour l'aviation et je le montrai bientôt; je fus très fier, lorsque, dès le troisième jour, on m'autorisa à voler seul. Le surlendemain, un beau samedi après-midi, mon infatigable instructeur Werner Wieting vint à moi et dit: « Eh bien, qu'en pensez-vous, mon Lieutenant, voulez-vous passer votre brevet de pilote? Ce serait un joli record! »

« Oui, bien sûr? »

Dix minutes plus tard j'étais déjà dans l'appareil et, gaiement, je décrivais avec mon petit Taube les courbes prescrites. C'était pour moi un vrai plaisir de manœuvrer ainsi dans l'air pur. Lorsque j'eus réussi impeccablement la dernière épreuve d'atterrissage et que mon maître, très fier, me tendit la main pour me féliciter, j'éprouvai un réel bonheur, une vraie satisfaction.

J'étais donc pilote. Mon apprentissage était fini et, à partir de ce moment, je pouvais à mon gré monter tous les jours, libre et seul, un des grands cent chevaux.

Cette spécialisation me préparait alors bien des joies. Rumpler venait de sortir un nouveau monoplan qui était construit surtout pour le vol en hauteur; il le destinait à battre le record du monde. L'aviateur bien connu, Linnekogel, qui devait piloter cet avion, m'offrit de l'accompagner comme observateur. Il va sans dire que j'acceptai.

Par une belle journée de février, nous prîmes le départ pour un premier vol d'essai. Sérieusement protégés contre le froid, nous nous installâmes dans notre avion et bien des yeux nous suivirent avec envie lorsque l'oiseau s'éleva, léger comme une libellule, après un rapide décollage. Montre en main, j'observai l'altitude et, en quinze minutes, nous avions atteint deux mille mètres, ce qui était alors une remarquable performance. Après, ce fut plus lent. L'air était devenu très agité et nous étions aspirés et rejetés comme une plume par de puissants remous. Finalement, au bout d'une heure, nous avions atteint quatre mille mètres lorsque le moteur commença à avoir des ratés et finit, quelques secondes après, par s'arrêter avec une secousse. Nous descendîmes très rapidement en spirale vers le sol et, peu de temps après, l'avion était sain et sauf sur le terrain.

Le froid, trop vif, avait simplement congelé le moteur et nous n'avions pas pensé à cela. Les améliorations nécessaires furent rapidement exécutées et, quelques jours plus tard, nous repartions pour la même tentative: cette fois, la chance sembla nous favoriser davantage.

Tranquillement, sûrement, nous gagnions sans cesse de la hauteur.

Quatre mille mètres, quatre mille deux cents mètres, quatre mille cinq cents. Dieu soit loué; nous avions battu notre dernier record. Le froid était presque insupportable et je crois que la plus épaisse fourrure aurait été impuissante contre cette bise glaciale.

Quatre mille huit cents, quatre mille neuf cents mètres. Il ne nous manquait plus que quatre cents mètres pour avoir atteint le but prescrit; mais, notre avion, comme s'il était ensorcelé, se refusait à grimper seulement un mètre de plus. Rien n'y faisait. Le carburant diminuait et, pour cette raison, le moteur s'arrêta subitement et, cette fois, à quatre mille neuf cents mètres.

Sans une goutte d'essence, nous arrivâmes en bas sains et saufs, presque transformés en blocs de glace.

Bien que n'ayant pas réussi comme nous le voulions, nous avions tout de même obtenu un joli succès; nous avions battu brillamment le record allemand de hauteur.

Ce succès nous encouragea à essayer d'atteindre complètement notre but. Au début de mars, le temps étant de nouveau favorable, nous pûmes tenter un nouvel essai. Vêtus encore plus chaudement que précédemment, munis de thermomètres, mais sans ballons d'oxygène, nous quittâmes le terrain d'aviation pour cette nouvelle tentative.

Au début, ce fut encore un véritable jeu pour gagner de la hauteur; d'énormes nuages planaient dans le ciel et la température était glaciale. Lorsqu'après avoir traversé en montant la couche de nuages nous arrivâmes dans les rayons du soleil, il se produisit un événement extraordinaire. Nous aperçûmes tout à coup devant nous un Zeppelin merveilleusement éclairé qui s'entraînait, comme nous, au vol en hauteur.

Quelle admirable rencontre à plus de trois mille mètres d'altitude! Loin de l'agitation des hommes, au-dessus des soucis quotidiens se retrouvaient les deux appareils qui témoignaient si éloquemment de la force et de la puissance de l'Allemagne.

Nous fîmes plusieurs fois le tour du grand frère en lui souhaitant de la main une heureuse descente.

Puis, le travail sérieux recommença pour nous; il nous fallut lutter sans arrêt pour atteindre notre but. Au bout d'une heure, nous étions à quatre mille huit cents mètres; puis, quatre mille neuf cents; bientôt, mon barographe marqua cinq mille et l'hélice continuait toujours à bourdonner avec la même régularité. Avec la même tranquillité sûre, Linnekogel décrivait ses cercles. Le thermomètre marquait toujours moins trente-sept Celsius, mais nous ne faisions pas attention au froid. L'air se raréfiait. Une impression de fatigue commençait à m'envahir et mes poumons ne fonctionnaient plus que par à-coups brefs et rapides; tous les mouvements m'étaient pénibles et le seul fait de de me retourner vers mon pilote assis derrière moi me demandait un gros effort.

Pendant ce temps, le ciel était devenu superbe; les nuages s'étaient dissipés et nous distinguions, au-dessous de nous, merveilleusement éclairés, Berlin et ses environs. De cette hauteur extrême, la capitale ne nous semblait pas plus grande que le creux de la main, une simple petite tache noire dans laquelle on distinguait pourtant nettement Unter den Linden et la Chaussée de Charlottenbourg qui y aboutit.

Captivé par ce superbe coup d'œil, il y avait quelque temps que je n'avais consulté ni le chronomètre ni le barographe quand, plein d'effroi, j'eus conscience de cet oubli. Vingt minutes environ s'étaient écoulées depuis la dernière fois que j'avais regardé mon barographe qui était alors à cinq mille mètres; vraisemblablement, le but devait être atteint à présent. Je fus donc bien déçu de voir l'aiguille toujours à cinq mille. Là-dessus, Linnekogel commença à me faire signe de la main qu'il fallait descendre et chercher le terrain d'atterrissage. C'en était trop. Mécontent, je me tournai et, comme Linnekogel ne me voyait pas, je lui envoyai un coup de pied bien appliqué sur le tibia; puis, je plaçai mes cinq doigts écartés devant son nez en lui montrant les régions plus élevées, ce qui voulait dire: plus haut, plus haut, nous ne sommes qu'à cinq mille mètres.

Linnekogel se contenta de rire; puis, il saisit ma main et la serra fortement et, avec sa main droite, il m'indiqua deux fois cinq. Je pensai d'abord qu'il n'avait plus tous ses esprits et cette impression ne fit que s'accroître lorsqu'il débraya et se dirigea en vol plané — nous étions juste au-dessus de Potsdam— en droite ligne sur l'aérodrome de Johannistal; il s'agissait pour moi de faire attention pour trouver le terrain. Seize minutes plus tard, nous atterrissions normalement devant les ateliers Rumpler, vivement acclamés par les spectateurs.

Nous avions enfin réussi à battre le record du monde en hauteur avec cinq mille cinq cents mètres.

Le voyage avait duré en tout une heure quarante-cinq minutes. Nous étions très fiers au milieu de nos camarades qui étaient restés à terre. Linnekogel avait eu raison; mon barographe était gelé; le sien, qui était mieux protégé, avait tenu bon.

Les jours passèrent et le moment vint pour moi de quitter ma patrie.

Mon nouvel avion, construit pour Tsingtau, allait bientôt être terminé et c'est avec un sentiment étrange que je fis mes vols d'entraînement sur cet appareil qui m'était destiné après sa réception officielle. Il me paraissait alors être le plus bel avion du monde.

Cependant, cela ne suffisait pas à calmer mon ambition et je tenais absolument à survoler l'Allemagne avant mon départ pour l'Extrême-Orient.

J'eus la chance que ma demande fut agréée par Monsieur Rumpler et il me confia pendant quelques jours un de ses appareils pour mettre ce projet à exécution. J'obtins rapidement mon brevet de pilote de campagne et, un beau matin, à la fin de mars, j'étais installé dès sept heures sur mon Taube complètement équipé, ayant devant moi comme observateur mon cher ami, le lieutenant Strehle, de l'Académie de Guerre.

Il montait ce jour-là en avion pour la première fois; mais, je crois bien que, de toute sa vie, il n'oubliera jamais ce vol.

Le départ fut très brillant. Je m'éloignai fièrement vers le nord en décrivant des cercles, jusqu'à ce que j'eusse atteint cinq cents mètres de hauteur. Tout marchait bien. Nous avions survolé les étangs de Havel et Nauen était en vue quand le temps s'assombrit subitement et, dix minutes après, on ne vit plus rien; un brouillard épais nous enveloppait. Il était impossible de distinguer quoi que ce fût à terre. C'était une épreuve un peu dure pour un premier vol au-dessus de la campagne. Insouciant comme ne peuvent l'être que les jeunes aviateurs, je me disais: courage, cela pourrait bien mal tourner. Et, tranquillement, je m'enfonçai dans le brouillard épais me dirigeant au compas vers le nord, car Hambourg était le but de notre voyage. Enfin, au bout de deux heures, je pus de nouveau distinguer le sol à trois cents mètres et il serait difficile de décrire ma joie lorsque je remarquai un beau et vaste champ. Je descendis en un vol plané impressionnant, tout comme si j'étais au- dessus du camp d'aviation et je me posai bientôt normalement sur ce champ en jachères. Les gens arrivèrent en foule et ce fut pour moi un vrai bonheur d'apprendre que j'étais sur le sol mecklembourgeois, exactement où nous devions nous trouver d'après les calculs de mon observateur et les miens... C'était un jour de fête et nous fournissions ainsi un sujet de distraction pour ces braves gens. Lorsque le temps s'éclaircit, nous voulûmes aller plus loin, mais nos roues étaient si bien immobilisées dans le sol mou qu'il fallut renoncer à l'idée de voler pour le moment. Des spectateurs de bonne volonté sortirent l'oiseau du champ au milieu de la joie et des rires, tirant à hue et à dia, avec toutes sortes de plaisanteries même assez grossières et auxquelles nous ne prêtâmes pas attention.

Après avoir abattu plusieurs arbres, il fallut encore traverser un fossé et un champ au sol plus résistant.

Malgré tout notre désir de repartir, on ne nous laissa aller qu'après nous avoir restaurés avec un excellent café et des babas.

Enfin, après de nombreuses poignées de mains, des hurras, des mouchoirs agités, nous nous retrouvâmes en l'air continuant vers le nord.

Cette joie ne dura pas longtemps car, moins d'un quart d'heure après, nous étions de nouveau enveloppés 'épaisses couches de brouillard gris. Au bout de deux heures, la chose devenait d'autant plus désagréable que, tout à coup, le moteur commença à cracher et à avoir des ratés. Tantôt, il faisait trois cents tours de moins, tantôt deux cents de trop.

J'examinai tous mes appareils, les soupapes, et je remarquai, à mon grand effroi, que la provision d'essence diminuait terriblement. En maintenant mon appareil aussi bien que je pouvais, je descendis trois cents mètres en vol plané.

Mais, ô horreur! Le brouillard se dissipa un peu et je m'aperçus que j'étais au milieu de l'Alster! Avec cela, un moteur irrégulier, et à une altitude de trois cents mètres seulement et aucune idée de l'endroit où pouvait se trouver le terrain d'aviation de Fühlsbüttel. Pour nous tirer d'affaire, il fallait avant tout du calme et de la décision. Une pensée me traversa l'esprit : d'abord sortir de la ville pour ne pas exposer des vies innocentes. J'écrivis ces mots à mon observateur : « II nous faut atterrir d'ici cinq minutes car nous n'avons plus d'essence; sinon, c'est la chute! » Mon observateur scrutait attentivement le terrain et, tout à coup, il me montra d'un geste joyeux un cimetière au-dessous de nous. Quel brave camarade! Il ne se doutait pas, bien sûr, de la situation dans laquelle nous nous trouvions et quelle ironie contenait son geste.

Nous étions déjà descendus de deux cents mètres. Le moteur tapait irrégulièrement, la jauge marquait dix litres. J'étais tout de même content; nous étions heureusement hors de la ville et s'il y avait encore à craindre pour nous un atterrissage dans l'enchevêtrement des jardins, nous étions certains du moins de ne pas nuire à d'autres vies humaines. Dans une telle situation, chaque seconde semble une éternité; pensées et hésitations se succèdent avec une extraordinaire rapidité. Celui qui ne conserve pas son calme et qui ne possède pas une volonté de fer est fatalement perdu. Soudain, mon observateur commença à me faire des signes avec la main pour me montrer quelque chose à l'avant. Je vois encore ses yeux rayonnants dirigés vers moi à travers ses lunettes d'aviateur.

Devant nous apparaissait le hangar d'aviation de Fühlsbüttel faiblement éclairé par le soleil à son déclin, et estompé par le brouillard.

Hurrah! Nous avions atteint notre but.

Qui pourrait décrire ma joie! Avec mes derniers litres d'essence, je fis encore un tour d'honneur autour du terrain d'aviation et, après un vol plané assez rapide, mon Taube se posa légèrement sur le sol.

Dans le premier moment de joie, j'aurais volontiers sauté au cou de mon observateur. Le brave garçon n'avait certes pas soupçonné le danger que nous avions couru et fut étonné au suprême degré lorsque je le lui racontai... Encore maintenant où j'ai pourtant pris de l'expérience, j'ai toujours le frisson quand je pense à ce premier vol dans la campagne! L'avarie fut bientôt déterminée: le fond d'un carburateur était percé et l'essence coulait par cette ouverture que l'ébranlement causé par le moteur avait élargie. De là venait aussi cette rapide consommation d'essence, disproportionnée au rendement du moteur. Je ne comprends pas encore aujourd'hui comment celui-ci ne s'est pas enflammé.

Après trois jours, que nous passâmes à Brème chez d'excellents amis, notre nouveau carburateur arriva a Hambourg. Il ne nous restait plus qu'à continuer.

Notre première escale était Schwerin dans le Mecklembourg.

Ayant refait le plein d'essence, je remontai sur mon avion par un après-midi pluvieux et agité; une pression sur le levier et nous démarrâmes à pleins gaz. Maintenant, je ne volerais par un temps pareil que si c'était indispensable. Mais, à ce moment-là, j'avais encore la naïveté et l'enthousiasme d'un débutant. D'ailleurs, dans mon malheur, la chance ne se fit pas longtemps attendre. L'avion, lourdement chargé, prenait difficilement de la hauteur; des trous d'air le lançaient çà et là comme une balle et j'aurais fait volontiers un looping, mais il n'y fallait pas penser à cette faible hauteur. On commençait aussi à apercevoir les premières maisons de Hambourg. Impossible de survoler la ville. J'étais à soixante mètres d'altitude lorsque j'aperçus un petit champ au-dessous de moi. Ma décision fut rapidement prise : couper les gaz, atterrir. Au même moment, je fus pris dans un tourbillon, je sentis que l'appareil était happé et je me dis: maintenant, tu vas te briser sur le sol; je rendis tous les gaz et j'actionnai le gouvernail de profondeur de façon à amortir le choc. Immédiatement, je ressentis une violente secousse et l'appareil piqua du nez comme si une main invisible maintenait son train d'atterrissage. Ce qui suivit ne dura même pas l'espace d'une seconde. Je me cramponnai au gouvernail de profondeur après avoir coupé les gaz et ressentis une forte secousse. Je m'accrochai convulsivement au volant et je donnai de la tête contre la carrosserie. Autour de moi, un calme de mort. Ténèbres profondes et silence effrayant. Un flot de liquide qui me coulait sur le visage me fit revenir à moi.

J'avais les jambes en l'air, le corps comprimé et la fleure contre la poitrine. Alors, la lumière se fît dans mon esprit.

« Tu es tombé; l'avion peut commencer à brûler d'un moment à l'autre et tu seras perdu ainsi que ton observateur. » Immobilisé comme je l'étais, je cherchai, en tâtant, le robinet d'essence; j'eus la chance de le trouver et de pouvoir le fermer.

Alors, la conscience de la réalité me revint peu à peu et je pensai à mon malheureux observateur. Il était devant et avait eu à soutenir le premier choc; il devait être littéralement broyé si la carrosserie n'avait pas résisté. Comme rien ne bougeait autour de moi, je finis par demander d'une voix à peine perceptible, car j'étais tellement serré que je pouvais à peine respirer: « Mon petit Strehle, êtes-vous encore en vie? » Un instant de silence affreux. Ayant réitéré mon appel, j'entendis alors : « Oui, qu'est-ce qui ne va pas? Il fait si sombre ici qu'il a dû arriver quelque chose. »

Ah, comme ces quelques mots me réjouirent! Je criai, uniquement pour le plaisir de crier: « Mon petit Strehle, nous sommes en vie, c'est le principal. Est-ce que tous vos membres sont intacts? » Le grand et brave garçon était effroyablement resserré dans un tout petit espace et j'entendis seulement sa réponse: « Oui, je ne sais pas; j'espère que tout cela s'arrangera plus tard. » Puis, un nouveau silence. L'essence coulait toujours à flots du réservoir, qui en contenait cent soixante-dix litres au départ et, après un instant qui me parut une éternité, quelqu'un frappa du dehors et j'entendis une voix lointaine qui demandait:

« Y a-t-il encore quelqu'un de vivant là-dedans? »

« Oui, répondis-je, et si on ne vient pas tout de suite à notre secours, nous allons étouffer. »

On souleva la carlingue. J'entendis creuser avec des bêches et enfin de l'air frais arriva jusqu'à nous.

« Arrêtez, » cria Strehle, « ouvrez par ailleurs; vous me cassez le bras. »

Les sauveteurs essayèrent d'un autre côté et, enfin, mon siège fut dégagé. Un instant après, j'étais couché sur la terre molle qui sentait bon, libre de mes mouvements. Le grand Strehle rampa à son tour et j'ai rarement été si heureux qu'alors, en serrant la main de ce fidèle compagnon.

Tonnerre! Cela allait mal. L'appareil, qui avait capoté complètement, était enfoui, d'un mètre environ dans du fumier. Le fuselage était brisé en trois endroits; les ailes n'étaient plus qu'un amas de bois, de toile et de fils de fer.

Deux hommes avaient pu subir cette chute sans dommage! Strehle s'était seulement un peu contusionné l'épine dorsale et, moi, j'avais deux côtes cassées. C'était tout. Jamais de ma vie, je ne dirai de mal d'un tas de fumier. Que Dieu bénisse celui-ci et ses successeurs!

Tristes et claudicants, nous achevâmes par chemin de fer notre voyage d'adieu.

Mais alors, nous eûmes des journées de lumière et de soleil, de chaleur et de félicité, des journées couvertes des plus admirables fleurs dans leur beauté et leur plénitude incroyables.

Après, vint le devoir, et le voyage commença.

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Les Beaux Jours de TsingTau

Durant des jours entiers, le chemin de fer nous emmena à travers les steppes et les déserts de la Russie, vers notre destination lointaine d'Extrême-Orient.

Enfin Moukden!

Bientôt, nous dépassâmes Pékin... Tsi-nan-fou!

Quand les premiers mots allemands frappèrent nos oreilles, il ne restait plus à faire qu'une dizaine d'heures de chemin de fer, à travers un admirable pays de culture, couvert de jardins, de champs et de fleurs. Enfin, notre train entra lentement en gare de Tsingtau. Je revoyais cette ville après six années d'absence; je me retrouvais maintenant sur le sol allemand, dans une ville allemande, en Extrême-Orient.

Mes camarades vinrent au-devant de moi et les petits chevaux mongols me conduisirent d'un trot rapide vers ma nouvelle demeure.

Nous arrivâmes d'abord sur la place Iltis qui était notre champ de courses et devait me servir en même temps de terrain d'aviation. Elle avait un aspect de fête et tout Tsingtau y était réuni. Au centre de la verte pelouse, on distinguait un cercle énorme de spectateurs entourant le terrain de foot-ball. C'était, en effet, jour de fête et un grand match devait avoir lieu entre les matelots allemands et leurs camarades anglais du vaisseau amiral Good Hope.

Le Good Hope était venu en visite à Tsingtau. La partie fut très brillante et se termina par 1 à 1.

Qui aurait pu prévoir que, juste six mois après, ces mêmes adversaires seraient de nouveau aux prises et qu'alors, ce serait un jeu sérieux, effroyable, où il n'y aurait que des vainqueurs ou des morts? C'est, en effet, à la bataille de Coronel que les marins allemands envoyèrent, en vingt-sept minutes, le vaisseau amiral anglais Good Hope dans les profondeurs effroyables du Pacifique.

A ce moment, personne ne pouvait prévoir encore les événements qui se préparaient, et les matelots allemands firent preuve de la meilleure camaraderie en accueillant chez eux avec joie leurs hôtes anglais. Deux jours après, l'escadre anglaise quittait le port escortée par notre propre escadre de croiseurs sous les ordres de l'Amiral Comte von Spee.

Les pavillons des deux chefs d'escadre flottaient joyeusement au vent et semblaient dire: « Bon voyage! Au revoir! »

Qui aurait pu penser alors à ce qui devait arriver à Coronel?

Dès mon arrivée, après avoir remis mes lettres de service, je m'inquiétai de mon appareil. J'espérais déjà pouvoir présenter dans un délai de quelques jours mon oiseau géant aux yeux des habitants étonnés de Tsingtau. Mais, bonsoir! Je pouvais attendre plusieurs semaines, car mon avion naviguait encore quelque part sur l'Océan Indien et le vapeur qui le transportait n'était attendu qu'en juillet.

Puisqu'il en était ainsi, j'avais largement le temps de me retourner à Tsingtau et d'y chercher un logement. Une délicieuse petite villa était justement libre tout près du terrain d'aviation; je la louai au plus vite et je partageai ce home charmant avec mon nouveau camarade Patzig.

Tout semblait réuni pour que je me sente parfaitement heureux. Un beau commandement, celui de la marine à terre; j'étais à Tsingtau et c'était pour moi le Paradis terrestre; j'avais un service aussi agréable que je pouvais le souhaiter et j'habitais cette charmante villa située sur une hauteur avec une vue superbe sur la place Iltis, et, à l'infini, sur la mer bleue. Qui pouvait être plus heureux et plus content que moi?

Je m'occupai donc de l'installation de ma maison. Je possédais un certain nombre de gravures du Kunst sur l'aménagement des intérieurs; muni de celles-ci j'allai trouver le menuisier chinois pour lui faire immédiatement une commande. C'est vraiment étonnant de voir avec quelle adresse fabuleuse les Chinois peuvent tout imiter en un laps de temps incroyablement court et surtout dans des conditions exceptionnelles de bon marché. Quand, un mois après, tout fut prêt les meubles mis à leurs places respectives, la maison resplendissante depuis le haut jusqu'en bas, nous étions fiers et joyeux dans notre demeure comme tous les récents habitants de villas. Rien ne manquait, nous avions même tout le personnel nécessaire. Pour que l'Européen qui vit en Orient conserve son prestige aux yeux des Chinois, il doit être entouré d'une nombreuse domesticité indigène et c'est presque un devoir moral pour tous les Européens, d'agir ainsi.

Moritz, le cuisinier, dans sa belle tunique de soie bleue, Fritz, le palefrenier toujours en train de ricaner, mais qui soignait parfaitement les chevaux, Max le jardinier, paresseux comme une couleuvre et enfin Auguste, l'effronté petit groom, formaient l'armée de nos serviteurs..

Il faut y ajouter « Monsieur » Dorsch et « Monsieur » Simon.

Les deux « Messieurs » étaient nos ordonnances, qui se conformaient exactement à l'usage établi en Extrême-Orient que les Européens ne doivent faire aucun travail corporel en présence des Chinois.

Notre villa était entourée d'un grand jardin dans lequel se trouvaient également les écuries, les remises, le garage et l'habitation des Chinois. Le plus important de tout notre domaine était le poulailler. Deux jours après mon arrivée j'avais acheté une poule couveuse et une douzaine d'œufs, si bien que lorsque nous nous installâmes dans la maison, j'avais déjà sept petits poussins.

La volaille n'est pas chère en Chine. Une poule coûte dix pfennigs, un canard ou une oie, un mark, et bientôt j'eus une cinquantaine d'animaux dans ma basse-cour. J'étais devenu cavalier! J'avais un cheval! Un de mes camarades possédait un charmant petit alezan; nous nous entendîmes à ce sujet et bientôt « Fips » passa dans mon écurie. « Fips » était un joli petit animal, un bon cheval de service, excellent pour la chasse et le polo. Mais il recevrait une sérieuse correction si jamais je devais le retrouver; le coquin m'abandonna tout simplement pendant le siège, la veille du blocus, alors que j'étais parti me promener dans la campagne. Comme quelques shrapnells éclataient dans les environs, il se détacha et s'enfuit chez l'ennemi.

La vie en Extrême-Orient est terriblement monotone pour l'Européen. Très peu de société, ni théâtre, ni musique; en un mot, aucune de nos distractions favorites. Le seul agrément et l'unique consolation, c'est qu'on peut, avec les mêmes ressources, y vivre mieux que chez soi et y faire du cheval. Ce sport était, en effet, particulièrement florissant à Tsingtau.

Je m'adonnai au polo avec enthousiasme et, dès que j'eus habitué mon cheval aux départs rapides et aux arrêts brusques, tout alla pour le mieux.

Vers le milieu de juillet, mon plus vif désir fut enfin réalisé: le vapeur qui amenait les avions était arrivé. A peine les caisses gigantesques furent-elles sur le quai que je me précipitai avec tout mon personnel pour sortir les pauvres oiseaux, destinés à voler dans la lumière du soleil, des sombres prisons dans lesquelles ils avaient été enfermés pendant des mois. Comme les caisses étaient très lourdes, il fallut déballer les avions sur place. Grosse émotion parmi les badauds chinois. Quand tout fut dehors, j'organisai un cortège triomphal: d'abord, les deux avions; ensuite trois voitures pour les ailes et deux autres pour les accessoires. On attela les chevaux et nous traversâmes fièrement Tsingtau avant de pénétrer en grande pompe dans le hangar d'aviation de la place Iltis.

A partir de ce moment, nous n'eûmes plus de repos. Nuit et jour, on travailla au montage et, quarante-huit heures après, dès l'aube, avant que personne ait pu s'en douter, mon avion était prêt pour le départ; dès que le soleil se leva, je donnai les gaz et je m'élançai dans l'air merveilleusement pur.

Je n'oublierai jamais ce premier vol à Tsingtau. Le terrain d'aviation était particulièrement petit, six cents mètres de long sur deux cents de large, encombré de toutes sortes d'obstacles, entouré de collines et de rochers. Je devais bientôt me rendre compte à quel point ce terrain était petit, combien il était difficile d'en démarrer et d'y atterrir. Mon ami Clobuczar, ancien officier autrichien, qui était pour le moment sur la Kaiserin Elisabeth, me disait une fois: « Un terrain d'aviation, ici? C'est tout au plus une place pour jeux d'enfants! Je n'ai encore jamais vu de ma vie qu'un homme puisse voler dans un endroit pareil. » J'avais la même impression et j'aurais pu chercher en vain en Allemagne un terrain aussi réduit, tout au plus comme point d'atterrissage forcé. Mais, il n'y avait rien à faire. C'était le seul endroit possible dans la zone protégée, tout le reste n'étant que chaînes de montagnes crevassées par de profonds ravins. Cependant, je ne m'en inquiétais pas trop en cette superbe matinée ensoleillée et, excité par la joie, je décrivais mes cercles au- dessus de Tsingtau tandis que le bruit de mon hélice tirait de leur sommeil les habitants étonnés. Lorsque je voulus descendre, cela me parut même légèrement comique! Tonnerre, que la place était petite! Et, involontairement, j'allongeai mes cercles, retardant toujours le moment critique mais inévitable de l'atterrissage.

Je ne pouvais pourtant pas rester éternellement en l'air. Finalement, je coupai les gaz d'un seul coup et, un moment après, je me trouvai à ma place, sur le terrain, après un atterrissage irréprochable. Maintenant, j'étais sûr de mon affaire et, de toute la matinée, je ne suis guère sorti de mon avion.

A présent, nous avions de nouveau du travail. Il fallait remettre en état le deuxième avion, également un Rumplertaube, qui devait être monté par un de mes camarades de la marine, le lieutenant Müllerskowski.

Deux jours après dans l'après-midi, tout était prêt.

Müllerskowski monta dans l'appareil et, lorsque je lui eus communiqué les quelques observations que j'avais faites moi-même sur ce terrain, il donna les gaz et démarra.

La chance ne lui fut pas favorable.

Son appareil n'était en l'air que depuis quelque secondes et se trouvait justement à l'endroit critiqu où finissait le terrain d'aviation et aussi la terre ferme où il n'y a plus que des rochers abrupts qui descendent vers la mer, lorsqu'il se pencha sur le côté, et nous le vîmes, à notre grand effroi, piquer, la tête la première dans les rochers.

Nous nous précipitâmes aussi vite que possible vers l'endroit de la chute où nous attendait un spectacle affreux. L'appareil était complètement détruit et Müllerskowski gisait au milieu des débris. Nous le portâmes, grièvement blessé, à l'hôpital, où il resta presque jusqu'à la fin du siège. L'avion était anéanti.

Cependant, il s'était passé pas mal de choses à Tsingtau. Le mois de juillet, dans toute sa beauté et toute sa splendeur, avec son soleil merveilleux et son bleu profond, était là. C'est le mois le plus beau à Tsingtau.

La saison des bains battait son plein; il y avait beaucoup d'étrangers agréables et en particulier pas mal de dames des établissements européens et des colonies américaines de Chine et du Japon. Elles étaient arrivées pour jouir de la beauté de Tsingtau et vivre la vie des plages dans cet « Ostende de l'Extrême-Orient ».

Tout le monde s'entendait très bien. Promenades à cheval, excursions en auto, polo et tennis remplissaient toutes nos heures de liberté; les réunions du soir, où Terpsichore était à l'honneur, étaient particulièrement brillantes.

Comme les années précédentes, les Anglaises étaient les plus nombreuses parmi ces hôtes et un cercle charmant se forma rapidement.

Au début d'août devait avoir lieu un match de polo auquel nous avions été invités pour jouer contre le club anglais de Shanghaï.

Mais, le 30 juillet, l'ordre d'alerte arriva à Tsingtau, tel l'éclair dans un ciel serein.

Alerte De Guerre — Mon Taube

Je m'en souviens encore comme si c'était aujourd'hui.

Dès le matin, une ordonnance arriva à notre villa et nous remit, à Patzig et à moi, l'ordre de nous rendre sur l'heure chez le commandant du détachement, car il y avait alerte. Nous pensâmes, naturellement, qu'il ne s'agissait que d'un exercice et, tout en maugréant contre ce dérangement matinal, nous nous rendîmes à l'endroit indiqué. Là on nous confirma la nouvelle à peine croyable. Loin d'être persuadés en notre for intérieur qu'il pût y avoir la guerre, nous gagnâmes néanmoins nos postes de combat et commençâmes le travail prévu en pareil cas.

L'ordre « menace de guerre » qui arriva le lendemain apporta enfin une certitude.

Puis, le premier août, ce fut l'ordre de mobilisation; le 2, la déclaration de guerre contre la Russie, le 3, contre la France.

Il est à peu près impossible de décrire ces journées.

Qu'on se représente seulement ceci: Nous étions dans une colonie allemande, dans une forteresse allemande, la majorité des habitants de Tsingtau étant formée par les officiers et les soldats. Par son aspect extérieur même, Tsingtau était devenue ville internationale. Des Russes, des Français, des Anglais s'y trouvaient, comme hôtes, parmi nous: il y avait là un flot d'opinions et de sentiments opposés, une situation telle qu'il aurait peut-être été difficile d'en trouver une semblable dans le monde entier.

La question principale, celle qui nous occupait tous, était la suivante: Est-on en guerre avec l'Angleterre?

Seuls, ceux qui ont vécu en Extrême-Orient peuvent mesurer l'importance de cette question.

Justement, le 2 août, on apprit l'offre que nous avions faite à l'Angleterre. Ce même jour, je me promenais à cheval avec une Anglaise; il va sans dire que ce fut le principal sujet de notre entretien. L'opinion de cette dame, comme celle de ses amis et amies, était qu'une guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne était une chose inimaginable, car le prestige de la race blanche y sombrerait et le jaune Japonais pourrait bien, tout en souriant, ramasser les fruits de cette discorde. On comprendra sans peine que cette unique pensée ait occupé notre esprit à nous autres Allemands; en particulier dans le corps des officiers de marine, il n'était plus question d'autre chose. Une tension plus pénible qu'avant et même que pendant les premiers moments de la mobilisation nous dominait et ce fut une délivrance pour nous, lorsque, le 4 août, arriva enfin la nouvelle que la guerre était déclarée entre nous et l'Angleterre.

Ainsi donc, le sort en était jeté aussi en Europe.

Je ne pourrais pas prétendre que nous nous sentions tous très heureux, au contraire. Nous nous répétions sans cesse que nous étions au bout du monde, à Tsingtau, tandis que nos frères et nos camarades privilégiés étaient chez nous et devaient y vivre les jours merveilleux de la mobilisation, qu'ils allaient partir se battre contre tout un monde d'ennemis pour défendre notre chère et sainte patrie ainsi que les femmes et les enfants; nous, pauvres malheureux, il nous fallait rester ici sans pouvoir les aider.

Rien que la pensée de ce qui se passait chez nous à ce moment nous rendait furieux, car nous savions que les Anglais, les Russes et les Français, bien plus nombreux que nous, n'auraient pas le courage de nous attaquer ici.

Nous conservions encore cependant un reste d'espoir; si seulement ils pouvaient venir!

Ah, comme nous les aurions reçus!

Personne, bien entendu, ne pensait au Japon.

Dans tout le travail de ces jours de mobilisation, nous n'avions pas oublié nos hôtes. Presque tous étaient nos ennemis, mais ils restaient quand même nos hôtes.

L'agitation qui régnait chez nous était très compréhensible; parmi les nouvelles qui nous arrivaient déjà par les Anglais, il n'était question que de la conduite brutale des Allemands dans les colonies anglaises.

Il était tout naturel que nos relations avec les étrangers fussent rompues; mais, on comprendra également que je tienne à faire remarquer ici aux Anglais que les nombreux ressortissants des états ennemis furent traités avec des égards qu'on ne pouvait trouver que chez nous, « les Barbares ».

Les étrangers furent avertis qu'ils pouvaient à volonté séjourner encore à Tsingtau ou s'en aller sans aucune espèce de contrainte et que le gouvernement les préviendrait en temps utile quand ils devraient évacuer la colonie. On exigeait seulement que personne ne quitte le territoire de la ville, ne s'approche des fortifications ou ne se livre à l'espionnage. Par opposition, on peut rappeler la conduite de nos chers cousins à Hong-kong, et en bien d'autres endroits du monde entier.

Ceux qui ont vécu ces heures pourraient écrire des volumes.

Nous avions du moins la consolation de recevoir par sans fil, tous les jours, des nouvelles de chez nous.

La plupart de ces télégrammes arrivaient le soir et il est difficile de s'imaginer quelle était alors notre joie; à ce moment, tous les officiers étaient réunis dans notre petit cercle et ne parlaient, bien entendu, que de la guerre. Lorsqu'il s'agissait d'une magnifique victoire, c'était une jubilation sans pareille et aussi une tristesse infinie de ce que nous n'y étions pas.

Le 15 août arriva. Nous reçûmes alors une nouvelle tellement extraordinaire que nous ne pouvions en croire nos yeux.

Voici ce qu'on annonçait:

Edition spéciale

« Nous considérons comme extrêmement important et indispensable dans la situation actuelle de prendre les mesures nécessaires pour éviter toutes les causes de trouble en Extrême-Orient et pour défendre les intérêts généraux fermement établis par les traités d'alliance anglo-japonaise, dans le but de maintenir une paix ferme et durable dans l'Asie orientale. Ce but est la raison fondamentale de l'accord. Le gouvernement impérial japonais estime que son devoir est de conseiller au gouvernement impérial allemand d'accepter les propositions suivantes:

Premièrement, retirer sans délai les vaisseaux de guerre allemands des eaux japonaises et chinoises et désarmer tous les navires armés d'une façon quelconque qui ne pourraient être retirés immédiatement.

Deuxièmement, rendre le plus tôt possible et, en tous cas, avant le 15 septembre, tout le territoire de Kiau-tchou, sans conditions ni indemnités, aux troupes impériales japonaises en vue d'un retour éventuel à la Chine.

Le gouvernement impérial japonais annonce en même temps que, dans le cas où il ne recevrait pas, avant le 23 août 1914, une réponse du gouvernement impérial allemand qui serait une acceptation sans conditions de toutes ses propositions, il se verrait dans l'obligation de prendre toutes les mesures qu'il estimerait nécessaires dans la situation actuelle. »

Notre gouvernement avait écrit à la suite:

« II va sans dire que nous ne pouvons pas accepter de livrer Tsingtau au Japon sans combat. Après la légèreté de la sommation japonaise, il est facile de prévoir la seule réponse qui peut s'ensuivre. Cela signifie naturellement que nous devons compter sur l'ouverture des hostilités à l'expiration du délai fixé pour la réponse et que ce sera une lutte sans merci.

En raison de la gravité de la situation, le renvoi des femmes et des enfants ne peut être différé plus longtemps, c'est pourquoi le gouvernement laissera encore partir aujourd'hui vendredi, dans l'après-midi, pour Tientsin, un vapeur aménagé de façon à pouvoir emmener six cents personnes. Il est conseillé d'une façon pressante à tous ceux qui ne veulent pas rester ici de profiter de cette occasion qui leur permettra de rejoindre les trains du Schantung et au delà. »

Tsingtau prenait ses dispositions de combat; au moins maintenant, nous savions où nous allions.

Nous étions fixés sur le genre et la difficulté du combat que nous aurions à soutenir et aussi sur nos chances de succès; jamais, nous n'avons travaillé plus joyeusement ni avec plus d'ardeur. Un travail de Titan fut accompli en quelques semaines. Tous, depuis l'officier le plus ancien, jusqu'à un jeune automobiliste volontaire de quinze ans, réunirent toutes îleurs forces, leurs pensées, et leur amour de la patrie pour mettre Tsingtau en état de défense.

Personnellement, je n'eus pas de chance. Trois jours après la chute de Müllerskowski, j'étais parti, par un soleil radieux, pour mon premier grand vol de reconnaissance; après avoir survolé tout le territoire et couvert des centaines de kilomètres au delà, je rentrais à Tsingtau, heureux du travail accompli.

J'étais à quinze cents mètres d'altitude et l'atterrissage s'annonçait particulièrement difficile par suite des conditions atmosphériques défavorables. Quand je fus à cent mètres environ au-dessus du terrain, je rendis encore tous les gaz pour faire un dernier tour et atterrir contre le vent; mon moteur reprit pendant une seconde, puis brusquement se mit à cracher et cala complètement. Il ne fallait que quelques secondes pour l'examiner, mais c'était suffisant, étant donnée la faible altitude, pour que je ne puisse plus penser à atterrir sur mon terrain.

Il m'était également impossible de tourner à droite ou à gauche. A droite, il y avait le club de polo et un fossé profond, à gauche le Strandhotel et les villas.

Je compris qu'il n'y avait plus rien à faire et je ne pensai qu'à sauver mon moteur!

Un petit bois se trouvait devant moi; j'espérais encore pouvoir y poser mon appareil. Je manœuvrai le gouvernail de profondeur, mais, dans cet air tropical, brûlant et léger, l'appareil tomba comme une pierre. Ma tête rasa les fils télégraphiques; alors, je pliai les genoux et sortis instinctivement les jambes hors de l'appareil, au même instant, un choc violent se produisit; j'entendis des craquements, tout vola en éclats autour de moi; ma tête et mes genoux frappèrent brutalement contre le réservoir d'essence. Puis, ce fut le silence.

Me sentant sain et sauf, je commençai à regarder autour de moi: mon Taube gisait le nez dans le fossé de la route, la queue en l'air; les ailes et le train d'atterrissage n'étaient plus qu'un amas de bois brisé, de toiles et de fils de fer.

Ah, mon pauvre petit Taube! Sans compter qu'il me laissait dans le plus grand embarras le troisième jour de la mobilisation. C'était pour moi un désespoir indicible. Ne voulant tout de même pas laisser complètement sombrer mon courage, je réunis toutes les ruines dans le hangar, car j'avais apporté d'Allemagne des hélices et des ailes de rechange.

Je souhaitais seulement que le moteur fût intact, car je n'avais pas de pièces de rechange pour celui-ci et, avec la meilleure bonne volonté, il m'eût été impossible de m'en procurer.

Plein d'espoir, je me dirigeai vers les caisses de réserve et j'ouvris d'abord celle qui contenait les ailes. Mais, ô horreur, une affreuse odeur de moisi me prit à la gorge et, sans rien augurer de bon, nous ouvrîmes l'enveloppe intérieure qui était en zinc.

L'aspect de ce qui s'offrit à nous était effroyable. Dans la caisse, ce n'était plus qu'un tas de débris. Toutes les attaches des ailes étaient pourries; les nervures, les toiles et les petits morceaux de bois qui avaient été soigneusement collés et enveloppés gisaient maintenant pêle-mêle couverts d'une épaisse couche de moisissure.

Quel triste coup d'œil!

Après, ce fut le tour de la caisse des hélices. Même spectacle à l'intérieur. Les cinq hélices de réserve étaient inutilisables.

Le bois avait joué, les lames s'étaient détachées, tout était tordu et déformé.

C'était un cas difficile.

Néanmoins, mon chef mécanicien Stüben, qui était très habile, se mit très courageusement à la besogne et, l'après-midi, je me joignis à lui avec mes deux autres mécaniciens, Frinks et Scholl, et huit Chinois menuisiers aux chantiers; je m'efforçai alors de reconstituer les ailes moisies.

Je me rendis aux ateliers avec l'hélice la moins endommagée et le maître menuisier R. me tira d'embarras en faisant construire parles Chinois une nouvelle hélice sous sa direction.

Ce fut un vrai succès!

Qu'on se représente seulement ce travail: sept planches de chêne furent assemblées avec de la colle forte ordinaire. Alors, deux Chinois, suivant les instructions que le maître menuisier leur avait données, taillèrent avec des haches une hélice irréprochable dans cette masse de bois. Le travail, quoique fait à la main, était si exact et si soigné que, seuls, des Chinois étaient capables de l'exécuter ainsi.

C'est avec cette hélice et mes ailes reconstituées que j'ai pu quitter Tsingtau pendant le siège.

Dans le hangar, nous n'étions pas restés oisifs non plus. Nous avions travaillé nuit et jour avec la plus grande activité et, neuf jours après ma chute, mon Taube, au lever du soleil, était sur le terrain de départ, prêt pour son vol d'essai.

On comprendra facilement qu'avant ce vol, je n'aie pas vu les choses en rosé.

J'avais tiré mes surfaces portantes d'un monceau de pourriture; nous avions dû les tendre de notre mieux, car il ne restait pas une partie absolument plane; l'hélice, comme je l'ai déjà dit plus haut, avait été également reconstituée et ne rendait pas plus de cent tours. Le terrain d'aviation était disposé de telle façon que, si l'on ne réussissait pas le départ du premier coup, c'était la chute inévitable.

Je n'avais pas le droit de m'arrêter à ces considérations. C'était la guerre; j'étais le seul aviateur et je n'avais qu'à remplir mon devoir. J'ai eu de la chance! Pour alléger l'appareil, j'avais débarqué tout ce qui n'était pas absolument indispensable; après une certaine résistance au début, mon grand oiseau finit cependant par s'élever dans les airs et, bientôt, je m'en sentis complètement maître. Je décrivis alors joyeusement des cercles, et en passant au-dessus de la maison de notre gouverneur, je lançai fièrement ce message: « L'avion est au point! »

Alors commencèrent mes grands voyages d'exploration; je survolai entièrement le territoire et même à plus de cent kilomètres de distance, j'explorai tout le pays; je surveillai les routes d'approche; je volai le long de la côte sauvage et crevassée, afin de voir si l'ennemi n'approchait pas en un point quelconque ou ne cherchait pas à aborder.

Ce furent les plus beaux vols de ma vie. L'air était pur et transparent, le ciel merveilleusement bleu; le soleil rayonnait avec amour sur ce superbe pays, sur les hautes et sauvages montagnes coupées de ravins profonds et sur la mer d'un bleu intense qui encadrait tout l'ensemble. Ce furent des heures saisissantes, incomparables, dont je jouis le cœur débordant de joie.

Mais, les soucis ne manquèrent pas. Déjà, après mon deuxième vol de reconnaissance, les différentes pièces de l'hélice qui avaient été collées étaient disjointes et c'était un vrai miracle qu'elles ne se soient pas séparées complètement. Il fallait tout démonter et coller de nouveau. A partir de ce moment, ce drame s'est reproduit à chaque nouveau vol. Dès que j'étais rentré, il fallait enlever l'hélice; je l'emmenais dans ma voiture à l'atelier; là, on recollait rapidement les différentes pièces et on la mettait sous presse. Tard dans la soirée, j'allais la rechercher, je la remettais en place et alors, je pouvais repartir le lendemain.

Lorsque l'hélice se fendait de nouveau, je recollais les pales avec de la toile et du sparadrap, et cela tenait au moins pour un moment.

A Tsingtau, j'avais encore un second service à assurer, j'étais commandant de la station de ballons, mes concurrents plus légers que l'air.

Avant mon départ de Berlin, j'avais suivi un cours d'aéronautique qui consistait en un voyage en ballon libre et quelques exercices en ballon captif.

La station de ballons captifs de Tsingtau, encore récente, se composait au total de deux gros ballons de mille mètres cubes, d'une nacelle et de tous les accessoires nécessaires pour le gonflement et le service de ces ballons.

Un sous-ofïicier de marine qui avait fait un court stage d'instruction dans l'aéronautique et moi étions les seuls ayant quelques notions sur les ballons. Après avoir installé et organisé cette nouvelle station, nous en arrivâmes à nous occuper très consciencieusement et avec beaucoup de précautions du gonflement des ballons. Nous fûmes vraiment très fiers lorsque la première grosse saucisse jaune, épaisse et rebondie, gît à terre, solidement amarrée. Alors, avec mon sous-officier, je coupai toutes les cordes et bientôt le monstre jaune oscilla doucement dans le ciel. Nous le ramenâmes à terre et, pour la première ascension, je grimpai seul dans la nacelle. J'ai bien failli alors commencer mon fameux voyage jusqu'en Allemagne car, lorsque je commandai: « Lâchez tout! », on libéra maladroitement beaucoup trop de câble; le ballon s'éleva verticalement d'un seul bond à une cinquantaine de mètres et tendit alors brutalement ce câble. Je pensai alors: « Ça y est, il s'en va! » Un choc énorme se produisit en effet et il s'en est fallu de peu que je ne sois lancé hors de la nacelle. Comme le câble était tout neuf, il tint bon, grâce à Dieu, et cela me servit de leçon. Je commençai alors graduellement l'instruction et l'exercice de mes hommes et bientôt, tout fonctionna comme si nous n'avions fait que cela toute notre vie.

Le gouvernement avait fondé de grandes espérances sur les ballons captifs. On comptait surtout qu'ils rendraient de grands services pour observer l'avance de l'ennemi et repérer son artillerie. Malheureusement cet espoir ne se réalisa en aucune façon et les craintes que j'avais manifestées au sujet de l'utilité de cette station de ballons se réalisèrent en tous points.

Bien que je me sois élevé en ballon jusqu'à douze cents mètres, nous n'avions pu parvenir à voir au delà des hauteurs qui se trouvaient devant nos positions fortifiées et, par suite, à observer les mouvements de l'ennemi, ni surtout à repérer les positions de son artillerie lourde.

Cela aurait pourtant été d'une importance capitale pour la défense de Tsingtau.

Pour faire comprendre la situation délicate dans laquelle nous nous trouvions à Tsingtau, quelques explications sont nécessaires:

Tout le territoire de Kiautchou consiste en une étroite langue de terrain, à l'extrémité sud-ouest de laquelle se trouve la ville de Tsingtau. Entourée de trois côtés par la mer, la ville est bordée au nord-est par une chaîne de collines en demi-cercle, les monts Moltke, Bismarck et Iltis, qui va, elle aussi, de la mer à la mer. Notre position principale de résistance était placée sur ces montagnes; et, au pied de la chaîne, dans la partie nord-est, se trouvaient nos cinq ouvrages d'infanterie protégés par des fils de fer barbelés. Au delà, s'étendait une large vallée traversée en partie par le fleuve Haïpo; puis, se présentant également en demi-cercle de la mer à la mer, la série de collines dangereuses pour nous de Kuschan, de Waldersee et du Prince Henri, ces dernières d'une structure si sauvagement romantique qu'elles semblaient directement tombées de la lune. Derrière ces hauteurs aboutissait une large vallée au delà de laquelle les masses rocheuses et escarpées du Lau-Hou Schan, du Tung-Liu-Schui et du Lauschan s'élevaient vers le ciel.

Comme il nous importait avant tout de savoir ce qui se passait au delà de la zone neutre et qu'à partir du 27 septembre nous fûmes complètement enfermés derrière les barbelés, comme il fallait voir aussi où l'ennemi installait son artillerie de siège et que nous avions dû depuis longtemps renoncer pour cela aux espérances que nous avions mises dans notre ballon captif, il ne nous restait, pour atteindre notre but, que des renseignements occasionnels et brefs et... mon avion!

Les journées d'août furent absorbées par un travail incessant. Il était presque impossible de reconnaître Tsingtau et, surtout, la zone neutre. On construisit des positions d'artillerie et des positions de défense; le plus triste, c'est que les charmantes petites forêts plantées avec tant de peine et d'amour et qui étaient la gloire de Tsingtau durent tomber sous la hache afin de ne pas gêner le tir. Que de travaux de culture, que d'efforts et de choses agréables ont été alors anéantis là d'un seul coup!

Le 23 août, date de l'expiration de l'ultimatum japonais, arriva; il est superflu de dire qu'on n'avait pas jugé à propos d'y répondre. Le mot d'ordre fut ce jour-là:

« Tenir bon toujours! »

Et c'est bien aussi ce que nous pensions au fond du cœur.

Je me souviens encore comment, le lendemain matin, étant à mon balcon et contemplant l'azur infini des flots, je remarquai à quelques milles plusieurs ombres noires qui se mouvaient lentement. A l'aide de mes jumelles, je pus reconnaître des torpilleurs. Patzig, qui était arrivé en hâte, en fut persuadé aussi. C'était exact; nous étions le 24, ils avaient commencé le blocus.

Ainsi, c'était donc réel: les Japonais osaient attaquer l'empire allemand!

La lutte de l'empire jaune, soutenu par une poignée d'Anglais, contre un régiment allemand sur pied de guerre avait donc commencé!

Aussitôt après l'expiration de l'ultimatum, un détachement d'environ mille hommes fut porté en avant pour défendre la zone neutre le plus longtemps possible ainsi que les routes d'accès de Tsingtau. Cette poignée d'hommes a remarquablement rempli sa tâche. Il s'agissait de défendre une étendue de terrain de trente kilomètres de large, dont dix kilomètres seulement possédaient une artillerie, déjà très insuffisante. Là où il aurait fallu deux corps d'armée, il n'y avait que mille hommes. Dans des combats acharnés et intrépides, de simples patrouilles, luttant souvent contre des bataillons ennemis entiers, cédaient lentement à des forces vingt fois supérieures. Le 28 septembre seulement, la vaillante troupe fut repoussée derrière la ligne de défense principale qui se ferma alors sur nous jusqu'à la fin de la lutte.

Les autorités de Tsingtau ne se rendirent pas suffisamment compte, au début du siège, de l'utilité de mon appareil, ni de celle de l'aviation en général.

Il est vrai que tout ce qu'ils en avaient vu jusque-là n'avait rien d'extraordinaire. Cela allait bientôt changer.

Un des premiers jours du siège, je survolai de nouveau la côte sud de la presqu'île de Schantung pour repérer les navires ennemis et surtout les points de débarquement des troupes. La côte semblait dépeuplée; on n'y apercevait rien. Tout à fait tranquille à la pensée qu'il n'y avait pas la moindre chose à craindre de ce côté, je me hâtai de rentrer. Ce même soir, je retournai encore au Gouvernement pour y voir un camarade. J'y rencontrai par hasard le chef d'Etat-Major, qui était très pressé, car il quittait un instant une importante séance chez le Gouverneur pour aller chercher un livre.

Tout en marchant, il me dit: « Eh bien, Plüschow, avez-vous encore volé? »

« Mais, oui; je rentre justement. J'ai cherché pendant plusieurs heures sur la côte les points de débarquement ennemis, mais je n'ai rien trouvé. »

Je vois encore aujourd'hui le visage étonné de notre chef.

« Quoi, vous avez survolé la côte et vous le dites seulement à présent. Nous tenons conseil depuis deux heures, pour chercher comment nous pourrions empêcher les gros débarquements de troupes dans la baie de Dsin-Dsia-Kou qui nous ont été signalés aujourd'hui par notre service de renseignements. Puisque vous en arrivez et que vous pouvez nous donner une précision si opportune, venez donc chez le Gouverneur et rendez-lui compte de vos observations.

Toute la question put être réglée en quelques mots: l'espion avait inventé ce qu'il avait signalé. J'étais content, car j'avais sauvé l'honneur et le prestige de l'aviation!

Bientôt, je reçus le baptême du feu dans mon appareil. C'était dans les premiers jours de septembre, alors que je volais très loin au delà de la zone neutre et que, à quinze cents mètres d'altitude, je me réjouissais de ce beau jour de soleil. Je distinguai tout à coup au-dessous de moi une forte colonne de troupes japonaises en marche qui me salua d'un feu nourri d'infanterie et de mitrailleuses. Je rentrai fièrement avec dix traces de balles dans mes ailes. Après cela, je ne descendis plus au-dessous de deux mille mètres, car là les balles des fusils et des mitrailleuses ne sont plus dangereuses pour le moteur ou pour l'hélice.

Je reçus bientôt aussi le baptême du feu à terre.

Un des jours suivants, je me rendais en auto à Schatsy-Kou où nous avions des postes avancés. Sans penser à mal, je m'arrêtai devant une maison. A mon grand étonnement, tous les officiers et les hommes qui se trouvaient le long d'un talus qui les protégeait du côté de la mer me firent des signaux en agitant vivement les bras; je crus qu'ils me saluaient et je leur répondis de la même façon. J'étais encore dans ma voiture lorsque je perçus directement au-dessus de ma tête un sifflement aigu et tout de suite après un craquement effroyable. Un premier obus venait d'éclater à dix pas de nous, en plein dans le mur d'une maison et, avant que j'aie repris mes esprits, les coups suivants arrivaient déjà.

Nous sortîmes alors vivement de la voiture et, prenant nos jambes à notre cou, nous nous élançâmes auprès des autres, derrière leur fragile abri. Mes camarades se tordaient de rire car, si la situation était grave, le coup d'œil était plaisant.

Nous apprîmes bientôt ce qui était arrivé. Une flottille de torpilleurs japonais était devant nous et essayait de détruire Schatsy-Kou. Nous restâmes ainsi deux heures durant sous le feu des obus sans rien voir et sans pouvoir quitter notre abri. Puis, vers midi, le tir des Japonais sembla se ralentir et, bientôt, le feu cessa complètement. Quand nous examinâmes les dégâts causés à la maison, nous trouvâmes des petits Chinois déjà occupés depuis longtemps à ramasser des éclats d'obus. Tandis que nous étions assis tranquillement pour prendre une tasse de café, trois de ces enfants arrivèrent d'un air triomphant, tenant dans leurs petits doigts sales des fusées qu'ils jetèrent tranquillement devant nous sur la table. Si elles avaient éclaté, cela aurait fait un joli feu d'artifice.

Il nous fallut ensuite revenir et lorsque la voiture parvint dans la première vallée entre les rochers, les obus d'un nouveau bombardement crépitèrent derrière nous.

Peu de temps après, il fallut évacuer entièrement Schatsy-Kou ainsi que le reste du secteur; le 28 septembre, nous fûmes enfermés derrière les barbelés et, en même temps, commença le premier bombardement sérieux venant de la mer.

Ce fut une véritable danse.

Un matin, j'étais dans ma baignoire pour me rafraîchir d'un long vol lorsque j'entendis un bruit sec assourdissant. Comme nos canons avaient déjà tiré nuit et jour, je ne m'inquiétai pas autrement de ce bruit formidable et je l'attribuai à notre obusier de 28 centimètres de la batterie Bismarck, au pied de laquelle se trouvait ma villa et qui, pour économiser les munitions, n'avait pas encore tiré jusqu'ici.

J'envoyai mon ordonnance pour voir si mon avion n'avait pas souffert; mais, quelques minutes après, il revint hors d'haleine et tout pâle en me disant: « Mon lieutenant, il faut quitter rapidement la villa, car quatre grands vaisseaux tirent sur nous. Un gros obus a éclaté tout près du hangar; grâce à Dieu, l'avion n'a pas été atteint et personne n'est blessé. Je me suis seulement brûlé les doigts, car j'ai trouvé un bel éclat et je voulais l'emporter comme souvenir; il était bien chaud, mais je l'ai pris tout de même »; là-dessus, il tira de son mouchoir à moitié brûlé un éclat gros comme le bras provenant d'un obus de 30 centimètres. Je sortis alors de mon bain et, en moins de deux minutes, j'étais près de mon avion sérieusement menacé. En réunissant nos efforts, nous plaçâmes le cher oiseau dans un autre coin du terrain où il se trouvait un peu mieux protégé derrière un pan de mur. Ensuite, je courus au poste de commandement pour contempler le spectacle du bombardement.

Ce poste se trouvait sur une colline d'où on avait une vue merveilleuse sur Tsingtau. De là, on voyait tomber tous les obus et, au cours des semaines qui suivirent, quand je ne volais pas, je restais là-haut au grand air pour suivre le combat.

Le premier bombardement de Tsingtau, ce 28 septembre, fit une grande impression.

Le bruit des explosions, des éclatements des obus, des détonations était considérablement augmenté par les montagnes entourant la ville. Les coups du gros 305 de marine se succédaient sans interruption et nous avions l'impression que Tsingtau ne serait bientôt plus qu'un monceau de ruines. C'est un sentiment pénible auquel on s'habitue pourtant assez vite. On est vraiment impuissant devant l'obus qui tombe; on ne peut rien faire qu'attendre que ce soit fini. Il faut seulement avoir la chance de ne pas se trouver sur sa trajectoire, ni à son point de chute.

Les vaisseaux ennemis s'éloignaient à toute vapeur et se trouvaient ainsi en sûreté, hors de portée de nos canons. En tête marchaient les trois croiseurs de bataille japonais et, derrière eux, le bâtiment de ligne anglais Triumph, qui était sous les ordres du Japon.

Dieu merci, ce bombardement ne causa pas grand dommage, si bien qu'à partir de ce moment, nous voyions arriver les bombardements avec le plus grand calme.

Ce soir-là, je fus témoin d'un événement particulièrement triste, nous dûmes couler nos canonnières Cormoran, Iltis et Luchs après avoir détruit tout leur armement.

Ce fut un spectacle lamentable.

Les trois navires, attachés l'un derrière l'autre, furent remorqués par un vapeur en eau profonde où on les fit sauter. On aurait dit que ces bateaux savaient qu'on les conduisait à la mort; leurs mâts dénudés se dressaient vers le ciel d'un air infiniment triste, comme pour appeler à l'aide; au milieu des flammes, les coques des bateaux tournoyèrent comme si elles étaient réellement vivantes jusqu'à ce qu'enfin les flots, en les recouvrant, missent fin à leurs souffrances. A cette vue, mon cœur de marin se crispa. Peu de temps après, le Lauting et le Taku subirent le même sort et, peu avant la reddition, le petit Jaguar et le croiseur autrichien Kaiserin-Elisabeth après que ces deux vaisseaux nous eurent rendu les plus grands services. Le travail de ces deux unités remplit une page glorieuse dans l'histoire de la lutte et de la mort de Tsingtau.

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Diverses Plaisanteries Japonaises

L'activité de l'armée de siège japonaise était une terrible énigme pour nous. Après les premiers gros bombardements, nous pensions tous que les Japonais essaieraient immédiatement de prendre la forteresse d'assaut; mais, rien de semblable ne se produisit. Nous ne comprenions pas l'ennemi, qui devait pourtant bien savoir combien nous étions faibles et qu'il lui aurait suffi de franchir un seul réseau de barbelés pour être dans la forteresse.

Les bruits les plus étranges circulaient parmi nous. « Les Japonais n'osaient pas nous attaquer, car les choses tournaient à notre avantage en Europe! » Ou bien: « Les Américains envoyaient leur flotte à notre secours et les Japonais seraient obligés de se retirer! » Ou encore: « Les Japonais voulaient nous affamer afin que Tsingtau tombe entre leurs mains en aussi bon état que possible! »

Mais tout cela n'était que suppositions. Tranquillement, avec méthode et sans que nous puissions les en empêcher, les Japonais débarquaient leurs troupes, construisaient des routes et des chemins de fer, amenaient de gros canons de siège et leurs munitions, se retranchaient en face de nos barbelés et poussaient activement leurs travaux devant notre ligne de défense.

C'est alors que commença mon travail le plus important: la reconnaissance des batteries lourdes ennemies.

Tous les jours, lorsque le temps et l'état de mon hélice le permettaient, j'étais sur mon avion dès les premières heures de l'aube.

Je partais alors vers une destinée incertaine. Quand le soleil se levait, je planais déjà très haut dans le ciel, survolant pendant des heures les positions ennemies et épiant tout ce qui se passait en bas, dans notre cher petit territoire où un ennemi hardi cherchait à s'insinuer pour y semer la mort et la ruine.

Ma mission était difficile mais enviable et elle fut couronnée de succès.

J'en fus persuadé par les efforts que fit l'ennemi pour me descendre et me mettre hors d'état de nuire.

Comme je l'ai déjà mentionné, j'étais l'unique aviateur de Tsingtau, « le roi des oiseaux » de Tsingtau, comme m'appelaient les Chinois, et je n'avais qu'un seul appareil à ma disposition. Pour le moment, il ne fallait ni faire d'expériences, ni rien casser, sans quoi c'en eût été fait de l'aviation.

La difficulté des vols était considérablement accrue par l'exiguïté du terrain d'aviation, véritable cuvette étroitement enserrée entre de hautes montagnes et aussi par l'état de l'air. A cause des montagnes, hautes et abruptes, à cause de la différence du vol au-dessus de la terre et du vol au-dessus de la mer, à cause aussi du fort rayonnement du soleil, les mouvements de l'air étaient tout à fait anormaux et l'atmosphère aussi défavorable à huit heures du matin que vers midi en Allemagne, à l'époque la plus chaude de l'année. Seul, celui qui en a fait l'expérience peut s'imaginer la difficulté du vol dans une telle région.

Il en résulta que mon appareil, construit pour l'atmosphère normale de l'Allemagne, était trop lourd pour cet air léger; mon moteur ne rendait pas assez à cent tours et je volais avec une hélice construite dans les conditions défectueuses indiquées plus haut.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que je ne pusse songer à emmener un observateur. Je supprimai de l'appareil tout ce qui n'était pas indispensable afin de l'alléger. L'essence et l'huile étaient si justement mesurées qu'il m'arrivait même, lorsque je devais sortir, de laisser ma veste de cuir à la maison pour être plus sûr de pouvoir décoller.

Le départ, en effet, était la grosse difficulté. Si je le ratais, c'était ma perte et celle de mon avion. Cet envol était toujours une lutte pour la vie ou pour la mort, et combien de fois s'en est-il fallu d'un cheveu que l'appareil ne se brisât!

Quelquefois, lorsque je partais vers le sud, je rencontrais des remous énormes au bout du terrain d'aviation, à l'endroit où la mer vient battre le fort Hu-Tchuen-Huk et mon avion était littéralement aspiré; j'arrivais pourtant à le faire passer au-dessus des canons du fort, mais aussitôt après, il retombait lourdement et souvent, il s'en fallait de bien peu que je n'arrive pas à le maintenir au-dessus de la surface de la mer. Une fois là, il se rétablissait lentement et commençait à grimper.

Le départ vers le nord (et en dehors de ces deux directions il n'y avait pas autre chose) était effroyable; je ne l'ai essayé en tout que six ou sept fois, et je m'en souviendrai toute ma vie.

Je devais alors décoller à l'extrémité sud du terrain et, en suivant la ligne droite, survoler cette place, longue à peine de cent mètres, mes hangars, plusieurs villas et notre cimetière situé sur une étroite corniche à cent cinquante mètres de hauteur et entouré des deux côtés par les masses rocheuses de la montagne Bismarck et du mont Iltis. En laissant à gauche derrière moi la montagne Bismarck, j'arrivais aux vallées latérales où il y avait toujours de terribles remous; mon appareil subissait alors un choc violent, penchait sérieusement par tribord et, malgré tous mes efforts, je n'arrivais pas à le redresser. Il ne me fallait pas non plus toucher au gouvernail de direction pour ne pas donner contre les rochers. Mon avion se précipitait alors dans cette vallée infernale, la pointe de son aile droite à quelques centimètres des arbres et des rochers qui se trouvaient au-dessous, et je ne pouvais rien faire de mieux que de maintenir ma direction avec tout mon sang-froid pour ne pas aller m'écraser sur le sol. Lorsque je planais enfin de l'autre côté, au-dessus de la baie de Kiautchou, mon appareil redevenait raisonnable.

J'avoue que je tremblais à chaque sortie, mais j'étais régulièrement enchanté quand c'était fait et que je m'élevais en spirales, jusqu'à ce que j'atteignisse 2 000 mètres. C'était, en tous cas, une épreuve de patience. Parfois, j'y arrivais en une heure; généralement, il me fallait une heure trois quarts. Pendant tout ce temps je volais loin, très loin au-dessus de la mer pour échapper aux shrapnells que les Japonais ne manquaient pas de m'envoyer. A quoi réfléchir alors, si ce n'est à ce fait que je n'avais qu'un simple avion de campagne et qu'à la moindre panne de moteur, je me noierais sûrement. Le résultat aurait été le même d'ailleurs si j'avais eu une panne au-dessus du continent ou si une balle m'avait atteint de plein fouet. Dans tout le territoire, il n'y avait que rochers, ravins et, en dehors du terrain d'aviation, pas la moindre petite place où j'aurais pu atterrir sain et sauf.

Ces pensées me revenaient de temps en temps à l'esprit les premiers jours; mais, comme rien de fâcheux ne m'arriva, elles m'abandonnèrent peu à peu.

Pendant tout le temps que durait l'ascension, je me réjouissais de tout: soleil superbe, coup d'œil admirable sur les rochers abrupts et la vue de la mer intensément bleue. Presque toujours, je chantais ou je sifflais une romance et quand le baromètre marquait 2 000 mètres, je murmurais un Deo gratias; je me dirigeais vers les lignes ennemies par le plus court chemin et je commençais mes observations. Voici comment je procédais:

Dès que je me trouvais au-dessus de l'ennemi, je calais mon moteur de façon à ce que l'appareil conservât de lui-même son altitude. Je suspendais ma carte devant moi au gouvernail de profondeur, je prenais un crayon et un carnet et j'observais l'ennemi entre le fuselage et les ailes. Je n'avais pas à toucher au gouvernail de profondeur et j'actionnais le gouvernail de direction avec mes pieds.

Je survolais les positions jusqu'à ce que j'aie tout repéré et inscrit, pris des notes exactes et fait un croquis. J'en eus bientôt une telle habitude que, souvent, il m'arrivait d'observer pendant une heure et demie ou deux heures sans lever les yeux et de tout noter ponctuellement.

Enfin, lorsque j'avais le cou un peu raide, je me tournais et je regardais de l'autre côté, jusqu'à ce que je sois satisfait de mes croquis et qu'un coup d'œil vers le réservoir m'ait averti qu'il était temps de rentrer, si je voulais arriver jusqu'au port.

Le vol de retour était toujours le même. Je contournais fièrement les ateliers et la ville et, arrivé au-dessus du terrain, j'arrêtais mon moteur pour descendre en vol plané par une série de courbes savantes; quatre minutes plus tard, j'étais en bas sain et sauf.

Il fallait faire vite.

Tout le temps que mon avion planait au-dessus des positions ennemies, il était naturellement le point de mire des fusils et des mitrailleuses. Il ne faut pas oublier non plus les shrapnells et ceux-ci étaient particulièrement désagréables.

Les Japonais me réservaient toujours de nouvelles surprises. Par exemple, lorsque je rentrais d'une exploration par une splendide matinée avec un ciel bleu merveilleux et que je voulais atterrir, je voyais flotter au-dessus du terrain, à environ trois cents mètres de hauteur, de petits nuages blancs, qui, d'en haut, paraissaient tout à fait charmants.

Mais, je remarquai bientôt que les Japonais se permettaient avec moi une nouvelle plaisanterie, car ces petits nuages accompagnaient tout simplement les shrapnells de 105.

A quoi cela servait-il? Il n'y avait qu'à serrer les dents et à passer au travers!

Et quatre minutes après, mon appareil descendu de deux mille mètres en un vol vertigineux était triomphant sur le terrain. Je le roulais alors aussi vite que je pouvais sous le hangar dont le toit était recouvert de terre.

La meilleure solution pour moi était d'employer la ruse.

Quelquefois, lorsque j'étais encore au-dessus des positions ennemies, j'arrêtais subitement mon moteur et je descendais verticalement dans un coin de terrain, si bien que les Japonais croyaient m'avoir atteint; aussi étaient-ils bien surpris quand ils constataient que je roulais déjà vers le hangar au moment où leurs shrapnells éclataient.

Comme les Japonais voyaient que je revenais toujours, ils déplacèrent deux de leurs pièces de 105 assez loin vers l'arrière et sur les côtés pour que leurs projectiles pussent m'atteindre facilement pendant les heures où je croisais au-dessus de leurs positions. C'était très désagréable et, bien souvent, mon sort aurait été réglé si je n'avais échappé à leur atteinte par un rapide virage.

Les shrapnells éclataient alors si près de moi que, malgré le bruit du moteur, j'entendais le claquement odieux des détonations et je sentais un violent courant d'air sur le visage; mon avion commençait alors à rouler comme une vieille coque sur les flots, ce qui me gênait considérablement pour observer.

Il me faut bien avouer que chaque fois que j'avais réussi à atterrir avec succès, j'éprouvais un vrai sentiment de joie et de satisfaction devant le travail accompli; la plupart du temps, je traduisais cette joie par un cri de triomphe.

Il faut penser aussi que quelques minutes plus tôt j'étais à deux mille mètres, que j'avais vécu des heures de travail intense et de danger, que maintenant, malgré balles et shrapnells, j'étais de nouveau sur la terre bénie de Dieu et que j'avais un sol ferme sous les pieds.

Dès que j'étais arrêté, mes quatre hommes, méprisant les shrapnells, arrivaient en courant et m'aidaient à cacher ma machine. Mon chien fidèle, Husdent, bondissait autour d'eux en aboyant joyeusement.

Tandis que mes hommes remettaient l'avion en état pour ma prochaine sortie, j'étais déjà au volant de ma voiture, ayant en poche cartes et observations, Husdent. près de moi, et je traversais de nouveau le feu des shrapnells sur le terrain pour aller au Palais du Gouvernement où l'on attendait déjà mon rapport.

Je crois qu'on pourra comprendre ma joie et ma fierté quand je sortais mes documents; quelquefois, j'avais découvert dans la même journée cinq ou six nouvelles batteries ennemies et souvent mes observations remplissaient quatre pages du cahier de rapport.

La cordiale poignée de main du Gouverneur et celle de son chef d'État-Major m'en disaient plus que tous les remerciements.

Tandis que je rentrais chez moi pour déjeuner, nos canons tonnaient déjà et envoyaient une grêle de projectiles sur les positions que je venais de repérer.

 

Ruses de Guerre

Comme tout a l'air triste maintenant dans ma petite maison solitaire et abandonnée!

Dès le commencement du siège, le brave Patzig avait dû quitter notre domicile pour rejoindre à la hâte la batterie de 21 centimètres dont il avait le commandement. Il n'avait pu profiter que pendant un mois de cette gentille demeure, car après il dut rester dans une casemate où il fit son devoir jusqu'à ce qu'il eût tiré son dernier obus et que lés Japonais eussent transformé avec leurs obusiers de 28 toute sa batterie en un monceau de ruines.

Mon cuisinier chinois, Maurice, m'abandonna sans scrupule quand le premier obus tomba; puis, un beau soir, Fritz, Max et Auguste disparurent également sans laisser de traces.

Quelques jours après arriva un nouveau cuisinier chinois nommé Guillaume qui me raconta avec de grands gestes: « Toi, maître oiseau, moi bon cuisinier, pas partir comme coquin Maurice, moi pas avoir peur: moi, très bien faire chau-chau. »

Je le crus et je lui promis cinq dollars de plus; tout alla bien jusqu'au jour où les premiers obus ennemis tombèrent dans le voisinage. M. Guillaume disparut alors sans laisser plus de traces que son prédécesseur.

Je restai donc seul dans la maison abandonnée avec mon fidèle ordonnance Dorsch.

Nous étions alors les seuls habitants du quartier des villas dans la baie d'Iltis.

Ce séjour n'était ni agréable ni sûr, car les villas étaient bâties sur la colline où se trouvaient nos principales batteries et les obus ennemis qui étaient destinés à celles- ci pouvaient aussi bien tomber sur nous. Nous étions tous deux très prudents et, en particulier, nous abandonnâmes l'étage supérieur pour habiter le rez-de-chaussée; de plus, nous installâmes nos lits dans un coin, de façon à ne pas nous trouver directement devant la fenêtre, ce qui était alors une sécurité relative. Il vaut mieux, d'ailleurs, qu'aucun gros éclat ne nous ait donné l'occasion d'en faire l'expérience.

Je ne restai pas longtemps seul maître de l'air.

Le 5 septembre, dans la matinée, par un temps maussade, alors que le ciel était couvert de nuages très bas, nous entendîmes tout à coup le bourdonnement d'un moteur; je sortis de la maison en courant pour voir ce que c'était: un biplan gigantesque se montrait au milieu des nuages, juste au-dessus de nos têtes. Je restai muet de stupeur, et comme fasciné, je contemplai le fantôme. Bientôt cependant les premières bombes explosèrent et je remarquai des gros disques rouges sous les ailes de l'avion.

C'était donc un Japonais!

Je dois avouer que cela me parut singulier de voir un collègue ennemi si près au- dessus de ma tête. Cela promettait des distractions pour l'avenir!

L'apparition de l'aviateur ennemi avait été pour Tsingtau une surprise particulièrement désagréable. Personne n'avait songé que les Japonais pourraient aussi avoir des avions.

Dans le cours du siège, les Japonais eurent en tout huit appareils dont quatre grands hydravions biplans que je leur ai sincèrement enviés.

En effet, pendant les semaines qui suivirent, quand ces merveilleux hydravions japonais tout neufs, gigantesques, décrivaient dans les airs des cercles autour de la ville, combien de fois ne les ai-je pas contemplés avec envie!

Il faut reconnaître que les Japonais volaient très bien et avec un « cran » extraordinaire.

C'est une chance qu'ils n'aient pas été aussi adroits pour lancer leurs bombes, car cela aurait été mauvais pour nous.

Les bombes d'avion japonaises, de construction récente, étaient assez grosses et avaient une force d'éclatement énorme.

Les hydravions avaient le gros avantage de pouvoir amérir très loin sans risquer d'être dérangés par nous et sans tenir compte de la direction du vent. Ils avaient devant eux autant d'espace qu'ils pouvaient en désirer. Lorsqu'en toute sécurité ils avaient atteint leurs trois mille mètres, ils arrivaient au-dessus de nous et se moquaient de nos shrapnells et de nos mitrailleuses.

Le hangar de mon avion était un des principaux buts du bombardement ennemi.

Cela devint bientôt si dangereux pour mon avion qu'un certain soir, je le déménageai et je résolus de tromper mes collègues ennemis.

Mon véritable hangar se trouvait à l'extrémité nord du terrain; on pouvait très facilement le voir d'en haut et, bien entendu, les Japonais l'avaient repéré. J'édifiai alors en cachette, à l'autre extrémité du terrain, un nouveau hangar que j'appuyai à un contrefort de la montagne; je le camouflai avec de la terre et de l'herbe de telle sorte que, d'en haut, il était impossible de rien distinguer. Puis, avec beaucoup de ruse, nous construisîmes un faux avion en employant des planches, de la toile à voile et du fer-blanc; vu d'en haut, cela ressemblait à s'y méprendre à mon Taube. Ainsi, le tour était joué et les aviateurs ennemis pouvaient revenir.

Un jour, les portes de mon ancien hangar étaient ouvertes et mon faux avion visiblement installé devant, sur une belle herbe verte. Un autre jour, les portes étaient fermées et l'on ne voyait rien. Ou bien encore, cet avion se trouvait à un autre endroit de la prairie où ils se détachait particulièrement bien et cela continua ainsi. Les aviateurs ennemis arrivaient; ils lançaient bombes sur bombes et s'efforçaient d'atteindre cet oiseau innocent.

Nous, au contraire, pendant ce temps-là, nous étions installés avec notre véritable avion de l'autre côté du terrain, bien protégés par la toiture et nous nous tenions les côtes à force de rire en voyant les bombes poursuivre leur pauvre victime.

Un certain jour où, de nouveau, pas mal de bombes étaient tombées, je ramassai un bel éclat; j'en confectionnai une carte de visite sur laquelle j'écrivis: « Toutes mes meilleures salutations aux collègues ennemis. Pourquoi lancez-vous des choses si dures? Vous pourriez nous crever les yeux. Cela ne se fait vraiment pas! »

J'emportai ce message à une sortie suivante et je le laissai tomber sur la base des hydravions japonais.

C'était l'annonce de ma prochaine visite.

Sur ces entrefaites, un nommée du dépôt d'artillerie avait confectionné des bombes à mon intention. Elles étaient superbes: des boîtes de fer-blanc de deux kilos sur lesquelles on pouvait lire: « Sietas, Planbeck and C , excellent café de Java, » remplies de dynamite, de clous de sabots et dé morceaux de fer. La partie inférieure était munie d'une pointe de plomb, la partie supérieure d'un détonateur constitué par une petite pièce de fer pointue qui, au moindre choc, frappait la capsule d'une cartouche et faisait ainsi exploser la bombe. Ces objets me paraissaient assez peu rassurants; je les traitais comme des personnes très susceptibles et j'étais toujours enchanté une fois que je m'en étais débarrassé. Elles n'ont pas causé grand dommage. Une fois, j'ai atteint un torpilleur, mais la bombe n'éclata pas; plusieurs fois, j'ai été sur le point de toucher un transport; une autre fois, d'après les nouvelles japonaises, j'aurais lancé une bombe au milieu d'une colonne et envoyé ainsi une trentaine de jaunes chez Hadès.

Dans une autre occasion, je fus particulièrement furieux: j'étais parti de grand matin reconnaître le camp de nos chers cousins et je me proposais d'ajouter mon excellent café de Java à leur petit déjeuner. La bombe tomba, d'après les rapports anglais, sur la tente qui leur servait de cuisine comme sur un tremplin, si bien qu'elle rebondit sans éclater.

Bientôt, j'abandonnai le plaisir des bombardements; étant seul, j'avais bien assez à faire. Les résultats ne compensaient pas le temps ainsi perdu à lancer des bombes. je me suis très souvent rencontré en l'air avec mes collègues ennemis. Certes, je ne cherchais pas ces rencontres, car, seul dans mon Taube qui s'élevait lentement, et descendait lourdement, je ne pouvais rien contre ces biplans qui avaient trois hommes à bord. Comme mon devoir essentiel consistait avant tout à faire des reconnaissances, il me fallait ramener sain et sauf l'unique avion de Tsingtau.

Un jour, tandis que j'étais absorbé dans mes observations, mon avion se mit tout à coup à rouler et à tanguer violemment. Je pensai qu'il s'agissait simplement d'un de ces déplacements d'air si fréquents dans les régions montagneuses et qui augmentent singulièrement les difficultés de l'aviation. Donc, sans chercher davantage, je continuai en prenant seulement d'une main le gouvernail de profondeur pour maintenir mon appareil.

Quand je rentrai, on m'apprit, à mon grand étonnement, qu'un avion ennemi était passé au-dessus de moi et qu'on avait pensé qu'il allait me descendre.

A la sortie suivante, je me tins sur mes gardes et, lorsque j'aperçus un ennemi au- dessous de moi, je le poursuivis et je déchargeai sur lui les trente coups de mon pistolet Parabellum.

Peu de temps après, il faillit m'en arriver autant. J'étais seulement à 1 700 mètres et, malgré tous mes efforts, je ne pouvais pas arriver à monter plus haut. J'étais justement au-dessus de la base des hydravions au moment où un biplan ennemi prenait le départ. Je continuai mes observations en me disant: II peut encore en mettre, avant d'arriver à ma hauteur.

Mais, au bout de quarante minutes à peine, en regardant à gauche par-dessus le fuselage, j'aperçus l'ennemi qui planait à la même hauteur que moi et à moins de mille mètres de distance. Tonnerre, il est temps de se méfier et de monter plus haut; mais, comme ensorcelé, mon avion n'arrivait pas à gagner ifn mètre, tandis que l'autre un quart d'heure après était déjà pas mal plus haut, se dirigeant en biais au- essus de moi; je devinai son intention de me couper la route de Tsingtau.

On aurait pu alors parier pour celui qui arriverait le premier au-dessus de Tsingtau.

Je gagnai la course.

Dès que je fus au-dessus du terrain, je descendis en vrille et, lorsque j'eus atterri, les bombes ennemies commencèrent à éclater derrière moi.

L'effet des bombes est quelquefois extraordinaire.

Des ordres sévères avaient été donnés à Tsingtau pour que tout le monde gagne les abris à l'approche des avions ennemis, de façon à éviter des pertes inutiles. Un sous-officier avait déjà été blessé ainsi qu'un Chinois, et c'était bien suffisant! Cent chinois à peu près travaillaient sur mon terrain et, dès qu'ils entendaient les avions, ils se précipitaient en lieu sûr.

Une fois, un jaune resta absolument seul au milieu du terrain, et, étonné, regarda le grand oiseau. Boum! Une bombe tombe, et où éclate-t-elle? Exactement à quelques pas du pauvre diable, qui fut grièvement blessé.

Je le répète; il faut avoir la guigne pour se trouver exactement où tombent les obus ou autres objets aussi nuisibles.

 

Hurrah

Que se passait-il pendant ce temps à Tsingtau? Le bombardement, venant de la mer avait lieu chaque jour et bientôt s'y ajouta, avec une rage infernale, celui des premières batteries de terre. En dehors des abris et des casemates, il n'y avait plus un endroit sûr dans toute la ville. Le bombardement devenait de plus en plus violent et, certains jours, plusieurs centaines d'obus de 305 furent tirés sur la petite ville, rien que de la mer.

Le 14 octobre, un bombardement particulièrement violent fut dirigé sur notre ouvrage maritime à Hu-Tchuen-Huk. Les vaisseaux ennemis croisaient au loin et, dès la deuxième salve, leurs obus de 305 couvrirent ce petit ouvrage. Les salves se suivaient sans arrêt et, partout, ce n'étaient que colonnes d'eau, de flammes, de fumée; l'éclatement des obus faisait trembler le sol.

Ce matin-là, j'étais comme toujours au poste de commandement de la côte situé à un kilomètre à peine du fort bombardé et je suivis ainsi, de très près, ce drame effroyable.

Des éclats d'obus mesurant parfois jusqu'à un mètre de longueur sifflaient au- dessus de nos têtes sans que nous y fassions attention, tellement nous étions absorbés par le spectacle du fort bombardé, spectacle si grandiose qu'il est impossible de le décrire.

On peut seulement vivre ces choses-là.

Nous pensions avec tristesse à la vaillante garnison et à sa perte certaine quand, au moment où le feu atteignit son maximum d'intensité, une vieille pièce de 24 centimètres se mit à tirer; pleins d'anxiété, nous dirigeâmes alors toutes nos jumelles vers les bateaux ennemis.

Tout à coup, un cri de joie retentit, car là-bas, notre obus venait de tomber au milieu du pont d'un des vaisseaux de ligne anglais, le Triumph. Ce dernier vira aussitôt de bord et s'enfuit avec une telle rapidité que, lorsque notre deuxième obus arriva très peu de temps après, il tomba à cinquante mètres environ en arrière du bateau.

Après avoir échangé quelques signaux avec le vaisseau amiral japonais, le Triumph mit le cap sur Yokohama pour passer en réparation.

Les trois bateaux japonais continuèrent leur bombardement, mais désormais d'une distance si respectueuse qu'il était inutile de tirer avec nos vieux canons qui ne pouvaient, à beaucoup près, porter assez loin.

Vers midi, le bombardement cessa enfin quand l'ennemi put croire avec raison, comme nous d'ailleurs, que le fort était détruit et ses occupants tués.

Aussitôt, l'État-Major du commandant du front de mer se hâta vers le fort de Hu- Tchuen-Huk et je le suivis avec mon auto.

Comme nous nous attendions à un spectacle affreux, nous fûmes d'autant plus surpris de voir en arrivant toute la garnison s'agiter gaiement, ramassant des éclats et admirant les gigantesques cratères que les obus avaient creusés dans le sol.

Ce fut une vraie joie!

Pas de blessés, pas une pièce endommagée; aucun abri n'avait été traversé.

Le résultat de ce terrible bombardement pouvait se résumer ainsi: une caisse brisée et une chemise qu'un des hommes avait mise à sécher déchiquetée. Et pour cela, il avait fallu cinquante et un coups de canon de 305.

Un gros obus avait traversé une des minces coupoles cuirassées et était tombé tranquillement sans éclater sur la plate-forme à côté du canon.

Maintenant s'expliquait l'énigme de notre propre canon. Nos pièces n'avaient qu'une portée de 16.000. Mais les servants étaient arrivés, au prix d'une peine inouïe, à les relever d'un seizième de degré environ, et, dans ces conditions, le tir se trouvait être allongé de deux ou trois cents mètres.

Lorsque le canon ainsi relevé fut chargé, la garnison, sous le commandement du Lieutenant de vaisseau Haszhagen, guetta le moment où un des vaisseaux passerait à portée.

Le premier coup était arrivé au but. C'est dommage que, pour le deuxième coup, le Triumph se fût déjà éloigné, sans quoi son sort eût été réglé ce jour-là.

Il n'échappa pas cependant. Ce que nous n'avions pu faire nous-mêmes fut accompli quelques mois après par notre camarade Hersing. Au printemps 1915, il a vengé la garnison de Tsingtau en coulant ce même Triumph avec son U-Boot devant les Dardanelles.

Aussi tous ceux de Tsingtau lui en sont reconnaissants!

Des relations particulièrement cordiales m'unirent désormais aux officiers et à la garnison du fort de Hu-Tchuen-Huk.

En réalité, j'y étais rattaché; d'abord parce que mon terrain d'aviation arrivait jusqu'au fort et aussi parce que la petite garnison était toujours témoin de mes départs et surtout de mes efforts pour éviter ses canons. Plus d'une fois, je les vis tous sur le point de se précipiter à l'eau pour me sauver parce qu'ils pensaient que j'allais y tomber avec mon appareil.

Chaque fois que j'étais l'hôte du commandant du fort, le Lieutenant de vaisseau Kopp, nous avions plaisir à nous peindre sous les plus belles couleurs notre arrivée en Allemagne, la guerre une fois terminée, et, bien entendu, je devais marcher avec la garnison du fort de Hu-Tchùen-Huk.

Le 17 octobre, assez tard dans la soirée, un groupe d'officiers se tenait dans une attente anxieuse au poste de commandement de la côte. D'en haut, nous ne savions guère de quoi il s'agissait. Le vieux torpilleur S-90, sous les ordres du Lieutenant de vaisseau Brunner, devait sortir.

Déjà l'avant-veille, il avait fait une sortie de nuit hardie en haute mer et semé des mines dans les parages d'où les bateaux japonais nous bombardaient.

Aujourd'hui, il avait à remplir une mission difficile qui devait être la dernière: traverser la ligne des contre-torpilleurs ennemis et attaquer l'un d'eux.

La nuit était claire, mais la lune devait se coucher vers dix heures, et c'est alors qu'il sortirait.

Dix heures, dix heures trente; l'angoisse devenait intolérable; on n'apercevait toujours pas le S-90.

Enfin, à onze heures, nous distinguâmes une grande ombre grise qui avançait prudemment sur l'eau au pied du mont de Perl; bientôt, nos yeux perçants de marins reconnurent la silhouette du torpilleur.

Bon voyage, braves gens! Nous leur adressâmes de tout coeur nos vœux les plus ardents. Puis, le bateau échappa à nos regards et bientôt arrivait le moment dangereux où il devait traverser la ligne de défense.

Anxieux, nous ne quittions pas des yeux la haute mer, attendant d'un moment à l'autre l'éclair des projecteurs et le feu des pièces ennemies.

Tout resta calme.

Minuit; puis, minuit et demi; nous fûmes libérés d'un grand poids. Les ennemis n'avaient sans doute rien remarqué et notre torpilleur devait avoir atteint le gros de la flotte.

Les minutes nous semblaient des heures; personne n'osait parler.

Subitement, à une heure, nous aperçûmes très loin vers le sud une énorme colonne de feu; puis, les minces pinceaux des projecteurs fouillant de tous côtés; enfin, un grondement sourd et un tremblement très atténués parvinrent jusqu'à nous. Bravo! C'était l'œuvre du S-90! Dès une heure trente, nous reçûmes le sans-fil suivant: « J'ai attaqué un croiseur ennemi ainsi que trois torpilleurs; tous les torpilleurs sont atteints; le croiseur a sauté. Poursuivi par les flottilles ennemies et la route de Tsingtau étant coupée, j'essaie de m'échapper vers le sud et ferai sauter mon bateau si c'est nécessaire. Signé: BRUNNER. »

Ce télégramme en disait assez du commandant, de ses officiers et de tout l'équipage.

Peu de semaines après, sans l'avoir prévu, je retrouvais à Nanking l'équipage du S- 90; mais ceci est une autre histoire.

 

Le Dernier Jour

Le siège suivait sa progression normale. Les Japonais rapprochaient leurs tranchées; ils continuaient toujours à installer de nouvelles pièces d'artillerie lourde. Plusieurs fois, des masses d'infanterie japonaises avaient tenté, de nuit, l'assaut de nos positions d'infanterie et avaient été d'ailleurs complètement repoussées. Maintenant, les travaux d'infanterie et surtout les réseaux de fil de fer qui les protégeaient en avant étaient constamment sous le feu de l'artillerie ennemie et nos canons ne se taisaient guère non plus. Malheureusement, à cause du peu de munitions que nous possédions, nous étions forcés de faire des économies.

L'extraordinaire durée du siège, le feu incessant de l'artillerie et l'effrayante tension dans laquelle nous vivions commençaient à produire leur effet.

Mes nerfs aussi se tendaient.

Je n'arrivais à manger qu'en me forçant et je ne pouvais presque plus dormir. Si je fermais les yeux la nuit, aussitôt, j'avais ma carte devant moi et il me semblait apercevoir du haut de mon avion tout le territoire sillonné par les tranchées et les positions ennemies. Ajoutez à cela que ma tête et mes oreilles bourdonnaient à cause du bruit de l'hélice; et, entre temps, j'entendais de nouveau les paroles du chef d'État-Major:

« Plüschow, n'oubliez pas que vous êtes plus utile à Tsingtau que le pain quotidien! Revenez-moi toujours et conservez votre appareil en bon état! Pensez aussi que nous avons très peu d'obus et, comme nous les tirons d'après vos observations, rendez-vous compte de votre responsabilité! »

Dieu sait si j'y pensais!

Je n'avais plus autre chose dans la tête que les positions ennemies; je les survolais de nouveau en esprit des heures entières, me demandant si j'avais réellement vu ce dont j'avais rendu compte, si je ne m'étais pas trompé et si, par ma faute, le peu d'obus que nous possédions n'avait pas été tiré inutilement.

Lorsque je m'étais ainsi torturé la cervelle pendant des heures, je finissais quelquefois par m'endormir vers trois heures du matin, complètement brisé moralement et physiquement. A peine m'étais-je endormi que l'heure du devoir arrivait; mon monteur était devant moi et m'annonçait que l'avion était prêt.

Alors, il n'y avait plus à hésiter et bientôt, j'étais auprès de mon Taube, l'inspectant encore une dernière fois en détail.

Souvent alors mes nerfs auraient encore bien voulu me jouer un tour et mon cœur battait à grands coups.

Mais, dès que j'étais sur mon siège, le levier des gaz en main, et que j'avais fait de la tête un signe d'adieu à tout mon monde, rien ne comptait plus pour moi que le calme et la ferme volonté de remplir ma mission.

Lorsque j'avais décollé et que je m'étais élevé sans accroc à quelques centaines de mètres, tout rentrait alors dans l'ordre.

D'abord, j'éprouvais cette impression qui m'a toujours été particulièrement pénible: l'effrayante solitude, l'éternel isolement dans mon avion. Oui, si j'avais eu un camarade avec moi, rien que pour pouvoir lui faire un signe de temps en temps, cela aurait été pour moi un véritable soulagement.

Si, à cause du temps ou du mauvais état de mon hélice, j'étais resté plusieurs jours sans voler, je trouvais un énorme changement dans les lignes ennemies.

Souvent alors, un véritable désespoir s'emparait de moi là-haut.

Par où commencer dans tout ce que je distinguais de nouveau? Comment m'y retrouver au milieu de l'enchevêtrement des tranchées, des zigzags et des nouvelles positions? Alors, complètement découragé, je laissais tomber ma carte.

Mais cela ne durait que quelques secondes.

Je me reprenais rapidement et, armé de mon crayon, je recommençais à observer. Bientôt après, je ne remarquais et je n'entendais plus rien autour de moi; je ne voyais plus que l'ennemi et mes croquis.

Le 27 octobre fut pour nous un jour de joie. Nous reçûmes de Sa Majesté l'Empereur le télégramme suivant:

« Avec moi, tout le peuple allemand a les yeux fixés avec fierté sur les héros de Tsingtau qui, fidèles à la parole de leur Gouverneur, remplissent leur devoir. Soyez tous assurés de ma reconnaissance! »

A Tsingtau, cela fit battre tous les cœurs. Notre grand chef n'oubliait pas son fidèle petit détachement d'Extrême-Orient.

Chacun se promit de nouveau en lui-même de combattre, de remplir son devoir jusqu'au bout pour que l'Empereur pût être content de lui.

Bientôt arriva le 31 octobre, anniversaire de la naissance du mikado. Nous avions appris par des espions que les Japonais avaient décidé de prendre Tsingtau à cette date. Il est impossible de décrire cette journée.

Jusqu'à cette dernière nuit, les Japonais avaient achevé d'installer leurs batteries de campagne et le matin du 31 octobre 1914, vers six heures, tous les canons ennemis, aussi bien de marine que de campagne, déversèrent à la fois sur nous leur effroyable grêle de projectiles.

En premier lieu, les Japonais incendièrent les réservoirs de pétrole et on vit, dans le splendide ciel bleu, par un temps absolument calme, une énorme colonne de fumée toute droite qui semblait crier vengeance. Les Japonais tiraient de terre sur les premières lignes avec des obusiers lourds allant jusqu'au calibre de 28 centimètres et, de la mer, tonnaient les grosses pièces des bateaux. Le bruit formidable des obusiers, le fracas au départ, le sifflement des trajectoires, l'éclatement des projectiles, des obus explosifs, les détonations, l'explosion des shrapnells et le grondement de nos propres canons lourds, tout cela faisait un bruit infernal. Dans quel état devaient être tous les ouvrages et les terrains a vo