- du livre : 'Tranchées de Verdun'
- 'La Vie aux Tranchées'
- par Daniel Mornet, 1918
Dans les Tranchées 1916
Note de l'Auteur
Je n'ai pas cherché dans ce petit livre à décrire les élans héroïques des assauts. On en trouvera les récits dans vingt ouvrages de talent. Mais il m'a semblé qu'on n'avait pas assez fait connaître les longues misères et les courts plaisirs de ces semaines, de ces mois, de ces années oh presque toutes les troupes ont dû se contenter de « tenir » obscurément. Nos pères écrivaient des livres pour décrire le « ménage » des champs, la conduite de la vie rustique. Je ne raconte dans cette brochure que l'humble et tragique ménage de nos tranchées.
Comment On y Monte
On « monte » toujours aux lignes, bien qu'elles soient souvent dans un bas-fond. Ce n'est pas qu'on y respire l'air léger des sommets ou qu'on s'y sente moins proche des dures réalités d'ici-bas. Mais c'est qu'il est plus malaisé de monter que de suivre un chemin dans la plaine et qu'on n'arrive pas dans les tranchées de combat sans un rude et tragique labeur.
On s'équipe d'abord. Et les scaphandriers qui s'apprêtent à descendre sous les flots ont à peu près la même grâce qu'un fantassin montant en ligne. Enumérons le bagage moyen d'un « grenadier » ou d'un « voltigeur » dans les secteurs qui ne sont pas de tout repos: une ou deux couvertures (ce n'est pas trop quand il fait froid) roulées dans la toile de tente; souliers de rechange (si l'on est prudent); peau de mouton ou chasuble matelassée; pelle ou pioche ou forte cisaille; gamelle; bou-téhon (sorte de marmite) pour le transport des aliments; deux litres de vin, café ou eau dans un bidon; vivres de réserve (pain, conserves, biscuits, chocolat, etc.) pour quatre jours; deux cents cartouches; six grenades à main; bagages personnels tels que papier à lettre, tabac, linge, conserves fines, alcool de menthe, etc., sans oublier le fusil, la baïonnette et le masque contre les gaz. Le tout se case, plus mal que bien, dans trois musettes. Allongée sur les pentes boueuses, dans la nuit qui commence, la compagnie semble un monstrueux reptile, de l'âge des marais préhistoriques, qui traîne lentement dans la vase ses verrues et ses anneaux.
Ce gracieux serpent de terre se déroule d'abord, à l'ordinaire, le long d'une route. On était au repos ou en réserve assez loin des Boches, là où les voitures et les caissons roulent encore. On part le soir, lorsque les « saucisses » d'observation ne peuvent plus nous découvrir et l'on prend la route d'Esnes, ou celle d'Avocourt, ou celle de Bras, paisiblement, quatre par quatre, comme de bons réservistes en manuvres. En fait, la route n'est bien souvent qu'une illusion ou une convention. Elle s'orne de quelques troncs déchiquetés ou de tragiques squelettes d'arbres bons tout au plus à suspendre quelques pendus dans le décor d une danse macabre. Les convois de ravitaillement et ceux de l'artillerie en pétrissent incessamment la terre, le sable et le caillou. Et l'on marche, s'il pleut ou simplement si c'est l'hiver, dans un tortueux lac de fange qui monte au-dessus des chevilles. Les villages - qui furent des toits rouges, des vergers en fleurs ou ployant sous les fruits, le rire des fontaines et des enfants, la grâce d'un visage qui se penche parmi les glycines qui l'encadrent - les villages ne sont plus que des débris croulants, muets, farouches.
En même temps, dans l'air, des menaces, lointaines ou proches, rôdent et ronflent. Il fait bon, sans doute, marcher au grand air, en balançant à son aise son demi-cercle de musettes, avec tout le ciel sur sa tête. Il fait moins bon se trouver debout, sur la plaine, quand les obus qui harcèlent les routes ou les pistes se fracassent trop près de vous. On ne les entend pas venir bien souvent, quand ils tombent à quelques mètres. Et puis se coucher est un judicieux conseil pour le flâneur du dimanche qui promène sa canne. Le conseil est moins sage pour un meunier qui porte sur son dos un sac de grains. Nous sommes plus empêtrés que le meunier. Et celui qui s'écroule à terre, sur le ventre, se relève moins aisément qu'un hanneton tombé sur son dos.
Aussi, de temps à autre, on croise un groupe sombre. C'est un camarade, ou plusieurs, couchés dans quelque coin moins boueux et qui geignent, tandis qu'un infirmier les panse; ou qui ne disent rien, parce qu'ils sont morts. On descend donc, dès qu'il est prudent, dans le « boyau », le boyau vaseux, sournois et cruellement facétieux; le boyau qui conserve fidèlement dans son fond l'eau des pluies et la pétrit avec la glèbe, si bien que, sous la charge qui nous écrase, nous entrons dans sa vase, parfois jusqu'à mi- cuisses; le boyau où celui-ci laisse son soulier, celui-là sa meilleure musette, et cet autre parfois sa vie, puisqu'on est passé sur lui sans bien voir qu'il s'y enlisait; le boyau qui vous tend plaisamment le pieu d'une claie ou le croc d'un barbelé pour vous arrêter par un pan de capote ou une courroie de musette, tandis que la vase vous tient par les pieds; le boyau qui juge sans doute qu'il a bien le temps et vous promène pendant deux heures, de lacets en détours, pour atteindre cette crête qu'il vous semblait toucher du doigt; mais le bon, honnête, pitoyable et secourable boyau qui neuf fois sur dix met, entre vous et les éclats d'obus, sa muraille continue et patiente: le boyau rempart, forteresse et providence.
Nous l'apprécions surtout quand nous sommes privés de lui. Quand on a conquis quelque terrain ou qu'on a vaillamment gardé son lambeau de secteur à peu près nivelé par les obus, on fait ou refait d'ahord une tranchée; on construit ou reconstruit sa maison; on avise ensuite aux routes qui y conduiront. Elles ne se creusent pas en un jour, puisqu'on ne travaille que de nuit et qu'on ne peut pas à la fois veiller, se battre et piocher. 11 faut compter aussi avec les méfaits de la pluie et de la boue. On avance mal lorsque cette boue vous enlise jusqu'à mi-jambe, ou l'on n'avance plus du tout. Lorsqu'il faut tirer les hommes hors d'un Boyau avec des cordes, comme il advint, il vaut mieux renoncer au boyau. On gagne alors sa tranchée à travers la plaine ou la colline, par le « bled ».
Le bled est semé d'embûches et traquenards. Si la nuit est claire, on suit la « piste » foulée en ruban grisâtre par les pas des hommes. Les obus, malheureusement, la connaissent aussi; ils escortent trop souvent les relèves de crissements, ronflements, éclairs et tonnerres meurtriers. Si la nuit est sombre, on suit aveuglément un guide qui n'est pas très sûr toujours de son chemin. Hors de la piste invisible il y a des trous d'obus, des terres croulantes, des chausse-trapes de pieux brisés, les lacets innombrables des réseaux rompus et dispersés. Chaque pas est un problème et chaque geste une aventure. On les résout de son mieux, qui est fort mal. Dupont s'est assis dans une mare fangeuse. Durand se débat comme un blaireau pris au collet dans les griffes d'une pelote de barbelés. Dubois cherche, à tâtons, son casque projeté dans l'inconnu par une chute brutale. Dumoulin, plus simplement, s'est résigné à la noyade. On le retrouvera, dans les deux mètres d'eau d'un trou de marmite où les quarante kilos de son « barda s l'ont enfoncé sans rémission. La « relève » s'entoure - quand on n'est pas trop près des Boches - d'une rumeur de jurons sourds, grognements et imprécations. Quand on approche, on « tait sa langue » et renfonce sa bile. Il y a par la plaine, avec des ronflements d'obus, des chansons d'abeilles. Les balles des mitrailleuses se promènent.
Les crêtes surtout sont périlleuses. Les mitrailleuses boches sont braquées sur elles à demeure. Par intervalles se déclenche leur tacata et les abeilles meurtrières bruissent au ras du sol. Il faut passer pourtant, et sans retard. Ceux qui sont là-bas nous attendent. On passe, un peu courbe. On se hâte un peu. Un peu seulement; car nous sommes toujours comme le meunier sous son sac, un meunier qui s'aviserait de courir la nuit, dans des fondrières. Lorsque les rafales sont trop drues et trop précises, on passe ou l'on tente de passer entre deux rafales. Si l'un de nous est frappé, les brancardiers le ramassent. On redescend la pente. On souffle un peu. Et l'on repart.
Long cheminement, presque toujours. Dans certains secteurs plus calmes les baraquements de repos ou demi-repos sont assez proches des premières lignes, les boyaux assez courts. On a deux heures de marche, ou trois, ou quatre. Dans le secteur de Verdun, terre calcinée, ravagée, repérée, où les obus des canons lourds s'acharnent chaque nuit sur les routes et les pistes et menacent tous les abris jusqu'à dix et quinze kilomètres vers l'arrière, les chemins de relève sont longs, les boyaux interminables. On part à 18 heures, 20 heures, 21 heures pour ne quitter l'écran de la forêt de Hesse ou de la côte de Belleville qu'à la nuit tombée. Et l'on marche, à peu près sans arrêt, pendant cinq, huit, dix heures parfois. Cinq heures, huit heures ou dix heures de lutte contre la boue, les trébuchements et glissades, la fatigue et le harassement. « Halte! Repos! » Le commandement passe, d'homme à homme. Et l'on se rappelle, en l'entendant, l'amène courtoisie du bourreau turc qui montre le pal au condamné: « Prenez donc la peine de vous asseoir! » Repos! Où se reposer? Un camarade devant, un camarade derrière. A gauche et à droite, la muraille de terre du boyau. Au fond, une boue épaisse où l'étroitesse du chemin et l'ampleur du barda ne nous permettent même pas de tremper notre séant. A l'arrêt la charge pèse comme en marche. Il n'y aura de repos que là-bas, dans la tranchée, si les Boches sont raisonnables.
En avant! Après maints heurts et beaucoup de mauvais pas, on arrive. Nouveaux problèmes qu'il faut résoudre sans bruit, sans querelle, car les Boches sont à cent mètres, vingt mètres, dix mètres. Il faudrait que les meuniers et leur sac se meuvent comme d'impalpables fantômes. Or un homme passe dans la tranchée, à peu près. Quand on se croise, on se coince. Des couples luttent âprement contre l'inerte obstination des musettes qui se calent ou des baïonnettes qui s'agrippent. La file de ceux qui « descendent » et de ceux qui « montent » se heurte contre ces barrages soudains. Il faut attendre, attendre encore, alors qu'on croyait jeter à terre le poids qui rompt nos échines et nos jambes. École de patience, de calme, d'acceptation, après celle de l'effort obstiné. Enfin, lentement, tout s'écoule. Les hommes de guet sont à leur poste, les autres dans leur trou. La vie de tranchée commence.
Tous les hommes sont là, tous, et toujours. Et cela suffit pour témoigner qu'ils sont héroïques. Quand la compagnie ou le bataillon cheminent sur les routes d'arrière, d'un village vers un autre village, et lorsque l'étape n'est pas courte, il y a le plus souvent quelques traînards dans les fossés. Virelle a des croquenots qui le blessent. Délasse juge qu'il a le « soufflet crevé ». Nouvin souffre de rhumatismes et Jolibert « en a sa claque ». Le talus de la route est là, secourable. On attend la voiture d'ambulance ou bien, quand elle est pleine, un peu de courage pour repartir. « On arrivera quand on arrivera. » Mais que sont ces étapes de grand'route près des étapes de la relève? Une flânerie de demoiselles.
Et pourtant, dans la tranchée on arrive non quand on le peut, mais quand il le faut. Nulle surveillance, nulle remontrance, nul encouragement le plus souvent ne sont possibles. A dix mètres dans le boyau les chefs sont plus loin qu'à cinq cents mètres sur la route. Chacun pour soi. On suit, dans la nuit profonde, l'ombre vague qui vous précède. Sur la route sans cesse s'ouvrent d'anciens abris, trous sommaires ou sapes régulières. Qui peut savoir si l'une des ombres ne s'y est pas affaissée, à bout de forces, pour continuer plus tard, si elle le peut? Il en est, sans conteste, dont le « soufflet » va bien mal ou dont le cur est quelque peu « décroché ». Il en est qui ont les épaules bien étroites pour de si pesants fardeaux. En bas, on laisse le village ou le baraquement et le repos. Là-haut on monte non vers quelque autre village, mais vers la boue, le froid, l'insomnie, le péril et la mort. Ce qui s'ouvre, au bout du chemin, c'est la porte de l'enfer. Et pourtant, soufflants, fiévreux, trébuchants, croulants, tous nos hommes sont là, toujours. Il faut que les camarades qui nous attendent s'en aillent. C'est notre tour. Je n'ai pas connu un soldat qui n'aille au delà de ses forces pour payer cette tournée-là, quand c'est son tour.
La Naissance et la Mort d'une Tranchée
En fait, les tranchées, plus heureuses que les enfants - des hommes, ne naissent pas toujours dans la douleur. On les creuse souvent à l'arrière, loin des obus, en troisième ou quatrième position. Ces tranchées heureuses n'ont pas d'autre histoire que celle de la machine excavatrice qui les ouvre ou des troupes au repos qui vont à tour de rôle, par corvées placides, faire leur tâche de terrassiers.
Mais il y en a d'autres qui naissent, comme les dieux, parmi les éclairs et les tonnerres. On les creuse en pleine bataille ou pour le moins face au Boche qui guette. Elles ont une histoire tragique et glorieuse.
Sur bien des points du front de Verdun, pendant des mois, selon les flux et reflux de la bataille, les troupes montaient dans des secteurs où il n'y avait pas de tranchées. Elles s'étaient élancées ou cramponnées là où il n'y en avait jamais eu, là où la violence des bombardements n'avait laissé que des champs d'entonnoirs. Monter en ligne, c'était s'installer dans la ligne d'entonnoirs où nous avions fixé nos avanj-postes.
Nuit par nuit, ces entonnoirs se relient entre eux; la ligne de la tranchée s'ébauche par tronçons sinueux; les hommes d'une même section communiquent; puis ce sont ceux d'une compagnie. Ils communiquent mal, en rampant à quatre pattes ou se courbant. Mais ils ne sont plus, de jour, au fond de leur trou, comme un naufragé sur la pointe de son écueil. Les cartes de nos avant-lignes commencent à dessiner des tracés pointillés. Longtemps parfois une section ou une compagnie restent isolées: difficultés du terrain, fonds marécageux, tirs de harcèlement trop violents. Le lambeau de tranchée semble flotter sur les vagues de terre, furieuse comme une épave que rien ne fixe au rivage. Puis un beau jour, ou plutôt Une belle nuit, il s'allonge, approche, s'accroche. La première ligne s'est constituée.
Ce n'est rien, cette "première ligne. Un simple fossé, large parfois d'un mètre, avec des parois presque verticales, lorsqu'il traverse un coin de terre où les obus n'ont pas brassé vingt fois le sol; béant le plus souvent, quand il relie ces trous de marmite qui ont quatre àcinq mètres de diamètre. De la cote 304, du Mort-Homme, de la côte du Poivre, de Douaumont, le Boche nous domine implacablement, et souvent le tir de ses canons ou même de ses mitrailleuses prend la tranchée d'enfilade. Mais on peut s'asseoir, sans que la tête dépasse; on peut se joindre, d'un guetteur à l'autre, en se souvenant de ces heures de notre enfance où nous admirions il-de-Faucon rampant sur le sentier de la guerre. Puis la nuit tombe. La cote 304 ou la côte du Poivre se perdent dans la brume. On reprend la pioche et l'on creuse.
Creuser quelques décimètres, déplacer, dans sa nuit, quelques brouettées de terre, ce n'est rien, en apparence, même pour ceux qui maniaient plus souvent, avant la guerre, le porte-plume que la brouette. En fait, c'est Une tâche rude ou désespérée. Ce n'est point dans la terre qu'on creuse, la bonne terre profonde, docile et nourricière; c'est dans un amas informe de choses inertes et de choses qui furent vivantes: armes ou outils brisés, pieux et poutres renversés, sacs à terre éven-trés, vêtements pourrissants, cadavres encore fermes et musclés, pourritures de cadavres décomposés, sombres racines enchevêtrées de la forêt d'hommes et de choses dont tous les troncs sont abattus. Et cette vaste tombe confuse semble encore protester et se défendre. Elle est pleine d'obus qui n'ont pas éclaté et surtout de grenades qui sont intactes. Dans l'ombre, qu'on ne peut éclairer, la pioche constamment heurte leur métal. Parfois c'est l'explosion. Un homme ou plusieurs s'abattent. On les emporte. On continue. Ceux qui ne veillent pas creusent. Ceux qui ne creusent pas veillent. On dormira le jour, si l'on peut, si les Boches nous le permettent.
A l'aube, on mesure sa tâche. Un jour les gringalets de la section, les « bas du... dos » et les « loin du ciel » ont leur revanche. Ils cheminent sans se baisser. Puis les « gratte- ciel » eux-mêmes peuvent flâner sans courber le dos. On aménage alors ce qui n'est qu'une coupure hasardeuse et béante. On élève des rangées de sacs à terre qui des talus croulants et trop larges font des murailles plus solides et plus sûres. Quand les lignes droites se prolongent, on établit des barrages ou « pare-éclats » que la tranchée vient contourner. On creuse des banquettes pour qu'on puisse tirer commodément et non en se cramponnant des genoux et des pieds. On aménage des postes de guetteur d'où l'on puisse voir, avec quelque sécurité, sans être vu. En même temps on com- mence à creuser et boiser la première sape où seront le téléphone et le poste de commandement.
Parfois ce labeur méthodique avance, de nuit en nuit, avec une heureuse certitude. La tranchée se creuse comme un mur s'élève. Plus souvent, comme je l'affirme à Verduron, notre travail avance comme la toile de Pénélope. « Alors, dit Verduron, qui ne connaît pas Y Odyssée, Pénélope était une fichue couturière. » Cruelle insulte pour la cnaste épouse d'Ulysse, mais non pas pour notre besogne. Les Boches, de leurs observatoires, drachens ou avions, aperçoivent et photographient le serpent tortueux de notre tranchée qui s'ébauche et s'allonge. On est mal dans un trou d'obus, mais au moins un trou ressemble à un autre trou, presque toujours. On les bombarde au petit bonheur. La ligne de la tranchée précise que nous sommes là, et l'ennemi ne nous laisse pas nous installer sans protester. Il proteste d'ailleurs, assez souvent, avec une aimable fantaisie. Telle section travaille à son aise et n'est visitée le lendemain que par quelques furtifs 77. Telle autre a suscité, on ne sait pourquoi, la colère des 105 ou des 150. Chaque jour ils s'acharnent sur ce qu'on a creusé ou relevé la veille. Et presque chaque jour les murs de sacs de terre s'écroulent dans un fracas d'explosion; les pare- éclats s'é-miettent et ne parent plus rien du tout; les tôles ondulées ne sont plus que de vaines dentelles sur des guitounes écroulées. On dégage les blessés et les morts. On change la section éprouvée et les fourmis réparent, inlassablement, la fourmilière.
Le travail des hommes est pourtant plus puissant que l'acharnement des obus. De semaine en semaine le réseau essentiel des tranchées se complète: petits postes tendus comme des antennes vers l'ennemi, tranchée de première ligne, tranchée de soutien. Il ne reste plus qu'à compléter l'armature et à la corriger. On rectifie des tracés d'abord imposés par la nécessité du combat et celle d'aller vite. Souvent, lorsqu'on est défendu contre toute surprise, on avance les positions pour mieux surveiller la ligne boche ou pour trouver, quand le jour de l'attaque viendra, une ligne de départ plus redoutable. De petit poste à petit poste une tranchée se creuse. Les anciens petits postes prolongent leurs antennes et viennent frôler les postes boches.
Travail redoutable. L'ennemi qui se sent menacé prodigue les obus, patrouilles ou rafales de mitrailleuses pour retarder nos empiétements. Il faut d'abord fixer le tracé de la nouvelle tranchée. Je pars armé de mon browning et d'un rouleau de tresse blanche. Nous possédons deux tranchées en forme de V dont l'ouverture serait tournée vers l'ennemi. Il s'agit de relier les deux branches pour fermer le triangle. Tâche aisée, semble-t-il, bien que les Boches soient à cent mètres. Deux ou trois hommes, dans la nuit opaque, pourront cheminer sans bruit et dessiner d'un point à l'autre, avec le cor- deau, les sinuosités de la future tranchée. Dès que nous avons franchi notre réseau, le problème paraît, comme la nuit, fort obscur. Il semble que nous soyons tombés au fond d'un trou. Ténèbres opaques. Chaos lunaire de cratères d'obus. Au fond des cratères ou chevauchant sur leurs crêtes, mêlée confuse et cruelle de souches et de troncs rompus (nous sommes - disent les cartes - dans un bois), d'anciens réseaux barbelés, de cadavres, de débris sans forme et sans nom. Quand je sors d'un cratère, je ne sais plus si je vais vers le nord, comme il convient, ou vers l'est qui conduit aux Boches.
J'ai prévu la mésaventure. Du point que je dois . atteindre, de minute en minute, un camarade lance une fusée éclairante. Je marche vers son phare secourable. Pour fixer un cordon blanc, même sinueux, sur une longueur de deux cents mètres, il ne faut pas, ai-je cru, beaucoup de minutes. Il en faut beaucoup pourtant, beaucoup plus qu'il n'y a de fusées. J'attends deux minutes, trois minutes... Je comprends que la provision du camarade est épuisée. Aura-t-il la pensée d'aller la renouveler au P. C. (poste de commandement), trajet de quarante minutes? Pour comble de malheur je suis aidé par Beaublair, qui fut civil sous le nom de Lucas. J'apprendrai plus tard que Beaublair ne se vante pas d'être beau, ni costaud, ni « rigolo », ni « galetteux ». Il pense simplement que les destins magnanimes, en l'ornant d'un nez superbe, l'ont doté du sens de l'orien- tation. Il est « celui qui sait le chemin ». En fait, comme il n'est ni Peau-Rouge, ni braconnier, ni chemineau, son flair de l'orientation ne le conduit guère, me dira-t-on, que vers le plus proche débitant de pinard. Seulement il a la foi. Il croit à la mystérieuse boussole mise par la faveur des dieux dans les replis de sa cervelle. Je l'écoute. Il affirme. Des affirmations sont éloquentes lorsque rien ne les contredit. Nous continuons. Un trou. Deux trous. Dix trous. Cent trous aussi dans ma capote que cent ronces de fer agrippent. Pourtant on avance. Soudain, derrière nous, une lueur. Le camarade a retrouvé, au fond de sa poche, une dernière fusée. Nous allions droit vers la tranchée boche qui n'était plus à cinquante mètres.
Quand la tresse blanche fut posée, il fallut, la nuit suivante, creuser. Cinquante hommes creusent, debout sur le sol, à grands coups sonores, dans la terre pierreuse. A cent mètres, devant eux, les fusils boches et les mitrailleuses sont braqués. Un tir fauchant de mitrailleuses et dix hommes, vingt hommes tomberont. Par miracle les Boches se taisent. On situe mal les bruits, même proches, dans cette ombre. Sans doute pensent- ils que nous creusons dans quelque tranchée, à couvert. Quand l'aube vient, la tranchée est profonde de quarante centimètres. Il faut que ces quarante centimètres nous suffisent. Il faut occuper ce nouveau fossé que pas un barbelé ne défend. II pleut. Le fossé est vase et ruisseau. Qu'importe! Les hommes y demeureront, à plat ventre, sous les lorgnettes que du haut de la côte du Poivre les Boches braquent vers eux. Le lendemain la tranchée sera profonde de quatre-vingts centimètres. On pourra s'asseoir. Après quatre jours on la suivra en fumant sa pipe.
Les tranchées qui s'enfantent si durement et souvent si tragiquement ont parfois la vie très brève. Il arrive qu'elles vivent des mois ou des années, dans les secteurs qui ne sont pas de Verdun. J'en ai vu en 1916, vers Craonne, taillées dans la terre crayeuse, en beaux couloirs réguliers, en belles murailles verticales. Tout autour d'elles, au printemps, la prairie profonde avait puissamment reverdi. Sur les talus de pierraille, qui leur conviennent, les coquelicots avaient jailli en touffes ardentes et l'on marchait sous des voûtes de fleurs. Bruissements d'abeilles, crissements de grillons, chants d'alouettes à l'aube, et parfois, dans une coulée, les oreilles d'un lièvre et sa fuite... Jeunesse du monde! Ardeurs de vivre! Fraîcheurs, lumières, parfums! Tout cela n'est retourné à la cendre et au néant qu'à l'offensive d'avril 1917.
A Verdun les destins de nos tranchées sont plus incertains. Depuis février 1916 les avant-lignes sont sans cesse mouvantes. La marée de l'attaque et de la contre-attaque les submerge, les nivelle. Sans cesse le ver humain creuse à nouveau son sillon protecteur. Sans cesse la fureur des bombardements comble et efface. Mort héroïque, par la torpille ou par l'obus. Il y a aussi des morts moins glorieuses, plus lentes, mais tout aussi sûres. Il semble souvent que la terre, harcelée et meurtrie, s'éveille de son inertie et soulève contre nous des forces obscures et souveraines. Dès que l'hiver vient, elle s'allie à la pluie, pour la boue.
Contre la boue il n'y a pas ou il y a peu de défense. Elle est plus cruelle, pour la vie des tranchées, que les obus. Dans cette terre, broyée comme une farine, l'eau s'insinue et change les bas-fonds en marais, les collines en fleuves de fange. Les murailles de sacs de terre versent ou cèdent par la base. Les revêtements de claies ou de grillages se gonflent en hydropisies sans remèdes, tirent sur les laisses de fils de 1er qui les fixent à des pieux enfoncés dans la plaine, crèvent, arrachent les pieux et basculent. Chaque jour, chaque nuit, on endigue, on étaie, on déblaie, on relève. Mais la force des hommes n'est rien contre les forces aveugles qui entraînent la matière. C'est à peine si l'on peut garderquelque forme aux tranchées et boyaux essentiels. De loin, les talus de nos lignes dessinent toujours le même lacis. Mais entre ces talus il n'y a, bien souvent, qu'un marais de fange profonde. Qui s'y égare, la nuit, y demeure parfois jusqu'à ce qu'on vienne à ses appels. Quelques-uns y disparurent dont on n'a jamais connu la tombe. Et le travailleur de la mer dont Victor Hugo a chanté l'enlisement farouche eût pu disparaître parmi nos travailleurs de la terre, sur les pentes d'une colline, comme sur les grèves du mont Saint-Michel.
On remue la terre, de l'autre côté, chez les Boches comme chez nous. On la remue aussi bien, pour le moins. Il ne sert de rien de méconnaître les qualités d'un adversaire. Je ne dis pas ses vertus. Toutes celles que les Allemands prétendaient avoir ont sombré dans le crime qui, par la volonté et la ruée de toute la race, a décidé la guerre et le carnage. Leurs mains, même laborieuses, sont tachées d'un sang qui ne s'effacera pas. Mandrin ou Cartouche avaient eux aussi des qualités que n'avait pas tel honnête capitaine de maréchaussée qui les poursuivait et qu'ils bernaient. Reconnaissons donc aux Cartouches germains leurs qualités d'énergie et de discipline. Ce n'est pas pour comparer que nous rappelons l'effort de nos soldats qui défendent, en s'y enfonçant, le sol natal. C'est seulement pour qu'on se souvienne de la grandeur de la tâche et de l'héroïsme de leur effort.
Comment On Y Veille
Une tranchée est essentiellement un poste de guet. Par intervalles elle devient le boulevard d'où les troupes d'assaut s'élancent. Mais ces drames sont courts, presque toujours. Les prologues sont beaucoup plus longs au cours desquels on veille pour que l'ennemi, s'il attaque, se brise contre nos défenses. Notre métier, quand nous ne sommes pas terrassiers, est celui des sentinelles.
Veille passive, d'abord: des yeux derrière un créneau d'acier ou de sacs de terre. La tâche est aisée en apparence et souvent n'est même pas périlleuse. D une tranchée à l'autre on vise sans doute les créneaux. Des balles perforantes sont chargées de traverser les plaques de blindage ou les sacs de terre. Mais au lieu d'une plaque ou d'une rangée on dispose deux plaques ou trois rangées. Et puis le guetteur camoufle son créneau. Un intervalle entre deux sacs lui suffît. Hors les périodes de combat, en plein jour, sans préparation d'artillerie, le Boche ne franchira pas, en quelques secondes, les réseaux épais des fils de fer. La vraie veille est celle de nuit, lorsque les fusils ou même les mitrailleuses ne tirent plus, à peu près, qu'au hasard.
Cette garde demande une attention soutenue. Les yeux, ou peu s'en faut, sont aveugles. Par les nuits limpides ou le clair de lune une silhouette dressée sur le fond libre du ciel se dessine à plusieurs centaines de mètres. Elle est invisible, ou à peu près, quand elle rampe; elle l'est tout à fait lorsqu'il y a, comme à l'ordinaire, entre elle et le guetteur l'écran ténu mais confus des réseaux, des arbres brisés, des mille débris de la bataille. C'est l'oreille surtout qui est juge, attentive à la pierre qui roule, à la branche qui craque, au fil de fer qui sonne. Mais pour bien écouter, plus encore que pour bien voir, il faut avoir la tête libre et le corps dispos. Souvent même le vent souffle, les réseaux se heurtent. Il est plus malaisé encore dans cette rumeur de discerner les approches humaines. Il le faut pourtant: c'est le destin du poste, de la section ou de la compagnie qui est en jeu. Il arrive que ce devoir demande au guetteur un effort plus farouche que le départ pour un assaut.
C'est qu'on n'est pas très nombreux en première ligne. Ce sont là des avant-postes qui doivent déjouer une surprise et non pas briser une attaque massive. Il faut travailler pourtant, pour soi et son abri, pour améliorer ou relever les tranchées. Il n'y a jamais assez de pelles et de pioches à l'uvre. Les corvées qui montent des lignes de soutien ne sont jamais assez nombreuses. La consigne habituelle est donc: « La nuit, tout le monde veille ou travaille. » On dormira le jour. Mais, quand vient le jour, c'est toujours l'heure de quelque labeur et bien rarement celle du repos. II faut manger d'abord. Il faut assurer la relève des postes de guetteurs. On n'échappe pas à quelques corvées. Surtout il faut compter sur l'imprévu qui, dans nos secteurs de Verdun, est la règle. Les Boches bombardent la tranchée pendant deux heures, ou trois, ou quatre, et l'on dort mal sous une toile de tente ou une tôle ondulée, quelle que soit l'accoutumance, lorsqu'il pleut des 105 ou des 150. Il faut « harceler » les tranchées boches et tirer maintes rafales de ces grenades que lancent les fusils. Notre artillerie prépare un tir de destruction qui peut menacer notre tranchée avancée, trop proche de celle des Boches. On l'évacué en ne laissant que des guetteurs. On emporte son fusil et ses cartouches, et non pas son sommeil. Si bien qu'on additionne, pour son repos, des heures, aux jours de fortune, plus souvent des demi-heures. On peut tenir les premières lignes huit jours sans dormir vingt heures, trois semaines sans dormir trois nuits.
Quand la nuit tombe, l'invincible torpeur nous gagne, comme les ténèbres. La volonté qui tient le corps debout et les yeux ouverts n'est plus qu'une lutte silencieuse, sans répit, parfois vaine. J'ai vu le corps obéir et l'esprit renoncer. Cette sentinelle est là, toute droite, la main sur le fusil, le visage levé vers l'ennemi. J'interroge. Elle ne répond pas. Elle dort, raidie dans l'attitude de la veille, les yeux fermés. C'est le rôle des gradés de ronde de secouer ces torpeurs.
Il faut aussi, quand on est guetteur, lutter contre la peur. Le courage passif du guetteur, quand les bombardements sont violents, vaut l'élan des troupes d'assaut. L'ordre est venu d'abriter les hommes dans les sapes. On prévoit un tir de destruction, une démonstration violente d'artillerie. Ou bien l'ennemi prépare un coup de main en nous accablant brusquement d'obus et de torpilles. Les hommes se placent dans ces abris à niveau de tranchée d'où l'on sort d'un bond, mais qui défendent contre les petits obus et les éclats. Seul le guetteur est là, debout quand les autres sont accroupis, dans les éclairs des déflagrations, dans la ruée tourbillonnante des morceaux d'acier. De lui dépend le salut de tous. Qu'il s'abrite une minute derrière le talus et cette minute suffira souvent pour que l'ennemi, qui rampe dans la fumée et dans la nuit, bondisse sur nous avant son appel et nous surprenne dans nos abris. Il demeure donc. Il regarde l'ennemi et les lueurs rouges qui sont la mort. S'il tombe, on le remplace. Et vous lirez demain au communiqué: « L'ennemi a tenté vainement, au bois des Caurières, d'aborder nos lignes. »
J'ai ramassé un jour l'un de ces guetteurs, gravement blessé à la tête et à l'épaule. « C'était un tout petit épicier de Montrouge », ou de Belleville, ou de Charonne, fort petit du moins dans sa taille sinon dans son commerce. Il avait quarante ans, du ventre, point de cheveux, la voix timide d'une demoiselle bien élevée et perdait assurément la tête, dans le civil, quand il ne s agissait plus de harengs saurs et de pruneaux. Sobre, docile, ponctuel, à condition que la consigne soit claire et qu'il n'ait qu'à suivre, comme le mouton. Or la consigne était claire: il devait guetter. Pour guetter il lui fallait, vu sa taille, lever le menton. Il lui suffisait de se tasser sur ses courtes jambes pour s'abriter derrière le parapet. Mais il devait regarder. Il s'est tendu, pour voir, dût-il mourir! Qui comptera les curs héroïques dans les poitrines débonnaires de soldats de quarante ans!
A côté de ces surveillances passives, nos patrouilles mènent chaque nuit une surveillance active et qui, dans bien des cas, est seule efficace. Par les nuits sombres, dès que le vent multiplie les rumeurs confuses de la nuit, les guetteurs les plus attentifs ne savent rien de ce qui se passe à quelques mètres de leur poste. Des patrouilles boches pourraient impunément cisailler nos réseaux, repérer nos passages de sortie, s'approcher de nos petits postes et les accabler sous une brusque rafale de grenades. Les patrouilles de surveillance montent la garde en avant des réseaux, s'assurent qu'ils sont intacts, sillonnent le «No man's land, le « pays de personne » qui sépare des nôtres les réseaux boches.
En fait ces patrouilles sont presque toujours monotones et rarement combatives. Dans les secteurs de Verdun surtout, les lignes sont à quelques mètres, quelques dizaines de mètres, deux cents mètres au plus les unes des autres. Je n'y ai connu qu'une vaste zone marécageuse où les patrouilles pouvaient suivre des routes aventureuses et pittoresques. Gustave Aimard ou Mayne Reid n'écriraient pas, en nous suivant, la suite des exploits de Bas de Cuir ou du « Renard Subtil ». Les dangers que nous courons sont sans doute fort précis: rafales de mitrailleuses qui, par intervalles, fauchent la plaine; obus de harcèlement qui la parsèment d'éclats. Mais ce sont des périls que le Renard Subtil ne déjouerait pas mieux que mon épicier. Nous avons d'ailleurs pour consigne, presque toujours, de surveiller, d'épier, non de nous battre. Si nous apercevons une patrouille boche, fortune rare, mieux vaut la suivre, savoir ce Qu'elle veut, le point où elle rentre dans ses lignes que e tirer un coup de fusil qui, dans la nuit, atteindra bien rarement son but.
Il y faut pourtant du soin, de la méthode, de la conscience; et puisque le but est de savoir et non de sefaire tuer, il faut, si l'on peut, ramener tout son monde. Il convient d'ailleurs de redouter le pire, alors même que tout semble sûr. Pendant cent nuits les patrouilles chemineront sans encombre. La cent unième les Boches auront besoin d'un prisonnier; quelque feldwebel ou quelque oberleutnant cherchera la Croix de fer. Ils nous tendront un traquenard. Il faut agir toujours comme si le chemin était semé de traquenards.
Nos poilus ne s'y résignent pas aisément. Ils sont fils de ceux qui priaient les Anglais de tirer les premiers plutôt que des trappeurs du Far-West ou des « chercheurs de pistes » dans les forêts des Indiens Pieds-Noirs. Ramper les ennuie et les prudences que l'évidence ne démontre pas nécessaires leur semblent bien souvent superflues. Constamment ils préfèrent le risque à la fatigue. D'instinct, ils se sont fait un code du combattant qui laisse beaucoup plus de place à la crânerie et au dévouement qu'à la patience et à la ruse. Vamboni, par exemple, qui est Corse, eut sans doute des ancêtres qui massacrèrent d'autres Corses, pour leurs vendettas, par l'astuce et le guet- apens, quand la force ouverte n'y suffisait pas. Vamboni est un brave garçon, bien qu'il soit nonchalant dans les soins de sa personne. Il grouille de poux jamais chassés qui émigrent, en bandes affamées, sur les voisins. Les voisins sont mécontents et l'attestent en propos amers. Mais j'ai pour Vamboni quelques égards; car il témoigne aux Boches et à leurs obus le même dédain qu'à ses poux. Sensible à mes égards, Vamboni me les paie en dévouement. Il estime, si nous sommes de patrouille, qu'il doit veiller sur ma personne. Nous avons, dans notre secteur, des chicanes de sortie qui sont périlleuses. Dans les nuits sombres, les guetteurs des tranchées ne peuvent pas les surveiller. Deux fois j'ai laissé Vamboni en sentinelle, à leur issue, pour les défendre et nous prévenir si quelques Boches tentaient de nous couper le chemin. Deux fois j'ai retrouvé Vamboni sur mes talons. Quand son chef avance, Vamboni estime qu'il ne doit pas rester en arrière. C'est pour lui un règlement impératif contre quoi les ordres et consignes transitoires ne sauraient prévaloir. J'ai renoncé à le convaincre. J'ai mis Vamboni en tête et quelque bon père de famille à la chicane.
Je crois, sans vain orgueil patriotique, qu'on trouve pour prendre la tête des patrouilles, plus de Vamboni qu'il ne faut. Le mépris de la mort n'est pas une vertu réservée à notre race. D'autres, qui sont en face, savent traverser comme nous les tirs de barrage et subir, sans lâcher pied, l'écrasement des tirs de destruction. D'autres, qui sont en face, savent mener à bien une patrouille d'exploration. Et nous avons trouvé, à l'occasion, des traces qui témoignaient de leur audace. Mais j'ai l'impression qu'on recrute et qu'on entraîne spécialement, chez eux, ces patrouilles. Chez nous, dans mon régiment où tous les âges se mêlent, les pépères de quarante ans sont tout prêts, comme les bleuets. La patrouille, c'est lâchasse où l'on est chasseur et non plus seulement, dans le flot qui roule, une goutte d'eau parmi le torrent. Je sais que nous trouverons, presque au hasard, des hommes qui sauront suivre la trace du fauve d'en face et discerner ce qui défend sa tanière. Il y a un tour de patrouille (deux heures de patrouille sont, au mieux, deux heures de fatigue et deux heures où l'on ne dort pas), mais les hasards du roulement n'importent guère. Pour le métier de patrouilleur il suffit presque d'être Français.
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Disciples d'Epicure
On sait que le philosophe Épicure a été victime d'un injurieux contre-sens. Il enseignait que le sage doit borner sa vie à la recherche du plaisir. Seulement il distinguait les plaisirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires: dormir dans un lit moelleux ou s'abreuver de vins choisis; le sage méprise ces voluptés. Il dédaigne pareillement les plaisirs qui sont naturels mais ne sont pas nécessaires: telles les joies du mariage. Il s'en tient strictement aux plaisirs naturels et nécessaires: apaiser sa faim, sa soif, dormir si l'on a sommeil. En ce sens nous devenons tous, dans les tranchées, les disciples fidèles du véritable Épicure. Nous nous tenons pour satisfaits lorsque nous n'avons ni faim, ni soif, ni sommeil.
Nous rangeons même, à l'ordinaire, ces plaisirs raisonnables dans un ordre qui le semble moins. Diogène avait toujours son tonneau pour y dormir au sec et des loisirs pour s'y étendre. J'ai souvent envié le tonneau de Diogène. On dort peu, ou l'on ne dort pas dans les tranchées. Et nous avons éprouvé parfois qu'on se passe mal, quelque temps, de manger, plus mal encore de boire et plus mal enfin de dormir. Dormir, boire, manger.
Quand les Boches ou nos chefs nous en laissent le loisir, ce sont ces trois problèmes que nous nous proposons, dans l'ordre, de résoudre.
Pour dormir, il faut du temps, duquel les patrouilles, les corvées, la pelle, la pioche et le combat ne nous laissent bien souvent, nous 1 avons dit, que de vains débris. Mais il y faut aussi de la place, "une place pour s'étendre. Telle sentinelle s'endort tout debout. Mais il est certain qu'elle dort mal. On peut dormir assis, sans doute. Mais c'est un sommeil incertain. Ceux qui dorment, en passant, dans les trains, ont du moins des coussins et quelques aises. Dans la tranchée, bien souvent, il n'y a pas de place pour s'étendre.
Il n y en a pas quand il n'y a pas de tranchée. Un trou d'obus à demi rempli d'eau ferait un charmant vivier pour des poissons rouges. C'est un dortoir moins confortable. Quand la tranchée s'ébauche et se creuse, elle est faite pour qu'on y circule, non pour qu'on s'étende. Il y a bien les banquettes de tir, quand elles sont prêtes. On s'y allonge à l'occasion. Mais le plus souvent, c'est un sommier boueux et que rien ne protège contre la pluie. Les poilus creusent donc dans les talus, comme des lapins, des trous. Lorsque le sol est compact, on a la chance, bien souvent, que la pluie glisse sans les envahir. Sinon on s'ingénie à les défendre par quelques débris de tôles, cartons bitumés, etc. On occupe à cet enfouissement les loisirs que l'on peut disputer aux corvées. Le premier jour on s'assied dans son trou. Je ne vois plus de ma section, quand je circule, que des jambes boueuses qui sortent et parmi lesquelles il faut se garder de trébucher. Le second jour il n'y a plus que des souliers. Le troisième chaque escargot a sa coquille, étroite encore, où il dort en boule. Les paresseux, les philosophes et ceux qui dédaignent leurs aises, s'en contentent. Les autres, pelletée par pelletée, élargissent, creusent, assainissent. Et si l'on demeure quinze jours sur place, ils aménagent des retraites voluptueuses. Ces délicats ne sont pas rares. Le poilu français a gardé, quoi qu'on en dise, le goût du petit intérieur.
J'ai des ingénieurs subtils et méticuleux. Jérémie (pourquoi l'appelle-t-on Jérémie?) habite, dans le civil, un « garno » de La Chapelle à vingt francs par mois. Une chambre garnie à cinq francs la semaine, à La Chapelle, n'est qu'un infect taudis. Jérémie n'en avait cure. Son vrai logis était chez le bistro. Depuis la guerre (je ne? prétends pas, hélas! qu'elle ait guéri les habitués du bistro), Jérémie s'est découvert des goûts d'intérieur. Il a des coquetteries de propriétaire et des raffinements de petit-maître. Son trou n'est jamais assez confortable ni assez spacieux. Je le soupçonne d'avoir tâté du métier de biffin (du biffin civil qui est un chiffonnier) et d'avoir édifié sur « la zone » un palais en vieilles tôles et planches de caisses. Dans notre tranchée du bois de N... qui surveillait Douaumont, deux colonnades de sacs de terre soutiennent le portique. On soulève la portière (une vieille couverture) et l'on entre - à quatre pattes. La voûte s'arrondit à 1m 50 au-dessus du sol. Un pilier central (sacs de terre) la soutient. Une vieille toile de camouflage forme tapisserie sur le fond. Portemanteaux (ou plutôt musettes) assurés par de vieilles baïonnettes ou fourreaux fichés dans la terre. Table, qui est une caisse à grenades, et sur laquelle un réchaud à alcool, qui est une boîte de conserves, assure un jus bien fumant. Tableaux de maîtres qui sont des cartes illustrées de demoiselles blondes ou brunes. Lustre en fil de fer. Le tout, bien entendu, peut être réduit en poussière, y compris le propriétaire, par le moindre obus de 105. Mais Jérémie chaque jour (nous restons vingt et un jours en avant-postes) polit l'uvre et la repolit. Et quand on nous relève pour nous installer en réserve, oublieux de la pluie, de la boue, de l'insomnie, de vingt bombardements, des tirs de barrage et des coups de main - d'un enfer de trois semaines, - Jérémie séparé de son uvre, frappé dans ses orgueils et comme si l'on tranchait dans sa chair, Jérémie soupire: « Jamais je n'ai été si bien. »
En fait, nous dormons - quand nous pouvons dormir - fort à notre aise dans tous nos trous. Ils n'ont qu'un inconvénient: c'est que s'ils ressemblent à une tombe ils justifient trop aisément leur ressemblance. Le moindre obus les effondre et il ne reste plus qu'à planter une croix avec le nom de l'occupant. Jérémie lui-même préfère, quand il le peut, descendre, à cinq ou six mètres sous terre, dans une bonne sape. Les sapes malheureusement ne se font pas en un jour, ni même en dix bien souvent. Celles qui existent ou qu'on achève doivent abriter le plus de poilus qu'il est possible. On a mauvaise grâce à laisser les camarades à la porte quand les 150 et les 210 y tombent à toute heuredu jour. On se tasse donc dans le logis, épaule contre épaule, assis sur une banquette rudimentaire ou sur un sac. Les habitants refluent sur les marches de l'escalier. Le moindre mouvement devient un problème, l'entrée ou la sortie exigent un labeur agile et patient. Il faut s'insinuer à travers un horrible mélange de bras, de jambes, d'équipements, d'armes, de musettes et de bidons traînés dans toutes sortes de fanges. La fange emplit invinciblement ces demeures. Cinq ou six ou huit mètres de terre sont un abri contre les obus, mais non pas contre la patiente et toute-puissante goutte d'eau. Presque toujours elle filtre, s'insinue, mètre par mètre, s'achemine vers les moindres fissures des plafonds en carton bitumé (lorsqu'on a du carton bitumé); du plafond jusqu'au sol elle tombe en cascatelles ou gouttelettes. Elle sonne sur les casques ou les crânes, glisse le long des nuques, s'écrase sur les mains, envahit lentement les vêtements. Les pieds s'enfoncent jusqu'aux chevilles dans la boue du sol détrempé. On subit sans révolte ce supplice ironique et lent, puisqu'il n'y a pas d'autre place que la place où l'on s'encastre.
De tels abris nous défendent contre la mort, mais non contre la fatigue. Les membres s'y engourdissent dans une torpeur douloureuse et glacée. On essaie d'y dormir. Des yeux se ferment; des tètes oscillent lourdement; des bustes plongent en avant. Une minute ou une heure l'épuisement triomphe de la courbature ou du froid. Puis la souffrance sourde s'avive et l'on sort de l'inconscience ou du rêve pour rentrer dans le cauchemar de notre vie. Pendant six jours, ou huit, ou dix, on ne quitte les guets périlleux ou les patrouilles hasardeuses que pour rentrer dans ces géhennes. Parfois même elles sont d'impitoyables prisons où l'on est muré pendant dix-huit heures. Les sapes, conquises sur les Boches, ont leurs issues tournées vers l'ennemi. On s'y glisse le soir. On n'en pourrait sortir de jour sans être fauché par quelque rafale de mitrailleuse.
Pour se distraire ou plutôt pour tromper la fatigue, la souffrance et la cruelle torpeur, on fume, lorsqu'il nous reste du tabac. On ne cause guère. La fatigue est trop lourde pour qu'on tente l'effort d'un dialogue. Mais on boit et l'on mange, quand on peut.
Presque toujours les ravitaillements viennent jusqu'à nous. L'intendance est fidèle, et somme toute généreuse. L' « ordinaire » de la compagnie nous offre, pour ces dures épreuves, quelques douceurs et raffinements de cuisine. Il y a des fromages qui sont bons, des pâtés qui sont onctueux, des charcuteries de première qualité et que les Boches nous envieraient, des confitures où les fruits sont authentiques. L'alcool solidifié nous arrive en quantité suffisante pour qu'on ait son café bouillant et parfois pour que chacun chauffe une gamelle. Un réchaud d'alcool et une gamelle ne tiennent pas une large place. Il arrive pourtant qu'ils soient trop larges pour qu'on les case. Il faut renoncer à installer le plus modeste fourneau. On mange donc, pendant huit à douze jours, des repas froids. Et l'on s'en lasse. Le « singe » est une viande de choix, même lorsqu'il est suivi d'une autre boîte; à la cinquième ou dixième boîte, il n'est plus qu'une insipide et coriace « barbaque ». Les boîtes méprisées traînent dans la houe. Les cuisines des compagnies font ce qu'elles peuvent pour varier notre menu. Sur les voiturettes légères qui servent aux mitrailleurs, elles chargent des viandes rôties, des salades de pommes de terre ou de haricots, des plats de riz au lait ou au chocolat. Les « corvées de soupe » vont à leur rencontre et nous apportent ces trésors dans les flancs des marmites boutéhons.
Seulement, le chemin de ces corvées est long, souvent difficile et périlleux. A travers plaine on risque dangereusement les obus et, si l'on se couche quand ils sifflent un peu près, ce n'est pas sans dommage pour les patates ou le riz au lait. Les boyaux, quand il y en a, sont plus sûrs, mais il est malaisé d'y cheminer, lorsque les jambes s'enfoncent dans la boue jusqu'au genou et que les bras portent deux boutéhons, les épaules dix bidons et dix boules de pain. Au mieux, pendant des kilomètres, le pain essuie la boue des parois; maints boutéhons perdent leurs couvercles; le rôti est assaisonné de terre, que l'on essuie; on n'essuie pas les salades de fayots ou patates, et la terre y est désagréable. La viande, à la seconde même où on la découvre, est assaillie par les nuées de mouches à cadavres. Ce n'est pas qu'on se mette en peine pour les cadavres et pour leurs mouches. Mais elles sont trop, et trop tenaces, si bien que nous appliquons scrupuleusement, presque tous, la maxime chère au cur d'Harpagon: « II faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » Nous écririons même: « II faut manger pour ne pas mourir de faim. » Nous nous contentons de ne pas mourir de faim grâce à quelques tablettes de chocolat, tranches de fromage ou tartines de confiture.
La soif est malheureusement plus impérieuse que la faim. Les deux litres qu'emportent nos bidons sont vite épuisés. Le ravitaillement nous monte régulièrement un quart de café, un demi-litre de « pinard ». Ce qui suffit, à peu près, pour ceux dont le gosier ne s'assèche pas facilement et quand il ne fait pas trop chaud. Mais on peine durement presque toujours, et presque toujours « il fait soif ». Le problème de la soif est souvent cruel. Sur la rive gauche de la Meuse, il n'y a pas d'eau. Sur la rive droite, au bois des Caurières, par exemple, il y a des sources excellentes. Mais les Allemands, qui y ont vécu, les connaissent comme nous. Ils y précipitent jour et nuit tant d'obus que les hommes qui en vont goûter l'eau risquent chaque fois d'y perdre le goût du pain. On creuse des puits, bien abrites sous des sapes; mais il faut du temps pour les creuser et des terrains qui s'y prêtent. Les trous d'obus sont souvent des mares, et l'on y boit. Mais les plus rassurants d'aspect servent presque toujours de tombes à des cadavres: les assoiffés ont des scrupules.
Reste le tonnelet d'eau que le ravitaillement peut nous monter, sur notre demande. On y emplit des bidons qui transportèrent, dans leur premier destin, de l'essence. Seulement l'eau est lourde. Chaque escouade, de quinze, vingt, vingtrcinq hommes, ne peut en détacher, en corvée de soupe, que deux ou trois, pour ne pas trop s'affaiblir. C'est quinze à vingt kilos de fardeau supplémentaire. Bien des bidons sont restés dans les boues de l'Artois ou de la cote 304. En outre les bidons sont aussi fragiles qu'ils sont pesants. Ils se dessoudent sous les chocs. Le moindre éclat d'obus les traverse. J'ai connu des minutes nostalgiques, sur les pentes de la cote 304, par une torride journée du mois d'août. C'était un beau bidon de dix litres, ingénieusement placé dans une enveloppe de sac. Il se portait commodément sur le dos. Un poilu dévoué l'avait transporté, à travers mille embûches, jusqu'à notre demi-section qui avait soif. On l'avait remisé dans un trou, pour l'après-midi. Et l'on avait bu, sans remords, le quart de café et la chopinc de pinard. Journée brûlante mais pacifique. Les obus les plus proches tombaient à trois cents mètres. Seulement lorsqu'on vint consulter le bidon, il était vide. Par delà les trois cents mètres, au fond du trou, un minuscule éclat d'obus était venu trouer le sac et la tôle. Son eau pure avait fui goutte à goutte. « N'y touchez plus, il est percé. »
II y a, sans conteste, pour la faim et pour la soif, des journées plus tragiques. Les haricots à la terre sont une médiocre pitance. Il est plus pénible de n'avoir ni haricots, ni pain, ni biscuit, ni café, ni vin, ni eau. Les disettes sont, à l'occasion, celles des jours de grande bataille où les ravitaillements s'égarent, s'arrêtent devant d'infranchissables tirs de barrage ou se font tuer. Il y a aussi - soyons justes - bien des jours de bombance ou de confort même dans les secteurs tourmentés de Verdun. Les cuisiniers de compagnie disposent presque tous d'une vaste cuisine roulante munie d'une chaudière, de deux marmites et d'un four. C'est tout ce qu'il faut pour varier les menus, des daubes aux rôtis, et des mirotons aux ragoûts. L' « ordinaire », judicieusement administré, est assez riche pour acheter à bon compte (un bon compte relatif) aux coopératives du régiment des « suppléments » qui complètent savoureusement les denrées de l'intendance: sauce tomate, lait condensé (avant qu'il fût trop coûteux), haricots verts, thon, salades, voire lapins ou petits pois. Les secteurs sont calmes parfois, ou à peu près, ou bien le ravitaillement est audacieux. Ses voiturettes s'avançaient au bois de ... jusqu'à trois cents mètres des lignes boches. Les chefs-d'uvre du cuisinier nous arrivent dans d'excellentes marmites norvégiennes où la chaleur et les arômes se maintiennent. Ou bien les abris sont assez spacieux. On s'installe. Des réchauds flambent où l'alcool solidifié ne manque jamais. Pour ceux qui ont quelque pécune, le sergent-major achète aux « Gopés » et transmet beurre, lait, ufs, conserves. A bon compte - ou presque- on élabore des menus prestigieux. Nous mettons en commun nos souvenirs culinaires, qui sont courts. On improvise quand on ignore. Peut-être ces festins sont-ils en vérité bien médiocres. Mais il suffit qu'ils nous semblent dignes de Lucullus. L'illusion, lorsque l'on mange, se confond avec la réalité.
Qu'importe à Lucullus sa table, si Lucullus n'a pas faim? Il y en a beaucoup parmi nous qui ne se doutaient pas, avant la guerre, que vivre, c'est d'abord boire, manger, dormir. Ces joies animales nous étaient si aisées ou si familières que nous les ignorions, comme l'air que nous respirons. La vie de tranchée nous aura révélé le plaisir de vivre comme des bêtes, heureuses lorsqu'elles sont repues et qu'elles peuvent s'étendre. Je le dis sans ironie. Il n'est pas mauvais d'apprendre, par l'expérience, qu'il y a dans nos âmes trop compliquées et nos vies souvent mensongères trop de vains désirs et trop d'exigences trompeuses. Nous aurons appris à juger à leur valeur les complications des sens. Je ne dis pas celles de l'esprit. Car la vie physique, lorsqu'elle est simple, laisse à celle de l'esprit toute sa place.
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Les Divertissements de la Tranchée
II y a une façon de les connaître, qui est de lire les journaux humoristiques. Il existe, si on les en croit, beaucoup d'humoristes aux tranchées. Et la vie s'y égaie intarissablement de tous mots, calembours, facéties, calembredaines et rigolades. Le feu roulant des reparties spirituelles est aussi nourri que celui des canons et mitrailleuses. Quand nos guitounes suintent de toutes parts et que les gaz toxiques les envahissent, il est entendu qu'il y a toujours un joyeux drille pour accrocher la pancarte: « Eau et gaz à tous les étages. » Si nous montons la garde avec de l'eau jusqu'aux genoux, je sais que le moins allègre des guetteurs doit toujours dire à son camarade: « Pourvu que les sous-marins ne nous torpillent pas! »
Ce n'est pourtant pas de ces divertissements et espiègleries que j'ai gardé le souvenir. Les humoristes qui les ont recueillis n'ont visité, peut-être, que des cantonnements de repos ou des tranchées que je ne connais pas. On « rigole » largement dans certains secteurs, mais ce sont ceux où des arbres verdoient encore, où l'on prend des lièvres au collet, où il n'y a pas de gaz moutarde ou de tranchées noyées par l'eau. A Verdun même, s'il fait beau, si les obus ne tombent plus depuis vingt-quatre heures, on retrouve le « rigolo » de l'escouade, qui est de Montrouge ou de Ménilmuche ou de la Cannebière, et qui puise timidement dans son répertoire. Mais il y a presque toujours quelque tir de barrage, quelque tir de destruction, quelque patrouille ou quelque dure corvée pour que ses plaisanteries soient mal écoutées. Même lorsqu on est Parigot, même lorsqu'on doit ses succès à la « gouaille », on ne badine pas avec la guerre, quand c'est vraiment la guerre.
Ce n'est pas dire que l'on passe dix, quinze ou vingt jours dans une attente silencieuse, dans une tension permanente de ses yeux, de ses oreilles et de sa pensée. On n'est pas toujours de guet; ce n'est pas toujours votre tranchée qui est bombardée. Il y a des répits, des oublis, des distractions et des joies.
Joies culinaires ou joies de gosier, dont nous avons parlé. Quelque bonne soupe longuement mijotée dans un coin de l'abri; quelque litre de pinard « remboursable » acheté à l'ordinaire, et qui vient s'ajouter à la « chopine » réglementaire. Il y a surtout la dégustation des « colis » que la maman ou la femme expédient du lointain village et que le ravitaillement s'efforce de monter toujours aux lignes, quels que soient le poids et l'encombrement. Ils n'apportent pas seulement des gourmandises savoureuses, ou qui le semblent; il en sort aussi, quand ils s'ouvrent, des souvenirs. Pâtés, boudins, saucissons, « confits » recèlent avec des joies gastronomiques des joies morales. Car ce pâté est un chef-d'uvre de la mère ou de l'épouse. Ce saucisson n'est ni de Lyon ni d'Arles, mais il est, ce qui est bien plus précieux, du pays et à sa mode. Ces rillettes sont une part du cochon dont les lettres ont dit la prospérité; et ce fromage est un don de la vache Noiraude dont le lait, comme chacun sait, est incomparable. Les copains mettent fraternellement en commun ces trésors. La Flandre compare ses recettes à celles de la Brie et, couteau en main, bouche pleine, l'Aveyron oppose ses gloires ménagères à celles de la Picardie. J'ai goûté bien souvent des pâtés ou des terrines, humbles d'aspect et ternes de mine, mais qui révélaient bien vite toutes les savoureuses douceurs et toutes les richesses de « gueule » dont la terre de France et nos rustiques traditions sont prodigues.
Avec les colis, on monte les lettres. Assurément elles sont mille fois plus précieuses que les colis. Elles sont nombreuses toujours, et il faut des tirs de barrage bien redoutables pour qu'elles n'arrivent pas jusqu'à nous. L'heure des lettres! Heure sacrée, silencieuse et étince-lante, même dans les plus mornes abris, même parmi les plus tragiques périls. Enveloppes grossières, > écritures incertaines, papiers froissés souvent, et boueux. Mais quand ils se déplient, ce sont vraiment des âmes innombrables qui ouvrent des ailes invisibles et qui tournoient autour de nous comme les oiseaux de lumière des contes de fée. Nous luttons sans doute pour ne pas souffrir de ce froid, de cette faim, de ces périls qui nous entourent, pour résister à ces menaces de la matière qui semble, ici, si sûre de nous écraser. Mais nos lettres viennent pour attester que ce ne sont pas là, que nous soyons paysans ou professeurs, nos raisons de vivre et de mourir.
Nos raisons, c'est la ferme lointaine, et le foyer de notre enfance et les pommiers qu'on a plantés; c'est le jardin où fleurissent nos rosiers; c'est le grand lit des épousailles; et c'est surtout Marie ou Louise, la s mère », la « patronne » qui embrasse, de si loin, son « homme » et lui dit d'avoir courage. C'est Nénette qui a huit ans et qui sait écrire déjà qu'elle aime fort son papa, ou bien Riri qui n'a que cinq ans, mais qui a fait sur la lettre un rond qu'il a embrassé.
A l'heure des lettres, toutes les vaines et cruelles réalités s'évanouissent. Les mirages des souvenirs illuminent la pénombre des abris. Pour chacun de nous, les murs des sapes ou des tranchées s'ouvrent et s'effondrent; il n'y a plus devant les yeux de nos âmes qu'une femme qui coud dans la clarté paisible de sa lampe, des enfants qui rient et qui jouent, une maisonnette dans sa vallée, un jardinet entre ses haies. Puis on cause de cette femme, de ces enfants, de cette maison. Des portefeuilles noircis sort lé trésor des photographies jaunies, coupées, mille fois maniées. Chacun prend à témoin les camarades. Voici le père et voici la mère. Ils sont bien vieux, mais ils sont solides; c'est de la bonne race. Voici la bourgeoise. Elle est charmante vraiment et jeune, ou bien elle est usée par la quarantaine et les rudes labeurs des champs. Mais qu'importe! Ici du moins son bourgeois en est toujours fier et la voit avec des yeux tendres. On s'instruit de l'âge des gosses, de leurs talents (qui sont nombreux) et de leurs malices (qui sont exquises). Robert sait écrire; il est vraiment intelligent. Louis n'aime guère l'école; mais ce sera un rude gaillard. Par le prestige de l'absence, de la souffrance et du péril, il n'y a plus dans tous ces curs que la tendresse et la confiance.
Quel que soit le secteur, quels que soient ses fatigues et ses dangers, il y a toujours du temps pour lire les lettres et causer des siens. Lorsqu'il y a, de surcroît, quelques loisirs et que toutes les heures libres ne sont pas données au pesant sommeil, maints poilus s'adonnent aux travaux d'art. On trouve toujours, dans chaque compagnie, de nombreux ciseleurs ou graveurs. Dans le secteur de Verdun, il y a du moins cet avantage que la matière première ne manque pas. Il suffit de se baisser pour trouver, à foison, des fusées d'obus, des ceintures, des douilles, etc. Malgré le poids du « barda », les artistes de la compagnie emportent pieusement leurs outils, scies, limes, burins, étaux. Au moindre répit chacun commence, continue ou achève une bague, un médaillon, un briquet, un coupe-papier, un encrier. Seuls les artilleurs, les automobilistes et tous ceux qui ne ses déplacent pas à pied peuvent entreprendre les grosses pièces: vases de cuivre, lourds encriers, etc. Les fantassins s'en tiennent à la bijouterie fine. Ils y réussissent communément. Des poilus qui étaient maçons ou cultivateurs ou comptables manient très vite la lime ou le burin avec une surprenante dextérité.
Assurément s'ils sont adroits, ils n'ont pas tous un goût très neuf ou trèsfsûr. Ils sont des artisans ingénieux; il serait surprenant qu'ils fussent des artistes. Ils suivent ordinairement des traditions naïves ou des modes banales. Les chatons des bagues portent des trèfles à quatre feuilles, des croix de Lorraine ou un morceau du vitrail brisé d'une église. On y encastre un bouton d'uniforme boche ou le buste de la déesse qui orne les sous anglais. Les pendentifs sont des curs qui portent gravés les noms aimés, une marguerite, une pensée. Tous les coupe-papier sont des yatagans dûment recourbés et hérissés de cornes redoutables. Le porte-plume est fait invariablement d'une cartouche boche. Il est certain que ce n'est pas de l'art des tranchées que sortira un art populaire puissant et neuf. Mais du moins tous ces travaux sont exécutés, presque toujours, avec une précision et même une ingéniosité de facture qui attestent l'adresse française. Et puis ils sont une merveilleuse et puissante distraction. L'outillage est rudimentaire. Que de labeur pour sortir d'une fusée d'obus cette fine bague ajourée de demoiselle! Il faut détacher l'aluminium de la fusée, allumer un grand feu, fondre l'aluminium, le couler en tube creux dans un moule de tôle ou de terre, scier le tube en rondelles (avec une mauvaise scie), amincir la rondelle (avec une mauvaise lime), puis percer, limer, ciseler avec adresse et patience.
Mais cette bague, c'est pour la femme, la fillette, la fiancée, la marraine. On y met toute son âme. Pendant des jours on poursuit sa tâche. On oublie les misères et les dangers de la guerre pour se donner tout entier à l'orgueil d'être un créateur. Quand l'uvre est terminée, on l'emballe avec un soin pieux et on la confie au vaguemestre. Ensuite, généralement, on entreprend une nouvelle tâche. Après la femme ou la fiancée, il faut penser à la fille ou à la sur ou à la cousine. Les plus habiles d'ailleurs et les moins riches travaillent, à prix d'argent, pour les paresseux ou les maladroits. Des industries prospères s'organisent. Les orfèvres et ciseleurs fabriquent « en série » les coupe- papier ou les bagues, et presque tous arrivent à les achever avec une surprenante rapidité. On gagne dans les tranchées, parfois, d'excellentes journées.
Ce sont là les distractions essentielles des heures de loisir. Il suffit d'y joindre les causeries. On cause beaucoup dans les abris, et souvent même sous les bombardements. Parler rend alors les minutes moins longues et l'attente moins énervante. On ne cause guère d'ailleurs de fariboles. Le vent des obus semble disperser tout ce qui n'est pas le fond de l'âme de chacun et les desseins profonds de sa vie. Mais on aime à causer de sa vie passée, qui sera celle de demain, et de tout ce qui n'est pas la guerre. La guerre est si proche qu'on a bien le droit de l'oublier. On cause de la ferme, du métier, des emblavures et du cours des blés, de la motoculture ou du prix des bois. On se souvient des efforts poursuivis et des jours prospères. Le paysan énumère ses prés, ses taillis, ses guérets; le commerçant ses clients et ses bénéfices; l'ouvrier ses talents et ses salaires.
La manille ou le piquet, le pinard et les gaudrioles ont peu de place. Le pinard parce qu'il n'y en a guère; les gaudrioles parce qu'elles semblent vraiment peu divertissantes, lorsque la mort est si proche et que le destin des nôtres est en jeu comme notre destin. Les jeux de cartes même ont peu de succès. On se passionne moins sans doute pour les manillons seconds ou les tierces majeures quand la bataille est menaçante et que chaque minute est un péril. Il y a parfois, même à Verdun, des coins de secteurs momentanément assez calmes. Mais l'ardeur du jeu ne s'y éveille guère. Le jeu trompe le désuvrement. On est rarement désuvré dans nos tranchées, et les lettres, la ciselure et les causeries suffisent à occuper nos repos.
Parfois cependant il y a des réjouissances inespérées et qui sont les bienvenues. Dans tel secteur de la rive droite les Boches sont loin, séparés de nous par de vastes bas- fonds marécageux. On sent autour de soi, lorsque la canonnade s'apaise, de l'air et des libertés. Les plus sages souvent en profitent. Nous avons cueilli, même à Verdun, à l'extrême droite, des muguets du 1er mai. Les Boches peuvent tuer les hommes, anéantir les demeures, effacer de la face de la terre les dernières pierres de Fleury et Thiaumont, réduire les forêts à d'informes copeaux pourrissants; ils n'auront pas raison des fleurs de France. Au bois des Caurières, au bois de Naoue, aux pentes de Vaux, en 1917, des anémones et des primevères fleurissaient sur les pentes des trous d'obus. J'ai vu dans les sombres gourbis des bouquets tremper dans des quarts.
Pour ceux qui n'ont pas dans l'âme des romances printanières, il y a les péripéties joyeuses de la chasse aux rats. On leur tend des lacets fabriqués avec ces fils téléphoniques rompus qui traînent partout. Sur les bords de l'étang de Vaux on inonde leurs palais souterrains. Parfois même, rare fortune, on aperçoit une alouette qui s'envole, un merle qui siffle et jusqu'à des perdrix qui pépient. On les tire - à balle bien entendu - et on les manque. Mais il n'y a rien de tel pour oublier la chasse aux Boches que l'illusion d'un braconnage.
La sagesse des philosophes affirme que le bonheur n'est pas dans les choses, mais en nous. Les philosophes exagèrent un peu. Diogène pouvait être heureux dans son tonneau. Il aurait beaucoup moins méprisé les réalités du monde, sous une toile de tente, lorsque pleuvent les 210. Mais il se serait convaincu pourtant que nos joies ne sont presque toujours qu'une comparaison. Après les lettres des nôtres les meilleurs plaisirs de la tranchée ne sont ni la pipe de tabac, ni le quart de pinard, ni le pâté de foie, ni la ciselure, ni la chasse. C'est tout simplement de n'avoir ni soif, ni faim, ni froid, ni crainte. Un trou de terre n'est pas un palais, une toile de tente n'est pas un sommier moelleux, un sac n'est pas un mol édredon pour une tête bien faite. Et pourtant, qui d'entre nous n'a pas passé des minutes divines dans: e trou, sur cette toile, sur ce sac? On était trempé de pluie, hérissé de boue. On n'avait guère dormi depuis deux jours, ou quatre, ou huit. On n'avait pas mangé, ou peu. Mais le soleil nous a séchés. Le ravitaillement a monté des vivres. Les lettres sont arrivées. Dans le trou, il ne pleut pas. On a le droit et l'espoir d'étendre pour cinq ou six heures un corps rompu de fatigue. Depuis deux jours les Boches ne bombardent plus, et d'ailleurs, dans ce secteur, ils ne bombardent guère, la nuit, que les arrière-lignes. Tout le bonheur du monde n'est-il pas pour nous, et cette heure n'est- elle pas éclatante qui nous apporte la paix du corps, le repos, l'oubli? Qu'importe demain! Des béatitudes profondes sont là. Chacun s'y livre comme il glisserait dans un flot tiède, musical et parfumé. Voluptés de bêtes, sans doute. « Celui qui veut faire l'ange fait la bête », disait Pascal. Nous vivons, nous, comme des bêtes pour garder, contre les Boches et leur esclavage, le droit d'être sinon des anges, du moins les esprits et les curs qui conviennent à notre race.
Seulement il ne sera pas inutile que tous ceux qui n'auront pas fait vraiment la guerre se souviennent de ces poilus pour qui ce fut un paradis que de s'étendre, genoux au ventre, dans un trou de parapet.
- Quelques Notions d'Architecture
- (Deuxiemes Lignes)
En principe il n'y a pas d'abris profonds dans les tranchées de première ligne ou celles qui les doublent (tranchées de doublement). Les Boches sont à dix mètres, ou cent mètres. La moindre attaque brusquée risquerait d'y enfermer des sections entières condamnées à se faire prendre ou se faire tuer. On n'y installe que des abris sous parapet. Les vrais abris de repos ne se trouvent qu'en deuxième ligne ou dans les positions de réserve.
L'architecture de ces abris répond à la définition que certains philosophes ont donnée du beau: « l'unité dans la variété ». L'unité s'explique par une loi impérieuse. On construit non pour le caprice ou l'ostentation, mais uniquement pour s'abriter, contre la pluie et surtout les obus. La variété naît des changements de temps, de lieu, de matière première et de main-d'uvre.
Est-ce à dire que cette architecture soit belle? Les magazines en ont donné parfois, aux lecteurs de l'arrière, l'illusion: chalets, cottages, kiosques fleuris, vérandas où s'harmonise le caprice des écorces, entrées de sapes où se profilent des bas-reliefs. Mais il n'y a rien de tout cela à Verdun. Le temps manque pour ces élégances et les Boches veillent de trop près. Non, nos architectures obéissent aux règles qui guidaient celles de l'âge quaternaire. On fait ce qu'on peut. Notre seule esthétique, c'est l'effort et la lutte.
Aux temps lointains où les tranchées s'ébauchaient seulement, où il y avait sur toutes ces collines de Verdun des bois et des forêts, les poilus de 1914 ou de 1915 ont vécu comme les trappeurs du Far-West. Ils ont construit des huttes, entre les arbres, pour dormir dans un abri. Ils ne songeaient pas à se défendre contre les obus, parce qu'ils n'avaient rien pour fouir des sapes et que les obus d'ailleurs étaient moins nombreux. Il y en a encore, de ces huttes, dans les taillis ou les futaies de la forêt de Hesse. Elles ont pour charpente des branches d'arbre et pour couverture des feuillages et des mottes de gazon. Elles croulent maintenant d'elles-mêmes; les plantes folles poussent sur leurs débris. Leurs carcasses où passe le vent témoignent des âges lointains, de cette ère préhistorique où l'on se battait à la face du ciel, où l'on élevait sa demeure.
Très vite nos soldats se rendirent compte que, s'il était agréable d'entrer chez soi et non pas d y descendre, c'était un confort assez périlleux. Le moindre éclat de 77 transperçait le cottage sommaire et trop souvent ses habitants. Pourtant les nôtres se sont résignés malaisément à vivre la vie des taupes ou des marmottes. Au lieu de creuser ils ont essayé de consolider. Dotés de scies et de haches solides, Us ont coupé les troncs au lieu des branches et opposé à l'artillerie boche, comme dans les guerres de la vieille Amérique, des remparts de troncs d'arbres et des toits de sacs de terre. On trouve encore de ces blockhaus dans les coins où l'on ne s'est pas trop battu. J'y ai vécu, à l'ouest d'Avocourt, des jours de confort et d'allégresse. On se mettait à sa fenêtre, qui était une meurtrière, et l'on pouvait souffler sa chandelle lorsque venait la pâle aurore.
Seulement les troncs d'arbres, qui résistent aux éclats, cèdent trop aisément aux obus qui les atteignent. Sous le choc d'un i5o ou même d'un io5, les blockhaus faisaient figure d'un château de cartes. Il a fallu se décider à creuser ses maisons.
Les Gaulois ne craignaient qu'une chose, c'était que le ciel ne tombât sur leur tête. Ils ont continué à en craindre une antre qui est de ne plus voir le ciel. On a commencé par creuser, à ciel ouvert, une chambre carrée ou rectangulaire, dans le sol. Sur ce trou on couchait une rangée de rondins que l'on recouvrait des déblais. Si l'on était plus prudent, ou plutôt si les matériaux étaient plus abondants, on mettait deux rangées, ou trois, ou des sacs de terre. Ainsi logé on dormait en paix, confiance et sécurité, à moins qu'il ne survînt des 150.
Il en survint, d'innombrables. Les deux ou trois rangées de rondins croulèrent comme fétus. On en conclut, parfois un peu tard, qu'il fallait se résigner à descendre. Au lieu de sous-sols on creusa des caves.
Pour creuser une sape, on creuse d'abord un escalier ou plutôt deux. C'est un boyau qui part de la tranchée et qui s'enfonce obliquement, marche par marche. A chaque marche on soutient les terres par un cadre, deux montants verticaux, une traverse horizontale qui les unit par le sommet, une semelle qui les unit par la base. On coffre entre ces cadres, c'est-à-dire qu'on glisse au-dessus d'eux ou par côté des planches qui forment plafond et murailles. L'escalier descend, marche par marche. Sept ou huit marches aux jours où il y avait moins de 210 ou de 305. Puis quinze, vingt, vingt-cinq marches. Lorsque les deux descentes sont terminées, on les réunit par une galerie qui formera l'abri. Souvent la galerie se prolonge, s'infléchit, et il y a trois, quatre et jusqu'à dix ou douze entrées.
Entre nous et les obus boches, il y a cinq mètres, dix mètres de terre compacte ou même de roche calcaire. Nous bravons les tempêtes qui soulèvent là-haut le sol en vagues farouches. Ou plutôt nous nous donnons à nous-mêmes l'illusion de les braver. Que valent souvent la terre et les roches contre l'acharnement des gros obus? Tel abri d'infanterie, construit avant la guerre, sous une voûte prodigieuse de béton armé a résisté longtemps à la fureur des bombardements. La terre s'est envolée en poussière; les fers du béton se sont hérissés comme une chevelure de gorgone; le béton s'est lézardé d'innombrables fissures. L'abri a résisté, sur cette crête de Thiau-mont où il n'y a plus rien que d'immenses cratères où pourrissent les cadavres dans une eau visqueuse. Mais un de nos 400 est survenu, alors que les Boches l'occupaient. Une moitié de l'abri a été pulvérisée; les ferrures s'emmêlent comme une pelote de laine sous la patte d'un chat. La masse de béton qui formait l'autre moitié s'est inclinée d'un seul coup, à 45. Nous gîtons dans son angle. Que peuvent les mètres de terre et les plus savants boisages, même contre de moindres obus!
Contre ces abris en sape on tire d'ailleurs des obus à explosion retardée. L'explosion n'a lieu que lorsque le projectile s'est enfoncé dans le sol de tout son élan, un élan qui vient des hauteurs du ciel, d'une chute de 1, 2, 3 kilomètres. Il s'enfonce, en vrillant, avec un bruit faible et mou, à 4, 5, 6, 8 mètres. Puis une détonation sourde. Point de fracas. Le bombardement se poursuit dans un quasi-silence. Mais, dans ses profondeurs, la sape craque à chaque explosion. Au-dessus de nous, autour de nous, le sol ferme et la roche compacte s'effritent et se calcinent. A travers leur poussière l'obus pénètre à des profondeurs croissantes. Dans cette sape où nous entrons, après une descente de vingt-cinq marches, il semble qu'habite l'immobilité séculaire des caveaux enfouis sous les pesantes Pyramides. La fureur des obus sera sur nos têtes comme la pluie sur les murs de granit. Et pourtant voici ce cadre qui est rompu en son milieu; ces deux cadres ont cédé et se sont déboîtés. Dans cette niche étaient deux couchettes superposées. Les boisages et la terre se sont écroulés sur la première (on dort toujours, sur la seconde). Et nous n'aurons pas quitté l'abri depuis huit jours qu'un obus boche de 210 1 écrasera d'un seul coup avec les quinze hommes qui l'occupent.
Pourtant ces sapes qui ne sont jamais tout à fait sûres sont pour nous, quand nous occupons des tranchées de soutien ou de deuxième ligne, comme l'îlot où aborde le naufragé. On y trouve d'abord un confort relatif. On a pu y amener et y installer des tôles ondulées, exactement jointes, qui forment plafond, recueillent les eaux d'infiltration et les déversent dans des puisards. On peut s'y mouvoir, sinon pour des quadrilles, du moins pour quelques visites d un coin à un autre coin. Nos membres ne sont plus en lutte avec d'autres membres ou des équipements. Presque toujours même on peut s'y étendre, de son long, sur des couchettes de bois ou de treillage superposées comme celles d'un navire. A l'occasion, dans les secteurs où la bataille a laissé quelques loisirs, confort moderne, luxe et somptuosités: tables, bancs, paillassons de jonc sur les couchettes, lampes à acétylène qui pendent au plafond, gravures aux murs (débris de journaux illustrés). Mais à Verdun ces édens sont exceptionnels, même dans les positions de réserve.
Nous n'en demandons pas tant. L'abri profond, l'abri-caverne est aimé d'un amour désintéressé, pour lui-même et non pour les élégances de sa toilette. Il a deux vertus admirables qui suffisent pour vaincre nos curs. Il nous donne une sécurité momentanée, qui est grande, si elle n'est pas absolue. Et nos illusions conspirent pour les croire plus solides que les triples airains. A Verdun, n'avoir qu'une chance sur cent d'être tué, c'est être assuré du salut. « II est doux, dit Lucrèce, quand on est sur le rivage, de contempler les naufrages des autres sur la vaste mer. » Il y a un peu de cet égoïsme cruel dans notre béatitude. Mais les autres sont loin; nous ne les voyons pas; nous prendrons demain leur place dans la tempête, et ils prendront la nôtre sur la rive tranquille. Il y a bien plutôt le plaisir légitime de la gouaille et de la nargue. Dans la tranchée de première ligne les loustics accueillent avec des facéties un obus qui tombe et ne tombe sur personne. Ils se taisent, à moins qu'ils ne soient capables de la plaisanterie héroïque, lorsqu'il en « descend » cent ou cinq cents. Car s'ils ne tombent pas sur vous ils massacrent inévitablement quelques camarades. Dans l'abri-caverne, quand il est solide, et qu'il ne pleut pas de 305, on accueille le bombardement avec des allégresses de petite folle. Fureurs de Boche, fureurs impuissantes; c'est toujours un joyeux spectacle qu'une colère qui est vaine. Le Boche donne du poing contre un mur: « Tape, mon vieux; nous sommes derrière le mur. » Et pipe aux dents, mollement vautrés sur nos « sophas », panse à l'aise dans la capote déboutonnée, nous contons des histoires allègres, tandis que vibrent des bruits sourds et lointains, à dix mètres là-haut, aux antipodes.
Et puis l'abri-caverne c'est déjà, pour tous, un petit « chez soi ». Pour avoir son « chez soi », en première ligne, il faut être un obstiné. Ici nous ne sommes plus tout à fait un mouton dans le troupeau, un galet jeté sur la rive dans ce trou et non dans cet autre. On peut s'arranger et « combiner ». Les amis se groupent en colonies sympathiques. On classe, on harmonise, pour l'élégance ou la commodité: ici le quart, ici le bidon, ici la musette, ici le casque, qu'on peut quitter. Des raffinés drapent des tentures en toiles de tente, épinglent des cartes illustrées. Des curs tendres accrochent, pour veiller sur leurs destins, des photographies bien-aimées. Des artistes (hélas! sans qu'on les prie) sortent la flûte, l'ocarina ou l'accordéon et bercent de suaves harmonies les rêves de ceux qui ne redoutent ni les fausses notes ni les tâtonnements. Nous ne sommes plus à la guerre; nous logeons au Palace-Hôtel parmi les boyards et les grands-ducs.
Nous sommes là pour huit jours, pour quatre jours. Demain, ce sera la boue et les trous misérables des premières lignes. Qu'importe! Ne fût-ce que pour une heure, en un tournemain, chacun s'est créé sa demeure, le fantôme sacré d'un foyer. Et tous, groupés dans cette pénombre, qui est la sécurité, nous nous sentons pénétrés de bienveillance, de concorde et de paix. Il n'y a plus ni querelles ni disputes. Une âme fraternelle nous unit; une universelle bienveillance rapproche les curs, éclaire les visages. Homo homini lupus, l'homme est un loup pour l'homme, disait Hobbes. « L'homme est né bon », lui répondait Jean-Jacques Rousseau. Les Boches sont en face et leurs obus tombent pour nous apprendre qu'il faut se défier de Jean-Jacques. Mais je regarde et j'écoute les camarades, et je me persuade que Hobbes le pessimiste s'est trompé lui aussi.
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Au Revoir, Tranchée!
La théorie humoristique affirme que le plus beau mouvement du soldat c'est l'immobilité. Ce qu'il y a de meilleur dans la vie de tranchée, c'est assurément le moment où l'on cesse, pour quelques jours ou quelques semaines, de la mener.
Car les Chinois ont imaginé, dit-on, bien des supplices raffinés. Ils ont inventé la cangue et perfectionné les cages de fer. Mais ils n'ont pas eu l'idée d'une prison qui n'aurait pas de toit et qui n'aurait que deux murs, et qui serait plus cruelle que la cangue, la cage ou le caveau. Nous ne sommes pas enfermés dans nos tranchées; nous avons au-dessus de nos têtes du soleil ou des nuages; nous pouvons cheminer des heures à travers boyaux et tranchées, sans passer deux fois par le même chemin. Et pourtant nous sommes murés dans une implacable prison. Le toit qui nous enferme, plus sûre- ment que la pierre ou l'airain, c'est le sifflement des balles et l'éclatement des obus. De tranchée en tranchée, de boyau en boyau, il semble que le mur de notre prison nous suive et que la porte qui nous fera libre recule d'un pas à chaque pas que nous tentons. Il n'y a rien devant nos yeux que cette muraille de terre blanche, brune ou noircie, que des trous, des claies et des sacs de terre.
Les mineurs s'attachent, dit-on, à la longue, à leur vie souterraine. Nous ne nous habituons jamais à nos trous et à nos fossés.
Si bien que d'invincibles nostalgies se glissent sournoisement dans les cerveaux. Dès qu'une crête nous masque à la vue des Boches, dès que l'ombre de la nuit descend, il est malaisé de défendre les hommes contre de dangereuses imprudences. Ils savent qu'il importe de ne pas être repérés. Ils savent aussi que les accalmies sont incertaines et que des rafales d'obus s'abattent soudainement sur les coins qu'on croyait tranquilles. Pourtant ils résistent mal à la tentation de pouvoir se promener en long et en large et non plus seulement en long. La « plaine » n'est pas plus pittoresque que la tranchée; ce n'est qu'un chaos confus de terres remuées et de débris. On les trouve cependant qui errent sur la plaine, les mains dans les poches, pour le seul plaisir d'avoir au-dessus de leurs têtes autre chose qu'un ruban de ciel. S'il est resté, dans le secteur, quelque coin d'herbe, quelque buisson, quelques rameaux d'arbres qui verdoient, presque rien ne les empêche de jouer aux Tircis ou aux Némorins, moins les Estelles ou les Philis. Ils risquent leur peau pour cueillir une branche où ils tailleront un pipeau rus- tique, une touffe de joncs qu'ils tresseront en corbeille.
Aussi le jour de la relève s est-il toujours le bienvenu. Il ne vous conduit pas toujours à l'abri des obus, vers les nuits paisibles et le repos. Les unités placées en soutien ou en première réserve gîtent souvent dans des ravins copieusement bombardés. Elles sont astreintes chaque nuit à des travaux fatigants et périlleux. Mais du moins, dans ce ravin, loin des vues des Boches, on peut, assez souvent, se risquer hors de la tranchée. Les murs de la prison cessent de vous suivre. On peut, ne fût-ce qu'un quart d'heure, flâner, et, sans promener ses jambes, promener ses yeux. La joie est plus grande encore lorsqu'on est relevé pour les repos de l'arrière. Repos souvent assez courts, huit ou dix jours, en moyenne, y compris le jour où l'on descend et celui où l'on monte. Mais on ne songe pas à ce lointain avenir. On ne songe même pas aux périls qui nous menacent encore. Le chemin du retour est celui de notre montée. Les mêmes dangers nous y attendent. Mais nous traînons des fardeaux moins pesants. Nous ne remportons pas nos grenades, et nous descendons moins de cartouches. Nos réserves de vivres ont été largement entamées; qu'importe que le bidon soit vide puisqu'on retourne vers les réservoirs des Copés ». Ceux-là mêmes qu'épuisait l'insomnie, la dysenterie ou la fièvre se sentent allègres et triomphants. Cette fois-là encore on a fait sa tâche, et l'on a gagné son repos. « En avant », vers l'arrière! Si brave que l'on soit on a plaisir à suivre ce commandement.
On s'en va, d'un pas rapide, par petites bandes souvent, par sections ou même par escouades. On connaît le chemin, et il n'est plus nécessaire d'arriver ensemble exac- tement. On se retrouvera au rendez-vous. Chacun se débrouille à sa fantaisie, ceux-ci par la droite et ceux-là par la gauche. Les uns font halte dans ce vallon; les autres poussent jusqu'au canal. Une à une on passe les zones très dangereuses. Nous sortons des boyaux. Voici une route ravagée, mais une route où l'on s'étale à son aise. Voici les couverts de la forêt de Hesse ou bien les premières maisons de Verdun. La canonnade n'est déjà plus qu'un roulement sourd. Autour de nous les images de la paix s'ébauchent. Voici des clairières où bruit un ruisseau paisible, où des jacinthes fleurissent; voici des poilus qui font tranquillement leur lessive. Quand nous sommes montés en ligne nous sommes partis au jour pour arriver au plus profond de la nuit. Aujourd'hui nous nous sommes mis en route dans l'ombre; maintenant le jour s'ébauche; le soleil qui monte éclaire des paysages, des horizons. Des oiseaux chantent dans le ciel. Là-bas verdoient des forêts intactes, on devine des toits rouges dans les vergers; des fumées montent des cheminées. On passe les derniers coins dangereux, Dombasle, les carrefours de Verdun. La campagne qui nous entoure est intacte, ou presque. « Halte! formez les faisceaux! » Dans ce coin de pré, sur le rebord de ce talus, nous attendons les camions qui doivent nous conduire au repos, dans quelque village charmant de Meuse ou de PArgonne. La vie est belle. La guerre n'est plus qu'un vain rêve. Et nos huit ou quinze jours de repos s'étendent devant nos espérances comme une terre promise sans limites.
Là-bas, à Mussey, à Waly, à Louppy, à Jubécourt, à Foucaucourt, dans tant de coins où la guerre n'est plus qu'un souvenir, nous allons trouver de merveilleuses félicités. Les granges auront pour nous des nuits sans alertes et sans guets, des toits où l'eau du ciel sonnera comme une musique harmonieuse; les chemins auront, pour nos flâneries, des haies fleuries au printemps, des noisetiers riches de fruits à l'automne. Cette rivière ou ce canal couleront à pleins bords pour qu'on oublie en s'y plongeant tant de jours de boue, de crasse et de vermine. Il y aura des fritures pour les pêcheurs et des panerées de giroles ou de cèpes dans les taillis de la colline. Des feux clairs flamberont au coin des murs pour que chaque escouade mijote des ragoûts savoureux. Le pinard ruissellera dans les quarts. Et chaque soir il y aura dans les salons de nos hangars ou de nos granges des chansons, des bons mots, des rires et de l'allégresse. Nous avons traversé des jours cruels. De plus cruels peut-être nous attendent. Mais nous avons appris à cueillir l'heure qui vient, lorsqu'elle est bonne, sans songer aux lendemains où ses fleurs seront fanées. Gaieté française! Insouciance française! on nous les a parfois reprochées comme la marque d'esprits frivoles. Nous aurons-montré pendant cette guerre qu'elles étaient une des formes du courage. « L'arc, dit un proverbe ancien, ne saurait être toujours tendu. Les bras français ne délient sa corde que pour le tendre, lorsqu'il le faut, avec une vigueur renouvelée.