- de la revue Le Noël No. 1226 de 19 decembre 1918
- 'Les Marais de Saint-Gond'
- par Charles Le Goffic
Un Épisode de la Bataille de la Marne
les marais de Saint Gond
La Guerre qui Passe
Septembre et l'automne qui vient, couronné de pampres rougissants, ramènent l'anniversaire de la Marne. Du plateau d'Amance au camp retranché de Paris, tout le long de l'ancienne ligne de feu qui, avec ses tombes de soldats, forme aujourd'hui comme une immense et sinueuse voie sacrée, ce ne seront, pendant une semaine, que théories de pèlerins et pieuses commémorations. C'est une sorte de Toussaint patriotique qui s'institue. Comment ne pas s'y associer? De sobres monuments, çà et là, stèles, pyramides, marquent déjà les principales stations de ce chemin de la Rédemption française. Mais ils sont en petit nombre. Au centre même de la bataille, au nud stratégique de la résistance, sur les crêtes boisées qui dominent les marais de Saint-Gond, rien encore ne solemnise la minute immortelle de notre redressement.
Nous sommes ici pourtant au point culminant du drame. Nulle le part la poussée ennemi ne s'exerça sur notre ligne avec autant de violence: l'élite des troupes allemandes, les régiments de fer de la Saxe, la garde prussienne elle-même, considérée jusqu'alors comme invincible, foncèrent pendant cinq jours, en formations massives, sur les minces effectifs de la 9e armée, avec le dessein arrêté de crever notre centre, dé nous rejeter en deux tronçons sur la Meuse et la Seine, de prendre Paris et Verdun à revers. Le plan faillit réussir: au soir du 8 septembre, l'aile droite de Foch était disloquée; nous lâchions, en même temps que la Somme champenoise, la rive méridionale des marais. Le merveilleux « allant » de Franchet d'Espérey qui, à notre gauche, violentait la victoire et l'arrachait à l'ennemi sur les champs mêmes de l'épopée napolénienne, et une admirable et suprême manoeuvre, tactique de Foch contre le flanc de von Sausen, rétablirent la situation. Dans la nuit du 9, la garde prussienne se repliait au nord des marais.
les marais de St. Gond vus de Mondémont
Les voici devant nous. Ils s'étendent de l'Ouest à l'Est sur près de 18 kilomètres de long; mais ils n'ont qu'une Iargeur moyenne de 2 000 mêtres. Sur la carte, ils apparaissent ramifiés, digités comme une algue: ils jettent un bras vers Coligny, un autre vers Broussy-le-Grand, un troisième vers la Gravelle. Leur configuration est moins facile à saisir sur place, à cause des grandes colonnades de peupliers en bordure sur leurs chaussées et sur les deux rives du Petit-Morin qui se traverse dans toute leur longueur, comme le Rhône traverse le Léman, mais sans se confondre avec eux; son fossé peu profond, creusé droit jusqu'à Anglure, où il fait un coude vers Saint-Prix, est la seule ligne d'eau qu on aperçoive nettement: tout le reste est couvert par la forêt des roseaux.
Il y eut là, vraisemblablement, aux premiers âges du globe, un vaste réservoir central, une sorte de petite Méditerranée champenoise dont le bassin n'est plus dessiné qu'en partie par la ligne rompue des collines. Les seuils se sont abaissés; certaines articulations isolées, comme le Mont-Août, qui devaient se rattacher primitivement au système, s'en sont séparées à la longue. L'eau s'est frayé un chemin par ces brèches et le grand lac de l'époque quaternaire est devenu un marais.
Mais l'activité qw'il avait suscitée sur ses berges s'atteste encore aux riches dépôts préhistoriques du sous-sol. Ils affleurent en certains endroits. « A chaque instant, dit M. Roland, le regard du promeneur est attiré par des éclate de silex qui portent la tract du travail de l'homme primitif. » S'avise-t-on de gratter l'humus, d'y donner un coup de pioche ? On y rencontre aussitôt « les marques du séjour de cet ancêtre: foyers, puits à silex, trappes, ossements, débris de poterie, etc. »
M. Roland, sans grande peine, a pu réunir de la sorte, dans les salles de la mairie de Villevenard, une collection très précieuse et peut-être unique de poteries, nucléus, flèches, burins, grattoirs, haches, colliers, etc., de l'époque néolithique. Ce simple instituteur de campagne est un archéologue de premier ordre. Il a fouillé je ne sais combien de stations et d'hypogées. Sa grande terreur, pendant l'occupation ennemie, était qu'on ne déménageât son petit musée: l'ennemi n'en a pas eu le temps. Il l'a même enrichi, sans le vouloir, d'une section nouvelle, en défonçant, à l'aide d'un de ses obus, près d'Oyes, le plafond d'une grotte funéraire insoupçonnée des chercheurs. Les pièces trouvées dans la grotte: couteaux de silex, haches en pierre polie, coquillages de nacre, bélemnites, etc., figurent aujourd'hui dans le musée de Villevenard sous cette rubrique originale: Mobilier funéraire d'une grotte effondrée par un obus allemand à Oyes, lieu dit la Crayère. Et c'est bien peut-être la première fois qu'un projectile boche a fait oeuvre intelligente.
D'année en année, les marais se rétrécissent. Peut-être finiront-ils par s'assécher complètement. Il semble bien, par exemple, qu'au temps des invasions barbares, leurs tourbières s'étendaient jusqu'au pied du Mont-Aimé. La tradition locale veut qu'Attila, dans sa fuite, y ait laissé tomber son « casque d'or »; mars il ne fuyait pas vers l'Ouest et c'est vraisemblablement un peu plus loin, vers Châlons, qu'Aétins et les Armoricains accourus sous ses aigles lui infligèrent la sévère leçon qui le décida à repasser la Marne et qui n'est pas sans analogie avec celle que « notre » Joffre infligea plus tard, sur les mêmes rives, aux hordes de son successeur.
Entre temps, un saint ermite du VIIe siècle, Gond ou Gaond, qui a donné son nom aux marais, s'était avisé de les purger de leurs hydres et, pour ce, y avait jeté les fondements d'un monastère dont se voient encore les débris. Le moûtier, à la fois lieu de prière et colonie agricole, était sous l'invocation de saint Pierre. Il couvrait sept arpents, qui formaient comme un îlot au milieu des marais. Mais les grenouilles tout autour y menaient tel tapage que Gond dut recourir au ciel pour leur imposer silence. « On assure, écrivait au XVIIIe siècle l'auteur des Mémoires de Champagne, qu'encore que ce monastère soit au milieu des marais, on n'y entend jamais qu'une seule grenouille, ce qu'on attribue aux prières du Saint. » Le monastère tombé, ces bruyants batraciens ont recouvré la voix et ils prennent si bien leur revanche aujourd'hui qu'à certaines heures du printemps les marais ne sont plus qu'un immense coassement.
Cependant, l'uvre du Saint n'a pas toute péri: l'exemple de cet antique précurseur de nos défricheurs modernes a porté d'heureux fruits; les drainages dont il avait donné le premier modèle se sont multipliés, et peu à peu les marais se sont assainis, la fièvre en a disparu. Avant la guerre, vingt petites bourgades, plus jolies les unes que les autres, agenouillées autour du palus, comme des lavandières, y menaient un assourdissant concert de battoirs et de caquets; sur les pentes des « côtes », au soleil, les grappes mûrissaient; en automne, les faucheurs entraient vaillamment dans les marais et, de leur grand geste circulaire, abattaient les roseaux pour en faire de la litière au bétail; en quelques endroits, la tourbe, plus consistante, fournissait un excellent combustible d'hiver. C'était l'aisance, presque la richesse. Les églises, de pur style roman presque toutes, avec de belles grilles en fer forgé du XVIIIe siècle, témoignaient, malgré leur abandon, d'une certaine persistance de la vie spirituelle...
Le 5 septembre 1914 au matin, les dernières troupes françaises traversaient les marais. A midi, ordre leur arrivait d'en tenir les débouchés, et la bataille s'engageait. Lutte formidable! Cinq jours de corps à corps, de charges à la baïonnette, de duels d'artillerie ininterrompus. Les marais ne sont « qu'un brouillard de fumée », écrivait le 8 M. Roland. Quand ces vapeurs se dissipèrent, le 10 au matin, vingt cadavres de villages jonchaient les berges des marais, le bétail gisait les pattes en l'air, les vignes pendaient calcinées, la volaille donnait des signes d'empoisonnement, mais, sur toute la ligne, l'ennemi battait en retraite et dans un tel état d'épuisement que derrière lui, sur les chaussées jusqu'à la Marne, la boue, au dire d'un témoin, « était rouge comme s'il avait plu da sang ».
Un Curé de la Marne
8 septembre 1916. C'est un souvenir de la Marne que je voudrais évoquer aujourd'hui. II est de circonstance, par ces temps d'anniversaires. Aussi bien le héros de l'histoire est-il toujours de ce monde et les pèlerins qui chemineront cette semaine sur le plateau de Sézanne pourront l'apercevoir au passage devant son église en ruines; il s'appelle l'abbé Laplaigne et il est le curé de la Villeneuve-lès- Charleville.
Au début de la bataille de la Marne, la Villeneuve-lès-Charleville eut cette singulière et tragique fortune que les Français la crurent aux mains des Allemands, les Allemands aux mains des Français, et que les deux artilleries la prirent simultanément pour cible.
On juge de l'état où elle fut bientôt réduite. Cependant, la population, à l'exception des hommes valides, qui craignaient justement d'être expédiés dans des camps de concentration, n'avait pas quitté le village. Serrée autour de son pasteur, elle était descendue dans les caves. L'armée allemande, marchant à l'allure de 50 kilomètres par jour, avait dû laisser derrière elle ses gros mortiers, immobilisés en partie, d'ailleurs, autour de Maubeuge; elle ne disposait, en fait d'artillerie lourde, que de 105 et de 150, si bien qu'on était à peu près à l'abri sous une bonne voûte de béton. Par exemple, impossible de mettre le nez au dehors. Une fermière des environs était venue chercher un refuge à la Villeneuve chez sa sur; sans lui laisser le temps de dételer, celle-ci l'entraîna dans la cave avec sa marmaille. Empressement justifié! Les réfugiés n'étaient pas sur la dernière marche de l'escalier qu'un obus tombait dans la cour, broyant le cheval et la carriole.
.
L'abbé Laplaige nous montre la ferme où la scène s'est passée et qui n'est plus qu'un tas de décombres, comme les trois quarts des autres maisons du village.
Le presbytère lui-même a reçu pour son compte 36 obus, sans parler des balles de shrapnells incrustées çà et là dans les cloisons. De l'église, bien entendu, il ne reste que la carcasse. Et tout cela pourtant commence à revivre: on aménage les ruines; de grands géraniums, des rosés montantes affirment un peu partout le triomphe de la nature Natura naturans, comme disent les philosophes sur l'uvre barbare de la Kultur. Des quakers américains, la Société des Amis, se sont prodigués ici, et dans toute la région sézannaise: avec un admirable esprit de charité chrétienne, ils se sont faits maçons, charpentiers, couvreurs. Mais ils ont laissé à l'abbé Laplaige le soin de raboutir comme il a pu son propre presbytère.
C'est un homme qui ne rechigne pas aux plus rudes besognes. il est grand, taillé en force, malgré la soixantaine, avec une figure énergique, des yeux vifs et une bouche complaisante, où les souvenirs bourdonnent comme des abeilles. Il nous invite à pénétrer chez lui. Derrière le mur, un jardinet soigné, sablé, mène au rez-de- chaussée d'une habitation qui, à première vue, ne paraît pas avoir trop souffert du bombardement. Mais, à l'intérieur, l'escalier, démoli, dégringole dans le corridor; le toit, bouché avec du papier goudron, laisse filtrer la pluie. Il n'y a plus d'habitable que deux pièces; l'abbé couche dans l'une et il a converti la plus vaste en chapelle, avec les débris du mobilier ecclésiastique qu'il a pu sauver de l'église. Et, en vérité, c'est une chapelle un peu étrange où, devant la statue de Marie, les fleurs s'épanouissent dans des vases qui sont faits avec des douilles de 77, de 105 et de 150. Les douilles, sans doute, sont bien fourbies, le cuivre en brille comme de l'or, et tout autour d'elles, en belle anglaise, une inscription court: Bataille de la Marne 1914, la Villeneuve, 6, 7, 8, 9 septembre. La journée décisive de la bataille fut le 8. Mais ce jour-là, justement, l'Eglise ne célèbre-t-elle point la Nativité de la Vierge?
.
Et peut-être encore y a-t-il une autre raison à l'hommage un peu inattendu de M. l'abbé Laplaige: c'est que, sur ce point de la bataille, les indications merveilleusement précises de l'excellent ecclésiastique permirent à notre artillerie de mettre le point final aux attaques allemandes. Le fait avait déjà été conté sommairement par les annalistes de la Marne; mais le nom de M. l'abbé Laplaige n'avait pas été divulgué. Toute la Champagne le connaît pourtant. M. l'abbé Laplaige est célèbre là-bas. Mais, seuls peut-être, les habitants de la Villeneuve-lès- Charleville savent avec quel dévouement, quelle énergie inlassable, leur pasteur les réconforta au cours du bombardement. La gaieté est le sel des forts. L'abbé Laplaige avait toujours le mot pour rire au milieu des pires épouvantements. Puis, il s'était fabriqué, je ne sais comment, près de ses paroissiens, une réputation de mascotte, de porte-bonheur:
Tant que je serai avec vous, leur disait-il, les Prussiens n'entreront pas ici.
Et le fait est qu'ils n'entrèrent pas. Mais l'incendie était entré à leur place; la population risquait de périr asphyxiée dans ses caves.
Aux pompes! cria l'abbé qui, retroussant sa soutane, se mit en devoir de diriger lui-même la manuvre.
On gagna ainsi, vaille que vaille, la journée du 8. Quelle inspiration du ciel poussa ce jour-là le brave ecclésiastique à se hisser dans son grenier, malgré les obus, pour observer les positions allemandes? Il remarqua que le feu de l'artillerie lourde, qui nous prenait de plein fouet et arrêtait notre progression, partait d'une briqueterie située de l'autre côté du Petit-Morin, au lieu dit: Le Thoult-Trosnay, Le lendemain, un officier d'artillerie, le lieutenant-colonel de Gensac, traversait le village. L'abbé Laplaige le héla. Mais ici il faut laisser la parole au général Anthoine, commandant le Xe corps.
J'ai l'honneur de vous faire connaître, écrivait-il le 23 février 1916 à Mgr Tissier, évèque de Châlons, que j'ai relevé, dans les archives de l'état-major du 10e C. A., un fait datant du début de la campagne et qui honore grandement un prêtre de votre diocèse, l'abbé Laplaige, curé de la Villeneuve-lès-Charleville. Le 9 septembre 1914, l'abbé Laplaige, voyant une reconnaissance d'artillerie traverser le village de la Villeneuve, se porta au-devant du lieutenant-colonel qui commandait la reconnaissance et lui proposa de lui donner des renseignements sur les positions ennemies. L'abbé Laplaige conduisit le lieutenant-colonel à la lucarne d'un grenier, et, du haut de cet observatoire, il lui situa avec une précision absolue les batteries ennemies et un nud de communications important, point de passage oblige pour les troupes allemandes battant en retraite. Le lieutenant-colonel, qui put mettre à profit ces renseignements, terminait son compte rendu en disant qu'il lui semblait « de toute justice de signaler la conduite de ce brave curé, qui, après tout, risquait d'être fusillé sans phrases si un retour offensif avait remis les Allemands en possession de la Villeneuve ». Les dangers qu'aurait pu courir l'abbé sont de nature trop hypothétique pour qu'il convienne d'en faire état, mais il n'en reste pas moins vrai que l'abbé a fait preuve d'intelligente initiative, et qu'il a parfaitement rempli son devoir de bon Français.
.
II l'avait même si bien rempli que, grâce à ses indications, la batterie allemande de six pièces lourdes, qui nous couvrait de ses feux, quelques minutes plus lard n'existait plus: les servants, hachés, gisaient au pied de leurs pièces démolies. La route était libre pour nos troupes, qui s'y lancèrent. M. Gervais-Courtellemont, moins réservé que le général Anthoine, ne craint pas de parler des « incalculables résultats » qui « découlèrent » pour nous de « ce fait d'armes »: la démolition de la batterie du Thoult-Trosnay marqua, en effet, la fin de l'offensive allemande sur le Petit-Morin.
Mais le gouvernement ne croit-il pas aussi qu'à l'occasion du deuxième anniversaire de la Marne un petit signe sur la soutane de l'abbé Laplaige marquerait assez bien la reconnaissance du pays pour ce bon et vaillant serviteur?
Charles le Goffic