- le livre
- 'Les Espionnes à Paris'
- par Ct. Emile Massard
A la Recherche des Espionnes Pendant la Guerre
Au Lecteur
- Méfiez-vous,
- Taisez-vous,
- Les oreilles ennemies vous écoulent.
Ce livre n'est pas un roman, c'est un document.
...
Je l'ai écrit avec mes souvenirs, uniquement avec ce que j'ai vu et entendu. Je n'ai pas pu tout dire, car la défense nationale a encore, aura longtemps peut-être, des secrets.
Mais j'ai pensé qu'on peut dévoiler assez de vérité pour, d'abord détruire les légendes qui se greffent trop vite sur les faits, ensuite renseigner les mobilisés de l'avant sur ce qui s'est passé exactement à l'arrière, enfin mettre les Parisiens au courant des périls auxquels ils ont été exposés et qu'ils n'ont jamais soupçonnés.
Je n'ai appartenu ni aux services des Deuxièmes Bureaux, ni à ceux de la justice militaire: je n'ai donc commis aucune indiscrétion. J'ai révélé des faits que tout le monde a pu connaître, et dont la connaissance est utile à tous les Français.
Il est bon, en effet, qu'on sache: que les espions et les traîtres ont été châtiés par des juges impitoyables, que nos agents ont rivalisé de ruse et d'audace, que les officiers du contre-espionnage ont accompli des prodiges, et que la France a partout été bien servie.
Et il est bon aussi qu'on se rappelle que le courage sans l'adresse, la force sans la vigilance ne servent à rien. Pour se battre il ne faut pas seulement des muscles, il faut des yeux. Voir c'est savoir, et savoir c'est pouvoir.
Maintenant, dans ces pages, qui ont reçu tout d'abord l'hospitalité de la Liberté, on a cru voir un manque de sensibilité.
Quelques-uns m'ont reproché d'avoir parlé sans pitié de ces hommes et de ces femmes qui allaient mourir. Je leur ai répondu:
Quand on est menacé par un serpent on l'écrase. Quand on peut se retourner contre des assassins, qui tentent de vous poignarder dans le dos, on les lue sans gémir sur leur sort.
On peut hésiter à abattre un être vivant qui vous combat face à face, ou qui n'est qu'une brute inconsciente, à immoler un soldat qui obéit et lutte à armes égales et loyales: on ne s'émeut pas devant le châtiment infligé à des misérables qui, par cupidité ou par haine, ont employé la ressource des lâches pour faire massacrer d'innocentes victimes.
Ils tombaient, eux, en lançant un dernier défi à la France pantelante. Nous, nous leur rendions les honneurs.
De la sensibilité, oui et toujours. De la sensiblerie, jamais!
C EMILE MASSARD,
- Officier de la Légion d'honneur. Croix de guerre.
- Médaillé de 1870, ancien Commandant du Quartier Général des Armées de Paris.
...
Les Espionnes à Paris
I : Mata-Hari avant la Guerre
L'exécution de Mata-Hari a eu le don d'émouvoir et même de passionner une certaine partie de l'opinion publique. Pourquoi? Tout simplement à cause de sa qualité d'artiste et sa réputation de jolie femme. Cette grande vedette de music-hall avait su attirer l'attention pendant sa vie; après sa mort la curiosité a suivi son nom, et on a voulu compliquer, embrouiller le drame qui s'est terminé au poteau de Vincennes.
Passe encore pour la curiosité, mais la sympathie dont on a voulu entourer la demi- mondaine est sans excuse. Sans doute il est facile de faire d'une danseuse plus ou moins réputée une héroïne de roman, de la descendre des tréteaux pour la hisser sur un piédestal, de l'entourer d'une atmosphère poétique et sentimentale.
De là à la transfigurer, à l'idéaliser et à en faire une martyre il n'y a qu'un pas.
Les Allemands l'ont compris et ils présentent la grande espionne comme une grande victime. Ils sont dans leur rôle.
Mais que des Français, par snobisme, se rendent complices de la trahison, c'est inadmissible. Et c'est pour détruire la légende créée par des littérateurs mal avisés que nous avons cru devoir mettre à nu l'âme de cette aventurière qui aimait tant, elle, dévoiler son corps en public.
A la vérité pour la célébrer il n'y a qu'un public d'exotisme et de prétendus intellectuels, un public de coco et de morphine. Or il faut la juger non en Parisien - dans le mauvais sens du mot, mais en bon Français.
Maquillage Hindou
Mata-Hari aimait à se faire passer pour originaire des Indes néerlandaises, et fille d'un rajah et d'une mère tantôt hindoue et tantôt japonaise.
Elle aurait été enfermée à cinq ans dans un temple bouddhiste où elle aurait appris les danses lascives de Brahma. A peine nubile, à quatorze ans, elle se serait évadée, enlevée par un capitaine de l'armée des Indes.
C'est dans le temple de Burma - on voit qu'on précise - qu'elle aurait appris à charmer et à tromper les hommes. Il est possible que ce soit dans ces pays qu'elle ait acquis l'expérience des mentalités orientales et occidentales, et pétri son cerveau de ce mysticisme, mêlé d'obséquiosité et de subtilité diplomatique, qui la rendait si étrange et si dangereuse. Certainement elle est allée aux Indes.
Revenue en Hollande elle aurait eu deux enfants. En tout cas on a parlé d'une fille, qui avait-dix-huit ans au moment de la guerre et qui résidait à Amsterdam.
Quant à son état civil elle déclarait ne pas en avoir. Dans l'Inde, disait-elle, « on ne donne pas de papiers ». Il fallait se fier à sa mémoire qui avouait, en 1917, trente- neuf ans.
Or voici la vérité. Nous avons fait venir son état civil: nous le donnons d'après la traduction hollandaise:
Margaretha, Gertruida, est née d'un père nommé Adam Zelle et de dame Antje van der Meulen, le 7 août 1876, à Leeuwarden, chef-lieu d'arrondissement de Hollande.
Voilà qui fait tomber le maquillage de la prétendue prêtresse hindoue.
Son histoire véridique est simple: elle se maria toute jeune au capitaine Mac Leod, qui l'emmena aux Indes, où elle resta quelques années et c'est seulement après son divorce qu'elle songea à se créer une spécialité de danseuse plus ou moins bouddhique.
Donc elle est allée aux Indes après son mariage et non pas avant.
Elle voyagea ensuite en Europe et fit les délices des music-halls de Rome, Paris et Berlin, de Berlin surtout où elle vécut au milieu des officiers.
En Allemagne ses amants les plus connus furent le kronprinz, le duc de Brunswick et le président du conseil hollandais, Van der Linden. En France elle eut des « amis » partout.
On a cité un ministre de la guerre, un directeur général des affaires étrangères, des généraux, des magistrats, des avocats et même des officiers de réserve attachés au 2e bureau.
Comme on le verra plus loin, cette Messaline internationale était doublée d'une espionne au service de l'Allemagne bien longtemps avant la guerre.
Ses talents d'artiste ne sont pas contestés. Prêtresse de Terspsichore, c'est possible; mais payée par Krupp, c'est certain.
Elle a commencé par habiter à Neuilly, rue Windsor, un hôtel où elle a donné des fêtes restées fameuses. A ce moment elle était secrètement entretenue par un Allemand qui lui donnait beaucoup d'argent.
Elle habita ensuite 12, boulevard des Capucines, 33, avenue Henri-Martin, 25, avenue Montaigne. On la voyait séjourner souvent au Grand Hôtel et à l'Hôtel Plazza-Athénée.
l'Artiste - Quelques Lettres
Elle dansait, et comme l'a si bien remarque Hepps, dans sa danse il y avait plus de choses encore que Vestris n'en mettait dans un menuet. C'était une vision de brahme du Gange, de divinité dans l'ombre d'un vieux temple, de fleur mystérieuse, de serpent - surtout de serpent - sous des lianes entrelacées.
Un de ses admirateurs l'a dépeinte ainsi:
Elle jaillissait d'entre les tombeaux, et c'était comme l'âme innombrable et silencieuse des nuits qui glissait parmi les sombres sarcophages. Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l'ivresse des parfums. Son regard épanchait la langueur fauve des Orientales authentiques.
Cette description répond bien à la mentalité de Mata-Hari.
Nous avons un grand nombre de ses lettres sous les yeux. Dans l'une d'elles adressée à un compositeur de musique elle trace comme suit le programme d'un de ses sketch:
« Voici ce que je voudrais exactement dire dans ma danse qui doit être comme un poème dont chaque mouvement est un mot et dont tous les mots sont soulignés par la musique. »
Suit une description un peu confuse qui se termine ainsi:
« J'aime l'idée du temple avec la déesse. C'est comme ça que j'ai commencé au musée Guimet où tous mes portraits sont encore exposés.
« On m'a imitée, mais l'idée était de moi et c'est la seule façon de bien encadrer les danses sacrées.
« On peut faire le temple aussi chimérique que l'on veut, car moi je le suis.
« La Fleur sacrée sera la légende de la Déesse qui a le pouvoir de s'incarner dans la fleur qu'on lui brûle en offrande... Le prince entre au temple avec des orchidées, les brûle devant elle, et de la fumée s'extase, se lève et danse. Obscurité: déesse et prince ont disparu.
« Je serai l'orchidée tout en or et diamantée. Je sais comment je ferai. Paul peut me demander quand il aura besoin de moi: je suis fixée. Je désire qu'il me dédie la musique.
« La musique de « l'Eau courante » reste comme ouverture parce que le temple est dans la forêt, près de la cascade... »
Plus loin Mata-Hari veut préciser ses idées. On va voir comment elle y parvient:
« Paul doit traduire dans sa musique les phases suivantes: Pose d'incarnation, apparition de la fleur, croissance, épanouissement, resserrement. Trois évolutions qui doivent répondre aux pouvoirs de Brahma, Vichnou et Çiva: création, fécondité, destruction.
« Mais une destruction créative dans laquelle Çiva égale sinon dépasse Brahma. Par la destruction, vers la création dans l'incarnation, c'est ça que je danse et c'est ça que ma danse doit dire.
« Comme vous savez toutes les vraies danses des temples (pas celles de la rue et des places publiques) sont des thèses de théologie et toutes expliquent en gestes et poses les règles desVèdas, les livres sacrés. »
Dans une autre lettre Mata revient sur son thème favori: la Fleur sacrée, et elle est plus claire que dans ses élucubrations précédentes:
« Pourquoi ne pas faire toute l'histoire dans un temple dans la forêt. Le prince vient implorer la déesse qui est assise sur l'autel comme une statue de bronze. C'est la prêtresse sacrée qui la personnifie et c'est elle qui se lève, s'incarne dans une fleur et dit la prédiction qui au fond veut dire... »
Lisez bien ce passage car il mérite d'être retenu: il contient toute la mentalité de la danseuse:
« Vous mourrez comme tout doit mourir. Vivez des instants belles et glorieuses (sic). Mieux vaut passer sur la terre de courts instants intenses, et disparaître, que de traîner une vieillesse sans beauté ni satisfaction. »
C'est toute la maxime: courte et bonne.
Voici une lettre, d'une autre origine, qui date de janvier 1913, écrite de son hôtel du 11, rue Windsor, à Neuilly, et qui montre la danseuse telle qu'elle était: insouciante et fataliste:
« Cher Monsieur,
« Merci de votre charmante carte et de vos souhaits qui, j'espère, s'accordent avec ce que ma destinée me réserve comme surprise ou comme simple suite naturelle des choses.
« Je crois sincèrement que sur là la longue, le bien semé récolte du bien et le mal ou le doute récoltent leur semblable.
« Il y a bien des moments où on croit à un coup du hasard, mais après on voit qu'on l'a provoqué soi-même.
« Tout cela n'est que pour m'excuser de ne pas vous avoir souhaité la bonne année.
« Je crois tant que cela ne sert à rien.
(Signé) « Lady Mac-Leod. »
Cette lettre que nous devons à l'obligeance de M. Louis Dumur nous révèle le véritable caractère de l'artiste.
A méditer cette phrase énigmatique:
« Prends-moi en protection (sic) contre tant de choses qui me font mal et qui m'enlèvent l'envie de travailler... »
Evidemment la danseuse est toujours préoccupée...
Mata est orgueilleuse. Elle écrit encore: « Je veux bien travailler de nouveau et laisser ma vie facile pour des soucis de toute sorte que la gloire donne forcément, mais je veux avoir l'honneur de ce que je fais. Je ne veux plus que d'autres s'en vont (sic) avec mes idées. »
C'est peut-être cet orgueil qui l'a perdue. En effet l'artiste trouvait que les Français ne l'estimaient pas à sa juste valeur. Elle aurait voulu avoir la réputation de Duncan. Et souvent elle entrait dans de violentes colères quand elle ne se voyait pas suffisamment acclamée et honorée.
Les Allemands au contraire la flattaient et la traitaient de « déesse ». De là son grand amour pour les Boches. Et cette faiblesse explique bien des choses.
Portrait Graphologique
Mata-Hari avait une écriture très grosse, élégante et lisible.
Son français est quelquefois correct, son orthographe ne mérite pas de reproche pour les quelques fautes qu'on relève par-ci par-là, comme le mot « ensemble » qu'elle écrit avec un s, évidemment parce que quand on est ensemble on est plusieurs...
Ses lettres sont signées tantôt Marguerite, Mata-Hari ou même lady Mac-Leod.
Au surplus voici un portrait graphologique très curieux fait par M. Edouard de Rougemont, et que M. Louis Dumur a bien voulu nous communiquer:
« Ce qui frappe dans cette écriture, c'est l'excessive force impulsive des mouvements et leurs contrastes. L'écriture est comme lancée en avant avec brusquerie, les barres de « t » sont épaisses, les finales longues; puis, elle apparaît contenue, les barres de « t » sont en arrière de la hampe, les finales arrêtées net; tandis que, dans certains mots, les lettres grandissent exagérément, dans d'autres elles se rapetissent, au contraire, à mesure que la plume les trace. Les espacements, les jambags de « m, n, u » s'élargissent et se resserrent tour à tour.
« Toutes ces impulsions contradictoires donnent à la vie intérieure quelque chose de tumultueux, de chaotique, et la valeur de l'activité s'en trouve grandement affectée.
« On ne saurait accorder sa confiance à une nature aussi versatile, agitée, trépidante, toujours prête à des déterminations extrêmes.
« Le frein qui agit constamment sur cette force impétueuse, ne parvient pas à la régler. Elle « s'emballe »: c'est un caractère téméraire, qui mesure mal l'obstacle, obscurément confiante en son destin.
« L'exagération est un des traits les plus marqués de cette nature: c'est une tendance dangereuse, car elle fausse le jugement, entraîne l'imprévoyance, excite la nervosité, produit la colère injustifiée, les résolutions hâtives, ne permettant pas d'envisager les conséquences d'un acte précipité.
« Elle ne se trouble de rien, au milieu de ses passions véhémentes et très diverses: elle garde son sang-froid et montre une effrayante résolution faite de courage et d'aveuglement.
« Si nous cherchons à connaître le mobile de ses actes, nous voyons que l'égoïsme, le calcul et l'orgueil sont les trois maîtres principaux qui tirent parti de ces forces impétueuses que nous venons de reconnaître.
« L'écriture s'étale, se hausse, manifeste de plusieurs façons l'impérieux besoin de plaire, de paraître et la confiance absolue en soi-même. De nombreux mouvements « régressifs » surtout à la tête des « c » minuscules, dénotent la tyrannie du « moi » qui exige sa part, avidement, toujours plus grande. Le goût du faste entraîne celui de la dépense sans mesure, provoque le besoin d'acquérir, âpre, inflexible.
« L'orgueil, l'égoïsme, le besoin de jouissance, servis par une énergie téméraire, peuvent amener les pires résolutions: ces trois passions aidées par l'exagération, qui aveugle, livrent l'âme à toutes les tentations.
« Quelles que soient les qualités de l'intelligence, et elles sont réelles, ces forces nocives dominent tout. Et cependant, ce n'est pas une nature vulgaire; bien au contraire! Elle a un goût très fin, original, une perception avertie des harmonies du beau, un esprit remarquablement vif, compréhensif, qui est cultivé et séduisant.
« Sa nature très exaltée, exagérée, l'oblige à bâillonner la vérité, elle réalise le mensonge dans l'impulsion. Elle est continuellement en défiance contre elle-même, faisant succéder, avec la même fougue, l'expression de la vérité la plus imprudente au mensonge le plus monstrueux, manifestant toujours son caractère excessif.
« C'est une nature extrêmement complexe d'une vigueur peu commune et qui peut réserver les plus grandes surprises, par suite de l'intensité de ses passions, de sa nature exagérée qui l'aveugle. »
Ce portrait est si fidèle qu'il donnerait à croire que la graphologie est une science exacte.
Le Mystérieux Marquis
Un peu avant la guerre Mata-Hari réside au grand hôtel et cherche un appartement. Elle croit en avoir trouvé un villa Dupont, ou un rez-de-chaussée avenue Henri- Martin.
« Tous deux, dit-elle, se prêtent pour l'installation moderne à la Martine. »
Elle demande à « un Parisien averti » de venir lui donner des conseils, mais elle se ravise et lui écrit:
« Ce soir arrive le marquis de P. qui restera cinq ou six jours. Je vous écrirai quand nous pourrons dîner ensemble. »
Ce marquis de P. est-il le riche Allenland qui entretenait Mata et qui a disparu quelques semaines avant la guerre?
Sur sa vie parisienne les anecdotes abondent. En voici quelques-unes que nous avons relevées un peu partout:
Marguerite Zelle, qui était Hollandaise, tenait à faire croire qu'elle était Hindoue. Elle disait volontiers, avec un zézaiement qui pouvait passer pour exotique:
- Dans mon enfance, quand je dansais devant les rajahs, au bord du Gange...
Ses adorateurs affirmaient qu'elle ressemblait à une statuette de Tanagra, - ce qui était bien extraordinaire pour une femme qui donnait plutôt l'idée d'une Junon:
- Ça ne m'étonne pas, répondait-elle. La chorégraphie grecque est originaire de l'Inde. Ce sont les bayadères hindoues qui, dans un temps très reculé, imaginèrent d'évoluer sous des voiles diaphanes à travers lesquels s'accusaient les contours du corps. Les statuettes de Tanagra reproduisent justement cette sorte de danse...
Elle racontait tout ce qu'elle voulait. Elle plaisait. Des esthètes susurraient qu'elle évoquait les hymnes du Rig-Véda. Que ne susurrent pas les esthètes!
Quelques jours avant le début de la guerre, elle voulut céder à un de nos musées nationaux des pièces de collection, entre autres un service de vieux Saxe.
Elle tâchait de fasciner par des oeillades prometteuses le fonctionnaire qu'elle était venue voir.
Elle expliquait qu'elle faisait argent de tout ce qu'elle possédait en France. Elle avait vendu son écurie. Et toujours romanesque, elle ajoutait:
- Pourtant, je n'ai point voulu que Vichnou, mon cheval préféré, tombât au pouvoir d'un nouveau maître. Ce matin, je l'ai tué moi-même en lui perçant le cur avec un stylet d'or.
Si elle liquidait, en juillet 1914, les biens qui lui appartenaient en notre pays, était-ce parce qu'elle était ruinée? Ou savait-elle que la guerre était déjà décidée par l'Allemagne?
Elle a fait des passions. Mais a-t-elle aimé? Elle a prétendu que oui... à Vittel, en pleine bataille, en soignant un Russe, le capitaine Marow. Nous en reparlerons. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il y avait dans sa vie du mystère.
Elle a « claqué » des fortunes. Cette belle danseuse était une grande mangeuse. Elle avait coutume de dire: « J'ai en horreur les pingres et la pingrerie. » Et cela lui était prétexte à jeter l'argent par les fenêtres et à inciter ses amants à la ruine.
Un désordre supérieur, et qui n'était pas un effet de l'art, comme celui qu'elle apportait dans sa danse, présidait à toutes les manifestations de son existence.
Sa dernière victime, avant la guerre, fut un financier, apparenté par sa femme à un homme politique, plusieurs fois ministre.
Ce financier lui fut présenté au cours d'une soirée, dans un salon très parisien où elle figurait au programme. A peine l'eut-il vue qu'il fut subjugué. Pour elle, il n'hésita pas, en quelques mois, à mettre à peu près sur la paille femme et enfants; pour elle, ce qui est pire, il fit enfin des faux, qui lui valurent dix ans de réclusion.
Un jour, elle fut remarquée par un nouveau riche, en quête d'une maîtresse susceptible de lui faire honneur.
Les choses allèrent assez loin. Il y eut, dans un grand restaurant du bois, un dîner qui avait tout l'air d'un repas de fiançailles. Ce dîner fut fastueux, mais à la fin l'amphytrion écarta d'un geste digne les boîtes de cigares que le maître d'hôtel disposait sur la table:
- J'en ai de parfaits, déclara-t-il, et qui coûtent moins cher.
Et il sortit de sa poche un étui bourré de Bocks à soixante centimes, qu'il tendit princièrement aux convives.
Mata-Hari eut un geste de dégoût:
- Pouah! dit-elle à son voisin, la caque sent le hareng. Voilà un pingre! Je ne m'entendrai jamais avec cet homme-là!
Ce nouveau riche peut se vanter de l'avoir échappé belle. Déjà à cette époque, Mata-Hari revenait de Hollande. Elle était embochée.
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Enfin, à propos de son divorce avec l'officiel hollandais, on prétend que la cause de la rupture entre les deux époux serait celle-ci: Un soir, dans une crise d'érotisme aiguë, le major aurait, de deux coups de dents féroces, arraché le bout des seins de la danseuse.
Et ce serait la raison pour laquelle Mata-Hari, dansant toujours toute nue, cachait cependant ses seins sous deux petites cuirasses rondes.
Le peintre Paul Frantz Namur, qui a dessiné Mata-Hari dans son atelier de la rue Spontini, a fait d'elle, au moral, cet autre portrait:
« Qui oserait se flatter de l'avoir devinée? j'ai fait d'elle deux portraits, un où on la voit en toilette de ville - je ne sais pas ce qu'il est devenu - l'autre où la danseuse a posé avec un diadème indien et un collier fait d'émeraudes et de topazes. Elle est venue souvent, en effet... Ce qui frappait, ce qui étonnait chez cette femme choyée par la fortune, à qui le destin avait tout donné: grâce, talent, célébrité, ce qui étonnait, c'était une intime et lourde tristesse. Volontiers, elle demeurait prostrée dans un fauteuil et y rêvait, pendant une heure, à des choses secrètes. Je ne puis pas dire que j'ai vu sourire Mata-Hari...
« Elle était superstitieuse comme une Hindoue. Un jour qu'elle se déshabillait, un bracelet de jade coula de son poignet:
« - Oh! cria-t-elle en pâlissant, cela me portera malheur... Vous verrez, cela me présage un malheur... Gardez-le, cet anneau, je ne veux plus le voir... »
Un autre, un journaliste, fait de Mata un portrait plus as réaliste: « Une fois, dit-il, j'eus l'occasion de causer avec Mata-Hari. Elle était, ce soir-là, fêtée par des diplomates et j'ai gardé, de ce moment, le curieux souvenir qu'elle avait, en cinq ou six minutes, altéré la vérité... »
Charmante personne! Mais tout cela ce sont des histoires. Voici des faits.
II : Mata-Hari Devant le Conseil de Guerre
Le 14 octobre 1917, vers six heures du soir, je reçus au quartier général des armées de Paris, dont j'étais le commandant, l'ordre que voici:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
GOUVERNEMENT MILITAIRE DE PARIS
Paris, le 14 octobre 1917.
3 CONSEIL DE GUERRE
Le Commissaire du Gouvernement près le 3e Conseil de guerre de Paris,
A Monsieur le commandant Emile Massard,
Gouvernement Militaire de Paris, Hôtel des Invalides.
J'ai l'honneur de vous confirmer ma communication téléphonique de ce jour:
L'exécution de la condamnée Zelle, dite « Mata-Hari », aura lieu demain matin, 15 octobre 1917, au Polygone de Vincennes, à 6 heures 15.
Une voiture sera rendue chez M. le capitaine Bouchardon, boulevard Pereire, à 4 heures.
Une seconde, chez M. le capitaine Thibaut, place de Vaugirard, à 4 heures 30.
La voiture de la condamnée, à la prison de Saint-Lazare, à 5 heures.
Il y aura lieu également de prendre M. l'avocat-général Wattinne, à 4 heures 30, rue Ampère.
Capitaine Bouchardon.
Recevoir l'ordre de faire exécuter un homme, ou une femme, cause toujours une impression désagréable.
L'ordre concernant Mata-Hari ne m'émut pas outre mesure. En effet j'avais assisté aux deux audiences secrètes du tribunal militaire et je savais pourquoi et comment la célèbre danseuse avait été condamnée.
Le troisième conseil de guerre était présidé par le distingué colonel Semprou, l'ancien chef de la garde républicaine, et siégeait dans la salle de la cour d'assises. Le huis clos était absolu. Personne absolument n'avait pu pénétrer dans la salle et j'étais le seul officier autorisé à assister aux débats.
Les sentinelles ne laissaient pas approcher des portes à moins de dix mètres, et aucun bruit du dehors, aucune influence non plus, ne venait troubler le calme et la majesté de cette justice militaire, si redoutable en apparence, mais si froide et impartiale au fond.
Avant de commencer, prévenons le lecteur que, si nous allons donner des détails - les plus exacts - sur la pièce, comédie et drame, dans laquelle Mata-Hari a joué en grande vedette, il nous sera impossible de tout dire, parce qu'il y a encore des choses qui n'appartiennent pas au public, et qu'il n'y a pas lieu de révéler les noms de certains Français - de bons Français - qui ont été mêlés à la vie de la danseuse.
Comme je l'ai dit en tête de ce livre, la vérité n'en sera pas moins dévoilée, et présentée toute nue - comme la danseuse aimait elle-même à se montrer.
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Le Jour de la Declaration de Guerre
Mata-Hari s'appelait de son vrai nom Marguerite-Gertrude Zelle, alias lady Mac- Leod. Elle était la femme divorcée d'un officier hollandais, le capitaine Mac-Leod.
Hollandaise d'origine, elle était surtout cosmopolite de goût. Mata n'a pas seulement dansé dans toutes les capitales, elle a fréquenté - de très près - tous les états- majors et elle a suivi avec les chefs d'armée les grandes manuvres en France, en Silésie et en Italie.
Dans le civil, nous l'avons dit, elle était au mieux avec les personnages les plus haut placés à Paris, à Berlin et à Rome.
Le jour de la déclaration de guerre, Mata était à Berlin. Elle avait déjeuné avec le préfet de police dans un restaurant à la mode. Mais la foule, ce jour-là, hurlante, déchaînée, avait entouré l'établissement. Il était difficile d'en sortir. Le préfet prit la danseuse dans sa voiture officielle et parcourut avec elle les principales artères de la capitale prussienne.
Ce fait est reconnu par l'espionne.
- Comment étiez-vous dans la voiture du préfet de police à Berlin le jour de la déclaration de guerre? lui demanda le président du Conseil de guerre.
- J'avais connu le préfet au music-hall où je jouais. En Allemagne, la police a le droit de censure sur les costumes de théâtre. On me trouvait trop nue. Le préfet était venu m'examiner. C'est ainsi que nous fîmes connaissance.
- Bien. Vous êtes ensuite entrée au service du chef de l'espionnage allemand, qui vous a chargé d'une mission à Paris, vous a remis trente mille marks et vous a immatriculée H-21.
- C'est vrai, répond la danseuse. J'ai reçu un nom de baptême pour correspondre avec mon ami, et trente mille marks. Mais ces trente mille marks étaient non pas un salaire d'espionne, mais le prix de mes faveurs, car j'étais la maîtresse du chef du service de l'espionnage.
- Nous le savons. Mais le chef de l'espionnage était bien généreux.
- Trente mille, c'était mon prix courant. Mes amants ne me donnaient jamais moins.
- De Berlin, vous êtes venue à Paris, en passant par la Belgique, la Hollande et l'Angleterre. Nous étions en pleine guerre. Qu'êtes-vous venue faire chez nous?
- Je voulais déménager mes meubles de l'hôtel de Neuilly.
- Soit, mais après vous êtes allée au front où vous y êtes restée sept mois, sous prétexte que vous étiez attachée à une ambulance de Vittel.
- C'est vrai. Je voulais, en restant à Vittel, où je n'étais pas infirmière, me dévouer à un pauvre capitaine russe, le capitaine Marow, qui était devenu aveugle. Je voulais racheter ma vie de débauche en me consacrant au soulagement de l'infirmité d'un officier malheureux que j'aimais. C'est même le seul homme que j'aie jamais aimé. Le fait paraît exact. Le capitaine Marow, de l'armée russe, était un mutilé pour qui Mata semble avoir éprouvé une réelle affection. Elle le soignait tendrement... et lui donnait de l'argent. Cet officier, au dire du comte Ignatief qui l'a connu, serait actuellement dans un couvent et aurait été blessé au début de la guerre.
Je vois toujours Mata-Hari, droite dans le box des accusés. Très grande, svelte, le visage un peu en lame de couteau, elle avait, par moments, un air rêche et désagréable, malgré ses beaux yeux pervenche et ses traits réguliers.
Dans sa robe bleue, décolletée en pointe très bas, avec son chapeau tricorne coquettement militaire, elle ne manquait pas d'élégance, mais elle était totalement dépourvue de grâce, ce qui paraîtra surprenant pour une danseuse. Elle était tellement allemande de forme et de cur...
Ce qui frappait chez elle, c'était son air résolu et la forte intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant.
Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l'accusation et elle avait réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse. Traitée de Messaline, elle ne se cabrait pas; elle contestait seulement l'évidence: courtisane, oui, espionne, non.
Mata avait une psychologie très originale. L'homme, pour elle, c'était l'officier de tout grade et de toute nationalité.
- Tout ce qui n'est pas officier, proclamait-elle, ne m'intéresse pas. L'officier est un être à part, une sorte d'artiste, vivant au grand air dans l'éclat des armes sous un uniforme toujours séduisant. Oui, j'ai eu de nombreux amants, mais c'étaient de beaux soldats, braves, toujours prêts à se battre et, en attendant, toujours aimables et galants. Pour moi, l'officier forme une race à part. Je n'ai jamais aimé que l'officier et je ne me suis jamais occupée de savoir s'il était allemand, italien ou français.
Cette étrange mentalité, affichée avec cynisme par la danseuse, était, peut-être, croyait-elle, de nature à flatter les membres du Conseil de guerre. Elle ne provoqua qu'un sentiment de dégoût.
- Revenons à votre existence mouvementée, lui dit sèchement le colonel. A Vittel, vous avez appris beaucoup de choses et vous n'avez cessé de correspondre avec Amsterdam. Votre attitude éveille les soupçons, vous vous sentez surveillée, vous prenez peur et vous revenez précipitamment à Paris.
Le colonel président poursuit:
- Vous fréquentiez des officiers, des aviateurs. Vous étiez très intime avec certains d'entre eux et ces braves vous considéraient comme une honnête femme. C'est sur l'oreiller que vous avez surpris des indications sur l'endroit où nous allions déposer, au delà des lignes ennemies, les agents chargés de nous renseigner. Vous avez donné des indications précises sur ce point aux Allemands et fait fusiller ainsi un grand nombre de soldats. - Il est vrai que, du front, je correspondais avec mon amant qui était non plus à Berlin, mais à Amsterdam. Ce n'est pas ma faute s'il était chef du service d'espionnage, mais je ne lui communiquais rien.
Cette réponse, dont on jugera la valeur, donne une idée du système de défense employée par l'espionne.
Grave Constatation
Le Président du Conseil de Guerre lui pose ensuite cette question beaucoup plus grave que les autres.
- Quand vous étiez au front vous avez eu connaissance des préparatifs qui se faisaient pour l'offensive de 1916?
- Je savais par des amis, officiers, qu'on préparait quelque chose, c'est certain. Mais même si je l'avais voulu je n'aurais pas pu informer les Allemands, et je ne les ai pas prévenus parce que je ne le pouvais pas.
- Cependant vous correspondiez toujours avec Amsterdam par l'intermédiaire d'une légation où on recevait vos lettres, croyant que vous écriviez à votre fille.
- J'écrivais, je l'avoue. Mais je n'envoyais pas de renseignements.
- Nous avons la preuve du contraire. Nous savions tout au moins à qui vous écriviez.
A cette affirmation la danseuse pâlit. Elle devina qu'on avait du « regarder » dans la boîte aux lettres de la légation, et elle n'insista pas.
La preuve que Mata-Hari avait renseigné l'ennemi sur les préparatifs de l'offensive, la preuve de la trahison était établie par sa correspondance.
Les juges l'ont déclaré dans leur jugement.
- Certainement, une femme de théâtre comme moi ne pouvait manquer d'attirer l'attention. C'est tout naturel, j'ai été suivie...
- A Paris vous vous voyez de plus en plus épiée. On vous serre de près. Vous allez être arrêtée. C'est alors que, affolée, vous allez trouver le chef des renseignements et que vous lui proposez de vous mettre à son service. C'est le moyen auquel ont recours tous les espions qui vont être pris.
- J'avais de belles relations et je n'avais plus beaucoup d'argent. Rien d'extraordinaire à ce que je me sois offerte pour être utile à la France.
- Oui, parce que les Allemands ne pouvaient plus vous envoyer de fonds... à ce moment-là. Mais ils n'ont pas tardé à vous faire parvenir dix mille marks par la légation de...
- C'était de l'argent de mon ami.
- De votre ami, le chef de l'espionnage. Enfin vous voici espionne au compte de la France. Que faites-vous?
- Je donne des renseignements au chef du 2e bureau sur les points de la côte du Maroc où les sous-marins allemands vont débarquer des armes, renseignements très utiles et très importants...
- Ah! Et d'où teniez-vous ces renseignements? S'ils étaient exacts, c'est que vous étiez en relations directes avec l'ennemi. S'ils étaient faux, c'est que vous nous trompiez.
Cette fois, le colonel président a porté un coup droit à l'accusée qui balbutie, chancelle un instant, puis se reprend et, rouge de colère, s'écrie:
- Après tout, j'ai fait ce que je pouvais pour la France. Mes renseignements étaient bons. Je ne suis pas Française, moi, et je ne vous dois rien... Vous cherchez à m'embrouiller... je ne suis qu'une pauvre femme, et, pour des officiers, vous n'êtes pas galants...
Alors, le commissaire du gouvernement Mornay, d'une voix chaude, d'un geste noble, en s'inclinant presque vers Mata.:
- Nous défendons notre pays, madame, excusez-nous!
La danseuse, surprise, reste interloquée, puis cherche à dissimuler son inquiétude en prenant une attitude arrogante:
- Je ne suis ni Française ni Allemande, dit-elle. J'appartiens à un pays neutre. On me persecute et on est injuste envers moi. On n'est pas galant, je le répète.
Quelques minutes plus tard elle dira au terrible lieutenant Mornay:
- Comme il est méchant cet homme!
Mais l'accusée n'en a pas fini avec l'accusation. Nous avons vu qu'elle s'était présentée au 2e bureau. Celui-ci, qui la soupçonnait depuis longtemps (elle lui avait été signalée la première fois par le service anglais) avait feint d'accepter ses services.
- Que pouvez-vous faire pour nous, lui demanda le capitaine L...?
Mata, qui songeait surtout à quitter la France tout en accomplissant un exploit qui lui aurait valu l'admiration de ses amis, les officiers boches, Mata eut cette idée de génie:
- Je pourrais vous être utile en Belgique, dit-elle. Je vais m'y rendre; donnez-moi les noms et adresses de vos agents secrets dans ce pays, je leur porterai vos instructions...
- Bonne idée, fit le colonel G. On va vous donner ces noms.
On dressa une liste de faux noms qu'on lui remit comme un secret précieux. Parmi ces noms un seul était exact: c'était celui d'un espion double très suspect.
Trois semaines après... l'espion double était fusillé à Bruxelles par les Prussiens.
C'était une nouvelle preuve de sa culpabilité. Aussi Mata-Hari avait-elle hâte de quitter la France.
Elle voulait absolument se rendre en Belgique, pour, disait-elle, nous envoyer des renseignements, en réalité parce qu'elle était sérieusement inquiète.
On décida de la laisser partir.
Notre bureau de renseignements l'expédia en Angleterre, d'où, soi-disant, elle prendrait le bateau pour Amsterdam. Mais las Anglais, prévenus, l'arrêtèrent et la refoulèrent sur... l'Espagne.
Nos officiers en agissant ainsi avaient fait preuve de beaucoup de prudence et de mansuétude.
Malgré les incidents de Vittel, et les fragments de papier trouvés chez elle, malgré les lettres mises dans la boîte de la Légation et lues par nos agents, le service n'avait pas encore la preuve matérielle décisive, de sa culpabilité et le 2e bureau s'en était débarrassé en l'envoyant se faire pendre ailleurs.
Peut-être aussi ses nombreuses relations à Paris avaient-elles empêché son arrestation immédiate...
Enfin, elle avait quitté la France.
Ce fut le commencement de ses déboires.
La Preuve Décisive
Voici Mata en Espagne. Elle voulait aller à Amsterdam et elle se trouvait à Madrid, presque sans argent! Comme une dame fortunée et de qualité, elle descendit au Grand Hôtel, où elle savait rencontrer l'attaché militaire français et l'attaché naval allemand.
Ici une parenthèse. Pendant la guerre, l'Espagne - et la Suisse - furent le centre de l'espionnage allemand. A Barcelone se trouvait le dépôt de recrutement des espions, à Madrid le bureau des renseignements.
C'est à Barcelone que le capitaine Estève, de l'armée coloniale française, vint se faire embaucher. On lui donna 300 francs (son retour en France payé). Pas un sou de plus! Les Boches, en effet, n'étaient pas généreux avec leurs espions; une fois admis, le malheureux devait marcher au doigt, et presque à l'il - sinon il était dénoncé à son pays. Beaucoup de traîtres, qui ne pouvaient plus être utiles aux Allemands, nous ont été livrés par eux... pour ne pas avoir à les payer. Ils leur réglaient leur compte avec des balles françaises.
Au Grand Hôtel de Madrid, Mata s'abouche immédiatement avec l'attaché naval allemand, le lieutenant von Kroon et H. 21 se fait reconnaître. On la voit ensuite rôder autour de l'attaché militaire français; elle s'installe à une table voisine de la sienne, cherche tous les prétextes pour lier conversation. Mais l'officier français, prévenu, reste impassible, ne répond à aucune de ses avances, et la danseuse en est pour ses frais d'oeillades et d'amabilités.
Mata n'a plus rien à faire à Madrid. Les Allemands ont hâte de la renvoyer en France. C'est ici que se place un incident capital. Von Kroon - à moins que ce soit von Kalle - l'officier allemand, avait payé les faveurs de Mata avec quelques bijoux. Mais Mata les rendit: elle préférait des espèces sonnantes, car, ayant dansé tout l'été, elle était fort démunie quand la bise fut venue. L'officier ne voulait pas ou ne pouvait pas prendre les sommes nécessaires sur sa cassette particulière. Il fut convenu que Mata rentrerait à Paris et que là elle recevrait les 15.000 pesetas dont elle avait un urgent besoin. C'est ce qui la perdit.
L'agent allemand télégraphia à Amsterdam en demandant de l'argent pour H. 21.
La Tour Eiffel enregistra le télégramme. Nous sûmes vite - je ne puis dire comment, mais nous acquîmes la certitude - qu'il s'agissait de Mata.
Celle-ci se présenta à la légation de X..., toucha la somme annoncée et... son arrestation fut aussitôt décidée.
l'Arrestation
Ce n'est pas sans une certaine hésitation (?) que cette mesure fut prise.
Quand le commissaire de police Triolet se présenta à l'hôtel où elle logeait pour procéder à son arrestation, Mata-Hari était couchée et entièrement nue. Sans se couvrir, et avec une impudeur plus que choquante, elle procéda à sa toilette devant les inspecteurs, en demandant:
- C'est sans doute pour l'affaire de Belgique que vous venez me chercher?
L'espionne avait, on le sait, demandé à être envoyée en Belgique pour surveiller nos agents!
- Oui! Oui! fit le commissaire.
Celui-ci, dans la crainte d'un mouvement de colère de la danseuse, n'avait osé l'avertir qu'il la mettait en état d'arrestation, ni lui montrer le mandat dont il est porteur.
Ce n'est qu'en arrivant au 2e bureau que le commissaire lui remit le mandat. Mata le prit, sans le lire, et dit en entrant:
- Auquel de ces messieurs dois-je remettre ce papier?
- D'abord, répliqua brutalement le capitaine L..., dites-nous depuis quand, H. 21, vous êtes au service de l'Allemagne?
- Je ne comprends pas, fit Mata en pâlissant.
- H. 21, dites-nous depuis combien de temps vous êtes au service de l'Allemagne?
Il s'ensuivit une explication fort vive, à la suite de laquelle Mata Hari alla coucher à Saint-Lazare.
Reprenons maintenant l'interrogatoire.
Confondue!
Le colonel donna connaissance du fameux radio de Madrid.
- Vous ne pouvez nier, lui dit le colonel président, que vous êtes allée chercher à la légation de... la somme que le lieutenant von Kroon vous avait promise à Madrid?
Et Mata, imperturbable, de recourir à son système de défense favori et de répondre avec aplomb:
- C'est parfaitement exact le lieutenant von Kroon ne voulant pas payer mes caresses avec son argent, avait trouvé plus commode de les faire payer avec l'argent de son gouvernement!...
- Le Conseil de guerre prendra cette explication pour ce qu'elle vaut, observa le colonel. Vous reconnaissez que l'argent venait du chef de l'espionnage allemand à Amsterdam?
- Parfaitement. L'argent venait de mon ami de Hollande qui payait sans le savoir les dettes de mon ami d'Espagne.
On ne put tirer autre chose de l'accusée. Elle avait reçu « le coup du télégramme » comme un coup de massue sur la tête. Elle chancelait, blême, les yeux hagards, la bouche crispée d'où les phrases sortaient en mots hachés:
- Je... je., vous dis que... que c'était pour... pour... payer mes nuits d'amour. C'est... c'est mon prix. Croyez-moi... soyez galants, messieurs les officiers français...
- Tout cela ne prouve rien! voulut dire l'avocat, Mr X..., qui, empressé, très empressé auprès de sa cliente, lui offrait un flacon de sels et lui tendaient une bonbonnière.
- Je n'ai pas besoin de tout cela, lui dit Mata en le repoussant durement. Je ne suis pas une petite femme. Je serai forte!
Et la danseuse, tournée vers le conseil, lançait des regards de défi!
Cette fois, elle était bien touchée, et visiblement elle se sentait perdue.
L'audience fut suspendue sur ce coup de théâtre. On ne peut dire que l'impression fut profonde puisqu'il n'y avait pas d'auditoire. La grande salle des appels correctionnels était déserte et nue. Les factionnaires dans les couloirs étaient toujours farouches. Il y avait partout, sur les bancs poussiéreux et vides, dans l'atmosphère grisâtre d'une après-midi sans soleil, comme une ombre de désolation et de tristesse. On pensait à ces pauvres poilus qui là-bas se battaient face à face avec l'ennemi, et qu'une misérable femme, tout enguirlandée de fourrures et de fleurs, faisait poignarder dans le dos.
Le Défenseur
Pendant la suspension, le défenseur s'approcha de moi. Comme on dit dans la Tour de Nesles, c'était une noble tête de vieillard. Il portait la médaille de 1870 sur la poitrine, et se montrait fort érudit en droit international. Il avait confiance... Toujours il avait eu confiance! Même avant d'avoir ouvert son dossier il affirmait l'innocence de Mata. C'est à ce point que, à la justice militaire, on savait que c'était lui qui avait prié le bâtonnier de le désigner comme défenseur d'office.
Avocat de grand talent, il avait voulu défendre cette femme, qu'il admirait depuis longtemps, parce qu'il avait sans doute l'intime et absolue conviction qu'elle n'était pas coupable. Sa candeur était touchante, son dévouement émouvant, et digne d'une meilleure cause.
- Qu'en pensez-vous, commandant? me dit-il avec un sourire plein d'espoir.
- Je pense que c'est une grande coquine, et qu'elle est fichue!
Je regrettai aussitôt ma franchise, car je sentis que je lui avais fait de la peine.
- Attendez au moins les témoins à décharge! Attendez surtout ma plaidoirie!
Avec sa plaidoirie, qui fut très chaude, nous eûmes de l'émotion certes, mais avec les témoignages nous avions eu trop de surprises... ils nous avaient montré combien cette femme était coupable et dangereuse.
Elle avait su, en effet, nouer des relations - purement sentimentales il est vrai - mais relations tout de même, avec un puissant fonctionnaire des Affaires étrangères et même avec un ministre de la Guerre.
Les noms de ces personnalités importent peu parce que les incidents auxquels elles ont été mêlées n'ont aucune importance au point de vue militaire. Ils n'ont d'intérêt que pour établir l'audace de la grande espionne.
Déposition Sensationnelle
L'audition des témoins à décharge va commencer. Mata semble plus calme. Elle se met du rouge sur les lèvres et a le sourire.
Son avocat lui a remis un bouquet discret, et elle croque des bonbons, tout en jetant, à la dérobée, des regards sur les juges officiers.
- Introduisez M. X..., dit le colonel.
Un personnage d'allures extrêmement distinguées - mais aussi très gênées - se présente à la barre.
La danseuse s'est levée; elle affecte de ne pas regarder le témoin, sans doute pour ne pas augmenter son embarras qui est visible.
- Veuillez décliner vos nom, prénoms, qualité, dit le colonel.
Le témoin obéit. Qu'il nous suffise de dire qu'il occupait au Ministère des Affaires étrangères une des plus hautes fonctions, presque la plus haute.
- Pourquoi avez-vous fait citer le témoin? demande le président.
Sans bouger et sans regarder, Mata répond d'un ton calme, avec douceur, presque à voix basse:
- Monsieur occupe une des plus hautes fonctions qui existent en France. Il est au courant de toutes les intentions du gouvernement, de tous les projets militaires. A mon retour de Madrid, je l'ai rencontré. Il avait été mon premier ami après mon divorce, il était tout naturel que je le retrouvasse avec plaisir. Nous avons passé trois soirées ensemble. Je lui pose aujourd'hui la question suivante: « A un moment quelconque, lui ai-je demandé des renseignements? Ai-je profité de notre intimité pour lui arracher un secret? »
- Madame ne m'a posé aucune question, répond le témoin.
- Vous voyez bien que ce n'est pas une espionne! s'écrie le défenseur. Si elle avait voulu recueillir des renseignements précieux, elle n'avait qu'à tendre la main.
- Alors de quoi avez-vous causé pendant ces trois soirées? interroge le président toujours curieux. En pleine guerre vous n'avez pas parlé de ce qui nous préoccupe tous: la guerre?
- Nous avons parlé d'art, répond le témoin, d'art indien.
- Admettons, fait remarquer le commissaire du gouvernement. Admettons. Mais reconnaissez que le fait d'approcher une personnalité aussi haut placée que vous donnait à l'accusée un singulier crédit auprès des Boches. C'est sans doute à cette haute relation qu'elle a dû les suppléments de solde qu'elle a obtenus à diverses reprises par le canal de la légation de...
Le témoin se retire avec un soupir de soulagement. Ouf! on n'a pas trop insisté.
Mata s'est-elle servi, pour correspondre avec le chef de l'espionnage, de papier à lettre portant l'en-tête « Ministère des Affaires étrangères - Cabinet du Ministre »? On ne saurait l'affirmer. Mais certains débris de papier trouvés permettent d'admettre cette hypothèse.
La comparution de ce personnage - considérable répétons-le - ne produisit aucune impression favorable; il ne provoqua qu'un sentiment de gêne pour tout le monde.
Un Ministre
Mais voici un incident plus caractéristique.
On avait trouvé chez Mata beaucoup de lettres d'officiers, d'aviateurs, et de notabilités parisiennes. L'une de ces lettres émanait d'un ministre de la Guerre... Nous n'en dirons pas plus pour ne pas le désigner et, en cela, faire comme Mata- Hari.
La lettre qui figurait au dossier parlait des événements du jour et de choses très intimes.
Le président, debout, en avait commencé la lecture...
Mata se leva tout à coup et dit:
- Ne lisez pas cette lettre, monsieur le colonel.
- Je suis forcé de la lire.
- Alors ne faites pas connaître la signature.
- Et pour cela?
- Parce que, répliqua Mata, parce que le signataire est marié, et que je ne veux pas être la cause d'un drame dans une honnête famille. Ne dites pas le nom, je vous en prie.
Le colonel s'arrêta, hésitant.
Un officier, membre du Conseil, se leva:
- Je demande, dit-il, qu'on lise toute la lettre avec la signature.
Ce qui fut fait. C'est ainsi que nous apprîmes le nom de ce gros personnage. Ce nom produisit une profonde stupéfaction, et - pour être exact -- de nombreux sourires.
- Vous n'êtes pas discret, ne put s'empêcher de crier la danseuse en faisant la moue.
La discrétion est, en effet, une qualité professionnelle des filles galantes. Il ne faut à aucun prix compromettre l'ami d'un jour, - ou d'une nuit, - jamais s'occuper de l'identité du client, jamais trahir l'incognito du passant, surtout quand ce passant passe souvent... la revue des armées françaises.
- Bien entendu, vous n'avez jamais parlé de politique ni de guerre, avec le ministre? demanda le colonel.
- Jamais! s'écria Mata d'une voix forte.
Et elle se rassit aussitôt de l'air satisfait d'une petite femme ravie de faire connaître ses relations avec un ministre. Elle regarda attentivement les juges pour voir l'effet produit et, prenant une attitude dégagée, se pencha sur son avocat.
Ces relations avec les puissants du jour n'avaient probablement d'autre importance que d'asseoir la situation de Mata en face de nos ennemis. Pour les Allemands, une espionne qui pouvait entrer dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, ou dans celui du ministre de la Guerre, n'avait pas de prix.
Or, Mata était surtout avide d'argent. On estime que le chef de l'espionnage lui a fait parvenir plus de 60.000 marks, soit 75.000 francs. C'était beaucoup pour eux. Avec leurs agents ordinaires ils dépassaient rarement le billet de mille. Aussi combien de misérables, qui voulaient se vendre et qui se sont vendus, ont été déçus en recevant leurs maigres deniers - les trente de Judas. A cette audience, pourtant tenue dans le huit clos le plus absolu, on ne fit pas connaître - et d'ailleurs on ne fit jamais savoir:
Comment on avait surpris le secret des relations de Mata et de ses correspondances avec Amsterdam:
Comment on avait appris son nom de baptême d'espionne, les lettres et les chiffres qui servaient à la faire reconnaître des agents allemands;
Comment on avait déchiffré les télégrammes par fil ou sans fil à elle adressés ou pour elle adressés à une légation;
Comment, enfin, on avait été mis sur sa piste et quelle légation plus ou moins neutre lui servait de boîte à lettres.
Ce sont là les petits mystères du contre-espionnage. Il suffirait de consulter le dossier de Mata pour les connaître. Mais nous ne nous croyons pas autorisé à les dévoiler.
D'ailleurs les suppositions les plus simples sont permises et le lecteur peut deviner.
L'important est que la justice militaire ait découvert des faits précis et les ait mis sous les yeux de l'accusée qui ne les a pas niés, qui s'est efforcée de les expliquer: ses lettres aux Boches, c'était des lettres d'amour; l'argent reçu des espions officiels, c'était de l'argent de ses amants.
Avec ce système de défense on n'est jamais pris en flagrant délit de mensonge ou de contradiction. On avoue tout et on explique tout. Seulement pour tenir le coup il faut avoir une rare audace et une belle intelligence. Mata avait les deux, et c'est pour cela qu'elle fut la plus dangereuse des espionnes.
« Je ne Suis Pas Française »
La plaidoirie du défenseur avait été chaleureuse, mais peu convaincante. Cependant, Mata était confiante; elle ne croyait pas à sa condamnation.
A la fin des débats, elle se composa un visage, comme au théâtre, et prit une attitude. Elle était transfigurée.
Redevenue la sirène au charme étrange, elle déploya pour l'avant-dernier acte toute la coquetterie dont elle était capable. Elle cessa d'être l'accusée qui s'inquiète et discute pour sauver sa tête. Elle redevint femme et artiste, souriant aux juges. Pour un peu, elle se serait dévêtue et leur aurait offert un échantillon de ses talents chorégraphiques. Elle avait réussi auprès des grands, pourquoi échouerait-elle auprès des petits?
- Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le colonel.
- Rien. Mon défenseur a dit la vérité. Je ne suis pas Française. J'avais le droit d'avoir des amis dans d'autres pays, même en guerre avec la France. Je suis restée neutre. Je compte sur le bon cur des officiers français.
Son avocat lui prit les mains avec effusion... Tout était fini.
Quand dix minutes après les juges sortirent de la salle des délibérations, j'entendis le commandant C... dire avec émotion.
- C'est affreux d'envoyer à la mort une créature si séduisante et d'une telle intelligence... Mais elle a causé de tels désastres que je l'aurais condamnée douze fois si j'avais pu!...
Lecture de la sentence fut donnée à la condamnée hors la présence du Conseil, devant la garde assemblée. Mata, prévenue par son avocat qui pleurait, arriva impassible, droite, raide, blême.
- Jugement! dit le greffier. Au nom du peuple français...
- Présentez armes! commanda l'adjudant de service.
Mata se mordit les lèvres, haussa les épaules et sourit. Elle paraissait seulement un peu contrariée de ne pouvoir sortir, et retourner à ses schekt, à ses pompes et à ses oeuvres.
Maitresse du Président Hollandais
Si Mata semblait rassurée, c'est qu'elle avait de puissants protecteurs, non pas seulement en France, mais à l'étranger, en Hollande notamment.
Le général Boucabeille, ancien attaché militaire à La Haye, a réuni de nombreux documents sur le compte de la danseuse.
Mata, avant d'être la maîtresse d'un ministre de la Guerre français, avait eu pour amant le kronprinz qui l'avait emmenée aux manoeuvres de Silésie. Puis le duc de Brunswick l'avait couverte de marks. En passant par la Hollande, elle avait pris pour amant le président du Conseil des ministres Van der Linden - tout simplement.
C'est ce dernier qui tenta une démarche pressante auprès du gouvernement français pour obtenir sa grâce. Il faut rappeler que la reine Wilhelmine, malgré les instances du prince consort, refusa de s'associer à cette démarche. C'est le même ministre qui, après la condamnation de Mata, suscita des manifestations contre les Français qu'il faisait traiter de « sauvages » et de « barbares ». Le gouvernement de ce même Van der Linden avait laissé organiser sous ses yeux un vaste système d'espionnage.
Le consul allemand était à la tête de ce service. A La Haye, il donnait dès passeports. A Scheveningen - la station balnéaire - il recevait les renseignements.
A Saint-Lazare
Nous voici à Saint-Lazare.
Là condamnée est installée dans la cellule 12, celle où ont été enfermées Mme Steinheil, Mme Caillaux, etc. C'est une pièce assez vaste, à deux fenêtres et à trois lits - deux de ceux-ci servent aux -« moutonnes » ou aux auxiliaires chargées d'observer la condamnée.
La surveillance officielle est exercée par des soeurs. Malgré toutes les tentatives de laïcisation, on n'a jamais pu remplacer les soeurs à Saint-Lazare. Elles seules ont de l'autorité sur les filles plus ou moins soumises - plutôt moins - qui peuplent cet établissement. Les détenues sont généralement d'un caractère peu commode et d'une mentalité effroyable: elles n'écoutent ni Dieu ni diable, mais elles écoutent les soeurs, qui leur imposent un profond respect et qui obtiennent d'elles une obéissance absolue. Les plus féroces laïcisateurs ont été obligés de les garder.
Mata-Hari était d'origine juive; elle s'était convertie au protestantisme. Aussi avait- elle, dans les premiers temps, refusé de recevoir les soeurs, et, quand celles-ci pénétraient dans sa cellule, les accueillait-elle avec une véritable hostilité.
La sur Marie, - une mignonne petite sur, énergique, curieuse, parlant argot à ses détenues quand il le fallait, - la petite sur Marie était très contrariée de l'attitude de Mata qui avait refusé toutes ses douceurs, et qui parfois se montrait impertinente.
Aussi, un jour que je venais prendre des nouvelles de Mata-Hari, la sur m'avait dit:
- Mon commandant, la Mata-Hari est foncièrement méchante. Quand vous viendrez la chercher pour la conduire à Vincennes réservez-moi une place dans votre voiture. Elle ne veut pas me voir. Je voudrais savoir comment elle se tiendra devant nos soldats.
Mais quelques jours avant l'exécution, la condamnée s'était repentie de sa brutalité et s'était excusée auprès de la sur de charité, qui, aussitôt, lui avait apporté ses consolations - et qui les lui apporta jusqu'au poteau.
La Veille du Dernier Jour
Mata ne recevait d'autre visite que celle de son avocat; toujours empressé, il lui apportait des fleurs et des friandises. Il la consolait de son mieux et s'efforçait de lui donner confiance.
Le jour où l'avocat ne venait pas, Mata avait le cafard. Alors la petite sur Marie la réconfortait à son tour. La veille de l'exécution - était-ce un pressentiment? - Mata paraissait très abattue.
- Il faut vous secouer! Dansez donc un peu! lui dit petite sur Marie. Vous allez oublier votre art. Et puis, il convient que nous connaissions votre talent...
Et Mata-Hari dansa, puis se remit à espérer et à sourire. Evidemment elle n'était pas faite pour la prison - ni pour le célibat. Elle était débordante de vitalité. Elle avait fait venir le directeur de la prison et lui avait dit:
- Je dois prendre un bain tous les jours. Mon métier et mon tempérament l'exigent
Et on lui donna son bain - et son pain - quotidien.
III : Mata-Hari au Poteau
Le 14 octobre 1917, vers 3 heures, un coup de téléphone m'avisa que Marguerite- Gertrude Zelle née le 7 août 1876, dite Mata-Hari, devait être exécutée le lendemain à 5 h. 47.
Je rappelle que la condamnée avait été reconnue coupable à l'unanimité:
De s'être introduite, en 1916, dans le camp retranché de Paris, afin de s'y procurer des renseignements dans l'intérêt d'une puissance ennemie, l'Allemagne;
D'avoir, en France et à l'étranger, procuré à cette puissance des renseignements susceptibles de nuire aux opérations de notre armée;
D'avoir, à l'étranger, entretenu des intelligences avec des agents diplomatiques allemands dans le but de favoriser les entreprises de nos ennemis en leur communiquant des secrets relatifs à notre politique intérieure, A L'OFFENSIVE DU PRINTEMPS 1916, etc., etc..
A la dernière heure, de puissantes interventions s'étaient produites pour essayer de sauver la vie à la ballerine. Le président de la République ne se laissa pas fléchir, ne se laissa jamais fléchir. M. Poincaré estimait que quand tant de soldats français tombaient chaque jour, il ne pouvait épargner les traîtres et les espions qui les faisaient tuer par derrière.
C'est surtout le gouvernement des Pays-Bas qui insista le plus énergiquement pour Mata-Hari: on s'attendait à cette intervention.
Quand l'ordre écrit, confirmant l'ordre téléphonique, fut transmis au quartier général, vers six heures, mon premier devoir fut de prévenir le 2e bureau (le B. C. R.), puis la Place, qui, à son tour, donna des ordres à Vincennes pour la préparation de la parade militaire et la formation du peloton d'exécution. J'assurai ensuite le service des transports.
Puis je me rendis à Saint-Lazare. La condamnée était toujours calme et confiante. Cependant, la visite que venait de lui faire son avocat - sortant de l'Elysée - paraissait l'avoir assez vivement assombrie. Sa grande préoccupation jusqu'à ce moment avait été le manque d'argent; son petit pécule avait été sensiblement appauvri par les dépenses de voitures qu'elle avait dû faire pour se rendre au cabinet du capitaine rapporteur Bouchardon, car elle ne voulait pas y aller en voiture cellulaire. Il ne lui restait guère qu'une cinquantaine de francs. J'ai su depuis qu'elle avait un compte et un coffre à la Banque de Paris et des Pays-Bas.
A la prison, la petite sur Marie me dit: - Vous savez, mon commandant, vous n'aurez pas besoin de me garder une place dans votre voiture pour aller à Vincennes. Quand je vous ai demandé cela, Mata était foncièrement méchante. Maintenant, elle est très raisonnable... Elle ne se doute de rien.
Nous voici devant la grande porte cochère de Saint-Lazare. Il est 4 h. 45 et il fait encore nuit. J'aperçois une dizaine d'automobiles devant la prison... Ce sont les journalistes. Diable! Qui a pu les prévenir? C'est bien fâcheux. Ce sont des camarades. Je les connais. A mon grand regret, je dois les éviter.
Je passe rapidement sous le porche et j'entre dans le cabinet du directeur.
- Elle dort, me dit le gardien-chef.
Arrivent successivement: l'aimable capitaine rapporteur Bouchardon, le capitaine greffier Thibault, le commissaire du gouvernement Mornay, le pasteur Darboux, le docteur Socquet, un membre du Conseil de Guerre qui avait condamné Mata... Et puis... le défenseur!
l'Article 27 du Code Pénal
L'arrivée de ce dernier causa une impression désagréable. On savait l'affection de l'avocat pour la danseuse et la confiance que celle-ci avait en lui. Qu'allait-il se passer? Des scènes de désespoir pénibles étaient à craindre. Peut-être la condamnée allait-elle se cramponner après son défenseur qui lui avait fait croire à sa grâce? Nous étions en train de nous poser la question, quand l'avocat demanda à conférer avec le commissaire du gouvernement.
- Mata-Hari ne peut être exécutée ce matin, dit-il. Je m'y oppose formellement et j'invoque pour surseoir, le code pénal, Livre 1, Chapitre 1er, article 27 ainsi conçu: « Si une femme condamnée à mort se déclare et s'il est vérifié qu'elle est enceinte elle ne subira la peine qu'après sa délivrance. »
Tout le monde se regarda avec stupéfaction.
- C'est impossible, déclara le directeur, Aucun homme n'est entré dans sa cellule. Vous le savez bien, cher maître.
- Si, il y a... moi!
- Oh!... vous? fit le lieutenant Mornay, mais votre âge? Vous avez plus de 75 ans je crois?
- Il n'importe. J'invoque l'article 27 du code pénal.
- Alors le docteur Socquet procédera tout à l'heure à une visite pour vérifier votre affirmation.
Nous étions fixés d'avance sur le résultat de la visite. Mais on ne sait jamais... Un doute peut surgir, une situation délicate survenir.
Dans le cabinet du Directeur, nous apprîmes aussi certains détails sur la santé de la condamnée de nature à la dépoétiser quelque peu...
Le temps était venu.
Devant la Cellule
Le cortège avançait maintenant dans un sombre couloir à peine éclairé par quelques becs de gaz vacillant. Le bruit des pas lourds retentissait bruyamment dans les corridors: on marche toujours ainsi vers la cellule des condamnés à mort en faisant le plus de bruit possible dans la pensée de trouver le condamné éveillé.
C'est une minute tragique que celle qui précède l'arrivée devant la porte fatale. On se dit que, à quelques mètres, il y a là un être humain qui dort, qui rêve ou qui pense, qui espère certainement, et que, dans quelques secondes, cet être va être bouleversé, terrorisé à l'annonce brutale qu'il va mourir.
Cet instant est véritablement terrible. Chaque fois que je me suis trouvé dans le lugubre cortège allant frapper à la porte du condamné - j'ai conduit à la mort une vingtaine de traîtres et d'espions - j'ai senti mon cur battre avec violence et j'ai éprouvé une angoisse indicible.
Cette fois, il s'agissait d'une femme, jeune encore, célébrée dans tous les cénacles comme la déesse de la danse, la prêtresse de l'amour, l'incarnation de la poésie et de la beauté. « Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l'ivresse des parfums », - cette phrase d'un de ses adorateurs me revenait à l'esprit - et toute cette chair rose, vivante, pensante, palpitante, n'allait plus être dans quelques heures qu'une masse hideuse...
Mais je me reportais vite au magistral réquisitoire du lieutenant Mornay évoquant la mort de nos soldats, les souffrances des blessés, les larmes des mères et des enfants. « Le mal que cette femme a fait est incroyable: c'est peut-être la plus grande espionne du siècle. »
Allons! Allons, pas de pitié.
Le chemin pour arriver jusqu'à la cellule de Mata me parut tout de même long. Encore un couloir. C'est ici. Le verrou est poussé brusquement avec fracas. La porte s'ouvre...
Le lit de Mata-Hari se trouvait à gauche dans le fond de la cellule. Les deux autres couchettes étaient placées perpendiculairement de chaque côté: les auxiliaires qui l'occupaient, réveillés en sursaut, se frottaient les yeux, hésitant sur ce qu'elles devaient faire au milieu de tous ces hommes qui les entouraient tout à coup: elles prirent le parti de s'habiller.
Le Réveil
Les magistrats étaient entrés en trombe. Mata-Hari dormait. On la secoua doucement.
- L'heure de la justice est venue... Votre recours en grâce a été rejeté par M. le Président de la République... Il faut vous lever... Ayez du courage.
- Comment? fit la condamnée. Ce n'est pas possible!... Ce n'est pas possible!... Des officiers?...
Elle aperçut dans le groupe son avocat.
- Merci d'être venu, fit-elle en lui tendant la main.
Le défenseur, penché vers elle, murmura quelques mots à voix basse. Nous entendîmes:
-- Marguerite, si vous voulez... enceinte... le Code pénal. Dites que... c'est l'article 27.
Le docteur Socquet s'approcha.
- Marguerite, je vous en supplie, laissez-vous examiner... fit l'avocat d'une voix tremblante.
La condamnée se mit brusquement sur son séant en rejetant la couverture. Assise, les jambes nues, elle dit, avec un mouvement de révolte, d'une voix forte:
- Non! Non! Je ne suis pas enceinte. Je ne veux pas recourir à ce subterfuge... Non... Il est inutile de m'examiner. Je vais me lever...
Et d'un bond elle se dressa dans sa chemise de grosse toile blanche, laissant voir sa poitrine.
- Petite sur Marie, passez-moi mon beau linge que nous avons mis de côté, là- haut, sur la planche.
Le pasteur Darboux lui parla à l'oreille.
- Oui, tout à l'heure.
Et elle s'habilla tranquillement, à peine aidée par les deux auxiliaires.
- Puis-je mettre un corset?
Et sur un signe affirmatif du directeur:
- Donnez-moi aussi mon cache-corset en dentelles... Maintenant le peigne...
En même temps, elle s'agenouilla aux pieds du pasteur. Celui-ci prit un quart en fer- blanc, le remplit d'eau et le jeta sur la tête de Mata pendant que, toujours agenouillée, elle continuait à se coiffer.
C'était une sorte de baptême. Je n'ai pas compris cette cérémonie chez une protestante. On m'a dit que c'était un rite spécial à certaine secte de la religion de Luther.
Les auxiliaires lui avaient ajusté ses fines bottines: c'était à peu près tout ce qui lui restait de son ancien luxe.
- Maintenant, mes gants.
Elle les boutonna longuement, attentivement. On lui passa son chapeau.
- II me va bien, n'est-ce pas, maître? dit-elle à son avocat. Mais il me faut mes épingles à chapeau.
- Nous ne les avons pas, dit petite sur Marie.
- C'est défendu par le règlement, fit le directeur.
Le greffier capitaine Thibault s'avança, un crayon et une feuille de papier à la main:
- Avez-vous des révélations à faire?
- Moi? fit Mata, comme en colère. Je n'ai rien à vous dire et, si j'avais quelque chose à dire, ce n'est pas à vous que je le dirais.
Et elle haussa les épaules en toisant les officiers avec dédain.
Petite soeur Marie fondait en larmes.
- Ne pleurez pas, sur Marie. Ne pleurez pas... Soyez gaie comme moi. Et lui tapotant les joues:
- Comme elle est petite, la sur Marie! Il faudrait deux surs Marie pour faire une Mata!... Ne pleurez pas.
La brave sur de charité était secouée par les sanglots.
- Voyons, reprit Mata. Figurez-vous que je pars pour un grand voyage, que je vais revenir et qu'on se retrouvera. D'ailleurs vous allez venir un peu avec moi, n'est-ce pas? Vous m'accompagnerez.
Et elle l'embrassa.
Les Dernières Lettres
Les préparatifs étaient terminés. Se tournant vers son avocat, elle lui dit:
- Ah! Voici un paquet de lettres à remettre. Mais j'en ai encore deux ou trois à faire...
- Vous les écrirez en bas, au greffe, lui dit le directeur.
Mata jeta un coup d'il sur la glace, rajusta son chapeau, arrangea ses cheveux, puis, tapant du pied, du ton d'une femme en colère, mais qui se dompte:
- Je suis prête, messieurs!
Les magistrats sortirent. La condamnée suivit, entre l'avocat et le pasteur. En franchissant la porte un gardien voulut lui prendre le bras:
- Ne me touchez pas! Ne me touchez pas! dit-elle avec véhémence. Je veux que personne ne me touche. Sur Marie, donnez-moi la main.
Le cortège se mit en marche. Mata avançait d'un pas rapide, entraînant la petite Sur de charité. On arriva au greffe.
- Voici de quoi écrire, lui dit le gardien-chef.
Mata s'assit, enleva un gant, et pendant sept à huit minutes fit des lettres et des enveloppes.
- Maître, dit-elle à son avocat, prenez ces lettres, mettez-les sous enveloppe... Mais ne vous trompez pas d'adresse!... Vous seriez la cause de troubles dans les familles...
Et elle se mit à rire.
- Surtout ne vous trompez pas d'enveloppe! Elle était maintenant au seuil de la petite porte donnant sur la cour. Une automobile trépidait; un gendarme tenait la portière ouverte. Je fis baisser les stores et la condamnée alla s'asseoir dans le fond; le pasteur Darboux se mit à côté d'elle; en face, sur les strapontins, la sur Marie et une autre sur de charité.
Un gendarme prit place à côté du chauffeur. C'était tout comme gardiens: L'attitude de la condamnée n'exigeait aucune autre précaution.
Je donnai le signal du départ. En tête la voiture des magistrats militaires, puis la voiture de la condamnée, ma voiture, celle du docteur Socquet, et une voiture de secours en cas de panne. Cette dernière était vide au départ; à l'arrivée je m'aperçus qu'elle contenait six personnes!
Nous roulions à une allure modérée vers la place de la Nation et la porte Daumesnil, quand, tout à coup, nous fûmes entourés, précédés, suivis par une vingtaine d'automobiles contenant les journalistes. Ils se décidèrent à se grouper et à aller prendre la tête du cortège pour filer sur Vincennes. Au milieu de l'avenue ils prirent à droite pour se diriger par le bois vers la butte de tir. Mais ce n'était pas le chemin! Et la route était barrée!
Nous continuâmes tout droit pour aller au fort. Les journalistes constatèrent que nous ne les suivions pas et, pendant que nous les dépassions, je les vis faire des gestes de désolation. Je comprenais leur ennui et je les plaignis bien sincèrement.
Comme La Tosca
Décidément Mata-Hari se tenait bien et cela surprenait un peu.
- C'est une comédienne, disait-on. Et puis son défenseur lui a fait croire que, comme dans la Tosca, les fusils seront chargés à blanc. C'est pour cela qu'elle montre tant de confiance. Elle se figure qu'il n'y a pas de balles dans les cartouches et qu'on ne la tuera pas, à cause de ses hautes relations.
- C'est une histoire ridicule, répondis-je. La danseuse sait très bien qu'elle va mourir. Quand elle a refusé de se laisser visiter par le médecin, elle savait qu'elle repoussait sa dernière chance de salut. D'ailleurs son avocat a démenti formellement cette légende tout à l'heure.
La légende n'en a pas moins persisté. Il n'y a rien de plus difficile à détruire qu'une légende. J'ai même entendu des gens venir m'affirmer - à moi! - que Mata-Hari n'était pas morte. Si je n'avais pas été là j'aurais fini par le croire, tout au moins j'aurais douté...
Mais reprenons notre récit.
l'Escorte des Dragons
Avant d'aller sur le théâtre de l'exécution on passe toujours par le donjon. Là on stationne quelques minutes pour attendre la formation de l'escorte de dragons, qui, à partir du fort jusqu'au poteau, encadre le cortège.
Une voiture contenant des reporters avait pu entrer avec nous dans le fort. Je fis mine de ne pas la voir. Mais le commandant du fort l'aperçut et l'obligea à faire demi- tour.
- Sabre... main! commanda le chef du peloton d'escorte.
Et nous voici en route pour la dernière étape. On prend des chemins défoncés, les voitures ne peuvent avancer qu'au pas en cahotant fortement.
Des vedettes parcourent au galop la plaine morne pour ne pas laisser approcher. L'aube pointe dans un ciel gris. Dans le lointain le sifflet d'une usine appelle les ouvriers au travail.
Voici la butte sinistre; au pied le poteau, ou plutôt le pieu fait d'un mince tronc d'arbre.
Les troupes sont alignées sur trois lignes formant un carré avec la butte de tir. Il y a là des détachements de toutes les armes. La voiture de la condamnée s'arrête à un des angles du carré.
Le pasteur Darboux, chancelant, descend le premier. Il est très troublé, le pasteur!
Mata-Hari descend sans aide, se retourne et tend la main aux deux surs de charité pour les aider à sortir de la voiture.
A ce moment on n'aurait pu dire qui allait être fusillé. On aurait pu croire que c'était le pasteur.
Deux gendarmes se mettent aux côtés de la condamnée. Mais elle les repousse:
- Venez, petite sur Marie, tenez-moi fort par la main.
Trois pas la séparent des troupes.
- Présentez... armes! commande d'une voix de stentor le chef du rassemblement.
Mata-Hari paraît très sensible à cet hommage suprême. Alors, de l'air d'une princesse qui passe la revue de la compagnie d'honneur qui l'attend à la gare - ce qu'elle avait fait souvent quand elle accompagnait le kronprinz - elle défile lentement, majestueusement, en s'inclinant devant les troupes.
Les trompettes de l'artillerie sonnent la marche. Sabres au clair et baïonnettes au canon reluisent dans l'atmosphère devenue limpide.
Non loin, un petit pierrot qui regardait, perché sur un arbre, se mit à gazouiller. Chose bizarre, « mata-hari » en indien signifie « oiseau du matin » et c'est l'oiseau du matin qui venait la saluer avant de mourir.
Devant le Poteau
La condamnée n'est plus qu'à une dizaine de mètres du poteau. Droite, dans sa robe bleue sur le tapis formé par l'herbe verte, elle est fière et regarde les soldats avec assurance. Tout à coup elle dit à la petite sur Marie:
- Maintenant, c'est fini!... Lâchez-moi.
Et d'un geste saccadé, nerveux, elle rompt l'étreinte. Son avocat l'embrasse. Le pasteur se met devant elle et les gendarmes la poussent doucement vers le poteau.
Le greffier Thibault lit rapidement le jugement: « Par arrêt du 3e conseil de guerre la femme Zelle a été condamnée à mort pour espionnage. »
Au pas gymnastique un peloton de douze chasseurs à pied, - des blessés couverts de brisques - rangé sur le côté, par une rapide conversion vient se placer face à la condamnée.
Un gendarme veut l'attacher au poteau en lui passant une corde autour de la ceinture. Elle proteste. Un infirmier lui présente un bandeau fait d'un mouchoir rouge: elle le repousse et redresse la tête. Le pasteur Darboux, qui lui cache la vue du peloton, l'exhorte et n'en finit pas. Tout le monde s'énerve. La scène - une grande « dernière » - qu'on dirait étudiée et préparée, dure trop longtemps. Enfin le pasteur s'écarte.
L'adjudant lève son sabre et commande:
- Joue!...
Mata-Hari sourit. Dernier sourire à son dernier public! De la main elle envoie des baisers à l'avocat et au pasteur.
Les deux soeurs sont à genoux, les mains jointes.
- Feu!
Une détonation, une seule pour douze coups de fusil. Mata-Hari est à terre au pied du poteau. Son corps n'a pas un tressaillement, pas un mouvement réflexe. Un maréchal des logis donne le coup de grâce dans l'oreille et la tête rebondit légèrement comme une balle élastique. Un commandement retentit:
- Pour défiler... En avant... Marche!
Les trompettes sonnent et les troupes passent devant un amas de jupons.
Le docteur Socquet s'approche; il dégrafe le corsage et palpe la poitrine.
- La mort a été déterminée par une balle dans le cur, dit-il en lavant ses mains rouges de sang.
Les deux surs de charité, toujours en prières, se relèvent. Petite sur Marie s'approche et détache une bague du doigt de la morte. Cadeau suprême sans doute pour le dernier amant!
- Personne ne réclame le corps? demande le greffier.
Je regarde l'avocat.
Personne! O ingratitude! Et le corps de bronze de la danseuse aux cent voiles, - ou sans voiles, - ce corps si ardemment désiré et disputé, fut jeté dans une grossière bière de sapin, puis chargé comme un colis sur un fourgon du train. Je vois encore les deux tringlots, assis sur le cercueil, fumant philosophiquement leur pipe et devisant avec les deux gendarmes à cheval qui suivaient.
Au cimetière, il n'y eut qu'un simulacre d'inhumation. Le corps fut porté à l'amphithéâtre et disséqué; les morceaux furent dispersés un peu partout.
Ainsi finit Manon... Pardon! Ainsi finit Marguerite Zelle, dite Mata-Hari, à l'âge de 41 ans.
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IV : La Legende de Mata-Hari
Les Allemands se sont beaucoup servis des femmes pour obtenir des renseignements. D'abord on a toujours plus de bienveillance, sinon de confiance, envers une femme, et elle passe partout. Ensuite elle a une arme, le sourire, qui détourne l'attention des plus vigilants. Enfin elle accepte plus facilement les missions importantes et délicates, parce qu'elle ne se rend pas compte du danger et qu'elle s'imagine que « c'est tout naturel ».
A l'école d'espionnage que les Allemands avaient établie à Lorrach, dans le grand duché de Bade, et à Fribourg-en-Brisgau, la majorité des élèves étaient des femmes.
D'ailleurs « l'Académie » était dirigée par une femme.
Nous avons rappelé que Mata avait pu paraître - nous n'avons pas dit s'installer - jusque dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères et dans celui du ministre de la Guerre, renouvelant ainsi, quarante ans plus tard, les exploits de la baronne allemande de Kaula, devenue l'amie du ministre général de Cissey.
Mata fut la plus grande espionne de la guerre et les Allemands ne sont pas encore consolés de sa perte: ils l'ont défendue à outrance et ils ont la prétention de l'opposer à miss Cavell qu'ils ont assassinée à Bruxelles.
Odieuse Propagande
Ils ont l'audace de se servir de Mata-Hari pour faire de la propagande anti-française. Ils lui ont consacré plusieurs films qu'ils ont répandus dans les cinémas du monde entier; ils la représentent - surtout en Amérique - comme une héroïne et une grande patriote, alors que ce n'était qu'une demi-mondaine sans coeur et sans patrie, avide d'argent.
Un écrivain allemand, Wilhelm Fischer, prétend que le gouvernement français a hésité pendant huit jours avant de faire fusiller Mata-Hari « tellement sa condamnation paraissait scandaleuse ».
Le journal hollandais Algemeen Handelsblad est allé jusqu'à imprimer: « Mata-Hari n'a pu présenter sa défense; elle a été condamnée sans avoir été entendue. »
Que les journaux ennemis inventent de pareilles stupidités, passe encore. Mais que des Français se fassent les défenseurs de cette espionne voilà qui confond l'imagination.
Un Défenseur Anonyme
Avant l'ouverture des débats l'accusée avait déclaré au colonel Semprou, président du conseil de guerre, qu'elle tenait à parler longuement. Le colonel lui avait simplement objecté qu'il valait mieux pour elle répondre aux questions précises qu'il lui poserait, et que d'ailleurs elle aurait toute liberté de s'expliquer. Mata-Hari n'insista pas et parla d'ailleurs fort longtemps.
Telle est la vérité.
Or, voici le papier que nous avons reçu, imprimé en bleu à la machine à écrire. Nous citons textuellement:
Est-il vrai... que Gertrude Zelle, dite Mata-Hari, réfugiée au début de la guerre dans une paisible retraite éloignée du théâtre des opérations militaires, ait été contrainte par le Service français des renseignements à cet organisme?
Qu'on lui ait imposé une périlleuse mission sous peine d'emprisonnement en cas de refus?
Qu'elle ait dû, déjouée par la finesse allemande, avouer son rôle sous la menace du browning?
Et qu'on l'ait fusillée à son retour pour ce motif?
Si c'est faux.
Il convient de le démentir, car cette thèse fait paraître peu reluisant le caractère « chevaleresque » français. Mais alors quelques documents indiscutables et vérifiables permettraint seuls de ne pas douter. Il y a, en effet, de fortes présomptions en faveur de la thèse ci-dessus. En effet, Gertrude Zelle, tout le monde le sait, gagnait aisément de quoi s'offrir tous les luxes, grâce à sa vogue comme artiste. Pourquoi aurait-elle risqué sa vie dans un métier de tête brûlée, où tombent seulement les impécunieux? Et puis, il y a certaines révélations de source étrangère qu'on va prochainement traduire...
Cette note n'est pas signée. Emane-t-elle d'un Français? Ce n'est pas probable, car elle reproduit purement et simplement la version boche imaginée de toute pièce.
A moins que ce ne soit un écrivain, un romancier à l'imagination fertile, chercheur de complications, qui l'ait écrite...
Les questions posées ci-dessus sont absurdes. Je puis affirmer, de nouveau, après avoir entendu l'espionne pendant les deux audiences, que:
1 Mata-Hari a reconnu avoir été dans la voiture du préfet de police de Berlin le jour de la déclaration de guerre. Elle a joué le rôle d'infirmière à Vittel, espionnant nos aviateurs;
2 On ne lui a pas imposé une mission: tout au contraire, elle s'est offerte à notre service pour ne pas être arrêtée - ce que font tous les espions sur le point d'être pinces;
3 On ne l'a pas fusillée parce qu'elle a refusé de nous servir, mais parce que la preuve matérielle a été apportée qu'elle aidait consciencieusement les Allemands, pour 20.000 florins, 10.000 florins, et, en revenant d'Espagne, pour 15.000 pesetas.
La Mata n'avait plus rien à son retour de Madrid. Elle a avoué avoir eu besoin d'argent et avoir reçu les sommes indiquées plus haut, des mains du chef de l'espionnage allemand à Amsterdam et à Anvers, et des mains de l'attache naval allemand à Madrid (ou plutôt, sur l'ordre du lieutenant de marine von Kroon, par l'intermédiaire de la légation de X).
Quant aux révélations diplomatiques nous les attendons de pied ferme.
L'aveu de ses relations avec les Allemands et de la provenance de l'argent a été fait formellement par l'accusée. Elle a prétendu seulement que cet argent avait servi, non à payer ses renseignements, mais à payer ses faveurs!
Encore une fois elle n'a rien contesté et nous l'avons entendue s'expliquer en toute liberté avec une rare impudence.
Nous avons donné les détails les plus circonstanciés sur les débats - les deux audiences - qui eurent lieu à huis clos il est vrai, comme tous les procès d'espionnage, mais qui furent remplis par les déclarations passionnées de la danseuse et la défense chaleureuse de l'avocat de grand talent, Mr C, commis d'office, sur sa demande.
Quant à la résurrection de l'histoire de la Tosca c'est encore - nous l'avons dit - de la fantaisie pure. Que son avocat ait fait croire à la condamnée qu'elle ne serait fusillée que pour la forme, c'est-à-dire qu'il n'y aurait pas de balles dans les douze fusils, c'est possible, mais c'est invraisemblable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quand au moment du réveil, le défenseur a offert à la danseuse d'invoquer un prétendu état de grossesse pour obtenir un sursis en vertu de l'article 27 du Code pénal. Mata a répondu formellement: « Je ne suis pas enceinte et je refuse d'invoquer un pareil prétexte. Puisque je dois mourir, je dois me résigner! » Et elle a repoussé l'offre de l'examiner que lui faisait le docteur Socquet.
A cet instant Mata-Hari était fixée et bien fixée sur son sort. J'ajoute qu'elle ne semblait avoir nourri aucune illusion, et que son avocat ne m'a point paru l'avoir trompée sur la réalité de l'exécution du jugement.
En effet, avant l'exécution, le bruit a effectivement circulé que Mr C... avait fait croire à sa cliente qu'il n'y aurait qu'un simulacre de fusillade. Mais, au récit de cette histoire dans le cabinet du directeur de la prison, tout le monde, y compris, je crois, le défenseur, a haussé les épaules.
La vérité est que le défenseur avait caressé un moment l'espoir d'échanger Mata- Hari contre un prisonnier français important. Nous l'avons entendu dire:
- On devrait échanger Mata-Hari (les Allemands y tiennent beaucoup), avec le général Marchand. Ce serait une bonne affaire pour nous...
A ce moment Mr C... croyait que le général Marchand était prisonnier.
Il n'y a pas eu autre chose qu'un projet - en l'air - de l'avocat.
La légende a survécu. Il n'importe.
Nous avons dit que la fille Marguerite-Gertrude Zelle, dite Mata-Hari, alias lady Gresha Mac-Leod, était inscrite sur les registres du centre d'espionnage d'Amsterdam sous l'initiale et le chiffre H. 21.
Or ce chiffre prouve que Mata était espionne depuis longtemps et avait été immatriculée avant la guerre. En effet le chiffre donné aux agents allemands à partir de 1914 avait pour lettres A. F. suivies d'un numéro.
Les lettres signifiaient: A., Anvers, centre primitif de l'espionnage allemand, et F., France.
Le fait que Mata portait simplement la lettre H., suivie du numéro 21, établit qu'elle avait été enrôlée bien avant l'ouverture des hostilités.
L'histoire de Mata-Hari est aussi simple que celles des autres espionnes dont nous allons parler. Ce n'est pas une raison parce que c'était une danseuse, et une femme intelligente - plus dangereuse que les autres - pour faire autour de son nom du sentiment et du roman.
Si on veut connaître la vérité, on n'a qu'à s'en tenir au compte rendu analytique des débats qu'on a trouvé dans ce livre.
Maintenant, le correspondant dont j'ai reproduit la note, dit encore:
« Mon enquête se poursuit: 1 du côté de M. Malvy; 2 du côté du docteur P..., agent de l'Allemagne en Suisse pendant la guerre. »
Je ne vois pas ce que M. Malvy viendrait dire sur les derniers moments de Mata- Hari.
A moins qu'on ne veuille absolument rappeler que l'amie de M. Malvy, Néry Béryl, était la grande amie de Mata-Hari et que les deux femmes se voyaient souvent.
Quant au Dr P..., agent de l'Allemagne, il pourra publier ce qu'il voudra; cela n'aura aucune importance: 1 parce que cet Allemand, qui était en Suisse, n'a pu savoir exactement ce qui s'est passé; 2 parce que son témoignage ne saurait prévaloir contre l'affirmation de dix officiers français présents à l'instruction, au jugement et à l'exécution.
Miss Cavell, que les Allemands représentent comme criminelle, s'est bornée à secourir quelques soldats et quelques blessés. Elle n'a jamais envoyé de renseignements et ce n'était pas une espionne. La comparaison de cette honnête femme avec Mata-Hari, la Messaline cosmopolite, est une injure pour celle qui ne fut victime que de sa générosité et de son patriotisme.
Mata est morte en cabotine, après un jugement contradictoire, exécutée régulièrement par douze soldats; miss Cavell est tombée en chrétienne, assassinée par un lieutenant prussien, devant un peloton de six hommes qui refusèrent de tirer.
La reine de Hollande ne voulut pas demander la grâce de Mata.
Au contraire la légation américaine, le pape Benoît XV et le roi Alphonse XIII implorèrent la grâce de miss Cavell, qui allait mourir pour son pays.
Enfin j'ai reçu la lettre suivante d'un des juges qui ont condamné Mata-Hari.
Mon cher camarade,
Permettez-moi de vous féliciter de tenir tête à la personne qui semble vouloir réhabiliter H. 21, numéro donné à Mata-Hari par les Boches.
Sur quoi se base cette personne?...
Eh bien, moi, je me base sur les PREUVES que j'ai eues entre les mains, et sur les aveux de cette immonde espionne pour affirmer qu'elle a fait tuer peut-être 50.000 de nos enfants, sans compter ceux qui se trouvaient à bord des vaisseaux torpillés dans la Méditerranée sur les indications de H. 21, sans aucun doute.
De plus, il faut se rappeler que H. 21 était en Allemagne, en juillet 1914, la maîtresse d'un prince allemand, et qu'après sa juste condamnation à mort aucun recours en grâce ne fut présenté, tellement sa cause était mauvaise.
Veuillez croire, mon cher camarade, à nos meilleurs sentiments de bonne camaraderie, et accepter ma plus cordiale poignée de main.
C. CHATIN,
Ancien commandant de la prévôté du camp retranché de Paris, juge au 3e Conseil de guerre.
La cause est entendue. Il n'y a que des Allemands qui puissent désormais défendre l'odieuse femme qui leur a rendu tant de services et qui fut certainement la plus grande espionne de la plus grande guerre.
Ce n'est pas tout. Certains journaux américains ont tout dernièrement dépassé les bornes de l'invention permise.
L'un a voulu mêler l'ex-capitaine Dreyfus à l'affairé Mata-Hari et a imaginé que c'était l'ancien hôte de l'île du Diable qui avait contribué à l'arrestation de la danseuse!...
Un autre raconte que le dernier amant (?) de Mata-Hari serait un mondain jeune et opulent, qui serait devenu trappiste après l'exécution de l'espionne et vivrait actuellement en ascète à la Cartula de Miraflores (Espagne).
M. Camille Pitollet cite cet extrait du journal américain dans lequel l'identité de ce « mondain » est dévoilée:
« Moine aux pieds nus et amaigri dans les cloîtres de la Chartreuse de Miraflores, près Burgos (Espagne), le dernier amant de Mata-Hari, la belle danseuse fusillée comme espionne par les Français, s'efforce d'expier son amour fou pour la femme au corps de déesse, aux charmes de démon. L'homme que Mata-Hari eut si fermement en son pouvoir qu'il ne pouvait vivre sans son amour, n'est autre que Pierre Mortissac, le brillant membre de la jeune société parisienne qui fit tourner les têtes dans les salons, à Paris et à Londres. »
M. Camille Pitollet ajoute ce qui suit, pensant, dit-il, « contribuer à élucider l'un des plus angoissants problèmes d'une aventure tissée entièrement d'épouvante »:
« On savait généralement que Mata-Hari était la fille d'un planteur hollandais et d'une Javanaise, qu'elle était née le 7 août 1876, que son nom était Marguerite- Gertrude Zell, qu'ayant de bonne heure perdu son père, elle avait été conduite à Burma par sa mère et placée, comme danseuse, dans un temple bouddhique de cette ville... En vérité, elle n'avait que quatre ans lorsque mourut l'auteur de ses jours, qui avait su acquérir, à la colonie hollandaise de Java, des richesses considérables, et sa mère connaissant le destin communément réservé aux Eurasian girls - ces filles à demi blanches et brunes qui naissent en Asie - la voulut garder d'une existence de désordre et la fit entrer dans un sanctuaire de la foi bouddhiste comme danseuse sacrée, mais à Batavia et non point à Burma. Elle ne comptait que quatorze printemps, lorsqu'un officier de l'armée britannique, sir Campbell Mac Leod, la vit et la persuada de s'enfuir avec lui. Ils furent légalement mariés, mais cette sorte de rapt n'ayant pas laissé de causer un scandale dans les milieux civils, ecclésiastiques et militaires, Campbell, membre d'une honorable famille écossaise, se sentit, malgré ses influences, contraint de quitter le service et aller habiter l'Inde, où Lady Mac Leod lui donna deux enfants. L'aîné, qui était un garçon, était mort subitement dans des circonstances qui semblaient indiquer un empoisonnement, la mère, soupçonnant un domestique indien, devança l'action de la justice en faisant, d'un coup de revolver, sauter la cervelle à celui-ci, durant son sommeil. Campbell était absent du home lorsque se produisit ce meurtre. Il n'y revint que pour apprendre la disparition de celle qu'il aimait, afin d'échapper au procès et à la condamnation qui l'attendaient. Il la suivit, néanmoins, en Europe avec leur petite fille, la rejoignant enfin à Paris, où il la trouva luxueusement installée, sous la protection d'un officier supérieur allemand faisant partie d'une de ces grandes coteries d'espionnage militaire germanique qui pullulaient à Lutèce avant la guerre. Lady Mac Leod se refusa pourtant à reprendre la vie conjugale, et Campbell, épave désemparée, s'en alla avec sa fille dans sa famille, en Ecosse, où il est mort peu avant qu'éclatât la conflagration européenne. »
Ainsi, d'après ce récit, Mata-Hari aurait tué de sa main un domestique soupçonné d'avoir empoisonné son fils! Ce n'est pas mal. Continuons:
« Comment Mata-Hari - l'il du Matin, en javanais - est-elle devenue, elle-même, une espionne à la solde de l'Allemagne? Il est probable que des relations par elle contractées au cours de ce compagnonnage avec l'officier germain attirèrent sur sa personne l'attention des service occultes d'information de Berlin et que son départ de Paris pour cette dernière ville avait pour mobile réel la nécessité d'y être initiée à sa nouvelle profession. Et quand, la première année de la guerre, elle réapparut dans la capitale française en qualité de danseuse de théâtre, ce n'était plus là qu'une profession fictive, destinée à mieux couvrir ses machinations néfastes, où furent impliqués maints hauts personnages, tant civils que militaires, de qui elle sut obtenir des informations d'une valeur inappréciable pour l'ennemi. »
C'est la partie la plus vraisemblable de ce gros roman. Voici la partie la plus fantastique:
« Mais l'histoire vraie de la découverte de sa forfaiture; celle des raisons secrètes de sa condamnation à mort; celle, enfin, du complot ourdi par Pierre Mortissac pour la sauver du peloton d'exécution à Vincennes, en octobre 1917, constituent une trilogie que l'on n'écrira probablement jamais et qui, si elle pouvait l'être aujourd'hui, rejetterait dans l'ombre l'histoire des plus fameuses aventurières depuis les jours mythiques d'Hélène de Troie. »
Nous sommes en plein mélodrame! Un complot pour faire jouer un rôle de complaisance aux douze soldats du peloton d'exécution? C'est enfantin! Quand on sait comment les choses se passaient à Vincennes on ne peut que hausser les épaules à la lecture de pareilles sornettes. Pour organiser un tel « complot » il aurait fallu la connivence de deux mille militaires, et encore!
Mais l'auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer l'histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:
« La vérité, l'intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette différence que ce dernier n'a jamais été à même de savoir exactement à qui il était redevable de l'échec de son plan. Et il importe encore de rappeler que, dans la collection d'après-guerre d'un hebdomadaire parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l'on a imprimé que Mata-Hari avait été « trahie » par quelqu'un - un de ces hommes qu'en anglais l'on dénomme responsible men - qui ne lui pardonnait pas d'avoir dit de lui, encore qu'en badinant, que c'était un officier allemand et que c'avait été par son entremise qu'elle était entrée au service de l'Allemagne! Mais ce ne sera qu'en tenant bien présentes à l'esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu'on s'expliquera comment l'espionne put aller à la mort comme à une parade, ainsi que l'a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mr Clunet, défenseur de Mata- Hari - à qui celle-ci avait remis, à l'aube du matin de l'exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait obstinément à son innocence - le grand romancier espagnol Blasco Ibànez, aux pages 415-428 de Mare Nostrum, sans cependant soupçonner le secret de cette audacieuse attitude en face d'une destruction que l'espionne ne bravait que parce qu'elle la croyait irréelle. »
Nous avons fait justice de cette histoire, Mata-Hari a refusé ouvertement - nous le répétons - le prétexte que son avocat lui offrait pour retarder l'exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout cas le seul légal - et pratique.
Quant à l'histoire du détraqué qui, à la mort de l'espionne, se serait enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari a tourné assez de cervelles pour que l'anecdote soit vraie - quoique démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:
« Ce fut dans la