de la Revue 'L'Illustration' no. 3825 de 24 juin 1916
'l'Etat de Siège à Salonique'
par Edouard Julia

Physionomie de la Guerre Orientale.

 

Salonique, 3 juin 1916

La physionomie de la guerre en Orient déconcerterait un poilu de Verdun, habitué aux horizons rouges et noirs, tout en crimes et en massacres. Ici l'atmosphère égare les âmes. Grâce au peuple que nous coudoyons, nous vivons, au plus fort du drame, une opérette originale et nuancée, un peu attendrissante, très comique, assez terne, toujours grandiloquente, qui trouvera bien quelque jour son Offenbach ou son Claude Terrasse pour en gaspiller la gloire.

La Grèce n'est le pays des surprises que pour ceux qui lui prêtent un cœur antique. A la vérité, elle ne possède qu'un chœur d'opéra, aussi bénin que passif, toujours prêt à proclamer la nécessité des grandes actions sans jamais tenter l'épreuve. Dans le conflit qui rénove l'Europe et rétablit la civilisation menacée, la Grèce ignore le mouvement. Bien plus, elle le nie, tout comme Zenon d'Elée, et nous avons beau nous promener chez elle en philosophes cyniques, rien ne l'émeut. Nous en sommes réduits à jouer les tuteurs, tantôt bienveillants, tantôt sévères, sans pouvoir empêcher ces fils d'une grande famille de gâcher avec indifférence le patrimoine des siècles. La pauvre Grèce, dont nous défendons l'héritage contre les sauvages modernes, jette sur ses protecteurs des yeux d'enfant prodigue, intimidé, rancunier, faible, obéissant et, somme toute, confiant. Elle pourrait dire avec Verlaine:

Je suis l’Empire à la fin de la Décadence
Qui regarde passer les grands barbares blancs
En composant des acrostiches indolents
D'un style d'or où la langueur du soleil danse.

Ce matin, c'était à Salonique jour de fête, saint Constantin ayant accepté le parrainage céleste du roi des Grecs.

La ville s'éveilla dans ce soleil lancinant, qui perce les murs et les vêtements. Point de vapeurs pour en casser les traits. Point d'aube pour le tamiser. On est de suite au plus chaud du jour.

Dans la lumière criarde, des oriflammes bleues et blanches comme des nuages d'été tombaient du ciel en multitude. Et les rues pavoisées jetaient une joie frémissante sur le sourire endormi du ciel et de la mer. Cependant les milliers de vergues et de voiles des pêcheurs grecs qui abordent les boulevards dans toute leur longueur, semblaient s'être écartées et les gros monstres noirs de l'escadre s'étaient avancés contre la ville. Simple changement de perspective. N'y prêtons pas attention.

Toute la garnison grecque, revenant de la revue, défile au son des tambours et des clairons devant la Tour Blanche, le centre mondain, les Champs-Elysées de Salonique. Et le peuple, respectueux de cette interminable force armée, en admire la cadence. Toute l'agitation de la ville est calmée par cette parade, mais le désordre est accru et les tramways s'ajustent les uns aux autres. Il doit y avoir une autre raison à cet embouteillage. En effet, deux batteries françaises tiennent le débouché des boulevards et s'en vont à l'Est, vers les Bulgares sans doute.

Aussi bien est-ce l'heure du Te Deum à Sainte-Sophie. Des messieurs en habit noir et cravate blanche —

des officiels civils — se pavanent dans des victorias dont l'élégance retient l'attention des passants; du marchepied, des officieux, des guenilleux avertis, leur parlent à l'oreille et l'on croirait qu'une inquiétude se peint sur leur visage ciré. Mais voici des petits postes de zouaves, de gendarmes, de fantassins qui apparaissent de-ci de-là, au coin des rues, le long des palais nationaux. Qu'importe! La cérémonie continue. On chante l'Hosanna! Le roi sera fier de son peuple et de sa fidélité.

 

 

Une « Opération de Police » Sans Rudesse

Alors tout d'un coup, comme par cristallisation d'une masse sursaturée, les troupes françaises se trouvèrent organisées autour de la préfecture, des postes, de la gendarmerie grecque, de la station de T. S. F., des chemins de fer, des usines de gaz et d'électricité. Entre temps, nos télégraphistes, lents et méticuleux, décrochaient quelques fils parmi les banderoles et coupaient les communications, sans avoir l'air de faire le moindre mal à qui que ce soit. Leur travail passait d'ailleurs inaperçu dans le brouhaha de la cité en fête.

Et M. Athénogène, préfet de Salonique, neveu de Skouloudis, un Grec de la belle manière, affable, correct et madré, apprit, en pleine représentation de son métier, qu'il partagerait dorénavant son autorité avec nous.

Chose étrange, M. Athénogène, qui offrait chaque matin sa démission, demeura stoïquement dans sa préfecture.

Et il resta seul — avec ses convictions — en face du chef de notre 2e bureau, le capitaine M..., Algérien d'origine, qui dissimule sa volonté sous une brusquerie de bon garçon et sa finesse sous une franchise toujours parlante. Ces deux Méditerranéens devaient se comprendre au bénéfice de leurs deux pays.

A la porte, les agents, craignant de perdre leur place, s'accrochèrent silencieusement à leur fauteuil jusqu'au moment où on leur affirma qu'il était possible de s'entendre dans la grande internationale du fonctionnarisme, ce qui les détendit, les dérida et les transforma sur-le-champ en postiers français. Cette métamorphose ne parut pas leur être déplaisante à cause de la solde. Les gendarmes, les horribles gendarmes macédoniens préposés à la garde de l'édifice des télégraphes, abaissèrent leur fusil sur le colonel Sarda qui, paternellement, avec l'air de dire « bas les pattes », leur conseilla de les relever, — ce qu'ils firent sur l'heure, car il n'est pas d'exemple qu'un soldat grec n'ait obéi à l'ordre d'un supérieur, « surtout quand il s'appelle Sarda n'a poil », proclamèrent immédiatement les zouaves.

A la T. S. F., près des casernes, on voulut bien nous avertir que des mitrailleuses, sur les minarets, protégeaient les antennes. Sur quoi, nous répondîmes que nos canons, des hauteurs, protégeraient éventuellement les mitrailleuses. Après cet échange de saluts, personne ne désira plus être protégé et nous entrâmes à la T. S. F.

La foule manifesta la plus grande curiosité, mais des mitrailleuses blindées et des autos-canons ayant parcouru la ville avant de s'arrêter aux carrefours et « d'enfiler » les boulevards, chacun rentra chez soi parce qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver quand ces sortes d'engins se promènent en liberté.

A l'heure où j'écris, les sentinelles grecques, dans l'ombre des murailles, continuent à attendre la relève. Elle s'attarde mais elle viendra, et nous écrirons un pendant à l'histoire du soldat des Tuileries placé par l'impératrice devant un banc fraîchement peint et que la République retrouva fidèlement à son « poste de combat ».

Les commandants de la gendarmerie et de la police grecques ont d'ailleurs été simplement priés de prendre le train pour Athènes en nous laissant leurs troupes qui ne s'en montrent que plus loyalistes.

Seul, le général Moschopoulos, qui dirige les exercices du corps d'armée de Salonique, crut devoir décommander la retraite aux flambeaux de ce soir. On cherche vainement la raison de ce contre-ordre. D'ailleurs, les soldats grecs ne s'embarrassent point de ces soucis, et, dès qu'ils en eurent la permission, ils se répandirent par la ville, les plus riches pour jouer à la manille dans les cafés, les plus pauvres pour admirer « l'exposition » de nos autos-canons sur les places publiques.

Quant à l'auteur de cette « opération de police » si douce, le général Sarrail, il allait se rendre au Te Deum quand on lui en apprit la fin. Il en fut désolé. Le général Sarrail, avec sa taille élancée, sa chevelure poudrée à frimas, son sourire de jeunesse et ses yeux clairs, eût été le plus beau des maréchaux à la cour de Louis XV. C'est l'homme des éternelles séductions. Il n'aime pas la guerre, — contre ses amis et il vient de le prouver aux Grecs avec une grâce qui donne à son coup de force l'allure d'un ballet...

Mais attendons la suite... Quand vous recevrez cette lettre, vous aurez peut-être déjà appris en France qu'une véritable distraction comique doit être suivie d'un feu d'artifice.

 

Longue Série de Petites Trahisons

Il convient sans doute de présenter sous un jour superficiellement doré cet incident d'une grande guerre. N'exagérons cependant pas la manière. Que tout se soit bien passé, nous nous en félicitons et nous en faisons remonter le mérite au chef qui nous commande beaucoup plus qu'à l'inertie de ceux qui nous subissent. Mais nous jouons la difficulté par la force des choses et ce que nous sommes obligés de faire est la conséquence d'une longue série de petites trahisons dont nous ne pouvons plus être longtemps victimes. Il faut, si nous devons marcher, une situation nette.

Pour comprendre la déclaration de l'état de siège à Salonique, revenons sur nos relations avec la Grèce depuis le jour où nous sommes arrivés en Macédoine au secours de l'armée serbe, abandonnée par ses alliés traditionnels.

[c; Alors nous rencontrâmes pratiquement mille entraves. Le gouvernement nous donnait toute liberté mais son administration nous refusait toute facilité. Fallait-il des magasins pour notre Intendance, des immeubles pour nos bureaux, des quais pour nos débarquements? Un factionnaire grec veillait sur chaque lieu « réquisitionné par l'armée grecque pour ses besoins propres ». On nous octroyait pour nos hôpitaux des marécages, dénommés dans le pays « champs de la mort », qu'il fallut combler, assainir, transformer, ce qui constitue d'ailleurs un des miracles accomplis ici par le service de santé.

Pour mettre à terre nos marchandises, nous possédions tout juste un appontement sans débit.

Avions-nous besoin du chemin de fer? Il se trouvait encombré par les Grecs, les horaires étant à leur disposition. Quand nos divisions étaient en Serbie, les trains avaient des retards de 12 heures sur un trajet de 80 kilomètres. Au moment de la retraite, quand tous les mouvements devaient s'ordonner méthodiquement les uns les autres, un télescopage supprima par hasard le trafic pendant 24 heures.

Voulions-nous utiliser les routes? L'administration grecque prétendait que nous n'avions que l'usage des chemins de fer. C'est ainsi que, pendant la retraite, toujours aux moments critiques, on prétendit nous défendre l'accès de la route de Guevgueli à Dolran.

Avions-nous à communiquer entre nous? On nous interdisait d'installer des postes de T. S. F. ainsi que des téléphones et télégraphes de campagne et l'on soutenait qu'avec l'unique télégraphe de la voie ferrée nous avions tout lieu d'être satisfaits.

Vint la retraite, avec le repli sur Salonique. Une discussion au Conseil des ministres nous fut notifiée qui examinait tout court le désarmement des Serbes et même de l'ensemble des troupes rentrant en territoire grec.

Le 9 décembre, le colonel Pallis, aide de camp du roi, nous propose, si nous évacuons la Grèce, de constituer avec ses troupes un rideau que ne franchiront pas les Bulgares. Sinon, les soldats grecs laisseront le champ libre aux adversaires. Cette singulière manœuvre dénotait un accord avec l'ennemi. Nous dûmes y répondre en nous retranchant à Salonique.

Il y a quelques semaines, on nous offrait l'évacuation de la Macédoine par les troupes grecques, à condition que nous en assurions la défense contre les Bulgares. Pendant longtemps d'ailleurs, les Grecs avaient conservé l'ordre de tirer sur les Bulgares. Il leur fut retiré un jour. L'événement de Rupel l'a prouvé.

Quand les Bulgares s'emparèrent sans combattre de ce fort qui commande la Strouma, l'une des trois voies de communication entre le champ bulgare et la Macédoine, le roi voyageait, le commandant du fort était en congé et le chef du corps d'armée en mission. D'ailleurs on raconta aux soldats grecs que des canons avaient été enlevés, ce qui constitue évidemment une bonne farce, mais aussi une préméditation.

 

Situation Dangereuse

Pendant que s'accusait ainsi la neutralité « bienveillante » de nos amis les Grecs, que se passait-il à Salonique, dans la zone même que nous occupions?

Nos troupes étaient imbriquées avec celles des Grecs, et des gendarmes, triés parmi nos adversaires politiques, circulaient librement entre les deux armées, allant chez l'ennemi quand il leur plaisait. Par Monastir se faisait un échange régulier de courriers postaux entre la Grèce et l'Europe centrale. Bien mieux, des officiers allemands passèrent en automobile, sous la garde de soldats grecs.

Le préfet de Florina, en connivence avec l'ennemi, recevait couramment des envoyés allemands.

Les approvisionnements que nous laissions passer et même que nous donnions aux Grecs filtraient dans le camp adverse. Des villages qui eussent été nourris avec un sac de farine en recevaient dix. La contrebande ne s'exerçait que plus facilement et, dans des paquets de bougie, nous découvrîmes toutes sortes de marchandises.

Tous les jours nous étions sur la trace d'espionnages facilités par notre isolement. A Salonique, nous n'avions ni la police, ni la poste, ni les télégraphes, ni les téléphones, ni la T. S. F. Nous ignorions le mouvement des bateaux et la circulation des voyageurs. La saisie de quelques correspondances en mer nous confirma l'existence d'une vaste organisation militaire de renseignements.

La situation était donc devenue dangereuse. Il nous fallait agir ou nous laisser duper.

Est-ce à dire que les Grecs soient nos ennemis? Non certes. Mais leur gouvernement montre trop de docilité à l'endroit de nos ennemis, qui sont les siens, et trop de mauvaise humeur à notre égard. Qu'il soit indisposé par la nécessité qui nous contraignit à venir chez lui défendre la civilisation, nous l'admettons. Il est comme ce paysan qui, en pleine bataille, quand les soldats tombent, s'en vient leur dire: « Vous abîmez mes pommes de terre. » Il a la préoccupation de sauver son maigre bien, le plus immédiat, sans prendre garde à ceux qui le domineront demain, lui, sa famille et son champ. La Grèce a cru devoir adopter cette attitude, laquelle s'explique par beaucoup de raisons sur lesquelles il est inutile d'insister. Du moins peut-on éliminer celles qui tiendraient à l'inintelligence, car le peuple grec a conservé de ses origines une très grande adresse diplomatique, une agilité de gymnaste et un esprit plein de ressources. Il ne lui manque que de savoir agir. Agissons pour lui. Il y va de notre salut comme du sien avec cette différence que l'avenir est éloigné pour lui et pressant pour nous.

Edouard Julia

Back to French Articles

Back to Index