- de la revue Les Annales, no. 1877 de 15 juin, 1919
- 'La Terreur en Ukraine'
- par M. Maillard
![]()
![]()
- Les Journées Sanglantes
M. le professeur Maillard nous apporte ces nouveaux et impressionnants détails sur l'état actuel de la ville de Kief en Ukraine, d'où il arrive:
La Vie à Kief Depuis une Année
En janvier 1918, on ne fut pas surpris un beau matin,dapprendre que les ouvriers et deux régiments ukraniens s'étaient soulevés, à cause de l'hostilité manifestée par la Rada, dominée par son président, le professeur Grouchévski (de l'Université de Lemberg), A toute idée d'entente avec la Russie et des vexations de toutes sortes dont les éléments russes de Kief avaient été les victimes de la part des chauvins ukraniens. Or, il faut savoir que les 55 % de la population de la capitale de l'Ukraine; sont Russes.
Ce soulèvement donna lieu a une lutte acharnée, dont les rues de Kief furent le théâtre; Elle dura plus de dix jours, avec des alternatives diverses. Ecrasés une première fois, les émeutiers reprirent le dessus le jour où les bolcheviks de Mouravief vinrent à la rescousse. La Rada fut renversée et obligée de fuir a Jitomir, d'où elle envoya une délégation pour hâter la conclusion du traité de Brest-Litovsk et appeler les Allemands à l'aide.
Pendant ce temps, Kief était sous le régima bolcheviste. Il fut affreux. A peine entrés dans la ville, ils firent ce qu'avaient fait, quelques jours auparavant, les Ukraniens: ils traquèrent et anéantirent inhumainement leurs adversaires politiques. Les journées bolchevistes resterons à jamais mémorables dans les annales de Kief. Plus de mille officiers furent exterminés dans les allées du parc Mari, sans raison, sans procès, comme si ces bolcheviks suivaient l'ordre de tuer tout ce qui faisait la force de la Russie. Combien d'innocents tombèrent! Combien furent exécutés par erreur! Le monde frémira quand il connaîtra toutes les misères subies par le peuple russe.
Puis, cette rage de sang satisfaite, les bolcheviks procédèrent à leurs expériences communistes. Des commissaires furent nommés partout; on mit les coffres-forts des banques sous scellés; on nationalisa les maisons; on leva una forte contribution sur la ville; on inventa tous les jours de nouveaux impôts; on se mit à expédier les vivres au nord, si bien que Kief connut la famine; on procéda à des visites domiciliaires, soi-disant pour découvrir les vivres; mais les soldats ne se gênaient pas pour faire main basse sur ce qui avait une valeur. Nous vécûmes trois semaines sous ce régime, et chaque jour nous apportait des surprises. La ville, au bout de ce laps de temps, très court, semblait morte.
Les Ukraniens, pendant ce temps, souscrivaient aux conditions de paix imposées par l'Allemagne et appelaient les Allemands, s'engageant à mettre à la disposition des empires centraux le blé dont elle promettait l'envoi de soixante-quinze millions de pouds jusqu'à la nouvelle récolte. Alors, le fameux Petlioura se remit à avancer sur Kief, d'où la bande de Mouravief avait déjà emporté tout ce qui l'intéressait en fait d'argent et de provisions. Les bolcheviks, sachant que les Ukraniens avaient lié partie avec les Allemands, ne tentèrent même pas de défendre Kief, au grand soulagement des bourgeois, qui se souvenaient du bombardement du mois précédent, cause de tant de victimes. Occupés à déménager les caves de la Banque d'Etat, les bolcheviks ne perdirent pas leur temps à faire le coup de feu; et Petlioura put faire une entrée triomphale par un côté de la ville, alors que les Allemands occupaient déjà la gare et se préparaient à entrer aussi dans la ville. Tout cela fut on ne peut mieux arrangé.
Les Allemands Encouracent le Désordre
Nous eûmes alors le règne de la Rada centrale, ressuscitée, qui s'était empressée de rentrer à Kief après les Allemands. Nous assistâmes au même spectacle qu'auparavant, aggravé de la présence des Allemands. Ceux-ci favorisaient, autant que possible, la politique séparatiste de la Rada, politique qui cadrait si bien avec les visées secrètes de la diplomatie allemande. Ce fut une véritable idylle. « Nos chers amis, nos chers alliés! », voilà en quels termes les Ukraniens parlaient aux Allemands. Jamais on ne vit deux peuples plus unis! ou, du moins, des politiciens s'entendant mieux! Le pays fut mis en coupe réglée par les Allemands, qui en exportèrent tout ce qu'ils purent, depuis les 23.000 wagons de blé qu'ils reçurent pendant leur occupation, jusqu'aux 354 wagons de vieux caoutchouc qu'ils dirigèrent sur l'Allemagne, toutes choses qui leur permirent de prolonger la lutte de plusieurs mois et qui nous coûtèrent combien de sang précieux!
Mais il ne fallut pas longtemps aux Allemands pour s'apercevoir que les hommes qui étaient au pouvoir, le « ministère » Goioubovitch, ne répondaient nullement à leur position. C'étaient des hommes sans aucune instruction et sans expérience politique. De plus, ils avaient un programme qui ne laissait pas de gêner les bons serviteurs qui représentaient ie kaiser à Kief. C'est pourquoi, un jour, les Impériaux favorisèrent la convocation d'un congrès aux idées réactionnaires, qui renversa la Racla avec l'aide des Allemands et proclama hetman (hauptman, capitaine) le général Pavlo Skoropadski.
Un Tyran
Le régne de l'hetman fut celui de la plus noire réaction. Ce fut l'étouffement de toutes les conquêtes de la révolution et le retour au régime tsariste. Dans presque tous les domaines, on remit en vigueur les lois du temps des tsars; on vit arriver à Kief les hommes d'Etat qui avaient joué un rôle sous Nicolas II et ils remplirent les ministères, pendant que l'hetman manifestait les sentiments les plus germanophiles. Quel triste spectacle que celui de ces hommes mentant à leur propre conscience et se prêtant à une politique sans dignité pour sauver les arantages que la fortune leur avait départis!
Les vrais et seuls maîtres étaient les Allemands, qui se conduisaient comme en pays conquis. Ils faisaient et défaisaient les ministères, publiaient des ordres à la population, établissaient Jeurs tribunaux, condamnaient à mort, exécutaient les condamnés, introduisaient dans le pays un régime d'oppression qui les rendit vite odieux.
Ils commirent de grosses fautes. La principale, c est qu'ils se mirent avec les cercles conservateurs, avec les grands propriétaires et les riches industriels, contre le peuple. Et alors commença une période terrible, qu'on pourrait appeler celle de la vengeance bourgeoise.
Durant les premiers mois de la révolution, le peuple s'était laissé aller à bien des actes regrettables. Enfin délivré du joug, il avait porté toute sa colère contre les propriétaires, qui avaient, d'après lui, exploité son labeur et s'étaient enrichis à ses dépens. Ce fut une période terrible, pendant laquelle le peuple crut se venger de sa vie de misère, et qui fut habilement mise à profit pour creuser entre les classes un fossé profond.
Lorsque les Allemands eurent mis sur le trône l'hetman Skoropadski, les cercles bourgeois et les propriétaires, éblouis de la puissance allemande, crurent l'heure de la vengeance arrivée, et firent appel aux étrangers pour punir leur peuple. Chose affreuse et inconcevable! Pour sauver leurs biens et pour se venger, ils vendirent leur peuple à leur plus cruel ennemi!
Les Represailles
On organisa des détachements de représailles dans les campagnes, et on exigea des paysans la restitution ou le paiement de tout ce qu'ils avaient volé ou détruit. Il n'y a rien là que de très naturel? Oui, mais tout dépend de la méthode employée! Les exécuteurs des exigences des propriétaires, les Allemands, agissaient sur les indications incontrôlées que leur donnaient les victimes des désordres paysans et n'y allaient pas de main morte pour obtenir satisfaction. Pendant un certain temps, on ne parla que d'exécutions, de fustigations, de pendaisons et il ne sera jamais possible de connaître le nombre de ceux qui périrent durant cette période affreuse. On s'imagine avec quelles délices les Allemands faisaient couler ce malheureux sang russe, réussissant, d'ailleurs, à faire naître, du même coup, cette haine farouche du paysan pour son ancien maître, gage de longs troubles et de grands malheurs pour ce pauvre pays! Habile plan, et dont la réalisation a imprimé une tache de sang sur le nom de Skoropadslci et de ses acolvtes.
Cependant, la défaite de lAllemagne se dessinait de plus en plus. Et, un beau jour, le 15 novembre, l'hetman se réveilla ententophile et russophile. Il publia un manifeste où il faisait montre de sentiments tout nouveaux. Mais, soutenus par les Allemands qui ne perdaient pas de vue leur principal objectif en Russie: le démembrement du pays, Petlioura et consorts levèrent, soi-disant au nom des revendications du peuple, l'étendard de la révolté. Ce sera un chapitre d'histoire bien intéressant que celui qu'on écrira à propos de cette révolte qui devait, six semaines plus tard, permettre aux bolcheviks d'entrer à Kieff. Le rôle des Allemands, dans cette occasion, est plus que suspect. Qu'il me suffise de dire qu'ils mirent à disposition des émeutiers les centaines de magasins qu'ils avaient en Petite-Russie, donnant ainsi à Petlioura le moyen d'équiper ses troupes et de trouver des munitions et des armes en abondance.
Ville Mise à Sac
Petlioura fit subir à Kief un siège et. Le 24 décembre, il entra dans la ville. Ce que fût cette entrée et de quoi elle fut suivie, l'histoire le dira. Parmi les terribles pages qui racontent les sanglantes vengeances politiques, celle qui parlera de ce qui se fit à Kief, du 14 au 25 décembre, sera une des plus pénibles. Sans vouloir rapporter ici tout ce que j'en sais, il me -suffira de citer un épisode pour montrer tout l'odieux de ces drames quotidiens. Deux jeunes gens sont arrêtés sous I inculpation d'avoir pris les armes contre les soldats de Petlioura. On les conduit aux autorités, qui donnent l'ordre de les remettre en liberté. Mais, comme il était deux heures du matin et que, vu l'état de siège, il était interdit de passer par les rues, on leur donne une escorte de soldats, qui. en route, les assassine lâchement; et, le lendemain, tous les habitants de Kief purent voir comme moi deux pitoyables cadavres gisant sur le pavé, au coin du Marché-au-Foin. L'un avait le crâne fracassé, l'autre la poitrine percée de coups de baïonnette. Suivant l'infâme habitude de ces soldats, ils avaient dépouillé ces misérables cadavres de leurs habits et de leurs bottes, ne leur laissant que leur linge. Et je reverrai toute ma vie ces pauvres visages de garçons de vingt ans, reposant à même le pavé, avec une indicible épouvante dans leurs yeux qu'aucune main n'avait fermés! Epouvantable vision de ces guerres civiles, dont rien n'égale l'horreur.
L « ataman » Petlioura faisait partie d'un gouvernement qui avait pris le nom de Directoire. De tous ceux sous lesquels j'ai vécu, c'est bien celui qui me parut le plus férocement despotique. Jamais encore l'intolérance politique n'était arrivée à un tel degré de mesquinerie et de fanatisme. On pourrait citer toute une série de faits, tous plus incroyables les uns que les autres. Je me contenterai den raconter un.
La Guerre Intestine
Il faut savoir que Kief. dont on prétend faire la capitale de l'Ukraine, au dernier recensement de 1917, a donné les chiffres suivants: Russes. 55 %, Polonais et Israélites, 33 %; Ukraniens, 12 5 %! Et encore ces 12 % se recrutent-ils parmi le peuple.
Or, un beau matin, le Directoire décréta que toutes les enseignes et toutes les plaques d'adresse devaient, dans un délai de trois jours, être rédigées en ukranien. Dans tout Kief on aurait bien trouve, jusqu à ce jour, une vingtaine d'enseignes en cette langue. Vous vous imaginez l'embarras des médecins, des professeurs, des commerçants obligés, en un si court délai, de transformer leurs enseignes; la difficulté était d'autant plus grande que la Russie passe par une crise économique sans exemple et qu il est impossible de rien trouver dans ce malheureux pays! La main-d'écuvre est aussi très chère, et souvent introuvable. Ce fut un spectacle inoubliable que celui de tous ces gens juchés sur des échelles et en train de badigeonner leurs devantures! Et. pendant ce temps, les bolcheviks avançaient sur Kharkof, alors que le gouvernement ukranien employait ses. valeureux soldats à lacérer à coups de baïonnettes les enseignes qui n'avaient pas été « ukranisées » à temps voulu.
C'est pourquoi les succès des bolcheviks « avançant vers Kief n'étonnèrent personne, d'autant plus qu'on savait que Tannée de Petlioura était réduite à sa plus simple expression. En effet, les soldats que Petlioura avait levés contre- l'hetman, au nom des réformes sociales, ne furent pas longs à s'apercevoir que leurs chefs avaient, avant tout, une politique séparatiste, de haine envers la Russie. Le peuple ne comprend pas cette politique et n'y sympathise pas. C'est pourquoi la désertion ne tarda pas à se mettre dans les rangs des Ukraniens. Beaucoup centrèrent dans leurs foyers et beaucoup passèrent du côté des bolcheviks, qui apportaient enfin ce régime que la Petite-Russie n'a pas encore goûté et auquel elle rêvait.
Les troupes restées fidèles à Petlioura étaient: composées, en majorité, de Galiciens d'Autriche, que le peuple petit-russien hait à l'égal des Allemands. Elles se trouvaient sous le commandement d'un ancien capitaine autrichien, l'ataman Konovalietz. C'étaient donc des étrangers pour les Petits-Russiens, qui accueillirent les bolcheviks comme des frères puisqu'ils apportaient avec eux l'idée de la Russie une et grande. C'est un spectacle peu banal que celui de ce peuple qu'on veut séparer par la force de ce qui fait corps avec lui et qui ne veut pas entendre parler de cette séparation. Ceci explique comment, sans la moindre peine, les bolcheviks s'emparèrent de Kief, le 3 mars. Pour moi, les expérience vécues avaient suffi et je considérai que j'en avais assez vu sous les sept gouvernements qui s'étaient succédé à mes yeux en moins de deux ans.
M. Maillard