de la revue 'l'Illustration' No. 3930 de 19 juin 1918
'Une Mois de Guerre Civile en Finlande'
par E. Vincent
 
Les Journées Sanglantes de Tammerfors
6 Mars - 6 Avril 1918

 

Un de nos compatriotes, qui habitait depuis de longues années la Russie avec sa famille, est revenu en France par la Finlande, où la guerre civile entre rouges et blancs arrêté un mois à Tammerfors. De son carnet de notes il a extrait pour nous un récit très vivant des événements auxquels il s'est ainsi trouvé mêlé. Après tant de commentaires et d'informations de seconde main sur les événements de Finlande, voici enfin un témoignage direct, illustré d'authentiques photographies.

 

Ambassades et Colonies Alliées de Petrograd

A la fin du mois de février, le bruit se répandait à Petrograd que les complications en Extrême-Orient allaient amener une crise entre les Alliés et le gouvernement bolchevik et que les ambassades quitteraient Petrograd incessamment. La plupart des ressortissants des puissances alliées précipitèrent alors leur départ.

Après avoir envisagé la situation créée par la révolution en Finlande, et sur la foi de renseignements soi-disant « très fondés », un petit groupe de Français se décida à se rendre directement à Tammerfors, grand centre industriel finois de plus de 30.000 habitants et centre de l'organisation de l'armée rouge. Tammeerfrs se trouvait alors à 50 kilomètres du front où les troupes rouges étaient engagées avec les blancs.

Nous espérions obtenir des laissez-passer de l'une et l'autre armée.

Parvenus, le 6 mars à Tammerfors, nous apprenions que l'ambassadeanglaise, après avoir quitté Helsingfors, était là depuis le 4 et que le train diplomatique français, accompagné d'une quantité d'autres légations: belge, serbe, grecque, etc., venait d'arriver le matin même. Les Français résidant à Tammerfors se joignaient immédiatement au train diplomatique, convaincus que les négociations officielles engagées avec les autorités des deux partis donneraient un résultat favorable immédiat.

Il s'agissait en effet d'obtenir des rouges l'autorisation de laisser passer le train jusqu'à un point situé entre les stations Loulou et Villepula, où un pont sauté marquait le front des forces adverses, et aussi d'avoir l'assurance des blancs qu'ils ne tireraient pas sur les traîneaux, à l'aide desquels on effectuerait le transbordement des nombreux passagers (environ 200, y compris un nombre respectable de femmes et d'enfants) ainsi que des bagages imposants qui les accompagnaient.

Le 6 au soir, une grande animation règne dans la ville, par suite de l'arrivée, retour de Bjerneborg, port du golfe de Botnie situé à quatre heures de chemin de fer de Tammerfors, d'un grand nombre de Belges, Américains, Anglais et quelques Français, que les autorités rouges avaient expulsés, vu la cessation du service entre ce port et Stockholm, le steamer ayant subi une avarie derrière le brise-glace et coulé. Les trois ou quatre hôtels de la ville étant déjà occupés soit par des étrangers, soit par des gardes rouges, tout ce monde a d'énormes difficultés à trouver de la place et dans des conditions fort peu confortables.

Nous remarquons ce même soir que les Anglais paraissent préparer un mouvement, car ils restent en tenue toute la nuit et jouent aux cartes. Aussi, le 7 au matin, nous ne sommes pas surpris d'apprendre que la légation anglaise a tenté sa chance et qu'elle doit déjà être à Villepula. Ce fait nous remplit d'espoir: puisqu'un premier détachement d'étrangers a passé, les autres devront suivre facilement.

Les jours suivants, jusqu'au 10, s'écoulent en conversations sur les démarches du train diplomatique français. Il est même, à un certain moment, question de l'achat de petits traîneaux finlandais pour faciliter le passage au point où la ligne est coupée. On donne des instructions pour acheter un grand drapeau tricolore à l'ombre duquel nous devons effectuer la marche. Tout le monde boucle ses malles lorsque tout à coup, le samedi soir, la nouvelle se répand que les autorités rouges non seulement refusent le droit de passage, mais ont exigé que le train rétrograde sur la ligne de Tammerfors-Rikimiaki, soi-disant afin d'éviter des regards indiscrets au centre même de la défense rouge. Huit Français, dont nous sommes, se décident alors à rester à Tammerfors, afin de courir le risque d'être pris par les blancs, c'est-à-dire la chance de voir s'ouvrir ainsi la route du Nord, par Tornéo et Haparanda.

Toute la classe intelligente de Tammerfors prévoit en effet que les rouges seront dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse aux troupes des blancs, organisées et soutenues par les officiers suédois et par les fameux « chasseurs finlandais », qui s'étaient engagés au début de la guerre dans l'armée allemande pour combattre les Russes et que l'Allemagne a renvoyés à la disposition du gouvernement de Wasa, au nombre d'environ 3.000.

Le 10, en effet, le train diplomatique est évacué au Sud jusqu'à la station de Toyala, à environ une heure et demie de chemin de fer de Tammerfors et le consul d'Italie, qui paraît jouer un rôle très important dans les négociations officielles, nous affirme, d'une manière impétueuse, que les étrangers seront expulsés d'ici comme ils l'avaient été de Bjerneborg et qu'en conséquence nous devons immédiatement prendre le premier train pour rejoindre Toyala.

C'est donc avec une grande inquiétude que nous nous rendons à la préfecture de police rouge pour solliciter un droit de séjour aussi long que possible. Mais, à notre grande satisfaction, les autorités nous délivrent immédiatement, avec beaucoup d'amabilité, un permis d'un mois et le chef pousse même l'obligeance jusqu'à nous donner ses propres cartes de fromage et de pain, en nous assurant de toute sa bienveillance pour nous faciliter notre séjour à Tammerfors.

 

Bloqués à Tammerfors

Quelques mots maintenant sur la ville dans laquelle nous allons passer des heures d'abord pleines d'attente, puis bientôt particulièrement angoissantes et dangereuses.

La ville se développe autour de deux artères principales en forme de T dont la base serait la gare et le grand trait transversal le boulevard appelé l'Esplanade. Ce boulevard qui se termine du côté Nord par une colline qui domine le grand lac de Nasiyarvi orienté du Nord au Sud sur plus de 60 kilomètres, et est limite du côté Sud par un autre lac formant déversoir du précédent. De puissantes usines sont établies sur le canal qui relie les deux lacs et exploitent la force des rapides créés par la différence de niveau (environ 15 mètres sur une longueur qui atteint à peine 300 mètres). Comme dans toutes les villes de Finlande règne une propreté scrupuleuse et de beaux édifices en granit, style finlandais, bordent les principales rues, alors que tous les quartiers avoisinants sont occupés par des maisons en bois qui bientôt vont fournir un aliment facile aux flammes qui les dévoreront. Le climat est délicieux et la température, variant de 10 à 20 degrés au-dessous de zéro, est très supportable, car, pendant tout notre séjour, le soleil ne cessera de luire par un vent du Nord qui purifie l'atmosphère.

Dans le lointain, le canon résonne, au Nord et à l'Est, mais, vu la disposition géographique de la ville, nous pensons avec anxiété qu'une poignée d'hommes bien déterminés peut en interdire l'accès en faisant sauter les deux ponts et les deux écluses qui dominent les rapides. Les autorités rouges ont proclamé la levée en masse des populations campagnarde et ouvrière et chaque jour nous voyons circuler de nous velles formations qui, à la différence des bandes désordonnées des gardes rouges russes, observent une discipline rigoureuse et traversent les rues d'un air martial en s'accompagnant de chants révolutionnaires rappelant vaguement l’Internationale. Tous ces soldats ont fort bon air, sont 'de solides gaillards bien habillés et portent avec orgueil au bras gauche le brassard rouge qui seul les différencie des soldats de l'armée blanche.

La semaine du 10 au 17 se passe toujours dans l'attente d'une issue heureuse aux négociations qui se poursuivent entre Toyala et le gouvernement rouge. Nous avons la chance d'avoir un agent consulaire, M. Mechelin, avocat finlandais de Tammerfors, dont la mère était Française. Son dévouement va bientôt nous être d'un secours inappréciable lorsque le combat à courte distance aura commencé. Je ne puis évoquer son souvenir ici sans lui exprimer nos remerciements émus et sincères.

Pendant ces sept jours, la canonnade gronde dans le lointain et le bruit court que les rouges auraient été très éprouvés à Villepula et à Kourou, au Nord-Ouest et Nord- Est du grand lac qui déverse ses eaux à travers Tammerfors. Le 17, une panique règne même dans la ville et les physionomies consternées des officiers russes et des autorités rouges laissent deviner que la situation est devenue précaire. Des mouvements importants de troupes ont lieu et les coups de sifflet se succèdent à la gare.

Du 17 au 24, la canonnade se rapproche. Les chefs des forces rouges, qui tout d'abord étaient presque exclusivement des Russes, sont changés. Des Finlandais reçoivent le commandement. Ce sont presque tous des émigrés politiques revenus d'Amérique et qui n'ont aucun passé militaire. Les soldats russes qu'on voyait en grand nombre dans les rues de la ville pendant la première période disparaissent, et seuls quelques cavaliers attachés à l'état-major paraissent décidés à servir l'organisation révolutionnaire. Les salaires énormes qu'on leur paie ont certainement vaincu chez eux la peur de la mitraille et ils seront fidèles à la cause rouge jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au moment où les survivants seront fusillés par les blancs, après la prise de la ville. On estime à trois cents Russes environ ceux qui ont subi le siège, la plupart en qualité d'estafettes, artilleurs ou mitrailleurs.

La question alimentaire devient de plus en plus inquiétante. Les prix augmentent de jour en jour et l'on ne servira bientôt plus que de la betterave rouge et, de temps en temps, des hachis de viande de cheval. De plus en plus aussi il devient difficile de changer de l'argent russe. Tammerfors, comme tous les grands centres finlandais, était à l'origine occupée par des forces imposantes russes et il était relativement facile d'obtenir des marks finlandais des soldats qui regagnaient la Russie et achetaient des roubles. Mais l'exode est presque terminé et seuls quelques commerçants acceptent de changer les vieux billets de 500 et 100 roubles de l'ancien régime, au couis de 90 marks, pour 100 roubles: encore faut-il être de leurs amis.

Au cours de cette dernière semaine, un assez grand nombre de Belges et Anglais, et quelques Français, ont rallié Tammerfors, prévoyant probablement que le train diplomatique ne passerait pas et que le mieux était de se faire prendre par les blancs. Cependant, le 24, nous sommes avisés que le train a reçu l'autorisation du dictateur rouge, M. Sirola, de se rendre à Bjerneborg et qu'il passerait par Tammerfors à 4 heures du matin. On nous conseille de nous joindre aux diplomates. Bjerneborg paraissant être moins menacée que Tammerfors et par conséquent pour longtemps encore entre les mains des rouges, nous préférons ne pas bouger. Aussi ne fûmes-nous nullement surpris lorsque, le 25, après une violente fusillade et canonnade au Sud de la gare, nous apprîmes que le train diplomatique était dans l'impossibilité de passer, la ligne ferrée ayant été coupée par les blancs à mi-chemin entre Tammerfors et Toyala, à Lampalla. Partout dans les rues se dressent des barricades de pâte de cellulose. Dos chenilles barbelées sont installées dans les principales voies et les ponts sont minés. Les canons installés sur les collines de la ville commencent à tonner d'une manière continue, intensifiant particulièrement leur feu pendant la nuit. Le dénouement paraît très proche et les bourgeois de Tammerfors parlent de 24 heures pour que les blancs occupent définitivement la ville. Cependant l'attaque de la nuit du 25 ne se renouvelle pas et nous saurons par la suite que les blancs ont subi un échec sanglant et perdu près de trois cents hommes en quelques minutes, ayant été pris entre les feux des tranchées rouges et d'un train blindé qui s'était glissé sur leur flanc à la faveur de l'obscurité. Aussi, le mardi 26, laville reprend-elle son aspect habituel. Cependant des convois de réfugiés, fuyant la lutte aux environs de la ville, viennent encombrer les caves des édifices publics et des maisons privées du centre.

 

 

Entre les Canons des Blancs et les Mitrailleuses des Rouges

Le 27, notre inquiétude augmente en raison de la superbe tranquillité qui règne partout et, avec un attaché de l'ambassade d'Amérique, nous décidons à trois de pousser une reconnaissance de l'autre côté de la gare, vers les confins de la ville aux abords de laquelle les blancs doivent s'être installés. Toutes les rues sont vides; si on ne rencontrait de temps en temps un cavalier qui réclame la présentation de l'autorisation de séjour, on pourrait se croire dans une ville abandonnée du front occidental. Nos couleurs nationales, que nous portons sur nos toques de fourrure, nous ouvrent le passage et nous allons bientôt être à la lisière de la ville lorsque dans notre dos un bruissement grandissant nous rappelle la présence des combattants. Nous nous jetons à plat ventre et à quelques mètres de nous un projectile de 76 % vient se briser sur la terre durcie par 20 de froid, soulève un petit nuage de poussière, de glace et de terre, mais heureusement n'éclate pas.

Oui, les blancs sont toujours là: satisfaits de notre escapade, nous rallions l'hôtel.

Le soir de ce jour-là, on interdit toute lumière et la direction de l'hôtel, terrorisée par la garde rouge, coupe les lignes électriques.

Nous passons nos soirées à errer dans le grand corridor. Anglais, Français, Belges, Russes réfugiés et parmi ceux-ci un vieux général dont les propriétés ont été pillées, la ma son à Petrograd séquestrée, échangent leurs impressions. Elles sont loin d'être gaies. Des parties de cartes et d'échecs s'organisent à la lueur douteuse de bougies artistement masquées. Quatre langues se heurtent, mais cependant l'anglais domine. Des groupes philosophient sur le mouvement social que laisse entrevoir le bouleversement russe et finlandais. D'autres chantonnent. Les heures passent.

Ail heures du soir, une dizaine de gardes rouges font irruption dans notre hôtel. On aurait soi-disant tenu des conférences anti-révolutionnaires dans les chambres. A notre extrémité du corridor, on respecte les trois couleurs fixées sur nos portes. Mais le chef de la troupe, abominablement ivre, a une altercation d'une violence inouïe avec un Finlandais qui est immédiatement arrêté.

Toute la nuit est troublée par l'écho d'un engagement très vif, toujours dans la direction de la gare. Une fois de plus, on dit les blancs très maltraités et l'attaque ne fait pas de progrès. Cependant la ville est définitivement investie.

Dimanche, le 31, l'état-major rouge s'établit dans l'aile Sud de notre maison, dans une banque, car l'Ecole technique où elle était installée a été prise à partie par les canons blancs et les grands chefs ont préféré se mettre à l'abri des puissantes voûtes de l'établissement financier. Ce voisinage compromettant nous gêne considérablement. Un aéroplane rouge passe au-dessus de la ville, jetant des proclamations que le vent, paraît-il, emporte dans les lignes blanches. Cependant le bruit se répand que l'arrivée d'une armée de secours de 8.000 hommes, composée en grande partie de marins russes formés à Helsingfors, est imminente. C'est donc du Sud que les rouges attendent la délivrance.

Les colonies étrangères se sont décidées à faire une démarche de plus auprès du grand chef Lechtemiaki qui, en langue anglaise, explique que nous devons attendre une réponse jusqu'au mercredi suivant. Sa déclaration semble impliquer qu'à cette date ou bien l'armée de secours aura débloqué la ville, ou bien la résistance rouge sera brisée. Pour nous encourager, il nous fait miroiter l'espoir d'un départ par le Sud, c'est-à-dire retour en Russie. Comme nous protestons, il nous explique que nous pourrons passer par la mer Noire. Ce conducteur d'hommes, cette tête de la révolution finlandaise, ignore que les Turcs sont à Constantinople et en guerre avec nous!

Le 1er avril, le consul de France nous rend visite, en profitant d'un moment d'accalmie, pour nous apprendre que, de sa maison, tournée face au Sud, on entend une violente canonnade. Il n'est pas douteux qu'il s'agit du combat engagé par les forces rouges d'Helsingfors et nous saurons bientôt que 3.000 blancs ont complètement défait les 8.000 rouges à Lampalla, à quelque 30 kilomètres de Tammerfors.

Des canons sont maintenant postés dans les rues et, sous nos fenêtres, nous voyons un 76 % et un 47 % qui tirent sans arrêt dans la direction de la gare.

Un immense incendie à trois foyers très distincts se déchaîne autour de la gare et lorsque, avec précaution, nous soulevons nos rideaux au risque de recevoir une balle des rouges postés dans les cours et les rues, il nous semble que, seul, notre quartier forme un bloc opaque au centre d'une sphère rouge vif, qui s'éclaire parfois jusqu'au blanc argent sous le coup de soufflet des toitures qui s'écrasent.

Une deuxième perquisition, menée par des soldats russes cette fois, sous le prétexte qu'on aurait tiré sur eux de l'hôtel, nous rappelle une fois de plus les habitudes de la révolution à Petrograd. Ces messieurs sentent le dénouement proche et, avant de tenter une fuite plus ou moins problématique, ils cherchent à piller tout ce qu'ils peuvent. Notre attitude résolue devant leurs baïonnettes et revolvers leur en impose et ils se contentent de « réquisitionner » un magnifique revolver Coït grand modèle d'ordonnance, appartenant à un officier anglais qui fait partie de notre colonie. Devant notre insistance, ils délivrent même un reçu qui sera désavoué le lendemain par l'état-major rouge, la perquisition n'ayant pas eu de caractère officiel. Toutefois, ils emmènent deux ingénieurs finlandais qui vont être emprisonnés dans les caves de l'Ecole technique avec environ deux cents de leurs compatriotes. Tous seront sur le point d'être brûlés vifs dans les décombres fumants, puis délivrés, pour être, derechef, menacés d'une exécution en masse par les soldats russes débandés.

Les projecteurs installés sur la tour de l'hôpital, d'ailleurs évacué, fouillent l'obscurité, et le feu des mitrailleuses atteint une violence inouïe. Les explosions de projectiles se rapprochent et nous entendons distinctement le sifflement d'un très grand nombre d'entre eux qui nous passent sur la tête, probablement à destination des hauteurs Ouest de la ville.

 

 

Le Dénouement

Fatigués de voir et d'entendre, nous allons tous nous coucher, lorsque tout à coup, à 2 heures du matin, l'artillerie rouge postée en plein centre de la ville ouvre un feu désordonné. Les blancs sont arrivés jusqu'au canal et les rouges, surpris, tirent dans l'obscurité à toute volée. Notre corridor s'amme, tout le monde pense à descendre dans les caves, mais personne n'en prend l'initiative. Des explosions très violentes ébranlent la maison. Nous regrettons de n'avoir pas arboré, au faîte de notre toit, un drapeau américain dont nous disposons. Si un projectile tombait sur notre 3e étage, il ne resterait pas grand'chose des ombres qui déambulent dans le grand corridor.

Dans la nuit du 3 au 4 avril, la mitrailleuse s'apaise et les projecteurs ne travaillent plus. Un silence menaçant règne et l'obscurité brumeuse enveloppe de mystère le côté Nord, c'est-à-dire les abords du grand lac et le pied des hauteurs qui doivent constituer la clef de la défense.

Cette obscurité et ce calme se trouvent encore intensifiés par les lueurs des incendies à l'Ouest; nous voyons maintenant, à 150 mètres en avant d'une de nos fenêtres, les maisons de l'autre côté du canal qui flambent comme des tas de paille. L'église de la place se détachant sur ce fond lumineux semble s'animer, s'effacer, réapparaître au gré des vagues incandescentes qui l'étreignent. Tout le grand quartier situé entre le canal et la gare paraît être une mer de feu.

De 4 à 8 heures du matin, nous n'avons plus d'eau et le bombardement reprend plus violent. On entend très bien les coups de départ, le sifflement, l'éclatement des arrivées. Un obus tombe sur l'usine qui nous fait face; un autre tue, dans la deuxième cour de notre hôtel, à côté du G. Q. G. rouge, des hommes et deux chevaux. A 9 heures, nous allons jeter un coup d'œil dans la rue, dans l'espoir de trouver du pain, et nous rencontrons tout à coup deux cavaliers portant de grandes banderoles blanches. Ce sont évidemment des parlementaires, mais nous ne saurions deviner à quel parti ils appartiennent. A 10 heures, nous nous trouvons au premier carrefour à côté de notre hôtel lorsque subitement nous voyons les gardes rouges fuir à toute allure en débouchant des rues qui viennent du lac Nord. Nous nous sauvons aussi et, en arrivant sous notre porte cochère, nous voyons derrière nous deux gardes rouges les mains en l'air en face d'une dizaine de « blancs » qui, sans presque un coup de feu, se trouvent déjà dans notre rue. Mais à cet instant même un chef des rouges débouche de notre allée de traverse, menace ceux qui veulent se rendre, et le combat reprend dans notre maison; on amène rapidement une mitrailleuse sous notre porche et les balles sifflent. Les blancs, avec un peu plus de décision, auraient pu enlever l'état-major rouge. Leur hésitation leur coûtera beaucoup d'efforts et de victimes.

La résistance est exaspérée par l'acharnement des chefs rouges qui viennent en effet de recevoir avis de leur? parlementaires que les blancs ne leur feraient pas de quartier. Ils veulent vendre chèrement leur existence et l'hôtel de ville va devenir leur dernière forteresse; ils y seront protégés par plus de 150 réfugiés établis dans les caves, dont la présence empêchera les blancs de se servir du canon pour réduire ces quelques désespérés. La place du Théâtre tiendra encore quelque temps; deux ou trois canons rouges qui y sont établis se font encore entendre, mais bientôt les gros projectiles blancs les réduisent au silence. Le feu des mitrailleuses devient spasmo-dique, les coups de fusil s'espacent, la nuit tombe sur le combat des rues qui a rougi beaucoup de trottoirs.

Le 5, à notre réveil, nous constatons la présence des blancs dans notre rue. Trois d'entre eux se promènent tranquillement sous nos fenêtres. Ils semblent encore ignorer que dans la deuxième cour de notre hôtel se trouve l'état-major rouge. Cette insouciance nous fait frémir, et ce que nous craignons se produit très rapidement. Les rouges prononcent tout à coup un retour offensif et leur mitrailleuse redevient, enragée; le combat reprend autour de nous et nous voyons tomber, foudroyé d'une balle dans le crâne, un beau jeune homme blond qui semblait narguer la mort par son sang-froid de tireur agenouillé à découvert au milieu de la rue. Mais ce sont là les derniers soubresauts d'une cause perdue et, à 6 heures, les blancs qui sont venus viser nos passeports, nous apprennent que le théâtre et l'hôtel de ville ont été pris à la grenade.

Déjà des files de réfugiés, de prisonniers, circulent dans les rues, sous la surveillance peu bienveillante des blancs. Dans la soirée, on nous rend l'électricité et l'eau.

A cinq heures du matin, le 6,'nous entendons les salves des exécutions annoncées Bien des malheureux qui n'ont commis que la faute de se laisser berner partagent l'expiation des meneurs, venus on ne sait d'où, qui sont seuls responsables.

Les autorités blanches mettent à la disposition des étrangers un train de 3e classe direct jusqu'à la frontière. Cet empressement est évidemment louable, mais il s'entoure d'une foule de mesures vexatoires qui me font personnellement presque regretter la bonhomie de certaines autorités rouges, maintenant fusillées ou en prison.

Je me décide, avec ma famille, à ne pas partir si rapidement; nous tenons à reprendre haleine et aussi à voir la fin du drame.

Bientôt, sur la grande place du Théâtre, au pied du consulat suédois, les prisonniers sont massés. Environ 6.000 d'entre eux y passeront quarante-huit heures, les 3.000 ou 4.000 autres pris précédemment ayant été déjà évacués. Les troupes blanches défilent par petits groupes; les unités en sont presque toutes commandées par des officiers suédois et le consulat de Suède retentit d'acclamations et ondoie sous les drapeaux agités.

Ces pauvres soldats blancs ont l'air bien éprouvés et ils sont moins nombreux, à beaucoup près, que les prisonniers. Beaucoup d'officiers finlandais serrent la main d'amis qu'ils avaient laissés à Tammerfors. Des familles bourgeoises agitent de leur balcon leurs mouchoirs en apercevant ici le père de famille, là le fils ou le frère qui avaient quitté, il y a déjà plusieurs mois, leurs foyers pour aller combattre l'hydre rouge. Il y a beaucoup d'émotion dans l'air et beaucoup de gaieté sur les visages. Des gens bien vêtus ont refait leur apparition et l'élément cultivé donne à la rue un aspect de fête qui allège les cœurs après les instants bien sombres vécus.

Avant notre départ, nous aurons le temps de voir flotter les drapeaux finlandais sur les édifices de la ville. Je dis les drapeaux, car il y a celui des vieux finnois, celui des jeunes finnois et le drapeau de ceux qui veulent concilier les deux extrêmes. Que réservent ces trois drapeaux à la Finlande? Il est bien difficile de le prévoir; mais on peut cependant déclarer presque avec certitude que l'élément bourgeois finnois est attaché à l'idée républicaine et est, comme tous les Finlandais, particulièrement jaloux de l'indépendance politique absolue de leur pays. Ceux qui toucheront à ces sentiments s'exposeront tôt ou tard à des réactions violentes.

La France est peu connue dans ce petit pays, cependant sympathique par son courage, sa culture, sa volonté. L'Allemagne s'est infiltrée partout et est devenue un facteur presque indispensable de la vie économique. Elle cherche aussi à devenir indispensable dans le domaine politique et il est probable que c'est là qu'elle heurtera l'âme même du Finlandais. Sachons en profiter et pour cela ayons des repré sentants intelligents, connaissant ces pays du Nord et leur mentalité, qui pourront préparer le rôle de la France dans le domaine économique, c'est-à-dire dans la seule voie qui puisse nous amener à conquérir l'amitié du petit peuple finlandais.

E. Vincent

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