- de la revue 'l'Illustration' No. 3929, 22 juin 1918
- 'La Route De Petrograd'
- par Robert Vaucher
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Premières Impressions de Notre Envoye Spécial en Russie « Libre »
A bord du Feodor Thijiof, 17 avril
Le bateau russe qui vient de recommencer le service entre Vardô et Mourmansk est un affreux petit vapeur d'une saleté repoussante et qui tangue même sur une mer d'huile. Il pleut dans les cabines. Le capitaine m'en avait promis une hier; mais aujourd'hui, lorsque je suis monté à bord, le second m'a déclaré qu'il avait cru devoir la donner à un autre passager. Il suffit d'être maintenant sous pavillon russe pour voir l'anarchie régner en maîtresse partout. Un jeune Russe, arrivant d'Amérique d'où il avait vainement tenté de gagner Petrograd par le Transsibérien, veut bien me servir d'interprète et attache son sort au mien. Nous nous installons en haut d'un escalier, à tous les vents.
La nuit est venue, une nuit très claire. La lune éclaire un paysage arctique qui n'est pas sans beauté. La moitié du fjord est gelé. Le bateau longe la glace, siffle longuement, puis s'arrête non loin d'un groupe sombre se détachant sur la neige. De tous côtés, des vallées étroites couvertes de forêts qui débouchent dans le fjord, arrivent des traîneaux rapides et légers, traînés par des équipages de rennes ou de chiens. C'est bientôt sur la glace, au bord de laquelle nous faisons escale, une animation étrange. Les Lapons viennent chercher des marchandises, surtout de la contrebande, et apportent des peaux et de la viande de renne et d'ours.
Un Coup de Feu dans la Nuit
Soudain, sur un petit bateau mouillé non loin du nôtre, un coup de feu retentit, que l'écho répète longuement.
Peu à peu les traîneaux ont déchargé et rechargé. Sans bruit, ils filent dans toutes les directions, se dispersent dans la solitude glacée de la presqu'île de Poluostrof Ribatshi, célèbre par son couvent. Il n'y en a plus qu'un, attelé de rennes superbes, qui est en retard. Il termine son chargement et disparaît dans la nuit lumineuse avec une rapidité étonnante.
Au moment de lever l'ancre, nous apprenons que le coup de feu que nous venons d'entendre provient d'un petit bateau patrouilleur russe gardant les côtes. C'est le commandant qui vient de se suicider d'un coup de revolver. Ne pouvant plus supporter la vie atroce qui lui était imposée par le comité des matelots de sa petite unité, il a préféré se donner la mort plutôt que de continuer à être une victime du despotisme de ses ex-subordonnés.
Ce drame, dans la solitude de cette nuit polaire, au moment d'entrer dans les eaux territoriales russes, a quelque chose de poignant. Ce coup de feu d'un officier se suicidant est pour nous le premier salut de la République des Soviets.
Mourmansk, 18 avril
Le bateau vient d'accoster le quai d'Alexandrovsk. Le premier commissaire du peuple monte à bord et fait le contrôle des passeports. Il n'a rien qui le différencie du Norvégien en civil qui a visé mon passeport hier au départ de Vardô. Il est enchanté de se faire photographier pour L'Illustration, et promet à mon interprète de téléphoner à Mourmansk afin que l'on facilite, là aussi, toutes les formalités du passage.
On ne rencontre ici que des télégraphistes en uniforme, tout comme sous l'ancien régime. Il n'y en a pas moins de 200 au bureau central. C'est l'industrie du pays. Le câble d'Alexandrovsk relie la Russie aux nations d'Occident, mais n'est employé que pour les communications officielles.
Les Navires de Guerre Alliés devant Mourmansk
Nous repartons, et soudain au fond du golfe nous apercevons les lignes grises des navires de guerre français et anglais mouillés devant Mourmansk, afin de protéger cette tête de ligne de chemin de fer, la seule voie de communication de la Russie avec l'Angleterre et la France, tant que le port d'Arkhangel sera bloqué par les glaces. Quel plaisir de revoir flotter sur un navire de guerre le drapeau tricolore! On se sent moins perdu dans ces solitudes du Nord.
Au moment de débarquer, je vois surgir des cales du Ftodor Thijiof une vingtaine de paysans finnois, qui sont, paraît-il, des gardes blancs. Faits prisonniers près d'Alexandrovsk, ils sont emmenés sous bonne escorte de gardes rouges en civil portant le fusil ou un grand sabre de cavalerie. Ni les uns, ni les autres n'ont de signes distinctifs et les armes seules permettent de .reconnaître les gardiens de leurs prisonniers.
Mourmansk est une ville champignon qui a surgi de terre pendant la guerre. Un grand quai, avec de nombreuses voies de garage, s'avance assez loin dans la mer. Au premier plan, voici le train du général Berthelot, chef de la mission militaiie roumaine, qui rentre en France. D'autres trains d'évacués alliés ou de soldats français et anglais sont stationnés près de la gare. Les trois quarts des voitures sont des wagons de marchandises dans lesquels les voyageurs se sont installés le plus confortablement possible.
La seule jolie maison de la ville, d'où la vue s'étend sur tout le port et ses dépendances, est occupée par le Soviet. Le commissaire pour les étrangers, Grohotof, me reçoit fort aimablement et vise mon passeport pour Petrograd.
Un vieux moujik arrive avec un traîneau portant les sacs de la poste. Nous lui demandons de charger nos bagages jusqu'au train. Il refuse en expliquant que le cheval qui tire son traîneau appartient à l'Etat et qu'il craint des reproches. C'est encore un type vieux régime qui a le respect de la propriété nationale. Un officier de poste, qui passe, calme ses scrupules, et mes valises s'en vont, cahin-caha, à travers les fossés et les voies de garage, jusqu'au train de Kem, que nous avons le bonheur de trouver prêt à partir dans quelques heures.
Un canot major battant pavillon tricolore arrive au bout du quai et débarque tout un groupe de matelots français de l'Amiral-Aube. Malgré l'isolement et la tristesse de ce pays dénudé, ils n'ont rien perdu de leur belle gaieté française.
Les Russes réservent aux Anglais les témoignages de leur hostilité. J'en ai une preuve au moment de monter dansile wagon à bestiaux, le seul du convoi qui ne soit pas déjà plein d'une foule bigarrée entassée entre des montagnes de bagages et de colis de tous genres dont le Russe'qui voyage ne se sépare jamais. Quand mon interprète demande si l'on veut bien'nous laisser monter, on nous répond: « Oui, si vous n'êtes pas des Anglais! » Nous nous installons sur de longues planches formant deux espèces de grands placards au fond desquels on s'installera pour dormir.
Au centre de la « téplouchka », un pe,tit fourneau de fonte, chauffé à rouge, répand une agréable chaleur et fait bouillir l'eau de cinq ou six théières appartenant à nos douze compagnons de voyage: trois ex-soldats, trois employés du chemin de fer, un paysan, deux paysannes et trois civils indéfinissables, mais sentant bien mauvais.
« Wagons Durs » et « Wagons Mous »
Vers 11 heures du soir, avec trois heures de retard, le train se met en marche. Les freins des wagons sont fatigués et, à chaque instant, des secousses formidables nous rappellent que nous sommes dans un « wagon dur ». Au commencement de la révo- lution, le peuple a, en effet, détruit la plus grande partie des wagons de lre et 2e classes, les « wagons mous » comme il les appelait. Puisque maintenant l'égalité régnait, il ne devait plus y avoir de gens pouvant aller en « wagons mous »: chacun devait se contenter du « wagon dur ». Le nôtre doit satisfaire les prolétaires les plus avancés.
Nous marchons depuis une heure quand une secousse terrible nous réveille. Chacun se précipite hors de son placard, épouvanté, car les déraillements sont fréquents sur le chemin de fer de la côte mourmane. C'est simplement l'arrivée à la station de Kola. Il faut défendre son wagon contre les intrus. Le conducteur du train, qui habite notre « téplouchka », menace de couper la tête à celui qui pénétrera dans le wagon. Cela fait réfléchir quelques irrésolus, mais d'autres crient plus fort et, au départ de Kola, nous avons six hôtes nouveaux et des montagnes de colis. Tout ce monde fume, crache, crie et se dispute.
En chemin de fer mourman, 19 avril
A 5 heures du matin, nous arrivons devant un pont en réparation. Il faut descendre et transporter ses bagages à 500 mètres de là, dans un train qui vient d'arriver avec une cinquantaine de réfugiés belges qui viennent des centres miniers du Donetz et se sont enfuis devant les Allemands et devant les exactions des bolcheviks. Une mission militaire française, en route pour Mourmansk, est en train de charger ses bagages sur de petits traîneaux. Ces transbordements dans la neige, par un froid piquant, sont des plus pénibles. La « téplouchka » où nous nous installons est encore plus sale, si c'est possible, que celle qui nous amena jusqu'ici.
Ce chemin de fer de la côte mourmane a été construit pendant la guerre, grâce à l'activité inlassable du ministre Alexandre Trépof. En 1914, l'ingénieur Yemelianof fit le plan de la ligne et conclut à la possibilité de construire dans ce pays désert, couvert de forêts, de lacs et d'innombrables marécages, un chemin de fer aboutissant à Mourmansk ou, comme on l'appelait autrefois, au petit port de Catherine dont les eaux, grâce à l'influence bienfaisante du Gulf-Stream, ne gèlent jamais. C'était pour la Russie un débouché en mer libre. Petrozavodsk, sur le lac Onega, capitale de la province d'Olonetz, fut choisi comme gare initiale de la nouvelle voie de communication remontant du Sud vers le Nord.
Etablir rapidement un chemin de fer dans un pays aussi inhospitalier n'était pas chose facile. Les travaux de drainage n'ont pas pu être menés avec assez d'ampleur et la ligne en souffre. Des affaissements de terrain se sont produits et la voie subit des inflexions regrettables qui rendent fréquents les déraillements.
Nous traversons des forêts de sapins vierges où la hache du bûcheron n'a pénétré que pour ouvrir une route au chemin de fer. Les arbres sont coupés à 40 ou 50 centimètres du sol, sans s'occuper du bois perdu. Il y en a tant!
Les Incidents du Trajet
Tout à coup, dans une station, en allant en corvée d'eau, j'aperçois une voiture de wagon-lit que l'en attache au convoi. C'est celle qui vient d'amener les légations de Grèce et de Portugal lesquelles, après avoir vainement tenté de passer par la Finlande pour gagner la Suède, se sont décidées à tourner par le Nord. Quelle aubaine! Dix minutes plus tard, nous étions installés dans un confortable coupé avec cabinet de toilette...
Vers 10 heures du soir nous arrivons à Kandalatchka, petite bourgade de pêcheurs située entre la mer Blanche et le grand lac Imandria. Nous y rencontrons un train blindé français. Les canons et les mitrailleuses sortent de leurs tourelles, se profilant en sombre sur le ciel clair. Nos soldats ont ingénieusement blindé ce train avec des moyens de fortune. C'est toujours le triomphe du système D.
Vers minuit nous repartons. Hélas! on est trop bien dans ce wagon-lit. A peine endormi, il faut se réveiller, refeimer ses valises et les poiter sur son dos pendant un kilomètre dans la nuit glaciale. Le déraillement d'un train précédent obstrue la voie, et nous devons aller attendre dans une clairière, au bord de la ligne, l'arrivée d'un train de secours.
Il est 2 heures du matin et il fait déjà presque jour. Le long de la voie, des groupes se forment. On allume de grands feux autour desquels on se groupe, assis sur les bagages. La plupart des hommes portent de vieux uniformes de soldats ou de fonctionnaires sales et négligés. De nombreux voyageurs ont leur fusil en bandoulière.
Près de notre feu, un matelot de la flotte de la Baltique, une tête de brute, raconte ses hauts faits: l'assassinat des officiers de son bâtiment. Il proclame l'excellence des méthodes de pillage bolcheviques qui lui ont rapporté pas mal d'argent. S'aper-cevant que je parle français, il déclare que l'on ne trouvera plus un soldat russe pour faire la guerre aux Allemands, car l'ennemi c'est le « bourjoui ». Se battre aux côtés des alliés, c'est lutter pour le capitalisme. Ces mots de « bourjoui » et de « capitalisme » reviennent sans cesse dans son discours et je devine facilement, à voir l'emphase avec laquelle il les prononce, qu'il répète tout bêtement une leçon apprise.
Le soleil se lève lentement. Les heures passent, glaciales. En voilà près de quatre que nous sommes assis dans la neige.
Décidément c'est l'anarchie la plus complète. Il serait facile de remettre rapidement la voie en état, car la locomotive qui est sortie des rails n'est pas complètement renversés: elle a simplement commencé de grimper sur le talus voisin. Quant aux deux « téplouchka » qui ne contenaient heureusement que des bagages, elles sont inutilisables et gisent lamentablement au bord de la voie, les roues en l'air. Mais personne ne songe à se mettre au travail; la nuit a beau être lumineuse et claire presque autant que la journée qui va suivre, aucun ouvrier rouge ne veut travailler hors des heures habituelles.
Mon interprète part sur une locomotive chercher à faire act ver l'envoi du train qui doit nous recueillir. Une marchande de journaux a découvert dans ses bagages un paquet de vieux journaux que chacun lui achète pour faire passer le temps. Autour des feux, les lecteurs lisent à haute voix pour communiquer les nouvelles aux nombreux illettrés qui, en revanche, vont chercher du bois et entretiennent les brasiers.
Enfin, après huit heures d'attente, sous la neige qui s'est mise à tomber à gros flocons, le train arrive. Mon interprète a réussi à obtenir un wagon de première classe sur les fenêtres duquel de grandes pancartes annoncent en russe: « Réservé à la presse parisienne! »
En Wagon Réservé
A mon départ de Stockholm, le délégué plénipotentiaire de la République russe m'a chargé d'un pli et m'a demandé de faire un rapport au commissaire du peuple pour les voies et communications sur les difficultés que je rencontrerais le long de ma route. En voyant le petit nombre de « téplouchka » destinées à recevoir la foule attendant le train, mon interprète a compris que tout le monde ne trouverait pas de place et que l'on serait affreusement entassé; aussi a-t-il demandé au chef de gare de Jemtchoujnaia de bien vouloir faire accrocher, pour l'envoyé spécial de L'Illustration, un wagon de voyageurs.
Or il n'y avait, à la petite gare, qu'un seul wagon de première classe qui servait de logement au chef de la garde rouge de la localité! C'est là que se tenaient toutes les conférences du Soviet et que se trouvait le dépôt d'armes, consistant d'ailleurs en quatre fusils, deux vieux sabres et quelques paquets de cartouches. Les gardes rouges ne voulaient pas se dessaisir de leur wagon. La sentinelle déclarait, d'une voix rauque, avec l'air d'un homme à qui les assassinats ne doivent pas troubler la conscience: « Je donnerai ma vie, mais je ne laisserai pas partir le wagon. J'aime mieux mourir que de ne pas exécuter l'ordre de mon chef. »
La situation devenait grave. Un télégramme adressé au commissaire des communications à Kem, pour demander des ordres, obtint une réponse favorable. Les gardes rouges devaient évacuer le wagon et celui-ci être envoyé à la rencontre du délégué de la presse française, chargé de mission bolchevique.
Les gardes rouges, après avoir protesté, se soumirent et une distribution de bons cigares « bourgeois » munis d'une large bague dorée, emportés à dessein de Vardô, hâta la réconciliation.
Quand, une heure plus tard, j'arrive à Jemtchoujnaia, je ne trouve que des amis. Le « tavarich », le camarade qui est de service sur notre wagon, a abandonné son long sabre, et est devenu le plus serviable des employés. H balaie notre compartiment avec une belle ardeur, apporte du linge propre, fait deux lits et place nos bagages sur des banquettes. Puis il chauffe le samovar du wagon et nous avons bientôt un thé réconfortant.
Le chef de gare que je vais remercier me gratifie de deux pains énormes de 10 à 12 kilogrammes chacun. Ici, d'ailleurs, la farine ne manque pas et, si la famine est terrible à Petrograd, c'est uniquement p -,r suite du désordre des services de ravitaillement et de transport.
Même le garde rouge irascible s'est transformé. Il est allé s'équiper de neuf et arrive, fringant, se faire photographier. Il prend une position impeccable et n'a plus rien du bandit armé d'il y a deux heures. Son plus grand désir est d'avoir un numéro de L'Illustration et il me jure une reconnaissance éternelle lorsque je lui promets de le lui faire expédier. Quand le train part, toute la station fume mes cigares et acclame la « presse parisienne ».
Nous roulons toute la journée à travers des forêts de sapins et de pins, sans rencontrer un seul village. II neige comme au gros de l'hiver. Vers le soir, mon « tavarich »
vient me demander un petit verre d'esprit de vin dénaturé. Je lui fais expliquer que c'est du poison, je lui montre la tête de mort et les deux tibias en croix qui figurent sur l'étiquette, mais il se contente de rire: « Cela ne fait rien pour un Russe », répète-t-il. On lui dit que cela lui raccourcira sa vie de trois ans, qu'il deviendra aveugle, mais il reste sceptique. « Je sens qu'il me faut boire un peu ce soir, me dit-il. On m'a fait tant de désagrément aujourd'hui, le wagon est plein de monde. Il va falloir tout remettre en ordre, tout nettoyer. Ah! je ne sais pas pourquoi on fait voyager les wagons mous! »
Pour le consoler je lui donne un peu d'esprit de vin au fond d'un verre. C'est un ancien volontaire qui s'est battu jusqu'à la révolution contre les Allemands. Quand il a bu, il se frotte l'estomac avec satisfaction et me dit -. « C'est bon! Cela tuerait un Allemand, mais cela ne peut rien faire à un Russe. »
Le malheur, c'est que les Allemands n'en boivent pas!
Kem, 21 avril
Nous avons traversé un véritable archipel de petits lacs entrecoupés de marais, de tourbières, de forêts de pins encore vierges et nous arrivons de bon matin à Kem, centre administratif et industriel du district au bord de la mer Blanche. En face de nous, au milieu de la baie d'Onega, on aperçoit l'île Solovetsky, dont le couvent est un des plus riches et des plus grands de la Russie.
La révolution a suspendu les pèlerinages. Aujourd'hui Kem est le point menacé de la ligne de Mourmansk. Il y a quelques jours, un détachement avancé de gardes blancs finlandais a tenté de venir s'emparer des dépôts de vivres qui y sont accumulés et de couper la voie de chemin de fer. Le combat battait son plein quand le train de Mourmansk arriva en gare. On fit descendre tous les hommes, on leur distribua à chacun un fusil et des cartouches, et on leur dit: « Allez vous battre contre les Finlandais et les Allemands. »
Les Allemands étaient rares; les gardes rouges et leurs frères d'armes improvisés eurent le dessus; les blancs durent s'enfuir en laissant une centaine de morts et de blessés.
Après Kem, le paysage devient plus varié; aux interminables forêts succèdent de vastes steppes et des prairies. La neige diminue; on sent que l'on abandonne lentement les régions polaires. Voici un village, au milieu de terres labourées, groupé autour d'une église blanche, au toit et à la coupole peints en vert. Puis de nouveau des forêts.
Le train s'arrête tout à coup. Des cris de: « Au feu! » font sortir tous les voyageurs. Ce sont d'immenses tas de bois large» d'une centaine de mètres et bordant la voie sur des kilomètres de longueur qui ont pris feu.
Il s'agit de faire le vide autour du foyer d'incendie. Les flammes montent, droit vers le ciel, hautes de 6 à 7 mètres. Le spectacle, dans cette nature sauvage, au milieu, de ces forêts de sapins et de pins qui se détachent en fines ramures sur le ciel bleu, est d'une beauté farouche. Avec force cris, deux équipes de « tavarich » s'organisent.
Bien vite les tas de bois sont coupés et une zone neutre les sépare du brasier.
Après une heure d'efforts, les flammes diminuent, il n'y a plus, devant nous, qu'un grand carré de braises incandescentes dégageant une chaleur atroce.
De Petrozavodsk à Petrograd
Petrozavodsk, 22 avril
Par un temps printanier, nous arrivons ce matin à Petrozavodsk.1 Nous sommes au point terminus de la ligne de la côte mourmane et nous continuerons cet après-midi notre route sur Petrograd par le chemin de fer d'Olonetz.
Notre train s'est arrêté en face d'un wagon jaune, garé à côté de fourgons contenant des provisions. Sur les fenêtres deux petits drapeaux tricolores et l'inscription en français: « Officier régulateur ». Nous sommes chez le lieutenant Fossy qui est fort occupé à diriger le mouvement des trains et à chercher la vérité dans le flot de nouvelles fantaisistes arrivant de partout. A quelques pas, l'ancien wagon-chapelle de la ligne mourmane, avec sa croix renversée, est abandonné tristement.
Le commissaire bolchevik de Petrozavodsk met à ma disposition pour le trajet, jusqu'à Petrograd une sorte de wagon-salon avec cuisine, chambre à coucher et une grande chambre de travail meublée de deux grands canapés, de table et de chaises. Pour que je n'aie pas à transporter mes bagages, le train qui se forme vient arrêter mon wagon juste en face du compartiment que j'ai occupé pendant trois jours.
Ici aussi mes cigares font sensation et me procurent de précieux concours. Un de nos officiers me disait dernièrement que personne ne résistait à l'huile de sardine. Pourquoi n'applique-t-on pas la méthode en grand? De nombreux Russes eux-mêmes avouent que ce serait un des seuls moyens de réussir. La révolution qui a aboli tant de choses a laissé soigneusement subsister la méthode des pots de vin et des... gratifications. Le « tavarich » d'aujourd'hui n'est pas plus insensible aux pourboires que l'ex-fonctionnaire du régime tsariste.
Petrozavodsk, avec ses maisons de bois, ses jolies églises blanches aux nombreuses coupoles dorées, disparaît bientôt dans les forêts qui, à perte de vue, entourent le lac d'Onega et se mirent dans la glace transparente.
Un fonctionnaire du chemin de fer de la côte mourmane nous dit le mécontentement des employés contre le Soviet. Depuis des semaines, ils ne reçoivent plus leur traitement. Deux fois déjà la direction des chemins de fer a envoyé le montant des appointements, mais les deux fois le soviet fit main basse sur les millions expédiés. La grève allait éclater, avant-hier, quand, enfin, 18 millions de roubles parvinrent à destination et furent distribués immédiatement pour calmer l'effervescence.
Un télégramme est arrivé à Petrozavodsk, quelques instants avant notre départ, da^é de Mourmansk et provenant des autorités militaires franco-anglaises. Il était adressé à tous les soviets de Petrozavodsk, Kern, et autres stations, pour donner des nouvelles des combats entre gardes rouges et gardes blancs à l'Ouest de la ligne de chemin de fer. Quand le « tavarich » télégraphiste de Petrozavodsk apprit que la dépêche avait deux mille mots, il s'écria: « Allez au diable, avec vos dépêches de deux mille mots, transmettez-les par radio. » Et il partit tranquillement déjeuner. Quelle belle chose que la liberté!
Petrograd, 23 avril
Au réveil, ce matin, on apercevait déjà la grande coupole dorée de l'église de Saint- Isaac. Nous arrivons bientôt à Petrograd. Des porteurs, en tabliers blancs, se hâtent de prendre nos bagages, et, sans aucune difficulté, sans visite de douane ni visa de passeport, grâce à la lettre magique emportée de Stockholm, je suis hors de la gare. Un auto-camion, portant des bagages, m'emmène rapidement, cahin-caha, le long de ce qui fut la belle Perspective Nevsky.
Robert Vaucher