de la revue ‘Lectures Pour Tous’ de 1 janvier 1917
'Le Courrier des Prisonniers de Guerre'

Prisonnier de Guerre

 

A cette acte du premier janvier, notre pensée va plus que jamais, avec une émotion grandissante, vers ceux de nos malheureux compatriotes qui subissent en Allemagne une dure captivité. Comment leur jaire parvenir nos vœux? Comment recevoir de leurs nouvelles? En voyant fonctionner ce service remarquablement organisé, on se sent plein de gratitude pour le gouvernement suisse qui y apporte le dévouement le plus désintéressé et le plus noble.

Le premier de l'an! Quelle bonne et douce fête de famille c'était avant la guerre! La guerre est venue: quel changement! Les places vides sont nombreuses autour de la table. Père, mari, fils aîné, fiancé sont absents pour la troisième fois. Les uns sont morts, tués au champ d'honneur, les autres combattent dans les tranchées ou vivent la vie la plus dure et la plus humiliante dans les camps de prisonniers d'Allemagne.

C'est à ces derniers qu'on pense avec le plus de tendresse. Quand reviendront-ils? On leur a écrit longuement dès les premiers jours de décembre. Eux aussi, qui vivent d'espérance et qui souffrent, ont envoyé des vœux de bonheur à tous les êtres aimés, demeurés au foyer. Et ce fut à cette occasion un chassé-croisé de lettres comme on n'en avait jamais vu depuis le début de la guerre. Du 15 novembre au 15 décembre 1916, le bureau de poste international de Berne-Transit n'a pas reçu, trié et réexpédié moins de 4839000 lettres et cartes à destination de l'Allemagne et 4772500 lettres et cartes expédiées d'Allemagne. Totaux formidables, représentant les correspondances échangées entre les prisonniers français, anglais, belges et allemands et leurs familles respectives! Quelle est donc l'organisation de ce service postal qui apporte aux uns et aux autres un adoucissement à la tristesse des temps?

Mecanisme du Service Postal

Elle repose tout entière sur un accord intervenu entre les gouvernements des pays belligérants, et sur la bonne volonté du gouvernement de certains pays neutres, la Suisse notamment.

Des bureaux et des agences de renseignements, au nombre de dix-sept, ont été établis dans les pays belligérants ou neutres. Ils sont autorisés à recevoir, expédier ou réexpédier, en franchise, toutes les correspondances et tous les colis concernant les prisonniers de guerre. Il y en a six en France.

Ces dix-sept bureaux sont en relations constantes avec le bureau international de Genève qui, sous la dénomination de « Comité international de la Croix-Rouge (bureau de renseignements pour les prisonniers de guerre) », est installé à Genève, 3, rue de l'Athénée. Il est, de beaucoup, le plus important de tous, car il est la véritable liaison entre les pays belligérants.

Deux bureaux existent pour l'Angleterre: l'un à Londres, 49, Wellington Street, Strand, l'autre à Gibraltar. Trois bureaux fonctionnent en Allemagne: le Central- bureau, 48, Dorotheenstrasse, à Berlin N. W.; 9 Matthai Kirchstrasse, à Berlin W. 10, et 11, Abgeordnetnenhaus, à Berlin S. W.; tous trois fournissent des renseignements au sujet des prisonniers de guerre dans tous les pays. Enfin, trois bureaux semblables existent en Autriche-Hongrie, deux à Vienne, un à Budapest, un à Copenhague (Danemark), ayant pour but de fournir des renseignements au sujet des prisonniers en Russie, et un dernier à Bergen (Hollande), où sont internés tous les militaires allemands ou belges qui se sont réfugiés en Hollande.

Les lettres adressées aux prisonniers de guerre doivent être déposées ouvertes. Les lettres fermées sont renvoyées aux expéditeurs ou versées au rebut. En outre, l'administration française a été prévenue que les cartes-correspondances portant des drapeaux ou des faisceaux de drapeaux français ou alliés ne sont pas admises en. Allemagne.

Les colis envoyés comme échantillons, jusqu'au poids de 350 grammes, peuvent renfermer des objets quelconques (linge, provisions de bouche, tabac, cigarettes, etc.), à l'exclusion des matières dangereuses, inflammables ou explosives. Ces paquets, ainsi que de nombreuses circulaires l'ont appris au public, doivent être confectionnés très solidement et de telle façon que leur contenu puisse être vérifié rapidement. L'insertion de pièces d'or dans les envois postaux est rigoureusement interdite. Ces pièces d'or seraient impitoyablement saisies par les autorités allemandes.

Il arrive, dira-t-ôn, qu'après deux ou plusieurs mois d'attente, une famille n’ait pas encore reçu de renseignements exacts sur l'endroit où l'un de ses membres est interné et qu'elle ait cependant le désir de lui envoyer immédiatement des aliments. Le cas a été prévu. Les familles doivent alors adresser les correspondances au bureau de poste no 24, à Berlin. Ce bureau est chargé de compléter les adresses et de faire parvenir les envois. Nous ne garantissons pas qu'il le fasse avec tout le zèle et toute la diligence désirables, mais il a mission de le faire, et c'est déjà quelque chose.

Une Impressionnante Progression

Voyons maintenant comment une lettre ou un colis partis de France parviennent au soldat prisonnier en Allemagne. La voie normale d'acheminement de la correspondance aux prisonniers est, on le sait, la Suisse.

Obéissant à un très beau sentiment de solidarité et d'humanité, la Suisse est intervenue entre les belligérants pour aider au transport des envois postaux. Ce geste spontané du gouvernement helvétique est d'autant plus noble que la Suisse ne réclame aucune indemnité pour s'acquitter d'une tâche qui grève de plusieurs millions son budget.

C'est à Besançon que s'opèrent le tri et le contrôle des correspondances et des paquets postaux expédiés de France et d'Allemagne aux prisonniers des deux pays. Le bureau chargé de leur réexpédition est à Berne.

Un service spécial militaire est annexé au bureau postal de Besançon. Il fonctionne avec tant de régularité que les correspondances y séjournent rarement plus de trente-six heures. L'organisation en remonte aux premiers jours d'octobre 1914. Dès le début, la tâche de ce bureau fut écrasante. On s'en rendra compte par les chiffres, rigoureusement exacts, que nous donnons ici, des lettres et colis qui traversèrent la Suisse et passèrent par le bureau de Besançon de la date de l'entrée en fonction du service jusqu'au 1er janvier 1915.

Du 8 au 24 octobre 1914, il a été expédié 57 650 lettres, cartes postales, imprimés ou échantillons à des prisonniers français en Allemagne; du 25 au 31 octobre, 82 500; du 1er au 7 novembre, 136 500; du 8 au 14, 137 000. La progression a été constante ensuite, et du 27 décembre 1914 au 2 janvier 1915, les expéditions se sont élevées à 303 000.

Durant les semaines correspondantes, il a été expédié par les prisonniers allemands internés en France, 76 800 lettres, 56 800; 69 500; 103 500; 162 000; et avec la même progression 112 000 pour la dernière semaine allant du 27 décembre au 2 janvier.

Pendant les mêmes semaines encore il a été expédié à nos soldats prisonniers par leurs familles: 1 402 colis postaux pendant la première semaine et au total 155 912, du 8 octobre 1914 au 2 janvier 1915.

En sens inverse, les lettres et cartes envoyées par les familles allemandes aux soldats allemands prisonniers en France ont atteint, du 8 octobre 1914 au 2 janvier 1915, l'imposant total de 1 211 400. Les colis postaux envoyés par les mêmes familles allemandes ont été au nombre de 8 473, pour la période allant du 8 octobre au 8 novembre, et de 101 679 pour la période allant du 8 octobre 1914 au 2 janvier 1915. Enfin, 1 672 000 lettres ont été envoyées à leurs familles par les prisonniers français internés dans les camps allemands.

Ces chiffres sont ceux du début de la guerre. Au cours de l'année 1915, la correspondance aux prisonniers s'est accrue dans des proportions considérables. Il a été expédié de France, en janvier 1915, 1 355 000 lettres, cartes postales, imprimés ou échantillons à des soldats prisonniers en Allemagne; 2 928 200 en juillet; et 3 206 ooo en décembre de la même année. Même progression constante en 1916. Le chiffre mensuel de 4 millions de lettres a été atteint en avril 1916,et l'on a vu qu'il approche de 5 millions en décembre.

Pendant l'année 1915, les prisonniers français en Allemagne ont expédié à leur famille en moyenne 350 000 lettres par semaine pendant le premier semestre, 550 000 lettres par semaine pendant le second semestre et de 6 à 700 000 depuis.

Depuis octobre 1914, le total général dépasse 60 millions. En même temps les prisonniers allemands en France expédiaient à leurs familles près de 50 millions de lettres et en recevaient 54 millions. Encore faut-il faire observer que le bureau de Besançon a dû arrêter au passage un grand nombre de petites brochures, revues et journaux qui, expédiés d'Allemagne, avec l'apparence d'informations anodines, souvent même sous la forme de publications religieuses, contenaient des informations tendancieuses sur la guerre et des appels et des renseignements systématiquement destinés aux prisonniers allemands.

Le Supplice d'être Sans Nouvelles

Si, en France, la correspondance postale a toujours été scrupuleusement distribuée aux prisonniers allemands et si toujours il leur a été permis d'écrire à leurs familles, en Allemagne, au contraire, la mauvaise volonté officielle a maintes fois persécuté les nôtres. On comprendra que de tels faits ne sont pas faciles à connaître. Les conséquences en sont souvent cruelles.

Au mois de juin dernier, le soldat réserviste B..., du 17e corps, disparu depuis le mois d'août 1914, puis porté comme mort, arrivait subitement dans son pays à Eymoutiers (Corrèze), la jambe coupée. Il avait été évacué comme grand blessé. Or, sa femme s'était remariée quelques mois auparavant, le décès lui ayant été officiellement annoncé. Le malheureux a déclaré qu'il lui fut impossible de donner de ses nouvelles à sa famille et qu'un grand nombre de prisonniers se trouvent dans ce cas.

Au mois d'août dernier, alors qu'un communiqué semi-officiel allemand publié quelques semaines auparavant niait qu'il y eût encore des prisonniers français n'ayant pu correspondre avec leurs familles, Mme Armand F..., demeurant dans une localité de la banlieue, recevait une lettre dans laquelle il était dit:

14 mai 1916.

« Chers cousins et cousines,

« Je viens vous donner de mes nouvelles qui vont sans doute être pour vous une grande surprise. Ayant été fait prisonnier le 3 septembre 1914, il m'a été impossible de vous donner signe de vie jusqu'à ce jour. Enfin, la réalité du sort a voulu que ma situation soit changée et je m'empresse de vous dire que je suis en bonne santé.

« Kriegsgefangenenlager, Sennelager bei Paderborn (Westphalie). »

C'est M. Jean Bonnerot, bibliothécaire à la Sorbonne, qui a communiqué à la presse la lettre de ce soldat que l'autorité allemande mit dans l'impossibilité d'écrire à sa famille de septembre 1914 au 14 mai 1916.

Encore un exemple:

Le soldat T..., du 65e régiment d'infanterie, disparaissait le 25 septembre 1915, lors des combats de Champagne. Sa famille, qui habite Versailles, n'a pas jusqu'ici reçu de ses nouvelles. Mais elle a appris fortuitement que le nom du disparu et celai de deux autres soldats figuraient sur un car et tombé de la poche d'un prisonnier allemand, soigné à Royat. Aux questions qui lui furent posées, le Boche répondit qu'il avait capturé trois soldats, pris note de leurs noms pour l'obtention de la croix de fer et qu'il les avait gardés, pendant une quinzaine, à Arlon (Belgique).

Sur la foi de ce renseignement, la famille T... envoya régulièrement chaque semaine lettre et paquet au fils présumé prisonnier.

Le destinataire les a-t-il reçus? Mystère. Mais au mois de septembre dernier, deux paquets ont été renvoyés d'Allemagne à Versailles, et, chose incroyable, les adresses de retour sont écrites de la main du soldat disparu.

Voilà donc un prisonnier qui vit et qui pendant un an n'a pas eu la faculté de correspondre avec les siens!

Comparaison Significative

Passons aux colis postaux. Le public est admis à envoyer aux soldats internés dans les empires centraux des colis postaux ne dépassant pas 5 kilos. Ces colis, qu'ils soient destinés à des prisonniers français en Allemagne, ou qu'inversement, ils proviennent d'Allemagne à destination de prisonniers allemands en France, sont tous acheminés par la gare de Genève-Cornavin.

Nous avons donné plus haut le chiffre des colis postaux expédiés de France du 8 octobre 1914 au 1er janvier 1915. Ce chiffre a beaucoup augmenté au cours de 1915 et de 1916, surtout à partir du mois de février 1915, quand on a su que nos soldats ne devaient compter, pour ne pas mourir de faim, que sur les envois qui leur seraient faits par leurs familles. Les familles allemandes, qui n'ignorent pas que les soldats allemands prisonniers chez nous sont traités selon toutes les règles de la civilisation et de l'humanité, n'expédient à leurs membres que du linge, des sous- vêtements et de menus objets. Le nombre des colis en provenance d'Allemagne se trouve donc très inférieur à celui des colis expédiés de France.

Ainsi, en 1915, les familles françaises ont envoyé en Allemagne une moyenne de 112 000 colis postaux par semaine, exactement, pour l'année, 5 955 289 envois. Cette moyenne hebdomadaire a monté à 153 000 en 1916. Il en a été expédié 625 000 du 15 novembre 1916 au 15 décembre de la même année. Dans le même temps, les prisonniers allemands en France n'ont reçu, en moyenne, que 21 000 colis par semaine, 1 105 876 pour toute l'année 1915. En 1916, cette moyenne hebdomadaire a doublé. Le chiffre du 15 novembre au 15 décembre atteint même 208 600.

Ce qui est remarquable dans cette question des colis postaux, c'est le soin avec lequel la transmission en est faite à la gare de Genève-Cornavin. Ainsi, à côté de l'organisation dite de la « manipulation des colis », la Croix-Rouge de Genève a installé ce qu'elle a appelé une « clinique pour colis détériorés », dont le rôle est de remplacer les emballages avariés et de compléter les adresses insuffisantes.

C'est encore par cette gare de Genève-Cornavin que sont acheminés tous les envois de lettres ou de paquets destinés à nos quelques prisonniers internés en Bulgarie, au camp de Tartar-Barzardjick.

Curieux Effet de la Baisse du Mark

La poste n'apporte pas seulement au prisonnier lettres et colis: elle lui apporte encore une chose précieuse, dont il a besoin en mille circonstances: c'est le mandat.

De tout le service de la poste aux prisonniers, nous touchons là à l'organisme le plus délicat. Toute personne qui veut envoyer de l'argent à un prisonnier de guerre doit, au bureau de poste, remplir un mandat international, sur lequel il ajoute les indications suivantes: 1e au recto, la mention « pour prisonnier de guerre en franchise de port » et, en regard des mots « Payable à M... », cette adresse: « Contrôle général des postes, Berne (Suisse) »; 2 au verso, le nom et l'adresse exacte du destinataire.

Car les mandats pour prisonniers suivent exactement le même chemin que les lettres. Ils vont au bureau spécial militaire de Besançon, où ils sont compris dans les dépêches closes transmises au bureau de Berne-Transit, qui les transforme en mandats suisse-allemands. Chose dont nul ne se doute, cette conversion est exécutée en tenant compte du change avec le plus grand soin. De sorte que les prisonniers français, en raison de la baisse du mark, reçoivent une somme supérieure à celle qui leur est expédiée, tandis que les prisonniers allemands reçoivent une somme inférieure.

Le nombre des mandats envoyés ainsi de France en Allemagne a été en moyenne de 45 000 par semaine, avec des écarts allant de 8 356 mandats dans la période du 8 au 24 octobre 1914, à 79 561 mandats dans la semaine allant du 22 au 28 novembre 1915.

Il a été expédié actuellement plus de 5 millions de mandats représentant une somme approximative de 55 millions de francs par les familles françaises à nos soldats prisonniers. Le mois d'avril 1916, qui a été le plus fort depuis la guerre, a vu l'expédition de 112 603 mandats, représentant 1 154997 fr. 56, à destination de prisonniers français en Allemagne. La période du 15 novembre au 15 décembre 1916, un peu plus faible, a atteint 109 221 mandats, représentant 1 030 326 fr. 72.

L'Allemagne, saignée à blanc par ses emprunts successifs et par l'augmentation considérable du prix des denrées, s'est montrée beaucoup moins généreuse à l'égard de ses prisonniers. La constatation est curieuse et montre que la pénurie d'argent est réelle chez nos ennemis. Tandis que dans les dix premières semaines de la guerre, pour un nombre de prisonniers peu considérable, l'Allemagne expédiait jusqu'à 17 653 mandats par semaine, elle n'en expédiait plus, depuis, que 2 150 en moyenne chaque semaine. Certaines semaines, comme celle qui va du 3 au 9 janvier 1915, elle n'en expédia que 521. Au mois d'août 1916, il avait été expédié d'Allemagne, depuis le début de la guerre, 736 704 mandats représentant au total 14 885 770 francs aux soldats allemands prisonniers chez nous. Du 15 novembre au 15 décembre 1916, les mêmes prisonniers n'ont reçu que 49 763 mandats.

En France,les mandats sont scrupuleusement payés aux prisonniers allemands. En est-il de même en Allemagne? Il est permis d'en douter. Tout récemment, un jeune officier d'infanterie écrivait sa famille: « Je vous prie de faire une demande de remboursement des deux derniers mandats que vous m'avez envoyés les 8 mars et 8 avril. J'ai refusé de les toucher, car les Allemands ne veulent plus nous payer la somme qui est indiquée sur les mandats. Ils nous font des comptes d'apothicaire cela est certainement connue, mais vous pouvez tout de même avertir les autorités compétentes. » Si un prisonnier français ne reçoit pas exactement son dû, la comparaison, entre les sommes reçues qu'il peut faire connaître en écrivant aux siens, avec les accusés de réception restant au bureau de Berne, permet de réclamer par voie diplomatique. Mais....

En résumé, si nous n'avions à déplorer l'extrême lenteur apportée par nos ennemis dans la transmission des lettres émanant des soldats français, nous dirions pour finir que le service de la poste est l'une des organisations les plus parfaites qui aient été créées depuis la guerre. Le personnel qui en a la charge en France et en Suisse y a mis constamment tout son zèle, toute son intelligence et tout son cœur.

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