de la revue 'L'Illustration' no. 3945 de 12 octobre 1918
'l'Armée Nationale Polonaise Reconstituée'
par J. D.

En Préparation de l'Independance

 

Le général Haller qui, le 6 octobre, dans^un clair vallon de Lorraine, a pris le commandement en chef des armées polonaises de tous les fronts alliés, est une des plus étranges figures qu'ait encore révélées la guerre mondiale. De stature moyenne, brun de peau et de poil, il porte sur sa figure maigre, à la mâchoire de carnassier, aux yeux aigus et brillants d'intelligence, dans les creux des orbites et des joues, dans le saillant des pommettes, des signes tumultueux de souffrance, de ruse, d'audace, de force, de bonhomie et de flamme. Il parle en français moins vite qu'il ne pense et l'accent qui souligne ses trouvailles d'incorrections grammaticales donne à son discours des soudainetés d'éloquence. Le regarder, l'entendre conter ses aventures, c'est avoir une vision saisissante de l'âme polonaise douloureuse, dépecée, mais, après un siècle de servitude, plus vivace et plus fière que jamais.

Petit-fils d'un président de la République de Cracovie, morceau de terre laissé libre jusqu'en 1846 par un caprice des vainqueurs, le général Haller est né Polonais Autrichien et entra, comme tel, à l'Ecole supérieure de guerre de Vienne.

Après quinze ans de service, il démissionne et se consacre à l'agriculture. La mobilisation autrichienne l'arrache à sa terre, le place à la tête d'une brigade de volontaires polonais, la brigade des Carpathes, dite brigade de fer, et le voilà aux prises avec l'un au moins des oppresseurs de sa patrie: le tsarisme russe. Il se bat comme un lion, est blessé deux fois, décoré plusieurs. Mais la révolution russe éclate, reconnaît l'indépendance de la Pologne: celle-ci n'a plus qu'un adversaire, les empires centraux.

Avec toute sa brigade et quelques régiments réguliers autrichiens qui la suivent, le général Haller décide de gagner l'Ukraine. Les armées de la double monarchie tentent de l'arrêter; il les bat, ne laissant entre leur mains que ses bagages et ses services de ravitaillement. Il rejoint alors en Ukraine le 2e corps d'armée polonais, est nommé général de division et pousse vers le Dnieper, cherchant Alexeief ou, à défaut, la côte Mourmane. Von Eichhorn le devance, lui coupe la route et l'encercle avec des forces cinq fois supérieures. Le général Haller accepte la bataille à Kaniow et, après trois jours de combat acharné, traverse le Dnieper. Le fleuve franchi, il disloque ses troupes, leur ordonne de se rendre, par petits groupes, en Sibérie et se lance lui-même avec une poignée d'officiers dans l'inconnu de la Russie bolcheviste. Il faut l'entendre narrer comment, dépouillé de tout par les bolcheviks, il dut aux blessures qui lui ont fait deux pieds inégaux de conserver ses bottes, inutilisables comme paire.

Accueilli à Moscou par le Conseil polonais de l'Union des partis, le général Haller y lance son appel à la mobilisation générale et, tandis que deux divisions polonaises se constituent en Sibérie, il gagne Mourmansk et la France.

La France, dès juin 1917, avait reconnu la création d'une armée polonaise autonome, combattant sous son drapeau national et aux ordres du commandement français. Un comité national polonais, ayant pour président M. Dmowski, représentait le gouvernement de la Pologne libre, pour tout ce qui concerne ses aspirations nationales et sa politique^étrangère. Enfin, une mission militaire franco-polonaise, dirigée par le général Archinard, était chargée sur notre sol d'organiser la nouvelle armée.

Le général Haller retrouvait chez nous, selon sa propre expression, sa patrie. Nous savions, par le Comité, combien l'amour national vibrait encore sous la botte austro- germanique, à Varsovie. Des affiches y étaient placardées, de nuit, représentant une immense oreille et, en dessous, on lisait, en texte minuscule: « Je vous dirai tout bas, tout bas, que quelqu'un, quelqu'un ne va pas. » Au théâtre, une comédie mettait en scène une partie de poker où l'un des joueurs gagnait sans cesse. Comme l'heure du dîner sonnait, le gagnant proposait: « Si nous cessions la partie. J'ai faim. — Continuons, disait les autres. » Après plusieurs propositions de ce genre, le gagnant hasardait: « J'ai faim. Voulez-vous un quart de mon gain pour me laisser aller dîner? — Continuons, répétaient les autres. » Le vainqueur offrait bientôt la moitié, puis les deux tiers de son bénéfice. Ses partenaires tenaient bon. Et les Polonais de rire, et les Boches présents de se demander pourquoi riaient les Polonais. Un journal satirique posait la devinette: « Quelle est la différence entre la gloire militaire et le soleil? » Réponse: « Il n'y en a pas. Tous deux déclinent et se couchent. »

Nous savions aussi que les Polonais d'Amérique et de Russie, comme ceux de France et de Serbie, étaient touchés par l'admirable œuvre de propagande du Comité et de la Mission. Nous savions que sur tous les fronts, autour des centraux, des unités polonaises se recrutaient dans les éléments locaux et prenaient leur secteur de combat. En France, des régiments polonais conquéraient la gloire: tel celui qui se distingua en Champagne sous les ordres du général Gouraud.

Un accord tout récent entre le gouvernement français et le Comité national polonais a créé l'armée polonaise autonome et une. Il dispose que toutes les forces polonaises, partout où elles existent, sont placées sous un commandement polonais unique. Cette armée unifiée est soumise à l'autorité politique du Comité national polonais. Le Comité nomme le commandant en chef des armées polonaises dont le chef d'état-major est Français.

 

La cérémonie de dimanche- avait donc une portée politique considérable. Elle créait la Pologne future selon la treizième condition de paix de M. Wilson: une Pologne non seulement indépendante, mais unifiée et forte, unifiée dans son territoire, dans sa langue, dans son administration, dans son gouvernement, dans son armée et possédant un libre débouché sur la mer, Dantzig.

Autour de l'autel où fut célébrée d'abord la messe, trois régiments bleu horizon, aux shakos de même couleur, des chevau-légers et de l'artillerie polonais, formaient le carré. Les drapeaux amarante brodés d'argent s'avancèrent au centre et le général Haller, tenant de la main droite le pan du plus glorieux d'entre eux, celui de Champagne, prononça devant le comte Zamoyski, président intérimaire du Comité national polonais, le serment:

« Je jure devant Dieu Tout-Puissant, uni dans la sainte Trinité, fidélité à ma patrie, la Pologne une et indivisible.

» Je jure être prêt à donner ma vie pour la sainte cause de son unification et de son indépendance, de défendre le drapeau national et l'honneur des armes polonaises jusqu'à la dernière gooutte de mon sang, d'avoir soin des soldats qui m'ont été confiés et de veiller sur la discipline de l'armée.

» Je jure d'exercer le commandement en chef, remis entre mes mains, en toute foi et en toute conscience, et d'après les principes de l'honneur militaire, pour le bien de la nation polonaise et la libération de ma patrie.

» Ainsi soit-il. »

Ce fut ensuite la lecture du premier ordre du jour du généralissime à ses troupes. H n'hésite pas à proclamer l'obligation du service militaire pour tous les Polonais des pays alliés:

« Tout bon Polonais se ralliera aux troupes qui, sous le drapeau de l'Aigle Blanc vont combattre les Allemands.

» Personne n'a le droit de se soustraire à ce devoir.

» Les Polonais doivent leur vie à la Pologne.

» Là où les commissions de recrutement ne sont pas encore organisées, les commandants des troupes useront de tous les moyens pour augmenter leurs effectifs.

» Une armée forte et bien disciplinée sera la meilleure garantie de l'indépendance de la Pologne. »

Cette armée existe. A voir défiler ses régiments de ligne, son artillerie, ses prestigieux chevau-légers, on a une impression de consistance que donnent seules les troupes de premier ordre. Une heureuse rencontre les amenait à l'avènement national en pleine terre de souffrances et d'espoirs communs, dans la Lorraine démembrée depuis près d'un demi-siècle. La patrie polonaise ne pouvait, hors de chez elle, trouver dans le monde un lieu de renaissance plus harmonisé à son cœur.

Au banquet qui suivit la revue, des toasts précisèrent le sens de l'imposante cérémonie militaire.

Le général Archinard montra le rôle désintéressé de la France, comment elle a reconnu, constitué, instruit, équipé, payé, avantagé de soldes, de pensions, de décorations, traité enfin sur le même pied que l'armée française l'armée polonaise.

Le comte Zamoyski fit l'histoire du sentiment national polonais pendant la guerre, exposa les aspirations d'indépendance et d'unité qui en forment le fond, le rêve en marche d'une grande Pologne riveraine de la Baltique.

Le général de Castelnau, au nom du général Pétain, reçut officiellement le général Haller, rappela en termes précis, chauds et prenants, les liens d'héroïsme guerrier qui rattachent dans l'histoire la Pologne à la France et résuma sa pensée en adaptant à l'heure présente le mot de Stanislas Leczinski: « Dieu est toujours très haut, mais la France n'est plus loin. »

Le général Haller, après avoir retracé à grandes lignes ses aventures militaires, remercia tous ceux auxquels la Pologne doit sa renaissance actuelle: M. Clemenceau « ce grand poilu français », le général Pétain, qui ont reçu l'exilé comme un frère d'armes, le général de Castelnau et le général Gérard qui conduiront une partie de ses troupes à la bataille, le général Archinard qui les a groupées, le général Capdepont qui les a instruites, le général Vidalon, qui commande une des meilleures unités polonaises, M. Tirman, adjoint au général Archinard.

Dans cette ville de l'Est, à cette table où le comte Zamoyski représentait le gouvernement polonais et le général Haller l'armée polonaise, un grand pays est né, loin de son propre foyer natal. Les destinées de la future Europe se sont fixées là. Entre la France à l'Ouest et la Pologne à l'Est, la folie dominatrice prussienne ne risque plus de bouleverser le monde.

J. D.

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