- de la revue 'L'Illustration' no. 4039 de 31 juillet 1920
- 'de l'Entrée des Polonais dans Kiew
- à Leur Demande d'Armistice'
- par Commandant de Civrieux
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Pologne et Russie
8 mai - 24 juillet 1920
Lorsque, après une victorieuse offensive en Ukraine, les Polonais furent entrés le 8 mai dans Kiew, leur front, dorénavant couvert dans sa majeure partie par les lignes d'eau de la Bérésina et du Dnieper, parut solidement établi. Cependant son amplitude, qui atteignait un millier de kilomètres entre la Dwina et le Dniester, demeurait une cause certaine de faiblesse, en présence d'adversaires libérés des guerres civiles, et dès lors passés en mesure de concentrer leurs forces contre les seules armées polonaises. Car les opérations dernières dans la vaste Kussie ne présentent aucune analogie avec celles de la grande guerre. Quelques centaines de mille hommes ne pouvaient garnir efficacement la totalité d'un front qu'avaient tenu tout juste des millions de soldats; et la mince façade polonaise, établie aux environs des frontières lointaines d'avant le premier partage, devait, en des conditions nécessairement défavorables, subir les chocs d'un ennemi maître du choix de ses secteurs d'attaque.
Dès le 14 mai, la contre-offensive des bolcheviks se déclencha dans le Nord, au débouché de la « porte de Smolensk », c'est-à-dire dans l'espace ouvert entre la Dwina et le Dnieper. Elle avait pour but manifeste la prise à revers du front général polonais, de manière à entraîner, par son avance progressive, la retraite des forces disséminées au long de la Bérésina et du Dnieper. Et d'abord le succès répondit à la conception de l'état-major rouge. Le 28 mai, les Russes avaient gagné une centaine de kilomètres, leur centre ayant atteint les rives du lac Narotch, et menaçant de près Molodetchno, sur la voie ferrée de Vilna à Minsk.
Mais, dès le surlendemain, le général Szeptyski, commandant le front Nord polonais, ayant pu maintenir ses positions sur la Haute-Bérésina, passa à la riposte. Refoulés sur leur front d'offensive, les bolcheviks furent assaillis de flanc par les divisions voisines de la Dwina, et, après plusieurs jours de combats, ils furent exactement ramenés à leurs lignes de départ.
Cependant, tandis qu'il aboutissait à cet échec complet, l'état-major rouge, que conseillaient, dit-on, Brous-silof et d'autres généraux de l'ancienne armée impériale, avait préparé en Ukraine de larges opérations, pour le succès desquelles il avait réuni, sous les ordres de Budienny, une nombreuse cavalerie. Cette troupe, essentiellement mobile, composée de Cosaques et d'éléments tirés des steppes asiatiques, était destinée à percer le front polonais aux points de sa ténuité la plus extrême; une fois la façade enfoncée, elle s'épandrait à la manière d'une inondation de Barbares au travers des communications des occupants de Kiew.
Ainsi se produisit l'événement. Vers le 8 juin, Budienny parvint, dans la région entre le Dnieper et le Dniester, à rompre des liaisons insuffisantes entre détachements polonais, et sa cavalerie, lancée en terrain libre, atteignit Berditchew et Jitomir, en coupant les routes et en bousculant les services d'arrière de l'armée polonaise. Celle-ci, démunie au surplus d'une cavalerie semblable, ne pouvait plus dès lors rester aventurée aux bords du Dnieper, et, le 11 juin, la ville de Kiew fut évacuée.
Harcelée par l'ennemi, la retraite fut difficile. Etendue bientôt sur tout le front depuis le Pripet jusqu'au Dniester, elle s'avéra comme devant être profonde. Après un temps d'arrêt sur la ligne du Teterew, les Polonais durent reculer sur celle de l'Oubort. puis, à la fin de juin, sur celle du Goryn, où ils esquissèrent encore une stabilisation. La perte de Rovno les contraignit ensuite à gagner le Styr, à l'appui des anciennes lignes austro-allemandes, aux heures mêmes où, en raison des événements survenus dans le Nord du théâtre, l'état-major polonais prescrivait une retraite générale de ses armées.
Durant ces diverses opérations, des éléments ukraniens avaient combattu à la droite des divisions polonaises, en prolongeant l'alignement de celles-ci jusqu'au Dniester. Ces éléments, de leur côté, menèrent leur repli jusqu'au Zbrucz, qui constitue la frontière orientale de la Galicie, et derrière lequel ils firent tête, en même temps que les Polonais sur le Styr.
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Mais quelque fâcheux que fussent les événements d'Ukraine, ils eussent été sans graves conséquences si une victoire des bolcheviks sur le théâtre septentrional n 'avait brusquement amené une rupture d'équilibre qui mettait aussitôt en question l'indépendance même de la Pologne. Le 7 juillet, le général des Soviets Toukhatclievsky, que les radios de Moscou présentent sous les traits d'un jeune homme do vingt-sept ans, l'âge de Bonaparte à Rivoli!? enfonça les lignes polonaises à la fois entre la Dwina et la Bérésina, et sur cette seconde rivière. Disposant de masses accrues et d'un matériel de combat considérable, ramassé dans les défaites de Koltchak, de Youdenitch et de Denikine, il brisa définitivement la résistance de ses adversaires sur le théâtre même de son échec aux derniers jours de mai.
Devant la révélation du danger apparu dans le Nord, alors que, d'autre part, au Sud Rovno venait de tomber aux mains de Budienny, le commandement polonais prit la résolution de ramener la totalité de son front à l'appui des anciennes lignes austro- allemandes passant par Smorgon, Baranovitchi, les rives du canal Oginski, du Styr et du Zbrucz. Procédant ainsi à une retraite générale, les armées polonaises, au centre et à la droite, s'établirent aux positions nouvelles, sur lesquelles elles parvinrent à contenir l'ensemble de l'offensive ennemie. Mais, à gauche, dans le secteur de la Vilija, l'aile extrême ne put se rétablir, et dès lors, à sa suite, les bolcheviks poursuivirent une marche rapide vers le Niémen. Le 12 juillet, ils atteignirent Molodetchno; le 14, ils entrèrent dans Vilna. Le 17, ils dépassèrent Lida, et, le 19, ils attaquèrent la place de Grodno, qui fut prise le lendemain.
En même temps, et en conséquence du recul précipité de leur aile gauche, les Polonais avaient dû se replier à l'Ouest de la Chara, que l'ennemi passait sur les ponts de Slonim. A la date du 22, le front était donc jalonné par les lignes d'eau: du Niémen en amont de Grodno, de la Chara, du canal Oginski, du Bobrik, du Styr et du Zbrucz. Devant Grodno, les Polonais avaient réoccupé les forts de la rive gauche du Niémen, et, sur les autres rivières, ils soutenaient des combats de chevauchement. Cependant, des mouvements de troupes rouges étaient signalés aux abords des frontières de la Prusse orientale, vers Suwalki et Augustow, et pouvaient être regardés comme préliminaires à une action débordante en direction d'Ossowez, puis de la vallée de la Narew.
C'est en ces moments précis du 22 juillet que la Pologne demanda aux Soviets la conclusion d'un armistice en vue de négociations de paix. Déjà, huit jours auparavant, M. Lloyd George avait tenté une médiation que le commissaire du peuple aux Affaires extérieures, Tchitcherine, avait repoussée avec impertinence. Il ne restait plus au nouveau ministère instauré à Varsovie que de s'adresser directement à l'adversaire, déployé avec une énorme supériorité numérique sur toutes les routes convergeant vers le centre de la Pologne.
Le 24 juillet, les Soviets firent connaître qu'ils acceptaient le principe de l'armistice. Mais, en même temps, Toukhatchevsky, par un radio dont les termes ambigus laissaient entrevoir une intention de poursuites d'opérations au moins temporaires, fixa seulement au 30 la première entrevue entre les représentants des armées rouges et des armées polonaises. Cette entrevue fut indiquée comme prévue à Baranovitchi, après réception des parlementaires polonais en un point de la chaussée unissant cette ville à Brest-Litovsk, point qu' « en raison des mouvements du front » le général bolchevik s'est déclaré incapable de préciser!
Ces atermoiements singuliers, revêtus au surplus de prétextes mensongers, autorisaient toutes les méfiances. Et, en effet, dès le 25, les bolcheviks reprenaient l'offensive sur l'ensemble du front. Débouchant de Grodno, et forçant le Niémen, ils progressèrent de 20 kilomètres vers Bielostok. Plus à l'Est les Polonais reculèrent des bords de la Chara autour de Volkovysk; au Sud du Pripet, ils perdirent le contact du Styr, celui du Zbrucz, et leurs adversaires, entrant en Galicie orientale, occupèrent Brody et Tarnopol.
Ainsi, d'évidence, le généralissime russe, ayant ajourné d'une semaine les premiers pourparlers d'armistice, cherche-t-il à utiliser ce délai pour remporter de nouveaux succès, et dès lors permettre aux Soviets de poser à la Pologne des conditions d'autant plus sévères.
Commandant de Civrieux