de la revue 'L'Illustration' no. 3946 de 19 octobre 1918
'l'Armée Polonaise à l'Honneur'
par Maurice Duplay

En Préparation de l'Independance

à droite le président Poincaré et le général Gouraud

 

Nous avons publié la semaine dernière un compte rendu de la cérémonie militaire au cours de laquelle le général Haller, commandant en chef des armées polonaises sur les fronts alliés, a prêté le serment au drapeau de sa patrie. On trouvera ici deux photographies qui ne nous étaient pas parvenues à temps pour illustrer cet article. Non moins importante dans l'histoire de la reconstitution de la Pologne avait été la cérémonie de la remise des drapeaux aux régiments polonais, le 22 juin.

 

Le célèbre peintre polonais Jan Styka, dans la belle composition reproduite en couleurs par L'Illustration, a fixé avec son talent habituel la date du 22 juin 1918, mémorable pour sa jmtrie.

Ce jour-là, en effet, le président de la République et le président du Comité national polonais, M. Koman Dmowski, remettaient à la lre division de l'armée polonaise ses drapeaux. L'œuvre de Jan Styka montre les deux présidents entourés de M. Stephen Pichon, du général Archinard, chef de la mission militaire franco-polonaise, et du général Gouraud, dans l'armée duquel se trouvent les troupes de la Pologne moralement reconstituée. Devant eux, tenus par les porte-étendard immobiles, les emblèmes décorés de l'Aigle blanc flottent à la brise et luisent au soleil d'un beau matin d'été; M. Poincaré accroche la Croix de guerre à l'un d'eux: le fanion des Polonais qui se sont engagés dans la Légion étrangère dès le début de la conflagration. Décoré, troué de balles, il contraste avec les autres drapeaux flambant neuf: il est comme un glorieux vétéran usé, marqué par les batailles, au milieu de jeunes conscrits intacts.

Mais il nous faut conter son histoire: les Polonais de la Légion étrangère formaient, au sein de la Légion même, une compagnie spéciale; leur lieu de concentration était Bayonne; de là, ce surnom: « Les Bayonnais », qui leur est resté; en leur honneur, les dames de la ville brodèrent un fanion: celui que décore, dans la gravure de Styka, le président de la République; et le fanion les a suivis dans les combats livrés autour d'Arras, au printemps de 1915, quand les « Bayonnais » méritèrent, par leur conduite, cette belle citation:

« Unité de premier ordre, dont le dévouement et l'esprit de sacrifice se sont particulièrement affirmés le 9 mai 1915, où, placée en tête de la colonne d'attaque des « Ouvrages Blancs », elle s'est brillamment emparée des positions ennemies opiniâtrement défendues; ne s'est arrêtée qu'après avoir atteint ses objectifs, malgré des pertes très lourdes. »

La cérémonie du 22 juin s'est déroulée dans une clairière de Champagne, à proximité de la ligne de feu. Là se dressait un autel rustique recouvert d'une toile de tente et surmonté de la Vierge noire de Czestochowa, si vénérée en Pologne. Les drapeaux à l'Aigle blanc, qui, pendant cent cinquante années, avaient disparu du monde, étaient bénits. Ensuite, les soldats prêtèrent le serment, dont la formule vaut d'être reproduite:

« Je jure devant Dieu tout-puissant, Un dans la Sainte-Trinité, d'être fidèle à ma Patrie la Pologne, Une et Indivisible, et d'être prêt à donner ma vie pour la Cause sainte de son Unification et de sa Libération. Je jure de défendre mon Drapeau jusqu'à la dernière goutte de mon sang, d'observer la discipline militaire, d'obéir à mes chefs et de répondre toujours par ma conduite aux principes de l'honneur du soldat polonais. Ainsi soit-il! »

La prestation de serment terminée, le président du Comité national polonais, en qui battait le cœur de la Pologne indépendante, remettait les drapeaux à M. Poincaré, et le président de la République, représentant la France, les confiait à l'armée Polonaise.

Chacun des drapeaux, présent d'une ville française, avait une signification symbolique. En effet, Paris a offert le premier pour exprimer à la Pologne de 1918 sa reconnaissance inaltérable envers la-petite troupe de lanciers polonais qui, en 1814, le défendit héroïquement. Verdun a donné le deuxième parce que, grande blessée parmi nos villes martyres, elle estimait devoir ce témoignage de sympathie douloureuse à la nation infortunée entre toutes, au « Christ des Nations », selon la parole du Père Gratry. Belfort et Nancy ont fait hommage des autres, au nom de l'Alsace-Lorraine, écrasée comme la Pologne sous la botte du conquérant prussien.

Une fois les drapeaux remis, le président du Comité national polonais prononçait un discours auquel répondait M. Poincaré. A la fin, l'infanterie, l'artillerie, le génie, la cavalerie et l'aviation de la jeune armée défilèrent dans un ordre impeccable.

Depuis le 22 juin, cette année est entrée dans la terrible lutte, et elle s'est comportée courageusement. Dans la nuit du au 10 juillet, le sous-lieutenant Chwolkowski, Polonais d'Amérique, était envoyé en reconnaissance avec quelques-uns de ses chasseurs, pour observer les préparatifs de l'offensive allemande. A peine partis, le sous-lieutenant et les hommes qu'il commandait furent salués par un violent tir de barrage. Leur mission était, dès lors, remplie: ils avaient contraint l'ennemi à révéler ses dispositions en vue de l'attaque imminente. Demeurer plus longtemps sous le déluge de mitraille devenait inutile: Chwolkowski assura la retraite de son détachement dans les meilleures conditions possibles. Econome de la vie de ses soldats, il se montrait dédaigneux du péril pour lui-même et s'exposait témérairement. Un obus lui arracha alors un bras. Ramené dans les lignes alliées par ses chasseurs qui ne voulaient pas abandonner leur chef, il expira en prononçant ces mots: « C'est pour la Pologne! »

En ce Polonais des Etats-Unis, admirons le patriotisme de tous ceux qui ont laissé, au delà de l'Atlantique, un foyer heureux, une industrie florissanté, pour offrir leur sang à la Pologne. Il y a un siècle et demi que leur pays ne leur appartient plus, que l'occupation étrangère l'a, en quelque sorte, défiguré. Néanmoins, ils conservent toujours au fond du cœur l'image de la vraie, de la pure Pologne, de la Pologne telle qu'elle fut jadis, telle qu'elle sera de nouveau demain. C'est ce que prouve la dernière parole du sous-lieutenant Chwolkowski: cri d'amour envers la Patrie, acte de foi en son relèvement prochain.

Le 15 juillet, l'Allemagne déclanche son offensive, ce qu'elle considère comme le dernier acte de la guerre et l'avènement de sa monstrueuse hégémonie. Les troupes polonaises participent à la manœuvre du général Gouraud, grâce à laquelle avorte l'effort ennemi. Cependant, la manœuvre ayant nécessité un recul, le général donne l'ordre de reprendre le terrain volontairement abandonné. Parmi les braves chargés de cette mission, se trouvent, en grand nombre, des chasseurs du 1er régiment. Ils s'élancent avec une furia irrésistible. La 5e compagnie, dont le capitaine Krzywkowski-Wolinski, un tout jeune homme, devait trouver la mort dans cette affaire, se distingue particulièrement en enfonçant un bataillon du 66e d'infanterie prussienne et en ramenant 100 prisonniers et une vingtaine de mitrailleuses. Aucune des nombreuses contre-attaques allemandes ne réussit à déloger les Polonais des positions qu'ils ont conquises. A la fin de la journée, ils comptent plus de 200 prisonniers, dont 8 officiers. Ceux-ci manifestèrent une stupeur profonde quand ils aperçurent, arrivant au galop de son cheval, le colonel du 1er régiment qui, avec une superbe crânerie, avait refusé de coiffer le casque pour arborer la czapka nationale, car il voulait, disait-il, apprendre « aux Boches qu'ils avaient des Polonais en face d'eux ».

 

 

Cette journée a valu à la 5e compagnie la citation suivante:

« Ayant brisé la violente offensive allemande du 25 juillet 1918, ont enlevé d'un seul élan, dans la nuit du 24 au 25 juillet, après une courte préparation d'artillerie, et malgré la résistance acharnée de l'ennemi, les points qui leur étaient assignés sur un front de plus de 2 kilomètres et une profondeur de près de 1 kilomètre, en faisant plus de 200 prisonniers et en s'emparant d'une quantité importante de matériel de guerre. »

Pendant que la lre division de l'armée polonaise s'apprête à inscrire de nouveaux succès sur ses étendards, la seconde s'organise et s'entraîne. Et, chaque jour, la jeune armée deviendra plus forte. Mais qu'on ne s'y méprenne pas: la France, tout en reconnaissant la vaillance traditionnelle des Polonais et en estimant leur concours à sa valeur, n'a jamais entendu leur demander un effort militaire exagéré. D'ailleurs, il n'est point dans ses habitudes d'exploiter ses amis. Au contraire, jamais elle n'hésite à verser son sang pour eux. Nos soldats combattent sur tous les théâtres de la guerre, partout où la solidarité interalliée les réclame: ils sont en Grèce, en Italie, en Russie.

La France, en formant l'armée polonaise, a voalu affronter à la Pologne subjuguée et dénaturée une Pologne indépendante dont tous les fils, chassés de Varsovie, de Cracovie, de Posen, par des maîtres impitoyables, rallieraient le drapeau national enfin relevé. Ils ont compris notre intention; ils répondent en masse à notre signal.

Maurice Duplay

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