de la revue 'Le Pays de France' No. 193, 27 juin 1918
'Le Fétiche du Poilu'
par Camille Ducray

Les Poilus à la Guerre

dessins de 'La Baionnette'

 

Nénette et Rintintin viennent de faire leur entrée dans le monde. Le petit bonhomme et la petite bonne femme de laine aux tons vifs qui se balancent au bout d'un fil en jetant un sort aux avions boches sont les fétiches à la mode. Mais l'accueil cordial qu'on leur a réservé et qui les retient jusqu'ici loin du front ne les empêchera pas de partir un jour aux armées.

Le Fétichisme, qui est une religion nègre par excellence, a fait, depuis là guerre, bien des adeptes en France. Le Fétichisme, en effet, sévit chez nos poilus. Mais que le civil se rassure. Ce n'est pas à l'adoration de vaines idoles que va le culte de nos soldats; car, pour eux, le fétiche est seulement le porte-bonheur aux mille formes, qu'il soit souvenir ou allégorie.

Avec le fétiche, tout s'arrange. Grâce à son influence mystérieuse, la perm vient à son tour, les marmites manquent leur but (le but des marmites c'est toujours le poilu), le capitaine est un bon type et quand on va à l'assaut, on en revient toujours.

Quel est donc ce phénomène que l'on nomme le fétiche? Est-il d'aspect avenant, de matière pondérable et se vend-il à la coopérative? Est-ce l'éléphant blanc qui fut si cher à Mme de Thèbes? Est-ce une escarboucle précieuse, la peau d'un serpent, un lézard empaillé ou un étincelant scarabée?

Pour découvrir le merveilleux talisman il n'est tel que de se mêler à la rude vie du combattant. Et bien que le plus souvent il soit discret et bien caché, nous en pénétrerons le secret.

Chez les troupes noires, le fétiche sévit à l'état aigu. C'est l'amulette rituelle de nos braves tirailleurs. Pas une poitrine qui ne récèle sous la chemise le petit sachet fixé par un mince lacet. Voilà le gris-gris! C'est cette chose admirable qui permet aux fils d'Allah de triompher de toutes les embûches, de passer à travers les balles et les obus. (Passer à travers les obus est, bien entendu, un euphémisme propre à exprimer que ces indésirables accessoires ne sauraient vous passer à travers le corps.)

Le gris-gris n'est pas ce que maint profane pense: fragment de potiche sacrée, morceau d'idole ou dent de lion du désert. Non. C'est bien plus modestement une esquille de bois, un bout de fer rouillé, un éclat de verre, ou un fragment de silex bien emmailloté dans un cane de toile.

Il n'est pas niable que le gris-gris ait une vertu considérable et je confesse avec humilité que j'eus le tort d'en douter longtemps moi-même au risque de fâcher quelque brave fils d'Afrique, Sénégalais, Dalioméen, Congolais ou Malgache. Car le fétiche est un porte- bonheur qui assure d'immenses avantages. Il rapporte, en effet, au honteux mercanti qui le vend à l'indigène naïf cent ou deux cents francs la pièce (ces chiffres sont réels) une petite fortune. Ainsi connaîtrez-vous que le fétiche des troupes noires jouit d'une vertu primordiale: celle de fabriquer de nouveaux riches... Au surplus, si vous acceptez un conseil, ne discutez jamais de ce sujet avec un tiiaillour. Sa foi envers le féticheur est incommensurable. Aussi bien le fétiche ne ment pas lorsqu'il prédit à autrui une fortune heureuse. C'était du moins le raisonnement de Mokoubamba qui était noir, fabricant de paillassons, raccommodeur de tout ce qui se casse et, - Dieu me pardonne! - avait été ministre d'un certain roi du nom de Matori, un jour qu'il confiait à notre Premier - vous avez compris que celui-là est Clemenceau - ses idées sur la part de bonheur auquel chacun „ a droit ici-bas.

Pour le poilu de France, le fétiche a d«s origines moins mystérieuses; mais alors il a souvent fait ses preuves et son possesseur vous narrera son histoire.

Les merveilleuses histoires, en vérité!

Je me souviens d'une des plus belles:

Il y avait ce jour-là grande distribution d'effets dans la grange qui servait de magasin d'habillement à la ...e compagnie du ...e régiment cantonné au repos dans le village de Z..., à quelques kilomètres des lignes.

Ce régiment fait partie d'un valeureux corps. C'est tout ce que la censure me permet de dévoiler.

Donc, un pépere costaud et brisqué, qui avait assisté à plus d'une chaude affaire, avait troqué M capote déteinte et élimée contre une neuve, de l'horizon le plus pur. L'opération était terminée depuis quelque temps déjà quand il revint en coup de vent, blême et la voix tremblante.

- Chef, ma capote?

- ?...

- Celle que j'ai échangée tout à l'heure.

- Elle est là, probablement, dans le tas. Et puis, après?

Ah bien! Oui! il pouvait questionner, le sergent-major. L'autre avait déjà secoué vingt effets et fébrilement avait extrait de la capote retrouvée un paquet de lettres soigneusement ficelées. Le papier était froissé, maculé et portait, au milieu d'une tache brune, deux petits trous.

Le soldat l'agitait triomphalement: « Mon fétiche! Ta parles que je l'ai retrouvé, mon fétiche! »

- Explique-toi donc, fit le fourrier.

- Voilà: les lettres, c'est les lettres de ma femme. Alors quand j'ai été « touché » une première foi», l'éclat a passé dans ce trou. C'est même lui qui l'a fait, comme de juste. Et puis il a entamé la peau. Pas trop... De quoi m'évacuer à l'hosto. Trois mois de repos... Sans les lettres, j'étais foutu. Vous comprenez, elles étaient là, à gauche, juste sur le cœur.

» ...Je n'ai pas voulu les lâcher, bien sûr. Un porte-veine, ça se respecte. Et je suis revenu avec. Alors, quand on a attaqué au bois H..., l'autre jour, vous savez,, chef, j'avais toujours les lettres sur moi. Vlan! Un deuxième trou! Ça m'a sauvé encore la mise. Vous comprenez, mon fétiche, j'y tiens: je veux l'avoir sur moi pour la troisième... »

Les médailles, les mille bibelots offerts par une fiancée, par une femme, par une mère, les menus objets confectionnés par l'être cher, par celui à qui l'on pense les nuits de veille face au boche, les animaux eux-mêmes, compagnons du poilu, sont autant de fétiches qui ont tous leur histoire. Car un fétiche s'entoure toujours d'une histoire étonnante.

Je me souviens d'un informe petit toutou que ma section n'aurait pas abandonné pour un tonneau de pinard. Le plus costaud de la bande l'avait trouvé, un matin, sur sa poitrine en se réveillant dans la grange du cantonnement. On ne sut jamais d'où le roquet était venu. « C'est un exemple de génération spontanée », avait affirmé le caporal de la 2e escouade, qui avait des humanités.

Le chiot fut élevé à la diable et poussa dru. Il avait un poil de caniche, des pattes de basset et une gueule de dogue. Il était affreux. Mais il avait toujours une musette où se fourrer pour monter aux lignes. Inutile de dire qu'il y avait toujours un volontaire pour porter la musette. Mais n'attendez pas que je vous conte une histoire à frémir... Le cabot ne pouvait pas entendre un coup de fusil sans trembler comme une feuille au vent d'automne. Aux tranchées, il se « planquait » résolument dans sa niche-musette et attendait le retour au cantonnement pour se livrer à ses exploits. C'est là qu'il devait acquérir son brevet de fétiche.

Dans un appentis à moitié ruiné, un riche marchand (les riches marchands, dans la zone, sont ceux qui vendent aux soldats) débitait des comestibles divers. Ce jour-là, il exposait d'imposantes terrines de pâté. Rogue - c'est le nom du chien - était devant l'éventaire avec son maître du jour. Par jeu, celui-ci lui mit sous le nez la portion achetée. Fait inouï, le chien, au lieu de happer, s'écarte avec indifférence. C'est un scandale! Les suppositions vont leur train. Passe le major du régiment. Il regarde l'animal, emporte la tartine. Une heure plus tard, sur l'ordre du colonel, la boutique est consignée. Le mercanti est tabou, ce qui signifie chez les Polynésiens qu'il est privé de tous rapports avec le vulgaire. Il faut pourtant lui rendre cette justice que la viande qu'il débitait n'était pas empoisonnée. Seulement... ce n'était pas de la viande. C'était un ingénieux mais répréhensible aliment de remplacement.

Voilà comment Rogue est investi maintenant de la délicate mission de préserver les appétits de la section.

Les sections d'autos ont aussi leurs fétiches. C'est le signe de ralliement, c'est la marque peinte sur les camions et qui en distingue les différentes formations: quadru- pèdes, poissons, oiseaux en sont les attributs. Sous leur égide le camion use la route, mais ne connaît pas la panne...

Les escadrilles d'avions subissent la loi commune. Dans la carlingue de combien voit-on de ces poupées ou de ces monstres rembourrés qui jettent un sort à l'ennemi, rendant victorieux le combat et léger l'atterrissage - ô modestie de nos as!

Jusqu'aux sections de camouflage qui ne sont pas en reste. Une de ces équipes possède dans son atelier de fortune un sphynx énigmatrque supérieurement camouflé.

Une autre est justement fière d'un éléphant en toile à la carcasse de bois dont les défenses font le meilleur des séchoirs aux toiles recouvertes d'arabesques du dernier futurisme qui, pour tromper l'ennemi, lui représentent... tout le contraire de ce qu'il croit.

Le Fétichisme, je vous le dis, a fait des adeptes chez les poilus.

Camille Ducray

 

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