- de la revue 'Le Pays de France' No. 220, 2 janvier 1919
- 'Pour les Défigurés'
- par G. Houard
Un Procédé Anglais
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Les masques qui donnent un nouveau visage aux blessés de la face
Les blessures de la face, si elles ne sont pas toujours les plus graves, sont certainement les plus navrantes. On comprend et l'on plaint profondément ceux qui se savent défigurés à jamais et l'on admire les chirurgiens qui s'efforcent d'atténuer dans la mesure du possible les terribles effets d'une balle ou d'un éclat d'obus reçu en plein visage. La greffe humaine, appliquée au Val-de-Grâce dans le service des mutilés de la face, donne déjà, on le sait, des résultats vraiment satisfaisants.
Est-il possible de trouver un autre procédé permettant de refaire un visage normal à ceux que la guerre a si tristement éprouvés? Sans vouloir être affirmatif sur les résultats d'une découverte récente que nous ne connaissons pas suffisamment pour en estimer la valeur, il faut applaudir aux recherches d'un officier anglais, le capitaine F. Derwent Wood, qui serait parvenu à donner aux visages mutilés un aspect presque normal.
Le procédé est, en tout cas, original; il vaut d'être examiné consciencieusement. L'avenir dira si l'espoir que nos alliés ont mis en lui est justifié.
Le capitaine Derwent Wood appartient au Royal Army Médical Corps. Dans sa jeunesse, il se destinait aux arts et à cet effet se consacra à la sculpture et à la peinture dans lesquelles il acquit un indiscutable talent. Ce talent devait lui être d'un grand secours par la suite quand il se voua à la restauration du visage des blessés de la guerre. Entré au corps médical anglais comme simple soldat, son savoir et son habileté remarquables lui valurent très rapidement le grade de capitaine. On le plaça d'abord au service des fractures où il commença ses études sur les blessures de la face et les moyens de remédier à leurs conséquences douloureuses. Il développa ses recherches et obtint bientôt des résultats si encourageants qu'ils aboutirent à la création d'un service spécial dont la direction lui fut confiée.
La période d'études était terminée et le procédé recevait alors ses premières applications pratiques.
De même que la prothèse appartient plus à la mécanique qu'à la chirurgie, le procédé du capitaine Wood est surtout un art où le moulage, la sculpture et la peinture tiennent la plus grande place. Les blessés ne passent au service du capitaine Wood que lorsqu'ils sont tout à fait guéris. On leur applique alors à la place où ils ont subi la mutilation une sorte de masque établi et posé avec une si grande habileté que de l'horrible blessure il ne subsiste qu'un faible défaut dans la symétrie de la face. Du moins ceux qui ont vu l'affirment-ils!
La fabrication d'un masque donne lieu à une série d'opérations assez délicates qui exigent de leurs auteurs une adresse consommée.
Voici, par exemple, un officier britannique qui eut une joue et un il emportés par l'explosion prématurée d'une grenade à main. La blessure cicatrisée laisse l'officier défiguré. Le capitaine Wood se charge de redonner au visage mutilé son aspect primitif.
La première phase du travail consiste à prendre un moule de la figure du blessé.
Celui-ci prénd place sur une chaise ou un fauteuil d'opération. Tout son visage est d'abord passé à l'huile: les sourcils et, s'il y a lieu, la moustache sont enduits de vaseline. Ceci pour éviter que l'emplâtre qui va lui être appliquée ne colle sur la figure. Les cavités formées par la blessure ainsi que les narines sont bouchées avec du coton.
Le visage du patient est alors recouvert d'une feuille de cuir excessivement mince. Si le plâtre doit également obstruer la bouche, des petits tubes enfilés dans les narines assureront la respiration du blesse. Le plâtre placé dans un godet est humecté et déposé, par couches successives, sur la face mutilée jusqu'à ce que l'épaisseur nécessaire ait été atteinte. Le plâtre qui sèche très rapidement est alors retire sans difficulté. L empreinte ainsi obtenue est intérieurement passée a la craie, après quoi on coule à nouveau du plâtre dans la concavité du moule.
Ce nouveau moule reproduit exactement la figure du blessé avec les défauts dus à la mutilation. Les moindres détails de la blessure sont visibles et l'ensemble va pouvoir être corrigé.
Pour cette opération, c'est à l'habileté du capitaine Wood lui-même que l'on aura recours. L'officier se place vis-à-vis du mutilé, dont il s'est procuré auparavant différentes photographies le représentant de face, de profil et de trois quarts et prises avant qu'il n'ait été blessé. Ces photographies, le capitaine Wood les étudie, les compare avec le visage du sujet et le moule qu'il en a fait. Puis il se met en devoir de corriger ce dernier, bouchant une concavité par-ci, formant une convexité par-là. C'est un véritable travail de sculpteur auquel il se livre et dont le résultat sera merveilleux s'il est accompli avec toute l'adresse désirable.
Quand les corrections nécessaires ont été apportées à ce moule, on en fait un nouveau sur lequel on étudie cette fois l'emplacement de l'oeil artificiel qui remplacera celui que le blessé a perdu. Le travail de moulage est alors terminé et c'est à la confection du masque définitif que passera le capitaine Wood.
Ce masque est métallique. Il est formé par une couche de cuivre épaisse de dixièmes de millimètre et obtenu par une méthode galvanoplastique. Le moule est, en effet, plongé dans un bain d'acide et soumis à un courant électrique; il se dépose sut lui une couche de cuivre d'autant plus épaisse que l'impression dure plus longtemps. Le masque de cuivre est alors détaché du plâtre dont il présente la forme dans ses moindres détails.
Des collaborateurs du capitaine Wood, spécialement exercés à ce genre de travail, enlèvent toutes les saillies du masque au moyen d'une petite scie à dents très fines; ils préparent de même la place où l'on fixera l'il de verre. En même temps ils disposent les attaches qui retiendront le masque sur le visage du blessé; attaches qui consistent en de petites branches métalliques semblables à celles des lunettes. Mais elles présentent, comparées à celles-ci, une résistance inaccoutumée.
C'est le capitaine Wood qui assure la pose du masque. On admettra sans peine que c'est la partie la plus délicate de l'opération, celle qui exige le plus de soin et d'habileté. Le masque doit s'adapter sur la figure, à la place exacte qui lui a été assignée et cela d'une manière absolument précise. One erreur d'un dixième de millimètre suffit à détruire tout le résultat d'un travail long et minutieux.
Auparavant, un il artificiel a été ajouté au masque. Quand celui-ci a été convenablement ajusté sur la figure du blessé, le capitaine Wood complète son uvre en émaillant le cuivre et la peau qui est à son contact immédiat. Pour cela il se sert de crèmes spéciales. La transition est ainsi mieux assuré.e entre ce masque forcément rigide et le visage animé par le jeu naturel des muscles. Le masque est peintMe façon à donner à toute la figure un teint uniforme. Les sourcils et les cils sont constitués par des fils métalliques extrêmement fins soudés au masque de cuivre. L'il de verre est d'une couleur assortie à l'il véritable et, si besoin est, quelques coups de pinceau adroitement donnés complètent l'illusion.
L'application d'une plaque de métal sur la partie mutilée du visage n'apporte aucune souffrance au blessé. Au début ressent-il tout au plus une certaine gêne qui s'atténuera peu à peu avec l'habitude. En tout cas cet inconvénient, si inconvénient il y a, ne compte guère si on le compare avec la véritable souffrance qu'endure celui qui se sait défiguré pour la vie.
Pour qu'une opération semblable à celle du capitaine Wood soit efficace,il faut que celui qui la subit ait la conviction profonde qu'elle le sera. Le capitaine Wood l'a bien compris et, avant de commencer son travail sur un mutilé, il a soin de lui présenter un blessé défiguré auquel le masque de cuivre a donné un nouveau visage. Ainsi le patient sait exactement ce qu'il peut attendre du procédé qui lui sera appliqué, sans en diminuer ou en exagérer la valeur du résultat.
Les travaux du capitaine Wood, comme tous ceux qui ont un but similaire, sont pleins de conséquences heureuses pour l'avenir.
Qu'un hommage reconnaissant soit rendu à ceux qui s'adonnent à cette uvre admirable. En assurant un nouveau visage à d'innombrables blessés, ils rendent à ceux-ci cette confiance en soi-même sans laquelle la struggle for life ne serait qu'une lutte sans espoir.
G. Houard