- de la revue 'l'Illustration' No. 3757, 6 mars 1915
- 'Guerre de Sapes et de Mines'
Le Role des Troupes du Génie
Nous réunissons ici deux articles, qui se complètent et qui, avec les photographies et les schémas qui les accompagnent, éclairciront pour nos lecteurs bien des passages des récents communiqués.
Le Role des Troupes du Génie
En dehors de la zone des combattants, la guerre de tranchées paraît correspondre dans l'esprit populaire à l'idée bien nette d'inaction, voire de repos. Les armées ont pris leurs quartiers d'hiver et la guerre de tranchées est une diversion à un repos trop amollissant. Seul le service de garde rappelle périodiquement aux hommes que le pays est encore envahi et de temps en temps la pointe du casque d'un Boche, aperçue un instant, ou le bruit d'une balle qui vient s'écraser sur le parapet signalent la présence des barbares, voleurs et incendiaires en partie châtiés par la victoire de la Marne et l'échec des Flandres. Eux aussi ont le même rôle passif d'observateurs en sécurité derrière leur bouclier de terre... Telle est l'impression que nous apporte sur le front la lecture des journaux, qui traduisent évidemment l'opinion d'une partie au moins du public.
Eh bien, non ! La guerre de tranchées n'est pas cela; c'est au contraire une lutte continuelle et sans répit qui exige une fiévreuse activité, une surveillance sans défaillance, un état moral excellent. L'énorme quantité de terre remuée journellement pour exécuter de nouvelles tranchées et de nouveaux boyaux, le nombre des cartouches et des obus tirés, le poids des explosifs consommés, enfin et surtout le nombre des tués et blessés de part et d'autre suffiraient à prouver chaque jour d'une manière pé-remptoire que la guerre des tranchées est bien un combat continuel sur toute la longueur du front.
Son intensité est variable sur la ligne de feu qui atteint près de 450 kilomètres; mais elle prend parfois une acuité toute particulière en des points où un succès partiel de l'un des adversaires amène l'intervention de réserves plus ou moins importantes, suivant l'intérêt porté à la position conquise ou perdue.
Dans cette guerre, les deux partis sont terrés et l'action du fusil et de la mitrailleuse ne peut être effective que si l'ennemi se décide à sortir de son trou et à donner l'attaque.
L'artillerie a une action plus efficace, mais elle nécessite l'emploi du téléphone pour le réglage du tir, et la dépense en munitions n'est pas toujours en rapport avec le résultat obtenu.
Aussi a-t-on été amené, pour atteindre l'ennemi jusque dans sa tranchée, à se servir de petits canons ou d'obusiers permettant de lancer aux petites distances des projectiles chargés d'explosifs.
Dès l'instant où les tranchées ennemies ne sont plus distantes que d'une centaine de mètres, la guerre proprement dite de tranchées commence. Elle se caractérise par l'exécution de sapes, qui permettent de s'avancer à couvert vers l'adversaire. C'est là que le rôle des troupes du génie devient prépondérant.
Tous les 30 ou 40 mètres, les têtes de sape sont reliées par des parallèles. Lorsque les sapes arrivent suffisamment près de l'ennemi pour que celui-ci puisse arrêter l'avancement en jetant sur les travailleurs des grenades et des bombes, les sapeurs commencent une entrée en galerie de mine pour conduire à un fourneau d'explosifs dont l'importance de la charge varie avec la profondeur du fourneau au-dessous du terrain naturel. Ces fourneaux sont, en général, placés sous un saillant ou sous des points particulièrement tenus (maison fortifiée, abris de mitrailleuse, fortin, château, etc..) de la ligne ennemie. Leur nombre dépend des résultats à obtenir et de l'importance de l'action à engager.
L'explosion des fourneaux, de mine donne le signal de l'attaque, en même temps qu'elle produit dans le sol des entonnoirs détruisant les organes de flanquement de l'adversaire et faisant brèche dans les fils de fer qui protègent son front. Ces entonnoirs sont immédiatement occupés et organisés à la faveur de la surprise produite, et une ou plusieurs lignes de tranchées sont parfois enlevées.
Cette progression, lente mais continue et sûre, est celle de notre armée; elle donne le minimum de pertes et en produit au contraire généralement de grandes dans les rangs de l'ennemi.
C'est la tactique actuellement adoptée par notre général en chef, et, si elle ne peut se traduire chaque jour dans les communiqués brefs du Grand Quartier Général, il n'en est pas moins vrai qu'une grande activité, signe précurseur de l'évacuation définitive de notre territoire, regne sur tout le front.
T.C.
l'Explosion d'une Fourneau de Mine
Depuis que nous sommes ici, en batterie, à 3 kilomètres des Allemands que nous bombardons et qui nous bombardent chaque jour, j'avais souvent entendu raconter avec mystère des histoires fantastiques sur une mine que creusait secrètement le génie.
Ma nouvelle fonction d'observateur de tir m'a donné aujourd'hui l'occasion de voir enfin les réalités qui avaient enfanté ces légendes.
En me rendant à la tranchée d'où partait le boyau souterrain, j'ai essuyé un « marmitage » qui est un des beaux que j'aie vus. Des 77 tirés par salves passaient au-dessus de moi et allaient éclater à une cinquantaine de mètres, toujours à la même place, qu'ils criblaient avec obstination. Il tombait aussi beaucoup de ces importants 150 qui voyagent en ferraillant et s'aplatissent sur le sol comme un sac de plomb sur un plancher. Eux faisaient quelque effet et beaucoup de fracas. Et, comme toujours, les coups de fusil n'arrêtaient pas.
A un tournant d'une tranchée, une ouverture étayée. Dans le fond, de la lumière. Je suis entré en baissant la tête et j'ai marché sur les genoux, pendant quelques mètres, dans un étroit boyau en pente qui retenait une tiédeur exquise. Et quel silence!... A l'endroit où je m'arrêtai, il y avait, paraît-il, 6 mètres de terrain au-dessus de moi.
Et les sapeurs qui étaient là, assis à l'arabe dans ce couloir taillé dans la craie - vrai couloir de paradis - qui s'en allait dans les entrailles de la terre, jouaient aux cartes, un mégot à la bouche, en attendant l'heure...
L'heure de faire sauter, avec les 1.800 kilos de mélinite apportés pendant la nuit à l'extrémité de la mine, les Boches qui, à 10 mètres plus haut, regardaient tranquillement par les créneaux de leur tranchée et tiraient des coups de fusil.
Quand je fus de nouveau au jour et dans le vacarme des tonnerres qui tombaient du ciel, la tranquillité de cet égout blane me parut scandaleuse, - et notre infanterie vraiment héroïque...
L'explosion était ordonnée pour 3 heures. J'avais plus de 20 minutes pour me rendre à une tranchée d'où je pouvais la voir bien. Ce ne fut pas trop de temps, car déjà les deux compagnies qui devaient marcher à l'assaut du terrain dynamité étaient venues se masser dans toutes les sapes les plus avancées. Les fantassins étaient graves et silencieux, mais ils se tenaient droits et me semblèrent résolus. J'étais, moi, assez' ému. Peut-être l'étais-je plus qu'eux. La lumière, d'ailleurs, diminuait et cette froide Champagne est bien lugubre quand la nuit vient, un jour d'hiver, et qu'il brouillasse.
Tout à coup, tandis que je regardais dans mon périscope les talus qui devaient être projetés en l'air, une gerbe de fumée blanche comme la vapeur gicla dans le ciel, frémissante et majestueuse. La détonation a été formidable, on le devine, dans le four- neau où elle a eu lieu. Le sol, sous nos pieds, a tremblé. Et un morceau de madrier, grand comme un homme, est venu tomber à quelques mètres de nous.
Alors, tout de suite, les fantassins grimpèrent sur les talus. J'en poussai quelques-uns au derrière, qui rirent de ce jeu de gosse. Il faisait presque nuit. Nos nerfs à tous s'étaient déjà détendus. Mes braves camarades sortaient si gaillardement et rampaient de si bon cur sur les genoux que je ne pus m'empêcher de leur crier à mi-voix : « Ah! bravo, mes amis ! » Mais soudain une fusée éclairante partit de chez les Allemands. Elle fut si lumineuse et si inattendue que les fantassins s'arrêtèrent pendant une seconde, penauds comme des maraudeurs pris en faute. Puis, sans plus hésiter, ils se levèrent et coururent en baissant un peu le dos. Les fusées, lumières vertes que des parachutes retiennent en l'air, se succédaient sans interruption. Et des obus de 77 tombaient déjà, assez précis.
Nos fantassins disparurent dans le sol, que l'explosion doit avoir terriblement bouleversé. Des coups de feu partis des tranchées de deuxième ligne elairse-mèrent ces braves, mais ne ralentirent pas l'élan. Et le terrain où était la tranchée fut pris en moins de 5 minutes. On m'appela alors au téléphone du génie: à la division, on voulait avoir des nouvelles de cette attaque.
En traversant ce soir les secondes lignes, toutes garnies de troupes, par prudence, en cas de contre-attaque, j'avais encore dans les yeux l'image de ce terrain bouleversé, jonché de blessés et de morts et qui avait, sous ces grandes lumières vertes, un aspect fantastique. Et je songe à ces hommes que j'ai vus tout à l'heure se jeter dans l'inconnu de ce chaos, et qui attendent encore, en ce moment peut-être, loin des leurs et isolés du monde, sous la mitraille qui veut les châtier, l'achèvement du boyau de liaison qu'on creuse vers eux en toute hâte...
Le lendemain. - Nous avons conservé le terrain conquis hier. Où était la tranchée allemande, j'ai vu un entonnoir grand comme un cratère de volcan. Il est occupé par une section d'infanterie qui fait, toutes les 5 minutes, un feu de salve sur la tranchée boche, maintenant située à 20 mètres plus loin.
P. P.