de la revue 'l'Illustration' No. 3938 de 24 aout 1918
'Une Fête à l'Armée Gouraud'
par Gustave Babin
Notre Correspondant Accrédité aux Armées, Front Français

Lendemain de Victoire

 

Aux Armées, 15 août

Je viens d'avoir la sensation brève, mais intense, mais profonde, et singulièrement poignante, de ce que seront les lendemains de la grande Victoire; la vision anticipée, et comme prophétique, des acclamations, des fêtes qui attendent les vainqueurs, et, du même coup, la révélation de ce que sera leur attitude, mâle, fière, digne, au milieu du triomphe.

Les héros de la dernière bataille de Champagne, du 15 juillet, celle qui fut le prélude des succès éclatants de l'Ancre et de la Somme, de l'Avre et du Matz, qui même les prépara, étaient fêtés, hier, par leur général. Fête admirablement ordonnée: on peut s'en rapporter, sur ce point comme sur bien d'autres, au général Gouraud.

La fête militaire par excellence, c'est la revue. Il y eut donc, le matin, sous les quinconces centenaires d'un beau parc, dont les troncs s'enguirlandaient de lierre, dont les feuillages inondés de soleil blutaient des lueurs d'or vert, une revue. Certes, depuis les commencements si lointains de cette guerre, j'en ai vu de ces prises d'armes, de ces parades, de ces défilés, depuis certaine revue passée, sous la pluie, dans des glèbes boueuses, par le général Joffre, jusqu'aux cérémonies qui, au bruit du canon harcelant Verdun, réunissaient sous les yeux de deux rois, tour à tour, des centaines de frissonnants drapeaux et les contingents d'une bataille. Celle-ci fut moins grandiose, et nous émut par des moyens différents.

Chacune des unités de l'année, celles qui allaient être récompensées, celles qui venaient chercher là un exemple, des motifs d'émulation, était représentée par une délégation de vingt-quatre hommes, avec ses cadres, officiers et sous-officiers, et les colonels, chefs de bataillon, commandants de batteries. Représentation de corps d'élite par leur élite même! Sur de Sères poitrines, les rubans rapprochaient toutes les couleurs du prisme, et les moins constellés de ces soldats magnifiques arboraient au inoins la croix de guerre.

Il y avait là, rangés, quarante-huit drapeaux, étendards ou fanions, les uns pendant en transparentes franges le long des hampes élancées, les autres fichés dans les canons des fusils ou des mousquetons; des fanions d'artillerie, mi-partis bleus et rouges; ceux du génie, brodés d'écarlate sur un fond de velours noir que le reflet des hranches ensoleillées moirait de reflets verts: et le plus jeune, le plus neuf de tous, celui d'une escadrille d'aviation, d'un bleu virginal, roidi d'or, retombant en plis lourds sur une hampe courte, pareille à celle d'un guidon de marine. Il y avait encore le drapeau de la Légion polonaise, d'un incarnat somptueux, et trois étendards américains, aux mains d'athlétiques mulâtres que la foule, dès qu'ils lui apparurent, applaudit plus chaleureusement encore que les nôtres, avec cette courtoisie, cette urbanité qui sont si bien de France.

Car la foule était là, les mères, les auteurs, les fiancées, les fils de ces soldats, — ou de frères pareils à eux; réservée, et pourtant joyeuse, fière et débordante d'espoirs, rangée autour du pasteur du diocèse, dont la pourpre avoisinait l'uniforme noir et argent du représentant du gouvernement, le secrétaire »énéral de la préfecture. Et cela encore contribuait à donner à cette démonstration son caractère particulier.

Des clairons, drapés de flammes bleu horizon, sonnèrent aux champs. Une Marseillaise éclata. Le général Gouraud parcourut l'allée ombreuse où étaient alignées les troupes, saluant chacun des drapeaux qui, bientôt après, venaient se ranger devant lui, au pied du kiosque devant lequel allait se dérouler la cérémonie de la remise des récompenses, fourragères aux enseignes, croix de guerre aux soldats. Us formèrent, en face du jeune et glorieux chef, svelte dans son uniforme khaki, dardant sur eux son regard aux flammes claires, deux groupes distincts: ceux qui allaient être décorés, en avant, et, plus loin, les autres, dont plusieurs, déjà, arboraient à leur pique la torsade enviée.

Tout se passa selon les rites immuables. Le général attacha de sa main quatre fourragères aux couleurs de la médaille militaire aux drapeaux du 158e régiment d'infanterie — qui enleva deux citations en un mois — du 21e, du 109e' d'infanterie et au fanion du 21e bataillon de chasseurs; puis trois fourragères aux couleurs de la croix de guerre au fanion du 10e chasseurs, au drapeau du 415e d'infanterie, à l'étendard du 259e d'artillerie; enfin il agrafa, à la soie de dix autres enseignes, des croix de guerre avec palmes. Puis, aux accents d'entraînantes musiques, le défilé de tous ces prestigieux emblèmes donna aux citadins accourus l'occasion de laisser éclater en bravos, en vivats, leur enthousiasme, leur confiance, leur gratitude, leur amour. Emouvante communion du pays et de son armée, de la sainte Patrie qui peine et de ceux qui la gaideront sauve, et plus belle, et ennoblie encore! Mais que sera-ce, mon Dieu, au jour du grand triomphe, aux hurlements des canons pacifiques, l'Arc géant plein d'azur, de lumière, et répercutant sous ses voûtes la rumeur ineffable du Monde entier, libéré, sauvé!

La dernière vision que j'emportai du beau parc verdoyant, ce fut celle d'une auto grise, basse, emmenant à petite allure, à travers une avenue d'étendards inclinés, le général debout, la main gauche au képi garance lauré d'or.

 

 

Toutes ces enseignes magnifiques, trouées dans les mêlées, effilochées au vent des boulets, j'allais les retrouver, les unes disposées en auréole, comme les rayons d'une gloire d'autel, ou groupées en faisceaux, autour d'une table où devaient prendre place, aux côtés du général Gouraud, tous les généraux sous ses ordres, et leurs états-majors avec le sien. Le commandant d'armée avait convié à déjeuner la merveilleuse phalange que nous venions de voir, à travers des larmes d'admiration, défiler sous les marronniers et les ormes du beau parc.

Ce banquet de héros réunissait deux mille trois cents couverts. Oserai-je dire qu'il m'a impressionné, par sa sérénité, par sa beauté, plus peut-être que la cérémonie qui l'avait précédée? Un festin d'olympiens n'a pas plus de tenue, plus de majesté.

J'ai vu, pas très loin quelquefois, 'a bataille. Ce sont des sensations poigniantes et vigoureuses. Celles que m'a laissées ce banquet sont aussi profondes, aussi émouvantes presque, et moins différentes qu'on ne croit, vraiment, puisqu'elles m'incitèrent à des réflexions parallèles sur l'essence supérieure, sur la noblesse de la race.

Je n'oublierai de ma vie ce spectacle d'ordre, de discipline. La dignité, la raison de ces hommes égalent leur vaillance, et le mot du soudard couronné me remontait aux lèvres, en présence de ces tables harmonieuses comme naguère au spectacle d'un assaut, certain soir d'or, dans les bois de Cheppy: « Ah! les braves gens! »

Leurs drapeaux défilant entre deux baies de généraux, rangés au seuil, les avaient précédés dans la salle, un bail immense, clair, joliment décoré de grosses toiles d'emballage sur lesquelles étaient peintes au pochoir des guirlandes, et, dans leur rang de préséance, les plus décorés, au centre d’un faisceaux, avaient pris leur place à la table d'honneur. Eus suivirent, sans hâte, sans bruit, la musette et le masque en bandoulière, aussi sérieux qu'a la parade. Ils gagnèrent en rangs serrés, mais réguliers, les tables que leur désignaient de larges écriteaux portant les numéros des corps.

Les couverts y étaient dressés, chaque assiette flanquée d'un couteau et d'une fourchette neuve qu'ils pourraient emporter, et aussi de petites boîtes, de petits paquets bien soignés, dont chacun contenait un objet usuel, rasoir, pipe, portefeuille, étui à cigarettes: le général en chef, retenu par d'autres soins, n'ayant pu venir à son grand regret, — non plus que le général Maistre, commandant du groupe d'armées, — avait tenu à leur envoyer, selon le mot du général Gouraud dans son toast, « ce témoignage de sa sollicitude pour tous ses soldats ». Et chacun de ces menus cadeaux portait, gravée dans le métal ou frappée en or, cette inscription: « Souvenir du général Pétain. »

Ils s'assirent, sages comme des agneaux, eux, ces lions, l'n murmure de jeunes voix s'éleva d'autour des tables comme le bourdonnement d'une ruche. Les conversations s'engagèrent. Ils avaient appétit, sans doute, après une longue randonnée en camions, et la revue, et le défilé; cependant bien rares turent ceux qui rompirent leur beau pain avant que le général Gouraud fût assis lui-même.

 

 

Le menu était d'une abondance, d'une succulence, surtout, à confondre un grand traiteur. Ils le savourèrent en connaisseurs, toujours causant bien ganti-ment; et il n'y avait quelque bruit — des bravos joyeux — qu'au moment où, à un tintement de timbre, douille de 75 bien entendu, les serveurs, groupés aux portes des cuisines, des soldats comme eux, s'élançaient d'un pas leste vers les tables.

La musique de l'armée, excellente, exécuta pour eux des airs guerriers d'autrefois: un chœur, que chantaient les soldats du régiment de Champagne, sous Louis XV, les Gris Vêtus, de Couperin: des airs qui entraînèrent les soldats de l'Epopée, leurs aînés, qu'ils égalent, les Bonnets à poil, la Victoire est à vous, de Grétry. On leur chanta la Fanchon, de Vadé, qui fut la Madelon de son époque. Ils applaudirent de bonne grâce. Mais ils ne s'exaltèrent vraiment qu'aux accents de la Madelon, la leur, celle qui fera si héroïque figure, plus tard, dans l'histoire de la musique militaire. Les poitrines se gonflèrent, une voix immense s'éleva, qui couvrit la voix du soliste et les accents sonores des cuivres eux-mêmes. La banale chanson prenait l'allure d'un hymne de triomphe. Mais, chose admirable, et sur quoi un de leurs officiers attira mon attention, ce ne furent point les couplets lestes qui eurent le plus de succès, qui furent le mieux repris, mais le couplet sentimental, le plus honnête, le plus sain, celui qui évoque le foyer lointain, le village et les tendres amours qu'on y laissa. Et qu'on croie bien que je ne les fais pas plus auges qu'ils ne sont et que je dis simplement ce que j'ai vu.

Cependant l'heure du Champagne était venue. Le général Gouraud se leva. De la même voix claire, sonore, dont il lisait un peu plus tôt, les citations des régiments, il prononça une courte allocution, d'une langue familière, colorée, juste de ton, juste d'accent, et qui, comme la voix aux coins les plus lointains du hall, portait au plus profond de tous ces cœurs vibrants. Il a revendiqué bien haut, pour ses soldats, l'honneur d'avoir, par leur résistantce acharnée, leur « défense individuelle » du 10 juillet, « marqué le tournant de la guerre », mais il ne leur a point dissimulé l'âpreté de la tâche qui leur reste à aeeomplir encore:

Mes camarades, mes amis, dit-il en manière de péroraison, en fêtant votre victorieuse défense d'hier, buvons à la victorieuse offensive de demain, celle qui nous donnera la Victoire, celle qui s'écrit par un majuscule, la grande, la dernière qui, dans l'effondrement de notre ennemi, donnera à tous les peuples libres de l'Entente, la Paix, la Paix glorieuse, la Paix heureuse, la Paix durable que nous aurons bien gagnée.

Et quand se fui éteint l'écho des bravos frénétiques, un autre général se leva, le plus ancien des commandants de corps d'armée. Il lut ceci:

 

Le général commandant en chef cite à l'ordre de l'armée:

Le général de division Gouraud, Henri-Joseph-Eugène, commandant une armée:

« Officier général de haute valeur monde, qui vient d'ajouter une nouvelle page de gloire à une carrière déjà magnifiquement remplie.

» Entraîneur d'hommes de premier ordre, aime du soldat parce qu'il l'aime lui-même; a brise l'attaque allemande du 15 juillet 1918, de Reims à l'Argonne, en communiquant à ses troupes la cotifiance et la flamme qui l'animent, en portant au suprême degré, chez tous les chefs servant sous ses ordres, l'esprit de discipline, de dévouement et d'ardent patriotisme dont il est une des plus brillantes incarnations. »

Au Grand Quartier Général, le 13 avril 1918.
Le général commandant en chef,
Signé: PÉTAIN.

 

 

Alors, c'est comme un ouragan qui se déchaîne. Des vivats, des bravos se mêlent, et une clameur formidable, dont vibrent les hauts vitrages, les tuiles nues du toit. On dirait une trombe qui va tout emporter. Une voix rétablit le silence, d'un coup, et propose un ban, — un ban bien rythmé, qui remet de l'ordre, de l'harmonie dans ces vagues d'enthousiasme. Puis plane le silence, un silence bref où de nouveau s'élève la voix du général Gouraud:

Mes amis, dit-il, cette citation me t'ait plaisir, surtout parce qu'elle proclame que mes soldats m'aiment comme je les aime.

Maintenant l'on peut se détendre un peu. Les pipes s'allument dès qu'a monté-dans l'aii- lourd la mince fumée bleue de la cigarette du général. Le café circule, dans des marmites étamées de neuf, brillantes comme de l'argent fin. Et le dernier geste du commandant d'armée sera de passer parmi les tables, de regarder des figures bien en face, de fixer des yeux, de serrer des mains. C'est Vite. Tous ces hommes, un moment réunis dans une cène fraternelle après avoir connu côte à côte les dures épreuves du combat, et en attendant de se retrouver au feu peut-être, vont se séparer pour aller porter, dans leurs régiments, comme le leur a demandé leur glorieux chef, le témoignage de son affection, de sa confiance profonde, et de l'allégresse, de la fierté, une noble ambition, de vastes espérances. — « Pendant huit jours, dit près de moi un capitaine, eux seuls auront droit à la parole. »

Dans la cour, alors que nous nous retirons, on roule avec des soins infinis, pieusement, comme on ferait d'un linge d'autel, les drapeaux blessés si fragiles et qui'il faut conserver jusqu'au grand défilé.

Gustave Babin

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