'les Allemands en Belgique'
Louvain et Aerschot
par L. H. Grondijs, 1915
Ancien professeur a l’institut Technique de Dordrecht

Témoignage d'un Neutre

 

I. — Bruxelles, Louvain

Pour nous, civils, les grands mouvements des corps d'armée, la coopération des masses qui paraissent se développer et se battre indépendamment l'une de l'autre, ressemblent à la partie secrètement calculée et magnifiquement mouvementée des grands maîtres de l'échiquier. Elle n'est importante pour nous que par le résultat.

En Belgique, après la bataille et la prise de Liège, une nouvelle phase de la guerre moderne s'est développée. Les troupes envahissantes ont provoqué le soulèvement de l'âme des citoyens contre la violation de leur repos, leur sécurité et leur honneur. Cette réaction a produit, d'autre part, de la folie et de la peur dans les armées régulières de l'ennemi: peur des explosions d'une volonté populaire qui ne peut être ni désarmée par la bonhomie, ni prévenue par les plus prudentes précautions.

Désireux de se rendre compte, par ses propres yeux, des horreurs imputées aux Allemands, l'auteur de ces notes, un Hollandais, résolut de se rendre en Belgique. Il lui semblait d'une grande importance d'écouter ces deux âmes: l'âme belge, celle du citoyen individualiste, ouvrier paisible et actif de la civilisation, mais, sous certaines influences, peut-être capable de gestes sauvages et cruels; l'âme militaire allemande, celle du soldat discipliné qui, sans crainte, prépare le combat ordonné, mais qui entre deux batailles veut retrouver, dans le foyer où il vient se reposer, quelque chose de la paix du milieu qu'il a dû laisser dans sa patrie.

Nous autres, Hollandais, nous avions peine à croire Tes cruautés commises, disait-on, par ces lourds et bons Allemands, que l'on voit rire dans leurs villages autour des tables d'auberges, et jouer aux quilles au milieu de joyeuses clameurs et d'applaudissements.

Ces raisons m'ont porté sur le théâtre même de la guerre, pour y respirer son atmosphère particulière et subir son ivresse.

Le 19 août, je partis pour Bruxelles avec l'intention de continuer à pied, dans une direc- tion opposée à celle de la marche des troupes allemandes, mon voyage vers Louvain et vers les petits villages des environs.

En chemin de fer, je remarque partout l'anxiété nerveuse du public, disposé à voir un espion dans chaque étranger.

A Bruxelles, la population est fort agitée; on attend des victoires. Sur la place Rogier, devant la gare du Nord, la foule à la fois enthousiaste et angoissée regarde les automobiles qui évacuent les blessés. Les cafés sont combles. On discute; les conversations sur les terrasses sont fort animées; tout le monde affiche des cocardes belges. Des bruits contradictoires circulent. Aux frontières de la ville, les gardes civiques dressent des barricades et creusent des tranchées.

20 août. — Quel changement dans la ville! Les troupes se sont retirées; les gardes civiques du second ban ont reçu, la veille, l'ordre de déposer leurs armes et ont été licenciés; de nombreux trains ont conduit ceux du premier ban à Termonde; on a fait sauter le magnifique poste de télégraphie sans fil près du palais du Roi, à Laeken; toutes les locomotives ont été expédiées dans les directions de Lille et d'Anvers; les habitants ont fait disparaître tout vestige des barricades... Les bruits sont répandus à voix basse, les esprits sont abattus, des craintes indécises flottent dans l'air.

Vers 11 heures, les bruits se précisent. Les Allemands entreront vers 3 heures en ville. Des fonctionnaires municipaux, sans l'autorisation d'ailleurs du bourgmestre Max, courent à travers la ville pour faire enlever les drapeaux et les cocardes. Lorsqu'entrent les Allemands, l'esprit du peuple se déprime. On ne voit presque plus de cocardes nulle part. Les troupes qui entrent sous le commandement du général Sixt von Armin ont fait à pied le chemin depuis Aix-la-Chapelle, mais elles ont bonne mine.

Je regarde les visages des spectateurs. Les esprits se relèveront plus tard, mais pour le moment on ne constate chez tous que la curiosité. Je garde mes cocardes hollandaise et belge. D'un groupe de Bruxellois qui m'ont dévisagé pendant quelque temps, après chuchotements, se détache un citoyen qui m'aborde et me prie d'enlever mes cocardes, parce que, dit-il, « les Prussiens ne veulent pas cela ». Je refuse. Le groupe paraît visiblement froissé.

La première impression produite par les troupes allemandes sur la foule est l'étonnement, puis l'admiration. L'entrée triomphale faite avec le célèbre « pas de parade » ressemble au bruit des coups régulièrement portés d'un marteau gigantesque sur une enclume. Ces gens solidement bâtis et ces visages immobiles sous les casques poussiéreux, l'impression qu'ils produisent sous une discipline de fer, causent un sentiment d'effroi mêlé de respect. Voilà donc les massacreurs de femmes, les incendiaires de villages! On ne retrouve cependant sur leurs visages aucune trace de penchants cruels, quoique leurs traits soient quelque peu barbares. Ils inspirent tout de même une indicible peur.

Une vieille femme, qui, à travers la foule curieuse, s'avance vers les Prussiens, sans but précis probablement, est retenue par un agent de police, qui ne la comprend pas. Elle tâche d'expliquer: « J'avais un fils qu’ils ont tué. » L'agent répond d'une voix rauque: « Et moi donc, j'ai deux fils dans l'armée! » La vieille, repoussée, tout à coup crie: « A bas les Prussiens! » La foule, prise d'une terreur soudaine, se met à courir. Une jeune femme tombe, des enfants crient; les soldats allemands regardent et semblent ne rien voir.

Dans toutes ces armées qui sont passées pendant deux jours en file ininterrompue à travers Bruxelles, je remarque la timidité particulière des troupiers rudes en face d'une population civilisée. Cette civilisation, en tant que phénomène général, ne vaut peut-être pas beaucoup, mais elle implique le bien-être, l'esprit de critique, le contrôle incessant de tous les gestes et mouvements, et parfois la gaîté aux dépens d'autrui. Tous ces Allemands à Bruxelles font penser aux cohortes romaines traversant Athènes, exposées aux sourires et aux traits d'esprit de la population.

La supériorité des soldats allemands réside dans l'effroi qu'ils inspirent. Ces guerriers redoutables se sentent embarrassés devant l'ingénuité et la complexité de cette population qui attend... Ils font des efforts pour s'adapter à l'urbanité que leurs âmes simples de soldats admirent. Les voilà désarmés!

Après un ou deux jours, la capitale est tranquillisée. On a vu ces hommes terribles singulièrement domptés. On se sent plus forts qu'eux, plus forts par la verve toujours éveillée et la rancune qui commence à percer. On sent chez eux l'inquiétude devant l'énorme foule de jeunes hommes dans les rues, et surtout cette autre inquiétude que ressentent les athlètes devant de faibles femmes railleuses.

21 août. — Je pars à pied pour Louvain. Dès le village de Tervueren, commence, se dirigeant vers la capitale, un cortège incessant de régiments allemands, de convois d'artillerie. Tous les hommes sont bien équipés et marchent d'un air assuré. Au-dessus des routes, de grands nuages de poussière se lèvent. Péniblement, les petits groupes d'habitants de Louvain et des villages environnants reviennent, hommes, femmes et enfants, tous chargés d'énormes paquets. Le combat ayant cessé, ils se sentent rassurés. Par mesure de précaution, ces petites gens saluent les troupes, incessamment. Les officiers leur rendent, gravement, le salut.

Un convoi se repose; deux sous-officiers s'en détachent, m'abordent et, sans préliminaires, me confient qu'ils aiment les Belges, mais qu'ils ont été obligés d'incendier des maisons dont les habitants étaient absents. « C'est leur propre faute, ces gens auraient dû rester chez eux! » Ils me prennent pour un Belge. Je ne réponds que quelques mots insignifiants, et continue mon chemin.

A trois quarts d'heure avant Louvain, je passe devant un groupe de maisons incendiées; des cadavres de porcs et de bœufs répandent une odeur effroyable. Les autres maisons sont toutes pillées. Dans un café, je trouve une famille assise, découragée, au milieu de glaces brisées, de chaises cassées, dans un désordre indescriptible. Je demande un verre de bière. On ne peut plus rien m'offrir. Ces gens m'expliquent que « les Allemands sont des hommes très bons, mais que c'est de leur propre faute que tous ces dégâts ont été commis: ils auraient dû rester et les recevoir convenablement ». On change donc d'idées comme de vêtements? Il suffit donc de quelques propos lourds et de quelques coups de poing sur une table d'auberge pour renverser les concepts si clairs de Droit et de Justice, et adoucir des esprits portés logiquement à la haine et à la vengeance?...

A Louvain, je remarque tout de suite que les soldats de la garnison ont un autre aspect que ceux des colonnes que j'ai- rencontrées. Les visages sont moins calmes, la forte discipline me semble quelque peu relâchée, et la bonhomie souriante de l'Allemand perce moins sous leurs masques durs. Ces hommes-là doivent assurément avoir pris part au pillage des bourgades voisines.

Un peloton de soldats conduit, tambours battants, un fonctionnaire de la municipalité, qui traduit à haute voix en flamand une proclamation du « Kommandant » adressée à la population. Tout de suite, les soldats, accoutumés de voir traîner des civils au supplice, accourent de tous les côtés « pour voir fusiller ce damné bourgeois ». Ils se retirent, désappointés, quand on leur apprend qu'il s'agit d'un cas assez banal.

L'attitude de la population est fort correcte. Le soldat allemand me semble être à son aise surtout dans les quartiers pauvres.

La ville est entièrement privée de nouvelles. Pendant la soirée, j'engage une conversation avec un prêtre flamand, M. Van Ussel, homme distingué, curé d'une des paroisses de Louvain. Tandis que nous parlons, un sergent-major nous aborde et nous demande la permission de nous accompagner au presbytère. Il est catholique et il exprime le désir de pouvoir enfin ouvrir son cœur à un prêtre.

Attablé devant un sobre repas arrosé d'un verre de vin, le militaire se sent à son aise et parle abondamment. Seul dans sa compagnie, il est catholique. Intentionnellement, dit- il, les régiments protestants ont été envoyés vers la Belgique catholique, tandis que les troupes catholiques ont été de préférence dirigées vers la catholique Pologne, contre les Russes orthodoxes. Ce détail topique est d'un grand intérêt pour l'explication du récit suivant.

Notre sergent-major, nommé Kluck, est animé des mêmes opinions, sur les atrocités commises dans les villages de Visé jusqu'à Louvain, que la plupart des officiers (de réserve) universitaires auxquels j'ai parlé. «. C'est une honte », concédèrent-ils, « mais malheureusement c'était nécessaire. » La logique de cette phrase m'a toujours paru fort compliquée. Je suis frappé de l'étroite union du dégoût suscité par les images vécues de destruction et de l'idée d'obéissance qui exclut entièrement la responsabilité personnelle.

M. Van Ussel lui fait remarquer que son régiment a maltraité et fusillé des ecclésiastiques, qu'il fait la guerre contre ses coreligionnaires. L'homme se met à pleurer. Il répond que l'esprit militaire est si fortement développé chez eux et que la discipline rend le sacrifice des opinions individuelles si spontané que, tout en ressentant l'horreur de certaines actions, jamais personne ne proteste contre les ordres des supérieurs.

Le prêtre réplique que les méfaits des troupes sont d'autant plus impardonnables que le peuple flamand ressentait avant la guerre une grande sympathie pour l'Allemagne. L'Allemagne, respectueuse de la neutralité belge, aurait gardé cette sympathie, que même une grande nation ne peut négliger impunément. Par la violation du territoire et par les excès commis, ce sentiment d'amitié, dont les Allemands ont beaucoup profité en Belgique, s'est mué en une haine si terrible qu'elle survivra aux contemporains et, dans les siècles à venir, cuirassera d'une armure d'airain cette race paisible.

Notre hôte ajoute que l'Allemagne représentait pour les catholiques de Belgique la paix des religions et la liberté pour la minorité catholique, tandis que la France était le théâtre de la persécution et d'une lutte terrible entre le Saint-Siège et les forces libérales et modernisantes du siècle.

Je m'aventure à faire remarquer à notre digne hôte que la lutte en France, dans laquelle le pouvoir politique de l'Église a été l'enjeu, est récente. Cette circonstance lui fait oublier que jamais dans les rues de Paris un prêtre n'a été arrêté par les gendarmes pour la seule raison qu'il osait porter les suprêmes consolations du saint Sacrement aux mourants, comme le fait s'est produit à Berlin pendant le Kulturkampf. J'ajoute encore que, par leur complète indifférence, les libres penseurs froissent plus que les sectaires le monde catholique. En effet, la froideur et le mépris blessent les amants plus que la haine ou la peur. Mais l'indifférence exclut la persécution et les hérétiques sont des ennemis beaucoup plus dangereux que les libres penseurs.

Ni moi qui parle, ni le curé qui écoute, songeur, n'osent voir dans cette remarque presque une prophétie. M. Van Ussel semble croire, comme beaucoup de ses coreligionnaires, qu'une violente persécution sévit en France.

Après le départ du militaire il me communique ses craintes qu'une haine terrible ne pousse quelqu'un de ses compatriotes à des actes de violence contre les Allemands si ceux-ci continuent à maltraiter les femmes. Il visite chaque jour à la maison de santé municipale une fille de seize ans, cruellement insultée et grièvement blessée par deux soldats allemands, qui lui ont percé le ventre de coups de baïonnette parce qu'elle osait leur résister. L'autorité militaire semble d'ailleurs avoir puni ces brutes.

 

 

II. Aerschot

22 août. — Je continue mon chemin à pied vers Aerschot. Je dépasse constamment des groupes de villageois belges. Après s'être enfuis par crainte, ils se sont ravisés. Ne voulant donner aucun prétexte aux Allemands d'incendier des maisons abandonnées, ils reviennent dans leurs villages. Je rencontre sans cesse des régiments allemands, qui, les grandes voies étant désormais libres, continuent leur marche vers la France. A travers une campagne fertile, entre des hautes haies d'arbres, s'avancent, dans de forts nuages de poussière, les corps d'armée commandés par le général von Kluck.

Sur leur passage les femmes baissent la tête, les hommes font de profonds saluts. Gomme je ne lève pas mon chapeau, les soldats m'envoient de temps en temps des remarques désobligeantes à propos de mon manque de respect. A mi-chemin entre Louvain et Aerschot, je m'assieds sous des arbres, à côté de la route. Tout de suite une centaine de soldats allemands se rangent autour de moi et m'adressent des propos peu amènes. Je ne m'occupe pas plus d'eux que s'ils étaient des revenants en plein jour. Alors, sans plus rien dire, ils se lèvent et continuent leur chemin.

Ils ne sont pas dans un état normal. D'ordinaire ils ont le visage empreint d'une rude bonhomie. Mais dès qu'ils ont passé à travers le danger, la même transformation paraît s'accomplir chez tous ces simples: ils perdent leur masque habituel de bonheur souriant, leur regard devient hagard, une nervosité terrible les agite. Aussi m'avertit-on que je mets ma vie en danger, si je continue mon chemin. Les sentinelles sont irritées, je m'expose à une balle perdue...

Une colonne vient de recevoir, d'un officier qui passe en automobile, l'ordre d'attendre. Les soldats prient les fuyards qui passent de leur donner des cigarettes. Voilà une étrange mentalité! Cette armée mendie des faveurs de ceux dont elle a tué les pères, les maris, les enfants, dont elle a froidement, en leur absence, incendié les maisons, et qui eux-mêmes —nous le verrons tout à l'heure — seront bientôt emprisonnés. Un major allemand de forte taille et à longue barbe, à cheval, s'efforce d'amuser les troupes en chassant devant lui un âne pris dans les champs. Le major fait des farces et rit lourdement. Les maisons des deux côtés du chemin fument encore, et tout le long de la route se faufile une longue suite de villageois et de paysans hésitants et apeurés.

Enfin nous arrivons auprès d'Aerschot, en traversant des hameaux brûlés. A l'entrée de la petite ville nous sommes arrêtés par un poste. On nous fait attendre l'arrivée du capitaine. Je dis aux soldats que je suis Hollandais. Ils m'offrent une chaise, et un sous- officier, beau parleur, me débite un discours pour me convaincre de la stupidité des Belges, qui auraient pu gagner beaucoup d'argent en facilitant le passage des Allemands, au lieu de subir les énormes dégâts dont les preuves abondent. Je réponds que je me refuse à discuter sa thèse; l'orateur est invité par ses camarades à se taire. Le capitaine arrive et me délivre immédiatement un Iaissez-passer.

Je me promène dans Aerschot. La plupart des maisons sont détruites. Les soldats se sont surtout acharnés sur les statuettes du culte catholique. Dans une maison, non loin de l'entrée de la petite ville, une chambre a été quittée hâtivement par les habitants. Les chaises, rangées autour d'une petite table ornementée, constituent encore comme le squelette d'une scène de famille. Sur la table s'étalent les six volumes du grand poète flamand Guido Gezelle, reliés en maroquin rouge. Ils répandent un doux parfum poétique dans la modeste demeure. Un des volumes a été beaucoup lu; le prêtre Gezelle est le magnifique poète des humbles. Les meubles ne sont pas dérangés. Seules, deux statuettes, l'une de la Vierge portant sentimentalement un enfant au regard sage, l'autre de saint Antoine, gisent à terre, brisées. Dans toutes les maisons où je suis citré plus tard, j'ai retrouvé les mêmes profanations. C'est donc une guerre religieuse! En s'acharnant contre les images des saints, craint-on les prières que les paysans pourraient leur adresser?

Je sors dans la rue et j'entends derrière moi de déchirants sanglots de femmes. Je vois un groupe d'une trentaine de femmes, jeunes filles et enfants, conduit par des soldats allemands. Je m'approche et leur adresse la parole. Pourquoi pleurent ces pauvres gens? Un soldat me répond: « Ces femmes sont parties avec leur famille entière avant le désastre. Elles viennent de chercher leur maison et la retrouvent incendiée. » Les malheureuses font de la peine à voir; je me rappelle en avoir vu quelques-unes en route, accompagnées de leur mari ou de leur père. Je demande:

— Pourquoi avez-vous incendié leurs maisons puisque ces gens, absents, n'ont pas pu tirer sur vous?

— Ils auraient dû rester. S'ils nous avaient reçus gentiment, rien de cela ne serait arrivé.

— Où les conduisez-vous?

— Dans l'église. Elles y coucheront cette nuit.

— Où sont les hommes?

— On les emmène à part.

— Où?

— En Allemagne, je crois.

Je me rends à la place du Grand-Marché. Les maisons des personnes les plus notables de la ville ont été brûlées. Des citoyens belges, qui sont entrés dans le service de l'armée allemande, me racontent que l'incendie a commencé lorsque le commandant a été assassiné par le fils du bourgmestre. Aussitôt les Allemands, « comme de droit », ont fusillé une partie de la population, parmi laquelle le bourgmestre et un prêtre. Je leur demande comment ils savent que le fils du bourgmestre a commis le méfait. Ils me répondent que les Allemands l'ont vu tirer. Cette réponse ne me convainc pas; j'y vois simplement une preuve de la docilité de ces gens.

Les rues sont vides. En me dirigeant vers l'église, qui va devenir une prison de femmes, je frappe à une porte, d'ailleurs brisée; dans la maison, je ne vois que des visages de femmes terrifiées. Pour mieux pouvoir se défendre, elles couchent ensemble, une dizaine dans chaque maison habitable. Je leur demande quelle raison les fait rester encore dans cette ville saccagée.

Elles me répondent, à voix basse, que des sentinelles, gardant les routes, les empêchent de sortir.

Le soir est tombé. Une épaisse fumée s'élève encore de quelques maisons. J'entre dansl'église pour regarder. La garde m'arrête tout de suite; ici, comme partout après d'ailleurs. Je parle aux soldats d'un ton plus ou moins brusque; j'exige qu'ils me conduisent vers leur commandant. Le lieutenant, chef de poste, qui surveille l'église, après examen de mes papiers me parle courtoisement. Dans l'église, les femmes et les enfants, terriblement fatigués, sont affaissés sur les chaises. Le vaisseau, énorme sous les voûtes à peine visibles, est éclairé par quelques lanternes et un petit nombre de chandelles. Le lieutenant refuse de me laisser sortir et m'informe que je n'obtiendrai probablement pas l'autorisation d'aller à Louvain. Les voyages à rebours de la marche des armées sont encore permis, dit-il, mais on ne va pas dans la même direction. Je proteste vivement en alléguant que je suis sujet d'État neutre. Je crains d'ailleurs de ne pouvoir dormir sur une chaise, comme sont condamnés à le faire tous ces pauvres gens à demi morts de fatigue, et je tiens absolument à jouir d'un bon sommeil. « Et moi donc, répond le lieutenant, figurez-vous que je n'ai pas dormi pendant deux journées entières.

— C'est votre métier, lui dis-je, ce n'est pas le mien. » En me conduisant hors de l'église, l'officier me conseille de bien me tenir sur mes gardes: les soldats sont extra- ordinairement agités et les fusils partent tout seuls...

Quelques centaines de mètres plus loin, un poste m'arrête et me conduit vers l'Hôtel de Ville. Là, un sergent-major me traite avec bienveillance; il me donne, pour dormir, dans le cabinet du secrétaire, de la paille, et il m'invite à manger et à boire du vin. Je lui demande s'ils ont assez de vin pour en offrir aux étrangers. Il me répond qu'on a mis plus de bouteilles à leur disposition qu'ils n'en pourront jamais vider. Pendant une courte conversation il m'apprend qu'un grand nombre de citoyens ont été fusillés parce que le fils du bourgmestre, sur l'ordre de son père, a traîtreusement tué le commandant de la garnison, d'un coup de fusil par derrière. Des officiers allemands m'ont plus tard répété le même récit. Après la fusillade on a pendu les cadavres du bourgmestre et d'un prêtre à la façade de l'Hôtel de Ville.

Pendant la nuit je suis éveillé par des coups de fusil et j'aperçois la lueur d'une maison qu'on vient d'incendier. Quel motif a-t-on eu de recommencer ces sinistres jeux dans une ville qui n'est occupée que par des femmes?

Lorsque je me lève, la garde m'offre encore du vin pour mon déjeuner. Naturellement je refuse. Le cabinet dans lequel je viens de passer la nuit a été complètement bouleversé par les soldats. Je trouve cependant sur une table, parmi les papiers épars, un grand paquet de proclamations imprimées, dans lesquelles le bourgmestre d'Aerschot ordonnait à la population de son village de s'abs- tenir de tout acte d'hostilité contre les troupes allemandes, parce qu'on risquerait d'exposer le village entier aux plus terribles représailles. Les billets étaient signés par le maire avec mention de sa fonction. Je trouve donc improbable qu'il ait encouragé un attentat sur la personne du commandant, puisqu'il avait lui-même répandu cette affiche parmi ses concitoyens, qui vivaient, ainsi que lui, sous l'impression des dévastations et des fusillades dans tous les villages, de la frontière à Aerschot. Si, en effet, le fils a traîtreusement tué le commandant, il doit avoir commis cet acte sans que son père en eût connaissance. Est-il vraisemblable d'accuser un père d'avoir donné un tel ordre à son enfant? L'imputation me semble avoir été conçue après coup, pour expliquer l'exécution non seulement du père, mais aussi de l'oncle du prétendu meurtrier.

A 9 heures du matin, je quitte l'Hôtel de Ville. Un officier menace le soldat qui, pendant la nuit, a tiré le coup de fusil, parce qu'il a semé la panique dans les rangs de la garnison. Juste à côté de l'Hôtel de Ville, des soldats enfoncent, à coups de crosse, la porte d'une maison riche et sortent chargés de toute sorte de butin. Le pillage s'accomplit donc sous les yeux mêmes des officiers!

Un convoi de prisonniers militaires et civils, conduit par un peloton de soldats allemands, part de la ville dans la direction de Diest et de l'Allemagne. Parmi les civils je reconnais un des hommes qui, de Louvain, est retourné à Aerschot hier soir, confiant dans les proclamations des envahisseurs, lesquelles disaient que les soldats allemands vivraient en paix avec tous les civils qui se conformeraient à leurs règlements. Des Allemands accourent et rient aux dépens des prisonniers. Les soldats belges essaient de sourire. Pauvres gens!

Au milieu de la ville, une longue file de femmes échevelées et d'enfants sort de l'église. Les femmes, exténuées par les veilles, se glissent le long des maisons. Les jeunes surtout font peine à voir. En deux jours toute leur jolie coquetterie et les fleurs de leur gracieuse jeunesse sont fanées. Heureuses sont celles qui vivent dans l'exil et qui pourront y retrouver la douce fierté et l'abondance de leur belle et jeune vie! Ces pauvres jeunes filles, que je vois condamnées à rester sans protection ni appui, seules dans des maisons dont toutes les portes sont enfoncées, me semblent honteuses et résignées.

Quelle terrible ville, quelle odeur de mort parmi ces ruines gardées par des sentinelles, et qui ne sont peuplées que de femmes et de soudards dont dépendent à la fois leur vie et leur honneur.

Une centaine de mètres plus loin, j'entre dans un café pour y demander un peu de lait. Un grand soldat assez jeune fait la cour à la tenancière, qui a environ trente-cinq ans. La femme n'écoute pas. Elle comprend ce que l'homme désire, et son visage morne n'exprime ni haine ni plaisir. Elle ne peut me servir ce que je demande. Je m'attarde en me tenant à l'écart et j'écoute. Le soldat se sent gêné et se tait. Il me regarde de travers. Tout à coup il sort et revient après quelques minutes avec vingt camarades qui m'arrêtent sous l'inculpation d'espionnage: c'est sa vengeance. Ils me bousculent lourdement et me traînent au poste voisin. La cabaretière, craignant qu'on ne brûle sa maison, s'écrie: « Oui, oui, emmenez-le vite; peut-être est-ce un espion. Emmenez-le! » Le poste me lâche, après avoir examiné mes papiers et non sans une vive discussion.

Je m'étais proposé d'aller à pied à Diest et à Tongres. Maintenant je crains qu'on ne m'en empêche et qu'on ne me fasse reconduire en Hollande via Aix-la-Chapelle, ce qui me serait fort désagréable. Je reprends donc le chemin de Louvain, et heureusement les sentinelles n'y opposent aucune difficulté.

A mi-chemin entre Aerschot et Louvain, je rencontre un convoi de camions conduit par un capitaine et quatre lieutenants. A notre gauche tonne le canon. Les camions -sont arrêtés près d'un chemin de traverse, probablement pour pouvoir, sur un ordre reçu, approvisionner des troupes au combat. Le capitaine, un hautain hobereau, me barre le chemin et me dit: « Qui êtes-vous? Je vous ai vu hier marcher dans la direction opposée. Pourquoi retournez-vous? » Je lui donne une raison quelconque et lui montre mes passeports. « Eh bien! vous n'irez pas à Louvain. Arrivé là-bas, vous raconteriez ce que vous avez vu dans ces villages. » Je réponds: « Que pourrais-je donc raconter? » II fait semblant de ne rien entendre. Il paraît mal disposé, ainsi que ses compagnons. Je répète ma question. Il se fâche et crie: « Ici, c'est à moi de parler et non pas à vous! » Après avoir réfléchi pendant quelques instants, il me dit cependant: « Vous pouvez vous en aller. » Je continue donc mon chemin.

Précédemment, d'après ce qu'on m'a raconté, les Allemands avaient obligé, dans plusieurs villages, des paysans à assister à l'exécution de leurs concitoyens et les avaient ensuite chassés plus loin, pour « avertir les autres du sort qui les attendait en cas de résistance ». Cette fois, au contraire, les officiers allemands craignent que je ne répande de terribles nouvelles. Ils me semblent d'ailleurs être des universitaires, des « Reserveoffiziere ». Peut-être se sentent-ils mal à l'aise devant les traces du passage de leurs compatriotes.

Plus tard j'ai pu reconstituer le drame d'Aerschot, grâce à des dépositions de témoins oculaires et à deux lettres de Mme Tielemans, femme du bourgmestre, écrites au ministre d'État Cooreman et à la Commission d'enquête sur les violations du droit des gens, lettres qui m'ont été montrées par le chevalier Ernst de Bunswyck.

Le commandant d'Aerschot a été tué, non pas traîtreusement dans sa chambre à coucher, mais sur le balcon de la maison du bourgmestre qui l'hébergeait. Le marché était rempli de soldats. Tout à coup les coups de fusil éclatèrent sans raison apparente. Un chaos indescriptible s'ensuivit. Les soldats tiraient au hasard sur les maisons environnantes. Le commandant s'affaissa et fut porté par ses compagnons d'armes dans une chambre où il expira. Après sa mort, on voulut se livrer à des représailles. On arrêta le maire, son frère et le jeune fils du maire, qui avait été blessé le jour précédent par un ricochet de balle, et qui, lorsque commença la bagarre sur le marché, s'était caché avec sa mère dans la cave de la maison. On fouilla également les maisons environnantes et on y prit au hasard dans les caves vingt-sept personnes. On aurait voulu se saisir également du curé doyen de la ville: il s'était enfui; on s'empara donc d'un autre prêtre pour le remplacer. Ne pouvant atteindre la femme du maire et sa fille, qui avaient réussi à s'échapper, on mit leur tête à prix.

Les trente personnes qu'on avait arrêtées et qu'on ne pouvait soupçonner de l'ombre de culpabilité, furent conduites vers une tranchée. On leur banda les yeux et on les fusilla, à l'exception d'un certain Mommens qu'on avait résolu de gracier, mais qui dut aider à enterrer les cadavres de ses concitoyens. Quand ce travail eut été achevé, on dit à cet individu de s'en aller à Louvain et d'y raconter ce qu'il avait vu: on voulait sans doute que ce récit terrorisât la ville.

 

 

III. — Louvain

Dimanche, 23 août. — L'après-midi, à 3 heures, je retourne à Louvain, en longeant le canal. Devant le célèbre Hôtel de Ville, beau et blanc comme un reliquaire d'ivoire agrandi en marbre, se tient, calme, la garde allemande. Nulle inquiétude apparente. Cependant la population civile se raconte, à voix basse, que des otages, appartenant aux classes aisées, ont été traités avec une dureté extraordinaire. On s'indigne aussi des insultes que des femmes ont reçues dans les faubourgs. Les relations de la population avec l'armée occupante sont aussi bonnes que le permettent les circonstances. Pendant la soirée je vis sur un banc, devant une des maisons, des soldats allemands converser en souriant avec des jeunes filles en présence de leurs parents, qui paraissent rassurés. Sur le marché aux Légumes un soldat esquisse une caresse sur la joue d'une jeune fille. Peu après on la rappelle chez elle, et elle ne revient pas.

J'entre dans le café Sody, rue de Bruxelles. Le tenancier, avec ses deux filles, sert les clients, presque tous des militaires, et dont quelques-uns sont officiers. Le service s'opère correctement.

Entrent deux soldats allemands, d'un régiment de réserve (les régiments de l'active ont été envoyés en France). Ils demandent un verre de bière et entament une conversation. « Nous Allemands », disent-ils, « sommes de bonnes gens », etc. Le personnel les sert, en souriant un peu, mais sans répondre, et se retire tout de suite.

Les réservistes cherchent ordinairement à entrer en conversation par de tels propos. Ils éprouvent le besoin de s'excuser. Propriétaires et pères de famille, ils comprennent l'horreur de cette guerre de dévastation. Les jeunes soldats parlent tout autrement. En montrant les ruines, ils s'écrient: « Qu'ils tirent donc sur nous! Voilà ce qui arrive, quand on s'attaque à l'armée allemande. »

La ville est privée de nouvelles du dehors. Les soldats répandent les bruits les plus insensés. Quelques-uns me racontent qu'ils ont traversé la Hollande pour venir ici. Ils ont des « cents » (monnaie hollandaise) en poche, et montrent de petits paquets de cigarettes, provenant d'une maison de commerce de Maestricht. Ces incidents ne restent pas sans conséquence pour moi. Successivement dans deux hôtels de la rue de Bruxelles, dont l'un s'appelle « Le Lion de Flandres », on me retire, sous un prétexte quelconque, la chambre qui m'avait déjà été accordée, dès que je m'inscris sur le livre d'hôtel comme sujet néerlandais.

Ces bruits de violations de notre territoire sont évidemment absurdes. J'aborde deux officiers, qui viennent d'arriver d'Allemagne, et leur demande des informations. Ils me répondent que die Esel (les ânes) ne comprennent pas les noms des villes qu'ils traversent, et que leurs régiments, comme les colonnes précédentes, ont dû faire un assez grand détour pour éviter notre territoire, qui est gardé contre des méprises par le régiment allemand dont la reine des Pays-Bas porte le titre de colonel. Les paquets de cigarettes en question sont vendus sur le territoire belge par une active maison hollandaise. Les « cents » hollandais ont cours dans la zone belge près de notre frontière.

M. Van Ussel, que je rencontre de nouveau, m'offre l'hospitalité pour la nuit. A ses fonctions ordinaires de curé, il joint celles d'aumônier des prisons. Le cardinal Mercier l'a prié de se charger de cette tâche. Il est le type du prêtre flamand hospitalier, dont les idées se sont élargies dans l'atmosphère de l'Université de Louvain. Il semble avoir oublié que je ne suis pas de sa religion. Je regrette cependant que mes relations avec cet homme si aimable ne puissent pas être plus étroites.

Après dîner il reçoit la visite de deux séminaristes, dont l'un est le neveu du cardinal. Ils se montrent effrayés d'une manifestation hostile dont ils viennent d'être l'objet de la part des soldats allemands. M. van Ussel m'apprend que cette attitude est généralement prise par les Allemands envers les prêtres. Lui-même a éprouvé la plus grande difficulté à obtenir la permission de sortir après 8 heures du soir. L'autorité militaire la lui a refusée pendant deux jours, quoiqu'il travaillât dans l'ambulance de la Croix-Rouge auprès de nombreux blessés allemands, et qu'il eût été appelé deux fois pendant la nuit auprès de soldats catholiques. Il est déjà tard dans la nuit quand mon hôte me conduit vers ma chambre.

A propos du clergé de Belgique, plusieurs officiers m'ont exprimé des remarques que je rapporte comme ils me les ont formulées. Selon eux, les prêtres flamands seraient en général disposés à considérer les conquérants comme des hommes semblables à eux- mêmes, mais appelés par les circonstances et par des ordres inéluctables à jouer un autre rôle. Dans maints cas, les curés flamands offrirent spontanément à des soldats allemands, exténués de fatigue, leur propre chambre à coucher et celle de leur vieille ménagère. Ils témoignaient aux officiers la plus vive cordialité. Quant aux prêtres wal- lons, les officiers allemands croyaient devoir s'en défier. Ils les faisaient garder à vue, et même pendant la nuit plaçaient à la porte de leur chambre à coucher une sentinelle, baïonnette au canon. Dans ces cas, les haines de races sembleraient être plus fortes que les différences confessionnelles.

Lundi 24 août. — Pendant la matinée, je visite les trésors d'art de l'ancienne ville de Louvain. Ensuite je me rends rue des Moutons, en face du couvent des Béguines, chez un des chefs du parti flamingant, le professeur Scharpé. Sa femme me reçoit dans sa belle maison, datant du dix-septième siècle, nouvellement restaurée. Le professeur, linguiste connu, était sorti avec le directeur d'une grande laiterie, dont les Allemands avaient pris la plupart des chevaux et détruit les écuries. Avec l'autorisation du commandant, il parcourait les environs pour essayer de rassembler ses vaches errantes, et procurer du lait à la ville.

Dans la phase nouvelle où la résistance belge faisait entrer la guerre, les choses se passaient en effet de la sorte. Les soldats allemands commençaient par chasser les habitants et par détruire systématiquement les usines, les fabriques et les fermes. Ensuite les officiers permettaient à ceux qui s'étaient obstinés à rester sur les lieux, de vaquer au ravitaillement des villes. Ce fut ainsi que M. Scharpé et son ami, le directeur de la, laiterie, dûment munis de passe- ports, purent parcourir de 4 heures du matin à 6 heures du soir tous les villages environnants, pour engager les campagnards à porter leurs denrées vers Louvain. Ils constataient partout la désolation semée par les régiments allemands.

M. Scharpé rentre tard dans la soirée, mortellement fatigué. Il a l'impression que les Allemands ont complètement réussi à terroriser la population. Il a voyagé avec son compagnon dans une petite charrette de laitier. Lorsque, dans les chemins de traverse, ils rencontraient des fuyards, ceux-ci, hommes, femmes, enfants, levaient les bras en signe de soumission. Les pauvres gens n'espéraient plus rencontrer des amis et ne croyaient pas que ceux qui pouvaient librement se promener en charrette pussent être des citoyens belges. Le professeur leur criait, presque en pleurant: « Au nom du ciel, mes bonnes gens, baissez donc les mains! » Les bambins de quatre et cinq ans n'écoutaient pas. Ils fixaient les deux hommes, de leurs yeux pleins de terreur, et continuaient leur pèlerinage, les bras tendus...

Le professeur Scharpé me raconte qu'aujourd'hui encore il a vu dans les villages des cadavres de victimes de l'armée allemande. Les habitants des villages, témoins des méfaits, ont fui dans la direction de Bruxelles. Personne n'est resté pour enterrer les morts. Il me semble inutile de répéter tous les récits que j'ai entendus. Un, cependant, me paraît mériter d'être noté. Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille, après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses liens, prit un fusil et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau attachés à des meubles, périrent dans les flammes...

Entre autres cadavres vus par M. Scharpé se trouvaient celui d'un enfant de deux ans, tué à coups de baïonnette, et celui d'un homme de soixante-dix ans. Celui-ci tenait encore une béquille, de sa main crispée. Il portait la trace d'un coup de baïonnette à la poitrine, et ses jambes étaient carbonisées. Ce vieillard était un pèlerin professionnel, qui jouissait dans la région d'une réputation de sainteté. Il avait été plusieurs fois à Lourdes et à Rome, et il passait sa vie dans d'incessantes prières.

M. Scharpé me propose de visiter encore les environs avec son ami, le directeur de la laiterie. J'achète un appareil photographique, pour prendre des photographies qui constitueront d'utiles témoignages.

Mardi 25 août. — Nous sortons de bonne heure pour nous procurer les passeports nécessaires. Mon ami me présente au recteur de l'Université de Louvain, Mgr Ladeuze, personnalité aimable et énergique. Dans les circonstances où se trouvent la ville et l'Université, il avait voulu rester à son poste. Il avait été emprisonné dans l'Hôtel de Ville comme otage pendant vingt-quatre heures. Il n'avait pu obtenir l'autorisation d'entendre la messe qu'après qu'un autre professeur de l'Université fut venu pour le remplacer comme otage pendant sa courte absence.

A propos de messe, je note qu'à Louvain les prêtres ont pu célébrer ce rite sans escorte militaire. Dans les villages environnants, des prêtres n'ont pu revêtir leurs vêtements sacerdotaux et dire la messe qu'accompagnés de trois ou quatre soldats, baïonnette au canon.

A l'ambulance de la Croix-Rouge je trouve un grand nombre de citoyens belges, parmi lesquels plusieurs ecclésiastiques, tous chargés du soin des blessés. J'y rencontre le professeur de néo-scolastique, docteur Nys, le père Jans-sens, et un de mes anciens compagnons d'études, le professeur Noyons, qui, plus tard, pendant le sac de cette malheureuse ville, se conduira si héroïquement. Les salles de la Croix-Rouge sont toutes gardées par des soldats allemands. J'y trouve, heureusement presque guéris, un vieillard et un jeune garçon de douze ans, sur qui les soldats ont tiré.

Le père Janssens, ambulancier, a été continuellement menacé par des officiers armés de leurs revolvers. Ces officiers se figuraient sans doute qu'on ne pouvait rien obtenir d'un ecclésiastique d'une manière moins belliqueuse.

Les officiers allemands racontent à qui veut les écouter que des prêtres ont, de la chaire, excité la population contre l'ennemi. Ils assurent que le cardinal Mercier, dans ses lettres pastorales, a donné l'exemple. Mais j'ai lu toutes ces pièces du noble prélat, et je puis témoigner que ce sont des lettres pastorales d'un caractère élevé, d'un ton distingué, et qui ne portent pas la moindre trace d'une excitation au meurtre.

Les professeurs que je rencontre me citent les noms de prêtres qui ont été fusillés, parce que les troupes allemandes avaient trouvé dans leur clocher une mitrailleuse. Les Allemands n'ont jamais voulu admettre d'explications sur ce point. Elles sont cependant faciles à fournir. Il est possible que les troupes belges, en se retirant hâtivement devant un ennemi supérieur en nombre, aient abandonné ces mitrailleuses, mais la responsabilité en incombe aux autorités militaires et non pas aux curés.

D'ailleurs, on ne peut pas se fier aux récits faits parles militaires allemands. Dans leur imagination fébrilement excitée, chaque événement qui s'est produit dans un village se multiplie sur un grand nombre de villages. On ne peut guère parler à un soldat sans qu'il énumère quelques villages « où le curé aurait placé une mitrailleuse dans le clocher pour tirer sur les troupes allemandes », etc.

En arrivant dans chaque village, le soldat allemand commençait par fouiller l'église et la cave du curé. Même quand on n'y trouvait rien de suspect, on le tracassait. Un curé de soixante-cinq ans dut, pendant deux heures, pomper de l'eau pour une compagnie entière, qui voulait se rafraîchir. M. de Beucker, curé de Schaeffen-lez-Diest, homme âgé, fut maltraité par les soldats. Quelques-uns dressèrent une potence pour le pendre. D'autres le prirent par la tête, le nez, les oreilles, faisant le geste de lui couper les oreilles. Après l'avoir menacé ils le contraignirent à regarder longtemps le soleil. Ils le forcèrent de pénétrer dans la maison du bourgmestre qui brûlait, et l'en retirèrent ensuite. Ces tourments ont duré toute la journée. A 6h 45 du soir, ils l'ont relâché en le frappant avec des cravaches. Le curé, couvert de sang, tomba sans connaissance. Un officier le fit relever et lui ordonna de partir. A une distance de 200 mètres les soldats tirèrent sur lui une cinquantaine de coups de feu. Il ne fut pas atteint; il se jeta à terre et se cacha derrière un buisson. Les Allemands croyant l'avoir tué ne l'inquiétèrent plus. Pendant la nuit le prêtre put atteindre Diest.

L'entrée des troupes allemandes dans la ville de Louvain s'est opérée sans grandes difficultés.

Pour que cette ville ancienne et magnifique n'eût pas à souffrir de l'armée envahissante, l'armée belge l'avait évacuée. Les officiers généraux allemands purent se rendre immédiatement et sans encombre à l'Hôtel de Ville. Ils y trouvèrent le bourgmestre à son bureau; ils l'entourèrent en braquant sur lui leurs revolvers. Un de ces officiers exigea tout de suite 30.000 kilos de pommes, un autre 32.000 kilos de pain, un troisième 30.000 kilos de farine. Si on ne satisfaisait pas immédiatement à ces deman- des, la ville devait payer 200.000 francs par jour. Il me semble que l'autorité municipale de Louvain n'ait pas montré au conquérant de la complaisance, qui peut cependant être combinée avec la fierté, comme le prouve l'exemple du bourgmestre de Bruxelles.

A Hasselt, les Allemands avaient confisqué dans une banque deux millions de francs. On s'était hâté à Louvain de mettre en sûreté tous les fonds déposés dans les banques. Les Allemands ne trouvèrent donc presque rien à leur entrée. Pour se venger, ils commencèrent par exiger 100.000 francs de la Caisse municipale. On n'avait pas cette somme-là. Les officiers baissèrent leurs exigences consécutivement à 80.000 francs, 5o.ooo francs, 20.000 francs, 10.000 francs, 3.000 francs. L'échevin des finances y ajouta encore la somme de 80 francs, et le commandant signa une quittance pour 3.000 francs. Au bout d'une journée cependant, le maire de Louvain, sans cesse menacé d'être fusillé s'il ne satisfaisait pas aux plus insignifiantes exigences des conquérants, et effrayé par le spectacle de tous les brownings qu'on dirigeait sur lui, ne put résister à tant d'émotions: il dut s'aliter.

Quelques officiers prirent l'échevin des services publics avec eux en automobile. Ils exa- minèrent un pont, qui était dans un état normal. Ensuite ils annoncèrent au malheureux fonctionnaire qu'il serait fusillé, s'il ne jurait pas immédiatement que tous les ponts de Louvain étaient dans le même état. Il protesta en disant que depuis plusieurs mois il n'avait pas inspecté ces ponts, et qu'il lui était impossible de prêter ce serment. Après un peu réconfortant jeu de revolvers, le malheureux fut bousculé et emprisonné comme otage, garant de l'état dans lequel devaient se trouver les ponts de la ville...

On a l'impression que les Allemands, qui ne manquent pas de courage au combat, éprouvent une peur atroce d'être exposés à des dangers dans les villes, où ils voudraient se croire en sûreté. A chaque moment, ils entraient chez les otages, gardés à l'Hôtel de Ville, pour leur demander des approvisionnements et de l'argent. Mais ils ne voulaient jamais, en leur rendant une liberté provisoire, les mettre en état d'obtenir des habitants ce qu'ils exigeaient.

Les otages, parmi lesquels se trouvait Mgr Ladeuze, devaient prendre soin de s'assurer eux-même leur nourriture.

Un garçon la leur apportait. Les officiers delà « Kommandantur » voulurent un jour visiter l'échevin Schmitz, qui remplaçait le bourgmestre tombé malade. Ils ordonnèrent au jeune garçon qui venait d'approvisionner les otages, de les conduire vers M. Schmitz. Les officiers, suivis d'un peloton de soldats, furent donc menés vers la maison du sieur Schmitz. Ils sonnèrent et demandèrent au garçon si c'était bien là que demeurait le bourgmestre. « Non, répondit le gamin, le bourgmestre n'habite pas ici. »

Aussitôt les officiers crièrent aux soldats: « Fusillez-le, fusillez-le! » Ceux-ci le mettaient déjà en joue, mais le garçon, qui ne comprenait pas d'abord ce dont il s'agissait, eut la présence d'esprit de répondre: « Mais c'est ici qu'habite M. Schmitz, qui remplace le bourgmestre. » Cela lui sauva la vie. La peur doit avoir été bien grande chez ces officiers pour leur faire commettre une aussi macabre absurdité. Les Allemands craignent partout des guets-apens; sous chaque pont qu'on franchit paisiblement, une quantité de dynamite peut être cachée; chaque maison peut être une petite forteresse.

La population de Louvain a été indignée de l'insouciance avec laquelle les Allemands ont gaspillé les vivres qu'elle leur avait si chèrement procurés. Le premier jour, ils réquisitionnèrent et obtinrent 30.000 kilos de viande, deux jours après, ils en rendirent aux bouchers 10.000 kilos entièrement pourris et ils exigèrent en place autant de viande fraîche, sans aucun paiement naturellement. Quelques jours après l'occupation, aucun citoyen ne pouvait plus se procurer de viande, et les gens les plus aisés devaient s'alimenter de- conserves. Un voisin de M. Scharpé, artisan de son métier et qui en temps ordinaire gagnait largement sa vie, était tout heureux de pouvoir se nourrir, lui et sa famille, de gâteaux de chien.

Bien qu'aucun motif grave de discorde ne se fût produit entre la population et la garnison de la ville, les Allemands se mirent cependant à piller quelques maisons dont les habitants s'étaient enfuis à leur approche. J'en ai visité quelques-unes. Les portes étaient enfoncées. Parmi les meubles renversés traînaient des draps et des fournitures de ménage. Les objets de valeur avaient disparu. Selon leur coutume, avant de s'en aller les pillards avaient déposé des ordures dans les lits. Ils avaient même pénétré dans des maisons habitées. Avant de procéder au pillage de la maison d'un professeur de l'Université, ils avaient enfermé ce professeur, un vieillard, et sa femme.

Contrairement à tant d'autres notabilités, le professeur Scharpé et sa femme sont restés à Louvain, convaincus qu'il était de leur devoir de réconforter leurs concitoyens par de bonnes paroles et par leur exemple. Cependant, avant l'arrivée des Allemands, ils avaient envoyé six de leurs dix enfants à Gand. Les deux aînés et les deux plus jeunes, restés à la maison, laissent à la femme courageuse assez d'énergie pour résister aux terribles incertitudes du moment.

Cependant la mère éprouve cruellement l'absence de ses six enfants et surtout l'impossibilité de leur faire parvenir des nouvelles. Malines est encore aux mains des Belges. Vers midi, un étudiant de l'Université offre à Mme Scharpé d'y porter des lettres à bicyclette. De Malines aux Flandres le service postal est encore intact. Reconnaissante, elle accepte la proposition.

Après le déjeuner, la rue des Moutons est subitement envahie. Une compagnie entière de soldats fatigués et poussiéreux l'occupe. Ils tiennent leurs armes prêtes pour tirer: les sous-officiers ont le revolver en main. Un caporal désigne la maison de M. Scharpé pour loger 26 hommes avec un capitaine. Ils veulent immédiatement entrer dans la maison. Ils demandent à dîner et veulent dormir. Ils regardent vers toutes les fenêtres et l'on voit qu'ils craignent qu'on tire sur eux. Nous les faisons pénétrer par une porte de derrière dans une cour ouverte, qui n'est séparée du corridor que par une porte vitrée.

Chez l'artisan voisin, qui n'a que des biscuits de chien pour vivre, on loge 7 hommes. C'est insensé, mais notre rue est la première par laquelle ils sont entrés en ville. Ils ne se soucient pas de pénétrer plus avant. Ils préféreraient rester ensemble dans un nombre de maisons aussi restreint que possible pour ne pas être isolés en cas d'attaque. Le voisin aux biscuits de chien vient se plaindre chez nous. Nous allons parler au capitaine, car parlementer avec les inférieurs n'aboutit jamais à rien. Entre temps, Mme Scharpé vient m'appeler. Les 26 soldats se croient en danger dans le jardin et ont ouvert la porte vitrée pour pénétrer dans la maison.

Vivement Madame referme Ja porte, sur quoi ils commencent à proférer des menaces. Je leur adresse la parole:

« Messieurs, taisez-vous s'il vous plaît et attendez qu'on ait mis tout en ordre. Vous comprenez qu'il n'y a pas 26 matelas dans la maison! — Ce n'est pas nécessaire, répondent-ils, pourvu que nous couchions tous ensemble. — Bien, dis-je, mais conduisez-vous convenablement; j'en parlerai avec le capitaine. »

Alors le caporal commande: « Repos, sacs à terre, mais fusils en mains. »

Après discussion, le capitaine décide que lui seul et son ordonnance seront reçus dans la maison Scharpé. Le voisin est délivré de tous ses hôtes.

Le capitaine, comme d'ailleurs la plupart des officiers allemands auxquels j'ai parlé, est un homme correct aux manières courtoises.

Quoiqu'il ait fait une marche très fatigante, il est encore dispos, ainsi que ses soldats. Attablé avec nous, il nous raconte les dernières nouvelles de la guerre, que nous ignorons jusqu'ici, la prise des forts de Liège, de ceux de Namur, le combat de Wôrth, et il nous donne les premiers détails sur les nouveaux mortiers de siège autrichiens de 420mm. Il hésite à formuler une opinion sur la dévastation des villages et en rejette la responsabilité sur les supérieurs qui l'ont commandée.

Notre conversation est interrompue par l'entrée de deux habitants de notre rue: ils portent plainte sur la conduite des soldats logés chez eux. Ceux-ci ont eu des œufs pour leur déjeuner et chacun trois verres de bière; non contents de cela, ils ont, revolver en main, réclamé tout de suite de la viande et aussi pour le soir. « Où pourrions-nous trouver cette viande? » demandent-ils, « nous-mêmes nous n'en n'avons pas mangé depuis une semaine. » Nous interrogeons le capitaine du regard. Il fait aux réclamants un signe de la main et leur répond qu'il passera chez eux.

Après son simple dîner de conserves, il nous propose, à M. Scharpé et à moi, de l'accompagner à travers la ville.

Il se promène lentement dans la rue. Il appelle tous les soldats un par un, d'une voix autoritaire, et leur demande hautainement, sans même les regarder, si la nourriture leur suffit. Le ton sur lequel il prononce ces paroles fait comprendre aux soldats ce qu'ils ont à répondre. Tous sans exception répondent affirmativement. Aux réclamants de tout à l'heure, il dit de ne donner à ses soldats que la nourriture dont ils disposent et, à chaque repas, deux verres de bière; tout ce qu'ils voudront en plus devra être payé. Les soldats saluent.

L'après-midi, je vais au monastère des Prémontrés à Parc, à une demi-heure de Louvain, afin de parler au Père abbé, dom Nols, qui pourra me donner des détails intéressants. Le bâtiment constitue un type parfait de ces anciens cloîtres très riches qui ressemblent à des châteaux, avec leur double enceinte de hauts murs. En montant la large voie d'entrée sous deux grandes portes, on parvient au jardin, sur lequel s'ouvre la porte principale du cloître, entourée d'une grande terrasse, aux larges escaliers. Quand j'arrive, il est presque 6 heures. Le Père abbé doit se rendre tout de suite au réfectoire et m'invite pour demain. Lentement je retourne en ville. J'entends des coups de canon au nord-oùest de Louvain.

Le professeur Scharpé me raconte dès mon entrée que de graves événements se produisent. L'étudiant parti pour Malines à bicyclette est déjà revenu. A mi-chemin entre Louvain et Malines, il a rencontré des troupes belges et anglaises (?) qui l'ont reçu baïonnette au canon, l'ont interrogé et lui ont commandé de rebrousser chemin.

Je demande à parler au capitaine. Celui-ci s'était promis beaucoup d'agrément d'un bain que M. Scharpé lui avait offert, mais, dès 5 heures, après avoir reçu un ordre, il est part avec sa compagnie à la rencontre des troupes ennemies, dans la direction de Malines.

Peu à peu la ville apprend l'approche des troupes belges et anglaises, dont elle a depuis le commencement de la guerre espéré le secours. Peut-être la population montre-t-elle une certaine joie qui mécontente les soldats allemands.

Dje loin on entend des coups de canon et des fusillades nourries. Pendant le souper, vers 8 heures, les coups de fusil approchent, secs et brefs. Nous croyons toujours que ce sont des escarmouches entre la garnison et les troupes belges. Cependant, ces coups isolés, qui semblent provenir de tireurs habiles et qui ont bien choisi leur but, me semblent bizarres. Je m'apprête à sortir dehors pour voir, mais tout à coup des soldats allemands arrivent et se mettent à crier aux habitants qui sont aux fenêtres de rentrer dans les maisons et que, sous aucun prétexte, ils ne doivent sortir dans la rue sous peine d'emprisonnement ou pire. L'autorité militaire avait déjà proclamé depuis une semaine que de 9 heures du soir jusqu'au lever du jour personne ne devait se trouver dans la rue. Nous ne voyons dans cet avertissement aucune raison d'inquiétude; il nous semble seulement qu'on avance l'heure de la clôture. Nous montons au grenier et nous nous mettons à la lucarne. Au loin, une lueur rouge. Provient-elle d'un petit incendie ou bien est-ce le reflet des lumières de la ville dans le brouillard? Nous sommes convaincus des intentions paisibles du public et ne pouvons donc nous imaginer même la possibilité d'un désastre comme celui qui à ce moment même est en train de s'abattre sur la malheureuse cité. Nous restons tout à fait tranquilles, nous échangeons même des paris. Demain, parlerons-nous à la garnison en allemand ou en anglais? Je me couche et prie mes hôtes de ne pas m'éveiller pendant la nuit, pour aucune raison, quelle qu'elle soit. La surprise sera demain d'autant plus grande.

 

 

IV. - - Le Sac de Louvain

Mercredi 26 août. — Le matin, à 4 heures, M. Scharpé est déjà auprès de mon lit. II me dit qu'une grande partie de la ville doit probablement être en feu. Pendant la nuit on a tiré continuellement dans les rues. Des fuyards entrant à Louvain par la rue des Moutons ont raconté qu'il y a des cadavres dans les rues. La famille entière a passé la nuit dans l'obscurité, devant les fenêtres. Moi, je n'ai rien entendu.

Le professeur Scharpé me prie d'aller en ville, puisque lui-même est obligé de rester auprès de sa famille qui est en proie à de vives inquiétudes. Il me charge d'offrir à des amis qui habitent le centre de la ville l'hospitalité de sa maison; il me prie de faire quelques provisions et en même temps de me rendre compte des dégâts produits dans la ville par l'incendie. Vite, je m'habille et me mets en route. Tout notre quartier autour de la rue des Moutons est resté épargné. Seul dans la rue, je vois blottis contre les vitres les visages anxieux des habitants qui ont veillé pendant toute la nuit pour être prêts à fuir aussitôt que leur vie et leur propriété seraient menacées. A voix basse, on me demande des nouvelles ou on me communique les pires bruits. Je ne réponds que par des gestes évasifs.

Les environs de l'Hôtel de Ville sont en flammes ainsi que la Krakenstraat, la Drie- Engelen-buurt et le marché aux Légumes. Je me rends chez les amis de M. Scharpé. Cinq soldats allemands m'arrêtent. Ils ont une tout autre figure que pendant les jours précédents. Les yeux hagards, ils marchent comme ivres. Ils me menacent et m'ordonnent de ne pas rester dans la rue. Je leur réponds que je désire, tout de suite être conduit vers l'officier de la garde. A celui-ci, je demande s'il existe un ordre qui oblige les citoyens de rester dans les maisons après le lever du jour. La réponse est négative. Le lieutenant regarde mon passeport et me rend en souriant la liberté. Les soldats qui m'avaient arrêté sont assez durement admonestés. N'ayant pas envie d'être toutes les cinq minutes ramené à la garde, je demande au lieutenant un Passier-schein (laissez-passer). Il me répond qu'il ne peut pas me le fournir et que, pour l'obtenir, je dois m'adresser personnellement au commandant de la garnison, le major von Manteuffel. Je me rends chez la famille Persoons pour lui proposer l'hospitalité du professeur Scharpé. La famille répond par un refus: elle s'occupe activement à mettre en sécurité son mobilier. Le tuyau d'une pompe à incendie traverse toute l'habitation, portant sur le toit l'eau qui en descend ensuite de tous les côtés comme une fine pluie afin de protéger la maison. La pompe est maniée par des soldats allemands. Au premier abord je trouve remarquable que les Allemands empêchent les progrès de l'incendie qu'ils ont allumé eux-mêmes. Mais en parcourant le marché aux Légumes, je vois que les pompes sont placées de telle sorte qu'elles empêchent le feu de se propager dans la direction de l'Hôtel de Ville. L'incendie continue à gagner les maisons du quartier dans toutes les autres directions. Les Halles avec l'ancienne bibliothèque de l'Université sont déjà entièrement détruites. On y a probablement mis le feu très tôt dans la nuit. L'une des deux maisons voisines est encore intacte; si je ne me trompe, c'est la maison des étudiants espagnols de l'Université, placés sous la direction du père Catala.

Dans nombre de maisons les murs sont encore debout, mais à travers le toit que l'incendie commence à percer les flammes s'élèvent en mugissant. D'autres maisons s'effondrent en craquant, avec des bruits de tonnerre. Personne dans les rues, si ce n'est quelques soldats chargés de protéger l'Hôtel de Ville contre l'incendie, et d'autres qui circulent sans but déterminé, le regard affolé.

Dans de pareils moments, où l'arbitraire semble régner et où l'on voit les biens les plus précieux et les plus rares, héritages de tant de siècles, foulés aux pieds, la vie elle- même semble perdre toute valeur. Maintenant je comprends facilement comment ceux qui sont mis contre un mur pour être fusillés peuvent se taire dans une attitude de profond mépris ou prononcer des paroles hautaines. Quelques soldats voulant encore une fois m'arrêter, je jette à l'un d'eux en colère mon passeport (rédigé en français): « Tu ne peux pas lire ça, lourdaud! » Et quand ils me menacent de leurs fusils: « Conduisez-moi tout de suite vers la garde, je ne veux pas discuter avec vous. » Je les regarde dans les yeux; après quelques menaces ils me laissent continuer mon chemin.

Dans une rue près du marché aux Légumes, je vois des soldats tirer dans une maison en feu. Veulent-ils empêcher quelqu'un de sortir du brasier?

Je passe devant une boutique dont la porte a été enfoncée. Un soldat qui est posté devant la maison me tire par le bras et me montre quelque chose dans le fond. C'est le cadavre du boutiquier, en vêtements de nuit, avec un petit trou noir au front.

Je lui demande: « C'est vous qui avez tué cet homme?

— Non, mais j'étais avec ceux qui l'ont tué. Nous apprendrons à ces cochons de chiens (Schweinehunden) à tirer sur des soldats allemands.

« — Gomment savez-vous que c'est celui-là qui a tiré sur vous? »

L'homme riposte par une autre question: « Gomment voulez-vous que nous fassions, dans la nuit obscure, de longues recherches? »

Dans cette courte réplique est comprise la logique entière des représailles des militaires contre les civils.

Je me propose justement de retourner vers la famille Scharpé pour lui faire connaître le refus de leurs amis, quand je vois une flamme s'élever de la tour de l'église Saint-Pierre, — église collégiale et non pas cathédrale, comme on dit d'ordinaire. Toutes les maisons qui environnent ce monument sont intactes. L'église a donc été incendiée intentionnellement.

Des gens effrayés me font signe d'entrer chez eux et me racontent à voix basse que la nuit, vers 2 heures, un certain nombre de femmes ont été conduites par les soldats dans la direction de la porte de Bruxelles. On me cite entre autres la fille de la veuve Ackermans, qui habite une petite maison dans une rue qui donne sur la Krakenstraat. Je m'y rends, et la vieille femme tremblante m'apprend qu'elle et sa fille avaient été emmenées vers la porte de Bruxelles par des soldats qui étaient logés chez elle. Elles avaient dû marcher les bras continuellement levés. Elles avaient trouvé d'autres femmes. Puis on lui avait ordonné, probablement parce qu'elle était trop âgée, de s'en retourner et on avait retenu sa fille. La même chose s'était passée avec des femmes mariées et des jeunes filles des rues voisines. Il ne pouvait être question ici de mesures de représailles, car dans cette rue aucun désordre grave ne s'était produit.

Je me rends vers la porte de Bruxelles pour voir si je puis trouver la trace de ces femmes. Rue de Bruxelles, je vois à terre partout des tas de cadavres, ici trois, plus loin un, encore deux, encore trois, etc.. Pendant que je me promène, toujours seul, dans la rue, je regarde derrière moi. La tour entière de la Collégiale brûle; le feu est activé par le formidable courant d'air qui passe à travers les ouvertures du carillon. Bientôt après, la tour s'effondre et déjà aux environs de petites flammes commencent à jaillir du toit.

Je rencontre dans la rue des soldats qui me regardent sans rien dire. Les habitants dont je m'approche m'apprennent qu'en effet de petits groupes de femmes ont été conduits dans la nuit de ce côté et ne sont pas revenus. Maintenant je me résous à porter plainte. En retournant, je rencontre une colonne dont j'aborde les officiers pour leur rapporter ce que j'ai observé. Ils me répondent qu'ils viennent juste d'arriver d'Aers-chot et que les prétendus malfaiteurs ne peuvent donc pas appartenir à leur compagnie. Les soldats sont hors d'eux à la vue des cadavres et leur crient: Schweinehunde, Schweinehunde. Ils me regardent avec des yeux menaçants. Je continue mon chemin.

Devant l'Hôtel de Ville les troupes sont alignées; le commandant, entouré de ses officiers, passe la revue. Derrière les troupes, on entend le mugissement des flammes et le craquement des poutres qui s'effondrent. Les hommes suivent des yeux l'incendie qui détruit la célèbre église. L'admirable Hôtel de Ville est intact.

Je m'approche du major et lui demande s'il me permet de lui adresser une question.

— Oui.

Les officiers se retirent.

— Savez-vous que cette nuit un grand nombre de femmes ont été menées par des soldats hors de la ville?

— Non.

— Croyez-vous qu'il soit conforme à l'honneur de votre armée que des femmes sans défense subissent un tel traitement?

Le commandant riposte en élevant la voix: « Croyez-vous qu'il soit conforme à l'honneur de l'armée belge qu'on fasse tirer sur nos soldats par des civils de leurs maisons? »

La logique de cette réponse m'échappe quelque peu. « Commandant, repliqué-je, étant sujet d'un État neutre je ne puis pas me mêler de cette question. J'ai seulement voulu porter ces circonstances à votre connaissance en vous laissant le droit d'y donner suite ou non.

— Vous voulez donc dire que ces femmes ont été violées!

— Je n'ai pas voulu dire cela, mon Major.

— Si vous voulez porter plainte, adressez-vous à la garde (composée d'un sergent- major et de quelques soldats).

— Je ne désire pas porter plainte, mon Major, je né désire qu'avertir et je suis convaincu de m'être adressé à l'autorité compétente.

— Je n'ai pas le temps de m'occuper de tout cela, mais (élevant la voix) je vous remercie de votre communication.

Nous nous faisons tous les deux un grand salut. L'entretien est terminé.

 

 

En reprenant le chemin de la maison, je vois encore que dans la rue de la Station un grand nombre de maisons viennent d'être incendiées. Au marché aux Légumes, j'aperçois derrière une porte entr'ouverte une vieille femme parmi tout un groupe d'autres femmes effrayées. Elle me fait signe d'approcher. Elle me demande si je veux traverser le marché pour aller lui chercher des provisions qui se trouvent dans sa boutique. Comme ses indications ne me semblent pas fort claires, je la prends par le bras et nous nous acheminons lentement vers sa maison, parmi les soldats, dans une attitude fort galante. Elle ramasse vite quelques objets. Je me souviens de ma commission et propose de lui acheter des œufs pour la famille Scharpé. Elle me répond: « Les œufs me coûtent 12 centimes; eh bien! je puis vous les laisser pour 14. » Ainsi fit- elle. Après j'ai beaucoup ri de sa présence d'esprit, car elle tremblait comme une feuille, et de son extrême bonté, car durant toute sa vie elle n'avait jamais exigé un si petit bénéfice sur ses denrées...

Dans la longue rue des Moutons, personne dehors; mais partout des têtes sortent des fenêtres pour me demander des nouvelles. Chez la famille Scharpé, à chaque moment des voisins viennent solliciter des conseils. M. Scharpé se décide à se rendre à l'Hôtel de Ville pour parler lui-même au commandant sur les mesures à prendre dans le but d'obtenir la sécurité de toute sa rue. Le cas échéant, il se propose même de s'offrir comme otage pour la conduite des habitants de son quartier. Si on le retient prisonnier, je ferai les démarches nécessaires pour contenir la population qui subit des crises d'effroi et pour la conseiller. Nous désignons des postes de deux hommes, qui à des distances de ioo mètres, assis dans la rue sur des tabourets l'un en face de l'autre observeront l'ordre strict de ne laisser circuler personne, et de réprimer par la force toute désobéissance. Les portes doivent être fermées, et personne ne peut se mettre à la fenêtre. Nous choisissons des garçons vigoureux, capables de joindre l'action à la parole.

Nos mesures ne sont pas superflues. Après les angoisses de cette nuit, une détente se produit dans la population et maintenant qu'elle observe que tout reste calme dans notre quartier, de grands attroupements se forment surtout près de notre maison, devant la Cour des Béguines, d'où sortent des hordes irrégulières de pauvres gens. Les hommes commencent tout de suite à parler fortement; et le caque-tage des femmes et des enfants n'est interrompu de temps en temps que par de lointains coups de fusil. Je deviens inquiet et, par bons arguments et fortes menaces, je réussis à faire rentrer tout ce monde dans la Cour des Béguines.

La longue absence de M. Scharpé commence à alarmer sa femme. Je vais le chercher à la Kommandantnr, La garde, qui me reconnaît, après mon entretien avec le major devant le front des troupes, me répond que je puis l'attendre. Je me mets parmi eux, debout sur une des marches du large escalier de pierre qui mène vers la grande porte d'entrée. D'ailleurs nous ne nous parlons pas.

Les hommes de la garde, au moins une trentaine, sont assis sur les marches ou se tiennent en bas debout contre les murs. En haut, un grand et assez élégant lieutenant, assis sur une chaise, parle avec les gens. Le sujet de la conversation est constitué par les accidents de la dernière semaine. Sur une question, posée par l'un des hommes, l'officier répond d'une voix claire: « Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Par exemple Tongres; c'était bien fait. Il est rasé tout à fait. Maintenant nous commençons avec les villes. Louvain sera la première qu'on détruira. »

Je suis choqué par ces propos, mais je fais semblant de ne rien entendre.

Après un quart d'heure j'insiste pour être admis auprès du major. Dans le corridor qui mène vers son bureau, je trouve mon ami. Nous sommes admis ensemble et nous lui racontons quelles mesures ont été prises par nous pour assurer le maintien de l'ordre dans notre quartier. Le major, un homme d'une cinquantaine d'années, en faisant préparer le passeport qui me donne le droit de circuler librement dans la région qu'il commande, nous parle courtoisement. Il répète tout le temps: « Pourquoi a-t-on tiré sur nous? Voilà le résultat. Regardez! Maintenant la cathédrale a été brûlée. » Nous nous abstenons de répondre. Il promet de ne pas envoyer de patrouilles dans notre quartier si nous pouvons lui garantir que les mesures prises par nous seront maintenues.

M. Scharpé part avant moi. Tout à coup il revient, dans une nerveuse colère. En sortant, il a pris doucement par le bras un lieutenant, qui lui barrait le chemin, et l'a prié de lui accorder le passage. L'officier se secoua vivement le bras et insulta M. Scharpé en disant, entre autres aménités, « que le commandant était beaucoup trop bon pour nous deux ». Le major von Man-teuffel sort avec mon ami, pour lui donner satisfaction, non sans toutefois lui dire que M. Scharpé lui rendait bien difficile « la protection contre les jeunes officiers ». J'ai l'impression que ceux-ci se réjouissent beaucoup plus que le major du malheur qui a frappé la ville. Doit-il obéir à des ordres supérieurs?

Dès notre retour nous remarquons que le courage chez la population a encore augmenté. Plusieurs hommes se montrent impolis lorsque nous les sommons instamment de rentrer. Ce sont surtout des Flamands. Mais lorsque tout à coup on entend la trompe d'une auto militaire ou même quelques cyclistes militaires, fusils dirigés en avant, tout le monde, gagné par la panique, s'enfuit à grande vitesse. En pareil cas les soldats sont plus portés à tirer sur un fuyard que sur quelqu'un qui reste calme.

La matinée était déjà très avancée lorsque je me disposai à faire ma visite au couvent des Prémontrés à Parc. J'avais marché pendant quelque cent mètres quand un petit bruit insolite me fait me détourner instinctivement. Derrière moi, un soldat allemand me met en joue. Je fais de grands signes du bras. Il s'approche, me fouille, n'oubliant même pas? de regarder sous mon chapeau, et me dit qu'il m'eût tué s'il m'avait trouvé porteur d'une arme quelconque. Il avait crié après moi, mais à cause du vent je ne l'avais pas entendu.

A Parc, le monastère était plein de réfugiés. Les Prémontrés m'apprennent que pendant toute la nuit ils ont assisté à l'incendie. A 2 heures, ils ont remarqué une recrudescence des lueurs; de brillantes étincelles voltigeaient dans une immense colonne de feu. C'étaient les incunables, les très précieux livres d'heures, de rares manuscrits du bas Moyen Age, qu'on venait de découvrir, qui brûlaient. Ainsi ce couvent savait-il avant la ville que l'incomparable bibliothèque, la gloire et l'orgueil de nombreuses générations, était perdue pour tout jamais.

Je commence mon entretien avec dom Nols, mais celui-ci ne me connaît que par une lettre d'introduction. Après le terrible désastre auquel il a assisté de loin, il est devenu quelque peu méfiant, et la base de confiance, sur laquelle une conversation, comme je l'ai désirée, doit reposer, est complètement minée. Je prends congé du Père abbé en souriant et en exprimant le désir de pouvoir le rencontrer dans des temps plus heureux qui pourront légitimer une plus grande confiance.

A l’heure de l'après-midi, l'autorité militaire fait, tambours battants, crier dans les rues la proclamation suivante:

« Toutes les armes doivent être tout de suite remises à l'Hôtel de Ville. Si, pendant les perquisitions que l'autorité fera entreprendre aujourd'hui même, une seule arme était trouvée dans une maison quelconque, toute la rue serait punie des plus sévères mesures. Toutes les portes doivent rester ouvertes pendant la journée et pendant la nuit. Pareillement la nuit, les volets resteront ouverts. Toutes les chambres de l'entresol doivent être éclairées, afin que les patrouilles puissent à chaque instant regarder dans la maison. Les gardes civiques, désarmés à l'approche de l'ennemi, comme dans plusieurs villes de Belgique, devront, à 2 heures, se présenter à l'Hôtel de Ville en vêtements civils. »

A l'heure dite, les gardes civiques s'y présentèrent en effet. On les contrôla grâce à des listes trouvées dans les bureaux de la municipalité. Plus tard, dans la soirée, l'autorité militaire fit rassembler tous les hommes jeunes, bien qu'ils n'appartinssent ni à l'armée ni à la police. Un jeune homme marié, qui habite près de nous, vient nous raconter en pleurant qu'il a reçu l'ordre de se présenter à l'Hôtel de Ville. Le lendemain, pendant la matinée, ces gardes civiques et ces jeunes citoyens sont conduits à la gare et expédiés en Allemagne comme prisonniers de guerre, ce qui est d'ailleurs contraire au droit international.

M. Scharpé et moi nous visitons toutes les maisons de notre quartier pour demander à ceux qui les habitent s'ils ont bien compris les ordres de l'autorité. Beaucoup de citoyens sont absents. Avec quelle légèreté les Allemands ont porté des proclamations si graves à la connaissance de la population! L'insouciance des habitants est d'ailleurs extrême. Chez la veuve d'un officier français, je trouve le revolver de son mari; je prends soin de l'enfouir dans le jardin. L'atmosphère morale de la rue est devenue insupportable. De toutes parts accourent des femmes éplorées. Elles entourent Mme Scharpé, qui leur prodigue des consolations et des conseils.

Pendant l'après-midi, je vois deux cavaliers belges venir sur la ville ventre à terre et s'en retourner tout de suite du côté de Malines. Bientôt après, une compagnie entière d'Alle- mands sort de la ville et occupe la ligne du chemin de fer. Je vais jeter un coup d'œil: tous les hommes sont postés dans les rigoles. On tire des coups de canon auprès de nous.

Dès que le soir arrive, M. Scharpé et moi nous commençons à faire le tour du quartier pour contrôler si la population obéit aux mesures de police proclamées aujourd'hui. Beaucoup de familles ont quitté la ville, après avoir allumé une bougie dans leur salon, sans que toutefois leur porte soit ouverte. Mais une maison qu'on n'ouvrira pas aux patrouilles, après sommations, sera forcée et probablement, après le pillage, incendiée. Ainsi la rue entière sera en danger. C'est pourquoi nous frappons partout aux portes fermées, et là où l'on n'ouvre pas, nous faisons briser les serrures et ouvrir la porte par un forgeron qui nous suit.

L'usine à gaz a cessé de fonctionner, et nous voilà aux prises avec une autre difficulté: celle de procurer à tout le monde des bougies pour la nuit. Dans une rue centrale, je reçois l'aide de trois jeunes filles, M1Ies Neve et Mlle Mommens, qui, pour faire épargner leur propre maison, aident à briser les serrures des maisons voisines, abandonnées. Aussi charmante que belliqueuse, l'une de ces dames, une hache à la main, place une échelle près de la fenêtre ouverte d'un premier étage, pour pénétrer dans la maison et ouvrir la porte par le dedans.

Lorsque je rentre chez M. Scharpé, la nuit est déjà tombée. D'énormes lueurs s'élèvent au-dessus de la ville. Dans la rue de la Station, les maisons brûlent l'une après l'autre. Le feu est attisé par des soldats dont je vois les silhouettes nettement dessinées sur le fond de flammes. Dans notre quartier, pas d'incendie. Nous pouvons donc nous coucher avec la pensée que les pauvres gens qui nous entourent, et nous-mêmes, échapperons au terrible sort que tant de citoyens ont subi.

Jeudi, 27 août. — Pendant la nuit, des coups de fusil se sont fait entendre au loin. Les nuages semblaient brûler, comme un immense brasier.

Pas une patrouille n'est passée dans nos rues et aucune maison n'y a été incendiée. Rien ne nous permet de croire que le cauchemar des derniers jours durera. La population reprend visiblement courage. Cependant, dès le commencement du jour, le corridor de M. Scharpé est encombré de gens appartenant à toutes les classes de la société, qui nous considèrent comme leur providence et nous soumettent leurs inquiétudes.

M. Scharpé se rend à l'Hôtel de Ville pour conférer avec le major, commandant d'étapes. Un quart d'heure après, comme hier, je m'apprête à aller voir si on ne le retient pas prisonnier. Survient, pour nous consulter, l'institutrice d'une grande école d'orphelins qui se trouve à la Cour des Béguines. Elle se propose de demander au commandant de noter sur la carte l'endroit où se trouve l'école, afin qu'elle soit épargnée s'il se produit quelque désastre. C'est une jeune femme vigoureuse, qui, dit- elle, se sent « un vrai soldat ». Quelle que soit sa bravoure, elle accepte avec empressement ma protection.

Nous nous rendons ensemble à l'Hôtel de Ville. Les rues sont remplies de décombres. Nous entendons continuellement, ici et là, le craquement de poutres et de pans de murs qui tombent. De temps en temps nous croisons de petits groupes de fuyards.

Hier soir, la garnison a encore commis quelques meurtres. Je ne veux en citer qu'un. Dans le café Sody se trouvaient quelques soldats qui attendaient le souper commandé. Silencieusement le tenancier et ses deux filles s'acquittaient de leur tâche. Tout à coup les militaires furent sommés, par un soldat qui entre, de se rendre à l'Hôtel de Ville. Déjà un peu ivres, ils se mirent démesurément en colère et froidement tuèrent M. Sody. Une de ses deux filles tâcha de se sauver, mais, au moment où elle ouvrait la porte qui donne sur la cour, elle tomba frappée par une balle dans le dos. L'autre fille fut plus heureuse. Elle s'était jetée sous une table et les soldats ne s'occupèrent plus d'elle. Ces faits ne m'étonnent pas. Chez le soldat allemand, dès qu'il est excité, le caractère change et il devient capable des pires injustices.

A l'Hôtel de Ville on nous dit d'attendre sur l'escalier de pierre. Des soldats accourent de tous les côtés, chargés de gros paquets volés: vêtements, boîtes de cigares, bouteilles de vin, etc., etc. Plusieurs de ces hommes sont ivres et font les plaisants. La garde s'amuse follement d'eux. L'oberleutnant, en riant, leur fait signe de passer vite.

Des habitants de Louvain passent vite. Les soldats leur font de loin signe de lever les bras. Ainsi voyons-nous des notabilités de Louvain, des bourgeois dont le sentiment de dignité personnelle est presque proverbial, se promener, des centaines de mètres, dans une attitude humiliante. Ce spectacle me frappe encore plus que celui des incendies.

Dès que nous sommes entrés, M. Scharpé, pâle et soucieux, me prend à part. Il me prie de retourner chez lui et de faire descendre dans sa cave tous ses tableaux et autres objets de valeur. Les choses tournent mal. La ville est condamnée.

En rentrant à la rue des Moutons, je fais, à la prière de ma compagne, un détour par la rue de la Station, où les incendies attirent sa curiosité. Tout à coup, une troupe de soldats à la démarche chancelante, accourt en vociférant. Un Allemand à cheval, à la figure aristocratique et hautaine, les arrête et semble leur poser des questions et leur donner des ordres. Après cet entretien, les soldats reviennent vers nous et veulent nous pousser vers la gare. « Vite, allez-vous-en, nous crient-ils, la ville sera bombardée. » Ils avaient l'air tellement menaçant que mon institutrice, en poussant un cri rauque, s'enfuit dans la direction de la gare. Je prends la direction opposée pour satisfaire à la prière de M. Scharpé.

Des Allemands me disent que le bombardement commencera à midi, et que la ville avant cette heure devra être évacuée. Des religieuses, très maîtresses d'elles-mêmes, se dirigent sans hâte vers leurs couvents. Dans la rue de Namur, je suis abordé par le professeur d'histoire à l'Université, le chanoine Cauchie, auquel j'ai naguère été présenté. Il me prie de vouloir l'accompagner, lui et Mgr Ladeuze, à Bruxelles. Je promets de venir rejoindre ces deux respectables vieillards dans la maison du recteur.

Dans la rue des Moutons règne une indescriptible confusion.

Pâles, les orphelins marchent en troupeau irrégulier. Sur une brouette, poussée par un petit vieillard, est étendue une religieuse nonagénaire. La foule manifeste un immense effroi et une folie inquiétante.

Les Allemands ordonnent que la population tout entière se rende vers la gare. La plupart font juste le contraire et fuient dans la direction de Malines et de Bruxelles. Tous ceux qui prennent la voie qui leur est indiquée par les Allemands seront, hommes et femmes, emprisonnés et transportés en Allemagne. Tandis que j'aide M. Scharpé à transporter ses objets les plus précieux dans sa cave, le professeur m'apprend qu'il a en vain supplié le commandant d'épargner notre quartier, où il ne s'est rien passé de répréhensible. Le major von Manteuffel a refusé net. La ville entière doit payer pour les prétendus méfaits commis par quelques citoyens. Nous hâtons notre besogne. Pâle, très maîtresse d'elle, son nourrisson sur les bras, Mme Scharpé, dont le petit visage énergique aux yeux clairs semblait être détaché d'un tableau de Memling, donne des ordres et fait faire des paquets. Une jeune Flamande, chassée d'un village voisin, l'aide courageusement. Bientôt toute la famille part à pied vers Malines et Anvers avec une brouette chargée de quelques valises et d'un peu de nourriture. Désormais elle n'est plus que quelques atomes dans le tourbillon de misère qui roule vers la frontière hollandaise...

 

 

V. — Les Causes du Sac de Louvain

Les Allemands prétendent que des citoyens ont tiré sur eux dans la soirée du 25 août. Ils expliquent donc leur conduite à Louvain comme une simple application de leur abominable théorie qui rend des communes entières responsables des prétendues violences commises par un de leur habitants.

Les Belges disent, au contraire, qu'aucun habitant de Louvain n'a tiré sur les troupes. Les Allemands, selon eux, auraient cherché un vulgaire prétexte pour pouvoir, avec une ombre de motif, exécuter un projet froidement prémédité.

J'ai souvent discuté sur cette question avec nombre d'officiers allemands, et notamment avec des docteurs en droit qui se trouvaient mobilisés dans leur armée.

Ils ont été obligés de concéder que, dans toutes ces affaires, on n'a observé aucune des règles nécessaires pour la constitution de preuves judiciaires. Même chez les officiers qui auraient voulu procéder d'une manière régulière contre les accusés, les préceptes du haut commandement allemand ont vite affaibli le sentiment de la justice. Pourquoi de longs interrogatoires qui nécessitent une perte considérable de temps précieux, quand l'accusé est coupable, puisqu'il est un habitant de cette commune dont tous les habitants sont responsables des méfaits commis par l'un d'eux?

A Louvain, on a tiré pêle-mêle dans les maisons. On a pris des citoyens partout et, sans même chercher des preuves de leur culpabilité, de simples soldats les ont tués chez eux. Les soldats eux-mêmes me l'ont raconté. Je n'ai pas besoin de reproduire toutes leurs conversations.

Je dois seulement certifier que leurs faibles intelligences ont su tirer les inéluctables conséquences logiques de la doctrine allemande, nouvellement inventée, sur la responsabilité en temps de guerre.

Cette théorie leur accorde d'avance l'entière absolution pour toutes les injustices — si cruelles soient-elles — qu'ils pourront commettre. L'immensité de la valeur du plus modeste guerrier allemand est telle que si un soldat est tué dans une ville, cette ville est maudite et tous ses habitants perdent le droit de vivre.

Examinons maintenant la probabilité des assertions allemandes, en convenant tout d'abord que, vu la partialité des belligérants, il est à tout jamais impossible de réunir des preuves concluantes en faveur de l'une ou de l'autre partie. Je ne pourrai donc accumuler que des présomptions.

Eh bien! des témoins impartiaux sont unanimes dans les explications qu'ils donnent des paniques si promptement survenues dans les garnisons allemandes en Belgique.

J'ai vu, sur la place Saint-Josse-ten-Noode à Bruxelles, un soldat allemand attaché pendant vingt-quatre heures à une voiture de transports, les bras liés derrière le dos. La population, accourue de tous côtés, témoignait de la pitié pour ce pauvre diable, qui, humilié devant les vaincus, tantôt criait de rage, tantôt pleurait silencieusement à chaudes larmes. Son crime, m'expliqua un sous-officier allemand, était d'avoir causé une panique dans la garnison, en tirant sans motif un coup de fusil.

A Louvain, j'ai vu, dans la cour de l'Hôtel de Ville, un soldat attaché à la roue d'un camion, parce qu'il avait, pendant la nuit, tiré un coup de fusil et ainsi provoqué une panique dans la garnison, dont quelques soldats s'étaient mis, eux aussi, à tirer. Cet homme ne se plaignait pas, sa punition n'était pas publique.

J'ai déjà raconté comment, à Aerschot, l'imprudence d'un soldat avait occasionné une panique nocturne.

Encore à Louvain, chez le coiffeur qui me rasait tous les jours, deux soldats se sont amusés à tirer des coups de fusil dans le plafond; le lit d'un enfant, au premier étage, a été percé par une balle, sans que, heureusement, le bambin fût touché. Immédiatement des soldats accoururent de tous côtés. Un grand nombre d'officiers allemands se sont plaints de ce que la nervosité de leurs troupes fût telle qu'un coup de fusil était toujours suivi par toute une fusillade, d'ailleurs facilitée par la commodité avec laquelle les fusils allemands sont chargés.

D'un interrogatoire de prisonniers de guerre allemands en France, il résulte que, parmi une colonne qui traversait la ville de Louvain, après le premier jour du désastre, une panique s'est manifestée à cause d'un coup de fusil qui tout à coup retentit. Le bruit se répandit immédiatement qu'un soldat avait été tué par un civil. Aussitôt les troupes commencèrent à tirer dans les maisons. Une énorme excitation et un grand désordre régnèrent pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'on découvrit qu'aucun soldat n'était blessé. Supposons que dans ce tumulte un soldat eût été tué par ses frères d'armes pris d'une nervosité excessive, une nouvelle légende se serait ajoutée aux autres.

Eh bien! durant la soirée du 25 août, une semblable panique a gagné la garnison de Lou-vain. Que le lecteur veuille se souvenir que, pendant l'après-midi de ce même jour, l'armée belge s'était approchée de la ville. Une partie de la garnison sortit à sa rencontre; le reste de la garnison, attendant des renforts qui arrivèrent pendant la nuit, passa très certainement des heures d'angoisse. A la tombée de la nuit, les troupes sorties quelques heures auparavant rentrèrent en ville. D'un grand nombre de té- moignages, il résulte que ceux qui étaient restés se méprirent sur leur identité et tirèrent sur leurs frères d'armes. Il est bien possible que pendant ces escarmouches les rentrants se soient figurés qu'ils étaient attaqués par des civils, cela d'autant plus facilement que la garnison n'aura pas montré beaucoup de zèle à les renseigner. Jusqu'ici on peut admettre la bonne foi des soldats. Intervient maintenant la théorie militaire allemande sur les représailles en temps de guerre. Si les troupes attaquées par de prétendus civils ne peuvent désigner les véritables assaillants, eh bien! tant pis pour les autres! La commune entière est responsable. Cette doctrine, adoptée par des professeurs d'Université, a été promulguée par les généraux dans des proclamations répandues sur tous les murs. Ainsi la dévastation de Louvain n'est plus que la simple conséquence d'un dangereux paradoxe juridique, qui n'est enseigné sérieusement nulle part au monde, si ce n'est en Allemagne. Et les soldats qui sont entrés dans les maisons et ont, dans leur fureur, sans preuves, sans interrogatoire, tué les hommes en la présence de leurs femmes et de leurs enfants, ces malfaiteurs ne sont coupables que d'être trop disciplinés.

Pendant les jours qui précédèrent le désastre, j'ai pu constater que la population ne nourrissait aucunement des projets de vengeance. J'ai parlé à des professeurs, des boutiquiers, des gens du peuple; chez tous j'ai constaté, sinon un esprit de parfaite soumission causée par les exécutions à Aerschot, Linden, Haelen, etc., du moins l'intention prononcée d'attendre tranquillement la victoire qu'ils espéraient des armées alliées. Les gens auxquels j'ai parlé avaient confiance en moi et me l'ont d'ailleurs prouvé par Jes communications qu'ils m'ont faites.

Un témoignage particulièrement grave m'a d'ailleurs confirmé dans mes hypothèses. Deux notabilités de Louvain, dignes de toute confiance, m'ont raconté que, le matin dû 26 août, en se promenant dans le jardin de l'un d'eux (rue de Namur), ils ont entendu pendant vingt minutes une fusillade tout près d'eux. En montant sur une échelle ils ont vu, derrière le mur qui entoure ce jardin, deux soldats allemands, cachés derrière des arbres, tirer dans la rue (si je ne me trompe, la rue des Moutons). Leurs coups de fusil semblaient provenir des maisons, et des soldats qui passaient ont dû se figurer que des habitants tiraient sur eux.

Le même soir, j'ai vu dans la rue, sous cette terrasse où les soldats ont tiré, deux cadavres de chevaux encore sellés. La plupart des fugitifs qui ont quitté la ville le jour suivant ont. dû remarquer les mêmes cadavres. Plus tard, à Bruxelles, un officier m'a raconté qu'à Louvain deux officiers montés à cheval avaient été tués par des civils, et que cette raison avait déterminé les autorités à incendier la ville.

Au moment où elle commençait à brûler, les Allemands remarquèrent dans la population un état d'esprit qui les inquiéta. On a supposé que les Allemands avaient, principalement par l'incendie de Louvain, voulu avertir les Bruxellois qu'un semblable sort les attendait, en cas de rébellion. Cette hypothèse est, si l'on veut, confirmée par la menace faite à Greil et à Senlis par des officiers allemands: « Nous brûlerons Senlis entièrement, pour donner un avertissement aux Parisiens. » Et vraiment, à Senlis non plus il n'y a pas eu de motif au bombardement de la cathédrale et à l'incendie de deux ou trois rues.

Les présomptions que j'émets sont confirmées par la circonstance que les Allemands eux-mêmes ne sont nullement d'accord sur les causes du désastre. Trois jours après le sac de Louvain, un officier du grand État-major de Bruxelles me dit que, suivant les rapports, un frère du bourgmestre avait tué un officier général à Louvain. Un autre officier du même Etat-major me raconta que la victime avait été tuée par le fils du bourgmestre. Or le bourgmestre de Louvain n'a jamais eu de frère, et son unique fils, au moment du désastre, était mort depuis dix ans.

Vraisemblablement je me trouvais ici en face d'un cas de formation de légendes. Le cas d'Aerschot, — où, disent les Allemands, le commandant a été tué par le fils du bourgmestre, mais où, selon une grande probabilité, il a été tué par un coup de fusil parti des troupes, excitées et en désordre, —-Le cas d'Aerschot a été combiné avec un autre, et les deux se sont cristallisés ici dans l'imagination fiévreuse des armées.

Depuis ces jours de malheur j'ai, en vivant parmi les troupes, pu constater comment un léger soupçon peut en quelques heures se changer en certitude. Il y a des circonstances où les cerveaux doivent être bien solides pour résister à la contrainte des passions. La prudente raison ne peut émettre que des probabilités. L'esprit agité leur préfère les fausses images que suscitent la crainte, la haine ou l'espoir.

Le spectateur doit d'abord vivre toutes les inquiétudes et toutes les espérances des masses, mais, en les observant d'un œil clair et d'un cœur sensible, il doit se tenir sur ses gardes et ne juger qu'après un froid raisonnement et dans un.esprit de justice.

 

 

VI. - l'Exode de Louvain

Quand, fidèle à mon rendez-vous, j'arrivai chez le recteur de l'Université, je le trouvai lui et le chanoine Gauchie m'attendant et prêts à partir. Ils avaient gardé leur soutane. Comme il n'était que 10 heures, et que le bombardement ne devait commencer qu'à midi, je leur proposai de prendre le temps de cacher dans leur cave leurs papiers et leurs notes les plus précieuses. Mais ils n'avaient pas confiance dans la parole des Allemands et voulurent partir tout de suite. La vieille domestique de Mgr Ladeuze se joignit à nous. Elle portait dans ses bras un pain, un gros jambon et un petit griffon très indolent.

Nous arrivons bientôt sur la route de Tervueren au milieu d'un énorme train de fuyards. Un professeur de l'Université fuit en costume de matin sans col. Dans de pauvres charrettes gisent et sont cahotés des êtres humains d'une vieillesse invraisemblable. Plus loin, on emporte de jeunes femmes récemment accouchées, pâles et en danger de mort. Au sortir de la ville, nous rencontrons un poste de quatre soldats avec un sous- officier. Ils insultent les fugitifs: « Sie, Lumpe Schiveinehunden » (chiens de cochons), braquent leurs revolvers sur eux et crient: « Que tout le monde lève les bras en l'air! » Religieuses et enfants, professeurs et paysans, tous mettent leurs bagages par terre pour satisfaire à l'ordre. J'agite mon passeport et montre, sans les lever, mes mains vides.

Les troupes allemandes traversent la foule des fugitifs en la divisant en deux courants qui marchent de chaque côté de la route. Les prêtres sont particulièrement insultés par les soldats.

On leur crie sans cesse: « A bas le catholicisme! Mort aux prêtres! Tous les prêtres doivent être fusillés! » Nous subissons des molestations, d'ailleurs peu dangereuses. Un soldat sort des rangs, arrache à une femme un gros et lourd paquet et le jette sur l'épaule du professeur Gauchie. Gomme j'accompagne deux prêtres en soutane, on me prend pour un prêtre déguisé: « A mort toi aussi, l'homme au chapeau de paille. » Quelques instants après, on jette un gros paquet sur mon pauvre chapeau. Plus loin, six soldats allemands compatissants se mettent à côté du chemin avec des seaux remplis d'eau et, munis de gobelets, ils offrent à boire aux femmes et aux enfants. Personne ne s'arrête pour accepter leur secours; on ne pense qu'à se sauver au plus vite.

Un peu plus tard, sur le chemin de Tervueren, Mlle Nève et Mommens nous attendent et reconnaissent en moi leur aide d'hier. Mgr Ladeuze me présente et je les complimente de leur courage.

La route se déroule à travers une campagne splendide. Pour la première fois, dans toutes ces pénibles journées, tandis que je me traîne lentement, chargé et fatigué, sur cette route interminable, je remarque la beauté de ces plaines fertiles qui s'étendent comme de splendides tapis. M. Cauchie et moi nous devançons les autres. Mon compagnon est un vieillard vigoureux, à la démarche encore jeune. Son esprit est resté très vif, très aimable. Sa physionomie rappelle celle d'Ampère. Il jouit d'une grande réputation parmi les érudits belges. Il a élaboré plusieurs de ses thèses historiques en se promenant dans cette magnifique contrée. Tous les deux, sous l'impression du paysage, nous marchons l'un près de l'autre, nous rangeant parfois instinctivement entre les arbres pour laisser passer des officiers à cheval. Nous dis- courons sur des sujets bien étrangers aux épouvantes que nous fuyons. Le Christianisme a-t-il donné au monde des nouveautés dont on ne pourrait trouver les germes dans l'antiquité? Ozanam n'a-t-il pas méconnu, dans ses célèbres apologies, les grandes beautés morales et religieuses des Grecs et des Romains? La décision relative au Comma Johanneum compromet-elle l'infaillibilité du Pape? Ces problèmes se succèdent dans notre conversation tandis que les soldats poussent vers nous des cris de haine et de mépris et que la misérable foule des fuyards continue son chemin.

Nous nous éloignons de la route, pour mettre en sûreté la ménagère avec son jambon et son petit chien, qu'elle serre dans ses bras. Dans les champs de froment et de sarrasin, qui n'ont nullement souffert de la guerre, nous retrouvons presque la gaîté. Les adieux de la ménagère sont très touchants. Elle redoute l'avenir et prie les deux admirables vieillards de lui donner leur bénédiction. Ils font le signe de la croix et murmurent la formule latine. La vieille femme, qui verse des torrents de larmes, prie ensuite Mgr Ladeuze de donner une dernière caresse à son petit chien. Le prélat, plein de bonté, obéit à cette prière. Je sens que la véritable mission du prêtre consiste à tâcher de comprendre non pas les formes, mais l'essence de toutes les choses de la vie. Le petit geste du prêtre signifie la grande pitié qu'il ressent envers la pauvre femme, pour laquelle l'affection témoignée à son chien est une précieuse consolation. Quant au chien, il ne semblait pas du tout s'émouvoir de ces incidents.

Nous nous proposons de prendre à Tervueren le tramway qui conduit à Bruxelles. En obliquant lentement à travers les champs nous nous approchons du village. Avant de regagner la grande voie, nous nous retournons. Au-dessus de Louvain s'élève une immense colonne de fumée.

Aux premières maisons nous sommes arrêtés par un poste allemand, composé de dix hommes commandés par un sergent-major. Après avoir examiné mon passeport, ils me laissent passer, mais ils retiennent les deux ecclésiastiques.

Leurs papiers ne sont même pas regardés. Malgré mes vives protestations, quelques soldats les emmènent derrière une palissade. Le sergent-major allègue des ordres d'un oberleutnant. Je Sollicite, et puis j'exige, de parler à cet officier, mais le sous-officier me le refuse. J'ai beau montrer tous les papiers que j'ai sur moi, et invoquer des droits réels ou imaginaires, je ne réussis pas. Je me rends à l'endroit où j'ai vu disparaître les deux vieillards, et derrière la palissade je vois envi