du livre 'la Vie en Lorraine' no. IV, novembre 1914
'Nancy Délivrée'
par Ludovic Chavé

Trois Semaines sous les Obus

combats près de Nancy

 

Au Plateau d'Amance

Le Récit d'un Témoin

La défense du Grand-Couronné de Nancy restera, parmi les glorieux épisodes de la guerre en Lorraine, comme une page d'héroïsme. Rien de plus simple, rien de plus sublime. Pendant un mois, les ouvrages en quelque sorte improvisés à la veille de la mobilisation ont tenu en respect les forces ennemies sans cesse accrues, constamment renouvelées à mesure que nos coups infligeaient à l'adversaire les plus terribles échecs.

Le temps a passé. Les dispositions adoptées par nos officiers se sont profondément modifiées. Les conditions d'une reprise éventuelle des hostilités sur le même point différeraient totalement de celles que nous jugeons utile de noter sans nul inconvénient ni danger pour l'avenir.

Dès le 20 août, la ...e batterie du ...e régiment d'artillerie occupait le plateau d'Amance, à dix kilomètres environ de Nancy, quand, vers onze heures et demie, l'observatoire central du capitaine Clavaud signala un important convoi ayant franchi la frontière à la ferme de Romont, entre les villages de Moncel et de Brin-sur-Seille.

Amance tire son premier coup de canon

Une semaine s'écoula. Un mouvement se dessinait dans la région de Chambrey. Les Allemands débarquaient en masse à la gare internationale de cette localité. Un torrent d'hommes, de chevaux envahit la rive droite de la Seille, débordant de Pettoncourt à Bioncourt; ils franchirent la rivière sur le pont même où, le 22 septembre 1912, S. A. I. la grande-duchesse Nicolas de Russie vient s'accouder un instant pour un salut aux pays annexés.

En arrière, sur Gremecey, on distinguait au loin les casques à pointe.

Le tir d'Amance contraria l'action ennemie pendant deux jours; il fallut, dans la .journée du 29, ouvrir de nouveau le feu sur la ferme de Romont, où se préparait une vigoureuse offensive. Les Allemands battirent en retraite.

La mise au point des pièces occupa la batterie pendant la trêve du lendemain. On s'attendait à une attaque générale. Mais, soit en raison du brouillard, soit en raison des travaux auxquels se livrait l'armée allemande, un calme complet régna jusqu'au vendredi 4 septembre.

Ce jour-là, un taube, parti de Metz, survola Nancy et jeta sur la Cathédrale une bombe qui fit trois victimes sur le parvis.

Les Boches avaient bien employé leur temps. L'artillerie lourde s'était établie à la ferme des Ervantes, à Rozeboïs, entre le bois de la Grande-Goutte et Sornéville, entre la ferme Saint-Jean et le bois Morel; une cinquième batterie, enfin, se postait derrière les fours à chaux de Brin.

On découvrit dans la direction de Grémecey plusieurs canons dont les obus donnèrent bientôt le signal d'un formidable orage. Sous la protection de leurs pièces énormes, les Allemands atteignaient la forêt de Champenois, quoique les deux principales routes d'accès - de Brin et de Moncel à Mazerulles - fussent sans relâche battues par les tirs foudroyants d'Amance.

Un drame sanglant s'est déroulé dans cette forêt de Cbampenoux. L'inflexible résistance de nos lignés, une lutte qui brisa tous les élans, toutes'les téméraires entreprises de troupes supérieures en nombre, abritées dans leurs taupinières, pourvues de mitrailleuses; une série de charges à la baïonnette ont jonché de milliers de cadavres le champ de bataille où le kaiser, confiant dans le succès, vint en personne assister à l'horrible écrasement de son armée.

Un témoin retrace ainsi les effets du bombardement:

« La canonnade a duré sept jours et sept nuits, sans arrêt. Les coups se succèdent avec une extraordinaire rapidité. On s'abrite dans les broussailles, derrière une roche; on s'aplatit sur le sol, dans l'attente d'un répit qui ne se produira jamais. Notre lieutenant fait momentanément évacuer la batterie. Les hommes se portent, l'un après l'autre, à la file indienne, vers le village d'Amance; mais, repérés aussitôt par les avions et par les ballons captiïs, notre entrée dans le village est, saluée par une volée d'obus qui s'abattent sur les maisons avec un fracas épouvantable.

« La population est en proie à une frayeur folle. Elle se réfugie en hâte dans les caves. Elle fuit à trayers champs. Des femmes pleurent. Les enfants crient. Rien ne peut enrayer la panique.

« Sur l'ordre du lieutenant Gauteret, nous nous dirigeons vers le cimetière. Courte délibération. Il faut gravir à revers le plateau afin de revenir à nos pièces. La pluie de projectiles redouble. Un véritable feu d'enfer. Enfin nous atteignons les tranchées des fantassins creusées en avant de notre batterie.

« Sauvés! Non, un obus crève la tranchée. Quatre hommes sont frappés. On improvise une civière. En route pour l'ambulance d'Amance...

« La position devient critique. Le lieutenant décide alors que l'on gagnera, au nord- ouest, le plateau de la Rochette, quoique ce point n'offre guère plus de sécurité. La nuit vient. On couche dans les cantonnements de Moulins, un petit hameau que nous évaluons au point du jour.

« L'ordre de retourner aux pièces, de riposter aux Boches, coûte que coûte, nous trouve résolus, le 6 septembre, à une dépense de munitions qui jettera le trouble chez nos adversaires.... »

Cependant, les villages de Bouxières-aux-Chènes et d'Ecuelle, détruits en partie, ne tardent pas à flamber. Les artilleurs n'abandonnent plus leurs pièces. Ils essuient sans broncher un déluge de feu. Pas de pertes, sauf un canon hors d'usage.

La journée du 8 septembre est celle que le kaiser, présent au combat, avait assignée à ses troupes victorieuses pour entrer triomphalement dans Nancy.

« L'infanterie ennemie débouche de la forêt de Champenoux, reprend le témoin de cet inoubliable spectacle. Fifres et musique en tête, elle s'avance. Elle approche des tranchées. Nos fantassins attendent, silencieux. Soudain, les tranchées se vident; la ligne écarlate de nos uniformes se déploie. Une intense fusillade éclate; les baïonnettes jaillissent du fourreau, la sonnerie de la charge rythme les bonds d'une irrésistible attaque; des cris furieux déchirent l'air.

« Les Allemands cèdent; ils se replient vers les bois; mais leur retraite couvre de cadavres le terrain qu'ils abandonnent.

« On croyait suffisante cette leçon. Le kaiser juge nécessaires d'autres assauts. On recommence donc. Nos 75 font rage; notre batterie de 155 tire sans discontinuer. Quelles rafales! Près dé nous, la ferme de Pleure-Fontaine s'écroule sous les shrapnells. Une vigoureuse offensive nous conduit jusqu'aux bois où l'ennemi s'est blotti, après tant de pertes, après la honte d'une si sanglante reculade, que Guillaume II s'éloigne et renonce à son projet d'entrée dans la capitale lorraine. »

La débâcle s'accentua le 10 septembre. Il avait plu toute la nuit. A la faveur de l'orage, deux pièces allemandes avaient réussi à se rapprocher de nos lignes et à envoyer sur Nancy, pendant une heure et demie, une centaine d'obus.

Mais l'artillerie lourde manoeuvre avec peine sur le sol détrempé. Les pièces s'embourbent; elles manquent de précision dans le réglage du tir. Il pleut toujours: excellente affaire pour nous!

Le plateau d'Amance prend une magnifique revanche.

Avec les jumelles, on aperçoit nettement l'effet des projectiles. Du matin jusqu'au soir, pendant la journée du 11, le bombardement poursuit, la horde; à 7 heures, un silence impressionnant succédait enfin aux fureurs de la bataille - et les artilleurs d'Amance goûtaient un repos héroïquement gagné.

Le surlendemain, la 11e batterie était relevée par des troupes fraîches.

C'est ainsi qu'un des ouvrages du Grand-Couronné de Nancy justifia les espérances et remplit la mission qui présageait la délivrance de Nancy.

Le capitaine Clavaud a été cité à l'ordre du jour de l'armée; le lieutenant Cauteret s'est montré constamment digne d'éloges; sous-officiers et canonniers, sous les ordres de chefs qui commandaient parfois en manches de chemises, à l'aise dans leur tâche comme des contremaîtres suc le chantier, ont bien mérité de la Patrie.

La capitale lorraine leur doit une éternelle reconnaissance et inscrira leurs noms sur le livre d'or de ceux qui ont combattu et qui sont morts pour sa défense.

Ludovic Chavé

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