de la revue du 'Touring Club de Belgique', 1918
'Brève Histoire
d'un Défenseur de Liège'
édité par Raymond Van Der Burcht

Ceux dont il faut toujours parler...

 

On en a beaucoup parlé. On m'en parlera jamais assez. Chaque jour nous apportera la révélation d'un fait brillant, resté obscur, d'un acte d'héroïsme éclatant, resté enfoui dans l'anonymat du tumulte des batailles. Pour un nom que le chroniqueur a recueilli, pour une phrase simple... mais épique (comme le fameux « Debout les Morts! » que les conjonctures ont porté à la grande renommée par le truchement des colonnes d'un journal) - pour tout cela, dis-je, que de grands faits qui se sont perdus dans le fait immense de la guerre que de phrases sublimes qui s'en sont allées dans le vent avec les fumées de la coudre!

Le sacrifice a été si multiple! L'abnégation fut de tous les instants! Et mourir à vingt ans, dans toute sa force en fleur et pas encore en fruit, cela cesse d'être romantique, comme l'a si bien dit Lucien Christophe qui en fut lui aussi!... Oui, mais la lâcheté fut multiple aussi! Il n'y eut pas que la beauté de décuplée par cette guerre! L'égoïsme, qui est toujours veule, qui n'est jamais sacré, sut aussi se manifester âprement. On en vit, dans la littérature et dans l'épicerie, qui tirèrent jouissance et profit de l'infime misère des autres. Et des coffres-forts se remplirent de monnaies d'or teintées de sang. Oui, comme toujours en ce bas monde une somme dé laideur doit rabattre en nous l'orgueil d'une somme de beauté; pour trop de bien d'un côté, il y eut, cette guerre durant, bien trop de mal de l'autre. Raison de plus pour exalter le bien, pour fustiger le mal! Raison de plus pour, au moyen de nome propres (propres, ah! certes, oui!), flageller, chaque foie qu'on le pourra, l'équivoque prudence et la douteuse honnêteté d'un grand nombre.

Le hasard me met sous les yeux la « Trop brève histoire d'un soldat du 29e, défenseur de Liège », un manuscrit d'une trentaine de pages que je parcours, intéressé d'abord, puis empoigné, puis transporté, tant il décèle de l'héroïsme qui s'ignore (ou qui veut s'ignorer), ce qui est la plus belle espèce d'héroïsme, tout en lignes sobres et sans fioritures. Je voudrais qu'il fût, ce manuscrit, pelé par quelque patient archiviste à lunettes, dans quelque deux mille ans. Il ferait, j'imagine, l'objet d'un rapport à l'Académie des Sciences morales de l'époque et le descendant de Sylvestre Bonnard s'étonnerait comment en ce lointain XXe siècle, que toute une littérature présentait comme corrompu, efféminé, toute une jeunesse avait, soudain, en vingt-quatre heures, sous le fouet de la nécessité providentielle, passé des occupations les plus frivoles aux préoccupations les plus nobles. Moi je m'étonne moins que mon hypothétique paléographe, car je connais l'auteur du manuscrit, et je sais qu'il sort d'une famille où l'on s'honore de penser hautement. Tout de même, il est déconcertant de constater, dans les souvenirs d'un ouvrier de la première heure, combien se présenta avec simplicité ce qui est certainement un grandiose événement dans les siècles. Mon héros ne s'appelle pourtant pas Fabrice, comme celui de Stendhal. Il s'appelle Marcel C... C'est un avocat de Bruxelles. Son père l'a destiné à l'industrie. Pendant qu'il était en polytechnique la loi militaire l'a appelé et il fit partie du bataillon universitaire du 9e de ligne dédoublé en 29e, lors de la mobilisation, « La trop brève histoire » qui est un récit sous forme de notations journalières, mentionne simplement:

 

« Jeudi, 30 juillet (1914). - Mobilisation des classes 1910-1911-1912.

Vendredi, 31 juillet. - Morne attente, on ne croit pas à la guerre.

Samedi, 1er août. - Rappel de toutes les classes: étonnement, mais pas de craintes.

On le voit, Marcel C... partage l'optimisme pacifique de la plupart des Belges de cette époque. Comment s'en étonner? Les théories combinées de M. Jaurès et de M. Woesite (les extrêmes se touchent!) nous avaient donné cette candeur, même aux vieux. Elle est donc bien compréhensible chez un tout jeune homme! Le dimanche on a connaissance de l'ultimatum. « Les soldats s'énervent et voudraient déjà être en route ». Mais l'idée de la guerre, la vraie guerre, qui ne demande pas le sang des autres mais le sien propre, cette idée-là ne vient pas à beaucoup. Il fait si beau en ce doux août! Des petites filles en blanc passent, avec sur elles - drôlement - la tache rouge des « livres de Prix ». Elles reviennent de la « Distribution »! Elles s'arrêtent devant la caserne et chantent la Brabançonne. Décidément, ce premier jour de quatre années sinistres est joyeux comme une fête nationale! Drapeaux, harangues, serrements de mains, accolades: un vaste espoir s'échappe de la vibration des paroles et des gestes et des cœurs. « L'émotion est très grande parmi nous, dit Marcel C. Ce sont des moments qu'on n'oublie pas! Malgré les paroles de notre commandant, malgré les journaux, personne ne croit encore à la guerre; défendre les frontières comme en soixante-dix, voilà, pensons-nous, ce que sera notre tâche. »

Et puis, peut-on mourir quand on est jeune? Le lundi matin à 3 heures, le 29e s'est embarqué pour Liège, où il a été follement ovationné par la population. Le mardi matin, dès la nuit, le canon se met à tonner. Il y a alerte: les troupes nouvelles venues doivent être conduites d'urgence dans les intervalles des forts. Pourtant est-ce déjà la guerre? Et si c'est la guerre, est-ce vraiment la mort? Non, n'est-ce pas! Marcel C... se sépare ici de deux vieux camarades, qui reçoivent une autre direction, et il note ainsi ses impressions: «. Pour la dernière fois (au moment où j'écrivais ces lignes je ne croyais pas hélas! dire si vrai), je vois mes bons amis Mazure et Van Begin et de la main nous nous disons au revoir. Ce dernier me crie encore: « Si on ne se voit plus, on s'écrira! » - Ah! qui pouvait admettre la possibilité d'une pareille guerre, de telles atrocités, d'une telle catastrophe? Pas nous, certes, à ce moment... ».

Exquise et fraîche et enthousiaste jeunesse! Pauvres petits, qui portez déjà le sacrifice dans votre âme exaltée, mais pas encore dans votre esprit, trop peu accoutumé aux pensers graves de la vie intérieure! Hélas! voici déjà apparaître les premières visions de détresse: « L'après-midi, garde devant les tranchées en construction. Nous avons à empêcher la fuite des ouvriers mineurs employés à cet ouvrage, car les Boches arrivent, assure-t-on. Le génie fait sauter tout ce qui, dans les environs, pourrait gêner le tir; les maisons et les fermes sont dynamitées, sans exceptions. Les habitants ont deux heures pour enlever leur mobilier et, sans se plaindre, ils chargent leurs meubles sur des charrettes et s'en vont vers Liège. Quelques minutes après il ne resite rien de l'humble demeure qui abrita leur vie. On a dû faire sortir de force un vieillard qui voulait, disait-il, mourir dans sa maisonnette, que lui-mêmei avait bâtie. » Mais « il est passé, le temps des attendrissements », constate philosophiquement mon auteur. Il n'y a plus place maintenant que pour l'âpre action. Le mercredi à 9 heures on fait connaissance avec l'ennemi, une patrouille de uhlans, sur lesquels deux coups de feu sont tirés. Tous se rendent. Ceci encore lest gai, même très gai! Mais une demi-heure plus tard, voici la première révélation de la mort: « Neuf heures et demie. Notre premier blessé est amené; le malheureux meurt pendant le transport, une balle à la tête lui a fait une blessure horrible. Cette mort d'un camarade nous impressionne douloureusement. »

C'est le commencement du drame. Ce n'en est plus le prologue. Le rideau est levé cette fois. On part aux avant-postes, dans les bois de Sart-Tilman. Toute la journée se passe dans une morne atteinte, endeuillée de pluie. Même il tonne, mais le fracas du canon surpasse tout. Aux environs de la vingt-et-unième heure, nos hommes ont été enfin ramenés sur des positions moins exposées, et ils se préparent au sommeil, quand une grêle de balles s'abat sur eux. Cette fois plus de doute: ce sont de forts contingents ennemis qui s'avancent. « Montrez que vous êtes des Belges et que vous ne craignez rien! » s'écrie le commandant. Et un lieutenant qui accourt essoufflé: « Qui veut soutenir les camarades du 9e dans les tranchées? ».

Une dizaine d'hommes se présentent, dont Marcel C... Ici commence l'aventure glorieuse et sinistre de cette poignée de braves. Je laisse maintenant la parole à notre héros, reproduisant textuellement ses notes, dans toute leur simplicité de style. Les faite, qu'elles rapportent sobrement, se chargent assez, du reste, de les revêtir de beauté littéraire:

« Nous nous avançons à une dizaine et à travers les balles ennemies, non sans perdre deux ou trois camarades, nous rejoignons le détachement.

Je retrouve là mon camarade Lecomte. Nous sommes heureux de pouvoir combattre côte à côte. Nous commençons le feu. Les Alboches occupent la place où nous étions tout à l'heure. Tout va bien. Dans la tranchée, aucun, officier. Un sous-officier du génie, qui fut admirable durant toute la bataille, nous demande si nous consentons à lui donner le commandement. Nous acceptons. Probablement sacrifiés, nous étions là une cinquantaine qui devions protéger la retraite, tous bien décidés à y rester plutôt que de ceder.

« La retraite, nous dit le sergent, est encore possible; vous pouvez vous replier, mais si vous le voulez nous pouvons combattre et tenir ». - « Restons! » nous écrions-nous tous à la fois. - « à la bonne heure! je l'espérais bien! ».

Il nous engage au sang-froid et prescrit l'économie dans la consommation des cartouches!

« C'est par le manque de munitions que vous périrez nous dit-il; en gaspillant vos cartouches vous tiendrez une heure, peut-être deux, et puis tout sera fini pour nous. »

Par la suite, un garde civique volontaire de Liège est allé, faisant fi du feu de l'ennemi, nous chercher dans une tranchée voisine un sac de cartouches oubliées. (J'ai appris que ce brave est tombé le même jour à Sart-Tilman). Sous les ordres du sous-officier, superbe de sang-froid et d'énergie, notre feu continue, serré et précis.

Orage, pluie shrapnells, obus, phares des forte, balles, sifflements aux oreilles, crépitements des coups de fusil, tout se mêle et forme un spectacle terrifiant et magnifique à la fois.

Comme impression, point ou peu. Après quelques coups de feu, l'odeur de la poudre vous emballe. Un camarade blessé tombe à nos côtés et l'unique désir de chacun est de le venger.

Pas la moindre peur. A part quelques exceptions, tous les hommes sont splendides de calme, visent sans émervement et avec précision, ne songeant nullement à la mort, poussant sans cesse le cri de « Vive la Belgique », se livrant, malgré tout, à leurs plaisanteries habituelles. Les Allemands approchent aux cris répétés de « Kaiser. Kaiser ». Nous les repoussons par une salve.

22 1/2 heures. - Les canons des fusils s'échauffent. Nous sommes coupée; les Allemands nous encerclent. Notre feu ne se ralentit point, et on en voit tomber de ces Boches! Quelle joie!

23 heures. - Nous sommes complètement entourés par des centaines d'hommes, deux ou trois régiments .qui se rejoignent. De toutes parts les balles nous arrivent, mais heureusement le tir adverse est fort mauvais. Notre clairon tombe mortellement blessé. Entendant des coups de feu derrière nous un homme s'écrie: « Les Anglais! Vive l'Angleterre! ». Les Anglais étaient loin... Les Allemands se montrent. Un de leurs tambours s'avance au milieu d'eux, Battant la caisse d'urne main et maniant de l'autre un revolver. « A bas le tambour! » s'écrie un des nôtres, et le tambour n'est plus.

Prévoyant une charge à la baïonnette et voulant m'alléger pour ce cas, j'enlève mon sac, j'en retire certaines choses, entre autres de lourdes bottines, et je recommence le feu. Quelques minutes après les Boches tentent effectivement un assaut, qui est repoussé par des feux de salves.

Jeudi 6 août, 1 heure du matin. - La bataille continue, toujours aussi ardente. Les Allemands ne savent à quelles forces ils ont affaire et n'avancent pas L'obscurité nous est d'un très grand secours. De nombreux Boches sont envoyés vers nous pour se rendre compte de la situation et pour couper les fils de fer qui nous protègent devant les tranchées. Tous ou presque tous sont arrêtés en chemin; un seul, grâce à l'ombre épaisse d'un arbre, parvient jusqu'au-dessus de notre tranchée. Mais il n'est jamais retourné dire aux siens ce qu'il avait pu voir!

1 1/2 heure. - Les cartouches diminuent. Les fusils nous brûlent les mains. Les hommes eont noirs de poudre. Ils se battent toujours comme des lions et cependant la fin approche.

A quatre-vingts mètres on aperçoit l'éclair des fusils allemands. Nos forts tirent avec une précision étonnante: la lueur du projecteur a à peine éclairé le sol, que déjà l'obus éclate au milieu des Allemande, à l'endroit même où vient de passer la raie lumineuse. Je viens de tirer et me baisse pour recharger; une balle traverse mon shako. Il me reste quinze cartouches; nos coups se font de plus en plus rares, chacun tire de loin en loin, à coups sûrs. Les Boches s'approchent toujours et il en arrive jusqu'à huit et dix mètres de nous. Je tes laisse approcher et j'ai l'immense plaisir, en une demi-heure, d'en voir tomber neuf sous nos dernières balles.

2 1/2 heures. - C'est la fin. La dernière cartouche vient d'être tirée... Quatre heures durant, à une cinquantaine d'hommes, nous avons arrêté des centaines d'Allemands... et nous périssons faute de munitions! Résultat admirable, car nous n'avons qu'un mort et deux blessés. J'ai tiré environ 250 cartouches. Quelles belles heures nous avons passées là!...

Inutile de tenter de fuir. Nous sommes cernés de toutes parts. Nous devons arborer le drapeau blanc sur l'ordre du sergent. Les Allemands dégringolent dans la tranchée et, sans tenir compte du drapeau, il nous lardent de coupe de baïonnettes. Dès lors, nous nous défendons. Bien que blessé à la cuisse, je me défends. Successivement, baïonnette à la main, j'entaille deux Allemands et mon arme se brise dans le corps de l'un d'eux... tout cela ne prend que quelques secondes.

Survient un sous-officier allemand. Il arrête l'attaque et fait procéder à notre désarmement. Puis, ignominie inqualifiable, les Allemands, furieux d'avoir été tenus en échec par cette poignée d'hommes, se ruent sur nous et abattent à bout portant quarante de nos hommes désarmés. Notre sergent est tué raidé d'une balle en plein front. J'ai le chagrin d'ignorer le nom de ce héros, notre chef improvisé, l'âme de notre résistance.

Je sens pour ma part une baïonnette s'enfoncer dans ma cuisse gauche et le coup de feu partir à bout portant. Je fais un bond d'un mètre et je retombe dans la tranchée!... Alors, commence le supplice le plus affreux qui se puisse imaginer. C'est une guerre de sauvages! Les blessés se lamentent et crient. Les ignobles Boches continuent leur besogne barbare. Ils tirent au hasard et s'entre-tuent même! Deux coups de crosse me sont encore assénés sur la tête! Heureusement elle est solide! Finalement intervient un officier. Il arrête le carnage, abat d'un coup de revolver un de ses hommes acharné, nous exprime ees regrets et ses félicitations. Mais il permet à ses hommes de dépouiller les morts comme les vivants, sauf à ne pas enlever l'argent.

Tout est raflé!... Alors se produit, de la part des rares Belges survivants, une action généreuse et admirable. Ces hommes, encore enivrés par le combat, fous de rage, redeviennent instantanément calmes. Ils abandonnent aux Allemands voleurs tout ce qu'ils possèdent et ne s'occupent que de prodiguer leurs soins aux camarades blessés. Je tiens ici à remercier mon camarade Lecomte: sans redouter les balles qui passent encore, ni la brutale impatience des Allemands, il arrange de son mieux ma plaie béante... Sans songer à lui, il me donne tout ce que contient sa gourde.

Certain de ma fin, je lui confie mes derniers désirs dont il prend soigneusement note. Il est emmené prisonnier ...Avant de me quitter (lui aussi croit que c'est fini pour moi), il m'embrasse, le brave, le bon ami! Au moment où nos quelques survivante sont emmenés, j'ai la force de leur crier: « Au revoir, courage. Vive le 9e! ». Mal m'en prend, car une baïonnette, délicatement enfoncée dans ma jambe, me rappelle à l'ordre! Les camarades partis, nous voilà seuls (quelques blessés) abandonnés à 3 heures de la nuit, sous une pluie battante. Il me reste une veste, une chemise et mes bottines (Lecomte m'ayant enlevé mon pantalon pour me panser).

Les blessés crient, appellent, hurlent, gémissent; seuls répondent les balles et les shrapnells! Devant et derrière moi, deux morts ( dont un Boche). A ma droite, un blessé belge. J'attends.

Ma blessure saigne toujours abondamment; il faut avant tout arrêter cette hémorragie. J'arrache un morceau de ma chemise que je bourre dans ma plaie. Ayant envisagé la possibilité d'être blessé, et m'étant rappelé certains récits de la guerre de 1870, j'avais pris le matin la précaution de remplir ma gourde et de n'y point toucher durant le coure de la journée. La soif se fait sentir... ma gourde est là intacte à quelques mètres de moi, mais impossible de l'atteindre... Je ne puis remuer. Un Allemand passe, je le prie, dans sa très noble langue, de me la donner.

- Que contient-elle, me demande-t-il?

- Wasser.

- Schoen.

Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrone du surplus et m'envoie sur la bouche un formidable coup de pied. Malheureusement, je n'ai pas la mâchoire aussi dure qu le crâne! Une de mes' plus belles dents passe de vie à trépas! Deux Allemands successivement meurent à côté de moi; je n'en suis point émotionné!

La pluie tombe toujours, fine et serrée. Les balles sifflent encore au-dessus de nos têtes. Le combat se continue en d'autres pointe.

Un Boche passe. Il m'aperçoit. Il se détourne de son chemin pour me donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dane les reins. Un Belge qui a reçu trois balles dans le bras, se hisse jusqu'à moi de son mieux; j'essaie de lui faire une ligature; le malheureux a déjà perdu beaucoup de sang et moi-même je ne suis déjà plus bien robuste; mies soins sont inutiles...

Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang paraît continuer à e'épandre. A portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche. Je m'en empare et j'en avale cinq bâtons. J'en donne un morceau à mon camarade blessé près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je, lui tends un second bâton; il ne me répond plus. Dans sa main déjà froide, il tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort, sans un râle, sans un cri, sans une plainte, ce brave dont j'ignore le nom et dont personne ne saura jamais la fin courageuse! A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu le dernier soupir, que, sans respect pour le mort, j'attire à moi sa capote pour me réchauffer un peu.

Un nouveau groupe d'Allemands se montre. C'est avec terreur que nos pauvres blessés le regardent arriver. Je reçois différents coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des semaines. Ils vont, les lâches, jusqu'à taper sur le mort qui est étendu à mes côtés! Une nouvelle distraction leur vient soudainement à l'esprit: du haut des tranchées ils nous couvrent de terre et de boue; ils s'amusent follement! Toujours la pénible et cruelle attente... Que c'est long!... Soudain un shrapnell éclate au-dessus de moi, dont un éclat vient se loger dans'mon dos. Le jour enfin paraît. A partir de ce moment, mes souvenirs sont un peu confus. Ma dernière blessure ne me fait pas souffrir. C'est le coup de feu à la cuisse qui provoque d'atroces douleurs, effaçant sans doute les autres. Les hurlements et les gémissements qui s'élèvent autour de moi restent présents à ma mémoire. Aucun secours n'arrive. Personne ne peut ou n'ose bouger. La soif, l'horrible soif, voilà la pire souffrance».

Nos gorges sont en feu. Nous ne respirons plus qu'avec effort. Sans discontinuer, s'élèvent toujours les mêmes cris, les mêmes plaintes. « A boire! A boire! », crient les blessés, brûlés par la fièvre. Nos gourdes sont toutes vides, il faut attendre... La mort fait son œuvre autour de moi. Daa soins immédiate auraient été le salut pour plusieurs. Mais mous sommes au milieu de sauvages, il n'y a chez eux aucune pitié. Ils passent par groupes, oe sont des Barbares, des Huns... des Boches!... C'est tout dire! Deux, trois de nos camarades se montrent à la lisière d'un bois; ils ont jeté leurs armes; ils avancent les bras levés; ils se rendent... ils pleurent... Indigné, à tort peut-être, je veux leur crier « lâches! ». C'est à peine si j'entends encore un son sortir de ma poitrine! Mes pensées se troublent et j'ai la vaguie sensation que tout est fini La pluie s'abat sur nous avec rage... De loin en loin une balle siffle encore au-dessus de nos têtes; une rumeur lugubre monte... s'éteint... puis c'est le calme complet. Il me semble que je n'ai plus rien à attendre et que je. pars... En vain, j'ai demandé de l'aide aux brancardiers allemands; tas uns font semblant de ne pas m'entemdre, les autres me répondent qu'ils sont chargés de ramasser les Allemands et non pas les Belges, qui m'ont qu'à attendre...

Je suis à bout de forces, résigné...

Combien de temps euis-je resté dans cet état? Je l'ignore. Mes souvenirs allaient dans un demi-rêve vers les choses du passé: mon enfance ma maison, mes parents, mon frère et mes amis. La mort ne m'effrayait plus. J'avais lutté et luttais encore, mais c'était sans espoir, avec une infinie tristesse pour ceux qui, là-bas, m'attendaient.

6 août, 17 heures. - Les Allemands, qui jusqu'alors avaient interdit totalement aux civils belges l'accès du champ de bataille, y laissent circuler vers 5 heures du soir, trois- braves femmes qui, en compagnie de brancardiers de Tilff, attendaient depuis 6 heures' du matin. Vers nous, rares survivants de cette atroce attente, s'avancent enfin ces patriotes dévoués. Déjà à quelque vingt mètres de moi, les Boches, sans identifier les corps, sans avoir la certitude de la mort, enterrent. Une compatissante Wallonne s'approche de moi et demande si je me sens la force de marcher. « II faut absolument partir d'ici », me dit-elle. Les Allemands refusent de nous laisser apporter des brancards! Ils veulent encore moins prêter les leurs, destinés uniquement à leurs soldats. Nos brancardiers attendent, à une demi-heure d'ici, et ne peuvent pas pénétrer dans le bois! Je rassemble tout ce qui me reste d'émergie et de courage, mais hélas, le fameux proverbe: « Vouloir, c'est pouvoir », n'est pas toujours vrai! Par deux fois, après m'être mi» sur les genoux, je retombe sans forces. Ma plaie saigne de nouveau abondamment. Une soif horrible m'étreint le gosier; je demande de l'eau. La brave femme part m'en chercher. Nouvelle attente, mais cette fois l'espoir me soutient. L'eau (et quelle eau!) m'est apportée après quelques minutes. Lentement je l'avale: il m'en reste que quelques gouttes! Après un, nouvel essai, je me tiens sur une jambe, les lambeaux de chair de ma cubse blessée pendant jusque sur la bottine; tout tourne autour de moi. Finalement, moitié marchant, moitié rampant, j'avance au bras de cette brave femme tout em m'accrochant et me soutenant aux arbres à ma portée. Les morts allemands sont tellement nombreux qu'en un eerta'n point je dois passer sur des cadavres.

Cette marche, très difficile, fut longue et surtout douloureuse. Que de fois ai-je cru que je n'arriverais jamais! Faut-il que l'homme tienne à, la vie, faut-il que l'instinct de conservation soit puissant pour lui donner la force de lutter ainsi contre la mort! Ge fut un calvaire atroce! Les Allemands, qui tantôt voulaient m'achever, s'écartent maintenant pour me livrer passage; mais ils ne me prê'ent aucune aide! J'arrive enfin sur la route de Tilff, où je m'effondre! Très heureusement des passants me prodiguent leurs meilleurs soins. Je suis installé sur une civière improvisée et transporté vers Tilff. Là énorme affluence de monde. L'on me demande si jie suis un Belge ou un Allemand (ma cuisse n'indiquait pas ma nationalité). A la réponse qui leur est faite, ils me félicitent et tous se découvrent. Je suis heureux et fier de m'être fait trouer la peau pour ces braves gens. On m'offre naïvement « une bonne goutte », pour me remettre! Mes porteurs écartent le public. Ils s'inquiètent constamment de mon était. Ne marchent-ils pas trop vite? sans trop de heurts? la douleur n'est-elle pas trop vive? etc. Je suis arrivé après trois quarts d'heure de transport à Tilff, à l'ambulance du docteur Polain. Il s'est occupé de moi immédiatement. C'est à peine si, à ce moment, j'entendais et sentais encore. J'ai pourtant entendu le docteur, après examen, déclarer que j'étais « fichu »! Un demi-litre d'iode fut vidé dans la, plaie et je fus, après pansement sommaire, placé dans un lit. Le soir, étant revenu à moi, j'ai demandé une carte pour y griffonner deux ou trois mots, à faire adresser à mes parents, et je suis bientôt retombé dans une quasi-eomnolenoe. Durant la nuit j'ai été administré-sans m'en douter. Une fièvre très forte'se déclare: des pansements froids doivent m'être appliqués sur la tête toutes les dix minutes.

Que de reconnaissance pour ceux qui se sont si entièrement dévoués pour m'arracher à la mort! Ils m'ont prodigué, durant les quelques jours passés là-bas, leurs soins les plus absolus. Je leur dois une infinie gratitude. En première ligne, je veux remercier le docteur Polain. Durant six jours il n'a dormi que deux heures. Sans trêve et sans repos, il s'est occupé avec un calme admirable des blessés lui arrivant sans arrêt; nuit et jour, il veillait sur nous et tentait d'alléger mes souffrances.

Pendant deux jours, il n'a pas voulu toucher à ma plaie, un rien pouvait occasionner une nouvelle hémorragie, qui eût été fatale! Le matin du troisième jour, il m'a opéré. Opération de quinze minutes, tentée sans chloroforme, sans les instruments indispensables, avec ides ciseaux émoussés, coupant mal les chairs endolories. Le docteur cherchait avec les doigts, dans les chairs de ma cuisse, des pièces d'argent trouées et défoncées, que la balle avait enfoncées jusqu'à l'os, extraction sur laquelle je ne veux pas insister mais que jamais je n'oublierai!

La Croix-Rouge de Belgique, souhaitant avoir tous ses blessés à Liège, j'y fus transporté le 16 août (ambulance Saint-Servais). Le voyage fut d'autant plus pénible que la gangrène commençait à se déclarer; je souffrais terriblement.

A l'hôpital Saint-Servais je fus opéré sept fois; grâce aux soins dévoués et intelligents du docteur Schwindt, je pus, après sept semaines, faire mon premier pas. »

 

Il s'arrête ici, le récit des souffrances de ce brave garçon, de ce « grand cœur » (dirait Amicis) et, pour le qualifier d'un mot, de ce héros. Le récit, dis-je, non les souffrances, hélas! Car Marcel C... dut subir de nombreuses interventions chirurgicales - toutes très douloureuses - avant de retrouver l'usage à peu près normal de sa jambe. Mais la Providence voulut finalement nous garder ce rare rescapé de l'atroce et sp'lendide combat de Sart-Tilman, comme un précieux témoin de la barbarie allemande. Oe rôle de témoin, ce rôle d'accusateur et de vengeur, Marcel C... estime de son devoir de le poursuivre avec énergie. Il l'indique lui-même dans la péroraison de son récit, datée du 17 avril 1915:

« Ici se termine, écrit-il, la trop brève histoire d'un du 29e. J'espère l'allonger un jour, car il me reste à venger mon pays et nos morte; tous mes amis du 9e tombés à Aexschot, mon frère Jacques, volontaire au 8e de ligne, tombé à Ramscapelle; je fais miennes les paroles écrites par lui le 21 septembre 1914, à Meirelbeke: « La Patrie doit non seulement être libérée, mais vengée! Puisse la nation belge se souvenir et ne jamais oublier! ». De telles paroles doivent être redites, de tels exemples doivent être montrés au moment où il est à craindre que la paix, qui nous est rendue, n'incite certains à l'indulgence envers l'ennemi d'hier.

Raymond Van Der Burcht

 

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