- de la revue 'l'Illustration' No. 4009 de 3 janvier 1920
- 'La Section de Camouflage
- 1915-1918'
- par Jean de Pierrefeu
Pour Ne Pas Etre Vu
Il y eut, pendant toute la guerre, des sujets interdits aux correspondants de journaux: le Camouflage fut un de ces sujets. Même quand il n'eut plus guère de secrets pour l'adversaire et que la censure tendit à se relâcher sur ce point, la presse surtout la presse illustrée resta discrète, continuant à se censurer elle-même, par crainte d'imprimer un mot de trop ou de reproduire une photographie révélatrice. Voici, croyons-nous, la première étude d'ensemble qui soit publiée sur l'organisation et les travaux de la « Section de camouflage »: trois artistes camoufleurs ont contribué à l'illustrer.
Nulle guerre n'aura aussi complètement mis en uvre les ressources du r:ays que celle que nous venons de souffrir et de gagner. Guerre de techniciens où la science est constamment venue en aide à l'héroïsme, où les Français ont apporté pour le salut commun tout ce qu'ils avaient de courage et aussi d'intelligence. Dans tous les domaines, il a fallu se spécialiser, trouver un personnel de techniciens qui fût à même de multiplier la production. Ingénieurs, savants, artistes, écrivains, artisans, chacun a trouvé l'alvéole où l'on pouvait utiliser sa bonne volonté et son savoir.
Henri Regnault, jetant ses pinceaux inutiles pour prendre le fusil à Buzenval, ne soupçonnait pas que, quarante-quatre ans après, l'on demanderait à ses pareils de laisser le fusil pour le pinceau et de mettre dans la bataille leur talent et leur expérience de peintres.
L'utilisation des artistes dans la guerre moderne se confond avec l'histoire d'un des services importants de l'armée: la Section de camouflage. Il faut étudier son fonctionnement, si l'on veut bien pénétrer dans l'intelligence de la lutte gigantesque, car son rôle est devenu de plus en plus grand à mesure qu'évoluait la tactique.
Le Camouflage! Bien que le mot ne soit pas neuf et qu'il fût familier, tout au moins aux lecteurs de romans policiers, on peut dire qu'il est né de cette guerre. Par ce nom, on évoque maintenant un bariolage pittoresque, des taches difformes vei'tes, jaunes, brunes, des lunes et des spirales de couleurs plaquées sur les camions, les fourgons, les autos, les bâches, les canons. C'est l'uniforme du front, cette tenue bigarrée, et tout objet qui le porte, nous le considérons avec respect, car il vient de la zone meurtrière où le sort de la patrie s'est joué. Mais combien d'appareils le camouflage aura employés qui ne sont pas venus jusqu'à nous et que les visiteurs du front verront à l'état de vestiges!
Il n'est pas un coin du champ de bataille où l'on ne retrouve la main du camoufleur. Partout l'homme a interposé son décor entre la nature et l'ennemi. Car partout il a fallu dissimuler le combattant pour le rendre moins vulnérable; et c'est en le confondant avec le paysage qu'on a obtenu ce résultat. Comme toujours la nature nous a servi de guide; notre ingéniosité a consisté à créer de toutes pièces ce mimétisme que l'instinct de conservation met au service des espèces animales.
Chose qui n'est pas faite pour nous étonner, il a fallu dans ce domaine improviser comme partout ailleurs. Aucun des belligérants ne soupçonnait l'importance de la dissimulation à la guerre. Les plus prudents se bornèrent à vêtir leurs troupes d'uniformes aux tons neutres. L'armée française, plus démunie encore que ses alliés ou ses rivaux, marcha au combat en pantalon et képi rouges, mais elle fut aussi la première à innover dans cette voie.
Le problème de la visibilité des troupes, qui se posa dès l'entrée en campagne, prit une importance grandissante dès que les fronts se stabilisèrent. Etablis face à face, à des distances variant entre 200 et 50 mètres, les belligérants comprirent qu'il fallait cacher à la vue de l'ennemi non seulement le personnel, mais le matériel et toute espèce d'organisation. La puissance du feu était telle que tout être ou toute chose vus étaient fatalement anéantis. Or, s'enterrer ne suffisait pas, il fallait encore tromper l'ennemi sur ce qu'il avait sous les yeux et qu'il observait à loisir dans la longue stagnation des fronts.
D'eux-mêmes, les combattants, dès les premiers mois de la guerre, guidés par leur instinct, prirent les précautions élémentaires: les artilleurs recouvraient leurs pièces de branchages, les guetteurs se protégeaient d'un faisceau de feuillage. Tout de suite, le pantalon et le képi rouges furent cachés sous un pantalon et un manchon de toile bleue en attendant que le drap bleu horizon fût fabriqué. Pour lutter contre la puissance d'observation des armées modernes dotées d'instruments de précision, aidées par un auxiliaire redoutable, l'avion, le camouflage dut bientôt s'organiser à la fois comme une science et comme un art, avec ses méthodes propres qui allèrent chaque jour en se perfectionnant.
Comme il était naturel, les peintres se passionnèrent plus que d'autres pour cette recherche. L'éducation professionnelle de leur il, l'habitude de la couleur et de son choix, leur souci constant d'étudier la nature et de l'imiter dans leurs uvres les rendaient aptes à ce genre de travail. A Toul, le peintre Guirand de Scevola et quelques artistes mobilisés dans l'artillerie, parmi lesquels il faut citer Henri Royer et Eugène Ronsin, firent, en novembre et décembre 1914, des essais qui intéressèrent au plus haut point les états-majors préoccupés par cette question. Ces essais portèrent sur la peinture directe du matériel dont le ton gris bleu était extrêmement visible au milieu du paysage environnant; sur l'emploi de toiles peintes d'un ton approprié au terrain, destinées à masquer les profils rectilignes des ouvrages et leurs ombres révélatrices; sur la confection d'une sorte de cagoule recouvrant l'uniforme à l'usage des patrouilleurs et des observateurs. Quelques premiers procédés furent ainsi mis au jour et déclarés d'une utilité incontestable.
Ainsi fut créé l'embryon du camouflage. Le commandement sentit la nécessité d'un emploi plus étendu de ces procédés, et une équipe réduite, composée de spécialistes volontaires, fut formée le 12 février 1915 pour expérimenter aux armées les premiers résultats acquis.
La petite équipe, affectée d'abord à la IIe armée qui opérait alors sur le front de Picardie, commença immédiatement ses travaux. Les expériences répétées auxquelles elle se livra permirent de se rendre compte qu'il était possible:
1e De rendre invisibles, dans certaines conditions, les batteries, les dépôts, les ouvrages mêmes et jusqu'au tracé de la fortification. 2e De tromper l'ennemi et de compléter le camouflage en installant de fausses organisations. 3e De faciliter et de rendre moins dangereuse l'observation en utilisant les accidents naturels du sol.
C'est pour réaliser ce programme que l'on se mit à travailler. La section de camouflage reconnue officiellement par le G. Q. G. commença à recruter des adhérents nouveaux parmi les artistes peintres, décorateurs, sculpteurs aux armées. Des équipes nouvelles furent tour à tour affectées aux grandes unités: d'abord à la VIe et à la Xe armées, avec, comme base, l'atelier d'Amiens; puis en août 1915 au groupe d'armées du Centre, avec atelier à Châlons; enfin en septembre 1915 au groupe d'armées de l'Est, avec-atelier à Nancy.
Aux artistes de tout genre qui composaient ces formations vinrent s'ajouter des ouvriers spécialistes, charpentiers, monteurs en fer, etc. Dans les ateliers, le nombre du personnel et surtout du personnel féminin employé à la fabrication du matériel de camouflage s'accrut chaque jour. Celui de Chantilly, créé en 1917, employa jusqu'à un millier d'ouvrières.
Au moment de l'armistice, l'effectif de la section était d'environ 1.800 hommes.
En même temps que grossissaient l'effectif et l'importance du service, s'intensifiaient aussi les recherches et les créations de matériel nouveau.
A la toile peinte qui servit uniquement au camouflage des batteries en 1915, on adjoignit bientôt le raphia teint, noué par touffes, sur un treillage de fil de fer. Son emploi se généralisa très vite: supérieur à la toile, plus léger, plus maniable, il marqua un sérieux progrès dans la lutte entre le camouflage et la photo d'avions dont la précision devenait chaque jour plus redoutable. Au raphia tissé sur grillage vint s'ajouter le raphia tissé sur filets, plus facile à emporter.
D'une façon générale, la tâche immense du camouflage se divise en deux modes distincts: camouflage défensif et camouflage offensif. Dans la première catégorie se range l'équipement habituel des fronts de la mer à la Suisse. C'est le travail courant qui comporte une infinité de détails, très minutieux, constamment tenus à jour. Dans chaque secteur, c'est la nature du sol qui sert de guide et de base au camoufleur. Avant toutes choses il fallut dresser la carte des tonalités générales des diverses régions. Des artistes de talent parcouraient les secteurs, notant les- valeurs dominantes du sol, dégageant les tons principaux suivant les saisons. On a vu plus haut une carte d'échantillons qui a été établie à la suite de longues expériences, toutes contrôlées par l'observation en avion. Car le camouflage tendait non seulement à créer la confusion dans l'oeil de l'observateur terrestre, mais aussi dans celui de l'observateur en avion qui, placé dans des conditions particulières, était à même de déjouer les camouflages grossiers. Telle organisation qui remplit à merveille son office de trompe-l'il, vue de face à 200 mètres, s'avère totalement insuffisante pour le regard qui la saisit de haut à 1.000 mètres. Une optique spéciale dut être mise au point pour lutter efficacement contre la photographie aérienne. En 1917, le contrôle des travaux par avion, qui ne se faisait qu'isolément sur l'initiative de quelques chefs d'équipe, fut, à la demande du capitaine commandant la Section de camouflage, institué définitivement. Désormais, un avion par armée fut mis à la disposition des chefs d'atelier. En même temps, pour utiliser les observations recueillies par ce moyen, des études étaient entreprises à l'atelier central du Bourget.
Dans l'équipement d'un front il importe de dissimuler les batteries. On y parvint par l'emploi de cache-canons en raphia de 7 m. X 7 pour l'artillerie de campagne et de 11 m. X 11 pour la lourde: les batteries les emportaient avec elles dans leurs changements de position. Il existe de nombreux types de cache-canons: les uns semblent de vastes meules d'herbes d'où surgit la bouche de la pièce; d'autres se composent d'un toit en raphia posé sur des piquets et sous lequel se dissimulent les hommes et le matériel. Tout l'art consiste à donner au travail non seulement la tonalité ambiante, mais encore l'irrégularité de contours qui le fera rentrer dans le paysage ou confondre avec un accident naturel, car on ne trouve pas de lignes géométriques dans la nature. Mais, si bien réussi que soit le camouflage, il importe qu'une piste fraîche, entretenue par le pas des artilleurs, ne vienne pas trahir sa présence. Tout chemin qui accède aux batteries doit être lui-même camouflé, et de fausses pistes, sinon de faux emplacements, artificiellement établis ailleurs pour donner le change. Un tube en tôle, deux roues de charrettes, le tout plus ou moins mal dissimulé, constituent un faux emplacement. Les munitions qui avoisinent les batteries, les dépôts de douilles sont couverts par des branchages ou des rouleaux de raphia ou par des bâches camouflées.
Que de tâtonnements et d'essais il a fallu pour arriver à obtenir de ces accessoires le degré d'invisibilité voulue! Tantôt la densité de tissage du raphia, qui oscillait de 250 à 500 grammes par mètre carré, laissait à désirer et cette densité devait être accrue ou diminuée selon la valeur du terrain. Tantôt les teintes elles-mêmes donnaient des surprises. Des règles infiniment nuancées s'imposèrent peu à peu. En voici quelques-unes à titre d'exemple: « Sur terrain vert prairie, il faut employer les verts jaunes moyens et les tons terrain pâle et même moyen. Il faut éviter les verts bleu pâle, le vert jaune très pâle et le ton terrain très foncé. » Ou encore: « Le raphia naturel donne la même valeur que la craie. Les toiles peintes sont excellentes pour le camouflage des grandes surfaces, elles peuvent facilement simuler un champ. Elles doivent être de préférence dans les valeurs foncées; il faut éviter les valeurs claires et les bleus », etc. Encore ces règles varient-elles avec la hauteur à laquelle se place l'observateur .en avion.
Le long des routes, non défilées aux vues, on plaçait pendant des kilomètres des masques de toiles légères, dites toiles voilettes, destinées à dissimuler le trafic. On les a vues pendre longtemps encore par lambeaux sur leurs châssis, notamment tout le long du front de Woëvre et vers Pont-à-Mousson. Les ponts importants sur les rivières, certains viaducs, étaient également dissimulés. Parfois de grands décors peints indiquaient de fausses directions et formaient comme un panorama mensonger à l'abri duquel se déployait l'organisation véritable. Plus ou moins, tout ce qui se dressait dans la zone bombardée, ouvrages d'art, magasins de ravitaillement, dépôts de tout genre, batteries, cantonnements, terrains d'aviation, fut aménagé pour offrir une moindre prise à la visibilité. Dans les lignes, les abris, les emplacements de canons de tranchée et de mitrailleuses, les travaux de fortification de toute espèce, sapes, boyaux, donnaient lieu à un incessant travail de dissimulation. Des boyaux entiers camouflés sur de longs parcours assurèrent des ravitaillements faciles tant que la sagacité de l'ennemi ne les découvrait point.
L'effort des camoufleurs se portait tout particulièrement sur la création d'observatoires invisibles. Sous ce rapport leur ingéniosité a dépassé tout ce qu'on attendait d'eux. Un arbre était-il placé dans une situation telle qu'il pouvait offrir à l'observateur juché sur ses branches une vue sur l'ennemi, aussitôt le service de camouflage entreprenait de fabriquer un arbre artificiel exactement semblable à l'autre, mais dont l'intérieur creux recelait un siège placé en face d'un créneau habilement dissimulé. Puis, une nuit, l'équipe des camoufleurs de l'armée enlevait l'arbre naturel et le remplaçait par l'arbre-observatoire qui commençait à fonctionner sous les yeux de l'ennemi, lequel ne se doutait pas le plus souvent de la substitution. A défaut d'arbres, on truquait des maisons en ruine, on édifiait de faux rochers. Dans un secteur, l'équipe maquilla un tas de fumier qui communiquait avec les lignes par un boyau souterrain. Le cadavre d'un cheval mort fut nuitamment remplacé par un cheval en tôle dans les flancs duquel guetta longtemps un observateur. Le plus souvent, on se bornait à insérer dans la paroi de la tranchée une guérite blindée parfaitement invisible dont le créneau s'ouvrait sur les terres bouleversées du talus et se confondait avec elles.
Ailleurs, un arbrisseau à demi rompu demeurait-il debout au bord de la tranchée, on le remplaçait par son pareil muni au préalable d'un périscope qui permettait à nos soldats de regarder sans risques ce qui se passait en face. Dans tous les secteurs du front il y eut ainsi un grand nombre d'observatoires, fabriqués et mis en place par les soins du Camouflage, qui ne cessèrent de fonctionner. Le Camouflage mit également en service un pylône fort ingénieux, dit pylône Bottin, du nom de son inventeur. Placé sur un chariot léger, le pylône avait l'apparence d'une tour Eiffel dont les. segments rentreraient les uns dans les autres. En quelques minutes, un observateur assis sur sa planchette était élevé à 20 mètres de hauteur au moyen d'un treuil à bras, manuvré par deux hommes. Ce n'est pas sans danger que les camoufleurs se livraient à leurs études de terrain, à la construction des observatoires, à l'installation des fausses silhouettes de combattants dont on fit grand usage à une époque; le camoufleur a été un familier de la première ligne et plusieurs, les peintres Berteaux et Van Marcke de Lummen, le graveur Guillez, ont payé de leur vie leur ardeur au travail.
Où le camouflage prenait toute son importance, c'était au moment de la préparation des grandes offensives. L'on peut affirmer que le succès d'une attaque dépend en grande partie des précautions prises pour la dissimuler. Sur l'espace immense où vont se dérouler les futures opérations, l'ennemi ne doit discerner aucun travail nouveau. Partout où l'on est appelé à édifier des emplacements de batteries, des voies de 0 m. 60, des places de rassemblement, des dépôts de munitions, il convient de procéder à un camouflage préventif. Ainsi, c'est à l'abri des raphias placés sur piquets au préalable que les travailleurs doivent fouiller le sol pour installer les pièces d'artillerie lourde. De même c'est sous une voûte de feuillage qui se confond avec des taillis environnants et qui se déplace au fur et à mesure des travaux que doivent être installés les épis de l'artillerie sur voie ferrée. Qu'importe que l'épi une fois achevé soit plus ou moins bien masqué, si l'aviateur allemand a photographié les travaux avant le camouflage: le fait de ne plus rien trouver là où le cliché révélait un bouleversement du sol suffit à indiquer la supercherie.
En fait, au moment des offensives, c'est à pratiquer cette dissimulation que toute l'armée aurait dû être exercée. Un service spécial, malgré sa bonne volonté, ne peut réussir à rendre invisible comme par un coup de baguette magique le travail formidable de la zone d'attaque. Le Camouflage ne pouvait qu'indiquer des méthodes, fournir du matériel et vérifier les mille applications des principes découverts par lui. A la base du travail de camouflage il doit y avoir une si ricte discipline que nous n'avons que bien rarement appliquée. Les Allemands, au contraire, avec des moyens peut-être inférieurs aux nôtres, dès qu'ils comprirent que la dissimulation était le seul procédé pour provoquer la surprise, surent imposer à leurs troupes une discipline de fer. Tout travail fut accompli la nuit; pendant le jour, des bâches camouflées ou des branchages recouvraient les travaux et les pistes. Sous des toits de tôles peintes de la couleur du sol et portées sur des piquets, on abrita les troupes qui, pendant le jour, reçurent l'ordre formel de ne pas quitter leurs emplacements. Aussi fut-il impossible à nos observateurs de découvrir sur quel point du front l'ennemi allait nous attaquer au 21 mars et au 27 mai 1918.
Bien que nous n'ayons jamais pu atteindre à une telle perfection, le camouflage rendit néanmoins, pendant la préparation des offensives, de très grands services. Les chiffres suivants, qui sont très approximatifs, donneront une idée des quantités de matériel employé pendant ces vastes préparatifs.
Sur un front d'environ 25 kilomètres, s'étendant de Rouvroy au bois des Loges, dans une région mollement accidentée, longue plaine avec de faibles dénivellations, moyennement boisée, il a été placé en trois mois et pour 3 corps d'armée à 3 divisions: 35.000 mètres carrés de cache-canons, 253.000 mètres carrés de raphia, 134.000 mètres carrés de toile.
La construction des observatoires a nécessité la mise en place dans le même secteur de 7 pylônes, 3 cabines blindées, 4 arbres télescopiqnes, 3 arbres observatoires, 40 périscopes.
De ces chiffras on peut déduire ce que le camouflage d'une attaque générale sur nn front de 100 Kilomètres exigeait: 140.000 mètres carrés de cache-canons, 1.000.000 de mètres carrés de raphia, 500.000 mètres carrés de toile, 300 observatoires.
En dehors des travaux de préparation d'attaque, l'équipement permanent des secteurs du front n'était pas la moindre des tâches de la Section de camouflage. Quelques chiffres ici encore sont nécessaires pour apprécier à sa valeur le l'ôle de cet organisme.
Pour un corps d'armée à 2 divisions, il faut compter 6.500 mètres carrés de cache- canons et 6.500 mètres carrés de rouleaux de raphia, tant pour l'artillerie de campagne que pour l'artillerie lourde et les canons de tranchée. La même unité absoi'bera 30.000 mètres carrés de rouleaux de raphia, bâches camouflées, claies de branchages pour dissimuler ses dépôts de munitions, ses tas d'obus et de douilles. Le défilement des routes de ravitaillement nécessitera en moyenne 24.000 mètres carrés de toile voilette. De plus, 3.000 mètres carrés de toiles fortes peintes serviront à masquer les postes de commandement et les places de rassemblement. Il ne faudra pas moins de 30 observatoires plus ou moins artificiels.
Maintenant, songez qu'à l'exception des observatoires tout le matériel en question était hors d'usage au bout de quatre mois et devait être progressivement renouvelé.
Ajoutez à ces travaux immenses qui, à vrai dire, n'ont pu être toujours mis en place par les agents de la Section de camouflage, la peinture directe du matériel d'artillerie, des camions automobiles, des fourgons, des chars d'assaut. Le bariolage établi sur le matériel selon des règles précises répond à la nécessité de rompre la fonne de l'objet et de l'absorber dans la couleur ambiante. Dans l'aquarelle de Leroux, montrant des chars d'assaut camouflés, on remarquera que les zébrures blanchâtres correspondent au ton pierreux des chemins sur les collines au fond du paysage et les taches fauves qui s'harmonisent avec le terrain rendent très difficile l'évaluation de la distance à laquelle marchent les engins.
Tels sont, hâtivement résumés, les états de service de cette Section de camouflage qui fut une des plus florissantes et des plus utiles parmi les organisations spéciales nées de la guerre. Issue de l'initiative de quelques artistes, composée en grande majorité d'artistes, dirigée presque exclusivement par des officiers de complément également artistes, sous les ordres de l'un d'eux, le capitaine Guirand de Scevola, elle témoigna de l'admirable ingéniosité du tempérament national aux prises avec les difficultés.
Citer les noms de ceux qui en firent partie, c'est dresser un merveilleux florilège de l'art français. Parmi les peintres, nommons Forain, Abel Truchet, mort en 1918, Marcel Bain, Hoffbauer, Lucien Lièvre, Henri Callot, Dunoyer de Segonzac, Devambez, qui fut grièvement blessé, Georges d'Espagnat, Avy, Leroux, Laparra, Paul-Albert Laurens, Laprade, Roubille, Joseph Pinchon, chef du camouflage de l'armée d'Orient, Henri Royer, détaché au camouflage de l'armée américaine.
Les décorateurs Georges Bastard, Eugène Ronsin, détaché par la suite au camouflage de la marine, Cillard, G. Mouveau, Bertin, Lavignac, Arnaud, Barberis; l'ingénieur Georges Manset; les sculpteurs Landowski, Bouchard, Emile Pinchon, de Monard; les architectes Casidanus, Bouchet, Dumortier... et tant d'autres ont rivalisé de zèle et ont mérité les témoignages de reconnaissance du pays. Parmi les citations dont s'honore la Section de camouflage, mentionnons celle qui lui fut décernée par le général Fayolle à l'issue de la bataille de la Somme, le 27 novembre 1916:
La Section de camouflage d'Amiens a rendu à la VIe armée, dans la bataille de la Somme, des services que le général commandant l'armée tient à signaler. Les hommes de la. Section ont fait preuve d'autant de talent dans l'exécution du travail que d'habileté et de courage dans l'établissement de nombreux observatoires, construits jusque sur les points les plus violemment bombardés de la première ligne...
Nos alliés ne furent pas longs à s'apercevoir du mérite de notre Section de camouflage et se mirent à notre école. Tour à tour, les Britanniques, les Belges, les Américains s'inspirèrent de nos méthodes et demandèrent l'aide de nos camoufleurs pour constituer leurs équipes et leurs ateliers. Désormais, il est impossible de concevoir qu'une armée puisse se mettre en campagne sans une organisation préalable de camouflage. Comme la D. C. A., comme les chars blindés, comme les bataillons M. D., comme la T. P. S., ces créations de la guerre, le camouflage a conquis son droit à l'existence.
Jean de Pierrefeu
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