- de la revue 'l'Illustration' No. 3900, 1 decembre 1917
- 'La Bataille sur la Piave'
- par Robert Vaucher
- Lettres Et Photographies de Notre Correspondant
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Au Front Italien
Fagare, 17 novembre
Ce matin, par ira temps radieux, j'ai quitté le quartier général pour aller suivre la bataille sur la Piave. Mon automobile a couru le long de routes droites, tracées au cordeau et bordée3 de grands platanes aux feuillages roux. J'ai traversé toute cette riche plaine vénitienne avec ses villes charmantes et ses villages cossus, ses villas entourées de leurs parcs aux allées couvertes de feuilles mortes et aux pièces d'eau dormante.
Le pays, admirablement bien cultivé, est divisé en d'innombrables lopins de terre séparés les uns des autres par des haies, des rangées d'arbres autour desquels s'accrochent des ceps de vignes, des canaux étroits ou des ruisseaux bordés d'une végétation lacustre. Toute cette campagne est parsemée de petites fermes où habitent les paysans propriétaires de la terre, entourés de leurs nombreuses familles.
Voilà la contrée où, depuis quelques jours, la guerre a fait son apparition, détruisant tout ce bonheur paisible et laborieux. La guerre avec ses horreurs, ses ruines et ses deuils est là, à deux pas, sur le fleuve grisâtre qui coule lentement vers l'Adriatique en formant de nombreux méandres et en laissant, quand l'eau est basse, émerger à chaque instant des îlots de gravier et de sable.
J'avais parcouru la même route il y a exactement quinze jours. J'en avais gardé une pénible impression. C'était encore l'encombrement, le désordre inhérent à la retraite, la cohue des hommes, des chariots et des camions. Les soldats qui venaient se réorganiser à l'arrière étaient tristes et taciturnes. L'heure était sombre, très sombre. Aujourd 'hui, tout est transformé. L'ordre règne partout. Les services d'arrière fonctionnent à merveille. La crise est passée.
Le long des routes, je ne rencontre plus d'hommes ayant l'air de chercher leur chemin et se demandant où ils se trouvent. Les convois de ravitaillement passent au galop, allant tous vers le fleuve. De longues files d'autos-ambulances reviennent du front chargées de blessés sanglants. Le canon tonne avec persistance.
L'ennemi a tenté, sur plusieurs points, de passer la Piave et d'établir des tètes de pont sur la rive droite. Il a échoué. Les blessés qui s'en vont à l'arrière ont les yeux brillants. Après les journées tragiques de la retraite, ils ont repris conscience de leur valeur et se sont battus avec acharnement. Un détachement de cavalerie passe au trot. Les petites flammes bleues flottent gaiement au bout des lances, les chevaux hennissent et se cabrent parfois quand les grosses pièces font feu tout près d'eux. Les hommes rient sous leurs casques. Ils viennent d'escorter jusqu 'à un camp de concentration un millier de prisonniers autrichiens.
A un détour du chemin, je croise une petite colonne de soldats de Bohême. Ils entrent dans la cour d'une grande ferme où je les suis. On se croirait à la foire. A l'arrivée du détachement, les quelques centaines de prisonniers qui sont déjà rassemblés poussent des cris de joie, reconnaissent des amis et se font des signes d'amitié. Voilà certes des prisonniers satisfaits de leur sort. Dans un coin, au milieu d'un groupe d'officiers, un lieutenant-colonel a pourtant l'air de fort mauvaise humeur. Il est le seul mécontent. Ses capitaines et ses lieutenants ne me cachent pas leur joie d'avoir fini la guerre. Ils se sont battus avec vaillance; le nombre de leurs morts en fait preuve; l'honneur des armes est donc sauf.
Tous ces prisonniers, qui appartiennent à la 29e division autrichienne, regrettent toutefois d'avoir dû quitter le front russe. Ils ont combattu tout d'abord aux Carpathes, et ce fut dur; mais, depuis, les temps ont changé et l'heure de la fraternisation est venue.
« Depuis des mois, me dit un capitaine, nous n 'avions plus entendu un coup de fusil; nous buvions la vodka avec les soldats russes et nous organisions souvent, en commun, des bals auxquels participaient toutes les jolies femmes des alentours. Hélas! tout a une fin. Nous nous sommes embarqués pour le front italien, et, après sept jours de chemin de fer, nous sommes arrivés à Adelsberg. De là, nous avons gagné à pied Gorizia et nous avons été envoyés sur la Piave. Vous savez le reste. »
Sur la Rive Droite de la Piave
Au commandement de la 54e division italienne qui vient de défendre avec tant de succès le secteur sur le fleuve, si âprement disputé par l'ennemi, je trouve un jeune général, les yeux brillants de joie, qui me dit sa satisfaction de la manière dont ses troupes se sont battues:
« Vous pouvez très bien aller visiter maintenant le champ de bataille où l'ennemi fut complètement défait ce matin », ajouta-t-il en me montrant sur la carte la route à suivre.
Je me hâte d'obéir. Encore des champs entourés d'arbres, labourés ou couverts d'une herbe grisâtre, qui forment un échiquier gigantesque, et, tout à coup, clouée sur un tronc de bouleau argenté, une planchette qui indique: « Fagare. » Mon auto suit la direction de la flèche. Le canon gronde plus fort. Les départs se succèdent avec un bruit sec. Quelques entonnoirs bordent la route. Des enfants de six à sept ans courent autour et sautent dans les trous en riant, tandis que, tout près, leurs aînés de dix à treize ans jouent aux soldats. Les paysans n'ont pas voulu, pour la plupart, quitter leur terre. Ils sont optimistes et préfèrent risquer d'être bombardés plutôt que de s'en aller vers l'inconnu en abandonnant leur ferme.
Nous voici sur le lieu du combat. Entre les arbres, au milieu des champs de maïs, des chevaux morts sont couchés dans toutes les positions. Le long de la route qui conduit au pont de la Piave, et qui court sur un talus de cinq ou six mètres plus haut que les champs environnants, des habits déchirés, tachés de sang, sont épars. A la bifurcation du chemin de San Bartolomeo, un abri de fortune est couvert de cartouches vides, de casques autrichiens. Au bas du talus, des cadavres, ceux des défenseurs d'une mitrailleuse qui empêcha longtemps les Italiens de s'avancer sur la route, ont roulé et sont venus s'accrocher aux buissons bordant une vigne. On sent que, dans tout ce terrain enchevêtré d'arbres et de cultures, la lutte a été chaude.
Voici le moulin délia Sega, le dernier refuge des Autrichiens qui y avaient posté de nombreuses mitrailleuses et qui résistèrent là avec rage.
Ce matin, c'était un enfer. Ce soir, tandis que le soleil se couche là-bas derrière un rideau de branchage, inondant le ciel d'une lumière rosée, très douce, le petit ruisseau coule paisiblement, l'eau gazouille comme si elle n'avait pas été rougie de sang. Le moulin retentit des chansons des soldats et des gémissements des blessés. Il est presque intact; seule, sa façade est criblée de balles de mitrailleuses et son toit est percé par un obus.
Derrière le moulin, sur la rive sablonneuse du fleuve, les bersagliers sont occupés à nettoyer les tranchées. Des blessés autrichiens, resté3-toute la journée cachéte dans les buissons, viennent d'être découverts et sont transportés au poste de secours. Un petit bateau conduit à un îlot, couvert de cadavres, un aumônier qui va- confesser un mourant et des brancardiers qui ramèneront des blessés.
La Piave coule lentement, entraînant avec elle de nombreux corps qui flottent sur l'eau et qui s'accrochent souvent aux branches d'arbres baignant dans l'eau grise. Sur la rive occupée par les Italiens, des soldats, debout hors de la petite tranchée creusée dans le sable, recueillent le nombreux matériel abandonné par l'ennemi.
Des camions chargés de fusils, de mitrailleuses, de caisses de munitions capturées, s'en vont le long de la route de Cavrié où, ce matin encore, le 92 régiment impérial résistait vaillamment.
Le soir tombe. On ne distingue plus sur les îlots que les points sombres que font les morts se détachant sur la masse grise du gravier. Les obus italiens passent en sifflant au-dessus de nos têtes et vont éclater sur l'autre rive, soulevant des gerbes de terre et de pierres qui sont projetées dans le fleuve où elles font jaillir à leur tour des colonnes d'eau écumeuse.
Des chars portant les morts se dirigent, suivi de deux aumôniers, vers le petit cimetière, encore fleuri depuis le 2 novembre, qui entoure l'église d'un des villages bordant le fleuve.
Le triste cortège arrive bientôt près d'un grand pré où les bersagliers, qui se sont battus la nuit dernière, sont venus se reformer, avant de repartir cette nuit pour renforcer les premières lignes. Un officier adresse quelques mots à ses hommes qui, spontanément, lèvent leurs casques, les agitent et crient d'une seule voix: « Vive l'Italie! » Puis, d'un pas martial, les colonnes s'en vont à leur poste de combat, pendant que les chars s'arrêtent près de l'église et y déposent ceux qui moururent au champ d'honneur.
La nuit est tombée tout à fait, une nuit sombre, mais étoilée. Le canon tonne toujours du côté italien: sur la rive ennemie, personne ne répond.
Dans une grande cuisine, au centre de laquelle, suivant la coutume vénitienne, se trouve une vaste cheminée, de grosses bûches flambent gaiement. Je suis l'hôte du général Ceccherini, commandant la troisième brigade de bersagliers qui vient de remporter un beau succès. C'est un chef adoré de ses hommes et qui en obtient ce qu'il veut. Très gai, d'un courage légendaire, le général porte, à côté de quatre médailles de valeur militaire gagnées sur le champ de bataille, la Croix de guerre avec palmes qui accompagna le 31 mai 1917 la citation suivante du général commandant en chef les armées françaises du Nord et du Nord-Est: « Ceccherini Santé, colonel des bersagliers, officier des plus remarquables, en plusieurs occasions a donné des preuves de magnifiques vertus militaires et a tenu hautement les splendides traditions du corps des bersagliers. Le 20 juillet 1915, malgré un feu violent et efficace, a conduit son bataillon à l'assaut des positions du mont Saint Michèle et, encourageant ses hommes par la parole et l'exemple, fit irruption parmi les premiers dans les positions adverses et faisait un grand nombre de prisonniers. Le jour suivant, à l'aube, avec quelques officiers survivants, il repoussait victorieusement les violentes contre-attaques ennemies et, voyant ses hommes entourés par l'adversaire, il s'ouvrit un chemin à la baïonnette, recon duisit ses hommes en lieu sûr et contribua enfin à arrêter l'avance de l'ennemi. On comprend qu 'avec un chef pareil, la brigade soit de toutes les « bonnes affaires ».
Le 14 août, elle était à Castagnevizza, puis elle s'emparait de la cote 244. Sans aller au repos, elle faisait, tour à tour, les barrages de l'Hermada et de Doebeli. Enfin, elle tenait Selo quand l'ordre de retraite arriva. Le détachement d'assaut, les « arditi », voulurent, avant de se résigner à lâcher le terrain conquis au prix de tant de sang, jouer encore un mauvais tour aux Autrichiens et, dans une attaque furieuse, ils leur prenaient une soixantaine de prisonniers qu'ils poussèrent devant eux pendant toute la retraite. La brigade, se retirant dans un ordre parfait, fut chargée de la défense du pont de Mandrisio et, pendant trois jours et trois nuits, les bersagliers combattirent vaillamment pour couvrir la retraite et permettre à toutes les troupes de passer avant que l'on doive faire sauter le pont.
Du Tagliamento la brigade dut se retirer sur la Piave où elle fut de nouveau en première ligne.
Les Tentatives des Autrichiens pour Passer le Fleuve
L'ennemi, qui avait réussi à s'établir à Zenson et à pénétrer dans les lagunes bordant la mer, n 'avait pas, jusqu 'à vendredi dernier, tenté de passer le fleuve au Nord de Ponte di Piave.
Dans la nuit du 15 au 16, deux régiments de la 29" division autrichienne essayèrent de le franchir pour établir deux têtes de pont: une au Nord, devant Folina, l'autre au Sud, devant Fagare.
La Piave, du côté de sa rive gauche, est assez profonde, tandis qu'elle est guéable dans la partie droite de son lit. Profitant de l'obscurité, l'ennemi, au moyen de barques et de pontons lancés par deux compagnies de pontonniers et de génie, réussit à prendre pied sur les îlots déserts assez proches des lignes italiennes.
Près de Candelu, les bersagliers aperçurent tout à coup des Autrichiens se lancer à l'eau, atteindre la rive et, les bras levés, accourir vers leurs lignes comme s'ils voulaient se rendre. Le commandant de bataillon eut un instant de doute, bien vite dissipé quand il s'aperçut que la seconde ligne, s'avançant, elle aussi, avait gardé ses fusils et que des mitrailleuses étaient dissimulées parmi les soldais. Immédiatement il donna l'ordre d'ouvrir le feu. Les mitrailleuses italiennes commencèrent leur tac-tac-tac infernal. Les Autrichiens furent fauchés ou prirent la fuite. Trois cents rescapés, des Galiciens, se rendirent devant les lignes de la brigade Lecce et confessèrent que ceux des leurs qui avançaient les mains levées avaient des grenades plein les poches et devaient, après les avoir jetées dans les tranchées italiennes, se retirer immédiatement derrière les mitrailleuses. L'embuscade avait échoué.
Plus bas, par contre, le 92e régiment de Bohême réussit à passer le fleuve en partant des îlots. Quelques dizaines d'hommes purent pénétrer dans les lignes à Castella et y produire de la confusion. Les assaillants, munis de mitrailleuses portatives, s'avancèrent rapidement, et, dans ce terrain si propice à la guérilla, parvinrent, grâce à leur nombre, à prendre pied devant San Bartolomeo et à arriver jusqu'à ce village.
Débarquant sur plusieurs points à la fois, favorisés par la brume épaisse s'élevant du fleuve, ils réussirent à entourer des détachements italiens, les firent prisonniers et tombèrent sur deux batteries d'artillerie dont les canonniers défendirent, mais en vain, leurs pièces à coups de mousquet. Il y eut une heure critique. L'ennemi, enhardi par le succès, avait réussi à amener sur des pontons des chevaux et quelques petits canons. Sa tête de pont faisait tache d'huile. Il fallait à tout prix l'encercler si l'on voulait éviter une défaite.
Le lieutenant-colonel du 92e régiment bohème avait établi son poste de commandement sur une île où avaient été envoyés trois cents prisonniers italiens. Le plan de nos alliés fut rapidement tracé et mis à exécution.
Tandis que les batteries italiennes, par un feu violent, empêcheraient l'arrivée des renforts et enlèveraient à l'ennemi la possibilité de regagner l'autre rive de la Piave, les bataillons de bersagliers, renforcés des 201e et 208e régiments d'infanterie, commenceraient un mouvement d'encerclement, appuyé à droite par la brigade de Novare, tenant le secteur immédiatement au Nord de Ponte di Piave.
Pendant toute la journée du 16, la lutte fut ardente. On combattait d'arbre en arbre, de haie en haie, en pleine campagne, sans tranchées. Les mitrailleuses, dont l'ennemi abondait, crépitaient sans relâche. L'étau se resserrait peu à peu. Les bersagliers faisaient quelques prisonniers, mais ne parvenaient pas à mettre pied sur la route de Pagare à San Bartolomeo, que les mitrailleuses autrichiennes tenaient sous leur feu. Un capitaine de bersagliers, blessé au bras, fut pansé au poste de secours, refusa de se laisser évacuer et revint au combat. Quelques instants plus tard, une balle le frappait mortellement au front. Ses hommes jurèrent de le venger, et bientôt, découvrant la mitrailleuse qui avait tué leur capitaine, ils réussissaient à la cerner et à en abattre, à coups de fusil, tous les défenseurs.
A la nuit tombante, l'ennemi était acculé au fleuve. Il résistait encore dans le moulin délia Sega où il avait placé de nombreuses mitrailleuses. Les détachements qui se trouvaient sur les îlots étaient dans une position intenable. Le feu de barrage les empêchait de regagner l'autre rive et les mitrailleuses italiennes, qui se rapprochaient d'heure en heure, faisaient de nombreuses victimes.
La fusillade continua toute la nuit. Chaque champ, chaque bosquet, chaque ferme étaient le centre d'une lutte d'homme à homme, à la baïonnette bien souvent.
A l'aube, la position devint intenable pour l'ennemi. Il fallait en finir. Ce matin, à 6 h. 40, les Autrichiens tentaient une dernière fois de rompre l'étau les enserrant et prononçaient une vigoureuse contre-attaque. Mais, à 7 heures, les bersaglier3, au cri de: « Avanti Savoia! » chargeaient à leur tour et s'emparaient du moulin. Sur son îlot, au milieu de centaines de cadavres, le lieutenant-colonel se constituait prisonnier entre les mains du major italien qu'il avait capturé la veille.
Plus de 1.200 Autrichiens déposaient les armes. Le succès était complet pour nos alliés qui reprenaient leur artillerie, délivraient leurs prisonniers et s'emparaient de 25 mitrailleuses.
La veille de l'action, un détachement de jeunes troupes, des recrues de la classe 1899 arrivèrent à la 54' division et furent incorporées dans les régiments. Ces bleus, qui n'avaient jamais vu le feu, se battirent comme de vieux grognards. Ce soir, en causant avec eux, je les trouvai rayonnants, aussi calmes sous les obus que les vétérans du Carso.
Le courage ne les a pas endurcis. J'en rencontrai un, sur un sentier conduisant au fleuve, qui portait sur son dos un grand diable d'Autrichien blessé, deux fois plus haut que lui, très barbu, avec une tête de vieux soudard. Arrivé au poste de secours, ce bleu de 18 ans, qui n 'avait pas un poil de moustache, déposa sou fardeau sanglant, puis le contempla en disant en italien: « Pauvre type, c'est malheureux de voir comme je l'ai arrangé! » Je lui demandai des explications. Il me dit alors, avec un bon accent vénitien: « J'étais en patrouille quand je vis tout à coup derrière un buisson cet Autrichien qui me coucha en joue. J'avais une grenade dans ma poche. Je la lançai et je me baissai rapidement pour éviter la balle qui siffla au-dessus de moi. Ma bombe à main l'a gravement blessé; je suis alors allé le prendre et je l'ai apporté ici pour qu'on le soigne!» Brave petit bersaglier!
L'inondation de la Basse Piave
Fossalta, 19 novembre
Je viens de parcourir la route en terre-plein bordant la zone inondée sur la basse Piave. Les Autrichiens avaient réussi à s'infiltrer dans les lagunes et les terres marécageuses en face de Grisolera. Afin de les empêcher de tourner les lignes italiennes sur la Piave et de menacer Venise, le génie militaire et les compagnies de « lagunaires » ont ouvert les écluses de la Piave et de la vieille Piave inondant ainsi tout le territoire formant un triangle dont le sommet est à San Dona di Piave.
L'eau a tout envahi. Les champs de maïs, les vignes en espalier, les haies et la riche végétation lacustre de ces terres basses, déjà marécageuses par elles-mêmes, disparaissent à moitié sous l'inondation.
Aujourd'hui le soleil fait des zones inondées un immense miroir où se reflètent les arbres qui émergent et les petites maisons des campagnards, bâties ordinairement sur une élévation et où l'on se rend maintenant dans de petits bateaux plats.
Plus haut, de Fossalta à Zenson, le fleuve est bordé des deux côtés par defe digues de dix à quinze mètres de haut. Les Italiens occupent celle de la rive droite, les Autrichiens celle de la rive gauche. C'est ici le royaume des mitrailleuses. Malheur à celui qui s'aventure au-dessus du parapet: il peut être certain de recevoir immédiatement une décharge. Entre deux sacs de sable je puis examiner le terrain. Le fleuve, assez resserré près de Fossalta, présente une barrière difficile à franchir.
Avant-hier l'ennemi tenta, à l'aube, de traverser la Piave sur des barques devant Noventa. Les Italiens le laissèrent organiser son expédition; puis, une fois que barques et pontons arrivèrent près de la rive, ils ouvrirent un feu d'enfer. Personne n'échappa. Les barques et les pontons coulèrent et le fleuve emporta une centaine de cadavres vers l'Adriatique.
Depuis, dans ce secteur, l'ennemi n'a pas renouvelé ses tentatives de passage.
Les soldats qui ne sont pas de garde aujourd'hui dorment au soleil, étendus sur l'herbe. Après le Carso, me dit un mitrailleur, c'est un vrai repos que d'être en première ligne sur la Piave. Le moral est excellent. Tous les soldats sont fermement décidés à ne plus reculer. Mais, me demande-t-on souvent avec anxiété, quelles sont les nouvelles de là-haut? Et, du doigt, officiers et soldats désignent la barrière bleuâtre des montagnes dont Monte Grappa et Monte Tomba forment le centre, et qui bornent l'horizon au Nord.
Quelle joie sur tous ces visages, quand nous pouvons dire que là-haut, aussi, tout va bien, que la première armce repousse tous les assauts sur le haut plateau d'Asiago et que la quatrième, comprenant que sa résistance est d'une importance capitale, se bat, elle aussi, furieusement, pour barrer à l'envahisseur la route de la plaine.
Dès que l'on s'approche de Zenson la canonnade devient plus violente. La boucle formée par le fleuve est, en effet, depuis le 12 novembre, le théâtre d'une lutte acharnée. Des détachements ennemis avaient réussi, dans la nuit du 11 au 12, à passer la Piave, à prendre pied sur la rive droite et à repousser, avec l'appui de leur artillerie faisant des feux de barrage pour empêcher l'arrivée des renforts, les détachements italiens occupant Zenson.
Des contre-attaques immédiates permirent à la brigade Pinerolo de reconquérir le village et de,rejeter l'ennemi dans les broussailles bordant le fleuve où il a réussi à se maintenir malgré un violent bombardement. Actuellement les Autrichiens encerclés voient chaque "jour se rétrécir leur occupation. Grâce à des mitrailleuses postées près de Forno Franzoli, ils parviennent à retarder le moment où ils seront définitivement rejetés dans le fleuve.
Au moment où je quitte Zenson pour reprendre la route de Trévise, je remarque un paysan qui laboure tranquillement son champ à cinq cents mètres de la Piave. Il y a deux entonnoirs dans son lopin de terre, mais il ne s'en inquiète pas et la charrue nivelle tout. Je lui demande pourquoi il ne s'en va pas comme tant de ses voisins vers d'autres lieux plus paisibles. D'un ton convaincu il me répond en vénitien: « J'ai trois fils en ligne sur le fleuve, les Autrichiens ne passeront pas! »
Robert Vaucher