- de la revue 'Almanach du Petit Parisien 1917'
- 'La Bijouterie des Tranchées'
- par M. G. Degaast
l'Artisant des Soldats
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La « bague des tranchées » a fait fureur, et la vogue n'est point encore passée de ce léger cercle d'aluminium, orné de ciselures ou de chiffres enlacés, qu'on porte, à l'arrière, en souvenir de celui qui se bat bravement au front.
Fabriqués sous le feu de l'ennemi, éclos en pleine tourmente et nés de la seule ingéniosité de nos soldats, ils ont, ces « bijoux de poilus », quelque chose d'original, assurément, d'étrange et de mystérieux.
C'est qu'on se demande avec quels moyens ils peuvent être réalisés. Disons vrai: on doute même parfois qu'ils sortent de la tranchée et l'on soupçonne quelque peu que des industriels avisés n'y soient pas étrangers.
Rien n'était pourtant plus authentique que l'origine de ces mille et une babioles qu'on se montrait avec tant de curiosité, au début de ce qu'on a appelé « cette guerre de taupes ». Immobilisé durant des jours et des semaines sous son abri de terre, le soldat trouvait là matière à diversion et confectionnait inlassablement, patiemment, ces anneaux, ces bracelets, ces pendentifs, ces bagues que nous connaissons tous et que même de petites expositions se sont donné à tâche de nous faire admirer. L'esprit de lucre des commerçants n'a fait, plus tard, qu'imiter: véritable consécration apportée à l'art de nos poilus transformés en orfèvres.
C'est bien là le mot qui convient, si tant est que le propre de l'art a soit de créer. Les quelques détails qui suivent montrent quelles ressources une intelligente initiative sait tirer des plus maigres éléments.
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Bagues découpées. - L'idée première de la « bague de tranchée » vient de cette constatation que le canal de mise de feu des fusées d'obus est à peu près du diamètre d'un doigt. La fusée allemande du 77 se rapprochant davantage des dimensions normales d'un doigt de femme, ce furent les obus ennemis qui donnèrent naissance aux premières bagues. On peut, sans trop de difficulté, obtenir, par simple sciage, trois à quatre petites rondelles dans la partie C des fusées de l'obus de 77. La partie terminale D, si elle n'est pas trop détériorée, peut fournir deux bagues pour enfant. Quant à la partie A, on y trouve une bague pour gros doigt, et la partie B, où est inscrite la graduation destinée à régler l'éclatement du projectile, peut, à son tour, avec quelque habileté de découpage, fournir la matière première pour un pendentif. Enfin, quand la tête de l'obus est trouvée avec les grosses bagues filetées qui la relient au corps même de l'obus, on peut encore réaliser de petits bracelets ou des ronds de serviette.
Le procédé par coulée. - C'était là l'art du début: une grande partie de l'aluminium constituant la fusée restait inutilisée, principalement avec les obus d'un diamètre supérieur, 105, 150, etc. Le simple sciage des restes de l'engin ne produisait plus, dans ces derniers cas, que quelques cercles et un gros déchet. Mais, un jour, ayant mis des têtes d'obus au feu pour en mieux desserrer les vis, nos ciseleurs improvisés s'aperçurent qu'elles entraient en fusion. Surprise agréable dont il allait être tiré profit. La pensée leur vint de recourir au procédé de la coulée pour réaliser les anneaux de métal. Dans quelques endroits, déjà, d'ailleurs, des soldats métallurgistes s'étaient chargés de renseigner leurs camarades sur la possibilité de fondre aisément l'aluminium et de le couler, sans soufflures, en tubes de diamètre déterminé, tubes qu'il n'y avait plus ensuite qu'à découper pour former des anneaux. Le front fut à ce moment témoin de faits bien typiques, tant était grande l'ardeur des poilus à fabriquer les bijoux nouveaux. On se tenait tranquille, le jour, dans la tranchée bombardée; mais l'on repérait soigneusement les points de chute des obus, et, la nuit venue, on se gli.'sait en avant, pelle et pic en mains, pour aller déterrer les précieuses fusées, presque toujours intactes.
Avouons aussi, pour être sincère, que tout objet en aluminium fut trouvé bon pour le service, - le service de la fonderie. Plus d'un gardien de tranchée, - faut-il le dire? - a sur la conscience son quart, sa gamelle ou son bidon liquéfiés dans les creusets improvisés.
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La fusion du métal. - De quelle façon s'opère la préparation du métal à travailler? C'est là, paraît-il, qu'est le secret. Les anciens conservent pour eux-mêmes, jalousement, les résultats de l'expérience acquise, et le « bleu » n'est pas admis à assister à la fusion et à la coulée de la matière première. On se contentera de lui céder bruts, pour quelques sous, les quelques rondelles ou anneaux sur lesquels il pourra simplement exercer son talent de ciseleur ou de graveur. Mais le feu de charbon de bois allumé, le cercle des initiés se referme et le travail commence. C'est généralement une « cervellière », calotte en tôle d'acier que nos soldats portaient sous le képi avant l'adoption du casque Adrian, qui sert de creuset ou cubilot. On utilise également les gamelles; celles qui sont embouties d'une seule pièce ont, cela se conçoit aisément, toutes les faveurs. D'un morceau de fil de fer, adroitement tortillé on fait tin dispositif de suspension à bascule, et la roulée peut s'effee-I uer sans crainte des brûlures aux doigts.
Comme moules, suivant les régions et les moyens de for-tnne dont on dispose, on emploie les matériaux les plus hétéroclites; pomme de terre, brique, craie, pierre à bâtir, terre argileuse...
Pour les rondelles destinées à la fabrication des bagues, un vieux tube de bicyclette remplit parfaitement l'office qu'on en attend; il suffit d'y introduire, comme noyau, une tige de bois exactement cylindrique, un morceau d'argile roulé et séché ou encore un vieux fourreau de baïonnette: on coule le métal entre la paroi interne du tube et le noyau central et l'on obtient une sorte de second tube en aluminium, à parois épaisses, auquel il est facile de donner un diamètre voulu, et qu'on peut seier, tailler, rogner et orner tout à son aise.
Outre la bague, objet le plus courant des travaux de tranchées, ce procédé ingénieux de coulée a permis à quelques hommes plus habiles de produire des croix, des curs, des bracelets, des médailles, voire de petits animaux, façonnés auparavant en creux dans un moule spécial en argile.
Pour avoir un métal sain, dépouillé de scories, les spécialistes ont enseigné aux apprentis leurs procédés et leurs petits moyens; le plus répandu consiste à promener en tous sens, dans le métal fondu, une branche de bois vert. C'est la pratique industrielle dite du « perchage », usitée dans la métallurgie du cuivre.
Le découpage. - Si, dans un moule particulier, on a coulé une bague unique, elle est toute prête pour la ciselure et le (inissage. Lorsque, au contraire, on a coulé un cylindre en-tier d'aluminium, il est nécessaire de le débiter en petits cercles d'épaisseur pro- portionnée à la grosseur de la bagué qu'on veut, en fin de compte, obtenir. En pareil cas, les scies auxquelles on a recours sont des plus variées. Les artilleurs, les hommes du génie et des compagnies de sapeurs, plus favorisés, possèdent des scies à métaux modernes et perfectionnées. . Le simple fantassin n'est pas aussi bien pourvu. Il suppléera à ce manque de matériel par un redoublement d'ingéniosité. C'est alors qu'interviendront les vieux couteaux, les vieilles lames de scies à bois, les vieilles serpettes, faulx ou faucilles, qu'on dotera, à l'aide du tiers-point, de fines dentelures. Le cylindre à découper est maintenu soit dans le robuste étau d'une voiture-atelier, quand il s'en trouve dans le voisinage, soit dans un étau de fortune, fabriqué de bois et de quelque pièce de machine agricole hors d'usage, ou, plus simplement encore, serré entre l'écartement d'un gros piquet qu'on aura fendu dans sa longueur et fiché ensuite solidement dans le sol.
Découpées, prêtes à être livrées à la main-d'oeuvre, les petites rondelles sont passées dans un collier de fil de fer, et attendent la pratique - en la circonstance, le « bleuet » qui, à l'instar du voisin, s'est découvert une âme d'orfèvre et veut, à son tour, exercer ce petit métier qui n'a rien d'absolument guerrier. Il y a des cours pour la rondelle d'aluminium: ils se maintiennent d'ordinaire aux environs de cinquante centimes la pièce, prix acceptable. Quand le bombardement s'est ralenti et qu'il y a pénurie de matière première, le prix s'élève parfois jusqu'à soixante-quinze centimes. Lors d'une grosse attaque, en Argonne, il baissa sensiblement: un tel déluge de métal s'était abattu sur les têtes de nos hommes, que la matière première se ramassait à la pelle! Le prix des rondelles d'aluminium descendait, d'un jour à l'autre, de soixante à quarante-cinq centimes.
La ciselure et le finissage. - Après avoir adopté un modèle l'ouvrier commence par donner à sa rondelle brute le diamètre intérieur qui correspond à la grosseur du doigt qu'il veut orner. Ce travail est assez simple; il peut s'exécuter au couteau et à la lime.
Puis, toujours à l'aide du couteau et de la lime, la forme définitive s'ébauche. Peu à peu l'on gratte, l'on creuse, l'on flgnolle: l'objet informe devient bijou, réussi plus ou moins suivant l'art de celui qui l'a exécuté. Il ne reste plus qu'à le passer dans son ensemble à la toile émeri, grosse d'abord, fine ensuite, et à le polir énergiquement sur un morceau de bois tendre ou sur le cuir d'un ceinturon. Le bijou est alors terminé.
Les bagues de balles. - Les balles allemandes à enveloppe de nickel sont également très recherchées par les travailleurs du front, qui utilisent deux procédés pour leur transformation:
Le chargeur du fusil Mauser.
1 A la flamme d'une bougie, on chauffe la balle qu'on vide complètement de l'alliage plombifère qu'elle contient. La base a, de la balle sert alors de chaton pour placer un motif quelconque en cuivre ciselé, une pierre, un chiffre, etc. (Voir les figures).
2 La balle est travaillée encore remplie de son alliage, dans le but de lui conserver, en guise d'ornementation, la lettre initiale qui indique le centre allemand de fabrication d'où elle provient.
Mais, quel que soit le premier travail, le finissage est le même. A la lime, il faut enlever l'enveloppe jusqu'à ne laisser qu'une bande de métal B de 2 à 3 millimètres de largeur. Puis, à l'aide de la lame d'une baïonnette d'abord, de son fourreau ensuite on écarte le métal et on le martèle légèrement pour lui imprimer la forme circulaire C. Enfin, avec le dos d'une bêche portative ou la poignée de la même baïonnette, on tape à petits coups sur la partie pointue P, jusqu'à ce que l'anneau soit bien formé, comme on le voit en D. Là est le point délicat: un coup trop brutal ou mal appliqué peut provoquer la rupture du métal, et alors c'est une irréparable catastrophe.
Porteplume. - Deux douilles de cartouches allemandes soudées ensemble par leur base, après ablation de la capsule de fulminate qui les garnit, réalisent le double étui d'un élégant porteplume-portecrayon.
D'autre part, avec deux balles allemandes, vidées par chauffage de leur nlliage plombifère, on obtient aussi d'un côté le porte plume par simple ajustage d'une carcasse appropriée, de l'autre, le porte-mine, en y introduisant un crayon taillé au diamètre voulu. L'objet est un peu lourd.
Mais, questionnez-vous, d'où vient la soudure qui sert à ces ajustages divers? Elle est extraite des vieilles boîtes à conserves et des boîtes à sardines qui pullulent sur le front et dont aucune ne reste inutilisée.
Le travail des ceintures d'obus. - On sait que les obus sont pourvus d'une ou même - notamment certains obus autrichiens - de plusieurs ceintures de cuivre. Après leur sortie de l'âme du canon, ces ceintures présentent des rayures profondes, dont l'écartement varie suivant la grosseur et le type de chaque pièce. Il arrive souvent que le culot de l'obus reste entier même après éclatement normal du projectile, auquel cas la ceinture de cuivre elle-même demeure évidemment intacte. D'autres fois, cette dernière se trouvera simplement entamée. Entière ou non. si elle n'est pas complètement détériorée, elle va être avidement récoltée par le poilu qui la détachera, à grand'peine, d'ailleurs, du logement dans lequel elle est enchâssée - pour façonner encore ingénieusement le métal ainsi obtenu.
Supposons-la extraite sans dommage appréciable, la ceinture de cuivre va être re- dressée, mise à plat, amincie par un martelage savant, s'opérant le plus souvent sur le culot d'acier de l'obus même, enclume toute trouvée. Et l'on devine quels impressionnants coupe-papier, glaives, yatagans vont naître bientôt, auxquels viendront s'adapter soîidement des manches artistiques en bois, eux, plus aisés à découper et à tailler.
C'est également au cuivre des ceintures d'obus qu'on demande la plupart des sertissages qui ornent les bagues et les bijoux d'aluminium et s'y incrustent avec un art si parfait.
Bref, jamais embarrassés, à l'affût du moindre objet susceptible d'être utilisé, et servis par ce tempérament ingénieux qui est bien l'une des caractéristiques de notre race, les soldats de nos tranchées ont su occuper agréablement leurs interminables loisirs, produire d'amusants bibelots et parfois même réaliser, avec de faibles moyens, de véritables petits chefs-d'uvre.
Ils ne s'en sont nullement tenus, d'ailleurs, aux objets que nous avons numérés. Leur esprit d'invention et d'exécution s'est exercé à toutes sortes de fabrications. Avec d'informes branches de bois, ils ont fait des cannes sculptées; avec de vieilles boîtes de « singe », - c'est le nom consacré des conserves de viande militaires, - ils ont fait des instruments de musique, des violons, dont certains, parfois, se sont trouvés presque excellents; ils ont rapsode, travaillé, repoussé le cuir de vieilles sacoches, que des blessures de guerre rendaient inutilisables: ils en ont fait des porte-monnaie, des porte-montre, des portefeuilles inattendus. Poussant encore plus loin l'amour de la difficulté et le plaisir de la vaincre, ils ont réalisé des horloges primitives; ils sont parvenus à faire des briquets automatiques. On a même construit, dans les tranchées, un grand nombre de briquets qui ne le cédaient en rien, comme qualité de résistance, à ceux que l'on trouve dans le commerce.
Il s'était créé, à une époque, sur le front, de véritables ateliers de fabrication où toutes les diverses compétences rencontrées en un même point s'étaient réunies, associées et produisaient en commun, chacun n'exécutant, - suivant le strict principe de la division du travail, - que ce qu'il était le plus apte à réussir. Fondeur, mouleur, scieur, découpeur, ébaucheur, finisseur, ciseleur et graveur... il y en avait pour tous les goûts et les tempéraments; les attributions ne se confondaient pas et tous ces artisans improvisés du front ne se jalousaient jamais, la bonne entente étant la règle.
Ceux dont les doigts n'étaient point faits pour le travail de ces ateliers en plein air gardaient quand même conscience de leur utilité et, poètes, ils s'occupaient à chanter les travaux de leurs camarades. Symbolique précieuse des souvenirs qu'elle encercle, la bague du poilu a inspiré plus d'une chanson qu'on se redit encore aujourd'hui dans la tranchée...
Mais de tous ces bijoux la série est close; ceux que nous recevons maintenant ne viennent plus du front même; ils ne proviennent que de l'arrière ou des lignes de repos. En effet, craignant que l'ardeur déployée par nos braves de tous âges dans la confection des bagues et des bracelets de tranchées n'arrivât, sinon à les distraire du devoir essentiel, du moins à prendre trop de place dans leurs préoccupations, le général en chef a cru devoir interdire, en face de l'ennemi, tout autre travail que celui qui ne coopère pas directement à l'uvre militaire, et personne assurément ne saurait l'en blâmer. Ne pouvant plus transformer en élégants bijoux l'aluminium et le cuivre allemands, nos poilus se sont livrés à d'autres distractions pour combattre le morne ennui de la garde des lignes de défense. Les uns, avec la venue du printemps, se sont senti des âmes de jeunes filles, et ils ont fait sécher, entre les feuillets de leur livret militaire, les fleurettes écloses sur les parapets des tranchées; d'autres, plus prosaïques et surtout plus pratiques, se sont mis à faire du tricot, à l'abri des regards des chefs; d'autres encore se sont livrés frénétiquement à la lecture, dévorant des romans-feuilletons coupés par les vieux parents, dans les journaux jaunis.
Le front a aussi ses inventeurs, tel ce brave artilleur, électricien mobilisé, qui avait imaginé une sorte d'obus électrique dont la décharge était capable de foudroyer un millier d'ennemis à la fois. Il avait même su intéresser son vieux capitaine à sa mirifique idée.
Clichés photographiques et notes rédactionnelles de M. G. Degaast