- de la revue 'l'Illustration' No. 3763, 17 avril 1915
- 'l'Epopée de la Brigade Navale'
- par Emile Vedel
- Les Fusiliers Marins à Dixmude
à la 1re partie de 'l'Epopée de la Brigade Navale'
II - La Défense de Dixmude
Dixmude est - ou était plutôt, car il n'en reste qu'un monceau de décombres - une paisible petite ville de 4.000 âmes. Jadis port mouvementé, quand l'Yser y creusait son estuaire (aujourd'hui reculé jusqu'à Nieuport), ensuite place de guerre, elle a connu des fortunes plus brillantes, avant de se voir réduite à la silencieuse quiétude d'un marché au beurre. De ce temps-là datent la Grand'Place, l'église Saint-Nicolas, célèbre par les merveilleuses ciselures d'un jubé où fleurissent toutes les mignardises de la Renaissance, et un béguinage blanc et rosé, mais d'un rosé délicieusement passé, près d'un pont rouillé qui se mire dans une eau dormante, entre des quais aux pierres disjointes et couvertes de saxifrages. Une vieille maison décorée d'ancres en fer forgé, à l'enseigne du Papegai (Perroquet), reste le seul souvenir de son passé maritime.
À part un faubourg, auquel la relie un pont-route, Dixmude est tout entière bâtie sur la rive droite de l'Yser canalisé, et dresse - je veux dire dressait - son beffroi gothique au centre d'une plaine basse et marécageuse, le schoore, que des centaines de petits fossés divisent en champs minuscules. Là dedans paissent les nombreux troupeaux, source du beurre tant vanté en Angletene. Abandonnées par leurs maîtres qui ont dû s'enfuir précipitamment devant l'invasion, les malheureuses bêtes erreront entre les Allemands et nous jusqu'à ce qu'elles aient été toutes mangées, et occasionneront plus d'une alerte nocturne. Quant à l'Yser, il roule ses flots limoneux entre deux digues surélevées, comme le sont aussi les chemins et villages du pays, afin de ne pas être submergés à la moindre averse. Peu d'arbres, sauf le long des routes, mais beaucoup de moulins. Chose curieuse, leurs ailes se remettront à tourner après l'exode des meuniers, et cela chaque fois que nos marins esquisseront un mouvement quelconque. Car, des espions, l'ennemi a trouvé le moyen d'en avoir partout. A quelques centaines de mètres dans le Sud de Dixmude est le cimetière, où nous serons obligés de nous retrancher. Il s'y passera des scènes dignes de iigurer dans une nouvelle Danse Macabre; entre autres lorsqu'une « marmite » déterrera le cercueil .d'une jeune fille, dont les marins horrifiés verront sauter le pauvre corps en pleine décomposition...
Tel est le cadre dans lequel va se jouer la première partie de l'interminable bataille des Flandres, qui dure encore. L'enjeu: Calais, que les Boches espèrent bien prendre après Anvers, et où l'empereur Guillaume se tient prêt à faire une entrée triomphale, comme à Paris, puis à Nancy, plus tard à Varsovie... et partout avec le même succès. D'un côté, 250.000 Allemands qui arrivent à la façon du choléra, sous le commandement du prince de Wurtemberg. De l'autre, nous avons vu les Belges se replier d'Anvers sur Bruges, couverts par nos héroïques matelots, puis de Bruges sur l'Yser. L'armée du roi Albert en. occupe maintenant tout le cours inférieur, de Dixmude à la mer, que surveillent nos troupes. En amont, il y a de la cavalerie française, qui sera prochainement remplacée par une division territoriale, et plus loin, vers Ypres, les Anglais. Mais Dixmude reste le nud de la position, à cause d'une gare où se croisent les lignes Ypres-Nieuport et Furnes-Grand.
C'est pourquoi on en confie la défense à la brigade navale, avec ordre de tenir coûte que coûte - le mot reviendra souvent dans ses fastes - pendant au moins quatre jours, le temps qu'arrivent des renforts. Aucun retranchement préparé. Comme artillerie, des pièces de campagne belges, incapables de riposter aux écrasantes batteries lourdes que les Allemands vont amener, et toujours à court de munitions, hélas! D'ailleurs ni avions, ni ballons captifs pour régler le tir, et absence complète de tout service de renseignements. La brigade belge du général Meyser, réduite à 5.000 hommes, coopérera efficacement à la résistance, il est vrai. Mais l'amiral Ronarc'h n'en aura pas moins un front de 7 kilomètres à garnir avec seulement six bataillons, alors que le double serait nécessaire. Ce qui n'empêchera pas ses marins d'y rester cramponnés trois semaines en plus des quatre jours demandés, et quand, diminués de moitié, ils devront évacuer la bicoque en ruines qui a fini par leur crouler sur le dos, ce ne sera que pour passer le pont et recommencer. Aussi le général Joffre les appellera-t-il sa « garde impériale » à lui, déclarant qu'il ne les céderait pas contre 20.000 n'importe quels autres.
« Jeudi 15 octobre. - Nous arrivons à Dixmude vers 9 h. 30 du matin, au milieu d'un encombrement indicible. Campé, pour déjeuner, dans un champ labouré et détrempé à la sortie Ouest de la ville, passé l'Yser. (Journal du lieutenant de vaisseau Cantener.) A midi nous traversons la ville en sens inverse pour établir, aux abords, des tranchées défensives. Le secteur Nord est dévolu au 3e bataillon du 1e régiment (commandant Rabot) et à ma 11e compagnie revient la portion comprise entre la route de Keyem et le canal d'Handzaëme (qui se jette dans l'Yser, à Dixmude même). Heureusement nous ne perdons pas de temps, car à peine nos tranchées sont-elles couvertes, à la chute du jour, que nous recevons une première volée de balles et de shrapnels.
» Vendredi 16. - Perfectionné nos tranchées. Les pauvres fermiers, dont nous occupons terres et granges, font en hâte leurs paquets et se sauvent. Nous avons déjà cuisiné leur basse-cour. C'est la dernière fois que nous payerons nos réquisitions. Nous ne trouverons plus ensuite que du bétail à l'abandon. Le soir, grosse attaque des Allemands. A 4 heures du matin, le docteur Chastang trouve un espion rôdant au fond d'un fossé qui longe nos lignes... J'ai bien regretté de ne pas l'avoir fait fusiller sur place, au lieu de le remettre à la gendarmerie belge qui le relâchera peut-être. » »
C'est ainsi que la brigade prit terre à Dixmude. L'amiral en partagea aussitôt la garde entre ses deux régiments: le premier, chargé de la zone située au Nord du diamètre Caeskerke-Dixmude-canal d'Handzaëme; le second, de la partie restant au Sud de la même ligne. Comme on vient de le voir, le plus pressé fut de creuser, à 500 mètres en avant de la ville, un demi-cercle de retranchements dont les deux extrémités s'appuyaient à l'Yser. La rive gauche du canal, également fortifiée, abritait réserves, artillerie, convoi, munitions, poste de commandement, et assurait la retraite. Les mitrailleuses du lieutenant de vaisseau Meynard, toujours traînées à bras par leurs infatigables servants, demeurèrent groupées au centre de la défense, prêtes à se porter où besoin s'en ferait sentir. En réalité, c'était presque uniquement avec des poitrines d'hommes qu'on allait barrer le passage aux Allemands, mais d'hommes accoutumés à braver la colère de tous les éléments.
Le 18, un général belge, à la silhouette mince et fière, passe rapidement en revue la garnison de Dixmude, alignée sur la chaussée en bordure du canal. C'est le roi Albert, roi de l'Yser comme Charles VII fut un temps celui de Bourges. Il est venu s'assurer que nous sommes prêts à repousser de nouveaux assauts, imminents et formidables. Mais l'ennemi trouve le morceau trop dur à entamer, et préfère tâter la ligne d'un autre côté, entre Leke et Beerst. Laissant leurs tranchées à la garde de la brigade belge, les marins courent au canon.
Le 2e régiment marche en tête, mené par son chef, le capitaine de vaisseau Varney, d'une bravoure qui demeurera proverbiale. L'avant-garde est formée par le bataillon Jeanniot, qu'éclairent des goumiers dont les grands manteaux rouges et les petits chevaux arabes sont assez imprévus sous les arbres dénudés d'une route des Flandres. Mais Beerst est fortement occupé par les Allemands, et à peine la compagnie de Maussion de Candé arrive-t-elle à portée qu'elle est décimée. Sur sa droite se déploient les compagnies Pertus et Hébert. Celui-ci parvient à occuper une première ferme, et envoie ses lieutenants, l'enseigne de vaisseau de Blois et l'officier des équipages Fossey, s'emparer de maisons crénelées, d'où sort une fusillade des plus meurtrières. Nos hommes n'avancent que péniblement, en rampant dans la boue, et leurs pertes sont si lourdes qu'il faut remplacer le bataillon engagé par celui du commandant Pugliesi-Conti, opération dangereuse entre toutes, sous un feu pareil. On y parvient néanmoins, en même temps que le bataillon Kabot débouche de Vladsloo, et, à 5 heures du soir, le village de Beerst est occupé. Succès chèrement acheté! Deux cents tués, dont le lieutenant de vaisseau de Maussion de Candé, de tout premier ordre; l'enseigne de vaisseau Boussey et l'officier des équipages Fossey, deux héros. Parmi les blessés, les lieutenants de vaisseau Pertus, qui pleurait d'abandonner sa compagnie, de Roucy, Hébert, grand apôtre de la culture physique et fondateur de ce collège des athlètes de Reims qui a préparé tant de solides défenseurs de la patrie; les enseignes du Réau de La Graignonnière et de Blois, lequel, sous le pseudonyme d'Avesnes, a écrit des livres charmants que tout le monde a lus. Mais, à 6 heures, ordre de se replier sur Dixmude, qu'on traverse par une pluie battante, pour rentrer, vers minuit, dans les cantonnements de Saint-Jacques-Cappelle. Ce sont de véritables arches de Noé où les marins s'entassent pêle-mêle avec des artilleurs et des cavaliers, et leur premier soin est de préparer un peu de café chaud.
Bientôt, les Allemands mettent en batterie de l'artillerie lourde: 105, 150, 210 et jusqu'à du 280, pour se livrer à un bombardement intensif de Dixmude et des tranchées environnantes. L'Hôtel de Ville reçoit une des premières ce marmites », dont l'explosion tue 17 hommes et en blesse 26 autres. Le lieutenant de vaisseau Sérieyx fut le seul à en revenir. Projeté à terre par la secousse, il eutt en se relevant, la pénible surprise de voir le fourrier avec qui il parlait gisant à son côté, la moitié de la tête emportée; un autre, les yeux fixes, grands ouverts, avait un énorme morceau de fer planté dans le front; celui-ci retenait à deux mains sa cervelle, «elui-là qui criait: « Ma jambe! J'y suis! »... Visions d'horreur, mais auxquelles on s'endurcit assez vite. Après quoi, attaques renouvelées de jour" et de nuit, tranchées constamment prises et reprises, mais finissant toujours par nous rester. Combats furieux, dans lesquels nos matelots se ruaient comme à l'abordage, creusant chez l'ennemi de profonds sillons, malheureusement rebouchés presque aussitôt: ils étaient tellement plus nombreux! La baïonnette y jouait le rôle le plus important, et c'était à qui des « Jean-Le Gouin » - équivalent maritime du « poilu » - embrocherait le plus de Boches. Au vingtième, un Breton devint subitement fou furieux, tandis que l'arme d'un petit Parisien se brisait dans le ventre de son cinquième Wurtembergeois: « M....! - s'écria ce gavroche incorrigible - voilà que j'ai perdu mon épingle à chapeau! » Et prenant son fusil comme une massue, il continua de se battre. Ailleurs, un marin désarmé faisait le coup de poing contre trois Allemands. Des traits pareils, on en citerait jusqu'à demain. Et sortis de là, ils retrouvaient encore leur vieille gaieté française, témoin la chanson ci-dessous, rimée dans la tranchée, sui l'air: Auprès de ma blonde:
Sur les bords de l'Yser Le plus moch' dans 'l'affaire, Les marins ont tenu C'est qu' l' vieux maît' commis Les Allemands en arrière, Etait loin sur l'arrière, Si bien qu'ils n'ont pas pu Et l' pinard avec lui!
Traverser la rivière et la flott' d' la rivière Comme ils l'avaient convenu. Charriait des corps pourris. Su' l'bord de l'Yser-e Su' l' bord de l' Yser-e Contre Jean V s' sont butés, Jean, qu' avait la pépie, Et Jean, sans s'en faire, Par les meurtrières S' creusa des tranchées. R'cueillait l'eau d' la pluie.
La pression des Allemands devenait de plus en plus écrasante. Le 22, ils réussirent à percer les lignes belges et à prendre pied sur la rive gauche de l'Yser, dans la boucle que celui-ci forme au Nord de Tervaete. Menacé d'être tourné, l'amiral envoie les deux bataillons Rabot et Jeanniot, pour enrayer l'infiltration et établir un front d'arrêt de ce côté. Vivement menée, l'affaire réussit, malheureusement au prix des sacrifices les plus pénibles. Tués: environ 100 hommes par compagnie, les lieutenants de vaisseau Cherdel, de Chauliae et Féfeu, les enseignes Sérieyx (cousin du lieutenant de vaisseau), Vigouroux, l'officier des équipages Hervé, qui tombe en criant à ses hommes: « Mes enfants, vengez-moi! », et Carrelet, ce dernier emporté à l'ambulance où il mourut « d'une mort héroïque et sainte ».
Mais que deviendrait-on quand l'ennemi aurait établi des batteries qui nous prendraient à revers? C'est alors que le quartier général belge recourut au moyen suprême, consistant à submerger les terrains en contre-bas de la mer. Les écluses de Nieuport furent ouvertes et, de proche en proche, l'inondation se « tendit », semblable à une étoffe que l'on déploie très lentement. De rage, nos adversaires se rabattirent sur Dixmude, et ne laissèrent plus un instant de répit à la brigade, dont la tâche devenait de plus en plus lourde au fur et à mesure que ses forces allaient s'épuisant.
« Dimanche dernier, dans la nuit - écrit un de mes correspondants - comme nous venions d'être relevés, il a fallu retourner à la tranchée et repousser un terrible assaut. D... a été magnifique. Nous avons fait prisonniers un capitaine, un lieutenant et 200 hommes qui méritaient d'être fusillés, ayant été trouvés porteurs de balles dum-dum. » Car les Allemands continuaient d'avoir recours aux moyens les plus déshonorants, surtout lorsqu'ils étaient employés par un major de la Garde, comme le Herr Graf von Pourtalès, qui criait, en excellent français: « Ne tirez pas, nous sommes des Belges! » Mais il fut démasqué par le « Wer da? » d'un de ses hommes, et abattu comme un chien par un de nos officiers qui cueillit sur lui des dépouilles opimes: « un beau sabre armorié et damasquiné, une paire de jumelles à prisme, un jeu complet des cartes de Belgique au 60.000e et une lampe électrique perfectionnée, le tout gluant de son sang, mais à la guerre il ne faut pas être trop difficile ».
Dans la nuit du 25 au 26, se produisit une alerte encore inexpliquée. Une colonne ennemie, forte d'un demi-bataillon, trouva le moyen de s'introduire en ville, soit qu'elle ait réussi à se faufiler entre deux tranchées dont la défense était harassée, soit plus probablement par un souterrain aboutissant aux caves de certaines maisons suspectes. Refoulant tout devant eux, les Allemands parvinrent jusqu'au pont-route, où la sentinelle fut tuée. L'enseigne de vaisseau de Lambertye, qui veut, nouvel Horatius Coclès, leur barrer le chemin à lui tout seul, tombe percé de deux coups de baïonnette, - auxquels il échappa miraculeusement. Au bruit, tranchées et mitrailleuses de la rive gauche ouvrent le feu et couchent les trois quarts des assaillants par terre. Mais une centaine passent et continuent droit devant eux, tirant sur tout ce qu'ils rencontrent. C'est ainsi que sont fusillés à bout portant le médecin principal Duguet-Leffran (tué) et l'abbé Le Helloco, aumônier du 2e régiment (blessé). Un peu plus loin, ils surprennent et emmènent le capitaine de frégate Jeanniot, de repos cette nuit-là, qui sortait pour mettre en action la réserve du secteur. Puis les Allemands, avec quelques Belges et marins qu'ils ont ramassés chemin faisant, vont se raser derrière une haie, où ils sont découverts au petit matin et bientôt cernés. Avant de se rendre, ils eurent malheureusement le temps d'assassiner une partie de leurs prisonniers, dont le commandant Jeanniot. L'amiral fit exécuter séance tenante un certain nombre de ces misérables, en attendant que la gendarmerie eût établi le plus ou moins de responsabilité des autres. Et les officiers de la brigade, les rares qui survivent à l'enfer de Dixmude, se demandent toujours: si cette échauffourée n'était pas une répétition préparatoire à la surprise, du 10 novembre.
Depuis longtemps la ville n'est plus qu'un amas de briques et de moellons noircis par le feu, d'où s'échappent de lourdes fumerolles, comme d'un volcan mal éteint. Demeurent seuls debout quelques pignons veufs de leurs toitures, avec des châssis de fenêtres vides qui pendent lamentablement. D'immenses entonnoirs, creusés par les « marmites », coupent les rues: au fond de l'un d'entre eux, gît une charrette et son attelage. Blessé par deux balles de shrapnel, le lieutenant de vaisseau de'Meynard est porté dans une maison un peu plus épargnée que les autres, mais pendant que le docteur Lecur achève son pansement, le tout dégringole dans la cave, et ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à les en retirer tous deux. A un moment donné, nous manquons d'être enfoncés du côté du cimetière, où le lieutenant de vaisseau Martin des Pallières, après avoir repoussé plusieurs attaques d'une violence inouïe, est coupé en deux par un boulet. Le jour suivant, ce sera ailleurs qu'il faudra tenir bon, car les Allemands ne nous laissent pas une minute de répit, tournant autour de Dixmude comme une bande de chacals qui attendent l'heure de la curée. Des troupes fraîches, ils en amènent constamment et toujours, alors que, semblable à l'écueil qui s'émiette sous le refrain des vagues perpétuellement renouvelées, la brigade s'épuise, fond comme de la cire. Tant pis! On en sera quitte pour se dédoubler, par un prodige que va nous expliquer le quartier-maître-fourrier M... F..., déjà cité: « 3 heures après-midi. Je vous écris sous la tente de toile cirée et dans celle des événements, - mauvais calembour, sans doute, mais que les circonstances rendent presque sublime. La situation n'est pas brillante, et si je réchappe de ce coup-là, c'est que je suis « increvable ». Nous nous battons depuis hier soir, et ne restons plus ici, dans ce coin de tranchée, que sept malheureux « Jean-Le Gouin », dans l'eau jusqu'au ventre, très gais quoique ça, fumant et « bouffant » comme quatre, tout en veillant à ne pas nous laisser cerner. Moi, pour me distraire, je note ce qui se passe. - 4 heures. Le reste de la compagnie est en tirailleurs sur notre gauche. J'envoie demander du renfort, mais le le « type » est tué. Je m'y glisse moi-même; on me promet de ne pas nous oublier, dès que la chose sera possible. - 4 h. 25. Nous ne sommes plus que deux, et les Boches arrivent en rampant. Pour donner l'illusion du nombre, nous prenons chacun deux fusils et tirons à toute vitesse, un fusil contre chaque, épaule, en courant derrière une haie. L'ennemi s'arrête et rebrousse chemin. Arrive une escouade de renfort, il était temps... Je ne sais plus exactement ce qui s'est passé ensuite, ayant dormi onze heures d'une traite: 35 hommes manquent à l'appel, mais nous avons fait 300 prisonniers et pris 5 mitrailleuses. »
On sent quand même que la fin approche. Les officiers en ont conscience et certains inscrivent à tout hasard des rencontres de camarades, dont chacune menace toujours d'être la dernière, « Notre aumônier passe (l'abbé Pouchard, du 1" régiment), venant des lignes avancées, infatigable malgré le surmenage. Un serrement de mains aussi à de Malherbe et à d'Albiat: nous sommes les trois seuls capitaines du régiment primitif! Puis je bavarde un quart d'heure avec ce brave de Montgolfier, aussi plein d'allant que jamais; nous ne nous reverrons plus... » Mais rien ne peut ébranler le moral de pareils hommes chez qui la mer a trempé les âmes à toute épreuve.
Ainsi, le même qui se livrait aux mélancoliques réflexions ci-dessus, continue par cette boutade: « Fait la connaissance de Grégoire, petit lieutenant d'artillerie belge, qui a la spécialité de bombarder les nids à mitrailleuses des Allemands. Il s'est mis en tête de démolir une grange occupée par l'ennemi, et vient s'installer dans la cour de la ferme où nous sommes en train de préparer le déjeuner. Nous prévoyons le résultat: la grange lui rira au nez, et dès qu'il aura déguerpi, son panier une fois vidé, c'est nous qui trinquerons de la réponse. Elle ne se fait pas attendre. Un premier obus tombe dans les étables et blesse un homme. Un second éborgne la maison. Hâtons le déjeuner, ce serait dommage de perdre nos belles pommes de terre si bien dorées. Vlan! et v'ian! Un obus dans le grenier, un autre devant la porte. Impossible de tenir. Je renvoie mes hommes aux tranchées et vais chercher mon plat. Mais un obus entre en même temps que moi dans la cuisine et renverse le cuisinier d'un éclat dans le dos. Mon ordonnance et moi le portons dans la cave, en attendant une accalmie qui permette de l'évacuer. Et nous filons nous terrer dans nos trous, sans, bien entendu, lâcher les frites, pendant que quatre ou cinq rafales pleuvent sur la case. Et tout cela, c'est la faute à Grégoire! »
Mais nous voici parvenus au dernier acte du drame. La nuit du 9 au 10 novembre avait été relativement calme, quand, au point du jour, le bombardement reprend avec une intensité qui n'a pas été atteinte jusque-là. Les coups se succèdent de seconde en seconde, s'abattant sur la ville, dans les tranchées, écrêtant les digues et fauchant les réserves. C'est le prélude de l'assaut final, et il dure toute la matinée. « 11 heures. Les arbres du canal tombent l'un après l'autre. Deux de nos tranchées sont encore effondrées, sans qu'on puisse aller en retirer nos morts et nos blessés. Et cela continue! » marque le lieutenant de vaisseau Cantener, dont la 11e compagnie, nous l'avons vu, occupe le terrain compris entre ce canal de Handzaëme et la route de Keyem. C'est alors qu'un secteur voisin, sur la droite, mais que n'occupaient pas des matelots, se trouve brusquement débordé par le flot des Allemands qui montait toujours. « J'ai prévu le cas, - poursuit notre précieux témoin. L'officier des équipages Le Provost, avec sa section, court se poster contre la berge du canal de Handzaëme, d'où il les prendra en flanc. Oui, seulement eux aussi ont prévu, et parent. Avec uue précision mathématique, trois rafales d'obus se succèdent, tuant la moitié des hommes et dispersant le reste de la section. Enfin, notre tir à nous arrête les Allemands qui se replient en massacrant leurs prisonniers belges. Mais, de l'autre côté du canal, ils continuent à affluer vers la ville. Il faut faire face partout à la fois, et ça commence à ne plus être drôle du tout. En vain j'essaie de communiquer avec les compagnies déployées sur ma gauche (la 10e, capitaine Baudry, qui vient d'être tué, et la 9e, capitaine Béra). Tous les hommes de liaison tombent sans pouvpir franchir la route de Keyem. Que se passe-t-il derrière nous? On ne le devine que trop!
» De tous côtés, maisons, ruines et fossés se sont peu à peu remplis de Boches... 4 heures du soir. Voilà plus de vingt fois que je regarde ma montre. Ne recevant plus d'ordres de personne (le capitaine de frégate Rabot, commandant le secteur, est mort), j'avais décidé que si, par miracle, je pouvais tenir jusqu'à la nuit, j'essaierais de ramener à l'Yser le reste de ma compagnie et des voisines de gauche. Je n'ai plus qu'une quinzaine d'hommes autour de moi. Pourquoi l'ennemi ne nous cliarge-t-il pas? Incompréhensible! Un moment, il éclate tant d'obus autour de nous qjie nous avons la sensation d'être protégés des balles par ce déluge de mitraille... et nous entamons une boîte d'endaubage avec du chocolat comme dessert. Il est tout de même temps de déjeuner! »
Dans l'intervalle, les Allemands ont tourné les débris de la 12e compagnie qui ne compte plus que quelques fusils en ligne et les font prisonniers, ainsi que le capitaine Sérieyx, adjudant-major du bataillon: Ils les entraînent vers la rivière à laquelle ils cherchent un passage.
Mais suivant leur lâche habitude ce sera en les plaçant devant eux, comme boucliers, contre le tir des tranchées que masque la rive gauche de l'Yser. « Dites-leur de se rendre », enjoint un officier au capitaine Sérieyx. « Vous plaisantez, répond celui-ci avec le plus grand sang-froid, nous avons là au moins 10.000 hommes! » A cet instant, une balle lui traverse le bras, ce dont il profite pour tomber à terre, exprès. Il a vu que des marins, en réserve de l'autre côté du canal, ont pris une passerelle volante qui demeure cachée aux Allemands et arrivent à leur secours. Sur un signe de lui, ses hommes se laissent rouler du haut en bas du talus et, tous ensemble, franchissent l'Yser glacé à la nage, - le capitaine Sérieyx malgré son bras cassé. Ils étaient sauvés!
Revenons maintenant à ceux que nous avons abandonnés tout à l'heure. Ils se trouvaient au milieu des circonstances les plus critiques, et le même journal que précédemment va nous montrer comment ils en sont sortis à leur honneur. « Enfin, voici la nuit. En nous faufilant, nous parvenons à traverser la route de Keyem. Je recueille en passant ce qui reste des compagnies 9 et 10. Dévisse réussit à remettre en action une mitrailleuse belge. Quelques salves bien envoyées arrêtent les Allemands trop entreprenants du côté Nord, et une pointe poussée vers la ville par une demi-section intimide ceux du Sud. Ils doivent nous croire bien pris et veulent sans doute se masser avant d'enlever nos tranchées. Nous formons un petit carré de protection et allons ramasser ce que nous pouvons de nos blessés. En silence nous partons. Ciel couvert, pas de lune. Au loin, une ferme qui brûle assure à peu près notre direction. Pendant cinq mortelles heures nous nous glissons par les marais. On s'embourbe dans les ruisseaux vaseux où l'on risque à tout moment de s'enliser. Mais nous avons la chance de n'essuyer que quelques coups de fusil auxquels nous nous gardons bien de répondre, afin de ne pas nous signaler. On se servira de la baïonnette seulement si nous sommes attaqués... Nous arrivons enfin à l'Yser. O bonheur! la passerelle volante y est encore, à 200 mètres du pont-route où la bataille fait rage. On nous reconnaît; nous passons. » C'étaient 481 hommes, ralliés un peu partout, que le lieutenant de vaisseau Cantener ramenait, avec leurs armes et équipements presque complets, contre toute espérance, ayant accompli une retraite aussi pénible que glorieuse. Et quelle littérature vaudra jamais son simple et émouvant récit?
Dans Dixmude même, les actes d'héroïsme sont innombrables. Mais ils ne peuvent aboutir à la conservation de la ville que l'amiral se décide à évacuer, pour se mettre en mesure d'arrêter l'ennemi sur l'Yser même. On fait sauter les ponts (le pont-route et celui du chemin de fer) et, à 5 heures, les ruines de ce qui fut Dixmude restent en pouvoir des Allemands. Maigre conquête, au regard de leurs colossales hécatombes! Quoique beaucoup moins important, le nombre de nos,tués et blessés était encore assez élevé. Parmi les premiers, le capitaine de frégate Rabot, les lieutenants de vaisseau Baudry, Kirsch, d'Albiat, Modet, Gouin et Lucas, les enseignes de Montgolfier - qui mourut « heureux, dit-il, de donner sa vie pour la France » - de Lorgeril, de Nanteuil, le médecin principal Lecur. Au nombre des seconds, le capitaine de vaisseau Varney (il commande aujourd'hui le Henri-IV devant les Dardanelles), le lieutenant de vaisseau Sérieyx, les enseignes Melchior, Kez-Lombardie, les officiers des équipages Paul et Charrier. Saluons très bas.
Le même soir arrivaient des renforts, malheureusement trop tard. il ne restait plus qu'à s'organiser derrière la banquette de la rivière dont nous fîmes un obstacle infranchissable. Pendant six jours et six nuits, les Allemands essayèrent de passer à n'importe quel prix, saris autre résultat d'ailleurs que d'aggraver considérablement leurs pertes. Tels les sauvages, cruels et voleurs, que ceux de la vieille marine, comme moi, ont encore connus en Malaisie. Avec la même rage impuissante, ils s'acharnaient à l'escalade du navire en relâche dans leurs îles, animés par l'espoir de massacrer l'équipage et de faire main basse sur ses richesses. Et ce navire, la berge de l'Yser le rappelait un peu, couronnée qu'elle était de matelas pare-balles qui évoquaient le souvenir des bastingages à hamacs d'autrefois, et garnie de défenseurs en bérets à pompons rouges. Mais la brigade navale était épuisée. Il devenait absolument nécessaire de l'envoyer se reformer quelque part, et, le ltî novembre, une division territoriale se présenta pour relever l'amiral Ronarc'h et ses « Jean-Le Gouin » de leur « quart » de vingt-six jours sur l'Yser.
Au repos, ils n'y demeurèrent pas longtemps. A peine complétés, on les revit sur le front, et, bien entendu, aux endroits où ça chauffait le plus fort. Raconter leurs derniers combats est actuellement impossible, il faut attendre
la fin des opérations auxquelles ils participent. Disons seulement qu'ils sont toujours en Belgique, pas loin de la mer. Le hasard les a même fait rencontrer avec les fusiliers de la marine allemande, qu'ils ont eu la satisfaction de battre copieusement.
Un autre jour, donc, j'achèverai de nouer en gerbe les lauriers de nos marins. Ne pouvant plus, hélas! marcher avec eux, c'est encore un peu les suivre que d'enregistrer pieusement les hauts faits de mes anciens camarades.
Emile Vedel