le livre
'Les Soutanes Sous la Mitraille'
par René Gaell, Prêtre Infirmier

Scènes de la Guerre

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Préface

Dans les divers pays d'Europe où fonctionne le service personnel et obligatoire, les membres du Clergé jouissent de la dispense de ce service. La raison en éclate aux yeux: Ministres d'une religion de paix, c'est les contraindre à agir contrairement à leur mission que les mêler aux luttes des champs de bataille. Dans toutes les armées donc, sauf dans la nôtre, ils ne figurent qu'à titre de prêtres, avec leur caractère sacerdotal, et sont attachés aux différentes unités en vue de mettre à la portée des combattants les secours de leur ministère.

Lorsque, dans notre pays, sous couleur d'égalité, on crut devoir rompre avec cette doctrine, ce ne fut pas, chez un certain nombre de nos législateurs, sans nourrir l'arrière-pensée de tarir la source du recrutement du clergé. On attribuait, en effet, à la dispense, une grande influence sur l'origine de certaines vocations, et on comptait sur un séjour prolongé à la caséine pour en faire sombrer nombre d'autres.

Tout d'abord, pour rendre la mesure plus acceptable et la faire passer, on convint d'incorporer les ecclésiastiques dans le service de santé, où l'on ferait ainsi appel à leur dévoûment sans les contraindre à porter les armes et à en faire usage. Mais ce palliatif n'eut qu'un caractère transitoire, et quand, pour faire passer la loi de deux ans, on supprima toute espèce de dispenses, on soumit, en même temps les ecclésiastiques, que l'on ignorait désormais, à la loi commune, en les astreignant au service armé.

Ces mesures ne produisirent pourtantpas tout l'effet qu'on en attendait; elles éliminèrent, sans doute, à l'origine de la carrière, des vocations peu affirmées, et si la quotité du recrutement eut peut-être à en souffrir dans une certaine mesure, la qualité s'en ressentit à son avantage. De son côté, le séjour de la caserne constitue comme un deuxième crible à travers lequel ne passèrent que de rares naufragés. Or, dans toute carrière, un naufrage dès le port n'est-il pas toujours préférable à celui qui n'a lieu qu'au cours de la traversée?

La grande majorité des prêtres incorporés parvint, avec beaucoup de tact et un peu de fermeté, à faire respecter, dans nos chambréses, ses croyances jusque dans leurs manifestations extérieures. En même temps, leur bonne humeur, leur simplicité, leur esprit de camaraderie et la conscience qu'ils apportaient dans l'exécution de leurs devoirs, leur conciliaient la sympathie de leurs camarades et l'estime de leurs chefs. D'autre part, ils acquéraient, dans ce milieu, sur certaines tristes réalités de la vie, que leur éducation leur avaient tenues voilées, des précisions que, seul, un exercice prolongé de leur ministère leur eût, peu à peu, apportées. En perdant, aux dépens de la candeur de leur esprit, nombre d'illusions, ils acquéraient, un peu brutalement, il est vrai, une précoce expérience des hommes et des choses qu'ils pourraient mettre à profit dans leur rôle de conseillers et de directeurs de consciences.

Quelques évêques — ce furent, à mon avis, les plus clairvoyants et les mieux avisés, — crurent devoir engager leurs prêtres à briguer, au cours de leur passage à la caserne, des galons, voire l'épauletle d'officier. Puisqu'il n'y avait aucun moyen de les soustraire au service armé, pourquoi ne mettraient-ils pas à profit, et l'instruction supérieure qu'ils avaient reçue et l'esprit de devoir qui les animait et qui s'était confirmé au séminaire, pour tenter de jouer, dans l'armée où ils avaient été enrôlés à leur corps défendant, un rôle de direction, plutôt que de s'en tenir à celui de l'exécution passive et toujours subalterne?

En ce qui concerne le temps de paix, le clergé sortit donc d'une épreuve que l'on peut qualifier de douloureuse, sans que ni son recrutement, ni surtout sa valeur morale et sacerdotale eussent ressenti trop de dommages.

Qu'allait-il se passer, si la grande épreuve de la guerre venait à surgir? Et comment le clergé allait-il répondre à la mobilisation et se comporter au feu?

Il est constant que ceux de nos législateurs qui avaient escompté la ruine du clergé par le passage à la caserne ne pouvaient qu'appartenir à la catégorie des pacifistes, à la fois têtus et crédules, qui, croyant la guerre désormais impossible, en écartaient obstinément de leur pensée jusqu'à l'éventualité. Sinon, ils auraient, pourvu toutefois qu'ils fussent doués d'une parcelle de psychologie, prévu que les vertus de devoir, de renoncement et de sacrifice, qui sont la base de l'éducation et la règle de la vie sacerdotale, vertus qui se manifestent surtout quand survient l'épreuve, allaient faire de ce personnel, que l'on avait marqué d'infamie en lui interdisant l'enseignement, contre lequel on avait attisé les préventions, un exemple vivant des vertus militaires qui, elles aussi, sont de devoir, d'abnégation et de sacrifice. Ils auraient compris qu'ils préparaient, pour le temps de guerre, la glorification publique et manifeste de ce clergé qu'ils s'étaient mis en tête de détruire.

Si à l'intérieur, lors de la mobilisation, les prêtres rejoignirent, comme tout le monde, avec empressement, leurs corps d'affectation, à l'étranger, ils excilèrent l'admiration de tous par l'ardeur qu'ils témoignèrent, et par l'ingéniosité qu'ils mirent à vaincre les obstacles qui, sur certains points, furent semés sous leurs pas. Dans son rapport officiel, notre ambassadeur à Constantinople, M. Bompard, nous montre tous ces Réguliers des ordres les plus divers, dont l'existence se passe à enseigner notre langue et à inculquer l'amour de notre pays aux enfants de races et de religions diverses qu'on leur confie, rivalisant d'ardeur et d'entrain pour rentrer en France dans le plus bref délai et y apporter le témoignage le plus vivant et le plus complet de leur attachement à la patrie d'autant plus aimée que plus lointaine.

Dans les rangs de l'armée, l'action de nos prêtres trouva à se manifester sous les formes les plus diverses: aumôniers régulièrement attachés aux ambulances et dont la désignation, différée quoique réglementaire, ne fut faite qu'au dernier moment; aumôniers volontaires et surnuméraires, dernière création du regretté Comte de Mun, œuvre comme tant d'autres, à la charge des catholiques, et destinée à suppléer à l'insuffisance numérique des aumôniers titulaires; prêtres incorporés sous le régime de transition, et attribués aux formations sanitaires de l'armée, à titre d'infirmiers ou de brancardiers, ou aux hôpitaux permanents ou temporaires de l'intérieur; enfin, prêtres soldats, sortes de « Maitre-Jacques », qui, contrairement au dicton, ont su se montrer, tour à tour, et même tout à la fois, vaillants soldats, parce que, prêts à mourir, ils ne craignaient pas la mort, et prêtres sublimes parce que, soit avant, soit pendant, soit après l'action, ils étaient à la disposition de leurs frères d'armes pour leur procurer le meilleur moyen de ne point la craindre.

Les récits des journaux, les citations à l'ordre de l'armée, les mises aux tableaux d'avancement et de concours pour la légion d'honneur et la médaille militaire, nous ont montré nos prêtres à l'œuvre, donnant, autour d'eux, l'exemple de la bravoure, encourageant les hommes parleur attitude et la sérénité de leur humeur, leur apprenant à mourir en leur adoucissant le sacrifice de leur vie, pansant les blessures, bénissant et absolvant avant la ruée à l'assaut, célébrant le saint sacrilice en plein air, en laissant voir, sous les vêtements sacerdotaux, leur pantalon rouge et leurs brodequins, rampant entre les tranchées adverses pour sauver quelque blessé, recueillant les dernières volontés des moribonds.

Mais ce n'était pas assez de ces récits ôpars et de ces citations; il convenait de les grouper, de les condenser dans un livre qui fut comme un monument élevé pour la glorification de l'œuvre de notre beau clergé catholique français.

C'est ce livre que M. René Gaël nous présente, en homme qui, parfaitement documenté — et pour cause — sur l'âme du prêtre et sur celle du soldat, nous les montre, tantôt côte à côte, tantôt se confondant en un seul et même personnage, toujours en action et pris sur le vif.

Il nous peint le soldat français, tel que je l'ai connu au cours de ma longue carrière, avec son langage imagé, sa belle crânerie, le sourire gouailleur dont il se plait à couvrir une sentimentalité dont il a la pudeur; il nous le fait voir soucieux de l'au-delà, parce qu'il a un fond religieux, et profitant, avec empressement, de la présence du prêtre pour éliminer une préoccupation qui l'assiège et pourrait le rendre moins vaillant, moins disposé à « mettre sa peau en banque ». Il nous le montre matant sa douleur, crânant jusque sur le « billard » à opérations, sachant admirablement, en présence de la sœur, de l'infirmière et du prêtre, ramener son langage au pittoresque et s'adaptant, sans effort, à un milieu qui n'est plus celui de la chambrée.

Je sais un gré infini à M. René Gaël de nous l'avoir ainsi mis au point, sous une attitude vraie, aussi éloignée du trivial que d'un invraisemblable idéal, et d'avoir, dans des tableaux très réels sans être réalistes, provoqué, tour à tour, l'admiration, l'enthousiasme du lecteur devant les faits et gestes de nos inimitables troupiers.

Il m'a paru — car, sous ce rapport, je ne saurais être, comme pour le soldat, un juge compétent — que ses prêtres aussi sont très vrais. Le séjour à la caserne leur a donné la « manière » de s'adresser aux différents troupiers; il leur a enseigné comment, en mêlant à l'autorité morale la nuance d'abandon qui convient à chaque cas, on met le soldat en confiance, et l'on provoque ses confidences, son retour aux pratiques religieuses. L'expérience acquise au milieu des misères de la caserne est exploitée au profit de l'exercice du ministère sacré.

Les prêtres de M. René Gaël sont vivants et agissants, sublimes dans et par leur simplicité. À tous leurs actes militaires est associé un sentiment chrétien et sacerdotal et la description de ce mélange du devoir militaire et du devoir spirituel, l'uu étayant et sanctifiant l'autre, est un des charmes du livre.

Il est un passage — et je ne citerai que celui-là pour ne pas gâter le plaisir du lecteur — qui a particulièrement retenu mon attention. Un prêtre, sergent, s'est offert pour accomplir une mission périlleuse; le salut des siens commande que l'éveil ne soit pas donné. Une sentinelle ennemie est là, que le moindre bruit peut avertir et qui, alors, donnera l'alerte. II faut la supprimer, et sans bruit. Le sergent s'approche en rampant, l'étrangle et l'achève d'un coup de baïonnette. Il vient d'agir en soldat, en soldat avisé, qui a mis au service de sa mission, toute son intelligence, son courage, sa force musculaire, puis sa baïonnette, l'arme silencieuse. Le travail fait — et il a dû coûter à son âme de prêtre — le soldat redevient prêtre, et il prie pour l'âme de celui qu'il vient d'immoler par devoir. Plus lard, à l'ambulance où il soignera sa blessure, sa première messe sera dite à l'intention de sa victime.

En même temps qu'il nous a fait pénétrer dans la conscience du prêtre soldat, qu'il nous a fait entrevoir tout ce qu'a de douloureusement pénible cette antinomie entre le meurtre légal qu'il commet pour le compte de sa patrie et la mission de paix à laquelle il a voué son existence, M. René Gaël a voulu — et il y a très heureusement réussi — fixer un point de doctrine. Il nous a montré comment une âme droite sait concilier, sans les sacrifier l'un à l'autre, deux devoirs en apparence inconciliables et les accomplir tous deux en vaillant soldat et en prêtre scrupuleux. Ce chapitre du livre est vraiment beau.

Point n'est besoin de souhaiter à l'œuvre dô M. René Gaël un bon accueil. En la lisant, le soldat ne pourra que se féliciter d'avoir été, ainsi, photographié sous la forme d'instantanés, tour à tour gais, émouvants, poignants et toujours pris au bon moment; le prêtre se convaincra, une fois de plus, et l'histoire ne cessera de l'enseigner, que l'épreuve subie avec résignation et accueillie avec fierté tourne toujours au profit de celui à qui elle a été imposée et souvent — c'est ici le cas — à sa glorification.

Quant au lecteur qui, ni prêtre ni soldat, voudra tirer de ce livre un enseignement, il pourra y puiser, s'il ne l'a déjà, la conviction que la religion est et sera toujours un puissant levier, qu'elle constitue l'appui le plus sûr et le plus efficace du patriotisme, et que, ne fût-ce qu'à ce titre, elle mérite de tenir la place d'honneur dans l'éducation d'une nation.

Général Humbel

 

I

l'Appel du Devoir

— Cette fois, me dit mon vieil ami le général, je crois que ce n'est plus pour rire.

C'était au soir du Congrès international de Lourdes. Toutes les voix s'étaient unies pour lar prière incomparable et dans tous les cœurs se prolongeait silencieusement l'hoeanna de l'univers.

Moi aussi je vivais ce rêve de paix qui semblait ne plus pouvoir finir.

Et lui, soucieux, presque brutal, entré déjà dans la réalité, dispersait nos illusions heureuses, celles qu'une confiance nouvelle avait fait naître en nos âmes:

— Non, dit-il, avec cette belle énergie qui sait regarder en face les nécessités douloureuses et calme la fièvre que fait monter aux cerveaux la pensée du redoutable imprévu. Non! ce n'est plus pour rire, nous avons la guerre...

Et il se mit à m'expliquer l'enchaînement des complications internationales, l'effroyable orgueil de l'Allemagne, serrée entre ces deux alternatives: s'agrandir ou périr. Il me montra l'inutilité de la diplomatie, la mauvaise foi des interventions pacifiques, la ruée des événements vers la catastrophe inévitable et sanglante.

— Dans une semaine, et moins peut-être, des millions d'hommes seront en marche et l'Europe va suer du sang.

... Cinq jours après, je quittais Lourdes presque déserte. Sur le fascicule rouge de mon livret militaire, j'avais lu — et je crois bien que c'était la première fois — ma destination pour l'heure tragique, l'ordre de rejoindre mon poste de mobilisation. Et cette feuille banale m'était n; p rue soudain d'une éloquence formidable.

J'étais soldat, encore, etcette fois « pas pour rire », comme disait le général, mais pour la guerre.

En moi, le citoyen frémissait comme nous avons tous frémi pendant ces heures dont l'émotion se prolonge encore et n'est pas près de finir.

Mais le prêtre se sentait plus grand, plus humain, plus consolateur. Et à ceux qui nous rencontraient alors, avec cette question qui pressait toutes les lèvres: « Vous partez? » nous répondions: « Oui, mais pas pour tuer; pour soigner, pour guérir, et surtout pour absoudre ».

Et nous sentions que des yeux humides nous regardaient et que, sur notre passage, c'était de la confiance, de la sécurité, du réconfort qui s'affirmaient.

Une mère dont les cinq fils allaient partir sur le front de bataille — une inconnue pourtant, et que l'imprévu d'un voyage bousculé avait placée près de moi —me disait d'une voix ferme que n'altéraient point ses larmes courageuses:

— Ils ont semé les aumôniers dans les régiments. Tous serez partout, et c'est la revanche de Dieu.

Que d'angoisses calmées et que de sacrifices mieux acceptés, que décourages idéalisés par cette pensée: « Ils seront là... »

C'est au dépôt de la ...e section du service de santé, aux premiers jours de la mobilisation. Là, comme partout, c'est la fièvre des grands préparatifs, la tumultueuse activité dans l'ordre admirable du grand mouvement prévu et préparé. Dans la grande ville passent les régiments qui s'en vont au feu, acclamés, fêtés, fleuris, parés, assaillis de bravos, poursuivis de baisers.

Nous sommes plus de mille, et seulement des premiers appelés, car il en faudra bien d'autres. La moitié sont des prêtres, et nos soutanes attirent d'ardentes sympathies. Les deux amours si longtemps séparés, pourtant inséparables, de Dieu et de la patrie, se rencontrent, cette fois, fraternellement et s'unissent comme deux grandes choses nécessaires.

L'heure n'est plus à la blague, ni même à l'indifférence. Notre mission s'affirme, et la pensée du sacerdoce consolateur s'impose. On nous serre les mains, on se rapproche de nous: nous sommes la force qui rassure.

Un officier vient à nous, et, devant cette niasse d'hommes assemblés, nous salue:

— Messieurs, je voudrais vous embrasser tous, au nom de toutes les mères... Si vous saviez comme elles comptent sur vous, ces femmes, et comme elles bénissent les consolateurs que vous serez... Nous ne savons pas les mots qui fortifient et nous ignorons les prières qui bercent l'agonie... Mais vous...

Et, en disant cela, il pleurait, sans essayer de cacher son émotion, car il sentait déjà l'immensité du sacrifice et l'impuissance des hommes à consoler les horreurs de la mort en pleine jeunesse...

Non, ce n'était plus « pour rire » cette fois, et tous le sentaient profondément et l'affirmaient par leurs regards de respect tournés vers nous.

Les autres, ces millions d'hommes en route vers la frontière, allaient vers l'inconnu. Chez nous, une certitude s'affirmait, nous faisait déjà voir la mission triste et sainte que la guerre nous préparait: soigner les blessures et ouvrir le ciel.... Panser des plaies et relever des courages abattus par l'épreuve trop lourde imposée à la chair. Grandir les volontés et rendre plus fortes les énergies. Jamais nous ne nous étions senti des âmes si apostoliques et des cœurs si fraternels.

— Garde à vous!

Un silence plana. Les yeux ne voyaient plus que les champs lointains au là-bas tragique. Une voix appelait nos noms, nous désignait pour les tâches d'humanité, de secours et de charité.

D'abord les brancardiers... La liste était longue de ceux qui allaient partir, dans deux heures, pour le front, avec la mission de relever les blessés, sur la ligne de feu, sous la mort, presque en pleine bataille.

De temps à autre, l'officier coupait la monotonie des appels par de brèves réflexions, comme on en risque en ces minutes où chacun accepte la part de sacrifice qui lui est dévolue, avec la sérénité d'âmes oublieuses d'elles-mêmes et disposées à tout accepter, parce que c'est le devoir.

— Vous serez aussi exposés que les combattants... L'ennemi tirera sur nos ambulances et la croix rouge des brassards et des pavillons ne protège pas contreles balles allemandes...

La liste s'allongeait. Tour à tour, les hommes de trente ans, de quarante ans, recevaient l'investiture du dévouement et du danger. Le chef continuait:

— Il en est parmi vous qui ne reviendront pas, et votre courage n'en sera que plus beau. On pourra vous tuer, vous ne tuerez pas. Votre seul devoir est d'aimer quand même la souffrance, quel que soit l'être mutilé tombé sur votre route et qui vous criera: « Pitié! ».

Une voix partit des rangs:

— Même les Boches?

L'officier regarda, sourit un peu, puis, comme à regret:

— Eh oui! même les Boches, mon ami...

Il y eut parmi nous un murmure de protestation gaie et sans conviction.

— Je vous comprends, dit le chef; mais puisqu'il est entendu que votre devoir, à vous, est l'héroïsme sans espoir de revanche... l'héroïsme lout court et l'abnégation surhumaine... celle des apôtres qui ont l'étoffe des martyrs.

Celui qui avait protesté lout à l'heure, et que le hasard du rassemblement avait placé près de moi, était un ami très cher, une de ces âmes vaillantes et joliment téméraires toujours tendues vers les tâches hardies et les entreprises audacieuses... C'était un beau et fier mousquetaire en soutane.

Il était de ceux qui partaient sur le front, et lorsque son nom avait été prononcé tout à l'heure, une joie soudaine avait éclairé son visage.

— Enfin! moi qui avais tant peur de rester!

Rester loin du danger, c'était pour nous tous comme une condamnation, une sorte de déchéance, une auréole perdue. Et nous le sentions, nous les anciens de la territoriale, destinés aux hôpitaux de l'Ouest, ceux qui devaient abriter les blessés hors des risques de l'invasion.

L'abbé Duroy vivait déjà dans la réalité. Ses yeux voyaient le proche avenir et son cœur, à cette minute, se donnait éperdument à la tâche généreuse. Et je l'admirais, parce qu'il était beau et qu'il représentait, à cette heure, tout le sacerdoce, ami des souffrants, impatient de se donner aux besognes saintes qui font accepter la guerre et en adoucissent les horreurs.

Il s'en allait vers le là-bas terrible, vers l'angoisse et la mort, et en lui je croyais voir tous les prêtres de France, en route pour la frontière, investis de cette mission divine qui est d'ouvrir la vie éternelle à l'heure où périssent les vies mortelles.

Lorsque nous fûmes dispersés, chacun préparant son fourbi pour le départ, Duroy m'entraîna sous les arbres.

— Tu es jaloux, me dit-il.

— Pourquoi pas?

— Je te comprends. C'est si bien nous, cette existence qui commence et ce dévouement qu'on nous réclame. Mais dis-moi, crois-tu qu'il était nécessaire d'être mobilisés pour faire ce que nous faisons?... Qu'est-ce que l'ordre d'appel inscrit sur nos livrets militaires? Depuis vingt ans, depuis toujours, nous étions des hommes de la patrie, des soldats de bénédiction et de soutien.

Un clairon sonnait. C'était la première annonce du départ.

Il me tendit la main; nos regards s'unirent dans la même grande pensée et aussi dans la même terrible crainte.

Je fus le plus faible et la question qui m'étreignait le cœur et ma pressait les lèvres échappa à la violence de mon émotion:

— Quand se reverra-t-on?

Lui, très fier et très fort devant cette évocation du danger, répéta comme un écho:

—... Se reverra-t-on?

Puis il rompit le court silence qu'il devinait déprimant pour son courage:

— Mourir comme cela, à trente ans... J'ai peur de ne pas mériter cette grâce...

Alors, redevenant le vrai soldat qu'il ne cessait jamais d'être, Duroy me frappa sur l'épaule.

— Une idée, mon cher... Je t'écrirai de là-bas, tant que je pourrai écrire. Et de tes impressions, mêlées aux miennes, je suis sûr que tu feras des pages émouvantes... Je suis ton correspondant de guerre.

Il m'embrassa et je sentis que sa promesse était de celles qui tiennent et ne trompent point.

Lui sur le front, moi dans un hôpital; tous deux, avec des risques différents, occupés à la même tâche, c'était, en effet, de quoi tenter ma plume.

Et voilà pourquoi j'ai entrepris cette œuvre. Elle ne contiendra que des pages de vérité, écrites au milieu de la douleur patiente, du sacrifice et du sang.

L'ordre de mobilisation m'a fait infirmier dans un hôpital que les obus allemands, ni les bombes lâchées des Taubes n'atteindront pas. Et pourtant, dans la vue de ces chairs mutilées des petits héros tombés face à l'ennemi, j'ai puisé les grandes et rudes leçons de la souffrance endurée pour la cause sublime.

Parfois, sur mes mains qui écrivent, je retrouve les taches mal effacées du sang qui a coulé des blessures soignées durantdes heures. Mon tablier blanc, qui est devenu mon uniforme, est rouge par endroits, et dans ce coin de la salle d'hôpital où nos enfants sommeillent ou gémissent, j'éprouve, à certaines heures, le frisson de la guerre. J'ai ma part de la douleur commune.

Un blessé de dix-neuf ans qui a le bras gauche broyé, m'a dit un soir, alors que j'essayais de ramener en son cœur la résignation et la paix:

— Tout de même, c'est bon, dans notre misère, d'être soignés par vous...

Et comme j'essayais de lui faire préciser ce qu'il trouvait de si bon dans nos soins, il m'attira tout près de lui, comme un enfant câlin.

— C'est, murmura-t-il, parce que vous nous aimez.

Les aimer! C'est notre tâche, notre doux devoir, notre passion! Chez tous, ils trouvent la bienveillance humaine; chez nous, ils rencontrent la charité divine.

Un vieux marsouin du Maroc, à qui on a désarticulé quatre doigts broyés, clamait l'autre jour dans la salle:

— Moi, ça m'était égal de me faire casserquelque chose à la guerre. Du moment qu'on a des curés pour vous soigner, y a bon, comme disent les Arabes.

Actuellement, vingt mille prêtres de France assistent les blessés... Plus que jamais, Dieu veille sur la patrie!...

 

II

Le Récit du Blessé

... C'est la nuit, et j'écoute sonner les heures, les heures de garde qui seraient longues si, près de moi, je n'avais, présente et gémissante, la douleur qu'il faut consoler...

Quinze jours sont passés à les attendre, ceux qui occupent maintenant toutes nos sollicitudes et attirent nos meilleures pitiés.

Ils sont là, étendus dans ce vaste dortoir de collège, devenu l'hôpital militaire, où nous avons rejoint notre poste de guerre. Ils souffrent en silence ou se plaignent à grands cris, jetés au milieu du cauchemar, et que la torture des membres mutilés arrache àleur courage qui n'en peut plus.

Je m'approche d'un lit sur lequel la lueur douce et atténuée delà lampe me montre une malheureuse figure de vingt-et-un ans, convulsée par la secousse violente d'un mal aux terribles réveils. Celui-là, je l'ai vu tout à l'heure sur son brancard, affaissé comme une pauvre loque, les yeux agrandis par la fatigue d'un affreux voyage. Et surtout, terrassé par l'horreur, continuée hors du danger, de ces heures vécues aumilieu de la mort, dans le fracas des tempêtes de fer et de feu.

Quelles visions atroces j'avais lues dans ces yeux! Toute l'horreur de la guerre me semblait alors présente.

En l'interrogeant, les larmes me coupaient la voix. Il était si jeune, celui-là, et il semblait si fragile!

Sur son brancard où ia blessure l'immobilisait, il avait l'air d'un cadavre aux yeux mal fermés, indifférent à tout. Et puis, quand nous l'avions soulevé — avec bien des précautions, pourtant! — il s'était mis à hurler. Un médecin avait dû lui refaire sur place le pansement qui n'avait pas été renouvelé depuis quatre jours. Sa pauvre jambe broyée retrouvait tout à coup la sensibilité endormie, et toute sa chair, tous ses os, frémissaient d'une longue, immense douleur qui lui tordait les muscles et agitait son corps martyrisé.

Parmi tous les autres, aussi mutilés, transpercés et pantelants, je l'avais remarqué, ce petit Marseillais au visage d'enfant et il me sembla, du premier coup, que sa souffrance à lui était encore plus digne de pitié.

Mon tour de garde, en ce premier soir triste, m'amène près de lui, et c'est sur son infortune que se concentre mon attendrissement.

Je me penche vers lui et, avec ce tutoiement instinctif que la compassion pour les éprouvés impose à ceux qui consolent:

— Tu souffres, mon petit?

Lui, sans répondre, dégage lentement sa main brûlante et moite des couvertures, et je sens sur mon cou l'étreinte de son bras qui m'enlace. Surtout, j'entends sa faible voix haletante qui implore:

— Monsieur l'abbé, Monsieur l'abbé, est-ce que je vais mourir?

Comment répondre? Je n'en sais rien, et puis, même quand on est sûr, est-ce qu'on fait ainsi, brutalement, de pareils aveux?

Alors, mon petit blessé devine que j'ai mal compris, et son âme héroïque et fière veut garder le panache du soldat qui a bravé le danger sans faillir. Maintenant, il défie la mort et trouve la force de sourire.

— Oh! ce n'est pas que j'ai peur, Monsieur l'abbé, mais si je vous demande ça...

Il s'arrête et il pleure. Sa main resserre l'étreinte, et, ptus attirante, me rapproche de lui.

Son geste ne yeut pas exprimer la crainte. Je sens bien que ce petit troupier, qui a vécu la sanglante épopée, n'est pas accessible à la crainte qui affole. Son cœur est trempé de virilité. Un mois de campagne a lait de lui un vieux routier des tragiques aventures.

— Non, dit-il, je n'ai pas peur. J'ai tant vu mourir autour de moi que je ne tiens plus à la vie... Seulement... c'est pour ma mère. Si je pars, elle ne voudra pas comprendre, et ma blessure en aura tué deux.

Peu à peu, dans la salle aux reflets pâles, les soupirs, les plaintes ont cessé. Dans le silence impressionnant, traversé de rêves affreux, il n'y a plus que des mots solennels de lui à moi. Tout le reste s'absorbe dans la rencontre de deux êtres qui sont, à cette heure, plus que des hommes: le soldat et le prêtre à qui la France a confié la garde de ses frontières et le trésor de son idéal.

Alors, sachant de quels sursauts la nature est capable, et confiant dans la vigueur du sang de la race, j'ose lui assurer qu'il n'est pas blessé à mort:

— Non, mon petit, non, tu ne mourras pas... On ne meurt pas à ton âge...

Un sourire d'ironie arrête la formule banale d'impuissante consolation...

— Et les autres qui sont restés là-bas... Encore un silence! Mon Dieu! qu'il est donc difficile de bien consoler!

Et cependant, moi-même, je ne veux pas croire que cette existence meurtrie soit condamnée. Le médecin-chef, un clairvoyant dont le premier coup d'œil dissèque une plaie et scrute l'organisme, a déclaré tout à l'heure qu'il le sauverait. J'ai confiance et je crois en sa parole.

— Je te dis, moi, que tu guériras.

Le blessé me regarde, et, cette fois, ma conviction ardente a pénétré dans son cœur. Il se redresse un peu, dégage sa main, fait le signe de la croix et, sentant bien que maintenant je sais son âme, il murmure, avec le recueillement des minutes pieuses:

— Il faut prier pour moi.

Ses yeux s'étaient fermés pour la prière; les miens ne voyaient plus son visage parce que les larmes troublaient mon regard. Seulement, pour mieux le protéger et mieux le bénir, j'avais posé ma main sur sa poitrine.

Il eut un tressaillement:

— Pardon, Monsieur l'abbé, n'appuyez pas de ce côté... Là aussi, j'ai reçu une balle.

Il ne suffisait pas qu'il eût une jambe broyée. Il avait encore fallu que son pauvre corps fût transpercé, à la poitrine et au-dessus du cœur. La chemise était rouge du sang qui avait jailli à travers le pansement.

Et, en le voyant ainsi, l'idée ne me vint pas de songer: « Comme il doit souffrir ».

L'homme souffrant n'était plus là. Seul, le martyr fie la guerre sainte m'apparaissait avec son auréole de bravoure et de témérité. Ce petit qui savait si bien souffrir avait dû magnifiquement se battre. L'énergie d'aujourd'hui n'était que le prolongement de l'héroïsme d'hier. Et lorsque mon bras se leva pour le bénir, ma pensée répétait obstinément:

— Comme il est beau!

Quatre médailles pendaient à son cou, et il me les tendit pour les baiser. Elles avaient goût de sang, et je garde encore aux lèvres l'étrange saveur de ces reliques, dont le frôlement avait caressé la blessure qui saignait au-dessus du cœur.

— Cell e-ci, me dit-il, la plus grande, est le souvenir d'un prêtre. Il me l'a donnée là- bas, à l'ambulance, dans une grange où les obus ont défoncé les murs... Quelle nuit, mon Dieu!.. et comme il y avait du sang partout!..

Mon petit Marseillais avait tout le corps secoué de sursauts douloureux. Je pensai que c'était la douleur de la blessure avivée qui le torturait plus fort.

Mais non. Il souffrait, à cette heure, de l'affreux souvenir. Toute l'horreur de ces moments d'angoisse surhumaine lui envahissait le cerveau. J'aurais voulu qu'il s'endormît pour oublier un peu, pour laisser l'apaisement se faire en son âme troublée. Mais la fièvre exaspérait ses pensées et les paroles se précipitaient en tumulte à ses lèvres. Sans protester, j'écoutai la douloureuse histoire.

— Tout le jour, on s'était battu et, tout le jour, on avait senti la mort. C'était comme un tonnerre, comme une rafale sans trêve, comme un enfer. Ça pleuvait de partout, et j'ai vu des camarades, tout près de moi, que les obus coupaient en deux ou qu'ils écrasaient. Ceux-là ne criaient plus: aussitôt touchés, c'était fini. Mais les autres, ceux qui vivaient encore et qui se débattaient... Je vous dis que c'est à vous tourner le sang. Si on était seul à voir ça, il y aurait de quoi devenir fou.

Il s'arrêta un peu pour boire. Je pensai que l'effort accompli dans l'évocation terrible l'avait épuisé.

— Repose-toi, mon petit... tu me raconteras le reste demain.

Mais lui ne m'écoutait pas. Tout à l'heure, c'était l'homme qui me parlait, et, soudain, le soldat s'éveillait, l'amoureux de la patrie, le magnifique suiveur d'idéal, le troupier de France aux yeux fascinés par la beauté du panache, fût-il inondé de sang.

— C'était si triste, mais c'était si beau! La guerre, ça vous tue, mais ça vous grise; quand même, on riait. Je ne sais pas ce qui fait rire dans ces moments-là... Quelque chose de très grand et de splendide vous passe devant les yeux... Il y a le danger, il y a la fête... et c'est la fête qui nous attire... Le capitaine était debout, et nous couchés. De temps en temps, il nous disait:

« — Ça va bien, mes enfants... Nous faisons de laçasse chez les Boches... Entendez-vous le 75 qui chante? »

« Ah! Il chantait bien! Si bien que, là-bas, les oasques tombaient comme des noix qu'on gaule quand elles sont mûres. Sa voix faisait trembler la terre et le ciel, et chacun de ses cric nous répondait dans le cœur et le faisait sauter de joie! Alors, on se levait pour bondir en avant, et puis on s'aplatissait dans le champ avec, au- dessus, le sifflet des balles qui passaient par mille et par mille.

A ce moment, le blessé m'étreignitla main comme pour mieux affirmer la vérité de son récit :

— Ça, voyez-vous, c'est beau malgré tout, même quand ça vous couche...Moi, ça m'est arrivé vers six heures, juste au moment où le capitaine venait de tomber en criant: « En avant, les gars, à la baïonnette! » On s'est redressé pour l'assaut. En face, on ne voyait plus que la flamme des canons et nos oreilles étaient remplies du miaulement des obus. J'ai fait dix pas. On marchait dans le feu. Il y avait partout du rouge, du rouge à n'en plus finir.

« Tout à coup, un tonnerre éclate au milieu de nous... Je suis tombé près d'un camarade abattu en même temps que moi.

« C'était le curé de la section, un réserviste de vingt-huit ans, qui se meta me crier en riant:

« — Tu en as à la patte, mon vieux; moi, c'est à l'épaule.

« Il était trempé dans un bain de sang. Eh bien, il plaisantait encore!

« Seulement, aussitôt, sa voix devint grave et il se mit à nous parler comme un prêtre parle aux mourants. Nous étions cinq ou six tout près de lui.

« — Allons, mes petits, rien ne prouve qu'on ne va pas mourir. Dites l'acte de contrition. S'il faut faire le demi-tour, tâchons de le faire par principes. Répétez de tout votre cœur: « Mon Dieu, je regrette mes péchés; pardonnez-moi! »

« Je le vois encore, à moitié soulevé; sa main valide qui tremblait était tendue vers nous, et le pauvre ami nous bénissait tous, tandis que chacun priait le Bon Dieu d'avoir pitié de ceux qui ne se relèveraient pas.

« Je l'ai retrouvé à l'ambulance, une demi-heure après. Il respirait mal. Sa poitrine n'en voulait plus. Mais il souriait toujours. C'est là qu'il m'a montré cette médaille en me disant: Prends-là! »

« Je l'ai prise. II est mort, avec un chapelet dans sa main, et après son dernier soupir, je l'ai regardé longtemps. Il avait une figure d'ange et le sang coulait toujours...

« Je me souviens qu'à ce moment le médecin-major s'est arrêté, et il s'est penché sur notre camarade qui venait de finir. Puis, s'étant relevé, il appela plusieurs infirmiers et leur montra le mort:

« — Celui-là, mes amis, connaissait joliment la manière de sortir en beauté. Les pauvres diables qui meurent sous nos yeux se plaignent quelquefois. Lui, depuis deux heures, n'a fait que penser aux autres. Regardez-le: il sourit encore... »

Mon petit blessé s'arrêta. Le souvenir de l'ami perdu lui mordait le cœur. Et lui-même oubliait qu'il souffrait, pour arrêter longuement sa pensée sur ce prêtre dont l'absolution avait rassuré ses heures de crainte et consolé divinement son angoisse.

Je lui donnai à boire; il baisa ses médailles, la grande surtout, le legs précieux du mourant, puis il s'endormit sans songer, le brave enfant, qu'il venait de me conter, simplement, une page sublime d'épopée.

... Ils étaient là, vingt-quatre comme lui, et de les voir, maintenant affaissés, vaincus par la douleur et silencieux, je me disais que le plus humble d'entre eux, le plus illettré des paysans avait son reflet de gloire et que tous portaient au front l'auréole qui transfigure.

Et pourtant, dans cette première soirée de garde, je me sentais encore plus haut que leur courage et plus utile que leur bravoure féconde.

Là-bas, ils avaient trouvé de quoi exalter leur fier orgueil de Français: ici, les petits héros pourraient épanouir leurs âmes. Sur le front, ils avaient vu la France vivante. Dans cet hôpital, peut-être ils rencontreraient Dieu oublié, méconnu, abandonné — Dieu qui se montre si bonnement à ceux qui tombent dans le sacrifice des batailles.

Oui, c'était bien vrai que la Providence nons avait voulus marchant côte à côte avec les soldats.

Une lettre de Duroy, venue de la pleine tourmente, m'en donnait, le lendemain, la réconfortante certitude.

Duroy, mon ami très cher, me contait la belle, glorieuse, sublime journée de son baptême du feu!

 

III

Comment Ils Savent Mourir

Sur cette lettre du prêtre qui a vu la mêlée gigantesque, il y a de la boue et du sang. Je ne sais quelle terre, ni quel sang l'ont tachée, mais il m'a semblé que tout un poëme douloureux pouvait se lire dans ces traces grises. Elles portent l'empreinte du sol défendu, la preuve du terrible sacrifice au prix de quoi s'achète la dure conquête.

«... Cette fois, mon cher ami, nous voilà au poste d'honneur et au danger. C'est admirable et terrible. On peut y mourir et cela vous enchante. Classés dans les non- combattants, on nous envoie sous la volée des bombes, et destinés à ramasser les victimes, nous sommes officiellement canardés par les Prussiens.

« Tout ce qui est beau, humain et généreux, attire la rage de ces fauves échappés. Ils fusillent tout, détruisent les ambulances et mitraillent les croix rouges.

« C'est donc au péril comme au dévouement quo nous sommes conviés, et ce m'est une joie inexprimable.

Je voudrais te faire comprendre l'étendue de cette joie, la frissonnante fierté que j'ai ressentie, hier soir, au moment où mon équipe allait partir pour relever les blessés, sur la ligne du feu, à peine cinq cents mètres en arrière de notre infanterie qui montait à l'assaut.

Le major nous faisait ses recommandations, nous donnait la dernière consigne. Et il fut frappé de voir tant de moustaches naissantes et de nouvelles barbes.

« —Mais, tonnerre! je ne vois que des prêtres en avant!...

« Les prêtres en avant? Comme c'est bien notre devise à tous! Les camarades nous disent téméraires. D'ailleurs, ils le sont autant que nous. Eux, c'est en riant qu'ijs s'en vont à la besogne sanglante; nous, c'est en priant. Il y a du danger pour tous, mais la joie de se dévouer fait qu'on le défie. Seulement, sans forfanterie, j'avoue qu'il faut du cœur et du calme pour s'en aller, un brancard aux mains, dans cet enfer.

« Souvent, tu entendras dire aux blessés que le soldat se sent audacieux et sûr de lui tant qu'il a son fusil entre les bras. Une fois l'arme perdue, il manque d'équilibre et son bel entrain chancelle.

« Alors, nous qui n'avons jamais de ftingot et qui sommes de chair, comme eux, tu juges si nous sentons quelquefois l'émotion nous frôler la peau; maison marche quand même... on marche surtout parce que c'est plus beau. Et puis, là-bas, les malheureux nous attendent, gémissant, criant ou râlant...

« Ils attendent le brancardier; ils espèrent le prêtre. Que d'absolutions j'ai déjà données à de magnifiques repentirs... Ceux-là, il semble qu'on les voie monter au ciel, tellement on est sûr que Dieu accepte le sacrifice et le récompense... »

Mon ami Duroy, comme un vrai brave, a tous les courages, les grands et les petits, — celui qu'il faut à la guerre pour braver la mort et cet autre, que j'admire, d'écrire à ses amis, entre deux randonnées sur le champ de bataille.

Cette première lettre m'apportait son impression générale, comme un tableau d'ensemble des grandeurs de la tâche à laquelle sont voués les prêtres de l'année tragique.

D'autres me sont venues, griffonnées à la hâte avec un crayon à la pointe émoussée. Des feuilles à demi déchirées, salies, maculées, m'ont apporté un écho de la grande épopée, dans un style télégraphique dont j'ai recueilli les mots que je voudrais enchâsser dans un écrin d'or.

... C'est le soir, après la nuit tombée. Pas à pas, la muraille mouvante, la frontière vivante des poitrines a gagné du terrain sur l'envahisseur refoulé. Chaque mètre de sol conquis a coûté des masses de vies humaines. C'est encore une journée rouge écrite dans l'histoire, avec des flots de sang.

La bataille continue, et dans le ciel passent les terribles bolides qui s'écrasent avec des éclats de foudre.

Partout des cadavres et des soldats couchés. Les uns se traînent et rampent sur les genoux, sur les coudes, pour chercher le refuge. D'autres gisent et se tordent dans l'inutile effort désespéré. Parfois des voix douloureuses s'éteignent brusquement au milieu d'un cri terrible et inachevé. C'est une balle de fusil ou de schrapnell qui, avec cette ironie cruelle des choses inconscientes, brise une existence déjà fauchée.

En avant, la lutte gronde sans merci, acharnée, furieuse, — la mêlée du jour qui se continue sous les étoiles. Du vacarme effroyable qui affole les cerveaux et fait trembler les cœurs les plus solides, Duroy me dit qu'il faut l'avoir entendu pour en connaître l'horreur immense: « A côté de cela, le fracas du tonnerre n'est qu'un vague roulement de tambour ».

Sur les traces de la mort qui s'éloigne, voilà la charité qui vient, la pitié qui console, le dévouement qui répare. Voici les brancardiers qui parcourent le champ du massacre et recueillent ceux qui respirent encore.

Çà et là, des lueurs piquent la nuit et chacune porte son espoir. Au fond de l'obscurité, des yeux les suivent, suppliants, et des voix les appellent.

C'est le secours qui vient, l'humanité qui passe, la charité qui se penche sur les douleurs immobiles.

Maintenant que la tempête s'est assourdie, les voix du champ de bataille s'entendent plus nettes et désespérées.

C'est le triste concert des appels au secours: « A moi, ici...! emportez-moi!... J'ai les jambes cassées... la poitrine percée... Je perds tout mon sang... »

La funèbre moisson s'active. Souvent, dans la lueur d'un falot, une main se lève sur une tête affaissée. Un murmure s'entend au milieu de la grande plainte lointaine des canons et de l'autre, plus proche, des souffrances impatientes.

C'est un prêtre qui guérit une âme avant de relever un corps.

L'abbé Duroy est tout à sa mission de salut. A cette heure, Une songe qu'à sauver. Avec un de ses confrères, il a déjà recueilli bien des blessés et ils reviennent, la civière vide, pour la charger d'un nouveau et douloureux fardeau, quand une plainte qui domine les autres les arrête, attentifs et cherchant d'où vient le cri.

C'est plus au loin, sur un talus, près d'une haie. Et tout près d'eux, un autre appel monte du fossé de la route:

— Emportez-moi!

Ils posent le brancard.

— Ramasse celui-ci, dit le camarade; moi, je vais voir là-bas.

Duroy cherche le blessé en détresse. Le malheureux! il a l'épaule fracassée et le bras presque détaché.

— Veux-tu que je te donne l'absolution, mon petit?... Je suis prêtre.

L'autre, épuisé, répond: « Oui » d'un geste de sa pauvre tête lourde.

— Ne te fatigue pas; je vais réciter pour toi l'acte de contrition.

Encore une âme réconciliée; encore un qui partira, et bientôt, car une syncope le terrasse et le visage, vidé de sang, blêmit et devient une face de cadavre.

Mais soudain le prêtre, qui essaie de soulever le soldat mourant, tressaille et se redresse. Deux coups de feu viennent d'éclater tout près, du côté du talus où le camarade s'est dirigé pour secourir le malheureux qui appelait à grands cris.

— A moi!

C'est la voix de son compagnon, et cette voix clame la détresse d'un être qui souffre, la douleur d'un homme frappé qui tombe.

Duroy se précipite vers la haie. Une crainte obscure, mais poignante, lui broie le cœur lorsqu'il arrive. Personne debout, mais la lueur encore vive du falot renversé éclaire son ami, étendu sur le dos, les bras en arrière.

En face de lui, un blessé allemand qui brandit un revolver dont le canon fume encore.

Le prêtre est tombé en pleine mission de charité, tué par cette brute aux jambes brisées et dont la haine sauvage n'a pas désarmé. L'officier allemand a déchargé son revolver sur le pacifique soldat de la Croix-Rouge.

« Alors, m'écrit Duroy, une rage folle m'a saisi devant ce meurtre abominable, et moi aussi j'ai compris à celte heure l'effrayant cauchemar de voir rouge. J'ai voulu secourir l'ami frappé à mort, si lâchement, par le Teuton assassin. Effort inutile: deux balles en pleine poitrine l'avaient abattu sur le coup et le cri horrible que je venais d'entendre était presque une voix d'outre-tombe.

« Alors, voyant que cette vie m'échappait, un irrésistible sentiment de vengeance m'agita l'âme. Cette pensée s'imposa à mon esprit: « L'homme est un bandit et je suis en état de légitime défense! » Je ramassai un fusil au bout duquel s'allongeait, aiguë et mortelle, une solide baïonnette, et je bondis vers l'apache galonné.

« Le lâche se mita hurler, mais cette fois de peur, en levant les bras comme leurs soldats lorsqu'ils se rendent à nos troupiers. Et c'était pitoyable et inouï, je t'assure, de voir l'affolement de cet être ignoble devant la menace d'une mort qui l'épouvantait.

« Et moi, je m'étais arrêté devant lui, et une force supérieure desserrait mes mains crispées d'où le fusil tomba.

« Le prêtre domptait l'homme et les voix de mon sacerdoce protestaient en cris impérieux dans mon cœur: « Tu n'es pas ici pour combattre et tu n'as pas le droit de tuer même celui qui a massacré ton frère. Tu n'as ici que le devoir d'être bon. On n'achève pas les blessés, même criminels. Laisse aux autres la guerre qui est leur tâche. La tienne est de relever et de secourir la souffrance sans savoir si le blessé mérite ton indulgence ou ta colère... » N'est-ce pas que j'ai bienfait?»

Plusieurs brancardiers, attirés par les coups de feu, arrivaient à la course. Eux aussi avaient deviné le drame, et trois d'entre eux se précipitèrent pour assommer le Prussien qui recommençait à gémir, à cause de sa blessure exaspérée par l'effort. Mais Duroy s'était planté devant lui et défendait, de toute son énergie, le meurtrier de son ami.

— Non, vous ne ferez pas cela; vons n'en avez pas le droit.

Et les autres comprirent que le prêtre avait raison.

Sa conscience imposait la règle de l'humanité; le prestige de son sacerdoce levait les doutes et apaisait la vengeance. Ils sentaient que la voix de la charité proclamait la vraie loi morale.

— Ce n'est pas à nous de faire justice!

Le médecin qui dirigeait le détachement arriva près d'eux.

Il eut un regard de dégoût pour l'assassin. Cependant, il se pencha vers lui, constata les horribles blessures qui lui avaient brisé les os, puis, s'adressant à deux hommes:

— Emportez-le, dit-il...

Duroy, aidé de plusieurs camarades, chargea le corps de son ami sur une civière et partit, à travers le champ funèbre, en récitant le De profondis.

Toute la nuit, ces vaillants coururent les plaines et les ravins, avec le souci de n'en pas oublier un seul. Mais, à chaque retour à l'ambulance, mon ami faisait une pieuse visite à son frère en sacerdoce, pour puiser dans le spectacle du grand sacrifice un renouveau du courage indispensable à la terrible besogne.

Puis, au matin, quand ces bons ouvriers, fatigués, s'étendirent sur la paille pour le sommeil nécessaire, Duroy s'en alla creuser une fosse dans un petit verger dont la bataille avait respecté la verdure et les fleurs. Et là, entouré de quelques brancardiers, il récita les prières qui escortent les morts à leur dernier voyage.

Quelques mots de son récit lointain m'ont appris le dernier acte de la tragédie. Mais, à travers ces phrases brèves et jetées à la hâte sur un mauvais papier, j'ai vu le drame et j'en ai compris la grandeur tragique.

Et l'émotion m'a gagné jusqu'aux larmes, lorsque j'ai lu cette dernière page de la lettre:

« C'était dimanche. Nous avons dressé l'autel sur la tombe, dans le jardin tranquille. Plusieurs blessés avaient voulu se traîrrer jusque-là pour se recueillir et prier. J'ai dit la messe pour les morts et pour les vivants,., pour le présent et l'avenir,., pour que la guerre soit glorieuse et la paix prochaine. J'avais le cœur douloureux, et pourtant plein d'espérance. Le sang de Dieu se mêlait au sang du prêtre martyr. Rien ne manquait au sacrifice: ni la victime volontaire, ni le pardon que son âme avait désiré et que ma bouche avait prononcé ».

« Au loin, montaient toujours et plus hautes, avec le jour, les voix tormidables de la bataille. Mais on eût dit que, dans l'air troublé d'où pleuvait la mort, planaient, souveraines et rédemptrices, l'image du sacerdoce chrétien et la grâce de victoire implorée parles prêtres de France... »

 

IV

Les Prêtres Sont Là

Chez nous, les prêtres que les quarante ans passés retiennent aux hôpitaux établis loin de la guerre, il est un sentiment pénible qui nous a fait tivredes heures de dépit, presque d'humiliation.

« Les autres sont là-bas et risquent leur vie. Sur le front de bataille, ils verront le péril et vivront les heures dangereuses qui appellent le dévouement et préparent au sacrifice. »

Par ces temps de courage viril où le premier rêve de toutes les âmes est de se donner éperdument, demeurer loin de la bataille paraît un amoindrissement de l'homme et presque une déchéance. Rester nous semblait presque synonyme de se dérober.

Le premier convoi de blessés nous a redonné l'assurance et rendu la fierté. Devant ces êtres meurtris, ces jeunes fauchés en pleine vie, nous avons compris l'autre forme de la vaillance, et la vue de tant de plaies hideuses nous a donné la certitude que, nous aussi, nous aurions notre part dans l'œuvre de la guerre.

Un homme nous a inspiré cette forte conviction, et sa belle ardeur d'apôtre a formé en nous la certitude que la bonté pour les horribles souffrances égale et parfois surpasse l'héroïsme.

Un des caractères admirables de cette campagne, c'est la coopération des deux grands consolateurs de l'humanité: le prêtre et le médecin.

Notre médecin-chef a volontairement quitté l'immense clientèle qui trouve en lui, bien souvent, le sauveur des cas désespérés.

C'est une énergie vigoureuse servie par un talent maître de soi, et dont les audaces professionnelles portent la marque d'une science calme, toujours en garde contre les surprises des impulsions dangereuses.

Il croit en son sacerdoce et tous ses efforts convergent à le mieux accomplir. Son âme est près de la nôtre et il sait que nous en comprenons les générosités avec ce sens délicat qui apprécie à leur valeur les beaux sentiments.

Entre lui et nous, une fraternité s'est établie. Il sait qu'il pourra tout nous demander, car il connaît nos désirs et ne doute pas de notre bon vouloir j^/eux, toujours prêt aux besognes de jour et de nuit.

Il a voulu des prêtres dans son service, et c'est pour lui une sécurité. Il a l'assurance que nous continuerons sa tâche et que nous l'achèverons. Nos soins poursuivront l'œuvre de ses interventions médicales. Il dit de nous: « mes infirmiers » avec une sollicitude où perce un peu de fierté.

Dans la salle d'opérations, qui est un local scolaire transformé, il a voulu que le crucifix demeurât. Et lorsque des grincheux lui ont fait observer que l'emblème pouvait gêner la neutralité, il a déclaré, lui qui n'est pas un chrétien pratiquant: — Je ne connais pas ce mot. Et le crucifix est demeuré. Symbole de souffrance divine, il domine lés souffrances humaines. Plus d'un blessé que nous avons étendu sur la table douloureuse lui a jeté l'appel de sa foi lorsque le cauchemar du chloroforme commençait à brider son cerveau. Que de sang nous avons vu couler déjà, et qui était, en somme celui du grand sacrifice de là-bas, continué sous nos yeux.

Ces membres diminués, ces flancs taillés, ces doigts supprimés, comme ils nous ont évoqué la vision rouge de la tuerie et l'illusion d'être, nous aussi, les témoins des massacres nécessaires au triomphe vivant de la Patrie.

Ouvriers de paix, nous avons notre part des horreurs tragiques, mais la pensée chrétienne et le réconfort qu'elle apporte en adoucissent les cruelles émotions.

Ces hommes, dont la vie peut s'échapper dans un sursaut de l'organisme compromis, sont entre nos mains. Et quoiqu'on fasse, le prêtre, à certaines heures, complète l'infirmier que nous sommes et, à travers la besogne humaine, transparaît et s'affirme la fonction divine.

Le petit Marseillais, dont j'ai parlé, est soucieux depuis deux jours. Sa grande blessure est plus douloureuse et le mal s'affirme en une récidive qui l'exaspère.

Le pauvre gosse n'a plus cette gaieté des premiers jours et qui, chez tout soldat français, s'affirme plus vaillante avec le mal. Chez nous, c'est une manière de défier la souffrance, une des formes admirables de ce beau panache que tout homme porte en lui et qu'il déploie aux heures d'inquiétude, de péril et d'épreuve.

Cela dure quelque temps; mais un jeune homme, atteint comme l'est notre petit ami, ne peut voir longtemps, sans effroi, sa jambe brisée et, par conséquent, son existence compromise.

Il a ri de son mal et il a blagué, donnant ainsi la mesure de son courage. Et nous- mêmes, nous l'avons admiré, en songeant: « Faut-il que notre belle race ait de splendides ressources, pour que l'être fauché en pleine jeunesse puisse accepter ainsi le sacrifice après avoir défié si crânement la mort! » Le « gosse » est triste. Il a suivi des yeux les mains du docteur qui expieraient sa blessure et découvraient de nouveaux points sensibles. Surtout, il a cherché obstinément dans le regard du praticien la pensée et le jugement, peut-être — qui sait? — la condamnation.

Le médecin-chef connaît le danger des révélations faites aux patients, l'affolement et le désespoir qui en peuvent résulter. Il est, dans une certaine mesure, impassible devant les dangers de complications qu'il découvre. Mais il est père aussi, et lui- même, ayant souffert dans son cœur, laisse la pitié se faire jour en son âme tendre.

Un léger froncement de sourcils, un geste imperceptible, et cela suffit pour inquiéter l'enfant qui attend la parole rassurante et l'espère en vain.

Alors, la crainte s'exprime dans une formule extrême qui révèle toute l'angoisse comprimée:

— Ça va très mal, Monsieur le major. N'est-ce pas que je suis fichu?

M. le major se met à rire:

— Veux-tu bien te taire, petit nigaud. Est-ce qu'on est jamais fichu à ton âge? Evidemment, tu ne pourras pas te promener dans deux jours, mais nous allons te sortir de là, mon petit gars.

Et comme le blessé demeure pensif, il insista et joue l'assurance.

— Un bobo pareil!... Tu vas voir, quand je t'aurai fait une petite opération, comme tu seras gaillard.

— Alors, gémit le blessé, vous allez m'opérer?

— Tiens, parbleu! il faut bien, pour que je te rende entier à ta maman.

— Et quand me ferez-vous ça, Monsieur le major?

— Mais tout à l'heure, mon petit ami... C'est l'affaire de cinq minutes.

Il lui tapote la joue:

— Allons! dépêche-toi de rire!.

Et il éveille en cette âme le sens du courage qu'il devine à fleur de peau.

— Est-ce que, par hasard, tu aurais peur? Le jeune homme se redresse:

— Moi! ah bien non, par exemple... qui vous a dit que j'avais peur?

Le mousquetaire vient de se révéler sous l'humble troupier dont la conduite fut héroïque sous les balles, pendant plus d'un mois.

Et quand nous nous éloignons à la suite du docteur, nous l'entendons, notre Marseillais, qui proteste encore et déclare aux camarades:

— Ah! zut alors... la frousse, Dieu merci, ça ne me connaît pas!

Tandis que le médecin-chef dont l'inquiétude n'a plus de raison de se cacher, nous confîe à voix basse:

— Pauvre gosse! pourvu que ce ne soit pas trop tard...

Et ce mot nous remplit de tristesse, nous qui n'avons pas l'habitude de ces choses tragiques. Notre cœur se serre et nous voudrions pouvoir bercer notre pauvre petit ami avec de douces paroles d'espérance, et lui dire: « N'aie pas peur: nous sommes-là, près de toi, et notre prière encouragera ton épreuve ».

Mais déjà la note gaie traverse notre tristesse.

Devant la salle d'opération, un grand zouave bavard gesticule et amuse, par ses réflexions cocasses, un auditoire gouailleur qui fait cercle autour de lui.

— Ah ça non! je ne veux pas qu'on m'endorme. J'aime mieux claquer, pour sûr, que d'aller faire le macchabée, sur la table.

Celui-là n'a pas d'autre nom que celui de sa blessure.

Depuis deux jours, on ne l'appelle que « la balle dans le dos ».

C'est pourquoi, d'ailleurs, il marche courbé, presque en double.

Le major lui prend le bras, et doucement:

— Amène-toi ici, mon garçon.

Mais lui se rebiffe et entend poser ses conditions:

— Vous savez, Monsieur le médecin-chef, pas de chloroforme. Vous allez me faire ça carrément...

— On fera ce qu'il faudra, mon ami. Ça ne te regarde pas...

L'autre, qui la trouve mauvaise, esquisse un grand geste:

— Ah! mais pardon! ma peau, elle est à moi, et ma carcasse aussi, je suppose.

La table est là qui s'allonge, drapée de blanc, avec l'air d'une bête de cauchemar dressée sur ses pattes grêles.

Le zouave, en l'apercevant, se raidit sur le seuil et pousse un formidable juron, qu'il atténue d'ailleurs par cette exclamation de meilleur goût:

— Ah! pas de çà, Lisette!

On le tire et on le pousse comme un condamné à mort, et les protestations de son désespoir ne trouvent d'autre écho, dans la salle, qu'un immense éclat de rire. La pitié, d'ailleurs, ne serait point de mise, car la blessure n'est pas dangereuse et les suites n'auront aucune conséquence.

— Voyons, grand bêta, blague le major, tu ne voudrais pas tout de même rester comme ça, toute ta vie, avec du plomb allemand dans les reins.

Ce mot suffit à encourager le bonhomme, et ce sont les boches qui reçoivent la décharge de sa mauvaise humeur:

— Ah! les c...; au moins, tâchez de me fiche bien droit pour que je retourne leur flanquer une pile...

Alors, bravement, il se déshabille et, comme on veut l'aider à s'installer sur la machine, il réclame:

— Laissez-moi tranquille, nom de nom; je suis bien capable de me flanquer tout seul sur ce perchoir.

Trois minutes après, il est réduit au silence et à l'immobilité. La balle est entrée profondément, à gauche de la colonne vertébrale. La main du docteur, cette main du chirurgien habile qu'on dit être douée de vision, chemine dans le sang et ne se trompe pas de piste. Le métal résonne sous la pince, mais il s'obstine comme une bête traquée qui se défend dans son trou.

Un médecin aide-major nous souffle cette réflexion:

— Pour savoir si la balle va venir, ce ne sont pas les doigts qu'il faut observer, mais la figure du chef.

En effet, tant que le projectile résiste, son visage révèle le souci de la pensée qui cherche et du talent qui lutte contre l'obstacle.

D'ailleurs, autour de la table, c'est le silence. Chacun de nous semble participer à la préoccupation et sentir la résistance.

Mais, tout à coup, les traits du docteur se détendent. Son œil parle avant sa bouche. Il la tient. Sa pince la ramène, rouge et tordue:

— La voilà, cette gueuse!

Et comme le zouave entend la réflexion, dans son sommeil lucide, il murmure entre ses lèvres pâlies et lourdes comme du plomb:

— Ah! ah!... la sale rosse!

Puis nous l'emportons dans son lit où, sans doute, la. douleur de l'incision profonde lui fait rêver qu'il reçoit dans les reins tout un obus de canon boche...

Pourtant, la camelote allemande n'est plus dans sa chair.

Elle repose, près de lui, sur sa table, en attendant qu'elle pende en breloque à la ceinture du zouzou reparti sur le front pour régler son compte avec les casques à pointe.

Mais voici que le même brancard nous apporte le petit Marseillais, dont c'est maintenant le tour.

L'un de nous s'approche de lui:

— Allons, mon petit! du courage.

Du courage! il en a plus qu'au feu. Il s'est pleinement ressaisi. L'âme vaillante a maîtrisé le corps torturé.

Il montre les trois médailles qui lui pendent au cou, patinées par la sueur des longs efforts:

— Monsieur l'abbé, vous les enverrez à maman, si je n'en reviens pas.

Et il sourit d'un air résigné, en regardant la table d'opération.

Et c'est bien là que nous sentons profondément l'immense sacrifice des mères dont l'angoisse de savoir leurs fils en danger se décuple de l'incertitude poignante: « Quelle est sa blessure et comment savoir la vérité?... Si, ramassé encore vivant sur le champ de bataille, il allait mourir, loin de moi, sans que je l'aie revu! »

Le petit blessé est endormi et la besogne du chirurgien commence. Voilà des os effrités qu'il faut retirer un à un, une artère qu'il faut ménager, l'hémorragie possible et qui serait mortelle.

Anxieux, nous suivons les phases de l'opération.

Parfois, un soubresaut du corps, un soupir en suffocation sous le masque; et puis le visage livide et la sueur qui coule.

Le crissement des os broyés nous donne le frisson. Nous devinons quelle souffrance va causer cette nouvelle blessure nécessaire, au réveil. A quelques yeux, des larmes d'émotion.

Le docteur poursuit impassiblement sa tâche.

Parfois, il jette une réflexion brève qui traduit son impatience contenue, et aussi, surtout, le regret qu'il éprouve de déchiqueter cette chair vive et ce fémur déjà broyé.

C'est en vain que nous cherchons dans son regard l'impression heureuse, la détente qui nous fera comprendre que tout va bien.

Sait-on jamais, avec ces blessés qui sont demeurés des jours et des jours sans recevoir les indispensables soins?

Le médecin qui administre le chloroforme brise, de cette réflexion, le lourd silence angoissé:

— Le coeur ne va pas; la syncope est à craindre...

Nous nous regardons. S'il allait mourir, s'en aller ainsi, alors que nos mains et nos lèvres de prêtres possèdent la grâce désirable du pardon suprême!

L'un de nous traduit alors la pensée de tous:

— Si on lui donnait l'absolution? Le médecin-chef n'hésite pas:

— Je crois que ce serait prudent, Monsieur l'abbé. Alors, nous sommes témoins de cette grande et magnifique scène.

A la science humaine qui doute de son pouvoir, se substitue, pour un moment, la foi éternelle qui dépasse les horizons de nos pauvres savoirs humains.

L'abbé s'approche et le savant loyal s'écarte. Une minute, on oublie le corps qui défaille pour songer à l'âme qui implore.

Penché sur le visage blême, le prêtre évoque, de sa voix émue, la miséricorde de Dieu, la grandeur du sacrifice et la grâce de la contrition. Puis, de sa main qui trace le signe de rédemption, il confirme et complète la vertu de la parole toute-puissante que ses lèvres prononcent.

Et, la lâche divine étant remplie, il s'écarte et laisse la place au savant qui peut encore guérir.

.

... Notre chef a fait son « miracle »; le petit n'est pas mort dans nos bras. Pendant deux jours, nous avons veillé sa faiblesse et, bien souvent, épié, dans l'anxiété de longues attentes, la fin désirée du danger.

Notre gosse vivra. Il a franchi le pas redoutable. Sa jeunesse vigoureuse, aidée par sa volonté de vaincre le mal, a triomphé du péril longuement redouté.

Nous l'aimons encore plus, car il nous a coûté bien des soucis, et son existence nous est précieuse parce que nous avons craint de le perdre.

Quatre jours après, il a écrit à sa maman que, sur la table d'opération, il a vu la mort toute proche, comme au bord des tranchées. Mais il a terminé sa lettre par cette phrase exquise dans laquelle s'évoque, avec le danger couru, la belle confiance demeurée en son âme jusqu'au bout:

« Je suis sauvé, ma bonne mère, grâce au chirurgien qui m'a soigné. Et puis, tu sais, même à l'heure terrible, je n'ai pas eu peur... les prêtres étaient là... »

 

VI

La Messe sous les Bombes

Je ne puis comprendre, moi qui n'ai pas la joie d'être sur le front, par quel miracle de courage, Duroy peut m'écrire fidèlement ses impressions de guerre. Toutes les quinzaines, ou à peu près, m'ar-rive une lettre à l'enveloppe salie et que j'aime à regarder longuement, pieusement, avant de l'ouvrir.

C'est la messagère du là-bas mystérieux où l'on marche sans faiblir et où l'on souffre, avec le sourire qui rayonne des cœurs illuminés d'idéal.

« Jamais, me dit ce brave, je n'avais connu comme à présent, la beauté souveraine de la vie du prêtre.

« Il se trouve au cœur de la bataille et il recueille, des lèvres ardentes de ses blessés, de ses mourants, les sentiments qui chantent dans l'âme française comme des notes de clairons...

« Croirais-tu, mon cher ami, qu'ils veulent mourir, ces pauvres petits, avec le souci de ne laisser autour d'eux aucun souvenir de tristesse, aucune pensée de mélancolie ou de regret.

« Un jeune ouvrier de dix-neuf ans que j'ai ramassé au bord d'une tranchée, la poitrine broyée par un éclat d'obus, m'a dit ces paroles déconcertantes, comme je me penchais vers lui, pour savoir s'il vivait encore:

« — Tu peux regarder, mon vieux... on a le sourire jusqu'au bout...

« Et, en effet, cet agonisant souriait, dix minutes avant le suprême demi-tour dans l'éternité.

« Il eut l'étonnant courage d'ajouter:

« — Laissez-moi ici, ne me relevez pas. Mon corps et celui des camarades feront une barrière si haute que les Boches ne pourront jamais la franchir.

« Et moi, dont les larmes aveuglaient le regard, je dus vaincre l'émotion poignante qui me bouleversait, pour dire à ce beau petit Français que j'étais prêtre et qu'il pouvait me confier les secrets de son âme.

« Il continua de sourire. La joie de sa vaillance était victorieuse de sa douleur. L'idée sublime survivait au corps presque anéanti, donnait àson visage l'aspect d'une vie étrange, plus puissante que l'autre, et que la mort semblait encore respecter. Il murmura:

« —J'ai communié ce matin à la messe sous les bombes. Alors, maintenant, je peux partir... le prêtre nous l'a dit.

« Je me penchai vers lui et posai mes lèvres sur le front du martyr. Ce fut dans ce baiser fraternel qu'il cessa de souffrir et partit pour l'autre monde. « Ah! cette messe sous les bombes! quel écho de joie et de fierté la parole du fantassin mourant éveillait en mes souvenirs! C'était moi qui l'avais célébrée et moi qui avais promis le ciel au nom de Dieu, à tous ceux qui faisaient autour de l'autel cette halte de la foi et de l'espérance. Je ne vivrai jamais d'heures plus magnifiques. Je t'envoie de pauvres notes. Donne-leur la sonorité éclatante de la canonnade lointaine, la voix de la bataille, la majestueuse musique des batteries tonnant toutes à la fois.

« Raconte, avec des mots émouvants, cette fête comme tu n'en verras jamais et pourtant que tu devines, parce que toutes les âmes françaises possèdent l'intuition de ces grandeurs tragiques et de ces émotions glorieuses. »

Sur cette trame qu'il me semblait voir tissée d'or et de lumière, trame de gloire et de rayons, j'ai reconstruit la scène de vérité. A force d'en relire les mots éloquents et les courtes phrases évocatrices de beauté surhumaine, moi aussi j'ai vu cette messe grandiose et entendu la musique formidable qui rythmait son Credo...

...Il est six heures du matin. L'aube rouge révèle, à l'horizon, des ruines fantastiques où semblent pleurer des clochers blessés à mort, spectres énormes de la douleur et de l'épouvante.

On dirait qu'ils regardent les lointains, poursuivant, de leur grande ombre attentive, les Barbares chassés par nos régiments. Partout la dévastation des villages et des champs, la misère et la souffrance qui s'élèvent de terre, sous l'évocation de la clarté qui monte. C'est le silence pesant, planant sur les désastres et l'immense tristesse envahissante des champs ravagés.

Mais soudain, au détour de la forêt hachée par la bataille d'hier, voici la vie qui se révèle, la vie humaine qui arrive en flots pressés. Ce sont les pantalons bleus de nos fantassins qui cheminent en chantant; l'inépuisable jeunesse de France qui accourt et s'en va combler les vides, les trous béants creusés dans la muraille vivante. C'est la chair vigoureuse dn corps robuste et qui, d'elle-même, répare les blessures du géant toujours frappé, mais jamais abattu. Voici nos troupiers. Et rien qu'à voir les képis, la campagne redevient joyeuse. Les ruines sont moins lamentables et l'aube est plus dorée. Ils sont là; ils passent, semant après eux la vaillance de la race et cette confiance qui fait songer que la France est en marche vers la victoire.

Quel tableau, ce défilé de nos soldats dans l'apothéose du soleil levant! Ils sont couleur de terre, cuirassés de boue, bottés d'argile rouge. Ils ont dormi dans les trous noirs des tranchées, le ventre creux, les pieds dans l'eau, n'ayant, au milieu des ténèbres, d'autre lumière que l'espérance de vaincre. Et c'est dans ce rayon qu'ils ont vu la beauté de yivre et la grandeur de mourir.

Ils sont là! Et il semble que le sol profané tressaille d'une longue allégresse. Vainqueurs de la veille par la patience, ils poursuivent la victoire dans le jour qui se lève. Ces êtres aux capotes maculées, aux faces hérissées de vieilles barbes broussailleuses, aux souliers clapotant sur la route du poids lourd delà terre piétinée'; ces fantassins, sales à faire peur, passent comme dans une légendaire chevauchée de gloire.

Et voilà les chansons gauloises qui éclatent et montent dans l'air comme des cris d'alouettes:

La tète à Guillaume On l'aura, on l'aura La tête à Guillaume Ou lui cassera.

Un aéroplane ennemi accourt à tirê-d'ailes et les survole. L'oiseau de proie qui les guettait décrit de grands orbes dans les profondeurs du ciel. Un cri se jette et se prolonge, répété par mille voix:

— Feu de salve au coucou!

Les canons se dressent, tous ensemble, du même élan, vers le vautour et, dans un crépitement qui déchire longuement le silence du matin clair, une volée de balles crible le rôdeur de l'azur qui chancelle, capote en avant, puis, les ailes brisées, s'effondre en un vallon lointain, tandis qu'un immense cri de joie salue sa chute.

— C'est pas dangereux, ces sales frelons, seulement ça tache le ciel, vocifère un sergent.

Mais à cette réflexion de gavroche, les voix de là-bas répondent, les voix des Allemands qui ne savent pas rire et grondent toujours. Le signal de l'avion a été compris. Les canons des Boches se mettent en colère et crachent leurs obus. Il en tombe à gauche, à droite et partout: quelques képis s'inclinent et des corps s'effondrent. Mais la troupe en marche s'avance dans l'ordre magnifique d'un régiment qui court au devoir.

Et soudain, le sabre du colonel tranche la brume légère qui monte des talus. C'est la halte, et tous, obéissant à l'ordre, demeurent immobiles et suivent du regard la mort qui passe et qu'ils délient de eurs yeux railleurs.

— Laissez-les grogner, dit le chef, montrant d'un geste dédaigneux l'horizon terrible... laissez-les gueuler; ... nous autres, nous allons entendre la messe...

Duroy est là, qui suit la colonne, à son poste de brancardier.

— Un prêtre de bonne volonté, demande le colonel.

Mon vaillant ami s'avance:

— Présent.

Une église, encore debout, se dresse sur la gauche, une église blanche presque neuve et dont l'ogive fleurit la campagne, avec ses murailles brillantes sans blessures.

— Qui veut entendre la messe? interroge l'officier supérieur.

— Moi... moi... moi!...

Les bras se lèvent, les mains s'agitent.

— Alors, tous... vous voulez tous prier Dieu qu'il nous rende plus vaillants pour démolir les Boches et qu'il nous donne le cœur de les abattre comme des macaques...

Un frémissement de joie fait onduler la masse de képis. Et du moment qu'il y a de l'allégresse dans les âmes françaises, il faut que les autres, là-bas, jettent du fer et du sang sur le rêve de nos troupiers.

Trois obus égarés piquent dans les talus et fauchent de leurs éclats la moitié d'une section. Il y a deux morts et neuf blessés qu'on relève. Qu'importe!...

Le régiment vient d'envahir l'église trop petife: le reste demeure au dehors et, par le grand portail ouvert, regarde l'autel où deux pauvres cierges s'allument. Un séminariste s'est mis à l'harmonium et de sa belle voix de ténor entonne le cantique des espérances pacifiques, devenu le chant de guerre de tous ces jeunes qui n'ont pas oublié le refrain si souvent chanté:

Nous voulons Dieu dans notre armée, Afin que nos jeunes soldats, En défendant la France aimée, Soient des héros dans les combats.

Et c'est un spectacle d'impressionnante beauté, de voir ce régiment qui a reçu déjà le baptême rouge, crier sa foi, sous les voûtes de l'église où le prêtre-soldat, recueilli dans la sublime prière, implore le Christ pour tant de vivants d'aujourd'hui qui seront les morts de demain.

Au dehors, c'est maintenant le vacarme des bombes rugissant dans l'aube et s'acharnant contre un ennemi qui vient cependant de déposer pour un instant ses armes, et fait trêve à la guerre.

Mais les fantassins ne bougent pas. La foudre mortelle qui éclate près d'eux semble avoir perdu sa force d'anéantissement et d'épouvante.

L'Allemagne sacrilège qui profane la faiblesse et massacre les temples catholiques est impuissante à troubler la prière de ces hommes qui sentent, au-dessus de l'avenir, planer l'alliance du ciel et de la patrie.

Et Duroy, dont les pantalons dépassent la dentelle fanée de l'aube, récite, à la musique des canons, la prière consolante de l'oraison pour la paix.

Mais cette paix, chacun sait qu'il faut l'acheter par le sacrifice. La victoire est une chose sublime qu'on doit payer en immolations et en souffrances volontaires.

Et c'est pourquoi, tranquillement, avec le beau sourire des héroïques vaillances, les fantassins entendent la messe sous la volée des bombes...

Et pourtant le vacarme lointain s'apaise. Le silence de la campagne tranquille enveloppe de nouveau l'église où douze cents hommes immobiles écoutent le camarade leur parler de cette vieille foi chrétienne dont la douceur s'éveille en leurs âmes transfigurées.

Des mots magiques sonnent à leurs oreilles, chantent dans leurs pensées, touchent les fibres harmonieuses du cœur;

« La guerre nous a grandis;... face à la mort qui est de chaque heure et de chaque minute, nous sentons la beauté du sacrifice, et nous comprenons le sens du magnifique devoir. Dieu qui nous demande de souffrir et de mourir nous donne, avec l'épreuve, et plus forte qu'elle, la joie surhumaine d'avoir été choisis pour être les héros de la liberté et les martyrs du droit profané.

« Les champs que nos blessures vont ensanglanter, boiront la rouge semence de la bataille, une semence éternelle de victoire et de rédemption. Entre la balle qui tue et le ciel ouvert, il n'est point d'étape pour le soldat frappé dont la vie s'achève. Allez à la mort pour la Fiance, avec une prière aux lèvres et la foi au cœur. Tomber pour son pays n'est pas mourir; c'est prendre d'assaut la vie éternelle. » Et Duroy, dont les paroles ardentes aiguisent les courages et suscitent les énergies, jette, au milieu de son auditoire frémissant, l'appel héroïque de Dôroulède:

En avant! tant pis pour qui tombe. La mort n'est rien, vive la tombe Si le pays en sort vivant: En avant!

En avant! ce seul mot fait redresser les têtes. Le désir d'aller là-bas, où l'on meurt, agite les âmes et fait flamber les regards. Ce soir, il y aura, tout près de l'église, vers la ligne de la défense resserrée sur l'envahisseur, un régiment dont la terrible audace épouvantera les Allemands décimés par une charge légendaire.

En attendant, nos troupiers chantent le Credo, et sur la route, dans les vergers déserts, recommencent à pleuvoir les obus. Le bruit de la bataille se mêle sourdement à l'harmonie tranquille. Mais les voix de la guerre affirment les dogmes chrétiens que les bouches proclament et leur donnent un sens définitif et souverain.

« Je crois à la résurrection de la chair, de cette chair qui, près de nous, est broyée, déchirée, pantelante, taillée en lambeaux. Je crois à la vie éternelle dont les éclats d'obus, et les balles et les baïonnettes ouvrent le portique splendide et révèlent la beauté qui demeure. »

Et la messe continue, au milieu du cliquetis des chapelets, car beaucoup de ces hommes l'ont retrouvé dans le fond de leur poche, comme ils ont remis au jour la foi consolatrice dont l'aide toute-puissante les assiste à cette heure où le courage doit dépasser les limites ordinaires.

C'est fini. Le prétre-soldat vient de tracer le grand geste de la bénédiction. La halte chez le Bon Dieu est terminée et la marche va reprendre vers la bataille. On ajuste les sacs, on boucle les ceinturons; les fusils se redressent sur les épaules; le bruit de baïonnettes secouées sonne déjà comme un prélude de charge. L'idée de la guerre a repris ces soldats qui, depuis des semaines, vivent de l'unique pensée. Mais l'énergie est plus ardente et la vaillance doublée. Des signes de croix revêtent les fronts et les poitrines de l'armure invisible que, tout à l'heure, les balles pourront transpercer sans amoindrir sa résistance.

En route! après Dieu, la Patrie! Jamais troupiers français ne partirent si calmes à la rencontre de la mort. De l'autel, Duroy leur jette le dernier adieu, le salut de la foi qui rassure et de l'espérance « quand même ».

Soudain, un fracas de tempête sur le toit du sanctuaire. La muraille ébranlée chancelle et les pierres pleuvent d'en haut, de l'ogive disloquée, frappée à mort par la haine des barbares dont la rage lointaine poursuit inlassablement l'œuvre féroce contre les églises paisibles.

Au dehors, le rugissement des obus qui hurlent dans la tourmente, et, là-bas, le grondement des batteries déchaînées qui battent les campagnes d'alentour.

C'est une ruée en masse vers la porte, et l'on entend des voix qui clament:

__Ah non! pas mourir comme ça...

Les murailles du chœur sont ébranlées et oscillent avant la chute. Devant l'autel, Duroy demeure, toujours revêtu de la chasuble et il attend paisiblement que tous soient sortis.

Un lieutenant accourt, lui montre le danger qui le menace, puis, voyant son obstination, veut presque l'emmener de force; mais lui, s'obstine doucement:

— Non! mon lieutenant, mon devoir...

— Comment, proteste l'officier... notre devoir n'est pas de nous laisser enterrer vivants sous ces murs.

Et le prêtre, alors, lui montre le tabernacle:

— ... Il est de sauver le Saint-Sacrement.

Et l'abbé se retourne pour prendre les Saintes Hosties.

Le fond du sanctuaire s'écroule et une poutre s'abat. Mais l'autel et le prêtre ne sont pas atteints. Ce ne sera pas long: la toiture s'effrite et la charpente fléchit. C'est l'affaire de quelques minutes. Vers la porte, cinquante voix lui crient:

— Sauvez-vous, Monsieur l'abbé... mais sauvez-vous donc... tonnerre!

Non! il ne veut pas se sauver. Sa vaillance de prêtre lui inspire qu'il doit rester là et que le courage du soldat servira d'appui à l'héroïsme du sacerdoce.

Une pierre énorme tombe à ses pieds et le choc le fait chanceler. Le lieutenant, demeuré un peu en arrière, s'élance pour l'arracher aux décombres, le croyant mort ou blessé. Mais déjà Duroy est debout, essayant, vainement cette fois, d'atteindre le tabernacle enfoncé au milieu des énormes débris de l'écroulement.

Et alors, on voit ce spectacle inédit, splendide et digne de fleurir une belle page de notre histoire guerrière: dix soldats qui sont accourus pour aider le prêtre à dégager le ciboire.

— Attendez, Monsieur le curé, on va vous donner la main pour le sortir de là, le Bon Dieu.

L'effort vigoureux de leurs rudes bras de terrassiers qui creusèrent tant de tranchées au sol de» combats repousse les pierres neuves du temple qui sont devenues des ruines. Et lorsque Duroy. tremblant cette fois, mais d'émotion, retire le Saint- Sacrement et l'emporte, les ouvriers magnifiques du sauvetage divin s'agenouillent, inclinés sous la voûte croulante, sans souci de la mort suspendue quelques mètres en l'air.

Puis, lorsque la tâche pieuse est terminée et que le lieutenant veut les entraîner au dehors, l'un d'eux, en souriant, lui montre la culasse de l'obus tombé sur les marches de l'autel.

De sa capote, il arrache un bouquet d'ceillets qu'il a cueillis tout à l'heure dans un jardin abandonné. Tranquillement, il le place dans le vase que forme le débris du projectile brisé:

— Excusez, mon lieutenant. Deux minutes, que j'aille porter ça devant la sainte Vierge. Ça géra le souvenir du régiment.

 

VI

La Souffrance Qui Sourit

— Y en a pour rire et pour pleurer, me disait in génument un pauvre petit diable que sa jambe, horriblement fracturée, va retenir longtemps chez nous.

Ces soldats blessés nous donnent, sans le savoir, de nobles leçons de courage et d'héroïsme. Pour eux, la souffrance est comme les balles: il faut la garder si on ne peut l'extraire, ou bien la faire sauter lestement parce que ça gêne.

La gaieté française et la blague sont de tous les jours et de toutes les heures. Dans nos salles aux larges rangées de lits uniformes, les éclats de rire alternent avec les plaintes arrachées aux patients endoloris parla main nécessairement dure du médecin qui panse.

Le cri involontaire de la souffrance ravivée se répète en échos d'hilarité. Et le malade se met à l'unisson, raille sa malheureuse carcasse endommagée et se chine lui- même pour enlever aux camarades le plaisir de commencer. « Il prend l'offensive », comme disait gaillardement un de nos Bordelais qui avait drôlement imaginé de prendre son miroir chaque fois qu'on le soignait.

Alors, pour tromper le mal, il « se payait sa tête » et s'administrait à lui-même tous les quolibets du vocabulaire troupier.

— Non, mon vieux, mais quelle g... tu fais... Ah! ferme ça, vieille bête, t'as l'air d'un Boche en face de Rosalie.

Rosalie, c'est le nom donné par nos fantassins à la terrible baïonnette du Lebel.

Devant cette crânerie, les autres, guettant l'occasion de narguer le camarade, ne trouvaient plus rien à dire et se contentaient de l'admirer. D'ailleurs, notre Bordelais prévoyait tout, se criblait de plaisanteries, et imaginait toutes les blagues susceptibles de germer dans la cervelle de ses malins compagnons.

— Crois-tu que t'as l'air bête à te tordre comme une baleine! Eh ben! et les autres, tu crois qu'ils sont pas aussi amochés que toi...

Lorsqu'il voyait arriver le tampon de teinture d'iode, ce feu liquide dont chaque goutte brûle la chair vive, il dégorgeait sa douleur préventive en commandements militaires vociférés dans le bruit de la bataille.

— Attention, les dégourdis, on va charger... Droit sur les pattes, nom de nom! et du coeur au ventre... Pas d'emballement ! du sang-froid, et surtout piquez dans le ventre pour que la fourchette pénètre mieux et se tire plus vite...

Puis, quand la plaie frémissait sous la touche ardente de l'antiseptique, il criait d'une voix de tonnerre:

— En avant! à la baïonnette... embrochez-moi tous ces b...-là...

Et alors il répétait les cris terribles de la charge, le halètement des poitrines sous l'effort de la tuerie, le rugissement de l'homme corps à corps avec l'homme, dans le déchaînement du carnage affreux et l'élan formidable de la mêlée.

Cela nous faisait rire, et la douleur s'évaporait en gaieté. Parfois, la sueur venait aux tempes et les larmes gagnaient les paupières. Le pansement fini, le brave garçon laissait retomber son buste épuisé par l'exaspération du courage. Mais, ici comme là-bas, il avait fait face à la souffrance sans faiblir, et quand je m'approchais du lit, pour lui dire quelque parole amicale, révélatrice de pitié, il me prenait la main doucement, pour remercier de la compassion que je lui témoignais.

— Que voulez-vous, Monsieur l'abbé, ici, comme à la guerre, il faut bien faire son devoir.

Son devoir! voilà une parole que je n'ai jamais entendue sans émotion. Il comprenait, cet enfant, que souffrir loin du champ de bataille était la mission du sacrifice continué, le prolongement de la vaillance et le couronnement de l'héroïsme.

Parfois aussi, les jours où l'entrain lui manquait, parce qu'il avait passé une mauvaise nuit dans le cauchemar de la fièvre déprimante, il me demandait de l'assister au moment douloureux et de lui remonter le cœur.

— Je n'ai pas le courage de rigoler aujourd'hui et, pourtant, je ne veux pas crier. Alors, pendant qu'on me pansera, vous resterez près de moi, en faisant, tout bas, une petite prière.

Ces jours-là, je lui tendais ma main qu'il serrait de toute la force de ses muscles. Et c'était entre le prêtre et le soldat blessé un échange de résignation et de vaillance. Il ne se doutait pas, à ces minutes où la chair se révolte contre le mal, que je l'admirais de toute mon âme et qu'en retour de mon encouragement silencieux, il me donnait une sublime leçon de vaillance.

Mais comme il se dédommageait, en vrai Français, de ses mauvais moments, lorsque, le bandage fixé et la séance terminée, le major s'apprêtait à soigner son voisin de lit, le prisonnier boche qui avait un éclat de 75 dans la cheville.

Chaque matin, le docteur examinait l'horrible plaie et répétait, en homme soucieux de guérir:

— Il faudra pourtant que je lui enlève ce monceau d'acier.

— Ah! Monsieur le major, plaisantait mon Bordelais, laissez-lui donc ça dans la patte. Il est si content de nous avoir chapardé quelque chose!

Et, comme le médecin-chef, paternellement, le grondait, avec un sourire: « Veux-tu bien le laisser tranquille, petit monstre! » il insistait avec la verve endiablée du méridional dont la plaisanterie n'est jamais méchante:

— Et puis, après, rien ne prouve que c'est du fer qu'il a reçu là-dedans. C'est peut- être seulement une cathédrale qu'il veut emporter au Kaiser.

Le Boche, lui, n'avait, à ce moment-là, qu'un souci: apprêter ses poumons pour rugir comme un fauve. Ah! je vous assure qu'il s'en moquait bien, de l'amour-propre. Tous les matins, il nous donnait une séance de musique vocale à défoncer les vitres. A cette heure-là, le Pruscot, pour qui d'ailleurs tous les blessés avaient des intentions délicates, parfois charmantes jusqu'à la gâterie, obtenait un succès d'hilarité qui semblait le rendre plus furieux encore que sa blessure.

Le médecin-chef avait beau recommander plus de discrétion, les blessés prenaient leur revanche de tout le plomb et l'acier dont leurs membres étaient farcis.

Un musicien, couché en face de lui, ne manquait jamais de répondre à son premier mugissement:

— N'interrompez pas, Messieurs, c'est du Wagner!

Et la séance continuait. Les troupiers gamins imitaient ses cris, contrefaisaient les gestes et la voix.

Et — les braves cœurs — ils lui jetaient des cigarettes qu'il ne manquait jamais d'attraper à la volée, malgré la torture d'un pansement qui provoquait des souffrances atroces.

Alors, enveloppé de cette gaieté qu'il devinait dépourvue de toute haine, le pauvre Boche finissait par rire à travers ses larmes.

Mais où la blague française à son endroit se manifesta dans toute sa malicieuse ironie, ce fut lorsque le Bordelais s'ingénia de lui apprendre à parler français.

Cette idée lui vint un beau jour où le Prussien se tordait sur son lit, torturé par un accès de douleur plus violente. Il proférait alors des mots inintelligibles et faisait retentir la salle de ses hurlements de bête prise au piège.

Avec un grand sérieux, notre malin se mit à lui parler par signes et sa mimique était si expressive, le regard si communicatif de pensée, que le Boche, intéressé par ses grimaces, ne le perdait plus des veux.

— Mon vieux, expliquait le farceur, faut jamais crier pour ne rien dire. Qu'on rigole ou qu'on hurle, il y a des mots pour traduire ça. Ainsi, ta patte te taquine: y a pas à barguigner, faut beugler, comme si t'avais six chasseurs à pied à tes trousses: oh la la!

Un geste éloquent accompagnait la théorie, et l'Allemand, hypnotisé par cette leçon persuasive, répétait avec la solennité d'un professeur d'outre-Rhin l'exclamation qui traduit chez nous toutes les formes de la douleur.

— Très bien, déclarait le Bordelais, quand tu auras un peu d'accent, tu pourras te faire nommer espion à Paris. Maintenant, c'est pas tout; pour que ça soit complet, faut ajouter: « Ça va mieux, ça va beaucoup mieux! »

A force d'entendre articuler cette phrase, l'al-boche, bon perroquet, finit par se l'assimiler. Au bout d'un quart d'heure, il la répétait, avec des efforts de gosier qui témoignaient d'une évidente bonne volonté, convaincu d'ailleurs qu'elle était la plus parfaite expression de la souffrance aiguë.

Peut être se figurait-il que c'était une manière d'apitoyer les médecins et de leur faire agréer sas justes plaintes.

Le lendemain, quand survint un aide-major pour le pansement quotidien, ce fut une jolie séance d'hilarité pour les blessés de la salle 2.

A peine le médecin avait-il touché la plaie que le Boche-phonographe tira les grands jeux e