
Scènes de la Guerre
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Préface
Dans les divers pays d'Europe où fonctionne le service personnel et obligatoire, les membres du Clergé jouissent de la dispense de ce service. La raison en éclate aux yeux: Ministres d'une religion de paix, c'est les contraindre à agir contrairement à leur mission que les mêler aux luttes des champs de bataille. Dans toutes les armées donc, sauf dans la nôtre, ils ne figurent qu'à titre de prêtres, avec leur caractère sacerdotal, et sont attachés aux différentes unités en vue de mettre à la portée des combattants les secours de leur ministère.
Lorsque, dans notre pays, sous couleur d'égalité, on crut devoir rompre avec cette doctrine, ce ne fut pas, chez un certain nombre de nos législateurs, sans nourrir l'arrière-pensée de tarir la source du recrutement du clergé. On attribuait, en effet, à la dispense, une grande influence sur l'origine de certaines vocations, et on comptait sur un séjour prolongé à la caséine pour en faire sombrer nombre d'autres.
Tout d'abord, pour rendre la mesure plus acceptable et la faire passer, on convint d'incorporer les ecclésiastiques dans le service de santé, où l'on ferait ainsi appel à leur dévoûment sans les contraindre à porter les armes et à en faire usage. Mais ce palliatif n'eut qu'un caractère transitoire, et quand, pour faire passer la loi de deux ans, on supprima toute espèce de dispenses, on soumit, en même temps les ecclésiastiques, que l'on ignorait désormais, à la loi commune, en les astreignant au service armé.
Ces mesures ne produisirent pourtantpas tout l'effet qu'on en attendait; elles éliminèrent, sans doute, à l'origine de la carrière, des vocations peu affirmées, et si la quotité du recrutement eut peut-être à en souffrir dans une certaine mesure, la qualité s'en ressentit à son avantage. De son côté, le séjour de la caserne constitue comme un deuxième crible à travers lequel ne passèrent que de rares naufragés. Or, dans toute carrière, un naufrage dès le port n'est-il pas toujours préférable à celui qui n'a lieu qu'au cours de la traversée?
La grande majorité des prêtres incorporés parvint, avec beaucoup de tact et un peu de fermeté, à faire respecter, dans nos chambréses, ses croyances jusque dans leurs manifestations extérieures. En même temps, leur bonne humeur, leur simplicité, leur esprit de camaraderie et la conscience qu'ils apportaient dans l'exécution de leurs devoirs, leur conciliaient la sympathie de leurs camarades et l'estime de leurs chefs. D'autre part, ils acquéraient, dans ce milieu, sur certaines tristes réalités de la vie, que leur éducation leur avaient tenues voilées, des précisions que, seul, un exercice prolongé de leur ministère leur eût, peu à peu, apportées. En perdant, aux dépens de la candeur de leur esprit, nombre d'illusions, ils acquéraient, un peu brutalement, il est vrai, une précoce expérience des hommes et des choses qu'ils pourraient mettre à profit dans leur rôle de conseillers et de directeurs de consciences.
Quelques évêques ce furent, à mon avis, les plus clairvoyants et les mieux avisés, crurent devoir engager leurs prêtres à briguer, au cours de leur passage à la caserne, des galons, voire l'épauletle d'officier. Puisqu'il n'y avait aucun moyen de les soustraire au service armé, pourquoi ne mettraient-ils pas à profit, et l'instruction supérieure qu'ils avaient reçue et l'esprit de devoir qui les animait et qui s'était confirmé au séminaire, pour tenter de jouer, dans l'armée où ils avaient été enrôlés à leur corps défendant, un rôle de direction, plutôt que de s'en tenir à celui de l'exécution passive et toujours subalterne?
En ce qui concerne le temps de paix, le clergé sortit donc d'une épreuve que l'on peut qualifier de douloureuse, sans que ni son recrutement, ni surtout sa valeur morale et sacerdotale eussent ressenti trop de dommages.
Qu'allait-il se passer, si la grande épreuve de la guerre venait à surgir? Et comment le clergé allait-il répondre à la mobilisation et se comporter au feu?
Il est constant que ceux de nos législateurs qui avaient escompté la ruine du clergé par le passage à la caserne ne pouvaient qu'appartenir à la catégorie des pacifistes, à la fois têtus et crédules, qui, croyant la guerre désormais impossible, en écartaient obstinément de leur pensée jusqu'à l'éventualité. Sinon, ils auraient, pourvu toutefois qu'ils fussent doués d'une parcelle de psychologie, prévu que les vertus de devoir, de renoncement et de sacrifice, qui sont la base de l'éducation et la règle de la vie sacerdotale, vertus qui se manifestent surtout quand survient l'épreuve, allaient faire de ce personnel, que l'on avait marqué d'infamie en lui interdisant l'enseignement, contre lequel on avait attisé les préventions, un exemple vivant des vertus militaires qui, elles aussi, sont de devoir, d'abnégation et de sacrifice. Ils auraient compris qu'ils préparaient, pour le temps de guerre, la glorification publique et manifeste de ce clergé qu'ils s'étaient mis en tête de détruire.
Si à l'intérieur, lors de la mobilisation, les prêtres rejoignirent, comme tout le monde, avec empressement, leurs corps d'affectation, à l'étranger, ils excilèrent l'admiration de tous par l'ardeur qu'ils témoignèrent, et par l'ingéniosité qu'ils mirent à vaincre les obstacles qui, sur certains points, furent semés sous leurs pas. Dans son rapport officiel, notre ambassadeur à Constantinople, M. Bompard, nous montre tous ces Réguliers des ordres les plus divers, dont l'existence se passe à enseigner notre langue et à inculquer l'amour de notre pays aux enfants de races et de religions diverses qu'on leur confie, rivalisant d'ardeur et d'entrain pour rentrer en France dans le plus bref délai et y apporter le témoignage le plus vivant et le plus complet de leur attachement à la patrie d'autant plus aimée que plus lointaine.
Dans les rangs de l'armée, l'action de nos prêtres trouva à se manifester sous les formes les plus diverses: aumôniers régulièrement attachés aux ambulances et dont la désignation, différée quoique réglementaire, ne fut faite qu'au dernier moment; aumôniers volontaires et surnuméraires, dernière création du regretté Comte de Mun, uvre comme tant d'autres, à la charge des catholiques, et destinée à suppléer à l'insuffisance numérique des aumôniers titulaires; prêtres incorporés sous le régime de transition, et attribués aux formations sanitaires de l'armée, à titre d'infirmiers ou de brancardiers, ou aux hôpitaux permanents ou temporaires de l'intérieur; enfin, prêtres soldats, sortes de « Maitre-Jacques », qui, contrairement au dicton, ont su se montrer, tour à tour, et même tout à la fois, vaillants soldats, parce que, prêts à mourir, ils ne craignaient pas la mort, et prêtres sublimes parce que, soit avant, soit pendant, soit après l'action, ils étaient à la disposition de leurs frères d'armes pour leur procurer le meilleur moyen de ne point la craindre.
Les récits des journaux, les citations à l'ordre de l'armée, les mises aux tableaux d'avancement et de concours pour la légion d'honneur et la médaille militaire, nous ont montré nos prêtres à l'uvre, donnant, autour d'eux, l'exemple de la bravoure, encourageant les hommes parleur attitude et la sérénité de leur humeur, leur apprenant à mourir en leur adoucissant le sacrifice de leur vie, pansant les blessures, bénissant et absolvant avant la ruée à l'assaut, célébrant le saint sacrilice en plein air, en laissant voir, sous les vêtements sacerdotaux, leur pantalon rouge et leurs brodequins, rampant entre les tranchées adverses pour sauver quelque blessé, recueillant les dernières volontés des moribonds.
Mais ce n'était pas assez de ces récits ôpars et de ces citations; il convenait de les grouper, de les condenser dans un livre qui fut comme un monument élevé pour la glorification de l'uvre de notre beau clergé catholique français.
C'est ce livre que M. René Gaël nous présente, en homme qui, parfaitement documenté et pour cause sur l'âme du prêtre et sur celle du soldat, nous les montre, tantôt côte à côte, tantôt se confondant en un seul et même personnage, toujours en action et pris sur le vif.
Il nous peint le soldat français, tel que je l'ai connu au cours de ma longue carrière, avec son langage imagé, sa belle crânerie, le sourire gouailleur dont il se plait à couvrir une sentimentalité dont il a la pudeur; il nous le fait voir soucieux de l'au-delà, parce qu'il a un fond religieux, et profitant, avec empressement, de la présence du prêtre pour éliminer une préoccupation qui l'assiège et pourrait le rendre moins vaillant, moins disposé à « mettre sa peau en banque ». Il nous le montre matant sa douleur, crânant jusque sur le « billard » à opérations, sachant admirablement, en présence de la sur, de l'infirmière et du prêtre, ramener son langage au pittoresque et s'adaptant, sans effort, à un milieu qui n'est plus celui de la chambrée.
Je sais un gré infini à M. René Gaël de nous l'avoir ainsi mis au point, sous une attitude vraie, aussi éloignée du trivial que d'un invraisemblable idéal, et d'avoir, dans des tableaux très réels sans être réalistes, provoqué, tour à tour, l'admiration, l'enthousiasme du lecteur devant les faits et gestes de nos inimitables troupiers.
Il m'a paru car, sous ce rapport, je ne saurais être, comme pour le soldat, un juge compétent que ses prêtres aussi sont très vrais. Le séjour à la caserne leur a donné la « manière » de s'adresser aux différents troupiers; il leur a enseigné comment, en mêlant à l'autorité morale la nuance d'abandon qui convient à chaque cas, on met le soldat en confiance, et l'on provoque ses confidences, son retour aux pratiques religieuses. L'expérience acquise au milieu des misères de la caserne est exploitée au profit de l'exercice du ministère sacré.
Les prêtres de M. René Gaël sont vivants et agissants, sublimes dans et par leur simplicité. À tous leurs actes militaires est associé un sentiment chrétien et sacerdotal et la description de ce mélange du devoir militaire et du devoir spirituel, l'uu étayant et sanctifiant l'autre, est un des charmes du livre.
Il est un passage et je ne citerai que celui-là pour ne pas gâter le plaisir du lecteur qui a particulièrement retenu mon attention. Un prêtre, sergent, s'est offert pour accomplir une mission périlleuse; le salut des siens commande que l'éveil ne soit pas donné. Une sentinelle ennemie est là, que le moindre bruit peut avertir et qui, alors, donnera l'alerte. II faut la supprimer, et sans bruit. Le sergent s'approche en rampant, l'étrangle et l'achève d'un coup de baïonnette. Il vient d'agir en soldat, en soldat avisé, qui a mis au service de sa mission, toute son intelligence, son courage, sa force musculaire, puis sa baïonnette, l'arme silencieuse. Le travail fait et il a dû coûter à son âme de prêtre le soldat redevient prêtre, et il prie pour l'âme de celui qu'il vient d'immoler par devoir. Plus lard, à l'ambulance où il soignera sa blessure, sa première messe sera dite à l'intention de sa victime.
En même temps qu'il nous a fait pénétrer dans la conscience du prêtre soldat, qu'il nous a fait entrevoir tout ce qu'a de douloureusement pénible cette antinomie entre le meurtre légal qu'il commet pour le compte de sa patrie et la mission de paix à laquelle il a voué son existence, M. René Gaël a voulu et il y a très heureusement réussi fixer un point de doctrine. Il nous a montré comment une âme droite sait concilier, sans les sacrifier l'un à l'autre, deux devoirs en apparence inconciliables et les accomplir tous deux en vaillant soldat et en prêtre scrupuleux. Ce chapitre du livre est vraiment beau.
Point n'est besoin de souhaiter à l'uvre dô M. René Gaël un bon accueil. En la lisant, le soldat ne pourra que se féliciter d'avoir été, ainsi, photographié sous la forme d'instantanés, tour à tour gais, émouvants, poignants et toujours pris au bon moment; le prêtre se convaincra, une fois de plus, et l'histoire ne cessera de l'enseigner, que l'épreuve subie avec résignation et accueillie avec fierté tourne toujours au profit de celui à qui elle a été imposée et souvent c'est ici le cas à sa glorification.
Quant au lecteur qui, ni prêtre ni soldat, voudra tirer de ce livre un enseignement, il pourra y puiser, s'il ne l'a déjà, la conviction que la religion est et sera toujours un puissant levier, qu'elle constitue l'appui le plus sûr et le plus efficace du patriotisme, et que, ne fût-ce qu'à ce titre, elle mérite de tenir la place d'honneur dans l'éducation d'une nation.
Général Humbel
I
l'Appel du Devoir
Cette fois, me dit mon vieil ami le général, je crois que ce n'est plus pour rire.
C'était au soir du Congrès international de Lourdes. Toutes les voix s'étaient unies pour lar prière incomparable et dans tous les curs se prolongeait silencieusement l'hoeanna de l'univers.
Moi aussi je vivais ce rêve de paix qui semblait ne plus pouvoir finir.
Et lui, soucieux, presque brutal, entré déjà dans la réalité, dispersait nos illusions heureuses, celles qu'une confiance nouvelle avait fait naître en nos âmes:
Non, dit-il, avec cette belle énergie qui sait regarder en face les nécessités douloureuses et calme la fièvre que fait monter aux cerveaux la pensée du redoutable imprévu. Non! ce n'est plus pour rire, nous avons la guerre...
Et il se mit à m'expliquer l'enchaînement des complications internationales, l'effroyable orgueil de l'Allemagne, serrée entre ces deux alternatives: s'agrandir ou périr. Il me montra l'inutilité de la diplomatie, la mauvaise foi des interventions pacifiques, la ruée des événements vers la catastrophe inévitable et sanglante.
Dans une semaine, et moins peut-être, des millions d'hommes seront en marche et l'Europe va suer du sang.
... Cinq jours après, je quittais Lourdes presque déserte. Sur le fascicule rouge de mon livret militaire, j'avais lu et je crois bien que c'était la première fois ma destination pour l'heure tragique, l'ordre de rejoindre mon poste de mobilisation. Et cette feuille banale m'était n; p rue soudain d'une éloquence formidable.
J'étais soldat, encore, etcette fois « pas pour rire », comme disait le général, mais pour la guerre.
En moi, le citoyen frémissait comme nous avons tous frémi pendant ces heures dont l'émotion se prolonge encore et n'est pas près de finir.
Mais le prêtre se sentait plus grand, plus humain, plus consolateur. Et à ceux qui nous rencontraient alors, avec cette question qui pressait toutes les lèvres: « Vous partez? » nous répondions: « Oui, mais pas pour tuer; pour soigner, pour guérir, et surtout pour absoudre ».
Et nous sentions que des yeux humides nous regardaient et que, sur notre passage, c'était de la confiance, de la sécurité, du réconfort qui s'affirmaient.
Une mère dont les cinq fils allaient partir sur le front de bataille une inconnue pourtant, et que l'imprévu d'un voyage bousculé avait placée près de moi me disait d'une voix ferme que n'altéraient point ses larmes courageuses:
Ils ont semé les aumôniers dans les régiments. Tous serez partout, et c'est la revanche de Dieu.
Que d'angoisses calmées et que de sacrifices mieux acceptés, que décourages idéalisés par cette pensée: « Ils seront là... »
C'est au dépôt de la ...e section du service de santé, aux premiers jours de la mobilisation. Là, comme partout, c'est la fièvre des grands préparatifs, la tumultueuse activité dans l'ordre admirable du grand mouvement prévu et préparé. Dans la grande ville passent les régiments qui s'en vont au feu, acclamés, fêtés, fleuris, parés, assaillis de bravos, poursuivis de baisers.
Nous sommes plus de mille, et seulement des premiers appelés, car il en faudra bien d'autres. La moitié sont des prêtres, et nos soutanes attirent d'ardentes sympathies. Les deux amours si longtemps séparés, pourtant inséparables, de Dieu et de la patrie, se rencontrent, cette fois, fraternellement et s'unissent comme deux grandes choses nécessaires.
L'heure n'est plus à la blague, ni même à l'indifférence. Notre mission s'affirme, et la pensée du sacerdoce consolateur s'impose. On nous serre les mains, on se rapproche de nous: nous sommes la force qui rassure.
Un officier vient à nous, et, devant cette niasse d'hommes assemblés, nous salue:
Messieurs, je voudrais vous embrasser tous, au nom de toutes les mères... Si vous saviez comme elles comptent sur vous, ces femmes, et comme elles bénissent les consolateurs que vous serez... Nous ne savons pas les mots qui fortifient et nous ignorons les prières qui bercent l'agonie... Mais vous...
Et, en disant cela, il pleurait, sans essayer de cacher son émotion, car il sentait déjà l'immensité du sacrifice et l'impuissance des hommes à consoler les horreurs de la mort en pleine jeunesse...
Non, ce n'était plus « pour rire » cette fois, et tous le sentaient profondément et l'affirmaient par leurs regards de respect tournés vers nous.
Les autres, ces millions d'hommes en route vers la frontière, allaient vers l'inconnu. Chez nous, une certitude s'affirmait, nous faisait déjà voir la mission triste et sainte que la guerre nous préparait: soigner les blessures et ouvrir le ciel.... Panser des plaies et relever des courages abattus par l'épreuve trop lourde imposée à la chair. Grandir les volontés et rendre plus fortes les énergies. Jamais nous ne nous étions senti des âmes si apostoliques et des curs si fraternels.
Garde à vous!
Un silence plana. Les yeux ne voyaient plus que les champs lointains au là-bas tragique. Une voix appelait nos noms, nous désignait pour les tâches d'humanité, de secours et de charité.
D'abord les brancardiers... La liste était longue de ceux qui allaient partir, dans deux heures, pour le front, avec la mission de relever les blessés, sur la ligne de feu, sous la mort, presque en pleine bataille.
De temps à autre, l'officier coupait la monotonie des appels par de brèves réflexions, comme on en risque en ces minutes où chacun accepte la part de sacrifice qui lui est dévolue, avec la sérénité d'âmes oublieuses d'elles-mêmes et disposées à tout accepter, parce que c'est le devoir.
Vous serez aussi exposés que les combattants... L'ennemi tirera sur nos ambulances et la croix rouge des brassards et des pavillons ne protège pas contreles balles allemandes...
La liste s'allongeait. Tour à tour, les hommes de trente ans, de quarante ans, recevaient l'investiture du dévouement et du danger. Le chef continuait:
Il en est parmi vous qui ne reviendront pas, et votre courage n'en sera que plus beau. On pourra vous tuer, vous ne tuerez pas. Votre seul devoir est d'aimer quand même la souffrance, quel que soit l'être mutilé tombé sur votre route et qui vous criera: « Pitié! ».
Une voix partit des rangs:
Même les Boches?
L'officier regarda, sourit un peu, puis, comme à regret:
Eh oui! même les Boches, mon ami...
Il y eut parmi nous un murmure de protestation gaie et sans conviction.
Je vous comprends, dit le chef; mais puisqu'il est entendu que votre devoir, à vous, est l'héroïsme sans espoir de revanche... l'héroïsme lout court et l'abnégation surhumaine... celle des apôtres qui ont l'étoffe des martyrs.
Celui qui avait protesté lout à l'heure, et que le hasard du rassemblement avait placé près de moi, était un ami très cher, une de ces âmes vaillantes et joliment téméraires toujours tendues vers les tâches hardies et les entreprises audacieuses... C'était un beau et fier mousquetaire en soutane.
Il était de ceux qui partaient sur le front, et lorsque son nom avait été prononcé tout à l'heure, une joie soudaine avait éclairé son visage.
Enfin! moi qui avais tant peur de rester!
Rester loin du danger, c'était pour nous tous comme une condamnation, une sorte de déchéance, une auréole perdue. Et nous le sentions, nous les anciens de la territoriale, destinés aux hôpitaux de l'Ouest, ceux qui devaient abriter les blessés hors des risques de l'invasion.
L'abbé Duroy vivait déjà dans la réalité. Ses yeux voyaient le proche avenir et son cur, à cette minute, se donnait éperdument à la tâche généreuse. Et je l'admirais, parce qu'il était beau et qu'il représentait, à cette heure, tout le sacerdoce, ami des souffrants, impatient de se donner aux besognes saintes qui font accepter la guerre et en adoucissent les horreurs.
Il s'en allait vers le là-bas terrible, vers l'angoisse et la mort, et en lui je croyais voir tous les prêtres de France, en route pour la frontière, investis de cette mission divine qui est d'ouvrir la vie éternelle à l'heure où périssent les vies mortelles.
Lorsque nous fûmes dispersés, chacun préparant son fourbi pour le départ, Duroy m'entraîna sous les arbres.
Tu es jaloux, me dit-il.
Pourquoi pas?
Je te comprends. C'est si bien nous, cette existence qui commence et ce dévouement qu'on nous réclame. Mais dis-moi, crois-tu qu'il était nécessaire d'être mobilisés pour faire ce que nous faisons?... Qu'est-ce que l'ordre d'appel inscrit sur nos livrets militaires? Depuis vingt ans, depuis toujours, nous étions des hommes de la patrie, des soldats de bénédiction et de soutien.
Un clairon sonnait. C'était la première annonce du départ.
Il me tendit la main; nos regards s'unirent dans la même grande pensée et aussi dans la même terrible crainte.
Je fus le plus faible et la question qui m'étreignait le cur et ma pressait les lèvres échappa à la violence de mon émotion:
Quand se reverra-t-on?
Lui, très fier et très fort devant cette évocation du danger, répéta comme un écho:
... Se reverra-t-on?
Puis il rompit le court silence qu'il devinait déprimant pour son courage:
Mourir comme cela, à trente ans... J'ai peur de ne pas mériter cette grâce...
Alors, redevenant le vrai soldat qu'il ne cessait jamais d'être, Duroy me frappa sur l'épaule.
Une idée, mon cher... Je t'écrirai de là-bas, tant que je pourrai écrire. Et de tes impressions, mêlées aux miennes, je suis sûr que tu feras des pages émouvantes... Je suis ton correspondant de guerre.
Il m'embrassa et je sentis que sa promesse était de celles qui tiennent et ne trompent point.
Lui sur le front, moi dans un hôpital; tous deux, avec des risques différents, occupés à la même tâche, c'était, en effet, de quoi tenter ma plume.
Et voilà pourquoi j'ai entrepris cette uvre. Elle ne contiendra que des pages de vérité, écrites au milieu de la douleur patiente, du sacrifice et du sang.
L'ordre de mobilisation m'a fait infirmier dans un hôpital que les obus allemands, ni les bombes lâchées des Taubes n'atteindront pas. Et pourtant, dans la vue de ces chairs mutilées des petits héros tombés face à l'ennemi, j'ai puisé les grandes et rudes leçons de la souffrance endurée pour la cause sublime.
Parfois, sur mes mains qui écrivent, je retrouve les taches mal effacées du sang qui a coulé des blessures soignées durantdes heures. Mon tablier blanc, qui est devenu mon uniforme, est rouge par endroits, et dans ce coin de la salle d'hôpital où nos enfants sommeillent ou gémissent, j'éprouve, à certaines heures, le frisson de la guerre. J'ai ma part de la douleur commune.
Un blessé de dix-neuf ans qui a le bras gauche broyé, m'a dit un soir, alors que j'essayais de ramener en son cur la résignation et la paix:
Tout de même, c'est bon, dans notre misère, d'être soignés par vous...
Et comme j'essayais de lui faire préciser ce qu'il trouvait de si bon dans nos soins, il m'attira tout près de lui, comme un enfant câlin.
C'est, murmura-t-il, parce que vous nous aimez.
Les aimer! C'est notre tâche, notre doux devoir, notre passion! Chez tous, ils trouvent la bienveillance humaine; chez nous, ils rencontrent la charité divine.
Un vieux marsouin du Maroc, à qui on a désarticulé quatre doigts broyés, clamait l'autre jour dans la salle:
Moi, ça m'était égal de me faire casserquelque chose à la guerre. Du moment qu'on a des curés pour vous soigner, y a bon, comme disent les Arabes.
Actuellement, vingt mille prêtres de France assistent les blessés... Plus que jamais, Dieu veille sur la patrie!...
II
Le Récit du Blessé
... C'est la nuit, et j'écoute sonner les heures, les heures de garde qui seraient longues si, près de moi, je n'avais, présente et gémissante, la douleur qu'il faut consoler...
Quinze jours sont passés à les attendre, ceux qui occupent maintenant toutes nos sollicitudes et attirent nos meilleures pitiés.
Ils sont là, étendus dans ce vaste dortoir de collège, devenu l'hôpital militaire, où nous avons rejoint notre poste de guerre. Ils souffrent en silence ou se plaignent à grands cris, jetés au milieu du cauchemar, et que la torture des membres mutilés arrache àleur courage qui n'en peut plus.
Je m'approche d'un lit sur lequel la lueur douce et atténuée delà lampe me montre une malheureuse figure de vingt-et-un ans, convulsée par la secousse violente d'un mal aux terribles réveils. Celui-là, je l'ai vu tout à l'heure sur son brancard, affaissé comme une pauvre loque, les yeux agrandis par la fatigue d'un affreux voyage. Et surtout, terrassé par l'horreur, continuée hors du danger, de ces heures vécues aumilieu de la mort, dans le fracas des tempêtes de fer et de feu.
Quelles visions atroces j'avais lues dans ces yeux! Toute l'horreur de la guerre me semblait alors présente.
En l'interrogeant, les larmes me coupaient la voix. Il était si jeune, celui-là, et il semblait si fragile!
Sur son brancard où ia blessure l'immobilisait, il avait l'air d'un cadavre aux yeux mal fermés, indifférent à tout. Et puis, quand nous l'avions soulevé avec bien des précautions, pourtant! il s'était mis à hurler. Un médecin avait dû lui refaire sur place le pansement qui n'avait pas été renouvelé depuis quatre jours. Sa pauvre jambe broyée retrouvait tout à coup la sensibilité endormie, et toute sa chair, tous ses os, frémissaient d'une longue, immense douleur qui lui tordait les muscles et agitait son corps martyrisé.
Parmi tous les autres, aussi mutilés, transpercés et pantelants, je l'avais remarqué, ce petit Marseillais au visage d'enfant et il me sembla, du premier coup, que sa souffrance à lui était encore plus digne de pitié.
Mon tour de garde, en ce premier soir triste, m'amène près de lui, et c'est sur son infortune que se concentre mon attendrissement.
Je me penche vers lui et, avec ce tutoiement instinctif que la compassion pour les éprouvés impose à ceux qui consolent:
Tu souffres, mon petit?
Lui, sans répondre, dégage lentement sa main brûlante et moite des couvertures, et je sens sur mon cou l'étreinte de son bras qui m'enlace. Surtout, j'entends sa faible voix haletante qui implore:
Monsieur l'abbé, Monsieur l'abbé, est-ce que je vais mourir?
Comment répondre? Je n'en sais rien, et puis, même quand on est sûr, est-ce qu'on fait ainsi, brutalement, de pareils aveux?
Alors, mon petit blessé devine que j'ai mal compris, et son âme héroïque et fière veut garder le panache du soldat qui a bravé le danger sans faillir. Maintenant, il défie la mort et trouve la force de sourire.
Oh! ce n'est pas que j'ai peur, Monsieur l'abbé, mais si je vous demande ça...
Il s'arrête et il pleure. Sa main resserre l'étreinte, et, ptus attirante, me rapproche de lui.
Son geste ne yeut pas exprimer la crainte. Je sens bien que ce petit troupier, qui a vécu la sanglante épopée, n'est pas accessible à la crainte qui affole. Son cur est trempé de virilité. Un mois de campagne a lait de lui un vieux routier des tragiques aventures.
Non, dit-il, je n'ai pas peur. J'ai tant vu mourir autour de moi que je ne tiens plus à la vie... Seulement... c'est pour ma mère. Si je pars, elle ne voudra pas comprendre, et ma blessure en aura tué deux.
Peu à peu, dans la salle aux reflets pâles, les soupirs, les plaintes ont cessé. Dans le silence impressionnant, traversé de rêves affreux, il n'y a plus que des mots solennels de lui à moi. Tout le reste s'absorbe dans la rencontre de deux êtres qui sont, à cette heure, plus que des hommes: le soldat et le prêtre à qui la France a confié la garde de ses frontières et le trésor de son idéal.
Alors, sachant de quels sursauts la nature est capable, et confiant dans la vigueur du sang de la race, j'ose lui assurer qu'il n'est pas blessé à mort:
Non, mon petit, non, tu ne mourras pas... On ne meurt pas à ton âge...
Un sourire d'ironie arrête la formule banale d'impuissante consolation...
Et les autres qui sont restés là-bas... Encore un silence! Mon Dieu! qu'il est donc difficile de bien consoler!
Et cependant, moi-même, je ne veux pas croire que cette existence meurtrie soit condamnée. Le médecin-chef, un clairvoyant dont le premier coup d'il dissèque une plaie et scrute l'organisme, a déclaré tout à l'heure qu'il le sauverait. J'ai confiance et je crois en sa parole.
Je te dis, moi, que tu guériras.
Le blessé me regarde, et, cette fois, ma conviction ardente a pénétré dans son cur. Il se redresse un peu, dégage sa main, fait le signe de la croix et, sentant bien que maintenant je sais son âme, il murmure, avec le recueillement des minutes pieuses:
Il faut prier pour moi.
Ses yeux s'étaient fermés pour la prière; les miens ne voyaient plus son visage parce que les larmes troublaient mon regard. Seulement, pour mieux le protéger et mieux le bénir, j'avais posé ma main sur sa poitrine.
Il eut un tressaillement:
Pardon, Monsieur l'abbé, n'appuyez pas de ce côté... Là aussi, j'ai reçu une balle.
Il ne suffisait pas qu'il eût une jambe broyée. Il avait encore fallu que son pauvre corps fût transpercé, à la poitrine et au-dessus du cur. La chemise était rouge du sang qui avait jailli à travers le pansement.
Et, en le voyant ainsi, l'idée ne me vint pas de songer: « Comme il doit souffrir ».
L'homme souffrant n'était plus là. Seul, le martyr fie la guerre sainte m'apparaissait avec son auréole de bravoure et de témérité. Ce petit qui savait si bien souffrir avait dû magnifiquement se battre. L'énergie d'aujourd'hui n'était que le prolongement de l'héroïsme d'hier. Et lorsque mon bras se leva pour le bénir, ma pensée répétait obstinément:
Comme il est beau!
Quatre médailles pendaient à son cou, et il me les tendit pour les baiser. Elles avaient goût de sang, et je garde encore aux lèvres l'étrange saveur de ces reliques, dont le frôlement avait caressé la blessure qui saignait au-dessus du cur.
Cell e-ci, me dit-il, la plus grande, est le souvenir d'un prêtre. Il me l'a donnée là- bas, à l'ambulance, dans une grange où les obus ont défoncé les murs... Quelle nuit, mon Dieu!.. et comme il y avait du sang partout!..
Mon petit Marseillais avait tout le corps secoué de sursauts douloureux. Je pensai que c'était la douleur de la blessure avivée qui le torturait plus fort.
Mais non. Il souffrait, à cette heure, de l'affreux souvenir. Toute l'horreur de ces moments d'angoisse surhumaine lui envahissait le cerveau. J'aurais voulu qu'il s'endormît pour oublier un peu, pour laisser l'apaisement se faire en son âme troublée. Mais la fièvre exaspérait ses pensées et les paroles se précipitaient en tumulte à ses lèvres. Sans protester, j'écoutai la douloureuse histoire.
Tout le jour, on s'était battu et, tout le jour, on avait senti la mort. C'était comme un tonnerre, comme une rafale sans trêve, comme un enfer. Ça pleuvait de partout, et j'ai vu des camarades, tout près de moi, que les obus coupaient en deux ou qu'ils écrasaient. Ceux-là ne criaient plus: aussitôt touchés, c'était fini. Mais les autres, ceux qui vivaient encore et qui se débattaient... Je vous dis que c'est à vous tourner le sang. Si on était seul à voir ça, il y aurait de quoi devenir fou.
Il s'arrêta un peu pour boire. Je pensai que l'effort accompli dans l'évocation terrible l'avait épuisé.
Repose-toi, mon petit... tu me raconteras le reste demain.
Mais lui ne m'écoutait pas. Tout à l'heure, c'était l'homme qui me parlait, et, soudain, le soldat s'éveillait, l'amoureux de la patrie, le magnifique suiveur d'idéal, le troupier de France aux yeux fascinés par la beauté du panache, fût-il inondé de sang.
C'était si triste, mais c'était si beau! La guerre, ça vous tue, mais ça vous grise; quand même, on riait. Je ne sais pas ce qui fait rire dans ces moments-là... Quelque chose de très grand et de splendide vous passe devant les yeux... Il y a le danger, il y a la fête... et c'est la fête qui nous attire... Le capitaine était debout, et nous couchés. De temps en temps, il nous disait:
« Ça va bien, mes enfants... Nous faisons de laçasse chez les Boches... Entendez-vous le 75 qui chante? »
« Ah! Il chantait bien! Si bien que, là-bas, les oasques tombaient comme des noix qu'on gaule quand elles sont mûres. Sa voix faisait trembler la terre et le ciel, et chacun de ses cric nous répondait dans le cur et le faisait sauter de joie! Alors, on se levait pour bondir en avant, et puis on s'aplatissait dans le champ avec, au- dessus, le sifflet des balles qui passaient par mille et par mille.
A ce moment, le blessé m'étreignitla main comme pour mieux affirmer la vérité de son récit :
Ça, voyez-vous, c'est beau malgré tout, même quand ça vous couche...Moi, ça m'est arrivé vers six heures, juste au moment où le capitaine venait de tomber en criant: « En avant, les gars, à la baïonnette! » On s'est redressé pour l'assaut. En face, on ne voyait plus que la flamme des canons et nos oreilles étaient remplies du miaulement des obus. J'ai fait dix pas. On marchait dans le feu. Il y avait partout du rouge, du rouge à n'en plus finir.
« Tout à coup, un tonnerre éclate au milieu de nous... Je suis tombé près d'un camarade abattu en même temps que moi.
« C'était le curé de la section, un réserviste de vingt-huit ans, qui se meta me crier en riant:
« Tu en as à la patte, mon vieux; moi, c'est à l'épaule.
« Il était trempé dans un bain de sang. Eh bien, il plaisantait encore!
« Seulement, aussitôt, sa voix devint grave et il se mit à nous parler comme un prêtre parle aux mourants. Nous étions cinq ou six tout près de lui.
« Allons, mes petits, rien ne prouve qu'on ne va pas mourir. Dites l'acte de contrition. S'il faut faire le demi-tour, tâchons de le faire par principes. Répétez de tout votre cur: « Mon Dieu, je regrette mes péchés; pardonnez-moi! »
« Je le vois encore, à moitié soulevé; sa main valide qui tremblait était tendue vers nous, et le pauvre ami nous bénissait tous, tandis que chacun priait le Bon Dieu d'avoir pitié de ceux qui ne se relèveraient pas.
« Je l'ai retrouvé à l'ambulance, une demi-heure après. Il respirait mal. Sa poitrine n'en voulait plus. Mais il souriait toujours. C'est là qu'il m'a montré cette médaille en me disant: Prends-là! »
« Je l'ai prise. II est mort, avec un chapelet dans sa main, et après son dernier soupir, je l'ai regardé longtemps. Il avait une figure d'ange et le sang coulait toujours...
« Je me souviens qu'à ce moment le médecin-major s'est arrêté, et il s'est penché sur notre camarade qui venait de finir. Puis, s'étant relevé, il appela plusieurs infirmiers et leur montra le mort:
« Celui-là, mes amis, connaissait joliment la manière de sortir en beauté. Les pauvres diables qui meurent sous nos yeux se plaignent quelquefois. Lui, depuis deux heures, n'a fait que penser aux autres. Regardez-le: il sourit encore... »
Mon petit blessé s'arrêta. Le souvenir de l'ami perdu lui mordait le cur. Et lui-même oubliait qu'il souffrait, pour arrêter longuement sa pensée sur ce prêtre dont l'absolution avait rassuré ses heures de crainte et consolé divinement son angoisse.
Je lui donnai à boire; il baisa ses médailles, la grande surtout, le legs précieux du mourant, puis il s'endormit sans songer, le brave enfant, qu'il venait de me conter, simplement, une page sublime d'épopée.
... Ils étaient là, vingt-quatre comme lui, et de les voir, maintenant affaissés, vaincus par la douleur et silencieux, je me disais que le plus humble d'entre eux, le plus illettré des paysans avait son reflet de gloire et que tous portaient au front l'auréole qui transfigure.
Et pourtant, dans cette première soirée de garde, je me sentais encore plus haut que leur courage et plus utile que leur bravoure féconde.
Là-bas, ils avaient trouvé de quoi exalter leur fier orgueil de Français: ici, les petits héros pourraient épanouir leurs âmes. Sur le front, ils avaient vu la France vivante. Dans cet hôpital, peut-être ils rencontreraient Dieu oublié, méconnu, abandonné Dieu qui se montre si bonnement à ceux qui tombent dans le sacrifice des batailles.
Oui, c'était bien vrai que la Providence nons avait voulus marchant côte à côte avec les soldats.
Une lettre de Duroy, venue de la pleine tourmente, m'en donnait, le lendemain, la réconfortante certitude.
Duroy, mon ami très cher, me contait la belle, glorieuse, sublime journée de son baptême du feu!
III
Comment Ils Savent Mourir
Sur cette lettre du prêtre qui a vu la mêlée gigantesque, il y a de la boue et du sang. Je ne sais quelle terre, ni quel sang l'ont tachée, mais il m'a semblé que tout un poëme douloureux pouvait se lire dans ces traces grises. Elles portent l'empreinte du sol défendu, la preuve du terrible sacrifice au prix de quoi s'achète la dure conquête.
«... Cette fois, mon cher ami, nous voilà au poste d'honneur et au danger. C'est admirable et terrible. On peut y mourir et cela vous enchante. Classés dans les non- combattants, on nous envoie sous la volée des bombes, et destinés à ramasser les victimes, nous sommes officiellement canardés par les Prussiens.
« Tout ce qui est beau, humain et généreux, attire la rage de ces fauves échappés. Ils fusillent tout, détruisent les ambulances et mitraillent les croix rouges.
« C'est donc au péril comme au dévouement quo nous sommes conviés, et ce m'est une joie inexprimable.
Je voudrais te faire comprendre l'étendue de cette joie, la frissonnante fierté que j'ai ressentie, hier soir, au moment où mon équipe allait partir pour relever les blessés, sur la ligne du feu, à peine cinq cents mètres en arrière de notre infanterie qui montait à l'assaut.
Le major nous faisait ses recommandations, nous donnait la dernière consigne. Et il fut frappé de voir tant de moustaches naissantes et de nouvelles barbes.
« Mais, tonnerre! je ne vois que des prêtres en avant!...
« Les prêtres en avant? Comme c'est bien notre devise à tous! Les camarades nous disent téméraires. D'ailleurs, ils le sont autant que nous. Eux, c'est en riant qu'ijs s'en vont à la besogne sanglante; nous, c'est en priant. Il y a du danger pour tous, mais la joie de se dévouer fait qu'on le défie. Seulement, sans forfanterie, j'avoue qu'il faut du cur et du calme pour s'en aller, un brancard aux mains, dans cet enfer.
« Souvent, tu entendras dire aux blessés que le soldat se sent audacieux et sûr de lui tant qu'il a son fusil entre les bras. Une fois l'arme perdue, il manque d'équilibre et son bel entrain chancelle.
« Alors, nous qui n'avons jamais de ftingot et qui sommes de chair, comme eux, tu juges si nous sentons quelquefois l'émotion nous frôler la peau; maison marche quand même... on marche surtout parce que c'est plus beau. Et puis, là-bas, les malheureux nous attendent, gémissant, criant ou râlant...
« Ils attendent le brancardier; ils espèrent le prêtre. Que d'absolutions j'ai déjà données à de magnifiques repentirs... Ceux-là, il semble qu'on les voie monter au ciel, tellement on est sûr que Dieu accepte le sacrifice et le récompense... »
Mon ami Duroy, comme un vrai brave, a tous les courages, les grands et les petits, celui qu'il faut à la guerre pour braver la mort et cet autre, que j'admire, d'écrire à ses amis, entre deux randonnées sur le champ de bataille.
Cette première lettre m'apportait son impression générale, comme un tableau d'ensemble des grandeurs de la tâche à laquelle sont voués les prêtres de l'année tragique.
D'autres me sont venues, griffonnées à la hâte avec un crayon à la pointe émoussée. Des feuilles à demi déchirées, salies, maculées, m'ont apporté un écho de la grande épopée, dans un style télégraphique dont j'ai recueilli les mots que je voudrais enchâsser dans un écrin d'or.
... C'est le soir, après la nuit tombée. Pas à pas, la muraille mouvante, la frontière vivante des poitrines a gagné du terrain sur l'envahisseur refoulé. Chaque mètre de sol conquis a coûté des masses de vies humaines. C'est encore une journée rouge écrite dans l'histoire, avec des flots de sang.
La bataille continue, et dans le ciel passent les terribles bolides qui s'écrasent avec des éclats de foudre.
Partout des cadavres et des soldats couchés. Les uns se traînent et rampent sur les genoux, sur les coudes, pour chercher le refuge. D'autres gisent et se tordent dans l'inutile effort désespéré. Parfois des voix douloureuses s'éteignent brusquement au milieu d'un cri terrible et inachevé. C'est une balle de fusil ou de schrapnell qui, avec cette ironie cruelle des choses inconscientes, brise une existence déjà fauchée.
En avant, la lutte gronde sans merci, acharnée, furieuse, la mêlée du jour qui se continue sous les étoiles. Du vacarme effroyable qui affole les cerveaux et fait trembler les curs les plus solides, Duroy me dit qu'il faut l'avoir entendu pour en connaître l'horreur immense: « A côté de cela, le fracas du tonnerre n'est qu'un vague roulement de tambour ».
Sur les traces de la mort qui s'éloigne, voilà la charité qui vient, la pitié qui console, le dévouement qui répare. Voici les brancardiers qui parcourent le champ du massacre et recueillent ceux qui respirent encore.
Çà et là, des lueurs piquent la nuit et chacune porte son espoir. Au fond de l'obscurité, des yeux les suivent, suppliants, et des voix les appellent.
C'est le secours qui vient, l'humanité qui passe, la charité qui se penche sur les douleurs immobiles.
Maintenant que la tempête s'est assourdie, les voix du champ de bataille s'entendent plus nettes et désespérées.
C'est le triste concert des appels au secours: « A moi, ici...! emportez-moi!... J'ai les jambes cassées... la poitrine percée... Je perds tout mon sang... »
La funèbre moisson s'active. Souvent, dans la lueur d'un falot, une main se lève sur une tête affaissée. Un murmure s'entend au milieu de la grande plainte lointaine des canons et de l'autre, plus proche, des souffrances impatientes.
C'est un prêtre qui guérit une âme avant de relever un corps.
L'abbé Duroy est tout à sa mission de salut. A cette heure, Une songe qu'à sauver. Avec un de ses confrères, il a déjà recueilli bien des blessés et ils reviennent, la civière vide, pour la charger d'un nouveau et douloureux fardeau, quand une plainte qui domine les autres les arrête, attentifs et cherchant d'où vient le cri.
C'est plus au loin, sur un talus, près d'une haie. Et tout près d'eux, un autre appel monte du fossé de la route:
Emportez-moi!
Ils posent le brancard.
Ramasse celui-ci, dit le camarade; moi, je vais voir là-bas.
Duroy cherche le blessé en détresse. Le malheureux! il a l'épaule fracassée et le bras presque détaché.
Veux-tu que je te donne l'absolution, mon petit?... Je suis prêtre.
L'autre, épuisé, répond: « Oui » d'un geste de sa pauvre tête lourde.
Ne te fatigue pas; je vais réciter pour toi l'acte de contrition.
Encore une âme réconciliée; encore un qui partira, et bientôt, car une syncope le terrasse et le visage, vidé de sang, blêmit et devient une face de cadavre.
Mais soudain le prêtre, qui essaie de soulever le soldat mourant, tressaille et se redresse. Deux coups de feu viennent d'éclater tout près, du côté du talus où le camarade s'est dirigé pour secourir le malheureux qui appelait à grands cris.
A moi!
C'est la voix de son compagnon, et cette voix clame la détresse d'un être qui souffre, la douleur d'un homme frappé qui tombe.
Duroy se précipite vers la haie. Une crainte obscure, mais poignante, lui broie le cur lorsqu'il arrive. Personne debout, mais la lueur encore vive du falot renversé éclaire son ami, étendu sur le dos, les bras en arrière.
En face de lui, un blessé allemand qui brandit un revolver dont le canon fume encore.
Le prêtre est tombé en pleine mission de charité, tué par cette brute aux jambes brisées et dont la haine sauvage n'a pas désarmé. L'officier allemand a déchargé son revolver sur le pacifique soldat de la Croix-Rouge.
« Alors, m'écrit Duroy, une rage folle m'a saisi devant ce meurtre abominable, et moi aussi j'ai compris à celte heure l'effrayant cauchemar de voir rouge. J'ai voulu secourir l'ami frappé à mort, si lâchement, par le Teuton assassin. Effort inutile: deux balles en pleine poitrine l'avaient abattu sur le coup et le cri horrible que je venais d'entendre était presque une voix d'outre-tombe.
« Alors, voyant que cette vie m'échappait, un irrésistible sentiment de vengeance m'agita l'âme. Cette pensée s'imposa à mon esprit: « L'homme est un bandit et je suis en état de légitime défense! » Je ramassai un fusil au bout duquel s'allongeait, aiguë et mortelle, une solide baïonnette, et je bondis vers l'apache galonné.
« Le lâche se mita hurler, mais cette fois de peur, en levant les bras comme leurs soldats lorsqu'ils se rendent à nos troupiers. Et c'était pitoyable et inouï, je t'assure, de voir l'affolement de cet être ignoble devant la menace d'une mort qui l'épouvantait.
« Et moi, je m'étais arrêté devant lui, et une force supérieure desserrait mes mains crispées d'où le fusil tomba.
« Le prêtre domptait l'homme et les voix de mon sacerdoce protestaient en cris impérieux dans mon cur: « Tu n'es pas ici pour combattre et tu n'as pas le droit de tuer même celui qui a massacré ton frère. Tu n'as ici que le devoir d'être bon. On n'achève pas les blessés, même criminels. Laisse aux autres la guerre qui est leur tâche. La tienne est de relever et de secourir la souffrance sans savoir si le blessé mérite ton indulgence ou ta colère... » N'est-ce pas que j'ai bienfait?»
Plusieurs brancardiers, attirés par les coups de feu, arrivaient à la course. Eux aussi avaient deviné le drame, et trois d'entre eux se précipitèrent pour assommer le Prussien qui recommençait à gémir, à cause de sa blessure exaspérée par l'effort. Mais Duroy s'était planté devant lui et défendait, de toute son énergie, le meurtrier de son ami.
Non, vous ne ferez pas cela; vons n'en avez pas le droit.
Et les autres comprirent que le prêtre avait raison.
Sa conscience imposait la règle de l'humanité; le prestige de son sacerdoce levait les doutes et apaisait la vengeance. Ils sentaient que la voix de la charité proclamait la vraie loi morale.
Ce n'est pas à nous de faire justice!
Le médecin qui dirigeait le détachement arriva près d'eux.
Il eut un regard de dégoût pour l'assassin. Cependant, il se pencha vers lui, constata les horribles blessures qui lui avaient brisé les os, puis, s'adressant à deux hommes:
Emportez-le, dit-il...
Duroy, aidé de plusieurs camarades, chargea le corps de son ami sur une civière et partit, à travers le champ funèbre, en récitant le De profondis.
Toute la nuit, ces vaillants coururent les plaines et les ravins, avec le souci de n'en pas oublier un seul. Mais, à chaque retour à l'ambulance, mon ami faisait une pieuse visite à son frère en sacerdoce, pour puiser dans le spectacle du grand sacrifice un renouveau du courage indispensable à la terrible besogne.
Puis, au matin, quand ces bons ouvriers, fatigués, s'étendirent sur la paille pour le sommeil nécessaire, Duroy s'en alla creuser une fosse dans un petit verger dont la bataille avait respecté la verdure et les fleurs. Et là, entouré de quelques brancardiers, il récita les prières qui escortent les morts à leur dernier voyage.
Quelques mots de son récit lointain m'ont appris le dernier acte de la tragédie. Mais, à travers ces phrases brèves et jetées à la hâte sur un mauvais papier, j'ai vu le drame et j'en ai compris la grandeur tragique.
Et l'émotion m'a gagné jusqu'aux larmes, lorsque j'ai lu cette dernière page de la lettre:
« C'était dimanche. Nous avons dressé l'autel sur la tombe, dans le jardin tranquille. Plusieurs blessés avaient voulu se traîrrer jusque-là pour se recueillir et prier. J'ai dit la messe pour les morts et pour les vivants,., pour le présent et l'avenir,., pour que la guerre soit glorieuse et la paix prochaine. J'avais le cur douloureux, et pourtant plein d'espérance. Le sang de Dieu se mêlait au sang du prêtre martyr. Rien ne manquait au sacrifice: ni la victime volontaire, ni le pardon que son âme avait désiré et que ma bouche avait prononcé ».
« Au loin, montaient toujours et plus hautes, avec le jour, les voix tormidables de la bataille. Mais on eût dit que, dans l'air troublé d'où pleuvait la mort, planaient, souveraines et rédemptrices, l'image du sacerdoce chrétien et la grâce de victoire implorée parles prêtres de France... »
IV
Les Prêtres Sont Là
Chez nous, les prêtres que les quarante ans passés retiennent aux hôpitaux établis loin de la guerre, il est un sentiment pénible qui nous a fait tivredes heures de dépit, presque d'humiliation.
« Les autres sont là-bas et risquent leur vie. Sur le front de bataille, ils verront le péril et vivront les heures dangereuses qui appellent le dévouement et préparent au sacrifice. »
Par ces temps de courage viril où le premier rêve de toutes les âmes est de se donner éperdument, demeurer loin de la bataille paraît un amoindrissement de l'homme et presque une déchéance. Rester nous semblait presque synonyme de se dérober.
Le premier convoi de blessés nous a redonné l'assurance et rendu la fierté. Devant ces êtres meurtris, ces jeunes fauchés en pleine vie, nous avons compris l'autre forme de la vaillance, et la vue de tant de plaies hideuses nous a donné la certitude que, nous aussi, nous aurions notre part dans l'uvre de la guerre.
Un homme nous a inspiré cette forte conviction, et sa belle ardeur d'apôtre a formé en nous la certitude que la bonté pour les horribles souffrances égale et parfois surpasse l'héroïsme.
Un des caractères admirables de cette campagne, c'est la coopération des deux grands consolateurs de l'humanité: le prêtre et le médecin.
Notre médecin-chef a volontairement quitté l'immense clientèle qui trouve en lui, bien souvent, le sauveur des cas désespérés.
C'est une énergie vigoureuse servie par un talent maître de soi, et dont les audaces professionnelles portent la marque d'une science calme, toujours en garde contre les surprises des impulsions dangereuses.
Il croit en son sacerdoce et tous ses efforts convergent à le mieux accomplir. Son âme est près de la nôtre et il sait que nous en comprenons les générosités avec ce sens délicat qui apprécie à leur valeur les beaux sentiments.
Entre lui et nous, une fraternité s'est établie. Il sait qu'il pourra tout nous demander, car il connaît nos désirs et ne doute pas de notre bon vouloir j^/eux, toujours prêt aux besognes de jour et de nuit.
Il a voulu des prêtres dans son service, et c'est pour lui une sécurité. Il a l'assurance que nous continuerons sa tâche et que nous l'achèverons. Nos soins poursuivront l'uvre de ses interventions médicales. Il dit de nous: « mes infirmiers » avec une sollicitude où perce un peu de fierté.
Dans la salle d'opérations, qui est un local scolaire transformé, il a voulu que le crucifix demeurât. Et lorsque des grincheux lui ont fait observer que l'emblème pouvait gêner la neutralité, il a déclaré, lui qui n'est pas un chrétien pratiquant: Je ne connais pas ce mot. Et le crucifix est demeuré. Symbole de souffrance divine, il domine lés souffrances humaines. Plus d'un blessé que nous avons étendu sur la table douloureuse lui a jeté l'appel de sa foi lorsque le cauchemar du chloroforme commençait à brider son cerveau. Que de sang nous avons vu couler déjà, et qui était, en somme celui du grand sacrifice de là-bas, continué sous nos yeux.
Ces membres diminués, ces flancs taillés, ces doigts supprimés, comme ils nous ont évoqué la vision rouge de la tuerie et l'illusion d'être, nous aussi, les témoins des massacres nécessaires au triomphe vivant de la Patrie.
Ouvriers de paix, nous avons notre part des horreurs tragiques, mais la pensée chrétienne et le réconfort qu'elle apporte en adoucissent les cruelles émotions.
Ces hommes, dont la vie peut s'échapper dans un sursaut de l'organisme compromis, sont entre nos mains. Et quoiqu'on fasse, le prêtre, à certaines heures, complète l'infirmier que nous sommes et, à travers la besogne humaine, transparaît et s'affirme la fonction divine.
Le petit Marseillais, dont j'ai parlé, est soucieux depuis deux jours. Sa grande blessure est plus douloureuse et le mal s'affirme en une récidive qui l'exaspère.
Le pauvre gosse n'a plus cette gaieté des premiers jours et qui, chez tout soldat français, s'affirme plus vaillante avec le mal. Chez nous, c'est une manière de défier la souffrance, une des formes admirables de ce beau panache que tout homme porte en lui et qu'il déploie aux heures d'inquiétude, de péril et d'épreuve.
Cela dure quelque temps; mais un jeune homme, atteint comme l'est notre petit ami, ne peut voir longtemps, sans effroi, sa jambe brisée et, par conséquent, son existence compromise.
Il a ri de son mal et il a blagué, donnant ainsi la mesure de son courage. Et nous- mêmes, nous l'avons admiré, en songeant: « Faut-il que notre belle race ait de splendides ressources, pour que l'être fauché en pleine jeunesse puisse accepter ainsi le sacrifice après avoir défié si crânement la mort! » Le « gosse » est triste. Il a suivi des yeux les mains du docteur qui expieraient sa blessure et découvraient de nouveaux points sensibles. Surtout, il a cherché obstinément dans le regard du praticien la pensée et le jugement, peut-être qui sait? la condamnation.
Le médecin-chef connaît le danger des révélations faites aux patients, l'affolement et le désespoir qui en peuvent résulter. Il est, dans une certaine mesure, impassible devant les dangers de complications qu'il découvre. Mais il est père aussi, et lui- même, ayant souffert dans son cur, laisse la pitié se faire jour en son âme tendre.
Un léger froncement de sourcils, un geste imperceptible, et cela suffit pour inquiéter l'enfant qui attend la parole rassurante et l'espère en vain.
Alors, la crainte s'exprime dans une formule extrême qui révèle toute l'angoisse comprimée:
Ça va très mal, Monsieur le major. N'est-ce pas que je suis fichu?
M. le major se met à rire:
Veux-tu bien te taire, petit nigaud. Est-ce qu'on est jamais fichu à ton âge? Evidemment, tu ne pourras pas te promener dans deux jours, mais nous allons te sortir de là, mon petit gars.
Et comme le blessé demeure pensif, il insista et joue l'assurance.
Un bobo pareil!... Tu vas voir, quand je t'aurai fait une petite opération, comme tu seras gaillard.
Alors, gémit le blessé, vous allez m'opérer?
Tiens, parbleu! il faut bien, pour que je te rende entier à ta maman.
Et quand me ferez-vous ça, Monsieur le major?
Mais tout à l'heure, mon petit ami... C'est l'affaire de cinq minutes.
Il lui tapote la joue:
Allons! dépêche-toi de rire!.
Et il éveille en cette âme le sens du courage qu'il devine à fleur de peau.
Est-ce que, par hasard, tu aurais peur? Le jeune homme se redresse:
Moi! ah bien non, par exemple... qui vous a dit que j'avais peur?
Le mousquetaire vient de se révéler sous l'humble troupier dont la conduite fut héroïque sous les balles, pendant plus d'un mois.
Et quand nous nous éloignons à la suite du docteur, nous l'entendons, notre Marseillais, qui proteste encore et déclare aux camarades:
Ah! zut alors... la frousse, Dieu merci, ça ne me connaît pas!
Tandis que le médecin-chef dont l'inquiétude n'a plus de raison de se cacher, nous confîe à voix basse:
Pauvre gosse! pourvu que ce ne soit pas trop tard...
Et ce mot nous remplit de tristesse, nous qui n'avons pas l'habitude de ces choses tragiques. Notre cur se serre et nous voudrions pouvoir bercer notre pauvre petit ami avec de douces paroles d'espérance, et lui dire: « N'aie pas peur: nous sommes-là, près de toi, et notre prière encouragera ton épreuve ».
Mais déjà la note gaie traverse notre tristesse.
Devant la salle d'opération, un grand zouave bavard gesticule et amuse, par ses réflexions cocasses, un auditoire gouailleur qui fait cercle autour de lui.
Ah ça non! je ne veux pas qu'on m'endorme. J'aime mieux claquer, pour sûr, que d'aller faire le macchabée, sur la table.
Celui-là n'a pas d'autre nom que celui de sa blessure.
Depuis deux jours, on ne l'appelle que « la balle dans le dos ».
C'est pourquoi, d'ailleurs, il marche courbé, presque en double.
Le major lui prend le bras, et doucement:
Amène-toi ici, mon garçon.
Mais lui se rebiffe et entend poser ses conditions:
Vous savez, Monsieur le médecin-chef, pas de chloroforme. Vous allez me faire ça carrément...
On fera ce qu'il faudra, mon ami. Ça ne te regarde pas...
L'autre, qui la trouve mauvaise, esquisse un grand geste:
Ah! mais pardon! ma peau, elle est à moi, et ma carcasse aussi, je suppose.
La table est là qui s'allonge, drapée de blanc, avec l'air d'une bête de cauchemar dressée sur ses pattes grêles.
Le zouave, en l'apercevant, se raidit sur le seuil et pousse un formidable juron, qu'il atténue d'ailleurs par cette exclamation de meilleur goût:
Ah! pas de çà, Lisette!
On le tire et on le pousse comme un condamné à mort, et les protestations de son désespoir ne trouvent d'autre écho, dans la salle, qu'un immense éclat de rire. La pitié, d'ailleurs, ne serait point de mise, car la blessure n'est pas dangereuse et les suites n'auront aucune conséquence.
Voyons, grand bêta, blague le major, tu ne voudrais pas tout de même rester comme ça, toute ta vie, avec du plomb allemand dans les reins.
Ce mot suffit à encourager le bonhomme, et ce sont les boches qui reçoivent la décharge de sa mauvaise humeur:
Ah! les c...; au moins, tâchez de me fiche bien droit pour que je retourne leur flanquer une pile...
Alors, bravement, il se déshabille et, comme on veut l'aider à s'installer sur la machine, il réclame:
Laissez-moi tranquille, nom de nom; je suis bien capable de me flanquer tout seul sur ce perchoir.
Trois minutes après, il est réduit au silence et à l'immobilité. La balle est entrée profondément, à gauche de la colonne vertébrale. La main du docteur, cette main du chirurgien habile qu'on dit être douée de vision, chemine dans le sang et ne se trompe pas de piste. Le métal résonne sous la pince, mais il s'obstine comme une bête traquée qui se défend dans son trou.
Un médecin aide-major nous souffle cette réflexion:
Pour savoir si la balle va venir, ce ne sont pas les doigts qu'il faut observer, mais la figure du chef.
En effet, tant que le projectile résiste, son visage révèle le souci de la pensée qui cherche et du talent qui lutte contre l'obstacle.
D'ailleurs, autour de la table, c'est le silence. Chacun de nous semble participer à la préoccupation et sentir la résistance.
Mais, tout à coup, les traits du docteur se détendent. Son il parle avant sa bouche. Il la tient. Sa pince la ramène, rouge et tordue:
La voilà, cette gueuse!
Et comme le zouave entend la réflexion, dans son sommeil lucide, il murmure entre ses lèvres pâlies et lourdes comme du plomb:
Ah! ah!... la sale rosse!
Puis nous l'emportons dans son lit où, sans doute, la. douleur de l'incision profonde lui fait rêver qu'il reçoit dans les reins tout un obus de canon boche...
Pourtant, la camelote allemande n'est plus dans sa chair.
Elle repose, près de lui, sur sa table, en attendant qu'elle pende en breloque à la ceinture du zouzou reparti sur le front pour régler son compte avec les casques à pointe.
Mais voici que le même brancard nous apporte le petit Marseillais, dont c'est maintenant le tour.
L'un de nous s'approche de lui:
Allons, mon petit! du courage.
Du courage! il en a plus qu'au feu. Il s'est pleinement ressaisi. L'âme vaillante a maîtrisé le corps torturé.
Il montre les trois médailles qui lui pendent au cou, patinées par la sueur des longs efforts:
Monsieur l'abbé, vous les enverrez à maman, si je n'en reviens pas.
Et il sourit d'un air résigné, en regardant la table d'opération.
Et c'est bien là que nous sentons profondément l'immense sacrifice des mères dont l'angoisse de savoir leurs fils en danger se décuple de l'incertitude poignante: « Quelle est sa blessure et comment savoir la vérité?... Si, ramassé encore vivant sur le champ de bataille, il allait mourir, loin de moi, sans que je l'aie revu! »
Le petit blessé est endormi et la besogne du chirurgien commence. Voilà des os effrités qu'il faut retirer un à un, une artère qu'il faut ménager, l'hémorragie possible et qui serait mortelle.
Anxieux, nous suivons les phases de l'opération.
Parfois, un soubresaut du corps, un soupir en suffocation sous le masque; et puis le visage livide et la sueur qui coule.
Le crissement des os broyés nous donne le frisson. Nous devinons quelle souffrance va causer cette nouvelle blessure nécessaire, au réveil. A quelques yeux, des larmes d'émotion.
Le docteur poursuit impassiblement sa tâche.
Parfois, il jette une réflexion brève qui traduit son impatience contenue, et aussi, surtout, le regret qu'il éprouve de déchiqueter cette chair vive et ce fémur déjà broyé.
C'est en vain que nous cherchons dans son regard l'impression heureuse, la détente qui nous fera comprendre que tout va bien.
Sait-on jamais, avec ces blessés qui sont demeurés des jours et des jours sans recevoir les indispensables soins?
Le médecin qui administre le chloroforme brise, de cette réflexion, le lourd silence angoissé:
Le coeur ne va pas; la syncope est à craindre...
Nous nous regardons. S'il allait mourir, s'en aller ainsi, alors que nos mains et nos lèvres de prêtres possèdent la grâce désirable du pardon suprême!
L'un de nous traduit alors la pensée de tous:
Si on lui donnait l'absolution? Le médecin-chef n'hésite pas:
Je crois que ce serait prudent, Monsieur l'abbé. Alors, nous sommes témoins de cette grande et magnifique scène.
A la science humaine qui doute de son pouvoir, se substitue, pour un moment, la foi éternelle qui dépasse les horizons de nos pauvres savoirs humains.
L'abbé s'approche et le savant loyal s'écarte. Une minute, on oublie le corps qui défaille pour songer à l'âme qui implore.
Penché sur le visage blême, le prêtre évoque, de sa voix émue, la miséricorde de Dieu, la grandeur du sacrifice et la grâce de la contrition. Puis, de sa main qui trace le signe de rédemption, il confirme et complète la vertu de la parole toute-puissante que ses lèvres prononcent.
Et, la lâche divine étant remplie, il s'écarte et laisse la place au savant qui peut encore guérir.
.
... Notre chef a fait son « miracle »; le petit n'est pas mort dans nos bras. Pendant deux jours, nous avons veillé sa faiblesse et, bien souvent, épié, dans l'anxiété de longues attentes, la fin désirée du danger.
Notre gosse vivra. Il a franchi le pas redoutable. Sa jeunesse vigoureuse, aidée par sa volonté de vaincre le mal, a triomphé du péril longuement redouté.
Nous l'aimons encore plus, car il nous a coûté bien des soucis, et son existence nous est précieuse parce que nous avons craint de le perdre.
Quatre jours après, il a écrit à sa maman que, sur la table d'opération, il a vu la mort toute proche, comme au bord des tranchées. Mais il a terminé sa lettre par cette phrase exquise dans laquelle s'évoque, avec le danger couru, la belle confiance demeurée en son âme jusqu'au bout:
« Je suis sauvé, ma bonne mère, grâce au chirurgien qui m'a soigné. Et puis, tu sais, même à l'heure terrible, je n'ai pas eu peur... les prêtres étaient là... »
VI
La Messe sous les Bombes
Je ne puis comprendre, moi qui n'ai pas la joie d'être sur le front, par quel miracle de courage, Duroy peut m'écrire fidèlement ses impressions de guerre. Toutes les quinzaines, ou à peu près, m'ar-rive une lettre à l'enveloppe salie et que j'aime à regarder longuement, pieusement, avant de l'ouvrir.
C'est la messagère du là-bas mystérieux où l'on marche sans faiblir et où l'on souffre, avec le sourire qui rayonne des curs illuminés d'idéal.
« Jamais, me dit ce brave, je n'avais connu comme à présent, la beauté souveraine de la vie du prêtre.
« Il se trouve au cur de la bataille et il recueille, des lèvres ardentes de ses blessés, de ses mourants, les sentiments qui chantent dans l'âme française comme des notes de clairons...
« Croirais-tu, mon cher ami, qu'ils veulent mourir, ces pauvres petits, avec le souci de ne laisser autour d'eux aucun souvenir de tristesse, aucune pensée de mélancolie ou de regret.
« Un jeune ouvrier de dix-neuf ans que j'ai ramassé au bord d'une tranchée, la poitrine broyée par un éclat d'obus, m'a dit ces paroles déconcertantes, comme je me penchais vers lui, pour savoir s'il vivait encore:
« Tu peux regarder, mon vieux... on a le sourire jusqu'au bout...
« Et, en effet, cet agonisant souriait, dix minutes avant le suprême demi-tour dans l'éternité.
« Il eut l'étonnant courage d'ajouter:
« Laissez-moi ici, ne me relevez pas. Mon corps et celui des camarades feront une barrière si haute que les Boches ne pourront jamais la franchir.
« Et moi, dont les larmes aveuglaient le regard, je dus vaincre l'émotion poignante qui me bouleversait, pour dire à ce beau petit Français que j'étais prêtre et qu'il pouvait me confier les secrets de son âme.
« Il continua de sourire. La joie de sa vaillance était victorieuse de sa douleur. L'idée sublime survivait au corps presque anéanti, donnait àson visage l'aspect d'une vie étrange, plus puissante que l'autre, et que la mort semblait encore respecter. Il murmura:
« J'ai communié ce matin à la messe sous les bombes. Alors, maintenant, je peux partir... le prêtre nous l'a dit.
« Je me penchai vers lui et posai mes lèvres sur le front du martyr. Ce fut dans ce baiser fraternel qu'il cessa de souffrir et partit pour l'autre monde. « Ah! cette messe sous les bombes! quel écho de joie et de fierté la parole du fantassin mourant éveillait en mes souvenirs! C'était moi qui l'avais célébrée et moi qui avais promis le ciel au nom de Dieu, à tous ceux qui faisaient autour de l'autel cette halte de la foi et de l'espérance. Je ne vivrai jamais d'heures plus magnifiques. Je t'envoie de pauvres notes. Donne-leur la sonorité éclatante de la canonnade lointaine, la voix de la bataille, la majestueuse musique des batteries tonnant toutes à la fois.
« Raconte, avec des mots émouvants, cette fête comme tu n'en verras jamais et pourtant que tu devines, parce que toutes les âmes françaises possèdent l'intuition de ces grandeurs tragiques et de ces émotions glorieuses. »
Sur cette trame qu'il me semblait voir tissée d'or et de lumière, trame de gloire et de rayons, j'ai reconstruit la scène de vérité. A force d'en relire les mots éloquents et les courtes phrases évocatrices de beauté surhumaine, moi aussi j'ai vu cette messe grandiose et entendu la musique formidable qui rythmait son Credo...
...Il est six heures du matin. L'aube rouge révèle, à l'horizon, des ruines fantastiques où semblent pleurer des clochers blessés à mort, spectres énormes de la douleur et de l'épouvante.
On dirait qu'ils regardent les lointains, poursuivant, de leur grande ombre attentive, les Barbares chassés par nos régiments. Partout la dévastation des villages et des champs, la misère et la souffrance qui s'élèvent de terre, sous l'évocation de la clarté qui monte. C'est le silence pesant, planant sur les désastres et l'immense tristesse envahissante des champs ravagés.
Mais soudain, au détour de la forêt hachée par la bataille d'hier, voici la vie qui se révèle, la vie humaine qui arrive en flots pressés. Ce sont les pantalons bleus de nos fantassins qui cheminent en chantant; l'inépuisable jeunesse de France qui accourt et s'en va combler les vides, les trous béants creusés dans la muraille vivante. C'est la chair vigoureuse dn corps robuste et qui, d'elle-même, répare les blessures du géant toujours frappé, mais jamais abattu. Voici nos troupiers. Et rien qu'à voir les képis, la campagne redevient joyeuse. Les ruines sont moins lamentables et l'aube est plus dorée. Ils sont là; ils passent, semant après eux la vaillance de la race et cette confiance qui fait songer que la France est en marche vers la victoire.
Quel tableau, ce défilé de nos soldats dans l'apothéose du soleil levant! Ils sont couleur de terre, cuirassés de boue, bottés d'argile rouge. Ils ont dormi dans les trous noirs des tranchées, le ventre creux, les pieds dans l'eau, n'ayant, au milieu des ténèbres, d'autre lumière que l'espérance de vaincre. Et c'est dans ce rayon qu'ils ont vu la beauté de yivre et la grandeur de mourir.
Ils sont là! Et il semble que le sol profané tressaille d'une longue allégresse. Vainqueurs de la veille par la patience, ils poursuivent la victoire dans le jour qui se lève. Ces êtres aux capotes maculées, aux faces hérissées de vieilles barbes broussailleuses, aux souliers clapotant sur la route du poids lourd delà terre piétinée'; ces fantassins, sales à faire peur, passent comme dans une légendaire chevauchée de gloire.
Et voilà les chansons gauloises qui éclatent et montent dans l'air comme des cris d'alouettes:
La tète à Guillaume On l'aura, on l'aura La tête à Guillaume Ou lui cassera.
Un aéroplane ennemi accourt à tirê-d'ailes et les survole. L'oiseau de proie qui les guettait décrit de grands orbes dans les profondeurs du ciel. Un cri se jette et se prolonge, répété par mille voix:
Feu de salve au coucou!
Les canons se dressent, tous ensemble, du même élan, vers le vautour et, dans un crépitement qui déchire longuement le silence du matin clair, une volée de balles crible le rôdeur de l'azur qui chancelle, capote en avant, puis, les ailes brisées, s'effondre en un vallon lointain, tandis qu'un immense cri de joie salue sa chute.
C'est pas dangereux, ces sales frelons, seulement ça tache le ciel, vocifère un sergent.
Mais à cette réflexion de gavroche, les voix de là-bas répondent, les voix des Allemands qui ne savent pas rire et grondent toujours. Le signal de l'avion a été compris. Les canons des Boches se mettent en colère et crachent leurs obus. Il en tombe à gauche, à droite et partout: quelques képis s'inclinent et des corps s'effondrent. Mais la troupe en marche s'avance dans l'ordre magnifique d'un régiment qui court au devoir.
Et soudain, le sabre du colonel tranche la brume légère qui monte des talus. C'est la halte, et tous, obéissant à l'ordre, demeurent immobiles et suivent du regard la mort qui passe et qu'ils délient de eurs yeux railleurs.
Laissez-les grogner, dit le chef, montrant d'un geste dédaigneux l'horizon terrible... laissez-les gueuler; ... nous autres, nous allons entendre la messe...
Duroy est là, qui suit la colonne, à son poste de brancardier.
Un prêtre de bonne volonté, demande le colonel.
Mon vaillant ami s'avance:
Présent.
Une église, encore debout, se dresse sur la gauche, une église blanche presque neuve et dont l'ogive fleurit la campagne, avec ses murailles brillantes sans blessures.
Qui veut entendre la messe? interroge l'officier supérieur.
Moi... moi... moi!...
Les bras se lèvent, les mains s'agitent.
Alors, tous... vous voulez tous prier Dieu qu'il nous rende plus vaillants pour démolir les Boches et qu'il nous donne le cur de les abattre comme des macaques...
Un frémissement de joie fait onduler la masse de képis. Et du moment qu'il y a de l'allégresse dans les âmes françaises, il faut que les autres, là-bas, jettent du fer et du sang sur le rêve de nos troupiers.
Trois obus égarés piquent dans les talus et fauchent de leurs éclats la moitié d'une section. Il y a deux morts et neuf blessés qu'on relève. Qu'importe!...
Le régiment vient d'envahir l'église trop petife: le reste demeure au dehors et, par le grand portail ouvert, regarde l'autel où deux pauvres cierges s'allument. Un séminariste s'est mis à l'harmonium et de sa belle voix de ténor entonne le cantique des espérances pacifiques, devenu le chant de guerre de tous ces jeunes qui n'ont pas oublié le refrain si souvent chanté:
Nous voulons Dieu dans notre armée, Afin que nos jeunes soldats, En défendant la France aimée, Soient des héros dans les combats.
Et c'est un spectacle d'impressionnante beauté, de voir ce régiment qui a reçu déjà le baptême rouge, crier sa foi, sous les voûtes de l'église où le prêtre-soldat, recueilli dans la sublime prière, implore le Christ pour tant de vivants d'aujourd'hui qui seront les morts de demain.
Au dehors, c'est maintenant le vacarme des bombes rugissant dans l'aube et s'acharnant contre un ennemi qui vient cependant de déposer pour un instant ses armes, et fait trêve à la guerre.
Mais les fantassins ne bougent pas. La foudre mortelle qui éclate près d'eux semble avoir perdu sa force d'anéantissement et d'épouvante.
L'Allemagne sacrilège qui profane la faiblesse et massacre les temples catholiques est impuissante à troubler la prière de ces hommes qui sentent, au-dessus de l'avenir, planer l'alliance du ciel et de la patrie.
Et Duroy, dont les pantalons dépassent la dentelle fanée de l'aube, récite, à la musique des canons, la prière consolante de l'oraison pour la paix.
Mais cette paix, chacun sait qu'il faut l'acheter par le sacrifice. La victoire est une chose sublime qu'on doit payer en immolations et en souffrances volontaires.
Et c'est pourquoi, tranquillement, avec le beau sourire des héroïques vaillances, les fantassins entendent la messe sous la volée des bombes...
Et pourtant le vacarme lointain s'apaise. Le silence de la campagne tranquille enveloppe de nouveau l'église où douze cents hommes immobiles écoutent le camarade leur parler de cette vieille foi chrétienne dont la douceur s'éveille en leurs âmes transfigurées.
Des mots magiques sonnent à leurs oreilles, chantent dans leurs pensées, touchent les fibres harmonieuses du cur;
« La guerre nous a grandis;... face à la mort qui est de chaque heure et de chaque minute, nous sentons la beauté du sacrifice, et nous comprenons le sens du magnifique devoir. Dieu qui nous demande de souffrir et de mourir nous donne, avec l'épreuve, et plus forte qu'elle, la joie surhumaine d'avoir été choisis pour être les héros de la liberté et les martyrs du droit profané.
« Les champs que nos blessures vont ensanglanter, boiront la rouge semence de la bataille, une semence éternelle de victoire et de rédemption. Entre la balle qui tue et le ciel ouvert, il n'est point d'étape pour le soldat frappé dont la vie s'achève. Allez à la mort pour la Fiance, avec une prière aux lèvres et la foi au cur. Tomber pour son pays n'est pas mourir; c'est prendre d'assaut la vie éternelle. » Et Duroy, dont les paroles ardentes aiguisent les courages et suscitent les énergies, jette, au milieu de son auditoire frémissant, l'appel héroïque de Dôroulède:
En avant! tant pis pour qui tombe. La mort n'est rien, vive la tombe Si le pays en sort vivant: En avant!
En avant! ce seul mot fait redresser les têtes. Le désir d'aller là-bas, où l'on meurt, agite les âmes et fait flamber les regards. Ce soir, il y aura, tout près de l'église, vers la ligne de la défense resserrée sur l'envahisseur, un régiment dont la terrible audace épouvantera les Allemands décimés par une charge légendaire.
En attendant, nos troupiers chantent le Credo, et sur la route, dans les vergers déserts, recommencent à pleuvoir les obus. Le bruit de la bataille se mêle sourdement à l'harmonie tranquille. Mais les voix de la guerre affirment les dogmes chrétiens que les bouches proclament et leur donnent un sens définitif et souverain.
« Je crois à la résurrection de la chair, de cette chair qui, près de nous, est broyée, déchirée, pantelante, taillée en lambeaux. Je crois à la vie éternelle dont les éclats d'obus, et les balles et les baïonnettes ouvrent le portique splendide et révèlent la beauté qui demeure. »
Et la messe continue, au milieu du cliquetis des chapelets, car beaucoup de ces hommes l'ont retrouvé dans le fond de leur poche, comme ils ont remis au jour la foi consolatrice dont l'aide toute-puissante les assiste à cette heure où le courage doit dépasser les limites ordinaires.
C'est fini. Le prétre-soldat vient de tracer le grand geste de la bénédiction. La halte chez le Bon Dieu est terminée et la marche va reprendre vers la bataille. On ajuste les sacs, on boucle les ceinturons; les fusils se redressent sur les épaules; le bruit de baïonnettes secouées sonne déjà comme un prélude de charge. L'idée de la guerre a repris ces soldats qui, depuis des semaines, vivent de l'unique pensée. Mais l'énergie est plus ardente et la vaillance doublée. Des signes de croix revêtent les fronts et les poitrines de l'armure invisible que, tout à l'heure, les balles pourront transpercer sans amoindrir sa résistance.
En route! après Dieu, la Patrie! Jamais troupiers français ne partirent si calmes à la rencontre de la mort. De l'autel, Duroy leur jette le dernier adieu, le salut de la foi qui rassure et de l'espérance « quand même ».
Soudain, un fracas de tempête sur le toit du sanctuaire. La muraille ébranlée chancelle et les pierres pleuvent d'en haut, de l'ogive disloquée, frappée à mort par la haine des barbares dont la rage lointaine poursuit inlassablement l'uvre féroce contre les églises paisibles.
Au dehors, le rugissement des obus qui hurlent dans la tourmente, et, là-bas, le grondement des batteries déchaînées qui battent les campagnes d'alentour.
C'est une ruée en masse vers la porte, et l'on entend des voix qui clament:
__Ah non! pas mourir comme ça...
Les murailles du chur sont ébranlées et oscillent avant la chute. Devant l'autel, Duroy demeure, toujours revêtu de la chasuble et il attend paisiblement que tous soient sortis.
Un lieutenant accourt, lui montre le danger qui le menace, puis, voyant son obstination, veut presque l'emmener de force; mais lui, s'obstine doucement:
Non! mon lieutenant, mon devoir...
Comment, proteste l'officier... notre devoir n'est pas de nous laisser enterrer vivants sous ces murs.
Et le prêtre, alors, lui montre le tabernacle:
... Il est de sauver le Saint-Sacrement.
Et l'abbé se retourne pour prendre les Saintes Hosties.
Le fond du sanctuaire s'écroule et une poutre s'abat. Mais l'autel et le prêtre ne sont pas atteints. Ce ne sera pas long: la toiture s'effrite et la charpente fléchit. C'est l'affaire de quelques minutes. Vers la porte, cinquante voix lui crient:
Sauvez-vous, Monsieur l'abbé... mais sauvez-vous donc... tonnerre!
Non! il ne veut pas se sauver. Sa vaillance de prêtre lui inspire qu'il doit rester là et que le courage du soldat servira d'appui à l'héroïsme du sacerdoce.
Une pierre énorme tombe à ses pieds et le choc le fait chanceler. Le lieutenant, demeuré un peu en arrière, s'élance pour l'arracher aux décombres, le croyant mort ou blessé. Mais déjà Duroy est debout, essayant, vainement cette fois, d'atteindre le tabernacle enfoncé au milieu des énormes débris de l'écroulement.
Et alors, on voit ce spectacle inédit, splendide et digne de fleurir une belle page de notre histoire guerrière: dix soldats qui sont accourus pour aider le prêtre à dégager le ciboire.
Attendez, Monsieur le curé, on va vous donner la main pour le sortir de là, le Bon Dieu.
L'effort vigoureux de leurs rudes bras de terrassiers qui creusèrent tant de tranchées au sol de» combats repousse les pierres neuves du temple qui sont devenues des ruines. Et lorsque Duroy. tremblant cette fois, mais d'émotion, retire le Saint- Sacrement et l'emporte, les ouvriers magnifiques du sauvetage divin s'agenouillent, inclinés sous la voûte croulante, sans souci de la mort suspendue quelques mètres en l'air.
Puis, lorsque la tâche pieuse est terminée et que le lieutenant veut les entraîner au dehors, l'un d'eux, en souriant, lui montre la culasse de l'obus tombé sur les marches de l'autel.
De sa capote, il arrache un bouquet d'ceillets qu'il a cueillis tout à l'heure dans un jardin abandonné. Tranquillement, il le place dans le vase que forme le débris du projectile brisé:
Excusez, mon lieutenant. Deux minutes, que j'aille porter ça devant la sainte Vierge. Ça géra le souvenir du régiment.
VI
La Souffrance Qui Sourit
Y en a pour rire et pour pleurer, me disait in génument un pauvre petit diable que sa jambe, horriblement fracturée, va retenir longtemps chez nous.
Ces soldats blessés nous donnent, sans le savoir, de nobles leçons de courage et d'héroïsme. Pour eux, la souffrance est comme les balles: il faut la garder si on ne peut l'extraire, ou bien la faire sauter lestement parce que ça gêne.
La gaieté française et la blague sont de tous les jours et de toutes les heures. Dans nos salles aux larges rangées de lits uniformes, les éclats de rire alternent avec les plaintes arrachées aux patients endoloris parla main nécessairement dure du médecin qui panse.
Le cri involontaire de la souffrance ravivée se répète en échos d'hilarité. Et le malade se met à l'unisson, raille sa malheureuse carcasse endommagée et se chine lui- même pour enlever aux camarades le plaisir de commencer. « Il prend l'offensive », comme disait gaillardement un de nos Bordelais qui avait drôlement imaginé de prendre son miroir chaque fois qu'on le soignait.
Alors, pour tromper le mal, il « se payait sa tête » et s'administrait à lui-même tous les quolibets du vocabulaire troupier.
Non, mon vieux, mais quelle g... tu fais... Ah! ferme ça, vieille bête, t'as l'air d'un Boche en face de Rosalie.
Rosalie, c'est le nom donné par nos fantassins à la terrible baïonnette du Lebel.
Devant cette crânerie, les autres, guettant l'occasion de narguer le camarade, ne trouvaient plus rien à dire et se contentaient de l'admirer. D'ailleurs, notre Bordelais prévoyait tout, se criblait de plaisanteries, et imaginait toutes les blagues susceptibles de germer dans la cervelle de ses malins compagnons.
Crois-tu que t'as l'air bête à te tordre comme une baleine! Eh ben! et les autres, tu crois qu'ils sont pas aussi amochés que toi...
Lorsqu'il voyait arriver le tampon de teinture d'iode, ce feu liquide dont chaque goutte brûle la chair vive, il dégorgeait sa douleur préventive en commandements militaires vociférés dans le bruit de la bataille.
Attention, les dégourdis, on va charger... Droit sur les pattes, nom de nom! et du coeur au ventre... Pas d'emballement ! du sang-froid, et surtout piquez dans le ventre pour que la fourchette pénètre mieux et se tire plus vite...
Puis, quand la plaie frémissait sous la touche ardente de l'antiseptique, il criait d'une voix de tonnerre:
En avant! à la baïonnette... embrochez-moi tous ces b...-là...
Et alors il répétait les cris terribles de la charge, le halètement des poitrines sous l'effort de la tuerie, le rugissement de l'homme corps à corps avec l'homme, dans le déchaînement du carnage affreux et l'élan formidable de la mêlée.
Cela nous faisait rire, et la douleur s'évaporait en gaieté. Parfois, la sueur venait aux tempes et les larmes gagnaient les paupières. Le pansement fini, le brave garçon laissait retomber son buste épuisé par l'exaspération du courage. Mais, ici comme là-bas, il avait fait face à la souffrance sans faiblir, et quand je m'approchais du lit, pour lui dire quelque parole amicale, révélatrice de pitié, il me prenait la main doucement, pour remercier de la compassion que je lui témoignais.
Que voulez-vous, Monsieur l'abbé, ici, comme à la guerre, il faut bien faire son devoir.
Son devoir! voilà une parole que je n'ai jamais entendue sans émotion. Il comprenait, cet enfant, que souffrir loin du champ de bataille était la mission du sacrifice continué, le prolongement de la vaillance et le couronnement de l'héroïsme.
Parfois aussi, les jours où l'entrain lui manquait, parce qu'il avait passé une mauvaise nuit dans le cauchemar de la fièvre déprimante, il me demandait de l'assister au moment douloureux et de lui remonter le cur.
Je n'ai pas le courage de rigoler aujourd'hui et, pourtant, je ne veux pas crier. Alors, pendant qu'on me pansera, vous resterez près de moi, en faisant, tout bas, une petite prière.
Ces jours-là, je lui tendais ma main qu'il serrait de toute la force de ses muscles. Et c'était entre le prêtre et le soldat blessé un échange de résignation et de vaillance. Il ne se doutait pas, à ces minutes où la chair se révolte contre le mal, que je l'admirais de toute mon âme et qu'en retour de mon encouragement silencieux, il me donnait une sublime leçon de vaillance.
Mais comme il se dédommageait, en vrai Français, de ses mauvais moments, lorsque, le bandage fixé et la séance terminée, le major s'apprêtait à soigner son voisin de lit, le prisonnier boche qui avait un éclat de 75 dans la cheville.
Chaque matin, le docteur examinait l'horrible plaie et répétait, en homme soucieux de guérir:
Il faudra pourtant que je lui enlève ce monceau d'acier.
Ah! Monsieur le major, plaisantait mon Bordelais, laissez-lui donc ça dans la patte. Il est si content de nous avoir chapardé quelque chose!
Et, comme le médecin-chef, paternellement, le grondait, avec un sourire: « Veux-tu bien le laisser tranquille, petit monstre! » il insistait avec la verve endiablée du méridional dont la plaisanterie n'est jamais méchante:
Et puis, après, rien ne prouve que c'est du fer qu'il a reçu là-dedans. C'est peut- être seulement une cathédrale qu'il veut emporter au Kaiser.
Le Boche, lui, n'avait, à ce moment-là, qu'un souci: apprêter ses poumons pour rugir comme un fauve. Ah! je vous assure qu'il s'en moquait bien, de l'amour-propre. Tous les matins, il nous donnait une séance de musique vocale à défoncer les vitres. A cette heure-là, le Pruscot, pour qui d'ailleurs tous les blessés avaient des intentions délicates, parfois charmantes jusqu'à la gâterie, obtenait un succès d'hilarité qui semblait le rendre plus furieux encore que sa blessure.
Le médecin-chef avait beau recommander plus de discrétion, les blessés prenaient leur revanche de tout le plomb et l'acier dont leurs membres étaient farcis.
Un musicien, couché en face de lui, ne manquait jamais de répondre à son premier mugissement:
N'interrompez pas, Messieurs, c'est du Wagner!
Et la séance continuait. Les troupiers gamins imitaient ses cris, contrefaisaient les gestes et la voix.
Et les braves curs ils lui jetaient des cigarettes qu'il ne manquait jamais d'attraper à la volée, malgré la torture d'un pansement qui provoquait des souffrances atroces.
Alors, enveloppé de cette gaieté qu'il devinait dépourvue de toute haine, le pauvre Boche finissait par rire à travers ses larmes.
Mais où la blague française à son endroit se manifesta dans toute sa malicieuse ironie, ce fut lorsque le Bordelais s'ingénia de lui apprendre à parler français.
Cette idée lui vint un beau jour où le Prussien se tordait sur son lit, torturé par un accès de douleur plus violente. Il proférait alors des mots inintelligibles et faisait retentir la salle de ses hurlements de bête prise au piège.
Avec un grand sérieux, notre malin se mit à lui parler par signes et sa mimique était si expressive, le regard si communicatif de pensée, que le Boche, intéressé par ses grimaces, ne le perdait plus des veux.
Mon vieux, expliquait le farceur, faut jamais crier pour ne rien dire. Qu'on rigole ou qu'on hurle, il y a des mots pour traduire ça. Ainsi, ta patte te taquine: y a pas à barguigner, faut beugler, comme si t'avais six chasseurs à pied à tes trousses: oh la la!
Un geste éloquent accompagnait la théorie, et l'Allemand, hypnotisé par cette leçon persuasive, répétait avec la solennité d'un professeur d'outre-Rhin l'exclamation qui traduit chez nous toutes les formes de la douleur.
Très bien, déclarait le Bordelais, quand tu auras un peu d'accent, tu pourras te faire nommer espion à Paris. Maintenant, c'est pas tout; pour que ça soit complet, faut ajouter: « Ça va mieux, ça va beaucoup mieux! »
A force d'entendre articuler cette phrase, l'al-boche, bon perroquet, finit par se l'assimiler. Au bout d'un quart d'heure, il la répétait, avec des efforts de gosier qui témoignaient d'une évidente bonne volonté, convaincu d'ailleurs qu'elle était la plus parfaite expression de la souffrance aiguë.
Peut être se figurait-il que c'était une manière d'apitoyer les médecins et de leur faire agréer sas justes plaintes.
Le lendemain, quand survint un aide-major pour le pansement quotidien, ce fut une jolie séance d'hilarité pour les blessés de la salle 2.
A peine le médecin avait-il touché la plaie que le Boche-phonographe tira les grands jeux et s'époumona:
Oh la la! oh la la!
Puis, voyant que cette première exclamation n'était d'aucun effet, il lâcha la seconde dont il scanda toutes les syllabes de son accent teuton:
Za fa mieux... Za fa pôcoup mieux!...
A la bonne heure, constata le docteur qui ne songeait pas à la plaisanterie; seulement, ce n'est pas la peine de le crier si fort.
Mais l'autre continuait a rouler des yeux affolés, à tordre sa malheureuse jambe brisée et, voulant bien se faire comprendre, réitéra, sur une tonalité suraiguë, la phrase qu'il croyait être la fidèle tradition de sa souffrance:
Za fa mieux... Za fa pôcoup mieux...
Mais alors, s'impatienta le major, puisque ça va beaucoup mieux, pas la peine de nous transpercer les tympans avec tes hurlements de canaque.
Dans la salle, les blessés riaient. Seul, notre Bordelais qui regrettait déjà d'avoir raillé cette douleur voisine de la sienne, demeurait triste, lui qui avait mis en scène l'innocente comédie.
La malice, pourtant, n'était qu'une malice et d'autant moins grave que l'Allemand n'en pouvait point souffrir, puisqu'il ne la soupçonnait pas.
Eh bien, je n'oublierai jamais l'expression navrée qui assombrissait son visage, quand il m'appela d'un geste discret:
Vous voyez, me dit-il tout bas, c'est mal ce que j'ai fait là.
J'essayai en vain de rassurer cette conscience loyale.
Je vous dis que ce n'est pas beau de se ficher de ceux qui souffrent, surtout quand ce sont des ennemis.
Le brave cur, j'aurais voulu l'embrasser, en écoutant ces mots d'une si délicate et exquise pitié!
Le voisin n'avait pas souffert de cette raillerie incomprise et, par conséquent, sans effet. Quand même, mon soldat français se jugeait sévèrement et regrettait d'avoir cédé à l'entraînement d'une blague inoffensive.
Non content de la regretter, il voulut la réparer, donner au pauvre Boche une preuve d'amitié, désirant ainsi montrer que sa souffrance à lui et celle de l'ennemi frappé les rapprochaient tous deux, les rangeaient, à titre égal, dans cette famille commune où chacun n'a plus d'autre nom que celui de la misère partagée.
Il me tendit sa petite bourse:
Prenez donc dix sous là-dedans et, sans vous commander, faites acheter une bouteille de vin pour ce pauvre diable.
Il avait les larmes aux yeux, ce brave petit fantassin de chez nous, dont le geste charmant révélait la belle générosité de la race, l'admirable tendresse répandue au cur français jamais pleinement heureux tant qu'il n'a pas aimé.
Et, tandis que le Prussien épanoui, la figure souriante d'une joie un peu grotesque, buvait le vin de la réconciliation, je songeais à nos blessés de là-bas et à leurs geôliers aux masques de brutes. Je songeais à ces lettres de femmes saisies dans les poches de certains de nos prisonniers de guerre, à ces phrases monstrueuses écrites par les mégères du pays teuton, conseillant à leurs maris de massacrer nos soldats sur le champ de bataille.
Le Boche était dorloté à l'égal de nos frères. Aucune gâterie n'était offerte aux autres sans qu'il en eût sa part. Il était, pour nous, la chose sacrée, le vaincu, la victime, l'impuissant, la faiblesse secourue, le malheur respecté.
Et l'un de nos troupiers, pris au hasard dans le rang, se reprochait de l'avoir blagué, même sans dommage pour lui, parce qu'il était l'ennemi désarmé...
Za fa pôcoup mieux, répétait le blessé en savourant le vin de France...
Et ces mots, prononcés gauchement par sa bouche inconsciente, révélaient toute la supériorité de notre race gauloise sur la race barbare.
Oui, bien sûr, « ça allait beaucoup mieux » que chez lui, où les Huns ne se contentent pas de fusiller à bout portant nos blessés qui râlent, mais décrètent qu'il faut laisser mourir leurs frères jugés inguérissables, parce que les soigner est inutile et coûte trop cher.
Pitié chrétienne, charité que la foi nous inspire, humaines vertus que la pensée de Dieu divinise, fraternité sublime qui fait, du secours aux souffrants, une douce tache, et, de l'héroïque dévouement, un devoir; c'est en France que toutes ces beautés renaissent et fleurissent à la chaleur d'amour.
IIs l'avaient connue et sentie autour d'eux, la charité du ciel, les blessés que les prêtres brancardiers, avaient relevés là-bas, sous la rafale des obus.
Et comme c'était bon, et comme nous étions tendrement fiers de les entendre raconter les prouesses de nos frères en sacerdoce qui avaient risqué la mort pour l'humanité tandis que les autres sacrifiaient leurs jeunes existences pour la sainte Patrie!
Ceux que nous entourions de nos soins, et le petit Bordelais surtout, nous donnaient la note juste de ce qui se passait là-bas, de tous les héros que la guerre avait fait surgir, de ceux qui combattent et des autres, entre qui les prêtres avaient un rang glorieux.
Moi, me disait-il, c'est un brancardier sans moustaches, comme vous, qui m'a ramassé, en plein feu... dans l'enfer d'un effroyant combat d'artillerie.
« On ne lui avait pas commandé ça... le service de santé n'est pas obligé de se risquer follement, sous la mitraille... Le major-chef lui faisait des reproches et je l'entendais qui lui disait:
« Mon pauvre abbé, vous perdez la tête... vous risquiez cent fois de vous faire tuer.
« Le petit séminariste lui a répondu simplement:
« C'est comme ça que je comprends mon devoir à la guerre. »
VII
Trois Héros
Le journal de Duroy m'arrive toujours après d'inconcevables zigzags à travers la France, porteur d'admirables nouvelles, annonciateur des magnifiques espérances qui se lèvent dans le ciel de la patrie française.
« Je suis, me dit-il, comme un moissonneur de beaux épis, bousculé par la tâche et qui n'a pas même le temps de lier sa gerbe. Prends dans le tas, fouille dans mon trésor: tout est beau et grand; on dirait que le tonnerre de la bataille a ébranlé le ciel qui s'entr'ouvre. Dieu nous y sourit et la foi ravivée, régénérée, la foi française, à l'heure actuelle, inspire des gestes plus grands que ceux de nos légendaires épopées. »
En lisant ces lignes parmi d'autres qui exaltent nos fiers héroîsmes, je ne puis jamais me défendre d'une émotion puisée aux sources les plus profondes et les plus vraies de la grandeur chrétienne.
En frappant la France, en la heurtant de leur formidable choc, en la meurtrissant, les canons prussiens en ont fait jaillir, éclatante et souveraine, l'idée divine ensommeillée. Charlemagne, Saint Louis et Jeanne d'Arc doivent lui tendre les bras, de là-haut, et tressaillir de joie à la vue des sacrifices fièrement supportés qui lui seront un splendide baptême.
... C'est là-bas, en quelque point ignoré de la « frontière vivante ». Toujours le combat qui n'arrête pas, l'effort sanglant soutenu, le courage surhumain de nos soldats qui ont pris pour devise le mot banal et dont l'éloquence s'affirme par des actes plus grands que nature: « On ne passe pas! »
Le hasard du combat vient d'amener mon ami devant une ligne de tranchées prises et reprises quatre fois. Il travaille héroïquement à sa tâche de secours et de consolation. L'ouvrage ne manque pas. Par milliers, les corps jonchent le champ terrible. Cris de douleur, soupirs de gorges brisées, râles d'agonisants dont la vie s'achève dans un délire. Des bras qui se tendent et des gestes désespérés qui appellent.
Ils s'en vont, les bous samaritains, à travers la rouge moisson, visitant ces débris d'humanité, loques vivantes, immobiles dans la syncope ou qui se tordent en des contractions affreuses.
Le prêtre vit dans une angoisse qui dure des heures et se multiplie par le nombre des victimes offertes à sa pitié.
Dans chaque corps mutilé, il voit une âme et le mystère du salut se pose à son esprit inquiet. Il voudrait s'approcher de ceux qui meurent et dont la vie chancelle et tremble en ces poitrines broyées. Mais devant la tâche immense, il sent l'étendue de son impuissance. Il faut relever, avant de consoler; charger sur le brancard, avant d'absoudre.
À peine est-il possible de se pencher vers une tête aux yeux fermés, de glisser le mot d'appel suprême, de lever le bras et de pardonner au nom de Dieu.
« Si tu savais combien je souffre, m'écrit Duroy, de ne pouvoir me multiplier comme il faudrait. Pourtant, à ces heures du grand sacrifice et de l'immolation, j'ai confiance que Dieu n'attend qu'une pensée vers lui pour effacer les fautes et recevoir, à pleins bras ouverts, ces âmes de bonne volonté. Alors, sur l'immense champ des souffrances résignées, des expiations généreuses, j'étends ma main que le sacerdoce a sanctifiée et je crie vers le Maître: « Acceptez ces douleurs infinies, ces tortures des corps, ces détresses des curs. Soyez miséricordieux pour les jeunes hommes qui ont fait uvre de virilité. Ayez pitié de nos soldats, puisque lutter pour la France, votre royaume, c'est encore combattre pour vous! »... Ils s'en vont, par les sillons de la plaine hachée de fondrières à demi écroulées, soulevant parfois des cadavres, dans leur souci de recueillir et d'assister tout ce qui respire, même ceux dont les minutes sont comptées.
Là-bas, adossé à un arbre, voici un blessé qui éponge patiemment le sang d'une blessure ouverte au sein gauche. Celui-là ne crie point et ne fait pas, vers le secours tout proche, les gestes désespérés du malheureux qui redoute les horreurs de la solitude et l'effroi de l'abandon. Son visage est résigné, étrangement calme, presque impassible. Les traits révèlent l'énergie stoïque de celui qui accepte l'épreuve affreuse et en épuise délibérément l'amertume.
Lorsque deux brancardiers arrivent vers lui, le soldat leur sourit de ses lèvres pâlies, de ses yeux où se reflète encore l'éclair du courage dont l'ardeur n'a pas failli. Sa vaillance a seulement changé de forme: tout à l'heure, elle était dans l'élan qui emporte le corps maîtrisé. Maintenant, elle se concentre dans l'effort supérieur qui dompte les tortures de la chair meurtrie.
Qu'est-ce que tu as, mon pauvre vieux?
Le blessé ne répond pas à cette question inspirée par une fraternelle pitié.
Il se redresse un peu et montre de sa main droite, la seule qui peut remuer, la jonchée horrible qui sollicite l'activité du dévouement.
Les autres d'abord; moi, ça ne presse pas. Les brancardiers s'obstinent à le relever:
Allons, laisse-toi faire. Tu en as autant besoin qu'eux.
Mais il insiste, et sa voix, tout à coup, se fait impérieuse et commande:
Eux avant moi. Vous viendrez me relever plus tard.
Les ambulanciers s'éloignent en haussant les épaules, et l'un d'eux ronchonne:
Puisqu'il y tient, c'est pas la peine de l'emporter de force. On viendra le ramasser tout à l'heure.
Et l'autre ne peut s'empêcher d'observer:
Non, mais ce qu'il est entêté, ce sergent!
Une heure après, lorsque l'équipe de Duroy passait vers le talus où gisait le blessé, le prêtre vint à lui.
On va t'emporter mon ami.
Mais, tout à coup, une exclamation de surprise douloureuse lui échappe:
Comment, vous? c'est vous qui êtes là, blessé?...
Et il se penche vers l'ami qu'il vient de reconnaître, écarte la capote:
Où êtes-vous touché? mon Dieu... mais c'est affreux!...
Il regarde le visage plus que la blessure et se demande si, à cette heure et dans ce milieu où tant d'imprévus déconcertent la raison, ses yeux ne le trompent pas, et si c'est bien le curé de la paroisse voisine de la sienne, le confrère accueillant et doux qu'il retrouve, épuisé, contre cet arbre, peut-être frappé à mort.
L'autre prévient sa question et dissipe son doute:
Eh oui! c'est moi, mais je ne vaux plus cher... Et puis, ça ne fait rien. Il ne faut pas que je revienne... Ce ne serait pas complet.
A ces mots étranges, Duroy se sentit monter au cur une grande angoisse causée par le regret de l'ami en danger; mais, plus forte qu'elle, une admiration sans bornes réjouissait virilement son âme.
Voyons, poursuivit le mourant dont la voix gardait une étrange assurance, vous n'allez pas vous étonner qu'un prêtre, que nous tous, nous puissions regarder en face la mort, et même la désirer.
Pendant qu'il parlait, le brancardier se demandait pourquoi il retrouvait là son ami, que son âge rangeait dans les classes mobilisées qui n'avaient pas encore gagné le front de bataille.
Et, cette fois encore, le blessé prévint sa question:
Je suis parti parce qu'il le fallait, pour être prêtre comme on l'est aux heures où nous vivons; pour faire mon dernier sermon que je n'avais pas prévu si proche, mais qui était depuis longtemps préparé.
Ll ajouta en riant, demeurant soldat jusqu'au bout:
Ce sera peut-être le meilleur.
Alors, tandis que Duroy tentait, sans espoir, un pansement sommaire de la blessure qui avait fracturé profondément le thorax, le sergent lui conta simplement la sublime histoire:
Dans la ville de garnison où il se trouvait mobilisé, un de ses paroissiens, plus jeune, lui annonça un jour qu'il allait partir au feu. L'homme était père de famille: cinq enfants et un sixième en route.
Le prêtre, faible de poitrine, avait été affecté à un emploi qui l'assurait contre les risques d'un départ.
Une idée lui vint, qui prit rapidement la forme d'une résolution têtue; prendre la place du soldat et lui donner la sienne. C'était possible malgré les difficultés. Le père de famille était malingre, et d'une santé précaire. Durant deux jours, l'abbé multiplia ses démarches; il finit par réussir.
Mon brave homme est resté; moi je suis parti, et me voilà.
Ce fut la un de son récit et le sacrifié refusaild'en comprendre l'éloquence magnifique.
Il avait toujours aux yeux son beau sourire de joie, mais Duroy, près de lui, demeurait interdit, saisi, presque terrassé par la beauté souveraine de ce tranquille héroïsme.
Le sergent ajouta, pour couper court à l'expression inévitable d'un éloge dont il ne voulait pas déflorer son sacrifice:
Maintenant, mon cher ami, je vais me confesser, car je sens qu'il faut se hâter.
Duroy termine ainsi la lettre qui m'apporte ce trait qui figurera parmi les pages innombrables de notre livre d'or:
« J'ai pu administrer l'extréme-onction à ce cher ami, qui a répondu à toutes les prières. Puis il m'a fallu partir plus loin, emporté par la flot de nos tâches quotidiennes. Je ne sais pas s'il est encore vivant. Mais je prie pour lui comme s'il était mort. Dieu accepte jusqu'au bout de pareilles abnégations.
« Autant et plus que celui des soldats, il faut à la France le sang des prêtres pour qu'elle triomphe et qu'elle renaisse... »
Mais comme il est semeur de fécondité, ce sang de nos soldats régénérés par la pensée chrétienne qui donne à leur vaillance un sens définitif d'héroïsme complet! Gouailleurs et fortes têtes dans le « civil », ces enfants d'une race dont la vertu n'est pas amoindrie vont, d'eux-mêmes, à celui qui les a baptisés, quand sonnent les heures troublantes du danger. Hase confessentet communient, puis ils ne gardent pas leur foi « dans une musette ». Ils mettent en uvre, et sans tarder, le splendide élan vers la mort qu'elle leur inspire. Les bataillons se transforment en phalanges sacrées; dans chaque poitrine de troupier bat éperdument un cur de paladin.
Jambe gauche broyée par une double fracture; poitrine perforée de deux balles, pas mourants car tous les caprices des projectiles ne sont pas mortels mais gravement atteints et pour de longues semaines, voilà la fiche de deux chasseurs à pied que je débarbouille et panse tous les jours.
Et voici la manière étrange, déconcertante, dont ils furent frappés. Ils viennent de me raconter cela:
Vous verrez que c'est tout à fait une histoire pour les curés...
Je laisse la parole à Brigeois, tandis que Planteau fume sa pipe et entrecoupe le récit de grognements: « Ah, ma sale rosse de jambe! »
... « Le 6 septembre, ça chauffait terriblement sur la Marne. Il paraît que Joffre trouvait que nous avions joué assez les crabes boiteux et qu'il était temps de faire comme tout le monde, de s'en aller la figure en avant.
« Nous autres, vous pensez, on ne savait que peu de chose de la grande bataille. Seulement, dans notre petit coin, on voyait tout de même que les Boches mangeaient la terre et dormaient dans les champsf plus longtemps que les hommes saouls. Même il fallait les enlever par charretées, et rien ne pouvait les réveiller, pas même le joli museau pointu de Rosalie.
« Un matin, tout en se frottant les côtes, mises en long par quatre heures de pause sous la pluie, Planteau me dit:
« Mon vieux, je crois qu'on va y prendre quelque chose pour notre rhume. »
Moi, je lui réponds:
« T'es bête d'avoir des idées noires comme ça. Tu sais bien qu'il y a des courants d'air autour de nos carcasses; les balles font toujours des crochets quand elles arrivent sur nous.
« Je sais ce que je sais, qu'il me réplique. Le bataillon est commandé pour défendre le village qui pointe son clocher à gauche du bois. Et tu sais, nous, c'est pas au numéro qu'on nous connaît, c'est à la devise que nous a collée je ne sais plus quel général: marche ou crève. Aujourd'hui, y a pas de choix: d'abord on marchera, et puis on crèvera...
« Alors, je dis à Planteau:
« Si c'est le commandant Dargis qui mène le bal, pour sûr qu'on n'a pas besoin de songer à la soupe de ce soir, parce que, mon vieux, c'est pas dans la Marne qu'on la boulottera.
« Eh ben, que me fait le copain ici présent, justement, c'est Dargis qui va tourner la sauce. S'agira pas d'avoir les pattes en mie de pain.
« Alors, que je lui fais, on est flambés. C'est bien ton avis?
« Flambés! qu'il me dit, et même tu peux ajouter: fricassés.
« D'abord, cette pensée de nous voir la peau à l'envers, ça nous a donné un peu le trac. On était là, devant sa gamelle de café, aussi bêtes, pour ainsi dire, qu'un boche en présence d'une bouteille de Champagne vide. Mais voilà tout d'un coup que Planteau me tape son abatis sur l'omoplate:
« Dis donc, vieux, on va pas y aller comme ça?
« Comme quoi? que je lui fais.
« Comme des andouilles, pardi, comme des veaux qu'on mène à l'abattoir.
« Eh! comment, alors, que tu veux y aller?
« Il faut, qu'il dit, y aller proprement... Et si tu veux m'en croire, eh ben, pas plus tard que tout de suite, c'est-à-dire immédiatement, on va se confesser au sergent curé et lui faire signer une permisr sionavec pas de date pour la rentrée... Ça colle?
« Bien sûr, pardi, que ça collait.
« Seulement, que je lui déclare, nos prières, y a longtemps qu'on les a semées en route.
« D'abord Planteau reste sec comme un coup de fusil, mais il aurait fallu autre chose pour le démonter, l'animal.
« Espèce de tourte! Les prières bien sûr que ça sert, dans le civil, mais à présent, on fait comme on peut. On a bien appris la théorie, autrefois... Est-ce que tu t'en souviens? Voyons, pourrais-tu la réciter, la théorie, b... de malin? Et pourtant, ça t'empêche pas de coller des pruneaux à ces messieurs de là-bas. Eh ben! les prières, c'est la même chose. Le Bon Dieu sait qu'il faut se carapater au pas gymnastique. Il la connaît, le Bon Dieu: je te promets qu'il nous dispensera des prières, pour une fois:. »
« Que voulez-vous répondre à ça? J'étais vissé à bloc.
« Alors, ça va? que lui redemande Planteau.
« Bien sûr que ça va. S'agit à présent de se dégrouiller, parce que c'est pas le jour de rester à marquer le pas.
« Justement, à la section d'à côté, y avait le curé réserviste, qui faisait à ses hommes, une espèce de petit sermon très bien tourné, quelque chose dans ce genre:
« Mes enfants, ça va chauffer tout à l'heure, et les trois quarts de nous autres, n'y couperont pas pour la revue. Faut partir en grande tenue, avec des âmes astiquées sur toutes les coutures. On peut en revenir, mais faut pas compter là-dessus. Une balle ou un éclat d'obus, et puis le saut par-dessus. le mur de l'existence. Et s'agit pas d'aller tirer une bordée chez le diable. C'est bon pour les boches. Nous, il faut arriver devant, le Bon Dieu au port d'armes, avec tous les boutons qui reluisent et le sac chargé à l'ordonnance...
« Y avait pas à balancer; on « été le trouver, ce petit copain de curé. Cest Planteau qui a pris la parole:
« Excusez, Monsieur l'abbé, c'est pour vous causer deux mots, chacun individuellement et tour à tour, parce que, vous comprenez...
« Je crois bien qu'il comprenait. Il a empoigné mon copain par l'épaule.
« Flanque-toi là, à genoux, mon vieux, et parle bas, pour queles autres n'entendent rien.
« Planteau qui n'aima pas les manières, lui a dit en rigolant:
« Et puis! quand môme qu'ils entendraient...
« Il a réglé son affaire et astiqué son fourbi, moi aussi, après lui.
« A présent, nous dit le curé, vous pouvez y aller, mes gars, et si vous êtes ramassés en route, je vous garantis que vous ne traînerez pas d'ici là-haut... Vous y serez reçus comme des engagés volontaires et vous toucherez la prime... »
« Deux heures après, c'était la danse épouvantable, une dégelée de chevaux, d'hommes et de canons, une salade d'uniformes et de casques à pointe. Il pleuvait du plomb, il grêlait de l'acier, il tombait de la mort partout.
« Notre bataillon était perce comme une écumoire. Des camarades regardaient leurs têtes qui fichaient le camp et couraient après leurs jambes coupées en quatre. Planteau et moi, nous rigolions notre pleine peau en visant les Boches... Mon Dieu! ce qu'on a cassé des têtes, ce jour-là... rien qu'avec les os, on pourrait bâtir une maison de campagne.
« Nous autres, on croyait tout bonnement faire quelque chose de très ordinaire, quand le commandant Dargis nous arrive dessus et nous lâche ce compliment:
« Vous, mes lapins, vous êtes des types épatants, je vous ferai citer à l'ordre du jour. »
« Eh ben, quoi! on n'avait pourtant rien fichu de bien remarquable. Nous avions fait notre métier de biffin, ni plus, ni moins. C'était pourtant pas l'avis du patron qui nous siffle dans les oreilles:
« Je veux que vous soyez tout à fait dignes de la distinction que je vais demander pour vous. J'ai une mission, qu'il me faut des bonhommes à toute épreuve, pour l'accomplir... vous êtes pas froussards? »
« Moi, je réponds: « Ah! ben, zut, alors! »
« Planteau, lui, qui a toujours des paroles de monsieur, se met à crier ces mots faut vous dire qu'il criait rapport à un obus qui éclatait à dix mètres de nous:
« Ah! mon commandant, faudrait voir. »
« Eh bien! que dit Dargis, vous allez grimper sur cette butte où qu'il y a une grosse croix. De là, vous verrez où perche l'artillerie boche. Regardez de vos quatre z'yeux et revenez me le dire. »
« Planteau demanda simplement: « Mais si on est coupé en deux avant d'arriver ou bien au retour? »
« Le commandant se met à rire et nous dit en s'en allant:
« Eh ben! vous m'enverrez vos morceaux. »
« Et nous partons... ah! tonnerre, quelle tripotée!
« Quand les pruscots nous ont vu monter là-haut, il n'y avait plus de balles que pour nous. Des balles, et le reste. Il faut croire que ça les gênait rudement de nous voir escalader cette malheureuse butte puisque, en plus des fusils, les canons nous flanquaientdes prunes... Des canons, rien que pour nous deux!
« Planteau se tordait:
« Eh ben! mon vieux, nous ne sommes pas rien pour qu'on nous fiche une batterie de 77 à nos trousses.
« Parbleu, que je lui faisais, ils nous prennent sans doute pour le père Joffre ».
« Arrivés là-haut, Planteau se colle derrière la croix et commande:
« A présent, s'agit d'allumer les lampions et d'éclairer le paysage.
« Mais, tout d'un coup, il lève les yeux vors le Christ et se met à genoux. Je fais comme lui, sans trop savoir, parce que, moi, jobéis toujours au copain qui est plus dégourdi que moi. Et voilà que cet animal se met à faire une prière, mais une prière de son invention, au Bon Dieu qui n'avait l'air de regarder que nous à ce moment là. Oh! une prière pas longue, à peu près comme ça:
« Mon Dieu, le curé de la compagnie noua a dit que vous étiez mort pour nous, il y a longtemps. Eh bien! vrai, si ça vous fait plaisir, on peut vous rendre la pareille. Seulement, si on claque ici, ou même plus loin, faudra pas nous laisser en panne et, vous aussi, nous mettre à l'ordre du jour de votre régiment. Maintenant, on va travailler pour le commandant. »
« On se relève, on regarde. La batterie boche était à gauche du bois.
« Y a du bon, que dit Planteau, on peut se tirer. »
« Mais au moment où il disait çà, pan! pan! pan! pan! un obus tombe devant la croix et nous envoie a chacun une truffe dans les gigots et nous voilà les pattes en l'air.
« T'es mort? me demande Planteau.
« Je crois pas, mon vieux, et toi?
« Moi, qu'il me dit, je te ferai savoir çà tout à l'heure.
« Et je le vois qui se défile en tricolant.
« Moi, je suis resté: ma patte n'en voulait plus. Elle pesait mille kilogs, mais je me disais:
« Puisqu'il fiche le camp, lui, y a du bon quand même. Pourvu qu'il arrive. »
« Il est arrivé. Il a prévenu le commandant. Une batterie de 75 est venue au galop et trois quarts d'heure après, le bois était à nous.
« Brigeois ajoute avec un soupir:
Et malgré la bonne volonté, on a manqué le rassemblement d'en haut ».
« Mais Planteau, qui a fini sa pipe, daigne parler à son tour:
Ferme donc çà, espèce de bleu. Si on a raté le ciel pour cette fois, ça s'explique tout seul. C'est simplement parce qu'on n'était pas de la classe. »
...Mes deux blessés se mettent à rire. Ils ont accompli un acte de bravoure presque surhumain, contribué, eux, si modestes, à la grande victoire, mis en action la force divine qui les a rendus héroïquement téméraires. Ils oublient de s'en apercevoir.
Mais tandis qu'ils rebourrent leurs pipes et parlent d'autre chose, moi, je les admire éperdument et je les aime, comme on aime les êtres de beauté, de vaillance et de vertu dont le courage triomphe de la force brutale et sauve les patries...
VIII
l'Absolution avant le Combat
Il ne faudrait pas croire que les salles de nos hôpitaux soient d'une tristesse lugubre et que nos blessés gardent, sur le visage et dans l'âme, les traces de l'effrayant labeur qu'ils ont accompli.
J'ai parlé déjà de la « souffrance gaie », de cette belle humeur qui défie la douleur et donne au courage français sa belle qualité de crânerie magnifique.
Ici comme là-bas, ils souffrent héroïquement et il arrive que les plus sonores éclats de rire jaillissent de poitrines oppressées par la fièvre.
Nos hôpitaux où sont soignés les blessés de la guerre résument l'armée combattante. Ils arrivent du front sans autre classement que la gravité des blessures. Il a, voisinant et fraternisant au bout d'un jour, comme de très anciennes connaissances, des fantassins et des cavaliers, des artilleurs et des turcos, des zouaves et des tirailleurs sénégalais.
Chacun d'eux a vécu l'épopée, habité le trou noir de la tranchée, piétiné les champs et les bois, passé des jours et des semaines sans étendre ses membres las ailleurs que sur la terre nue ou l'herbe des lisières. La guerre avec ses aventures est autour de nous et les grognards de Napoléon, pour avoir plus longtemps couru les aventures, ne sont guère plus beaux, ni plus dignes d'admiration.
On peut se pencher sur n'importe quelle couche, c'est un témoin de la guerre que l'on rencontre, un acteur de ce drame effrayant dont tous les mauvais souvenirs sont évaporés. Il semble que c'est un rêve, nous déclarent-ils. Je n'en ai jamais trouvé qui tiennent rancune aux dures circonstances qu'ils ont traversées et qui regrettent le passé dont les heures furent parfois sombres et toujours tragiques.
La guerre a fait monter le niveau des courages à une hauteur extraordinaire. Le plus humble paysan, le plus vulgaire manuvre raconte ses multiples entrevues avec la mort sur le ton banal des récits ordinaires.
Voici un lignard de vingt-deux ans qui a le pied gauche fracturé en trois endroits. A peine est-il dans son lit qu'il bavarde comme au retour d'une permission.
Je lui demande, avec une curiosité jamais lassée, pour nous qui n'avons rien vu:
Il y a longtemps que vous étiez sur le front?
Depuis le 7 août.
Et vous avez toujours « marché » depuis ce temps-là.
A peu près; le régiment s'est reposé quatre jours.
Voilà donc des mois qu'il était dans l'effort de la lutte, dans l'incertitude constante du lendemain, et plus encore, de l'heure qui suit.
Obus, balles, schrapnells, orages de fer et de plomb se sont abattus sur lui, ont tué des milliers d'hommes, chaque jour, à ses côtés. Il a couru des risques effrayants.
En temps ordinaire, un homme qui se serait trouvé en pareil danger pendant cinq minutes, garderait toute sa viole souvenir de ces moments affreux et la vision de son épouvante.
Mon troupier n'y songe guère. Il a connu la défaite en Belgique, la retraite vers Paris, la bataille si dure de la Marne, la chasse aux Prussiens jusque dans le Nord, toujours marchant, tirant des coups de feu dans les nuits noires et les jours pluvieux. Puis, avec une ardeur aiguisée par l'espérance d'une victoire maintenant certaine, bien que dure à remporter, il s'est élance à la poursuite de l'envahisseur, mis en fuite à son tour.
Et ce garçon très calme, ce campagnard aux émotions lentes à se faire jour, me montrait une joie patriotique si épanouie que je me sentais plus fier de la France en l'écoutant. Il riait à plein cur, ce vaillant petit gars de la Champagne, en me racontant les magistrales « tripotées » administrées aux Boches. Dans ce corps amaigri par la fatigue inouïe, les privations et les rudes épreuves de la guerre, l'àme vaillante triomphait dans sa joie plu forte que toutes les brutalités de la rude existence du soldat.
Et, comme je lui demandais si la pensée de sa famille inquiète ne l'avait pas attristé pendant les jours terribles, il me fit cette admirable réponse:
Mon père, ma mère et mes surs ont été mobilisés avec moi. Tandis que je me battais, ils m'aimaient davantage et priaient pour moi. C'est aussi une manière de combattre pour son pays.
Et ces mots éclairaient à mes yeux toute une face, et non la moins belle, du drame que nous vivons.
Tandis que nos « petits » refoulent victorieusement le flot barbare, ils ont le renfort assuré d'un amour plus puissant qui les accompagne et l'appui efficace des prières qui les soutient.
C'est de quoi l'on ne parle pas assez et ce qui, pourtant, joue un rôle magnifique dans ces heures où la certitude de vaincre ne saurait empêcher l'angoisse des attentes quotidiennes: la prière.
Si elle n'occupe pas le rang officiel et la place prépondérante dans les règlements militaires, il est certain que chaque soldat supplée à ce fâcheux oubli par un effort personnel et l'empressement de sa propre initiative.
Nulle part je n'ai tant vu de médailles et de chapelets, me disait un homme politique à son retour du front. Jamais je n'avais pensé qu'il y eût tant de foi dans les âmes françaises.
Et il ajoutait, avec un grand air de respect ému lui qui, pareil à tant d'autres, avait proclamé l'intangibilité du principe laïque:
En les voyant prier comme de petites communiantes, jai compris que c'était là qu'ils puisaient le meilleur de leur vaillance.
Ce Dieu qu'on a caché à leur enfance, ils l'ont retrouvé miraculeusement à l'heure même où ils ont senti, d'instinct, que la patrie n'était rien sans lui. Et, avec l'enthousiasme de jeunes néophytes, ils lui ont tendu les bras comme vers la puissance supérieure sans qui les forces humaines demeurent inefficaces et stériles.
Mon paysan champenois un troupier quelconque, pris, au hasard, parmi les millions de nos combattants m'en a donné l'assurance réconfortante.
A la guerre, on se passerait plutôt de pain que de prière, et, quand on a entendu la messe, on court se battre avec un entrain irrésistible.
La messe aux armées. Il faut avoir entendu nos blessés conter ces solennités qu'un prêtre en pantalon bleu célèbre aux lisières des forêts ou dans un champ creusé de tranchées sanglantes!
Lorsqu'ils en parlent, ils les voient encore, et toute leur âme vibre d'émotion en évoquant ces souvenirs de leur campagne. Et ce n'est pas seulement la messe qui les place en face de Dieu, mais aussi le sacrement de pénitence, ce passeport pour l'au-delà qui les fait se prosterner sous les mains fraternelles, levées pour bénir et pardonner.
Mon blessé de Dixmude a vécu, dernièrement, une de ces heures splendides, et il m'en a rapporté les émouvants détails. Le récit est imprégné d'une grandeur surhumaine, et, tandis qu'il me décrivait cette scène, je songeais que nul épisode historique de nos fastes chrétiens ne saurait en dépasser l'héroïque beauté.
Le régiment d'infanterie vient d'arriver sur ses positions. Il est en réserve derrière un petit bois, à six kilomètres de la ligne du feu. Dans une heure, l'ordre suprême sera donné. A leur tour, ces trois mille hommes vont se ruer sur le front ennemi pour recevoir, soui la volée des obus, le baptême du sang.
Pour beaucoup, c'est la halte dernière dans la vie. Le canon qui tonne semble déjà faire l'appel des morts, et, dans le silence recueilli qui plane sur ces jeunes voués au sacrifice, on croit entendre la destinée qui agite lourdement ses ailes. Ce n'est pas que les courages faiblissent ou se cabrent. Mais, d'instinct, les âmes se replient dans le sentiment de l'incertitude, cette préoccupation qui étreint les plus braves: « Où serai-je tout à l'heure et que serai-je? Une loque déchiquetée ou un cadavre? »
Le colonel qui connaît ses hommes et possède l'expérience des curs sait qu'il est dangereux de laisser aux rêveries déprimantes ceux qui ont besoin de toutes leurs énergies pour le plus grand des sacrifices. Il faut, à ces imaginations que menace l'emprise de la tristesse, une diversion puissante, le spectacle qui les frappe et, en même temps, leur donne le maximum de la confiance et de la bravoure.
Il appelle le porte-drapeau, un jeune sous-lieutenant sans moustache qui, trois semaines auparavant, chantait la messe dans l'église de son village.
L'officier, une flamme aux yeux, s'avance, la hampe fièrement appuyée contre sa poitrine, agitant les trois couleurs frangées d'or qui frémissent dans l'air léger, soufflant de la plaine. Tout près, un tertre qui domine et semble s'offrir pour être une chaire, un piédestal ou un autel. D'un geste, le chef indique la place et le sous- lieutenant qui a compris, gravit la pente, lentement, avec le recueillement des heures où il porte l'ostensoir. Et c'est déjà une fête pour le régiment de voir, encadré de baïonnettes, l'emblème sacré qui s'élève dans le ciel aux mains d'un homme à qui Dieu a confié sa toute puissance.
Monsieur l'abbé, dit le colonel, ceux qui vous entourent sont des croyants. Ils savent que l'heure prochaine ne leur appartient pas et que, bien lot, certains d'entre eux, peut-être, seront couchés dans cet champs, où l'on creusera leur tombe. Dites- leur qu'il y a une autre vie, d'autres espoirs après la mort, une récompense pour les braves. Faites votre devoir de prêtre!
Puis, s'adressant à ses hommes:
Tous ceux qui veulent mourir eu chrétiens, rassemblement autour du drapeau!...
Un mouvement de la masse humaine rapproche les rangs, groupe les soldats guêtres, sanglés, harnachés, le sac au dos.
Pas un ne manque. Ils y sont tous, les yeux levés, fixés vers les deux réalités vivantes dressées sur le monticule et qui les dominent. Ils écoutent cette voix mâle et fiere leur parler d'éternité, de grandes choses qui dépassent les soucis humains si hautes et solennelles, si douces et consolantes, que même les cris des canons hurlant à la mort sont des échos lointains, des voix de rêve presque inentendues.
Les gestes du prêtre caressent les plis du drapeau et ses appels s'harmonisent avec le murmure de la soie tricolore dont le flottement semble la respiration dune poitrine émue. Vers eux, les regards tournés ardemment avec des éclairs de fierté, des flammes de vaillance et des larmes. On sent que le courage pénètre à flots dans ces curs, descend, comme d'une source généreuse, des emblèmes vivants qui exaltent le sacrifice et le font resplendir en définitive beauté.
De son tertre, le sous-lieutenant salue les vivants et bénit les morts à venir.
Et alors, le colonel, de sa voix de commandement,, annonce à ses compagnies:
Pour l'absolution!
D'instinct et sans que l'invitation leur en soit faite, les hommes se découvrent avec un ensemble admirable. Car l'ordre en est venu d'en haut, et c'est à leur foi qu'ils obéissent et non plus au commandement d'un homme.
Défilé par sections!
Le défilé commence. A genoux sur l'herbe, chaque groupe, à son tour, reçoit le pardon, puis se relève. Et cela dure une demi-heure, dans le silence ou frémit l'émotion de tant d'âmes épanouies en ce nouveau baptême.
Et tandis qu'ils passent, un seul geste enveloppe les corps, agite les mains prêtes aux terribles besognes: le signe de la croix.
Les fantassins, forts de l'absolution, deviennent aussitôt les guerriers que la bataille appelle. Sur la gauche, à mesure que les compagnies reçoivent le sacrement, les bataillons se massent et se forment en ordre de marche, prêts au départ. Et, lorsque le dernier de ces braves a incliné son front sous la main du prêtre resté debout, devant son drapeau qu'il élève comme une croix, le colonel, le sabre pointant vers la plaine où roule la voix inapaisée du tonnerre, commande de sa belle voix émue:
En avant!
La colonne s'ébranle. L'heure a sonné. Le combat qui gronde appelle de nouvelles vies au sacrifice et à l'immolation pour l'effort suprême de la défense. En tête, flotte le drapeau dont l'aile tricolore est tendue vers le « là-bas » formidable et semble voler au-devant de ceux qu'elle entraîne. On n'entend plus, dans la campagne, que le bruit des pas assourdis, le cliquetis des baïonnettes sur les cartouchières et le murmure des réflexions échangées à voix basse.
Soudain, un obus ennemi siffle au-dessus du régiment, s'abat dans un champ désert, éclate en creusant le sol... Alors, d'un même geste, les troupiers lèvent les bras vers ce premier messager de la mort.
Puis, dédaigneux, téméraires, superbes, ces jeunes soldats de vingt-deux ans aux curs purs et aux âmes transfigurées répondent d'un rire magnifique, d'un rire d'enfants, au défi des barbares, et s'en vont gaiement mourir en chrétiens à la française...
IX
Le Sang des Prêtres
Ce que j'avais craint et redouté tout en me refusant à croire que cette peine viendrait assombrir le calme de mes journées d'hôpital, l'appréhension qui me poursuivait comme un triste pressentiment, est devenue réalité: mon pauvre Duroy est blessé.
A vrai dire, lorsque m'arriva cette nouvelle, j'ai remercié Dieu qu'elle ne fût pas encore pire. Ce brave dont je savais la témérité aurait pu rencontrer la mort sur le champ de bataille. Et je suis certain qu'il désirait cette récompense, ce départ en beauté des vrais héros chez qui la vie s'est orientée vere une fin glorieuse.
« Je suis blessé, m'écrit-il, mais presque légèrement, juste assez pour avoir vu la couleur de mon sang et constaté qu'il est rouge. Encore, tu peux bénir le ciel que ce soit au bras gauche. Car si les Boches m'avaient immobilisé le droit, quelle figure tu aurais faite, mon pauvre chroniqueur... Enfin, il me reste la bonne main et, malheureusement, des loisirs, pour t'adresser de longues lettres dans lesquelles tu pourras pécher de l'actualité palpitante pour les lecteurs. Un de ces jours, tu recevras des pages et des pages écrites à la diable. Pour cette fois, je t'envoie l'assurance de ma joie émue et vibrante, sans vanité, mais fière et reconnaissante pour l'animal qui m'a troué la peau. Moi aussi, je souffre dans ma chair pour la patrie dont j'ai vu la majesté face à face.
« Ah oui! on prétend que les infirmiers sont des embusqués... maintenant, j'ai de quoi répondre à ces calomnies.
« Le mot d'ordre allemand est celui-ci, je l'ai recueilli de la bouche même d'un blessé de chez eux: « Tirez d'abord sur les ambulances! »
« Hier, il y avait sur nos lignes grande distribution de pruneaux. J'en ai ramassé deux pour mon grade, mais celui de la jambe ne compte pas... Mon bras, dame!... c'est mieux tapé... Seulement, la balle n'est pas restée. Toujours pareil, ton ami: il n'a jamais su rien garder pour lui. J'ai aussi une entaille dans la hanche, mais je finirais par t'assommer si je te décrivais tous les cadeaux quej'ai reçus des loyaux soldats du Kaiser... »
Pauvre Duroy. Il plaisantait, mais sous l'allure enjouée de sa lettre, je devinais la gravité de son mal. Et puis, rien au sujet des circonstances de ses blessures. Rien! cela signifiait qu'il les avait cherchées dans un de ces actes de bravoure qui font dire à ceux qui les jugent avec le sens humain: « Il a été imprudent! » Moi, je pensais: « Il est magnifique; autrement, s'il avait été touché par hasard dans une de ces circonstances bêtes qui masquent le mérite ou abattent le panache, il me l'aurait dit tout bonnement... »
Trois jours après, une lettre m'arrive du front, une lettre me parlant de lui, mais écrite par un autre. Le camarade, un prêtre aussi, m'apprenait ce que je savais si bien déjà. Duroy devait ses blessures à un acte de dévouement, à l'élan splendidement téméraire de son courage, à la belle crânerie de sa vaillance. Il était tombé pour avoir mis en pratique la noble devise, gravée en son âme sacerdotale et dont il avait fait son intransigeante consigne: « Il faut que les prêtres soient en avant et parmi les premiers en face de la mort! »
C'était pour avoir été « en avant» et le « premier » qu'il était maintenant couché dans une ambulance, en proie à la douleur aiguë de blessures graves et qui pouvaient lui coûter la vie.
C'est en le veillant la nuit, que son confrère m'a écrit cette lettre où la tristesse s'éclaire d'admiration. Mais l'inquiétude perçait à chaque page et la sincérité du récit me faisait monter au cur de lourdes appréhensions et de vagues angoisses.
...Ce jour-là, le médecin-major des ambulances avait réuni ses hommes pour leur demander un nouveau sacrifice.
Il y a près des tranchées ennemies, à cent mètres à peine, plus de vingt blessés qui gisent là depuis hier soir. Les Allemands les surveillent et guettent les brancardiers qu'ils savent assez charitables et courageux pour les relever. Ces malheureux sont les tristes otages gardés à vue par les fauves; ils escomptent notre pitié pour nous attirer de celte manière.
Ils sont sûrs que nous ne voulons pas laisser périr nos frères et ils nous attendent...
La voix du docteur se fit plus basse, brisée d'émotion, tremblante aussi de l'indignation qui lui troutjiait l'âme:
Ils nous attendent pour nous abattre...
Sur ces mots tragiques, il regarda fixement les hommes, debout et immobiles devant lui. Pas un n'avait bronché. Il reprit, avec un sourire que la fierté faisait épanouir.
C'est une tâche que je ne veux, ni ne puis commander. Notre devoir ne va pas jusque-là. D'ailleurs, je n'ai pas le droit de gaspiller vos existences qui sont précieuses. Pourtant...
Il s'arrêta de nouveau, effrayé par l'importance du sacrifice dont sa parole allait inspirer le désir.
... Pourtant, s'il en est parmi vous?...
On ne le laissa pas achever. Ils étaient trente-huit.., trente-huit bras se levèrent et trente-huit voix se fondirent en une seule la voix héroïque de la bravoure et de la mort acceptées.
Moi!...
Le docteur les fixa quelques secondes, silencieusement. Une joie fière éclairait son visage, une joie plus forte et lumineuse que l'ombre de la mort planant sur cette petite troupe où pas un n'était inférieur aux autres en vaillance. Car il savait que ce mot fixait leur destinée et que, de ces hommes envoyés au danger, il n'en reviendrait pas la moitié.
Il se rapprocha d'eux comme pour marquer l'étroite fraternité qui l'unissait à ses brancardiers, puis, doucement, presque tendrement:
C'est bien, dit-il... je vous remercie tous... j'y comptais.
Mais il voulut expliquer sa pensée, donner la raison de cette détermination qu'il venait de prendre, afin que chacun de ces braves pût aller au sacrifice avec la parfaite conscience qu'une nécessité impérieuse voulait cette immolation. Et pourtant, il savait que les paroles étaient presques vaines et les commentaires inutiles, devinant que tous l'avaient déjà compris.
Mes amis, tous ceux qui souffrent ont droit au secours de notre pitié, quoi qu'il en coûte. Ils ont droit à nos fatigues, à nos veilles, à notre effort, à notre abnégation. Tous les blessés sont les créanciers de la France, et c'est nous qu'elle a choisis pour payer les dettes sacrées de sa reconnaissance. Elle compte sur nous tous les jours, mais elle y compte doublement lorsque les victimes sont expesées à la cruauté des bourreaux. Frappés au combat, il ne faut pas que nos frères de là-bas expirent dans la captivité humiliante, et pire encore, dans le supplice infligé par leur barbarie calculée, à ces désarmés, à ces impuissants, à ces vaincus.
« S'ils doivent mourir, il ne faut pas qu'ils meurent deux fois: des balles allemandes et de la haine bestiale qui achève les agonisants.
« C'est pour cela que je vous demande le dévouement suprême. Et puis, c'est un défi de leur lâcheté à notre vaillance et à notre fierté. Ils voudraient pouvoir dire: « Les Français abandonnent leurs blessés quand, au-dessus d'eux, ils voient les canons de nos fusils et les bouches de nos mitrailleuses »... Cela, ils ne le diront pas. Il faut que, du fond de leurs trous, ces brutes soient obligées de nous admirer. C'est peut-être de la folie de ma part, mais en tous cas une belle folie. Et puis, non! je ne suis pas fou, puisque vous avez pensé comme moi. Nos raisons s'accordent avec nos curs, et nos consciences nous crient que nous avons bien fait. »
Un frisson courut parmi les rangs, frisson de splendide émotion mais aussi d'impatience. Pas un mot, pas un oui. Les paroles n'eussent pas traduit la grandeur du sentiment qui faisait frémir les âmes. Les regards seuls parlaient et ce qu'ils disaient, à cette minute, aucune langue humaine ne saurait jamais le traduire.
Le major s'approcha encore:
Il me faut vingt hommes. Cette fois, une voix protesta:
Rien que vingt?... pourquoi pas tous?...
Le médecin expliqua, un peu embarrassé devant cette réclamation qu'il avait pressentie...
Je ne puis pourtant pas vous exposer tous... vous sacrifier tous...
La même voix s'indigna:
Mais alors, les autres... ceux qui resteront?... Il y eut encore un silence.
Celui qui parlait traduisait la pensée commune en dehors de laquelle pas un cur ne vibrait.
__Pourtant... objecta le docteur...
Il n'acheva pas l'explication. Il sentait, dans cette minute héroïque, l'urgence d'imposer sa volonté de chef, la nécessité impérieuse d'arrêter ces bravoures impatientes, prêtes à s'élancer éperdument dans la course à la mort. Et il ordonna:
J'ai dit: vingt, pas un de plus!...
Encore une fois, toutes les mains se levèrent comme pour un défi.
Froidement, les traits devenus sévères pour masquer l'émotion qui le faisait trembler, le major commanda:
Les vingt plus jeunes, sortez!
Le triage se fit automatiquement, par classes de mobilisation, et lorsque Duroy s'avança, entraîné par son désir et aussi parla certitude qu'il ne pouvait pas être de ceux qui restaient, le docteur, ayant compté, l'écarta d'un geste.
J'ai mon compte; Duroy, rentrez dans le rang. Le prêtre fit quelques pas en arrière, devenu très pâle. Il ouvrit la bouche pour protester, mais le sentiment de la discipline immobilisa les mots sur ses lèvres.
Les vingt élus étaient déjà séparés des autres qui les regardaient avec des airs consternés, les dévoraient des yeux avec une telle expression d'envie qu'on les devinait jaloux et humiliés.
Vous êtes tous solides? interrogea le major... tous vigoureux et bons pour la course.
Ensemble, les têtes s'inclinèrent, mais du côté de ceux q«i n'avaient pas été choisis, une protestation éclata.
Non! Monsieur le major, pas tous.
Qui a réclamé? interrogea le docteur.
Moi! fit Duroy en s'avançant.
Pourquoi?
Parce que je sais qu'il y en a un, parmi les vingt, qui ne peut pas courir et qui ne tient pas debout.
Lequel?
Duroy désigna du doigt le-deuxième brancardier du premier rang.
Celui-ci... Leroux! Il s'approcha de lui:
Voyons, mon petit, tu sais bien que tu ne peux pas aller là-bas... que tu as une jambe abîmée par le sale coup de l'autre jour... par ta blessure.
Leroux essaya de blaguer:
Allons donc, farceur...
Puis, riant aux éclats, d'un rire plus brave que joyeux.
C'est qu'il veut prendre ma place, Monsieur le major.
Mais ce dernier, planté devant lui, l'interrogea:
Vous êtes blessé, tonnerre! et vous ne l'aviez pas dit ...! Depuis quand?
Ce fut Duroy qui répondit:
Depuis trois jours, Monsieur le major... une balle de schrapnell au mollet gauche... et il n'a pas voulu qu'on le panse... faites-le marcher, vous verrez qu'il boite et je suis sûr qu'il souffre.
Leroux se redressa, les yeux ardents et la taille droite. Puis, d'une voix dure et rageuse:
Est-ce que j'ai l'air fourbu, par hasard!
Le médecin le regarda silencieusement et tous les hommes firent cercle autour de ce soldat de vingt-sept ans qui venait, par cette réponse, de se grandir à la taille des plus fameux guerriers de la grande armée.
Une émotion attendrie serrait les curs, en présence de cet héroïque menteur qui, pendant trois jours, avait caché sa blessure et voulait marcher quand même.
Aussi le docteur lui tendit la main et, cachant son admiration sous une phrase banale, il l'entraîna à l'écart:
Tu en as assez fait, mon garçon, je t'ordonne d'aller te soigner à l'ambulance.
Et comme le brancardier ne bougeait pas, attristé maintenant, presque confus et désolé de voir échapper son rêve:
Va! lui dit doucement le chef... il faut en laisser aux autres...
Puis, s'adressant à Duroy qui voulait expliquer son acte:
Oui, mon ami, je comprends... vous êtes dignes l'un de l'autre.
Le prêtre appuya sa main sur l'épaule du camarade.
Tu ne m'en veux pas?
Leroux ne répondit point, mais il se pencha vers celui qui venait de prendre sa place et d'un même élan, parce que leurs âmes étaient pareilles, les deux hommes s'embrassèrent.
Quelques minutes après, la troupe était en marche. Les hurlements de la bataille, apaisés un instant, faisaient trembler le sol et rythmaient leurs pas rapides. Autour d'eux, déjà, c'était une grêle de plomb et d'acier. Et ces vingt hommes, partant sous la rafale de mort avec leurs brancards, étaient superbes à voir dans leur calme souriant.
A la course, ils gravirent un talus qui les séparait de la plaine, et franchirent la ligne des tirailleurs à l'affût dans les fourrés. A cinq cents mètres, sur la gauche, s'élevait le terrible mur de terre d'où crachaient, par milliers de balles, les mitrailleuses ennemies.
Le médecin ordonna aux brancardiers de s'abriter derrière le pli de terrain qui masquait la zone découverte, d'où tous ceux qui s'élançaient risquaient de ne plus revenir.
Les vingt hommes, impatients de bondir, attendaient, frémissants, l'ordre de se porter en avant pour commencer l'uvre formidable.
Non! cria le major, c est fou ce que nous allons faire. Je n'ai pas le droit de vous envoyer à la boucherie.
Mais les braves, la figure collée au sol, ronchonnèrent d'une seule voix:
On risque autant pour reculer que pour avancer. Duroy prononça le mot qui fixa la volonté du chef:
Les blessés nous attendent... ceux de la tranchée et les autres...
Ils partirent en contournant le talus. La mêlée infernale grandissait encore et, plus forts que la tempête de feux de salve, les cris des victimes montaient vers eux.
Alors, entendant l'appel de ces vies en danger, les brancardiers s'élancèrent. Les croix-rouges fleurirent le champ du massacre. Et leur geste était si beau, leur audace si magnifique et si impressionnante que les Allemands détournèrent leurs armes de ces désarmés volontaires.
Ils allaient, tranquilles et impassibles, s'activant, au milieu du carnage, à leur besogne sublime, sans un frisson, sans un regard vers le danger. Maintenant, de tous les points, pleuvaient les balles fatales et aveugles, formant autour d'eux un épais réseau, dont chaque maille portait la mort.
La tourmente grondait, énorme, sifflante, rageuse et, toujours debout, parmi les corps tombés, les vingt brancardiers, plus grands que tous, semblaient évoquer, aux yeux des combattants, l'image de cette chose immortelle et invulnérable qu'est la bravoure défiant le plus effroyable des dangers.
Parfois, du sein de cet enfer, des cris jaillissaient, portant à ces héros magnifiques l'hommage des combattants:
Bravo! les brancardiers!
Leur audace inouïe stupéfiait les soldats dans la lutte et attirait invinciblement l'ardente admiration de ces hommes ivres de tuerie, qui se ruaient les uns contre les autres, en des chocs monstrueux.
Le spectacle de cette bravoure étonnait leur haine et la forçait à bénir la charité.
Et toujours, sous la fusillade atroce, les messagers de la pitié relevaient les blessés, puis les transportaient, sans hâte, vers l'abri préparé. Encore trois à recueillir!...
Duroy s'élança vers le plus éloigné. Dans sa main sans armes, un chapelet pendait. Au milieu du péril qui l'enveloppait, l'âme tranquille du prêtre priait. Il se pencha vers le frère en détresse, tendit vers lui ses bras de secours et de consolation. Mais soudain, celui qui se repliait pour envelopper la tête de l'agonisant retomba, inerte, puis, quelques secondes après, le corps lui même s'affaissa sur le sol, frappé d'impuissance au moment de l'effort suprême.
Et pourtant, vaincu par la douleur qui avait terrassé l'énergie de son cur vaillant, il se redressa quand même, et, de son bras droit levé au milieu de la bataille, il traça le signe de l'absolution sur le camarade expirant.
Alors, ayant accompli sa tâche jusqu'au bout, il disparut dans l'herbe sanglante...
Ainsi fut blessé mon ami Duroy, prêtre de France, frappé au champ d'honneur et cité à l'ordre du jour de l'armée...
X
Fleures de Blessés
C'est dimanche. Les averses inondent les cours et les bosquets de notre parc. Un peu de tristesse plane sur les salles et on dirait que les cerveaux sont engourdis.
Nous ne verrons pas, cet après-midi, des files d'éclopés se rendre en cortège brinqueballant vers la clôture qu'ils ont baptisée: le front. Là, pendant les beaux jours, ce ne sont pas les balles qui pleuvent, ni les obus qui grêlent. Nos combattants n'y sont criblés que de cigarettes et de biscuits. Ils sont là une troupe de roublards qui savent mettre en valeur jusqu'aux moindres détails de leurs blessures.
Les écharpes sont plus larges et les bandages visibles, plus apparents.
Quant aux béquilles, elles soutiennent, par douzaines, des jambes pendantes qui oscillent comme des tibias de guignols à ficelles.
Il y a tellement d'entrain dans ce déballage de misères, tant de pittoresque parmi ce cortège d'éprouvés, qu'on en peut rire, à plein cur, sans contrainte, ni risque d'attrister les acteurs decetle petite sarabande. Eux-mêmes corsent de grimaces et d'attitudes comiques leurs allures d'estropiés.
Ils sont là de toutes armes et de tous pays, qui séchelonnent le long des murs, non point quémandeurs, mais attentifs aux paquets dont les enveloppes baillent et versent les petits cadeaux.
Et chacun y va de son histoire et raconte, en riant, linstant tragique où le projectile le cherchait pour l'anéantir.
Il n'y a pas d'émotion chez ces braves: on dirait qu'ils racontent un rêve ou répètent l'aventure de quelques héros d'une vieille histoire.
Et l'on entend, par exemple, des mots comme celui-là, qui révèlent, jusqu'en ses profondeurs de bravoure, l'âme de la race.
Une dame, qui a ses deux fils à la guerre, interroge un petit fantassin au visage timide et qui regarde, avec un air d'indifférence, le défilé des visiteurs.
Et vous, mon ami, où avez-vous été blessé?
A Montmirail, Madame.
Beaucoup sont morts autour de vous?
Ah! des tas.
Ça ne vous faisait pas peur?
On n'avait pas le temps.
Alors ce taciturne devient causeur et raconte léchauffourée, la charge à la baïonnette, la course aux Boches qui fuyaient. Il s'anime et revit le plus tragique moment de son existence.
Mais, arrivés sur la crète, voilà les canons allemands qui se mettent à nous canarder. Ça grêlait partout, et les camarades tombaient comme des marionnettes. J'en ai vu un, près de moi, qu'un éclat d'obus a coupé en deux...
La dame, effrayée par ce récit très simple d'une chose horrible, interrompt le conteur.
- Mon Dieu! c'est épouvantable! Et vous, que faisiez-vous pendant ce temps?
Alors le soldat, étonné de cette question, la regarde et, naïvement, sans se douter qu'il est sublime:
Nous autres? Eh bien, parbleu! on attendait son tour.
Maintenant, dans le bien-être de la tranquillité retrouvée, et la douceur bien méritée d'une convalescence heureuse, notre bonhomme, comme ses pareils, attend son tour de toucher le tabac que des mains généreuses distribuent.
Et donc, aujourd'hui, la pluie arrête les plus beaux élans de nos convalescents. Il y a quelques semaines, ces gaillards ne rechignaient pas sous les balles. Arrosés si souvent par les schrapnells, sans courber l'échiné sous leurs mortelles rafales, ils sont maintenant presque douillets, tellement qu'un grand Parisien, aux deux jambes abîmées, blague ses camarades et lui-même:
Et dire, mes oiseaux, que devant les Boches, on marchait quand même sans songer à tirer la patte.
Dans les salles bruyantes, c'est l'animation joviale de la chambrée; même les plus atteints sont gagnés par la bonne humeur, et, de leurs lits où la blessure douloureuse les cloue pour longtemps, ils suivent, sans perdre un détail, les évolutions des copains convalescents.
Voici le Sénégalais Amadou, avec sa grosse tête d'orang-outang qu'il dandine comme un ours en quête de noisette.
Malin et roublard, toujours prêt à invoquer la puissante autorité du caporal de garde lorsque la brimade lui semble trop forte, il n'a qu'un souci dans sa caboche au cerveau rudimentaire: appeler les visiteurs et tendre ses larges pattes, avec des gestes effrontés de mendiant dépourvu de toute espèce d'amour-propre. Il a, d'ailleurs, la manière pour attirer l'attention et provoquer la générosité. Singe et comédien, nègre dans l'âme par la préoccupation constante de recevoir quelque chose, il s'est vite formé aux bonnes façons et possède les notions de galanterie qui flattent les dames et appellent leur bienveillance.
Il a sa petite formule, toujours la même, enfantine et naïve, qui ne rate jamais. Avec cela, invariablement, le sourire:
n Bonzou, matame, tu vas ti bien, toi!... n n Naturellement, la dame s'approche et répond en riant à cette avance courtoise.
C'est alors que notre diplomate démasque ses batteries et pose la question de confiance:
Toi y as-ti apporté cigarettes?
Les deux mains, comme des tentacules, s'agitent, et la mise en mouvement des doigts crochus explique la vraie raison de cette exubérante politesse.
Les cigarettes réclamées tombent assez nombreuses pour contenter un blessé ordinaire. Mais, au lieu du merci traditionnel qui serait de convenance, Amadou proteste, regardant ce qu'il vient de recevoir avec un air dégoûté.
Na! na! na! na! y a pas bon; donne, toi, encore.
Et cet éclopé, agile comme un chat-tigre malgré sa jambe cassée, agrippe les fourrures, se cramponne aux poches, fouille les manchons, fait de la visiteuse une proie à dévaliser et viderait les sacs jusqu'au fond, si les chiquenaudes de l'infirmier n'y mettaient bon ordre...
Et ses grimaces, si naturelles, ses évolutions de clown font la joie des fillettes qui, d'abord, se tiennent à l'écart en voyant cette figure d'ébène aux dents blanches qui luisent, puis se rapprochent et mettent avec confiance leurs menottes blanches dans ces pattes noires et rugueuses.
Et cela me rappelle la jolie leçon que sut donner une maman à sa petite fille qui refusait, avec un peu de dégoût, la caresse du noir sur ses doigts fins:
Je veux que tu lui donnes ta main. Lui aussi est un soldat de la France et il a versé du sang pour nous défendre.
Pauvre Amadou! pauvre grand enfant qui fait rire ceux qui l'approchent aujourd'hui, c'est vrai que lui aussi est « un soldat de la France ». Là-bas, dans sa brousse, dans son village perdu aux forêts africaines, il a connu un jour le pays qui sait donner l'amour fraternel aux hommes. II a vu flotter les trois couleurs dont ses yeux furent émerveillés, ce drapeau qu'il a retrouvé à la frontière, flottant au-dessus des fusillades sanglantes et qui faisait vivre et palpiter à ses regards cette France mystérieuse qu'il aime sans savoir pourquoi, comme on aime un beau rêve fait de douceur et de lumière.
Pour nous, il a connu les duretés de la guerre, et pour nous, sans rien nous devoir, il est tombé sons la tempête de fer, gardant à la patrie ce culte d'amour plus fort que son instinct et plus durable que ses superstitions.
Et dans ce cerveau étrange où les pensées ne ressemblent pas aux nôtres, une idée impérieuse, semblable à celle qui nous a tous mis debout, face à l'envahisseur, s'est imposée, irrésistible et souveraine. La France est en danger: nos bras et notre vie lui appartiennent; allons nous battre pour qu'elle triomphe...
« Toi y as ti apporté cigarettes! » Je crois bien qu'on t'en apporte, des cigarettes, et aussi des bonbons plein tes gros doigts, des jouets pour te distraire et même des fleurs de nos jardins... Pauvre vieux camarade!... si ta peau est noire et la nôtre blanche, il est en nous quelque chose qui a la même couleur, c'est le sang. Et le tien, et celui de tes frères, mêlé au sang des riches et des pauvres, des messieurs et des ouvriers, le tien que j'ai vu couler de ta vaste blessure, t'a baptisé Français pour toujours!
Ils sont, chez nous, plusieurs du Sénégal ou de la Guinée, blessés grièvement et qui semblent trouver naturel d'avoir pris part au grand sacrifice et fait mutiler leurs corps pour défendre nptre honneur national.
Ils n'y mettent point de vanité, ne font point parade de leur dévouement. Ils ignorent l'orgueil de la gloire et la griserie du panache. Ils se sont battus comme on joue, et beaucoup sont morts sans qu'une plainte vint déflorer la beauté sereine de leur agonie.
Un d'eux me traduisait ainsi le sentiment qui les anime tous lorsqu'ils se battent pour la France.
Comme je lui demandais s'il ne regrettait pas son pays et les risques mortels qu'il avait courus pour nous, Keita, un superbe gars de Konakry, fit scintiller, dans un grand sourire, ses dents d'ivoire:
France être pour moi père, mère, village et tout.
Un jour, le brave garçon m'a montré une lettre de son adjudant, demeuré à Dakar, pour encadrer les nouvelles troupes noires destinées à gagner la France l'été prochain.
Cette lecture m'a fait connaître ce qu'ils valent, nos « négros », et ce qu'on peut en attendre de dévouement, de sacrifices et d'héroïsme.
Le sous-officier donne à son ancien soldat des nouvelles de « la compagnie », avec une bonhomie charmante et un souci visible d'exprimer l'affection qu'il éprouve pour ses vaillants tirailleurs. Il raconte que ce sont eux qui ont combattu au Cameroum et au Togo: « Ces pays, maintenant, sont à nous», dit-il. Puis il ajoute: « La compagnie peut être fière de celte conquête. Elle a marché admirablement et la moitié sont morts; mais c'est à leur vaillance que nous devons la victoire ».
Et l'adjudant cite ce trait qui devrait figurer parmi les faits de guerre qu'on offre à nos admirations de chaque jour:
Un officier anglais qu'ils n'avaient jamais vu venait de prendre le commandement du détachement. Au bout d'une demi-heure, il tombe frappé mortellement. De la troupe décimée, ils ne restaient plus que quatorze debout et l'ennemi avançait en nombre. Ils pouvaient s'enfuir, chercher le salut dans une retraite dont la nécessité semblait s'imposer, laisser là le chef agonisant incapable de les entraîner.
Eh bien non! les quatorze Sénégalais organisèrent la résistance devant le corps du capitaine expirant, lui faisant de leurs poitrines une vivante protection, résolus à se faire tuer pour accomplir, jusqu'au bout, le sublime devoir.
Et ils moururent tous, impassibles sous les balles, tirant leurs dernières cartouches, brisant leurs fusils sur le crâne des ennemis dont le flot les submergeait.
Puis, la tâche accomplie et la résistance devenant impossible, les survivants formèrent une muraille autour de celui qui représentait toujours, bien que tombé, la patrie pour laquelle tranquillement, stoïquement, ils donnaient leur vie. Et quand une dernière décharge les abattit, tous ensemble ils s'écroulèrent, élevant sur le cadavre du capitaine une tombe de chair palpitante, un effroyable et magnifique mausolée...
Keita qui sait dans tous ses détails cette belle histoire et porte, sur son cur, comme une relique, la lettre qui raconte la splendide aventure, Keita, le beau noir, aux yeux si vivants, frissonne d'émotion quand nous le complimentons sur la valeur de ses frères. Et, jovial, le geste enfant et le sourire éclairé de joie, il nous dit simplement:
Y a bon, là-bas... ici, y a aussi bon quand moi aller bientôt casser têtes aux Boches.
D'ailleurs, son adjudant le lui a bien recommandé: « Tu es bon tireur, Keita, et tu pourras en démolir beaucoup, si tu fais bien attention ».
L'écolier n'oubliera pas la leçon, je vous assure, et je plains l'Allemand qui se trouvera au bout de son fusil, lorsque, bientôt, notre ami à peau de chagrin sera de retour sur le front.
En attendant, il joue aux dominos et triche effrontément avec deux statues de bronze qui répondent, dans le troisième régiment de tirailleurs algériens, aux noms à saveur orientale de Braïm-Hansour et Ammar-Méli.
Ceux-là, qui n'ont de blessures qu'aux mains, pourraient, comme d'autres, circuler dans les salles et se distraire en visitant les camarades. Ils ont bonnes jambes et bons pieds; des mollets robustes et des muscles que les projectiles ont laissés intacts. Ils sont condamnés pourtant à l'immobilité, car il ne suffit pas d'être valide pour se promener à travers l'hôpital, il faut encore avoir des pantalons. Et nos deux gaillards manquent de cet accessoire suffisant, mais nécessaire, pour faire figure honnête ailleurs que dans son lit.
Par ordre du médecin-chef, Braïm et Ammar doivent demeurer dans leurs draps pendant trois longs jours, pour être sortis du parc sans autorisation. Ils sont bouclés comme on boucle des gens qu'on ne peut pratiquement faire « coucher à la boîte »; punis, comme on punit les malades dans les hôpitaux militaires.
Au prochain rayon de soleil, ces deux prisonniers, ligottés par les élémentaires convenances sociales et rivés à leur matelas par l'ordre du chef, devront se contenter de suivre, par la fenêtre, les évolutions de leurs camarades plus raisonnables ou plus débrouillards.
Ou bien, philosophes par force, ils chercheront, dans le spectacle des scènes de l'intérieur, un remède à leur passagère mélancolie.
Il est vrai que le hasard les a bien servis. Le blessé d'en face, un débardeur des quais de Tunis à figure de brigand, se charge, malgré son tibia mis en pièces, de leur offrir des distractions comiques ou tragiques.
Abidah possède une face de clown qu'il désarticule à plaisir et à laquelle il fait subir d'étonnantes et hideuses transformations. L'attention de la galerie surexcite sa vanité de pitre, et les éclats de rire de l'assistance lui font trouver d'inépuisables ressources de grotesque. Aujourd'hui, le Tunisien est de bonne humeur, ce qui ne lui arrive pas toujours, surtout quand vient l'heure du pansement. Ce sauvage déteste les soins et au lieu de s'en prendre aux Boches, quand sa blessure s'exaspère, il attribue le surcroît de douleur au médecin qui le soigne. D'où cette scène: l'interne chargé de la jambe broyée touche la plaie à la teinture d'iode. Soubresauts, hurlements, protestations. Si toi tu veux pas finir, toi, va voir.
L'interne plaisante, un peu gouailleur.
Qu'est-ce que je vais voir?
Abidah qui juge nécessaire de plastronner, mais, cette fois, dans le genre sombre, empoigne sa fourchette et la brandit d'un geste si menaçant que le personnel infirmier juge prudent de reculer, tandis que l'autre menace...
Tu vas voir çà, dans le ventre, si tu me fais mal...
Cela recommence souvent, et quel moyen trouver pour le punir? On ne sévit pas contre un malheureux qui a la jambe brisée, fût-il une mauvaise tète ou presqu'un apache.
Et c'est là encore que nous intervenons par la patience, la douceur et la charité. Abidah s'est déjà transformé. Un prêtre infirmier qui a soin de lui a su presque se faire aimer de cette brute aux colères furieuses. De lui, l'enragé accepte tout, et, par lui, le bédouin sans culture comprend la nécessité de souffrir, quand il le faut, pour guérir plus vite.
Il ne lui fait point de sermons et ne perd pas son temps à lui conseiller la résignation. Il se contente de répondre à ses grossiers emballements par un surcroît d'attentions et de délicatesses. Et le Tunisien absorbe doucement cette bonté qui l'enveloppe, comme on respire l'air salubre sans y penser. C'est peut-être un métier de gagne- petit; l'apostolat sera long, sans doute, mais, pour tomber lentement, la bonne semence n'en garde pas moins ses germes de fécondité...
Et puis, notre ami trouve aimable sa tâche, et pour rien au monde ne voudrait la céder à aucun autre.
Il explique même, avec ingéniosité, la raison de la joie qu'il éprouve à consacrer des heures à cette besogne ingrate.
Comme ça, dit-il, je suis bien là dans la note de la guerre aux Barbares. Seulement, tandis que sur le front, nos soldats les fusillent, moi je m'évertue à les civiliser.
... Plus tard, s'il revient à ses quais de Tunis, je gage que notre sauvage trouvera, dans sa mauvaise tête, un souvenir attendri, lorsque, près de lui, passera quelque soutane de prêtre français.
XI
Comment Ils Meurent
De mon cher ami Duroy, blessé à la guerre dans les circonstances que j'ai dites, des nouvelles me sont arrivées, après bien des jours d'attente inquiète.
Des nouvelles, mais point des siennes. Juste six lignes pour dire qu'il va « très bien » et qu'il a honte de « faire la planche » sur un bon lit aux draps blancs, lorsque tant d'autres couchent sur la « plume de six pieds... » quand ils en ont.
« Les Boches m'ont surtout blessé dans mon amour-propre. Il n'est rien de plus humiliant que de rester immobile quand les autres marchent épe-dûment... Je suis jaloux de mes camarades qui triment, voient le danger, sont à la peine et meurent en pleine activité. »
S'il n'a pas actuellement, de bonnes jambes mon camarade a d'excellents yeux et il voit, près de lui, de l'héroïsme réconfortant. Dans cet hôpital du front où sont abrités les « grands blesses », on est témoin de beaux actes et de faits sublimes qui sont le prolongement de l'héroïsme guerrier et lui donnent un sens définitif.
Là s'épanouissent des vertus magnifiques et, dans la tranquillité du repos que les douleurs agitent trop souvent, fleurissent les plus nobles générosités.
Ceux qui furent, là-bas, des héros continuent de l'être. Quand on est brave, le coeur trouve partout l'occasion de manifester sa vaillance et la balle qui laboure la chair n'a jamais entamé la résistance des âmes fortes.
Duroy me raconte le beau dévouement d'un prêtre blessé, presque à l'agonie, et qui, se voyant mourir, fut prêtre jusqu'au bout, apôtre sublime et abrégea sa vie pour donner Dieu à une âme qui l'avait depuis longtemps perdu.
La salle de l'hôpital est triste, presque silencieuse et funèbre, avec ses deux longues rangées de lits où la souffrance trop vive empêche l'assoupissement et supprime le sommeil.
Autour de ces couches désolées, très peu d'espoir demeure et les blessés ne s'illusionnent point. Ils savent que les moins touchés, ceux qui peuvent être sauvés, sont partis vers quelque ville lointaine, en pleine France, dans les contrées que le bruit de la guerre ne troublera jamais.
Avec l'instinct des êtres douloureux dont la pensée inquiète se replie dans la préoccupation de leurs maux, ces grandes victimes ont songé: « Pour qu'on nous soigne ici, tout près du pays où nous sommes tombés, il faut que nous soyons très malades ».
Et ils le sentent bien. Leurs visages le disent et leurs traits, amaigris déjà depuis huit jours, révèlent un bouleversement de l'organisme, une lutte rapide de la vie qui ne peut tenir en ces corps dévastés.
Là, on ne sait plus rire, ou plutôt, on ne peut plus. Dans chacun, c'est l'expiation qui continue, la rédemption de la patrie qui s'achève.
Pour l'effroyable rachat des nations, la Providence n'exige pas seulement du sang versé à flots. Elle demande encore celui qui tombe goutte à goutte des plaies ouvertes et qui coulera longtemps.
Parfois, dans le silence des souffrances résignées ou farouches, un cri s'élève, déchirant, qui s'achève en plainte et meurt en soupir. Il y a aussi des gémissements profonds comme des râles. Et, pour compléter ce tableau horrible de la guerre, le mugissement lointain des canons qui hurlent au carnage.
Cet hôpital du front est encore un coin lugubre du champ de bataille. Et qui sait, d'ailleurs, si bientôt quelque chef allemand, tourmenté par la vision pacifique de la croix-rouge qui palpite au bout de sa lorgnette qui sait, puisque le spectacle de la pitié humaine excite leur rage infatigable s'il ne fera pas, de cet hôpital, le but de son délire meurtrier.
En tout cas, les pauvres enfants qui souffrent vivent encore le cauchemar, et, tandis que les autres plus heureux n'entendent qu'en rêve la tempête du comhat, eux tressaillent des grondements du tonnerre tout proche.
Ils souffrent et sont tristes. Une lassitude, presque aussi déprimante que la douleur des blessures, accable leurs âmes. Ce qu'ils désirent avant tout, et ce dont ils ont soif, c'est le repos dans quelque lieu paisible, loin de la guerre qui ne tente plus leur jeunesse impuissante.
Devant l'ennemi, durant des jours, ils ont vu la mort et ils l'ont regardée face à face, avec ces beaux sourires de défi dont s'éclairent, quand ils combattent, nos admirables troupiers de France. Là-bas, elle est jolie et séduisante, dans son horreur sublime. Vers elle, nos petits braves s'en vont en chantant, et leur rêve de folie magnifique est de recevoir son baiser, puis de s'endormir dans ses bras.
Ici, elle n'a plus la même figure; elle a perdu son auréole de gloire. Même son nom est changé.
Dans l'ardente ruée du combat, elle s'appelle la balle au cur, l'éclat d'obus dans la poitrine, le demi-tour brusque et sans hésitation dans l'éternité.
Elle accourt de l'horizon rouge à grandes chevauchées et son pâle visage s'illumine des reflets éclatants de la victoire.
Ici, elle rôde, sournoise, étouffant ses pas, sortie de l'ombre, étendant ses longs bras terribles sur la proie désarmée, impuissante à l'écarterd'un effort vigoureux et même d'un geste.
Là-bas, elle plane sur le champ d'honneur.
Ici, elle guette ses victimes devant chaque lit d'hôpital.
Et c'est pourquoi, ces blessés que la gravité du mal désespère sentent leur courage faiblir et leur bravoure chanceler.
Pourtant les soins dévoués ne leur manquent pas et des pitiés attentives veillent autour de leur misère. Il y a, près d'eux, de la bonté souriante pour compenser les brutalités barbares qui en ont fait de lamentables épaves humaines. Ils ont plus que des frères pour les consoler, des surs, des curs de femmes qui les chérissaient avant même de les connaître et qui s'épuisent en tendresse pour leur donner l'espoir ou mettre des rayons autour de leur agonie.
Car si la mort prochaine, et dont ils sentent déjà l'emprise, est plus effrayante et sinistre avec sa face de mystère et son implacable grimace de défi, ces soldats recueillis en leur douleur n'en détournent pas les regards. Et, sachant qu'il faut mourir dans la solitude obscure, ils ont encore la vaillance d'accepter, en chrétiens, le sacrifice inévitable.
Dieu les visite et leur parle, car ils ont mérité la meilleure des grâces. Il parle surtout à ceux qui l'ont depuis tant de jours oublié.
Celui qui gémit au fond de la salle fut à peine baptisé, puis, roulé aux hasards de la vie, n'a jamais plus songé qu'il avait une âme et qu'il est, au delà de ce monde, un juge aux sévères exigences. Hier encore, il raillait la religion et blasphémait. Aujourd'hui, le voilà qui pense à l'au-delà tout proche et il veut assurer son départ pour l'autre monde. Le sang qu'il a versé pour la grande cause l'a rebaptisé enfant de Dieu sous les regards de la Patrie qui combat pour la justice.
Ma sur, je voudrais voir un prêtre.
Un prêtre! La religieuse le regarde en essayant de refouler ses larmes. Les souffrances inouïes qu'elle a secourues n'ont jamais ébranlé son cur vaillant. Et voilà qu'une angoisse l'étreint et l'affole devant la détresse de cette âme.
Un prêtre! Ils sont là-bas, les prêtres, les aumôniers et les soldats, tous à la tâche, tous occupés, dans la bataille aux pressantes besognes qui sollicitent leur infini dévouement.
Ce soir, bien sûr, tout à l'heure peut-être, il en viendra, puisque, maintenant, et par la permission divine, ils sont partout, dans cette guerre. Il en viendra... mais quand? Et ce petit, comme tant d'autres encore, parmi les trente blessés de la grande salle, pourrait bien partir avant leur retour.
La sur se penche vers le mourant, lui parle de contrition, l'aide à se repentir, ouvre sa conscience dont elle sent jaillir la confiance et la bonne volonté. Et cependant la bonne fille ne peut étouffer en elle ses regrets, et sanglotte à haute voix:
Mon Dieu! pas de prêtre pour ces pauvres enfants qui meurent.
Le voisin qui entend ses plaintes, l'appelle:
Ma sur... un prêtre... il y en a bien un, là-bas, tout au fond.
Un prêtre!... il y a un prêtre ici?...
Oui, mais, si mal... si mal... les deux jambes broyées et puis, quelque chose encore à la poitrine.., et aussi à l'épaule; nous sommes tombés ensemble, tout près, à nous toucher. C'est lui qui me l'a donnée, l'absolution...
Et il montre, du seul doigt qui reste à son seul bras valide, la place occupée par l'abbé, tout au fond de la salle.
La religieuse se précipite vers le petit abbé qui ne la voit pas venir. Devant le lit, elle s'arrête, hésitante, et murmure:
Ah! mon Dieu! c'est celui-là!
Et ses deux bras retombent, traduisant par ce geste une immense déception:
C'est celui-là!
L'espoir caressé ardemment s'évanouit.
Pauvre petit curé! Une syncope l'a terrassé depuis son arrivée, depuis le matin. Impossible de réveiller la vie en ce corps à face de cadavre. Pas mort, mais si près du terme! Tout à l'heure, le médecin qui l'a examiné lors de sa visite rapide, a montré la flaque de sang dans laquelle il est trempé.
Plus rien à faire, c'est fini.
Et ces mots résonnent encore et plus lugubres aux oreilles de la sur dont la dernière espérance vient s'éteindre devant cette couche immobile.
Plus rien à faire! Et l'autre qui attend le secours et ne l'aura pas!
Alors, plus forte que sa terreur et confiante encore dans l'impossible qui, parfois, se réalise par un miracle de Dieu, elle s'approche très près du visage aux traits détendus:
n Monsieur l'abbé... dites, Monsieur l'abbé... n n Quelle puissance divine Dieu donne-t-il donc, à certaines heures, à l'appel de la foi qui supplie? Les yeux mourants s'entr'ouvrent et, entendant cette voix, le blessé presque mort a senti se ranimer en lui la dernière étincelle de la vie qui s'achève. Il ne parle pas, mais toute la force de sa pensée se concentre à cette minute dans la clarté du regard.
Et la religieuse, comprenant que les instants sont comptés et sachant que tout est possible, même l'effort surhumain, au prêtre dépositaire de la puissance divine, la bonne sur, qui a ressaisi tout son courage en ce moment tragique, ose transmettre à ce mourant la requête de l'autre mourant:
Là-bas, un malheureux qui va mourir et qui réclama l'absolution.
Dans un souffle, le prêtre-soldat murmure, si bas qu'il faut deviner la parole qui accepte la tâcha sublima, au seuil de la mort:
Emportez-moi...
Quatra infirmiers soulèvent le lit et, lentement, pour éviter les cahots mortels qui pourraient hâter la fin, emportent le consolateur vers celui qui l'attend. De nouveau, les yeux sont fermés et la sur se demande, dans son inquiétude horrible, si ce n'est pas maintenant un cadavre qui passe, dam l'étonnement de la grande salle silencieuse.
Ils arrivent auprès de celui qui appelle le secours.
Là! ordonne la religieuse. Les deux têtes proches l'une de l'autre... doucement, pas de secousses...
Alors, de nouveau, le prêtre ouvre les yeux, puis, d'une voix presque forte, cette fois, et le regard vers le camarade:
Approche-toi bien près, mon petit... dépêchons-nous... ça presse...
L'infirmière s'écarte un peu et la confession commence. Un chuchotement de voix, des mots qui glissent entre les lèvres épuisées. Tous deux se hâtent; on voit la mort au-dessus d'eux qui compte les secondes. Sur les visages pâles, quelques impressions fugitives, et surtout un rayonnement qui semble venir d'un invisible foyer. Enfin, l'absolution.
Le prêtre se recueille en la solennité de son ministère. Le reste de vie qui l'anime monte des profondeurs de son âme qui chancelle dans le corps anéanti. Il essaie de se dresser, dans un effort, pour lever, sur le converti, la main bénissante, symbole du pardon complet. Mais cette main demeure inerte, déjà immobilisée, ligottée par la syncope dernière qui paralyse les membres.
Alors, de son regard qui supplie, l'abbé appelle la religieuse;
Ma sur, il faut soulever mon bras, m'aider à finir ma lâche.
Sur leurs lits, les blessés attendris se redressent pour voir une scène qu'ils n'ont jamais vue cette beauté surhumaine que la hideuse guerre a créée.
Les infirmiers, saisis par la grandeur de l'acte divin, se sont agenouillés. Et tous regardent ces deux mourants, si beaux que leurs âmes seules ont l'air de vivre et d'agir dans ce drame qui se déroule entre terre et ciel.
Pieusement, de ses deux mains tremblantes, la sur prend avec respect le bras du prêtre et l'étend vers l'homme agonisant qui prie.
n Dominas noster Jésus Christus te absolvat... n n La voix s'arrête dans la bouche douloureuse. Mais un élan de volonté maîtrise la fatale faiblesse et les mots glissent aux lèvres de l'apôtre, des mots imperceptibles qui jaillissent dans le dernier effort:
... Ego te absolvo a peccatis tuis in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti...
Un silence. La religieuse les regarde tous deux et ils lui semblent plus pâles, à travers le voile des larmes...
Elle attend quelques secondes encore, puis, sentant le bras plus lourd et la chair plus froide, elle comprend que c'est fini, que tout est terminé: l'acte du dévouement suprême et la vie.
Deux soupirs confondus qui n'en font plus qu'un seul annoncent à la femme à genoux la fin de ces deux existences qui s'achèvent ensemble.
A la même seconde, expirent le prêtre et celui qu'il vient de sauver.
Au loin, rugit le vacarme incessant de la bataille. On dirait que toutes les grandes voix lugubres de la guerre sonnent pour eux le glas majestueux de la mort.
Et la sur refoule ses larmes. La beauté magnifique de cette fin écarte la tristesse du deuil. Comme ils ont obéi aux ordres de leurs chefs, les deux soldats viennent de partir ensemble, militairement, quand le Maître a commandé.
Alors, voulant affirmer, par un geste définitif, l'accord fraternel, l'union admirable de ces deux âmes, elle entrelace leurs mains, et joint leurs doigts par le doux lien de son chapelet.
Mais par un de ces contrastes mystérieux que l'espérance chrétienne explique, dans cette salle ou tous les curs sont agités d'une émotion poignante maintenant, ce sont les infirmiers qui pleurent et la religieuse qui sourit...
XII
La Médaille
C'est un matin triste, après une nuit qui fut agitée de cruels cauchemars; un matin d'hôpital, avec des sommeils lourds qui n'éteignent pas les plaintes.
Quarante corps étendus que la souffrance aiguë d'heures interminables a vaincus pour un moment; l'affaissement de l'organisme épuisé bien plus que le repos.
Des bras s'étendent sur les draps, bandés de blanc, mouchetés de rouge et aussi des souillures jaillies des plaies profondes que ronge l'infection.
Des têtes enveloppées de pansement et laissant deviner des fractures du crâne qui mettent à nu la cervelle, comme nous en avons vu si souvent.
Des renflements de couvertures qui révèlent l'appareil protecteur de membres brisés pour lesquels tout contact du linge est un poids insupportable. Ceux-là ont les jambes fracassées.
Sur tous les visages, la trace des douleurs inapaisées, l'ardente rougeur de la fièvre qui brûle le sang et ravage l'organisme.
Duroy s'éveille au milieu du silence et le jour qui monte lui découvre toute l'horreur de ces misères.
Il les connaît depuis longtemps. Il a vu pire encore: des monceaux de chair déchiquetée par les projectiles, des plaies béantes qui saignaient à lui inonder les mains. Il a connu toutes ces horreurs et senti l'affreux sursaut de son cur en révolte.
Il a vécu des semaines parmi les blessés pantelants et les morts. Mais là-bas, c'était la belle exaltation du dévouement dans l'activité dépensée avec le désir éperdu d'être charitable et d'unir l'abnégation du prêtre au courage du soldat.
C'était dans l'effort rêvé de toute l'âme qui se donne aux belles causes et multiplie ses élans généreux pour le sacrifice toujours plus grand, toujours plus aimé.
Là-bas, il était le brancardier, c'est-à-dire l'homme des initiatives, le vaillant qui goûte et savoure la joie virile du danger qu'on affronte et qu'on désire sans cesse plus terrible.
Ici, Duroy n'est plus que le blessé voué à l'immobilité plus dure que tous les risques, déprimante, désolante et qui suscite les découragements.
Ce matin, mon ami est plus mélancolique et, davantage encore que de sa blessure, il souffre de l'angoisse agrandie par l'incertitude: « Combien faudra-t-il de jours, de semaines, pour guérir et redevenir ce que j'étais? »
A l'église voisine, sonne la messe de sept heures. Lui, n'a pas même cette consolation. Il est le prisonnier à qui la souffrance d'une plaie grave rappelle à chaque minute que le temps de sa captivité est long et que sa patience devra subir de cruelles épreuves. Même, la pensée lointaine, si fidèle, de l'ami dévoué que je suis pour lui n'arrive point facilement jusqu'à sa solitude enclose dans la zone des armées et presque sur le front.
Il rêve douloureusement à ceux qu'il aime, puisque, maintenant, il n'a plus le temps de faire autre chose.
Ah! les cruelles heures du blessé! la poignante pensée de se sentir inutile et de ne pouvoir donner à la Patrie autre chose que son épreuve bien acceptée!
Peu à peu l'hôpital s'éveille et devient bruyant du mouvement journalier. C'est l'arrivée des infirmiers qui distribuent le café; le bruit, presque le tintamarre des services du matin. C'est aussi la tristesse des plaintes pour le supplice qui recommence et l'appréhension des médecins qu vont fouiller les plaies, les presser, les élargir, les brûler.
Déjà les instruments sont alignés sur la table avec leurs formes bizarres et inquiétantes de lames tordues, de becs, de griffes.
Enfin voici les majors qui entrent, vêtus de blouses blanches, les mains gantées de caoutchouc.
Et Duroy s'apprête à recevoir le pansement quotidien et s'entraîne au courage silencieux. Car il met sa fierté à souffrir sans plainte, à refouler le cri si souvent arraché à la chair meurtrie qui se révolte.
Même là, et là surtout, il veut être l'exemple et montrer qu'il peut souffrir beaucoup sans que sa volonté marque une défaillance.
Mais qu'a donc le médecin-chef aujourd'hui, qu'il passe devant son lit sans lui rien dire? D'ordinaire, il lui tend la main, l'encourage d'une parole affectueuse, le traite un peu en ami. Que peut bien signifier ce silence?
Il l'aperçoit au fond de la salle, causant avec l'aide-major. Parfois ils le regardent et secouent la tête comme s'il était le sujet de leur préoccupation.
Ailleurs, tout cela passerait inaperçu. Mais pour un malade, aucun détail n'est indifférent et toute la vie de son esprit se renferme et s'obstine dans le cercle étroit du milieu où l'enchaîne son mal.
D'ordinaire, c'est par lui que commencent les soins. Aujourd'hui, on semble volontairement l'oublier.
Et cela le chagrine un peu: « Qu'est-ce qu'ils ont contre moi? » Cependant voici qu'au bout d'une demi-heure le docteur vient au lit du prêtre. Comme d'habitude, il sourit, mais, aujourd'hui, son sourire est plus grave, un peu mystérieux.
Eh bien, mon petit abbé, comment avez-vous passé la nuit?
Pas mal, Monsieur le médecin-chef.
Un peu dé fièvre?
Je ne crois pas.
Le chirurgien sourit encore, et l'expression de son regard intrigue encore davantage le malade.
A la bonne heure, mon petit; aujourd'hui, j'ai besoin que vous soyez gai, car vous aurez un rude travail à faire.
Un rude travail! En voilà une phrase bizarre! S'il n'était bien éveillé, Duroy penserait, bien sûr, que cette phrase sonne à ses oreilles dans une heure de délire. Mais non! Il est très calme, et son regard étonné interroge silencieusement le médecin qui ajoute:
Une fameuse besogne, mon ami, mais qui ne vous fatiguera pas trop, j'espère... à tout à l'heure.
Et il part, sans plus d'explications.
Lorsque les pansements sont finis dans la salle, le docteur salue l'abbé d'un « au revoir » très significatif.
Et il continue de causer à voix basse avec l'aide-major qui approuve de la tête.
Une heure se passe et mon ami a presque oublié l'étonnement que lui a causé l'attitude inexplicable du médecin-chef. La vie monotone de chaque jour recommence dans la salle. Les blessés causent entre eux ou se plaignent douloureusement, aux prises avec cette compagne têtue et gênante qu'est la douleur éveillée.
Mais voilà qu'un mouvement se fait vers la porte ouverte.
Un médecin-major à cinq galons entre, suivi du chef de l'hôpital. Celui-ci a l'air très heureux, mais un peu ému. Il montre le lit de mon ami et bientôt les uniformes galonnés l'entourent.
L'abbé Duroy, brancardier à la ...e section! prononce le médecin-chef.
Le visiteur tend la main à l'abbé qui se soulève un peu pour recevoir dignement cet hommage sympathique d'un officier supérieur. Ce dernier interroge le blessé, lui demande à quel endroit et comment il fut touché. Il lui fait préciser les circonstances et s'intéresse très fort aux détails de l'événement.
Le prêtre insiste sur l'ensemble, sur les difficultés de sauver les blessés sous la volée des balles. Il conte cela simplement, d'une manière très impersonnelle, comme un témoin qui n'aurait pas lui-même été mêlé au drame, ni couru aucun risque. Et il termine par ces mots de regret à l'adresse de ses compagnons qui, moins heureux que lui, tombèrent frappés à mort:
Ils ont fait leur devoir jusqu'au bout...
Le médecin principal regarde le major, puis, très doucement:
Ils sont tous les mêmes; ils ne pensent qu'aux autres.
Et vous? demande-t-il à l'abbé, qu'est-ce que vous avez fait pendant que vos camarades se dévouaient.
J'ai fait comme eux.
Tout simplement?
Tout simplement.
Rien de plus?
Mais non...
Un court silence pendant lequel le chef tourne et retourne, entre ses doigts, un petit écrin en cuir rouge.
Connaissez-vous, Monsieur l'abbé, un brancardier qui a dit à ses compagnons, hésitant devant le danger plus pressant: « Allons, mes amis, ce n'est pas le moment de s'arrêter ou de reculer! » Duroy sourit à son tour.
Tout le monde aurait dit cela, dans un pareil moment.
Vous rappelez-vous que ce même brancardier, exposé au feu terrible d'une tranchée ennemie, s'est dressé, face aux Allemands et, par l'autorité de son geste, leur montrant les blessés, les a décidés à détourner de léquipe leur feu meurtrier?
Duroy rougit et se trouble. Lui qui a défié la mort et l'a fait reculer par la force de son audacieux courage, il s'intimide et demeure interloqué en écoutant cette voix qui lui rappelle l'héroïsme de son acte surhumain.
Oui, continue le médecin principal, je comprends. Vous avez regardé les autres et c'est de leur vaillance que le souvenir vous est resté.
« Un seul a été oublié dans l'hommage de votre admiration: c'était naturel. Heureusement, vos chefs ont meilleure mémoire que vous. »
Alors, lentement, au milieu du silence étonné de toute la salle attentive, il sort de l'écrin rouge cette chose qui renferme, en son cercle brillant, comme le sourire de la Patrie reconnaissante à ceux qui l'ont, jusqu'à la mort, servie et défendue. Et de cette médaille militaire dont la vue fait trembler le cur de nos soldats plus que l'éclat des bombes et la tempête horrible du combat, de ce symbole où le héros se voit à sa vraie taille, comme en un miroir magique, jaillit en rayons, la grandeur généreuse de la France attentive à payer en gloire le sang répandu par ses fils.
Duroy la voit palpiter aux doigts du chef, s'approcher de son cur et s'attacher, rêve d'or, à son tricot de laine où d'autres médailles qui disent sa confiance en la Vierge sont fixées à la même place, comme une protection et une défense.
Au nom du général commandant le corps d'armée, la médaille militaire est conférée au soldat-brancardier Duroy pour sa belle conduite et son audace à recueillir les blessés sous le feu de l'ennemi.
Et des mains se tendent vers lui et achèvent de lui payer, de leurs étreintes, la dette de l'armée, la dette de l'humanité pour qui le prêtre a donné le meilleur de sa bravoure.
Mais la joie, chez lui, s'attriste d'un regret qui lui vient à la pensée que ses compagnons absents furent vaillants autant que lui et ne recevront pas la récompense qu'ils ont méritée par un semblable courage.
Monsieur le docteur? Et les autres? les autres?
Le médecin principal refoule son émotion, puis, lui serrant la main plus fort et assurant sa voix qui tremble:
Les autres... il n'en reste plus... ils sont tous morts.
Et alors, à cette minute, comme jamais, Duroy comprend le danger qu'il a couru, l'immensité du péril auquel lui tout seul échappa. Il vit, de nouveau, l'heure effrayante où sa volonté farouche maîtrisait le cur épouvanté.
Il entend le tonnerre mortel et tressaille d'un effroi qu'il ressent pour la première fois.
Mon Dieu, rêve-t-il tout haut, je ne savais pas qu'il fût si facile d'avoir du courage.
Et c'est encore dans une sorte de songe où les paroles prennent une sonorité d'écho lointain qu'il entend le chef proclamer l'héroïsme des prêtres sur le champ de bataille:
A l'heure actuelle, plus de cinq cents sont proposés pour la médaille militaire ou la légion d'honneur. Combattants ou brancardiers, aux tranchées comme aux ambulances, ils sont admirables partout, et donnent autour d'eux un magnifique exemple. Dans cette guerre où tout est plus grand, plus terrible, plus généreux que jamais, il fallait qu'ils eussent leur part et vinssent représenter Dieu dans une lutte où le droit et la justice sont unis pour briser l'erreur et la barbarie.
Duroy s'est ressaisi, et c'est en souriant qu'il remercie le médecin principal dont la bonté pour les blessés se manifeste d'une manière si délicate et paternelle:
Aujourd'hui, vous aurez un vrai dîner de fête, avec des fleurs, des gâteaux et du Champagne. C'est en l'honneur de votre petit curé.
Puis il lui dit un « au revoir » plein de touchante sollicitude, lui recommande d'être prudent, de hâter, par sa patience, la guérison peut-être longue, de songer qu'il faudra revenir, un jour, au front alors plus éloigné, repoussé jusque chez l'envahisseur.
Hélas! mon ami, là-bas, comme ici, les blessés ne manqueront pas et nous aurons besoin de solides gradés pour encadrer nos hommes. Car, ajoute-t-il, j'allais oublier de vous l'annoncer, vous êtes nommé caporal. Et vous n'en resterez pas là.
Avec lui, tous les médecins s'en vont. En s'éloignant, ils continuent l'éloge du nouveau décoré et ils l'étendent à tous ses confrères, partout signalés pour leur bravoure à la guerre.
Duroy m'a raconté, en vingt mots, cette scène émouvante. Les détails me sont venus par un ami commun et plus tard. Lui, mon vaillant camarade dont je suis maintenant si fier et un peu jaloux, s'est contenté de m'exprimer sa joie pour la contribution nouvelle apportée, par lui, au livre d'or du clergé français.
« Un décoré de plus, c'est un fleuron qui s'ajoute à la radieuse couronne de l'Eglise, et, aujourd'hui, c'est moi que la France a choisi pour lui faire cette offrande fleurie de mon sang. Depuis longtemps, il manquait à l'Eglise ce renouveau d'auréole, cette parure magnifique d'honneur et de bravoure. De tout temps, elle a eu ses martyrs et ses apôtres, ses conquérants et ses héros. Maintenant, elle a, pour compléter sa garde d'honneur, ses troupiers de 1914-1915. »
Quelques jours après, le médecin-chef apportait à Duroy la liste officielle qui renfermait les noms des prêtres tués à l'ennemi, cités à l'ordre du jour, décorés pour leur belle conduite à la guerre. Liste incomplète, et, déjà, si éloquente!
En parcourant cette page destinée au livre d'or, il y sentait passer un frisson de bravoure, un grand souffle harmonieux de courage patriotique venu des siècles passés, du fond lointain de l'histoire. Et c'étaient les mêmes voix qui parlaient, c'était la môme claironnée ardente, jaillie du cur des prêtres-soldats, la même audace devant la mort, le même sang toujours offert sans compter.
Avec orgueil, le prêtre lisait cette liste, chaque jour allongée, des iniatigables petits curés moissonneurs de gloire dont les mains noires de poudre se reposent de l'héroïque labeur dans le geste souverain des absolutions données aux soldats, leurs frères. Officiers, sous-officiers, soldats, ils sont superbes, téméraires, follement braves, entraînants, doux comme de grands amis et gais comme des mousquetaires.
Et, lorsque Duroy, fermant ces pages que des noms de confrères inconnus illustraient, vit s'approcher de son lit un médecin qui venait le féliciter, il lui parla du rôle admirable tenu par les curés de France dans ces drames où se révèle un héroïsme aux beautés surhumaines.
Le docteur était de ceux qui savent comprendre les événements et en pénétrer les leçons profondes. Lui aussi connaissait les hauts faits du clergé français et, de cette lecture, il avait éprouvé une émotion durable. Plus qu'une émotion: un bouleversement dans sa manière de penser à l'égard de l'Eglise et de ses apôtres.
Ah! Monsieur l'abbé, disait-il à mon ami, moi aussi j'ai méconnu la religion et ignoré ses prêtres. Au moment de la guerre, je n'ai pas songé un seul instant que je devais vous rencontrer, vous parler, subir l'influence de vos exemples et bénir la loi qui vous a faits soldats. Maintenant, je le confesse, grâce à vous, j'ai vu Dieu planer au-dessus de nos armées et sa main toute puissante qui les conduit lentement, par les chemins du sacrifice et de l'expiation, à la victoire définitive.
Duroy sourit. Cet hommage sincère, il l'accepte pour l'ensemble, pour le clergé tout entier, aujourd'hui sous les armes.
Et pourtant son âme loyale veut proclamer le mérite des autres, l'héroïsme de tous les Français unis dans un splendide élan de courage, un héroïsme collectif fait de toutes les bravoures personnelles, sans distinction de croyances ni de professions.
C'est le cur de la patrie qui agit en ce moment par tous les bras de ses enfants.
Mais le major tient à préciser l'hommage, à le faire plus absolu pour ceux qu'il a le plus grandement admirés.
Oui, Monsieur l'abbé, je le sais, nous sommes tous braves, généreux et grands dans ces heures magnifiques; mais, vous autres, les prêtres, vous êtes parmi les meilleurs et les plus vaillants.
Et, comme l'abbé veut encore protester:
Allons! fait le docteur, vous n'y entendez rien du tout. Ce que je vous dis là, c'est un de nos généraux de l'Etat-major qui l'a déclaré... sapristi! quand il s'agit déjuger les soldats, avouez, tout de même, qu'il s'y connaît mieux que vous!
XIII
Un Breton
A quatre heures du matin, ce jour-là, c'est, dans l'hôpital, un branle-bas extraordinaire qui réveille le personnel et le met sur pied. Du casernement et des chambres, les infirmiers sortent précipitamment, les yeux clignotants de l'attaque brusquée en plein sommeil.
Les corridors s'allument, et dans les salles, nos blessés, surtout les derniers venus, ont l'air de sortir d'un cauchemar. Ce tintamarre en pleine nuit leur a peut-être fait rêver d'une alerte, et le souvenir tout récent des surprises nocturnes est revenu brouiller un instant leurs cerveaux, pendant tant de jours surmenés par les veillées terribles de la tranchée.
Au dehors, les ambulances automobiles ronflent. Des brancards se dressent; des plaintes étouffées s'entendent sous les rideaux. C'est de la souffrance nouvelle qui nous arrive, de la misère et de l'épreuve. Encore un convoi de blessés qui ont payé durement la reprise de quelques taupinières; ces avances de cinquante mètres, que nous jugeons insignifiantes et qui sont autant de victoires.
Nous devrions, pourtant, nous y accoutumera ces spectacles de douleur que nous offre le déballage, si souvent répété, de ces pauvres loques humaines pantelantes et pitoyables. Pourtant, une impression d'angoisse nous saisit chaque fois, et je ne sais rien de plus poignant que de voir, dans le demi-jour des falots, ces corps étendus qu'il faut soulever si doucement pour ne pas exaspérer les plaies dont leur chair est criblée.
Ceux-là sont, pour la plupart, des Bretons, qui nous viennent de la Somme où, pareils à tant d'autres, ils ont « fait le mur » et tenu le choc avec une endurance plus admirable encore que l'élan de nos offensives légendaires.
Ils sont quatre dans la première voiture, quatre brancards, c'est-à-dire de grands éclopés. Quand nous ouvrons la portière, pas un ne dit mot. Il semble qu'ils dorment ou sont morts. Cependant leurs yeux sont bien ouverts, mais des yeux calmes, sans aucune expression d'impatience. Ils attendent. La patience est devenue, chez eux, la vertu de tous les jours et de toutes les circonstances.
Eh bien! les camarades, vous devez être rudement fatigués.
Une voix gaillarde et qui n'est point celle d'un agonisant nous répond, révélant une bonne humeur stupéfiante:
On est tout de même un peu mieux là que dans les tranchées, dame!
Voilà un philosophe, observe un infirmier qui m'aide à débarquer ces quatre gaillards.
Nous commençons par celui qui vient de nous répondre et, tout de suite, il se met à blaguer:
Allez, mes amis... Enlevez ma viande! et si vous me faites mal, ce qui est certain, vous pouvez être sûrs que je ne crierai pas. On n'est point des petites filles!
Ah! le brave garçon! le beau Français, que ce breton-là. Sa blessure est affreuse. Une balle explosive lui a mis à jour l'avant-bras. Tout à l'heure, en faisant le pansement de sa plaie gangrenée, nous verrons un trou béant, une fenêtre à passer trois doigts, une brèche ouverte dans le membre, traversée seulement par deux tendons qui ont résisté à la destruction.
Eh bien, ce grand blessé qui n'a certes point l'habitude ni surtout, à cette heure, l'envie de parader, cet homme de trente-six ans plaisante de son mal, et trouve des épithètes amusantes pour qualifier les Boches qui l'ont rendu infirme pour la vie.
Et malgré tout, sa gaieté devient si communica-tive que nous rions de bon cur en l'emportant. Car, blessé au bras, il vient de nous expliquer pourquoi il a voyagé sur un brancard.
C'est que ces sales vaches m'ont encore flanqué un supplément dans le flanc droit.
Et le voilà parti sur le compte des Allemands, qu'il nveclive de la manière forte, mais sans colère, de sa voix calme et chantante de paysan du Finistère:
Oh! mais je les retrouverai un jour ou l'autre; On n'est pas quittes; on se reverra. Tout ça, c'est porté en compte, et ça doit se régler.
Il est probable qu'il ne les reverra pas du tout et que, pour lui, la guerre est finie. Mais, dans cette âme de têtu, l'idée s'est ancrée obstinément; l'idée qui tient le soldat debout, et le pousse en avant: la revanche du mal qui fut commis.
Et c'est en continuant de dauber sur les Boches que notre nouveau pensionnaire, Michel Kergourlay, fait son entrée dans la salle no 3.
Cet homme est père de cinq enfants. II a combattu depuis deux mois, sans arrêt, avec le souci de sa vie et celui, plus poignant, de sa femme et de ses mioches. Il n'est ni découragé, ni démoralisé. Il rapporte, au contraire, de ces terriers où lutte obscurément notre sublime armée, une force d'endurance, une réserve de courage que l'épreuve a doublée. Et ils sont tous pareils. Pas un qui se plaigne ou qui murmure. L'idée qui domine les préoccupations, dompte les découragements, refroidit les impatiences, est la môme qui inspira le mot d'ordre magnifique, grâce à quoi nous avons la certitude de vaincre: tenir jusqu'au bout.
Et ils ont tenu, ces bretons, pour leur part, avec une obstination vaillante qui a fait citer à l'ordre du jour leur régiment territorial.
Kergourlay m'a conté le dernier combat, le dernier beau matin de sa vie guerrière. Ce défricheur de lande a trouvé la vraie note du grand patriotisme, et l'histoire de leur dernière charge, où, d'ailleurs, un prêtre tint l'admirable premier rôle, est une page qu'il ne faut pas laisser périr.
Mon breton et moi, nous avons commencé par ne pas être amis du tout. Même, la vérité m'oblige à reconnaître que, le premier jour, il m'affligea d'une antipathie des mieux affirmées. Non pas, comme on pourrait le croire, parce qu'il survint une discussion, ou, tout au moins, une mésentente spontanée entre lui, laïque, et moi, prêtre, pour raison d'ordre religieux. En principe, oui, mais tout à rebours de ce qui se passe ordinairement, Kergourlay m'a boudé, et môme est allé jusqu'aux dures épithètes, parc qu'il m'a suspecté, non sans raison, ce qui est pire de blaguer sa foi chrétienne.
Nous venions de le débarquer devant son lit et, comme tous ceux qui ont oublié la douceur du repos tranquille et la volupté des draps blancs, le brave gars se livre à mes soins. Je lui arrache sa capote après l'avoir cisaillée, déchiquetée pour délivrer le bras malade. Quant au pantalon, il est gris et luisant d'argile durcie. L'étoffe a disparu sous la cuirasse de terre humide qui s'est desséchée en route. Vous pensez! avoir traîné soixante jours dans la boue des tranchées, dans l'eau gluante et vaseuse... avoir séjourné au milieu de cette fange, sans cesse délayée par de nouvelles pluies; avoir habité là, pendant deux mois, sans quitter, presque, ces trous que des fauves trouveraient inhabitables! Faut-il que notre race française, amoureuse de lumière et d'exploits au grand jour, ait bien saisi, unanimement, crânement, le sens de l'héroïsme nouveau!
Rien qu'à voir cet homme si affreusement, si inexprimablement sale, j'ai compris, mieux que jamais, le sens de cette guerre de patience farouche, de ténacité audacieuse; l'héroïsme de ces poilus magnifiques, descendants de nos fameux mousquetaires dont le rêveetait de mourir propres et beaux qui, maintenant, tombent sous les balles prussiennes, déjà à demi-enterrés dans la boue de leurs forteresses.
Mais quel symbole aussi, cette terre du pays défendu, ces parcelles du sol attachés aux flancs des défenseurs terre de la patrie qui revêt d'une cuirasse glorieuse et sacrée ceux qui la défendent et s'en vont mourir avec un lambeau de France qui les couvre, les protège et leur servira de linceul.
C'est ainsi que je vois mon breton, et, sans qu'il le devine, je l'admire, ce Celte impassible qui se prête à nos soins et, docile comme un enfant, se laisse déshabiller.
Autant et plus que sa blessure, le souci de son petit avoir le taquine. Je fouille ses poches, et, une aune, j'en retire les choses bizarres, utiles, étranges qui les encombrent.
Les poches d'un soldat en guerre sont le plus extraordinaire bazar qu'on puisse rêver. Là-dedans, il porte ce qui lui est cher et qu'il veut garder, malgré tout, même blessé, même mort.
Couteau, chocolat, lettres, cartouches, fourchette pliante, tabac, savonnette, fragment d'obus... tout cela s'étale sur le lit, et mon gars les caresse et les range doucement, comme s'il remuait, avec ces objets, tous ses tragiques souvenirs.
Cherchez voir dans ma capote, à droite, il v a autre chose encore.
Je replonge la main dans l'ouverture ourlée de terre sèche qui s'effrite et, tout au fond, recroquevillé, mêlé, pourtant solide et sans brisure, je retire un chapelet aux grains durs alignés sur l'acier rouillé.
Une idée me vient, un peu malicieuse:
Qu'est-ce que tu lais de ça, mon garçon?
Et, peut-être, sous ma moustache, maintenant longue, un sourire se dessine qui n'est pourtant pas moqueur, mais que mon breton juge certainement irrespectueux, puisque, brusquement, insolemment et me prenant à coup sûr pour un autre, il m'attrape en ces termes:
Ce que je fais de ça, espèce d'abruti, ça ne te regarde pas, et ceux qui ne seront pas contents, ils viendront me le dire.
A cette minute, une autre douleur que celle de son mal assombrit son visage. D'un geste brusque, il étend le chapelet bien en vue sur la couverture, et, du même ton qu'il eût pris pour crier aux boches un halle-là! sans réplique:
Il ne m'a pas quitté à la guerre, dame! et ce n'est pas ici qu'il me lâchera.
« Espèce d'abruti! » Je pense bien que jamais épithète malsonnante ne me fut aussi agréable que celle dont mon ami Kergourlay me fusilla, cette matinée, à bout portant.
Et j'y trouvai tant de saveur que je ne voulus pas, du premier coup, faire tomber l'illusion. Je jugeais exquis d'éprouver cette foi, de savoir jusqu'où elle pouvait aller dans sa belle et sauvage crânerie.
J'eus beau multiplier mes soins autour de mon breton, à partir de ce moment il me tint pour suspect et me témoigna, sans ménagement, l'antipathie que je lui inspirai.
L'après-midi, j'eus l'audace de lui reparler de son chapelet sur un ton aggressif:
n Mais enfin, tu veux donc coucher avec lui... ! n n Cette fois, il me répondit par un de ces mots qu'on réserve, à l'heure actuelle, aux Allemands, et qu'on dissimule sous un synonyme, même dans les manuels de cuisine.
Et Kergourlay retourna furieusement la tête pour éviter de considérer plus longtemps le mécréant que je semblais être.
Je n'eus pas le courage de continuer à jouer ce vilain rôle et, lui prenant la main:
Mon vieux camarade, c'était pour plaisanter que je blaguais ton chapelet. Je suis un curé, malgré ma moustache, et nous serons de très grands amis.
Sa figure s'éclaira, et il éclata de rire:
Ah! j'aime mieux ça, par exemple. Seulement, avouez que si je vous ai dit des sottises, vous les avez bien méritées.
Je crois bien, que je les avais méritées!
Depuis cette minute, je me suis voué fraternellement à lui adoucir les heures mauvaises, et le soir, assis prèsde son lit, j'écoute la belle épopée dont il me conte intelligemment les splendides prouesses. Pour lui, tout le labeur de la guerre, ses périlleuses entreprises, ses risques mortels, ses imprévus terribles tiennent dans le cadre d'un seul village, un de ces points dix fois perdus, dix fois regagnés, où se sont écoulés les jours les plus tragiques de sa vie.
Obscur combattant, il a rempli jusqu'au bout son magnifique devoir entre un petit bois et un cimetière, dans ces sillons, creusés profondément au sol bouleversé, dans la terre et parmi les tombes. Et c'est là qu'il a vu, comme tant de ses pareils, comment les curés de France répandent autour d'eux la flamme de l'héroïsme qui brave le péril et décide la victoire.
C'était le dernier matin, deux heures avant le coup terrible qui brisa le bras de mon nouvel ami. A l'aube, l'ordre arriva au capitaine de déloger à tout prix un bataillon ennemi, qui n'en finissait plus d'arroser nos tranchées. Coûte que coûte, il fallait sortir des abris, se ruer à la baïonnette sur l'adversaire, le surprendre par la soudaineté de l'attaque et clouer sur place les boches démoralisés.
Autour du chef, les hommes s'étaient serrés, l'arme aux poignets, prêts à bondir. Un d'eux questionna, en riant:
On est flambés, mon capitaine? L'officier riposta sur le même ton:
Moi et les lieutenants, c'est réglé, puisqu'ils commencent toujours par nous. Quant à vous autres, mes enfants, je ne jouerais pas un sou sur votre peau.
Un murmure d'hilarité courut le long du fossé. Ces hommes, las de l'immobilité, étaient grisés à la pensée de remuer, d'aller en avant, de courir, d'être braves en face de l'ennemi et en face de la mort.
L'ordre fut donné, et tous, comme un immense ressort qui se déclanche, bondirent sur la crête, puis la danse commença.
Elle fut terrible. De part et d'autre, c'était un écroulement de corps, un de ces massacres à bout portant où les adversaires se crachent la haine en pleine figure, se déchirent et s'étranglent, trop rapprochés pour se fusiller ou se transpercer. Cela dura vingt minutes atroces. Presque pas de blessés; surtout des morts, hachés et piétines, sur le sol détrempé de sang. Encore une fois, la baïonnette française avait ouvert une broche dans la muraille allemande, et l'héroïsme des nôtres avait frayé le chemin d'une glorieuse étape. Les boches rentrèrent dans leurs trous pour préparer un nouvel assaut, tandis que leurs mitrailleuses, à fleur de terre, balayaient la chaussée intenable qu'il fallut abandonner.
De la compagnie, plus un officier ne demeurait. Comme avait dit le capitaine une demi-heure auparavant, pour eux « c'était réglé ».
Un seul chef restait à cette troupe réduite à quarante hommes valides: un petit sergent de vingt-cinq ans, un prêtre, le curé de la compagnie.
Autour de lui, dont le bras saigne sans qu'il ait l'air de se savoir blessé, confiant dans son courage qui a fait ses preuves, les soldats se groupent. Dans ses yeux, ils cherchent de la vaillance; ils attendent de ses paroles l'énergie nécessaire qui leur faut pour achever la tâche formidable. Car ils savent que bientôt, les autres, là-bas, viendront venger leur échec, et qu'il faudra grimper sur le talus tragique, les repousser victorieusement pour que cette tranchée, lambeau de France, ne tombe pas entre leurs mains.
Le prêtre-sergent est un tout petit homme à l'air timide, malgré tout ce qu'il a vu de terrible et accompli d'audacieux. Il est de ceux en qui rayonne la douceur du sacerdoce, somme chez certains autres, sa grandeur conquérante. Et pourtant les quarante poilus qui l'entourent savent qu'il est chef plus encore par l'âme que par le grade. Et ces grands enfants, couverts de boue, maculés de sang, lui sourient avec joie, comme les forts sourient à la plénitude du courage qu'ils admirent et qui les subjugue.
Sergent, pendant qu'on y est, faut sortir du terrier et leur flanquer la dernière pile.
L'abbé les regarde et, silencieusement, les interroge. Quelques-uns rechignent. Leurs nerfs sont encore vibrants de la mêlée et leur chair frisonnante du choc effroyable. Et c'est ceux-là surtout que le prêtre fixe obstinément. Puis, d'un ton qui semble étrange dans sa petite bouche d'enfant et dont la note railleuse révèle un vieux routier de la guerre:
Nom d'un chien! on dirait qu'il y en a là dedans qui parlent de flancher.
Il s'approche des quatre ou cinq hommes chez qui le désir de ne pas quitter la tranchée révèle seulement le besoin physique de repos et non pas, bien sûr, la peur qui n'a jamais effleuré leur âme.
Alors quoi... c'est de la flemme ou de la rousse?
n Ni l'une, ni l'autre, ronchonne un breton...c'est quelque chose qu'on ne sait pas dire quoi... n n Le petit sergent les regarde et sourit:
Je le sais, moi, ce que vous avez... La mort, vous vous en fichez comme d'une marmite boche... ce qui vous tracasse, c'est après, c'est la crainte de ne pas partir proprement... c'est de savoir où vous vous réveillerez de l'autre côté...
Ils se taisent, et leur silence répond.
Ah! c'est ça qui vous gène... Eh bien, mes petiots, vous pouvez remercier le bon Dieu que je sois resté debout pour vous mettre en route vers la grande halte. A présent, mes enfants, tous à genoux et l'acte de contrition. Que chacun verse sa conscience dans la main du grand chef qui est là, qui vous regarde... Une minute pour demander et mériter le pardon qui va vous envoyer au ciel, droit et vite comme une balle...
Un nouveau silence impressionnant, magnifique, sublime, pendant lequel des mains noires tracent des signes de croix sur les poitrines qui vont être broyées.
Et alors, debout, le prêtre absout les morts de bientôt... Puis, aussitôt que tous sont relevés, tes yeux brillants d'une flamme de bravoure nouvelle et qu'on sent toute puissante, le sergent commande à demi-voix:
Maintenant, tous dehors. Un seul ordre: prendre la tranchée et, de là, rassemblement... là haut!
Et de sa main fluette, il montre le ciel au-dessus du trou noir.
... Une ruée prodigieuse... un élan terrible... un bond formidable à travers la grêle de balles et les baïonnettes qui hérissent la ligne allemande... .. Trente hommes furent tués...
... Le sergent le premier...
Mais la tranchée fut prise...
XIV
La Confession sur le Remblai
Une causerie très animée a groupé six blessés autour du lit de mon breton Kergourlay. Ces gaillards ont presque oublié la vie tragique menée pendant plusieurs mois, et ils parlent des jours terribles qu'ils ont vécus, avec la même sérénité que s'ils rappelaient pour se distraire, les épisodes effarants du plus étrange roman d'aventures.
Je les écoute. Ils ont, pour narrer la guerre, de ces mots qui photographient les situations etles montrent sous leurs couleurs vives.
A les entendre, il me semble assister à des scènes irréelles rêvées par quelque imagination créatrice de fantastique et de fabuleux.
Chacun de ces joyeux sans-souci égrène des souvenirs et devient tour à tour pittoresque et touchant. Le panache triomphe et se déploie joliment à ces têtes que la mort a si souvent frôlées. Et, de ces petits braves aux âmes héroïques sans le savoir, j'apprends l'histoire de ce qui sera, plus tard, la grande épopée des nations; j'écoute surtout parler leur loi chrétienne ravivée ou ressuscitée. Et les prêtres, la religion, les belles inspirations divines sont mêlées si intimement aux prouesses de guerre que mes blessés font naturellement l'apologie éloquente et splendide des curés-soldats, ces beaux mousquetaires qui imposent le respect et forcent l'admiration.
Autour de Kergourlay, casqué de son passe-montagne et couché, la causerie s'anime; les cartes à jouer traînent éparses sur le lit voisin, et la pipe aux dents, le geste important, son voisin Le Noc raconte simplement cette histoire qui fait rire et pleurer.
Moi, les enfants, j'ai rien fait de plus épatant que les autres, mais, il y a ua soir que les Boches ont bien usé cent kilogs de fer et de plomb, rien que pour ma seule carcasse.
Un tout jeune, classe 14, lui coupe la parole.
Le soir du 7 décembre. Je te crois, mon vieux, que t'en avais, une santé.
Le Noc saisit au vol le témoignage du copain:
Justement, il y avait lui, qu'était dans le « trou de lapin », et je flanque ma pipe par la fenêtre si je blague d'un seul mot.
Puis, il me regarde, flatté de mon attention:
Çà, Monsieur l'abbé, ça va vous faire plaisir, parce que s'agit d'un curé pas froussard et qui savait joliment bien son métier.
« Cette soirée-là, les Boches nous en voulaient avec un entêtement qui dépassait la moyenne. Ils nous crachaient des noyaux de cinquante kilogs, au'on aurait dit qu'ils ne savaient plus qu'en faire.
« Nous autres, dans nos fours, on rigolait et on chantait. Y avait le sergent Ristoulet qui nous faisait tordre avec ses farces de gascon et des mots qu'il est le seul à trouver. Quand ça tonnait trop fort, il tapait la voûte du terrier en criant:
« Faudrait voir, là-haut, à ne pas faire tant de boucan; y a des gens qui veulent dormir, au rez-de-chaussée.
« Puis, quand ça claquait trop dur sur le talus à moitié défoncé, Ristoulet prenait une mine colère:
« Ah! bon sang de bon sang! y a-t-il des gens mal élevés dans ce monde! mais, tonnerre! fermez donc pas les portes si fort que ça ébranle tout l'immeuble...
« Ce fichu sergent n'arrêtait pas. Là ou en rase campagne, il trouvait toujours quelque chose pour flanquer du cur an ventre des plus froussards. Cette tranchée, c'était presque une loge de Vaudeville. Seulement, ça manquait de coussins, et puis l'eau nous grimpait jusqu'aux mollets. Mais, dame! après tout, on ne peut pas tout avoir...
« Tout le monde était gai là-dedans et c'était en riant comme des fous qu'on attendait l'heure où le père Joffre nous permettrait de mettre le museau à l'air et de regarder un peu, voir si le ciel était toujours à la même place.
« C'est vrai, on rigolait dans nos cavernes d'ours et pourtant, quelquefois, il vous passait, sur le cur, une espèce de courant d'air qui le gelait. Ce n'était pas absolument le trac, mais quelque chose qui avait un air de famille avec lui... on n'avait pas peur, si vous voulez, mais, à ces moments-là, c'était comme si quelqu'un, par derrière, vous criait:
« Tu serais pourtant mieux ailleurs qu'ici.
« Alors, quand cette petite chose vous prenait, les marmites boches faisaient beaucoup plus de raffut, et les camarades, amochés par les éclats, avaient l'air deux fois morts. Qu'est-ce que vous voulez? Il paraît que tout le monde y passait... Ça nous attrapait comme ça, sans crier: garde à vous! et on avait l'air bêtes comme des casques à pointes, sans pointes.
« Ce soir-là, justement, c'était mon tour: un samedi, avec de la pluie qui dégoulinait d'en haut et qui se chargeait supérieurement de la corvée d'eau dans nos baignoires. J'avais l'âme presque gelée. Tout mon patelin défilait devant moi. Il y avait, dans ma boussole, un cinéma qui m'offrait, à l'il, les vues de mon village: papa, maman, mes surs, un tas de gens pas gais qui n'en finissaient plus de pleurer et de rabâcher: « Où est-il notre gars, à présent? En vie ou mort? prisonnier ou blessé? »
« J'avais beau me crier en dedans: « Ça suffit, j'en ai assez vu! », la machine allait toujours et plus je fermais les yeux, plus c'était clair.
« Avec ça, une voix méchante qui me criait au fond du crâne: « Mon pauvre vieux, t'as beau faire, tu ne sortiras pas de là... il y a des Boches tout autour et vous trinquerez tous, jusqu'au dernier. » Ah! je vous assure que j'étais plutôt pas fier. Impossible de rire: j'avais du fer dans le gosier. Les copains oui s'en apercevaient bien, se payaient ma tête et me disaient: « Alors, t'es de semaine pour avoir le cafard! » Je vous promets que je l'avais, le cafard! Et il était d'une jolie taille, l'animal!
« D'ailleurs, en plus de l'ennui, qui me faisait les idées plus noires que l'encre de Chine, j'avais tout un arriéré de vieilles bêtises dans la conscience, comme des broussailles enchevêtrées. Et à travers tout ça, la mort me paraissait plus grincheuse et plus bête. Car il faut vous dire qu'on ne rigole pas toujours dans nos tranchées, et lorsqu'on est obligé de garder le silence, il vous arrive un tas de pensées tristes sur des choses qu'on croyait oubliées.
« On songe qu'on n'est pas un animal et que la fin d'un bonhomme n'est pas du tout la fin, mais le commencement d'autre chose.
« C'était ça, surtout, qui me tourneboulait, ce fameux soir. Ma conscience n'en finissait plus de bavarder: « C'est le moment, mon gars, de te débrouiller à m'astiquer un peu! »
« Moi, je voulais bien, parbleu, mais le moyen! Pour faire des bêtises, on peut s'arranger tout seul, mais pour les passer au bleu, fallait être deux... moi et un curé. Et où le trouver, ce deuxième?
« Justement, il y en avait un dans notre tannière, quelques jours auparavant. Mais, le pauvre diable, il était loin, à présent. Certainement, très malade et peut-être bien mort, vu qu'un éclat d'obus l'avait empoigné dans l'estomac.
« Tout cela, c'était très vrai, mais ça ne me consolait pas du tout. Et, plus je m'ennuyais, plus je me sentais l'envie folle de me confesser. A côté de nous, il y en avait aussi un, de curé, dans l'autre tranchée; on se connaissait bien, parbleu, on avait manqué tous deux d'être zigouillés par une patrouille de uhlans. Mais, pour le moment, on était séparés par trente mètres de terrain, plus difficile* à franchir que la distance de Quimper à Paris.
« Je pensais à lui, à la manière de le rencontrer, aux moyens de sortir sans trinquer, parce que je me disais une chose: « Si tu dois te faire tuer avant, c'est vraiment pas la peine de mettre le museau dehors. »
« Et vous ne pouvez pas savoir combien ça m& tourmentait, cette idée. Elle me taquinait tellement que les copains me trouvaient une tête de rat mort et s'amusaient à me bêcher avec des mots désobligeants.
« Le Noc a une trouille carabinée!
« Ou bien ils me blaguaient cruellement:
« Appelle donc la bonne qu'elle te serve une bollée de cidre et des crêpes de blé noir.
« Ils m'en ont tant dit, cette fois-là, que j'étais dans une colère bleue. Mais plus j'enrageais, plus ces ostrogoths-là se fichaient de ma poire. Enfin, le sergent me fourre une main plate sur l'épaule et avec un air de se payer ma physionomie au rabais:
« Mon vieux, si c'est que tu veux prendre l'air, te gêne pas; va te promener au balcon voir le temps qu'il fait.
« Je le regarde sans rire et je lui demande:
« C'est vrai! vous permettez?
« Dame! Voilà le moment de regarder ce que fichent les autres, en face de nous. Qu'ils fassent un rigodon dans ta peau ou dans celle d'un autre, ça m'est indifférent.
« Ah! je vous assure que ça n'a pas traîné. J'empoigne mon flingot, je boucle mon ceinturon, je me fourre la hure dans mon passe-montagne et je leur dis:
« A présent, les amis, bonsoir, et v'ià mon adresse. Si je reviens pas, vous pouvez être sûrs qu'il y aura eu de la casse. Ni blessé, ni prisonnier, ni disparu. Y aura pas à balancer: faites-moi porter mort, sans plus de cérémonie.
« On est si tellement habitué à ça que les copains, en me voyant sortir du trou, ne songeaient pas seulement à me voir coupé en quatre, percé comme une écumoire ou éventré.
« Mon meilleur ami m'empoigne la main et me déclare:
« Vas-y, mon vieux, et sans te désirer du mal, si ça doit t'arriver, je tâcherai de me procurer tes godillots, parce que les miens boivent plus d'eau, en cinq minutes, que moi du vin en cinq semaines.
« Je ronchonne en grimpant:
« Ça va bien, tu pourras même prendre les pieds avec, ça t'évitera la peine de défaire les lacets, que je lui dis.
« Me voilà sur le talus. La nuit était épaisse à couper au couteau; mais il faut croire que ces muffles de Boches ont des chandelles dans les yeux, parce que j'avais pas fait trois pas, qu'il me sifflait une douzaine de balles aux oreilles.
« Moi, qui devenais gai rien qu'à respirer l'air pur, je me fais cette réflexion:
« Si tu restes comme ça, planté comme un poteau de télégraphe, bien sûr qu'ils vont t'en coller pour ton grade.
« Et me voilà à plat ventre, dans la boue et dans l'eau, et je commence à ramper, à une vitesse de cinquante mètres à l'heure, au maximum. Ça, par exemple, je vous garantis que c'est pas folichon de faire l'escargot pareillement. Même, en arrivant à une barrière, j'ai eu l'idée de revenir. La tranchée dégoûtante et sans air me faisait tout d'un coup l'effet d'un magnifique salon, comparée à ces flaques de vase où je barbotais comme un canard mal appris.
« Mais ce que les camarades se seraient offert ma tête, s'ils m'avaient vu repiquer dans la piaule!... Ah! non! Et puis, malgré la misère, à chaque mètre gagné, je me disais:
« Degrouille-toi, cré nom d'un chien! Rien que d'aller à confesse de cette manière, tu gagnes la moitié de ton absolution.
J'ai mis vingt bonnes minutes à passer les deux perches qui barraient l'entrée du champ. Trois balles m'ont caressé la peau, mais sans entrer. Elles ont dû penser qu'elles pourraient s'enrhumer en traversant ma carcasse plus froide que le fond d'un puits.
« Enfin, j'arrive au bord de la tranchée et j'allais risquer ma tête au dessus du fossé quand je vois se dresser une grande ombre qui venait de sortir comme un diable à ressort.
« Attends, qu'elle me dit, mon vieux lapin, je vas t'apprendre à nous faire des visites sans t'annoncer.
« Et je la vois qui lève sa baïonnette pour m'embrocher.
« Eh là! que je lui fais tout bas. faudrait voir à ne pas me prendre pour un autre.
« Voilà l'ombre qui se met à rigoler et même à se tordre.
« C'est-i toi, LeNoc?
« Parbleu! Qui veux-tu donc que ça puisse être, à une heure pareille. Et toi, t'es ben Maranson...
« Un peu, que me riposte l'ombre.
« Maranson, le curé?
« Y a pas deux Maranson au bataillon.
« Alors, que je lui dis, mon vieux Maranson, s'agit pas de traîner plus longtemps; confesse-moi rapidement que je me défile au pas gymnastique... Je vas descendre...
« Veux-tu te taire, que me dit l'abbé, tu es très bien comme ça...
« Comme ça? à plat ventre?...
« On fait ce qu'on peut, qu'il me déclare gentiment... allez! vas-y! je te dispense du Confiteor... dans le tas, tout de suite et commence par le plus gros...
« C'est que, vois-tu, mon vieux... c'est-à-dire, mon père... il y a des années et des années...
« Je te dis de faire ce que tu pourras, sans t'occuper s'il y a des années ou des siècles. Et puis, tiens, je vais t'arracher ça moi-même.
« Je n'ai eu que des: oui et des: non, à répondre. Et à mesure que la besogne avançait, chaque fois que je crachais une de mes bêtises, il me semblait qu'on m'enlevait un éclat d'obus de la poitrine.
« Les canons boches gueulaient terriblement au-dessus de nous, mais je ne les entendais plus. Un seul bruit m'emplissait les oreilles et le cur: celui de la voix toute basse de l'abbé qui me disait: « C'est bien, mon petit, ce que tu as fait là... A présent, vois-tu, ce serait bien étonnant si tu avais peur... Tu es vacciné contre le microbe de la frousse. Dieu est avec toi et il est joliment plus fort que Guillaume.
« Tâche de ne plus le perdre, maintenant que tu le tiens. Et puis, tu sais, la mort ça n'est pas plus dangereux qu'une cartouche vide. Une balle qui t'empoignerait dans la tête ne serait ni plus ni moins, pour toi, qu'un billet de première pour le paradis. » Il m'a donné une bénédiction, puis, on s'est embrassé.
« Et, à présent, qu'il me dit, tu vas te carapat-ter à remplir ta mission. Et, si tu n'en reviens pas, eh bien! nous saurons toujours nous retrouver où tu sais.
« Je suis parti à reculons, sur les coudes, et j'avais le cur si content que je rigolais tout seul et je me faisais des réflexions cocasses:
« T'épouvantes pas, mon petit, si, des fois, une balle t'attrapait; je te garantis que tu ne te ferais pas grand mal en tombant, puisque lu es déjà par terre.
« Seulement, il ne s'agissait pas, tout de même, de rester là. J'avais une mission, et ce n'était pas pour des prunes ni pour des pruneaux qu'on m'avait permis de me balader sur le remblai. Là-bas, dans notre trou, les autres m'attendaient et, qui sait? peut-être bien que le copain songeait déjà au plaisir de se fourrer les ripatons dans mes godillots neufs.
« En face, à cent mètres, il y avait la tranchée boche, et quand je prétais l'oreille, j'entendais un piétinement sourd et un bruit de ferraille qui me paraissait louche.
« Là-bas, les camarades étaient tranquilles et comptaient sur moi, et tout d'un coup, de penser à çà, mon sang se met à tourner dans mes veines...
« Crétin, que je me dis, veux-tu bien te débrouiller à faire ton devoir.
« Et me voila parti, toujours sur le ventre, dans la direction du terrier allemand. Eh bien! je vous assure que ça tombait juste. A peine avais-je tourné un gros chêne que je vois, en face de moi, des ombres noires qui glissaient à quatre pattes vers ma tranchée, vers les copains, vers le fossé qui était, à cette heure, une des barrières de la France... Ah! malheur! ça n'a pas été long. Je me dresse comme un ressort, je saute un tas de pierres, je bondis vers notre taupinière en criant de toutes mes forces, pour être sûr qu'ils seraient prévenus avant l'attaque:
« Eh, sergent! eh! les camarades, attention, là! v'ià les Boches qui s'amènent!
« Vous voyez çà? moi seul, debout dans la nuit, ce que je devais leur servir de cible aux pruscots de malheur. Dame! il n'y avait pourtant pas à choisir... Dzinn'! Dzinn'... Et à gauche et à droite et partout... Ah! je vous assure que c'était le moment de se rappeler le petit discours de mon abbé: « Une balle, c'est un billet de première pour le paradis ».
Tout en courant, je l'attendais, ce billet-là et, à. chaque pas, je me disais: « Voyons, est-ce que le prochain va être pour le grand saut?... » Je pensais aussi: « Pourvu que les autres m'entendent. » Et je criais toujours... je criais... jusqu'au moment où j'ai senti une formidable claque sur l'épaule droite... et puis, dans ma bouche, quelque chose de chaud et qui avait un goût pas fameux. Je me suis abattu à deux mètres de la tranchée... Mes oreilles bourdonnaient d'un bruit de tempête dans lequel j'entendais les coups de feu qui éclataient par dix et par cent... Et puis, au bout de je ne sais pas combien de temps, j'ai senti qu'on me descendait dans le terrier, et il se passait une chose assez cocasse: je respirais autant par derrière que par devant... J'aurais dit, à ce moment-là, que j'avais la bouche dans le dos... J'ai ouvert les yeux; ils étaient quatre autour de moi et le sergent disait:
« Il a sûrement le poumon traversé
« Et mon ami qui, je pense, guignait toujours mes godillots, rabâchait à ceux qui me regardaient:
« Pauvre b... pour sûr, il est flambé.
« Et c'était toujours mes pieds qu'il considérait. »
... Le Noc, ayant terminé, sans la moindre forfanterie, le récit de sa belle aventure, éclata de rire, ignorant, comme tant d'autres, qu'il était simplement un de ces petits héros que nos livres d'or ne proclameront jamais.
« Ah! zut! s'écria-t-il, non, mais ce qu'il a dû faire une tête, le copain, en me voyant partir avec mes croquenots...
Puis, comprenant que l'histoire m'avait grandement intéressé pour la note religieuse qui lui donnait sa valeur et son allure héroïques:
Et puis, vous savez, Monsieur l'abbé, si je n'avais pas eu l'idée d'aller à confesse, non, mais qu'est-ce qu'elle aurait pris pour son rhume, la section qui était dans la tranchée...
XV
La Saint Joyeux
D'où venez-vous?
De Perthes-les-Hurlus.
Ça va bien, là-bas?
Les tètes se relèvent et aussi les bustes affaissés sur la toile du brancard.
Si ça va bien? affirme un grand roux du Pas-de-Calais, nous avons pris trois cents mètres en douze jours.
Et nous l'interrogeons du regard pour voir s'il parle sérieusement ou s'il raille. Non, il ne plaisante pas et les autres, de leurs yeux rougis par les veillées de la chasse humaine, confirment de leur témoignage ce que le camarade vient de nous annoncer.
Alors, ces blessés aux larges bandages, aux gouttières énormes qui révèlent d'horribles fractures, se mettent à nous conter les dernières nouvelles de l'histoire formidable qu'ils viennent, pendant cinq mois, de vivre avec une farouche énergie.
Ils ont voyagé deux nuits et un jour. Leurs blessures sont infectées, souillées affreusement, même gangrenées. Tout à l'heure, malgré l'habitude, nous aurons un peu le frisson du dégoût, l'émotion naturelle de l'horreur, en découvrant ces chairs décomposées. Eux, les vaillants que la fatigue devrait accabler, n'ont plus qu'une pensée dominante dans leurs âmes aux claires pensées: affirmer la vérité de nos espoirs et proclamer magnifiquement la vitalité invincible de la patrie qui attend, dans la sérénité sublime de sa foi, l'heure de la sûre victoire.
Ils parlent... ils parlent quand nous les emportons vers le repos que réclament leurs corps brisés. Et quand nous les dévêtons taillant leurs capotes en loques et leurs tricots incrustés dans la peau le désir de conter les choses de là-bas est plus fort que la douleur et ils nous répètent que ça va bien, que nous les tenons et que, cette fois, la délivrance est proche.
Ce n'est point chez eux de l'exaltation fiévreuse, ni la manie de se faire plus grands que nature. Mais dans ces curs où jamais ne passa l'ombre du découragement, il y a la volonté obstinée de croire, d'espérer, de révéler la France telle qu'elle est: une énergie faite de toutes les énergies, une vaillance que résume toutes les vaillances.
Ah non! ils ne passeront pas, à présent, c'est fini de rire et la danse va commencer.
Ils voudraient dormir; ils ne peuvent pas. Tant de souvenirs les obsèdent qui se pressent à leur mémoire et l'assaillent de leur flot tumultueux! Et pas une plainte, ni un regret. La plupart n'ont pas reçu de nouvelles, depuis des mois. L'existence ardente du danger continue encore, en ces âmes, la vibration dont elles ont, tant de jours, frémi. L'idée de la guerre les possède et la haine du boche qui a marqué leur chair d'entailles ineffaçables.
Voici le médecin-chef qui entre dans les salles. Sa démarche est rapide, son geste nerveux. Les yeux pénétrants, chercheurs et très doux, découvrent les nouvelles figures. Il se penche vers les blessés, examine leurs plaies, se rend compte de leur état. Il est gai, rassurant, paternel, trouve le mot qui réconforte, la formule qui console. L'autorité qui s'affirme en lui, la certitude qui émane de sa parole sont un premier pansement, le meilleur. On entend, à travers les salles, les assurances qu'il donne, de sa voix nette, un peu voilée:
Mais si! mon petit, tu guériras... Ce sera long, mais nous remettrons ta jambe en état... Ce bras cassé? mais il est très bien cassé; case raccommode tout seul, ces bêtises-là...
Il sème, au passage, de l'espoir et de la confiance et, derrière lui, tout près, ceux que tourmentaient l'incertitude et la douleur, expriment à haute voix le bonheur de se sentir rassurés:
Il est chic, le major... C'est un papa.
Et c'est une joie de voir ces bons enfants rire à plein cur et savourer pleinement l'ivresse de vivre -après avoir vécu des mois dans le voisinage horrible de la mort et la pensée des fins tragiques.
Rire, plaisanter, crâner sans pose et blaguer sans souci: voilà, invariablement, leur admirable état d'esprit. Cette guerre les a rebaptisés gaulois. Le sang des batailles a ravivé la sève et rajeuni la race comme il a fait refleurir la foi.
Voici un zouave qui nous est arrivé la jambe traînante, à cause d'une balle entrée profondément dans le mollet. II souffre de la plaie et de ses conséquences, de la paralysie partielle qui réduit son pied à flotter « comme une musette vide ».
Ce qui le vexe par-dessus tout, c'est d'avoir de la camelotte allemande dans la peau, « de l'acier boche qui n'est peut-être que de la fonte ».
Il n'en finit plus de se palper les muscles et de repérer la place du projectile.
C'est pas parce que ça fait mal, mais c'est humiliant de traîner cette marchandise après sa guibolle.
Cela devient, chez lui, une hantise amusante, une obsession qui le poursuit comme un cauchemar béte. Dès le premier jour, il a supplié le médecin-chef de lui « sortir çà, le plus vite possible », mais d'autres auront leui tour avant lui, dont l'opération est plus urgente. Mon zouave passe des heures à rôder vers la salle des pansements, dans le corridor sur lequel ouvre le cabinet du major. Il guette son passage, se met en évidence quand le docteur paraît, attend l'occasion, déjà souvent manquée, de lui « causer deux mots rapport à son affaire ».
Au bout de quelques jours, il s'impatiente, puis s'exaspère. Quand il rentre dans la salle, tête basse et bredouille, il est arrosé de plaisanteries cocasses qui lui grêlent sur la tête.
Il se tape alors sur la jambe, l'invective avec mauvaise humeur, la rend responsable de ses déboires:
Mais crache-le donc, ce morceau de malheur...t'as pas honte de garder ça dans ton cuir?
Sa patience rudement éprouvée n'y peut plus tenir. On devine qu'il a son idée et qu'une résolution têtue est ancrée maintenant dans son cerveau.
Puisque c'est comme ça, on verra voir à se débrouiller tout seul.
Cette soirée, il se couche de bonne heure, après avoir, comme de coutume, injurié sa malheureuse jambe enflée et admonesté la balle allemande, comme si elle pouvait l'entendre.
Je te dis que tu ne feras pas long feu dans ma viande; faudra que t'en sortes ou que tu dises pourquoi.
Je suis de garde et vers onze heures, faisant une ronde, j'aperçois pendant que les autres dorment et ronflent, mon zouzou qui gesticule. Un rayon de lune éclaire son lit sur lequel, assis et préoccupé, le bonhomme se palpe énergiquement la jambe malade et semble exécuter, autour de sa plaie, des signes cabalistiques.
Est-il sorcier et pense-t-il, par ces gestes bizarres, conjurer un mauvais sort?
Je m'approche et m'apprête à le faire coucher, à lui conseiller de laisser en paix sa blessure qu'il risque d'envenimer inutilement et d'aggraver.
Mais... quoi? Ce ne sont pas seulement des signes. ni des gestes qu'il exécute avec une attention qui l'empêche de me voir approcher de son lit... Dans sa main, le drôle tient son gros couteau de poche, celui qui a fait campagne avec lui et ouvert d'innombrables boîtes de singe. Et la vieille lame ébréchée, tordue, rouillée s'enfonce dans le mollet, taille une tranchée dans la chair vive d'où le sang coula, inondant les draps.
Je vois le zouave qui plonge ses doigts dans l'ouverture agrandie et cherche éperdument, avec cette pince rudimentaire, l'objet de ses déboires et de ses humiliations: la balle boche qu'il a résolu de sortir à tout prix.
Où êtes-vous, rigoureux principes d'asepsie, leçons sévères dont nos cerveaux d'infirmiers sont hantés quotidiennement... théories terrifiantes des plaies contaminées, infectées par l'usage d'instruments imparfaitement flamblés... « Toucher une plaie avec des doigts insuffisamment lavés, c'est risquer de la rendre difficile à guérir et peut-être mortelle ».
Eh bien merci! une vieille lame qui découpa, ce soir même, la tranche de bidoche et des doigts poisseux de cirage et de graisse, voilà les instruments stérilisés de mon chirurgien qui, stoïquement, s'extrait lui-même, une balle entrée à trois centimètres dans l'épaisseur des muscles.
Je pense à l'arrêter... pourquoi? l'opération est trop avancée et maintenant, le danger ne sera pas moindre s'il achève ou s'il ajourne son uvre. Je me contente de le regarder et, sans plus me soucier des risques d'infection qui menacent cette chair saine et vigoureuse, j'observe la visage de mon soldat. Il est impassible; à peine une expression d'impatience sur ses traits: nulle trace de douleur. Ce diable là, au lieu de m'inquiéter, me touche. Son énergie ressemble à de l'héroïsme. La souffrance vive n'atteint pas son cur. Dans cette salle d'hôpital et dans la curieuse et obscure besogne qu'il accomplit, le zouave est l'être de bravoure qu'il fut là-bas; le vaillant qui endure la douleur sans se plaindre et voit sans sourciller couler son sang le long d'une plaie ouverte par ses mains volontaires.
Ce n'est rien et c'est toute une vision émouvante. Oh! certes non, je ne voudrais pas l'arrêter. C'est toujours si beau de voir un homme aux prises avec le mal et qui l'accepte et le supporte avec le beau mépris de la force tranquille.
Il est plus que tranquille, d'ailleurs; il est crâne et, zouave toujours, même sans l'encouragement de la galerie, le gaillard est blagueur et gaulois.
Pour la dixième fois, il enfonce l'index dans le trou béant et il murmure:
Je la touche, c'te rosse enragée; elle tourne; elle ne veut rien savoir... mais, tonnerre de sort, nous verrons bien qui aura raison de toi ou de moi!
Nouvelle entaille, nouveau giclement de sang et, un peu haletant, il continue:
n Peut-être qu'en agrandissant la boutonnière... n n Elle ne vient toujours pas. L'opérateur lève la
tête et souffle un peu. La lumière de la lune révèle à son front des scintillements de sueur qu'il essuie d'un revers de manche comme l'ouvrier qui s'apprête à un nouvel effort.
Tonnerre!
Il n'y eut jamais plus d'énergie volontaire dans son âme française, même aux moments des furieuses charges et des assauts terribles où tout l'homme est dans la ruée de mort.
De la main gauche, il serre d'une pression qu'on devine énorme le mollet déchiqueté; de ses doigts, maculés de sang, il cherche avec rage l'embusquée boche qui a l'air de se défendre comme une bote méchante au fond de son trou.
Quelques secondes, puis, une secousse de tout le corps et un large, magnifique sourire de triomphe épanoui sur la figure qui ruisselle. Au-dessus de tout cela, un geste de triomphe qui brandit une petite chose rouge, informe...
Ah! vieille saleté! je savais bien que ça serait moi qu'aurais le dernier mot.
Mais cette phrase triomphale, il la prononce à haute voix comme on crie une victoire. Les voisins, réveillés en sursaut, lèvent la tête et clignent des yeux en se demandant ce que signifient ces mots bizarres que l'autre répète dans sa joie bruyante.
Je la tiens, la gueuse!
Un blessé, vers le milieu de la salle, ronchonne avec mauvaise humeur.
Quoi donc que tu tiens, espèce d'abruti?
Ben, ma balle, parbleu... La balle boche qui s'avait fourrée dans ma patte.
Et cela devient tout de suite un événement. Il en parlait depuis si longtemps de cette fameuse balle, qu'elle était devenue célèbre.
C'est vrai, sans blague, tu l'as sortie?
J'te crois, mon vieux, que la voilà... et pas tordue encore... toute neuve, prête à resservir.
L'événement se propage. Les dormeurs endurcis ouvrent les yeux et, à leur tour, s'informent de ce qui cause le nocturne chambard.
C'est le zouave... paraît qui s'a arraché sa balle.
Un marsouin saute de son lit:
Ben mon vieux, faut voir ça...
Ils arrivent quatre ou cinq autour du zouzou chirurgien qui, maintenant, plastronne et se taille une gigantesque réclame.
Avec mon couteau, mes vieux types... faut en avoir de l'estomac... regardez un peu, pour voir, presque à toucher l'os... c'est plus une incision, ça, presque un trou de « marmite ».
L'admiration gagne toute la chambrée. Amadou le sénégalais, le buste redressé, finit par comprendre l'importance de l'événement et célèbre, à sa manière, l'exploit du camarade:
Toi y a sorti balle avec couteau, toi y en a pas peur... toi y a bon pour coupi gueules à boches.
Et il s'esclaffe, d'un gros rire enfantin, un de ces rires aigus de gamin en liesse. Il faut alors user de menaces pour faire rentrer tous ces gaillards émoustillés dans leur plumard, parce que le zouave qui sent croître sa popularité n'en finit plus de rabâcher l'histoire de son exploit.
Pour la vingtième fois, il recommence le récit que les autres écoutent religieusement:
Je me suis dit comme ça: Puisque les médecins ils ne veulent rien savoir, c'est bibi qui se fera l'affaire tout seul. Alors, j'ai pris mon couteau et j'ai iarfouillé dans la viande...
Inutile d'ajouter d'ailleurs que mon zouzou n'a pas dormi et que, l'excitation de la gloire apaisée, il a crié comme un voleur à cause de la blessure béante et saignante qui ne lui a pas laissé de repos. Le lendemain, quand il apprit la chose, le docteur s'effara:
Mais animal, vous allez faire une vilaine infection dans votre plaie.
Ben quoi! répond le zouave, est-ce que je pouvais avoir quelque chose de plus sale que cette horreur qu'un boche avait touchée avec ses pattes?
Il a d'ailleurs parfaitement et rapidement guéri, donnant ainsi un démenti à la science, et son sang, plus fort que les microbes, lui a fait une chair neuve au bout de quinze jours.
Et puis, au moins, comme ça, disait-il à ceux qui venaient lui faire conter sa prouesse, comme ça, j'ai coupé au chloroforme.
Il faut en effet, les voir, nos blessés, quand on parle de les endormir. L'appréhension du masque et de cette odeur écurante qui vous suffoque, leur fait préférer la souffrance double au sommeil lourd, parfois coupé de mauvais réveils et dont le commencement est une sorte d'angoisse dans l'étouflement.
Meyer, un lorrain de Saint-Dié, roux comme braise et jovial autant qu'un bordelais, nous est arrivé, il y a quatre mois, avec une artère fémorale en pitoyable état.
Un énorme point d'interrogation se posait sur le visage du médecin-chef, lorsque, pour la première fois, on étendit ce corps blême sur la table d'opération. Il fut de ces blessés atteints dangereusement dont on peut se demander s'ils verront le lendemain. A trois reprises différentes, il causa, la nuit, de rudes alertes au médecin de garde.
Encore une hémorragie et, sans doute, la mort.
Et les camarades le considéraient avec ces regards involontairement tristes qu'on a pour ceux qui vont mourir.
A sauver cette existence suspendue au mince tissu de l'artère endommagée, le docteur s'est acharné de toute sa science aidée, stimulée par le désir de sauver une vie humaine. Pour cet inconnu qui lui était cher, parce que soldat, victime et père de famille, il a fait appel aux réserves audacieuses et magnifiques d'un talent qui possède des ressources infinies. Il a tenu, entre ses mains, l'existence fragile de cet homme aux veines épuisées et dont les dernières gouttes de sang pouvaient s'écouler sous ses doigts, entraînant avec elles le suprême espoir de salut. Encore une fois, le maître a triomphé. Blême, exsangue, affaibli, maigre à faire peur, Meyer a regagné son lit avec plus de chances de vivre que de mourir.
L'énergie vitale a reparu doucement et au bout d'un mois, ce revenant a fait dans la cour de l'hôpital, sa première sortie, porté sur un brancard, encore pâle, sans forces, mais définitivement sauve puis, ce furent les promenades avec les béquilles, la jambe encore recroquevillée, mais point douloureuse. Et le joyeux garçon retrouvant sa gaieté, partagea désormais ses loisirs entre deux occupations: collectionner les vues de sa ville bombardée et jouer éperdument de l'harmonica.
Un jour le médecin-chef le rencontre.
Mais mon petit, ta jambe ne devrait pas être pliée, maintenant, allonge-moi cette patte paresseuse! Tu vas l'ankyloser.
L'autre déclare que c'est impossible:
Je voudrais bien, monsieur le major, je ne demande pas mieux, mais... elle est collée.
Comment, collée?...
Il fallut bien reconnaître l'évidence. Dans le pli accentué formé par l'articulation de la hanche, la peau de la cuisse et celle du ventre se sont soudées l'une à l'autre. Bel exemple de greffe humaine que la nature a trop bien réussie et malencontreusement. Notre infirme ne l'est plus que par accident et en vertu d'une exubérance de sève.
Eh bien, mon ami, on te décollera ça, pour que tu puisses marcher comme tout le monde. Seulement, comme il y a pas mal à couper, nous t'endormirons.
Ah! flûte alors! couper, ça me va., mais m'en-dormir, ça ne me chante pas.
Le docteur le regarde doucement et de cet air papa que les blessés menacés d'une opération connaissent si bien:
Mais si, mon petit ami, je t'assure... ça te ferait trop souffrir.
Toute la soirée, Meyer est triste., il a le cafard... il promène son ours avec une extraordinaire mélancolie.
Plus d'accordéon ni d'harmonica. On dirait qu'il a déjà le chloroforme sous le nez.
Le lendemain, à 8 heures et demie, « appel du condamné ». Un infirmier vient l'inviter gracieusement.
Meyer! sur le billard!
Il se lève, prend ses béquilles et s'en va bravement, salué, poursuivi des exclamations moqueuses des voisins:
Bon voyage, mon vieux, et bon appétit.
Fais pas de mauvais rêves!
Tu nous en feras goûter de ta bidoche!
Et tâche de pas pomper toute la chloroforme, qu'il en reste pour les autres.
Les docteurs et les aides sont là, tout de blanc habillés, pareils aux vieux druides costumés pour les sacrifices humains. Le médecin-chef fait ses ablutions. A la flamme bleue de l'alcool, le préparateur flambe les dernières pinces. Le chef de la stérilisation déballe ses compresses et, au milieu de cet aréopage impressionnant, la victime fait bravement son entrée:
Je vous apporte ma viande.
On déshabille notre homme qui tient une boite de carton.
Qu'est-ce que tu fais de ça, mon vieux. T'as pas besoin de bagages, ici.
Ah! mais si, que j'en ai besoin.
Alors, il avise le masque de caoutchouc et, avec un geste résolu:
Toi, mon petit, te dérange pas pour moi; je te connais trop, mais c'est pas aujourd'hui que tu me fermeras la g...
Le médecin chargé d'endormir les patients s'empare de l'instrument et plaisante:
Allons, mon petit, dépêchons-nous que je te colle ça sur le bec.
Meyer se rebiffe et cette fois sans rire:
Je vous dis que je n'en veux pas.
Mon garçon, intervient le médecin-chef, je veux t'endormir...
Mais, Monsieur le major, pas besoin de cette machine-là pour m'empêcher de crier et de gigoter; j'ai mieux que ça...
Comment, tu as mieux que ça..
Alors le lorrain empoigne sa petite boîte de carton, l'ouvre et brandissant, comme un argument sans réplique, son harmonica:
Ma musique! Monsieur le major, y a pas comme ça pour ma faire tenir sage. Je vous demande seulement de me laisser jouer tant que je voudrai, aussi fort que ça me fera plaisir. Au lieu de gueuler, je ferai passer tout mon souffle là-dedans. Si vous entendez un seul cri ou si je fais un seul mouvement de travers, vous me collerez le masque, mais vous pouvez bien permettre que j'essaie. Et puis, après tout, ça ne vous arrive pas si souvent de faire des opérations comme ça...
Allons-y, fait le médecin-chef que cette crânerie intéresse et touche, mais je te préviens que ça sera douloureux.
Et l'autre, en s'étendant sur la table:
Oh! douloureux! pas tant qu'une marmite boche, tout de même!
Une large entaille a tranché la chair. Il a fallu déchirer, rajuster, recoudre l'épiderme. Meyer a répondu à la douleur aiguë par un redoublement de notes sautillantes, une pluie de flonflons désordonnés: des valses, des polkas, des romances.
Pendant une demi-heure, la salle a retenti d'airs endiablés, de ritournelles fantastiques.
Le sang coulait, les muscles palpitaient, l'aiguille perçait. Notre vaillant, sans perdre le ton ni la mesure, défia ainsi, pendant trente minutes, la souffrance de son corps et railla la douleur dans une plainte harmonieuse et bruyante, une plainte gaie de soldat français qui brave l'épreuve et dompte, enriant, la révolte de la chair meurtrie.
Ceux qui passaient à ce moment devant la salle d'opérations, s'arrêtaient à la porte et, un peu étonnés d'entendre cette musique bizarre, se mettaient à rire en disant:
Eh ben vrai! on ne s'embête pas là-dedans.
On ne s'y « embêtait » pas, mais on souffrait comme savent souffrir nos modernes mousquetaires en képis, avec la fierté de vaillance gauloise et l'héroïque beauté du panache teinté de sang...
XVI
Le Numéro 127
Il avait un nom, une famille, une fiancée, surtout une mère qui lui disait en partant, avec cet héroïsme des femmes que les larmes n'amoindrissent pas: « Fais ton devoir; je t'offre à Dieu qui te protège et à la France qui te réclame ».
Il nous est arrivé dans un de ces convois qui font pleurer les femmes et tressaillir de pitié, les hommes au cur plus solide.
Il appartenait à ce 43e d'infanterie qui lutta magnifiquement dans les tranchées de Perthes et mérita, du général en chef, cet éloge à graver sur le marbre: « Vous avez surpassé les soldats de Napoléon ».
Il arrivait de Beauséjour, un nom tout de lumière et de grâce et qui évoquera dans l'histoire le souvenir d'une guerre sauvage et tellement féroce qu'il passe un frisson dans les âmes de ceux qui en apprennent les épisodes sanglants.
Sa première parole, quand il s'étendit sur le lit d'agonie, fut pour s'excuser des soins que réclamait son état: « Je vais vous donner bien de la peine. »
Et quand une infirmière de la Croix-Rouge sumit en devoir de panser sa blessure, ce mousquetaire de vingt-deux ans, à l'âme superbement française, lui dit en souriant: « Je ne suis pas propre; il faut m'excuser; je ne puis pas toucher mon mal sans m'évanouir. »
Nous en avons tant vu de ces corps brisés, percés et mutilés par tous les caprices de la mitraille, qu'on pourrait nous croire inaccessibles aux émotions vives causées par le spectacle de la chair en lambeau et des os broyés. Et pourtant, lorsqu'on découvrit sa plaie, il y eut parmi nous, un mouvement de répulsion et d'horreur. Toute la partie inférieure de la colonne vertébrale brisée, déchiquetée: une ouverture béante dans les reins, un épanchement de gangrène qui noircissait le côté droit de ce pauvre corps hideux, comme un cadavre en décomposition.
Et, comme contraste, une belle figure aux traits énergiques et fiers, des yeux noirs à l'expression jeune, unissant la grâce de l'enfant à la virilité de l'homme qui sait vouloir et commander. Le front pâle, casqué d'une chevelure sombre aui reflets clairs et moirés. De la candeur, de la grâce et de la force sur le visage. En voilà un dont la mère devait être noblement fière et pour qui la vie s'ouvrait riante, pleine de grands espoirs et de jolrs rêves.
Il souriait, victorieux de la douleur et méprisant la caresse ironique de la mort qui frôlait son cur aux battements diminués.
Quand les médecins tentaient de le rassurer avec cette fausse certitude que nulle conviction ne peut rendre éloquente, il avait un regard résigné, une expression de doux scepticisme qui semblait vouloir dire: « Je sais bien que vous faites le possible pour me rassurer, mais c'est bien inutile. Je sens l'agonie qui monte et le souffle qui m'échappe ».
Il répondait simplement, afin de mieux exprimer sa reconnaissance pour la sollicitude émue dont ils voulaient adoucir sa fin.
Oui, j'espère guérir bientôt, puisque vous m'en donnez l'espoir.
Mais c'était de sa part un héroïque mensonge, une manière à lui de remercier, une façon délicate d'altirmer une illusion qui ne le berçait plus, pour que les autres fussent tranquilles.
Lorsque le calme se fit dans la salle, il épancha son cur près de l'infirmière attentive à son chevet. Alors, il lui confia ses volontés dernières, les suprêmes recommandations de ceux qui veulent arracher à l'oubli des cercueils le souvenir qui sera plus tard le trésor suprême des êtres aimés.
Sa mère! il en parlait doucement à l'infirmière assise près de lui et dont il devinait l'âme occupée maternellement de sa détresse.
Vous lui écrirez après ma mort et quand ma ville envahie sera délivrée.
Car ce deuil terrible s'ajoutait à la tristesse de se voir mourir.
Les vandales occupaient son pays depuis cinq mois et des semaines encore s'écouleraient avant que sa mère et sa fiancée pussent librement le pleurer mort, comme on pleure longuement sur les tombes chéries.
Jamais je n'ai rien entendu de plus touchant et aussi, de plus réconfortant, que les dernières recommandations de ce jeune martyr de la guerre qui mourait obscurément sous nos yeux.
D'autres, par milliers, ont disparu comme lui de ce monde, aussi vaillants, aussi grandement héroïques, dans leur sacrifice, que ce beau petit troupier dont la mort a réveillé en nous des émotions nouvelles. Mais pour nous, il résumait, dans le sourire qui éclairait ses dernières heures, toute l'énergie, toute la fierté sereine de nos soldats déjà tombés dans l'ombre pour former la barrière infranchissable contre quoi l'envahisseur s'épuise et se brise.
Il nous parlait de sa foi confiante, de son espoir en l'autre vie.
De surhumaines pensées venaient du fond de son âme à ses lèvres et s'épanouissaient en floraisons splendides.
Je mourrai pour la France et nos vies sacrifices lui rendront sa jeunesse et sa gloire.
Puis, le souvenir de sa fiancée jaillissait de son cur attendri, comme une flamme dont les traits pâles s'illuminaient.
Elle est là, dans mon petit carnet de poche, je vous la donne, Madame, vous la conserverez et si, un jour, vous pouvez lui écrire, vous lui direz que je suis mort en chrétien.
C'était la pauvre histoire des jeunes amours fauchés, toujours la même et qui fait toujours pleurer!
Rien que d'entendre cette voix mourante évoquer la chère pensée de l'amie entre toutes choisie; rien que de songera ce que serait, pour elle, l'annonce de ses rêves brisés, nous étreignait la gorge d'une angoisse douloureuse. Lui ne pleurait pas; il semblait goûter à plaisir la saveur amère de l'épreuve. Le pli volontaire de ses lèvres disait l'effort accompli, l'effort triomphant du lourd devoir accepté jusqu'au bout.
Mais sous ces paupières repliées sur le rêve douloureux, toute une vision s'étendait. L'horizon du pays deux fois aimé pour le foyer de famille et l'autre qui ne serait jamais créé l'horizon lointain se rapprochait, s'éclairait d'une triste lueur de jour finissant.
... Une jeune fille apparaît à sa fenêtre etregardela rue où passent les prussiens. Ce sont eux qui tuent les soldats de France, les pères et les fiancés. Où est le sien? Où le suivre, même de la pensée, dans cet immense front de bataille où des milliers d'hommes tombent chaque jour. Est-il vivant, prisonnier ou bien enfoui dans la fosse anonyme où personne ne pourra plus le reconnaître jamais.
Et la jeune fille regarde, regarde les assassins qui passent, les pilleurs de maisons tranquilles, les massacreurs de blessés, les fusilleurs d'ambulances: « Où est-il et pourrai-je seulement retrouver son corps afin de pleurer sur une vraie tombe? »
Et c'est sans doute cette douleur, vue en rêve, qui l'éveille de son cauchemar. Ses yeux ouverts se reposent sur le corsage blanc de l'infirmière, tacheté d'une petite croix sanglante. Elle ne l'a pas quitté. Sa sollicitude demeure près de la souffrance de l'inconnu qui est devenu cher à sa pitié maternelle. Il devine en elle une consolatrice des heures mauvaises et des cruelles incertitudes.
Dites-moi, Madame, puisque je vais mourir, est-ce qu'on gardera mon corps, pour le leur rendre après la guerre?
Et sur l'assurance qui lui est donnée, il sourit encore. Son âme de soldat s'absorbe à nouveau dans le plus grand et le plus impérieux de ses amours.
Avez-vous des nouvelles de la guerre... dites-moi si nous avançons toujours. N'est-ce pas que ce sera bientôt la grande victoire. C'est si beau et si grand de se battre pour la France!
Un instant de silence, puis les paroles du testament traduisant la préoccupation de la plus puissante tendresse qui émeuve le cur de l'homme ici-bas:
Vous consolerez maman, vous lui direz que je suis parti sans regret, avec la joie d'avoir été utile et brave jusqu'au bout... maintenant, faites appeler l'aumônier.
Une heure après, dans la salle silencieuse, au milieu des blessés tous respectueux, la plupart émus et recueillis, celui auquel tout l'hôpital pensait avec tristesse, puisqu'il allait mourir, accueillait, les mains jointes, la divine consolation de l'Eucharistie.
Ce n'était qu'un soldat, un petit être obscur, une des victimes innombrables de la sanglante hécatombe, le blessé de Beauséiour, méconnu hier, oublié demain. Et pourtant, de le voir braver aussi victorieusement la mort, dans un sourire, être le soldat qui garde fièrement jusqu'au bout la consigne de la foi comme il garda celle de sa patrie de le voir rassembler les dernières forces de sa vie pour saluer le Maître, ce fut pour tous une leçon magnifique de courage et un exemple réconfortant.
D'autres, chez nous, étaient morts du môme mal, tués par des blessures non moins cruelles, victimes, eux aussi, de cette guerre si fertile en surprises douloureuses et en poignantes émotions.
Ils élaients partis après une opération vainement tentée ou dans la syncope qui anéantit l'être et lui ôte, avant la mort, le sens du vide effroyable et la terreur du dernier soupir.
Celui-là s'en allait en pleine vie, les yeux fixés avec assurance sur la fin prochaine. Il voyait le terme de son existence et, à vingt-deux ans, il nous donnait le spectacle de ces vieux braves, coutumiers des batailles, qui défiaient de leurs regards ironiques et superbes la plus terrible réalité qui soit donnée à l'homme d'entrevoir ici-bas.
Il était cinq heures et j'avais passé de longs moments à son chevet. Un léger râle enlr'ouvrait ses lèvres blêmes, et les yeux alourdis se fermaient aux derniers rayons d'un magnifique soleil de printemps qui jetait sur son lit la lumière chaude et vivante. Je lui parlais des choses qui ne sont plus de la terre et je sentais que les mots pénétraient aux profondeurs de son âme.
Oui, vous prierez pour moi, demain... pour moi, mort ou vivant,c'est maintenant tout ce que je désire.
Puis, à l'infirmière qui se tenait silencieuse, au pied de son lit, avec ce calme des mères qui sentent mieux que nous la douleur dos séparations et connaissent la manière idéale de souffrir avec les autres et pour eux: Madame, vous resterez près de moi jusqu'au bout.
La nuit vint et la faiblesse augmenta. Dans la salle, nul cri, nulle conversation bruyante. Les blessés qui avaient, eux aussi, côtoyé la mort aux heures tragiques, en comprenaient la majesté, la tristesse et la sombre grandeur.
Ils étaient dix ou douze assemblés autour de son lit, touchant avec respect ses mains refroidies que l'extréme-onction avait sanctifiées. Une solennité impressionnante, une sérénité reposante et consolatrice entouraient cette fin du soldat qui était bien pour nous l'évocation de tous les sacrifices et de toutes les morts semblables dont les jours de cette guerre sont attristés.
Le lendemain matin, nous le retrouvâmes encore vivant. Pas un frisson dans son corps à demi décomposé: la vie n'y demeurait plus que par la force d'une volonté supérieure aux puissances de destruction.
Il souriait encore et il parlait. Ses yeux, quand j'arrivai, me cherchèrent et me reconnurent.
Ah! me dit-il, vous avez prié pour moi tout à l'heure.
Oui, nous avions prié pour lui. Tous les prêtres avaient recommandé à Dieu cette vie finissante, impossible à restaurer.
A ses côtés, celle qui l'avait adopté avec tendresse remplaçait la mère lointaine, la mère qui ne saurait pas, de longtemps, que son fils avait payé, comme tant d'autres, la rançon de la gloire pour la patrie. Elle lui murmura:
Offrez votre vie pour la France.
Ses traits s'illuminèrent et ses lèvres prononcèrent dans un effort:
Oui, pour la France.
Et il mourut doucement, loin de la musique formidable des canons, dans cette salle paisible où les blessés attentifs étouffaient leurs pas, afin de respecter les derniers instants de cet inconnu en qui chacun retrouvait les traits fraternels du compagnon tombé pour la cause sublime qu'ils avaient eux-mêmes, au risque d'y périr, héroïquement servie et défendue.
On l'a transporté à la salle des morts, puis de là, très vite, à l'hôpital militaire, pour l'autopsie et l'inhumation.
Beaucoup ignorent son nom. Pour les camarades, il était, il demeure le 127, celui qui arriva un soir et mourut quarante-huit heures après. Sa fin n'a pas eu l'hommage triste et pieux des larmes versées par des yeux attendris. Les soldats ne se pleurent pas entre eux et leurs virils regrets ne s'expriment point en démonstrations sensibles. Mais le souvenir de ce passant qui fit halte près d'eux pour la dernière et douloureuse étape, est resté dans ces curs et les a émus de sincère pitié.
Le surlendemain, j'ai rencontré six d'entre eux, bras en écharpe, jambes boiteuses, tous blessés qui suivaient le plus valide chargé d'une lourde couronne.
Ces braves enfants avaient recueilli trente francs pour offrir au camarade tombé cet hommage touchant de leur pensée fidèle.
Et ils s'en allaient la poser sur le cercueil, pour en fleurir sa tombe, afin que la croix de bois qui marquerait sa place fut embellie et réjouie de ce symbole d'amour.
Je les ai croisés à la sortie du parc.
Nous allons accompagner le camarade, me dit l'un d'eux.
Un autre déclara simplement:
Il faut bien s'aimer entre nous.
Le plus jeune observa mélancoliquement:
Lui aujourd'hui et peut être nous, demain.
... Un jour prochain, la maman et la fiancée apprendront sa mort, et aussi la tendresse qui l'a bercée. On leur dira qu'elle fut douce et que le cercueil de leur bien- aimé fut porté, entouré par nos fiers petits fantassins.
Alors, sûrement, une joie traversera leur deuil immense, une de ces pensées lumineuses qui éclairent d'un reflet l'ombre des tristesses qui ne finissent pas:
Un prêtre l'a béni; des amis l'ont aimé; une mère l'a consolé...
XVII
La Messe Pour l'Ennemi
Je n'ai plus de nouvelles de Duroy, écrites dé sa main et je devine que son état est grave, plus grave que ses lettres ne l'annoncent. Et pourtant nulle pensée de désespoir ne se mêle à mon inquiétude. Lui-même a des paroles rassurantes qui affermissent ma confiance et sont dictées par cette absolue certitude que les malades ont de guérir.
Il plaisante encore, et je lis à travers ses lignes, une volonté énergique de vivre et de vaincre le mal: J'y fis aussi, avec attendrissement, le souci persistant de tenir la promesse qu'il m'a faite aux joursde notre revoir et de notre séparation: « Je t'enverrai des nouvelles de là-bas! » Et il continue à recueillir pour moi des épisodes vécus où l'héroïsme rivalise avec la grandeur morale. Cette fois, c'est un infirmier devenu son secrétaire qui m'adresse, de sa part, l'étrange et impressionnant récit que lui a fait un prêtre blessé, en traitement dans le même hôpital.
C'est en Argonne, dans cette ligne de forêt où chaque arbre devient un rempart et chaque monticule de terre, un bastion.
Là, comme partout, les curés-soldats paient de leur vaillance et donnent à leurs camarades, avec l'exemple d'une valeur jamais lassée, le réconfort d'un apostolat qui fait rayonner Dieu dans l'horizon clair de la patrie déjà victorieuse.
L'abbé, qui est immobilisé par une balle à la jambe gauche, a vécu des mois, cette existence oùl'homme perd toute autre notion que celle de faire face au danger et surtout, de servir éperdument la cause qui absorbe sa vie et occupe uniquement les énergies de son âme.
Un jour, il est allé ravitailler, lui-même, un poste avancé qu'on jugeait séparé du régiment par le feu intense qui régnait sur la route de communication.
Cet acte d'audace, il l'a simplement accompli pour un seul de la compagnie oui, un seul, un de ces rares sectaires aveugles qui demeurent en celte guerre, comme demeurent les arbres morts dans la verdure des forêts vivantes. Celui-là gardait en lui la haine du prêtre, jetée dans son âme d'enfant par quelque misérable semeur d'herbes mauvaises. Et quand les autres priaient ou communiaient, ravitaillés d'espérance par l'aumônier descendu dans la tranchée, lui, se tenait debout et allumait sa pipe en guise d'encensoir.
Un matin, le lieutenant arrive dans le trou, le visage triste à pleurer:
Mes enfants, les quatre hommes que j'ai postés hier soir près de la hutte du charbonnier sont séparés de nous par les marmites qui tombent et les balles de mitrailleuses qui balaient le sentier. Ils sont admirables, ces petits-là. Je viens de les regarder du haut de ce chêne. Us tiennent bon et tous les quatre fusillent les boches comme s'ils étaient toute une compagnie. Seulement, si ça dure, ils vont crever de faim. Et vous savez qu'on ne fait pas de bonne besogne quand on a le ventre creux.
Les poilus se regardent. Ils comprennent l'invitation indirecte au secours très problématique, au sacrifice presque certain.
Plusieurs pensent:
Pour un drapeau... pour la prise d'une tranchée,... pour la beauté d'un ordre à exécuter, oui, ion marcherait, mais pour ça, pour des copains qui risquent leur peau un peu plus que nous, mais comme nous... ah! tant pis... claquer aujourd'hui ou demain...
Et tous gardent le silence. Le tombeur de curés risque pourtant une réflexion:
J'aime mieux me faire défoncer la carcasse dans un assaut et mourir en me défendant, s'il faut tourner de l'il.
Les autres trouvent juste la réflexion et ajoutent:
Si on était à leur place, on s'attacherait l'estomac avec la grande courroie du sac et on attendrait.
L'abbé ne dit rien. Il ne sourit point comme les camarades, mais il n'est pas triste comme ceux qui regrettent des morts inutiles.
Seulement, une belle flamme éclaire ses yeux. II a vu ce que les autres n'ont pas vu et senti ce que les camarades ne sentent point: des braves qui souffrent et dont un acte surhumain peut prolonger l'héroïsme.
Mon lieutenant, si vous voulez que j'essaie de leur porter à manger...
Une décharge de mitraille ennemie qui balaie la clairière et abat les arbres donne à ces mots le sens impressionnant du dévouement qu'ils expriment.
L'officier lève la main vers le talus où éclatent les bombes et son geste parle et dit tout ce que ses lèvres ne prononcent pas.
Les camarades, au premier signal de la rafale, se sont terres dans la grotte, le sac sur la tète. Le prêtre est resté debout, et cette fois, souriant, car l'offre qu'il vient de faire prouve que la mort, ou proche ou lointaine, ne compte point pour lui. Il achève sa phrase dans la sérénité absolue d'une âme d'où toute crainte est bannie.
... Ils ont droit de vivre comme nous,puisqu'ils se battent et puisqu'ils sont nos frères en danger.
Un murmure des hommes accueille ces mots de simple bravoure et l'abbé l'interrompt par cette explication qui a l'air d'une excuse pour l'initiative dont les camarades pourraient être humiliés.
Moi je n'ai pas de famille par derrière, alors si je tombe...
Et il regarde celui d'entre eux qui a moins d'amour pour ses frères, ayant moins de foi et d'espérance. Il le regarde et ses yeux lui disent doucement:
Mes paroles n'ont pas été assez éloquentes pour te convaincre. Je vais essayer des actes.
Une demi-heure après, il est parti, le sac chargé de pain et de conserves pour les quatre isolés des vivres et aussi des cartouches, car chez les sacrifiés la bravoure fait peut-être encore, depuis un jour, oublier la faim.
II s'est glissé dans les herbes; il a rampé, brisé par un lourd fardeau; il a senti le vent de la mort frôler cent fois son visage. Et puis, là-bas, il a remplacé un camarade à la poitrine trouée qui lui a dit en le voyant:
Ah! je savais bien que ma médaille me porterait bonheur. Confesse-moi, mon vieux, et puis prépare moi pour la dernière halte.
Sous les balles, dans l'enfer atroce des obus trouant le sol autour d'eux, il a fait le quatrième, et les autres vaillants, exaltés d'un nouveau courage, ont recommencé, près de lui, à tuer les servants de la batterie allemande.
Et, lorsque vint la nuit, les hommes delà tranchée virent quatre ombres qui descendaient vers eux et faisaient glisser doucement, dans l'étroit couloir, le cadavre du camarade qui avait expiré sous l'absolution du prêtre, accouru pour lui porter plus que du pain: le pardon si désirable à l'heure du demi-tour suprême.
Et quand ils eurent repris leur place dans la retraite obscure, l'abbé sentit une main peser sur son épaule, un visage s'approcher du sien. Et il entendit une voix qu'il devina avant de l'avoir reconnue.
J'ai compris ta leçon, mon camarade et demain, si on est encore là, je veux que tu me fasses chrétien.
Demain!... Trois heures après, l'incroyant, terrassé par un éclat d'obus qui lui avait rompu la colonne vertébrale, mourait en bénissant Dieu et le prêtre qui avait gagné son cur en lui montrant ce que peut la bravoure humaine divinisée par la foi. Il mourait avec, aux yeux, la belle flamme d'espoir qui éclaire les fins héroïques, reflet de la vision bienheureuse dont se réjouissent, dans l'autre vie, les glorieux martyrs des saintes causes.
C'est ce prêtre là qui est venu guérir sa blessure à l'hôpital où Duroy continue de soigner la sienne avec une patience jamais démentie. Comme mon vaillant ami, ce brave intrépide a cent fois délié la mort avec une superbe crânerie. Comme lui, et sans la chercher, il s'est acquis la renommée d'un héros chez qui s'unissent, dans un ensemble magnifique, la forte vertu chrétienne et la beauté de la bravoure française. Tous deux ont pris pour devise et inscrit dans leur cur ces fières paroles que Duroy faisait inscrire, jadis, sur le drapeau de sa jeunesse catholique: Toujours combattus parfois battus jamais abattus.
Et voilà que les hasards de la guerre, surtout la Providence, ont fait se rencontrer, pour fraterniser dans le commun désir de sacrifice et de gloire, ces deux prêtres aux prouesses merveilleuses. Le nouvel ami a conté au brancardier, plus atteint que lui, les actions vaillantes et téméraires, les actes surhumains si simplement accomplis. Et Duroy, en écoutant ces récits, a songé qu'ils méritaient de vivre dans les mémoires et de contribuer à rendre plus grande et plus douce la fierté des catholiques pour la phalange indomptable que forme le sacerdoce chrétien dans cette guerre formidable.
L'abbé Marny c'est son nom était sergent dans un régiment de ligne. Aujourd'hui, il est sous-lieulenant, mais, c'est un détail qui n'a rien à voir avec son histoire, déclare-t-il.
Sa section est aux avant-postes et surveille la rive gauche delà rivière qui les sépare de l'ennemi. C'est la nuit noire barrée seulement par la ligne plus claire de l'eau rapide qui reflète au passage le peu de lumière diffuse dans la campagne d'alentour. On s'observe en silence et on se guette. Les yeux brouillés par les mirages de l'ombre fixent le talus et les arbres qui ont l'air de bouger.
La mort est là, devant eux, avec les imprévus de son mystère. Dans tous les fourrés d'en face, d'invisibles fusils sont braqués vers les poitrines et c'est sinistre et cruel, l'angoisse de cette incertitude, l'attente énervante des balles qui vont trouer, briser sans qu'il soit possible de prévoir de quel coin de buisson elles vont jaillir.
On attend et chacun sait bien que l'heure est tragique. Dans l'air tranquille plane une atmosphère douloureuse. Nos troupiers que rien n'impressionne autant que ces veilles obscures, ronchonnent à voix basse et serrent d'une étreinte nerveuse, leurs cartouchières dont le poids les rassure.
Ah! si seulement on pouvait savoir ce qui se passe de l'autre côté!
Derrière eux, à trois kilomètres, les 75 allongent leurs affûts et sont prêts à déchaîner le terrible ouragan de leur mitraille mortelle.
Dans les âmes, il y a malgré tout de la confiance et quand ils chanteront leur chanson de ravage, nos soldats sentiront la protection de ces grands amis au cur de bronze. Ce sera la bataille, l'élan qui pousse l'homme vers la défense, la détente de toutes les énergies viriles dans l'effort. Ce sera la vraie guerre française, la ruée au massacre nécessaire, le mouvement, l'action dans laquelle tout l'être vibre et jette dans le combat la totalité de ses forces multipliées.
Un seul rêve dans tous les cerveaux: se battre, courir, frapper, briser. Mais pour l'heure présente, la consigne est d'attendre, les pieds dans la boue, d'être sur le qui vive, de dompter les nerfs qui trépident et la vaillance qui proteste.
Une heure se passe et toujours le même silence. A peine les oreilles exercées depuis tant de semaines à percevoir les imperceptibles bruits, peuvent-elles distinguer, vague comme un murmure, le travail souterrain, l'uvre sournoise que les allemands accomplissent aux profonds replis de notre terre de France.
Que font-ils et quelle besogne mauvaise préparent, en leurs terriers, ces fauves infatigables? Quelle surprise ménagent-ils à l'ennemi qui les tient et dont ils cherchent, éperdument, à desserrer l'inévitable emprise.
Il faut le savoir, éventer la ruse, découvrir la manuvre hypocrite qui peut coûter la vie au régiment. Il faut voir la besogne ténébreuse et découvrir le mystère. Mais comment? Et le capitaine se demande qui pourra bien franchir la ligne meurtrière la bande de terre et la barrière mouvante, si périlleuse, de la rivière dont le flot précipité frappe la rive prochaine.
L'abbé Marny s'approche de lui et ce dialogue héroïque s'engage entre le sergent et son chef:
Mon capitaine, il vous faut un homme...
Oui, mais un homme qui en vaille deux et même dix.
Le prêtre demeure modeste dans son désir de bravoure nouvelle:
Si vous croyez que moi...
L'officier est ému, mais il comprend, avec la crainte de ceux qui savent le prix de la vie, qu'une générosité pareille ne s'accepte pas comme une offre ordinaire.
Mais mon pauvre ami, c'est une tâche extrêmement dangereuse.
J'aime le danger.
Il y a la rivière à franchir.
Je sais nager.
Il faut une prudence et une patience éprouvées.
Je saurai attendre.
Le chef, alors, devine qu'il a trouvé son homme, celui qui en vaut deux et même dix:
n Et il y a beaucoup de chance d'y rester... n n Alors, voyant que le capitaine craint pour sa vie, Marny lui enlève le dernier souci qui arrête le oui au bord de ses lèvres et il dit fièrement, avec un sourire qui rend plus belle encore l'acceptation du sacrifice:
Je suis prêt à mourir.
Quelques secondes se passent, pendant lesquelles le capitaine cherche à lire dans les yeux du sergent cette décision qui fait qu'on ne doute plus.
Alors, vous pouvez partir, Monsieur l'abbé, et que Dieu vous garde.
... Son aventure fut celle de tous les héros qui accomplissent simplement, naïvement, des actes sublimes. Le remblai fut franchi; la rivière traversée malgré le courant meurtrier , le terrain ennemi parcouru jusqu'au talus de leurs tranchées... Mais là, à cette minute, commence le tragique de l'histoire et le drame poignant dont cette âme de prêtre sentit les troublantes émotions et l'horreur.
A dix pas devant lui, la sentinelle ennemie est debout et face à la rive française. L'homme n'a rien entendu ni rien deviné. A cinquante mètres en arrière, un bruissement léger révèle le travail qu'on prépare, les terrassements élevés en hâte pour abriter les mitrailleuses. Marny a repéré tout cela. II peut retourner en arrière, regagner la ligne française d'où il sera possible de téléphoner à la batterie d'artillerie qui pourra foudroyer la nouvelle redoute, anéantir la défense, permettre à nos soldats de gagner un demi-kilomètre un succès énorme, une victoire dont toute la France pourra, dans deux jours, se réjouir et triompher.
Cela, c'est la mission accomplie et l'uvre achevée... mais cet homme qui est là et qui guette... il n'a rien vu, ni rien entendu... s'il voit et s'il entend? Une branche de bois mort qui craque, une pierre qui roule, un buisson qui s'agite et voilà l'éveil donné, la troupe en armes, lui, signalé, la besogne manquée... le bel efiort rendu inutile.
Aplati dans l'ombre, rivé au sol, il pense à ces choses... C'est si horrible de tuer, dans ce calme de la campagne sereine... tuer froidement cet homme qui ne sait pas et qui remplit aussi, le pénible devoir que la guerre lui impose...
Sans doute c'est le droit et c'est la justice. D'ailleurs, ils n'ont pas de ces scrupules, les barbares qui massacrent les êtres sans défense. Et puis, deux ennemis qui se rencontrent à ces heures où la patrie exige qu'on la défende doivent fatalement se ruer l'un sur l'autre et chercher à se détruire. Et tant pis pour le moins prévoyant et le moins armé. C'est la défense légitime et c'est le sort terrible, mais inévitable de la guerre.
Et ce n'est pas de tuer qui l'impressionne et le trouble. Il a fait si souvent le coup de feu au bord de la tranchée, dans les rencontres et les assauts. Mais c'est de tuer l'homme qui est là, devant lui et qui goûte, à sa manière, la douceur de l'heure calme et la joie de vivre.
Et pourtant, ce n'est pas le cur qui doit parler à cette minute, ni la pitié. C'est la France qui implore, réclame et commande. C'est aussi la voix de la haute et souveraine fraternité qui ordonne; « Frappe ceux qui veulent nous frapper ». Ses frères, à lui, attendent là-bas le salut qu'il doit apporter, le renseignement qui leur permettra de conquérir un peu plus de cette terre de chez nous qu'ils ont profanée et violée. Il faut être plus qu'un homme: un soldat; le fusil qui tire et la balle qui tue...
Et même la main qui étrangle s'il faut en arriver à ce moyen pour que le veilleur de nuit ne parle plus et soit à jamais incapable de nuire.
Et c'est pourquoi l'abbé Marny s'approche encore de l'homme impassible qui n'entend pas venir à lui le rôdeur audacieux qui apporte silencieusement la mort.
Un bond dans les herbes... deux mains qui étreignent la gorge de la sentinelle allemande... des os qui craquent, un râle étouffé, le cadavre affaissé palpitant dans l'herbe et puis, afin que jamais plus ce témoin ne se réveille, une baïonnette qui lui perce la poitrine et lui traverse le cur...
C'est fini. Ses mains ont versé froidement ce sang d'un homme. Mais dans son âme chante la voix de la conscience Gère du soldat qui a sauvé sa compagnie car une demi-heure après, nos canons bouleversaient le repaire des bandits, ouvraient le chemin à l'élan de nos fantassins qui écrivirent, cette nuit-là, de la fine pointe de leur « fourchette », une page glorieuse et immortelle. Nous avions gagné un point stratégique, refoulé la horde envahisseuse, délivré un coin du sol et proclamé une fois de plus que l'armée française ne sait pas reculer...
Voilà ce que l'abbé Marny a conté à mon ami Duroy qui l'a écouté les larmes aux yeux, sans plus songer à sa terrible blessure dont la douleur vive s'exaspère et le torture presque sans trêve. Il a oublié de souffrir pendant une heure ou plutôt, le beau fait d'arme de son nouveau camarade fait taire en lui, les plaintes violentes de son mal. Et c'est grâce à sa délicate prévoyance que j'ai pu conter ce nouveau fait dont nos annales pourront s'illustrer.
Mais ce trait d'héroïsme a son épilogue. Et c'est lui qui a désiré en souligner l'originale grandeur. A la fin de la lettre écrite pour moi, il a voulu, de sa main, ajouter ceci:
« Hier, malgré sa jambe malade, Marny s'est levé à six heures et je l'ai vu se traîner hors de la salle. Je lui ai demandé la cause de cette sortie qui est une imprudence. Il m'a répondu seslement: « Je vais prier ».
A son retour il était joyeux de cette joie profonde qui n'empêche pas le visage d'exprimer le mal physique. Il souffrait, mais il était heureux. C'est un état d'âme que je connais depuis longtemps. Il y a des bonheurs que les projectiles boches, même ceux qui tuent, ne pourront jamais détruire en nous.
L'abbé s'est assis près de mon lit, la jambe étendue. Mon cher, je viens de prier pour un défunt!
Pour un seul?
Oui! pour celui que j'ai étranglé, en Argonne. Sa mort ne pesait pas à ma conscience. Je suis soldat, il était l'ennemi. Je l'ai tué, c'était mon devoir; mais quand mes mains lui serraient la gorge et l'étouf-faient, j'ai senti, malgré le devoir, l'horreur d'envoyer ainsi, brutalement, une âme dans l'autre vie et j'ai demandé pour lui à Dieu, le pardon et le ciel où les hommes ne savent plus ni se détester ni se maudire.
Et ce matin, je suis allé accomplir mon vu. Il a eu sa messe, le pauvre, et maintenant, je suis content: j'ai payé ma dette.
Marny souriait. Son cur n'était plus lourd. Et moi, en le regardant, je ne savais point ce que je devais le plus admirtr en lui: son courage de soldat ou sa vertu de prêtre qui, même aux heures où la vengeance solicite impérieusement nos âmes, savait encore, avec la grâce des chevaliers de jadis, lui, martyr, prier pour les bourreaux...
XVIII
Vous Apporte Le Bon Dieu
Dans le convoi de blessés que nous venions de recevoir ce jour-là, se trouvait un jeune aide-major qui avait tout de suite attiré notre particulière attention et naturellement éveillé nos sympathies. II arrivait des ambulances de l'avant et, dans un rapide entretien, à la descente du train, nous avait appris que pendant quelques jours, sa formation sanitaire avait été prisonnière des Allemands.
Le lendemain, les visites ne lui manquèrent pas. Il était gai, malgré sa blessure une balle qui lui avait traversé le mollet plein d'entrain, d'une vaillance rendue plus vigoureuse par quatre mois de guerre. II fut très entouré. Plut que nos blessés ordinaires, il pouvait, lui qui avait vu de plus haut» nous donner, avec précision, de ces nouvelles dont tout Français, par ces heures tragiques, est affamé. Il avait vécu la vie vivante des services sanitaires, passé des jours et des nuits dans les tranchées, organisé les premiers secours et vu la guerre dans ses horreurs effroyables et sublimes.
Bien des fois, au cours de cette campagne qu'il songeait à poursuivre, une fois sa blessure guérie, ce jeune docteur avait pénétré le fond de l'âme militaire et connu les beaux sentiments épanouis dans les curs de nos héroïques poilus, si patients dans leur sérénité magnifique.
Et, en l'écoutant, nous sentions comme il est bon d'apprendre, de la bouche même des témoins, les prouesses de nos défenseurs afin de garder pour eux, toujours vibrante, cette admiration que les longues attentes finissent par atténuer chez ceux qui ne vivent pas la guerre.
Souvent, au fil des conversations, il nous décrivait les besognes tragiques et douloureuses du service de santé sur le front, les tâches de dévouement et d'héroïque labeur accomplies par les médecins et les brancardiers, exposés au feu comme les combattants. Il précisait encore à nos esprits le rôle des prêtres qu'il avait vus dans l'uvre d'héroïsme, et les récits de ce témoin étaient un hommage plus précis, plus autorisé en faveur de nos frères lointains, si beaux dans leur fière abnégation et dans la grandeur souveraine de leur apostolat.
Parmi tant de souvenirs, il en est un qui m'est demeuré plus vivant par l'impressionnante bravoure qu'il évoque et la belle crânerie gauloise qui lui donne une place de choix dans la liste interminable des beaux faits accomplis.
« C'était un dimanche, dans une tranchée du Nord. Depuis quinze jours, nos soldats pataugeaient dans l'eau boueuse du fossé, rivés au sol par la terrible consigne, condamnés à cette immobilité cent fois pire que le mouvement dans le danger, la ruée d'en avant vers la mort certaine mais qu'on affronte au grand jour.
Chaque matin, nous disait le jeune major, quand je descendais au fond de ces trous pour ma visite quotidienne, ayant moi-même essuyé le feu des fusils allemands qui partaient d'en face, je perdais la notion du danger pour plaindre ces enterrés vivants. L'émotion du péril que je venais de courir se noyait dans une pitié qui m'étreignait le cur. Ah! la sale besogne qu'ils nous obligent à faire, ces fourbes dégoûtants, ces soldats de l'ombre pour qui la lumière est aussi insupportable que le jour pour les oiseaux de nuit! Nous, qui aimons les rencontres loyales, le face à face avec l'adversaire, les belles charges héroïques en plein soleil qui excitent la vaillance et rendent si beau le soldat français, même quand il tombe et même quand il meurt! obligés de ramper, de « faire du plat ventre » et de ruser comme des renards pour dépister l'ennemi; de nous coucher sur notre sol pour le défendre et de le protéger de nos poitrines, de nos membres, de tout notre corps pour conserver chaque motte de terre inviolée...
Et il était beau, ce petit docteur, lorsqu'il nous décrivait les formes bizarres du nouvel héroïsme guerrier: guerre de taupes! Ah! comme son mépris pour la lutte lerre-à- terre disparaissait vite sous son enthousiasme pour la belle, étonnante, magnifique patience de nos poilus indomptables qui acceptaient l'existence humiliée de la tranchée afin de préparer une victoire qui étonnerait le monde.
Et il riait à plein cur, devenant subitement fier des prouesses fabuleuses dont il avait été le témoin. Tout le reflet de la gloire française illuminait son visage quand il nous contait cette histoire où le sublime voisinait avec le pittoresque et la blague joyeuse avec la grandeur d'héroïques pensées.
Ce dimanche-là, une tristesse déprimant» tombait de l'horizon morne, nous embrumait l'âme. Il faisait froid et la grisaille glacée du ciel semblait nous cuirasser le cur, le rendre impénétrable aux riantes pensées. On ne pouvait plus rire. Trop de morts reposaient à côté de nous, trop de camarades fauchés la veille au cours d'une attaque meurtrière que nous avions repoussée, mais au prix de quels terribles sacrifices! Il avait fallu les enterrer dans le remblai et nos poitrines, quand nous tirions, s'appuyaient contre leur tombe, dans une étreinte lugubre.
Ils parlaient trop haut, nos pauvres disparut, dans ce matin sombre et nous, comme pour les écouter, nous gardions cet involontaire silence que trop de deuil impose et rend funèbre comme un suaire.
Dimanche! et rien pour nous remonter, nous élever au-dessus de la terre sanglante; personne pour éveiller en nous l'écho des grandes espérances qui stimulent le courage abattu et rendent souriante la résignation.
Parfois, une blague jaillissait de lèvres sans sourire et mourait comme une flamme soufflée par le vent.
Les officiers se regardaient et se demandaient, dans leur muette interrogation: « Comment faire pour les arracher à ce marasme plus déprimant que la pluie des bombes? »
Soudain, un joyeux salut, jeté par une voix forte pleine de joie, fit retourner toutes les tètes à la fois vers le talus d'arrière:
Un soldat s'écria:
Tonnerre! Il va se faire crever la peau...
Des bras se tendirent vers le nouveau venu, téméraire visiteur qui bravait la mort... Des bras qui suppliaient avec des gestes traduisant l'immense danger auquel s'exposait ce voyageur de la zone mortelle.
Lui, debout, servant de cible aux fusils allemands, nous regardait avec un beau sourire d'amitié; puis, ces paroles magnifiques tombèrent jusqu'à notre trou d'ombre:
Bonjour, mes enfants!... Bonjour, mes petits! Je vous apporte le Bon Dieu...
Il avait les deux mains croisées sur la poitrine et la pluie des balles faisait flotter le bas de sa soutane, comme un grand coup de vent.
Et il était si beau cet aumônier porteur d'Eucharistie, que la crainte de le voir tomber disparaissait en nos âmes devant l'admiration éperdue qu'd nous inspirait.
Lentement, il descendit vers nous. Une sérénité splendide transfigurait ses traits. Il nous apportait, à cette heure, ce que les hommes ne peuvent donner: la présence du Christ et la consolation de sa toute puissante sauvegarde. C'est pourquoi lorsqu'il eût posé le pied sur le fond de la tranchée, tous et même ceux qui se jugeaient incroyants s'inclinèrent devant Dieu qui venait, par lui, visiter les abandonnés que nous étions. Mais la plupart s'étaient agenouillés parce que le rayon de la présence réelle avait touché leurs âmes et qu'elle en avait fait jaillir la clarté de foi, depuis longtemps voilée.
Le prêtre, silencieusement, s'achemina vers une petite table, faite de quelques planches grossières. Il étendit un corporal et déposa le saint ciboire sur les plis blancs, puis se tourna vers nous.
Mes amis, je vous apporte la communion, parce que quelques-uns de vous me l'ont demandée. C'est le Maître qui vient vous visiter, le Chef invincible, Celui qui aime la France, protège les soldats et donne la victoire.
Il est la sauvegarde et la vie si puissantes que la mort, en frôlant cent fois mon corps, devenu son reposoir, la mort qui gronde, fauche et massacre ne l'a même pas effleuré. Venez, mes amis, saluer le bon Dieu qui vient chez vous, le bon Dieu de la Patrie qui va sanctifier vos trous noirs et en faire, si vous mourez, des tombeaux de résurrection et de gloire...
Il se retourna vers le Saint-Sacrement et les deux mains sur l'autel de la tranchée, l'adora silencieusement. Tous, derrière lui, s'étaient prosternés. Seul, le soldat de garde au remblai demeurait debout, mais son geste fier, sa main crispée sur l'acier, disaient éloquemment que, lui aussi, portait les armes et gardait la présence du Christ descendu dans l'ombre pour les bénir et rassurer leurs curs en mal d'angoisse.
Dix hommes, officiers, sous-officiers, soldats, reçurent la communion dans cette catacombe nouvelle. Autour d'eux, les autres songeaient à des choses divines et priaient. Là-haut, tonnait sans trêve, le glas lugubre, le fracas de notre grosse artillerie et la voix en éclats de rire de nos soixante-quinze à l'âme gauloise.
Et l'aumônier, s'étant de nouveau retourné, jeta cette parole qui ramena la confiance gaie et l'espoir tout à l'heure défaillant:
Les cloches de la guerre sonnent la bénédiction. Alors, il éleva le ciboire. Le grand signe de croix tracé dans l'ombre sembla faire jaillir des rayons de la grotte obscure et les traits des combattants se trouvèrent transfigurés.
Il en était qui souriaient; d'autres laissaient monter à leur visage la joie sereine qui venait d'éclore en eux et dont la clarté se fixait en traces visibles. La mélancolie de l'heure précédente et les noires pensées s'étaient fondues, anéanties au foyer de bravoure que l'Hostie venait d'allumer dans les âmes généreuses.
Le refrain inapaisé de la bataille qui, tout à l'heure, semait au-dessus d'eux l'idée triste d'une mort sans beauté, leur chantait, maintenant, l'air entraînant de la vaillance génératrice de victoire.
A présent, ils peuvent venir! s'exclama un soldat du Midi.
Le mot ne fit point sourire. Il traduisait le sentiment que tous ressentaient et proclamant la force impérieuse du courage retrouvé, semblait, dans son accent de confiance, continuer la prière et l'achever en action de grâce. Un autre se leva, les bras tendus vers le jour:
Quand on va rencontrer les Boches...
Il n'acheva pas. Un cri de la sentinelle fit redresser les fronts, les corps, les fusils, dans un élan formidable de résistance:
Ils sont là!
Sur le talus, le crépitement des mitrailleuses déchirait l'air et jetait aux échos la note ardente et pressée de la lutte sans merci. Ce fut une ruée irrésistible vers le fossé, mais sans désordre, ni désarroi. Chacun escaladait la muraille de terre et gagnait son poste au danger, avec le calme déconcertant qui est une des premières vertus de la guerre. Et tous, en passant, recevaient la bénédiction du prêtre qui levait sur aux le ciboire et leur jetait, dans cette course à la mort, les paroles qui rassurent les croyants et enflamment les martyrs.
Benedictio Dei Omnipotentis...
Puis, lorsque le dernier eût bondi par-dessus le remblai, l'aumônier reposa le Saint- Sacrement et seul, au milieu de la tourmente, attendit, en priant, la fin du combat.
Au-dessus de sa tête, la foudre était déchaînée. La mêlée horrible lui renvoyait les échos de la tuerie. Les balles, en s'abattant sur le talus d'en face, faisaient jaillir autour de l'Hostie, une pluie de terra, d'eau et de sang.
Et le prêtre implorait le Très-Haut:
Mon Dieu! vous avez promis la victoire à ceux qui luttent pour la justice contre l'iniquité. Donnez à leurs armes la puissance souveraine et recevez dans votre Paradis ceux qui, à présent, tombent et meurent pour la cause du Droit éternel et delà sainte liberté violée...
Cela dura trente minutes. Peu à peu, les salves de mitraille s'éloignèrent, les coups de fusils espacés se firent plus rares. Des voix s'entendirent, proches de la tranchée, des murmures confus où les paroles de ceux qui avaient été épargnés par les balles ennemies se mêlaient aux gémissements des blessés...
Un sergent parut le premier:
Monsieur l'abbé, nous leur avons flanqué une pile formidable!...
L'aumônier regarda plus haut et vit les corps sanglants qu'on apportait.
Il se précipita vers eux, pour secourir les âmes prêtes à quitter la chair défaillante, mais le sergent l'arrêta:
Non! pas ici, c'est trop dangereux!
On descendit les mourants, les victimes, la jeunesse vivante de tout à l'heure, horriblement fauchée dans son élan. Membres brisés, bouches sanglantes, poitrines béantes.
Et au milieu de cet horrible étalage de chairs tailladées, le ciboire brillait encore, le Dieu du Calvaire demeurait pour accepter l'offrande volontaire des sacrifices expiatoires.
Et l'on vit dans cette tranchée un spectacle inouï et d'une beauté surhumaine:
Des blessés, la tête pendante et les regards voilés, qui, tout à coup, entr'ouvrirent les paupières, tournèrent les yeux vers le Saint-Sacrement...
Des mourants qui rassemblaient ce qui leur restait de vie, pour saluer, au moment du dernier soupir, le Maître qui avait exalté leur courage et voulait éclairer leur fin de l'aurore idéale d'une suprême victoire.
XIX
La Suprême Bénédiction
Mon cher ami,
« Je viens d'être transporté à l'hôpital de R... Loin du front, hors de la zone dangereuse, dans une petite ville dont je ne connaîtrai point de sitôt le paysage et les clochers. Je suis las et triste, presque découragé. Ma blessure, qui semblait depuis quelques jours s'améliorer, devient maintenant plus mauvaise et grincheuse. Tu connais, pour en avoir soigné déjà, les fractures de la hanche. Les chirurgiens ne sont pas à l'aise là-dedans, comme en présence des jambes ou des bras. Les membres infectés peuvent se supprimera la rigueur. On est incomplet, mais on peut vivre quand même. Pour moi, c'est autre chose... Je souffre, c'est entendu, mais plus encore, beaucoup plus de l'inaction, de l'impuissance et du regret, que de ma douleur. Et, pour la première fois, la solitude creuse autour de mon cur, un vide immense qui me donne le vertige... Ce n'est pas la joie de ma médaille militaire qui le comblera.
« II me reste, dans mes longues journées et mes nuits d'insomnie, la joie suprême, impérissable, du peu de bien que j'ai fait, du devoir accompli, de l'exemple de résignation que je puis donner. Je m'efforce encore de demeurer prêtre visiblement, de faire rayonner dans ma souffrance la grandeur du sacerdoce.
« Et puis, non! J'ai menti, tout à l'heure, en te disant que j'étais découragé; tous les découragés sont malheureux et je ne puis l'être... Je sens sur mon âme le reflet de tous les héroïsmes de mes frères, le rayon de beauté qui jaillit de leurs actes même obscurs. J'écoute monter du front de bataille le concert d'admiration qui proclame le magnifique dévouement, le courage, la fière vaillance des vingt mille prêtres occupés à réconforter les âmes en combattant pour la grandeur future de la France immortelle.
Et je recueille autour de moi, parmi mes compagnons de sacrifice, les témoignages de reconnaissance qui vont de leurs curs aux prêtres dont l'infatigable charité les a secourus: « Notre lieutenant, un curé, nous a fait communier... C'est mon sergent qui m'a donné l'absolution.. Sans la messe que nous a dite l'aumônier, je crois que j'aurais f. . le camp comme un lapin... Le caporal nous a fait réciter le chapelet avant l'assaut... »
« Eux, toujours, les grands amis, en avant pour exciter les énergies et ranimer les bravoures abattues!
« Lorsque j'ai reçu le saint viatique, hier matin, toute la salle était silencieuse et presque tous ont fait le signe de la croix. Quelques-uns priaient. La plupart se retrouvaient à cette heure, les petits enfants de chur qu'ils furent dans leur enfance et l'hostie de ma communion leur paraissait douce, belle, adorable comme autrefois.
« Lorsque le prêtre fût sorti, mon voisin, un vieux territorial bourru qui a trois balles dans le ventre, m'a jeté cette réflexion émouvante dans sa rudesse:
« Alors, il n'y en a donc que pour vous... Les autres ne sont pourtant pas des chiens...
« Lui aussi, ce poilu de quarante ans, voulait Dieu et il était jaloux et vexé qu'il fût passé près de lui sans s'arrêter.
« Je te laisse, mon cher ami. Ta pensée et celle de tous ceux que j'affectionne adoucit mes heures tristes. Soigne tes blessés avec tendresse. Semer dans leur cur de la charité souriante, c'est préparer une moisson de foi. Nous n'avons jamais été plus apôtres, jamais meilleurs ouvriers de l'Evangile. Et debout, comme toi, ou comme moi, couché, vivant ou mort, le prêtre de cette guerre domine le soldat comme la religion domine la patrie. Mais n'est-ce pas que la Providence nous a ménagé des heures splendides? ».
« Ne crois pas à la tristesse dont je t'ai parlé. Je suis joyeux, j'aime mon sort qui me vaut d'avoir tout connu de la guerre ses périls et ses douleurs. Ce serait autrement beau de mourir blessê, que finir bêtement dans un lit, emporte par une fièvre ou une pneumonie.
« A Dieu, mon bon ami. Ecris-moi bientôt si tu le peux; j'ai de sérieuses raisons pour désirer que ta réponse m'arrive très vite.
« Ton vieil ami,
« DUROY. »
J'avais à peine compris et ressenti toute l'émotion angoissante de cette lettre, relue quatre fois, que je recevais un télégramme foudroyant qui supprimait mes doutes et confirmait mes craintes:
Abbé Duroy, décédé hôpital de R...
« Cette sérieuse raison » qu'il avait de désirer ma réponse, c'était que mon pauvre ami, en écrivant ces chères dernières lignes, se sentait mourir...
Des larmes jaillirent du plus profond de mon cur à mes yeux encore fixés sur le fatal papier... des larmes douloureuses, vaillantes pourtant, et presque jalouses...
Sa mort n'évoquait pas, à ma pensée, la seule et triste fin d'une vie qui fut belle, courageuse et féconde; ni même cet amer regret qui vous étreint devant les tombes à peine fermées: « Encore un apôtre qui s'en va... une source d'énergie qui vient de tarir... Une belle lumière qui éclairait la route et qui s'éteint... »
Non! Le chagrin que je ressentais pour mon ami, tué à la guerre, disparaissait devant l'admiration éperdue que m'inspirait ce héros de trente ans. II était mort comme il l'avait désiré, en pleine force, en pleine activité, tué à l'ennemi, plus que soldat, ouvrier sublime de charité, presque martyr.
La France lui avait donné le baiser de gloire et venait de lui payer sa dette. Mais une autre gloire plus haute et durable montait pour lui du sol des frontières, imprégné de son sang. Le prêtre avait vu son beau rêve s'accomplir plus glorieusement qu'il n'avait osé l'espérer. Car c'est la grâce suprême pour les héros, de voir que le ciel accepte complètement leur sacrifice et leur immolation volontaire.
Alors, me revint à la mémoire le souvenir des pre-miersjours, de cette rencontre où tous deux encore soldats et, cette fois, pour le tragique devoir, nous échangions des paroles qui traduisaient la pensée suprême de nos âmes vibrantes.
Les mots s'en étaient gravés dans mon esprit: je les relisais, je les entendais et sa voix résonnait à mes oreilles et me donnait l'impression presque physique d'un testament dicté par celui qui va mourir-Je lui avais demandé: « Quand se reverra-t- on? » ... Lui, m'avait répondu en souriant: « Est-ce qu'on se reverra? » Puis, avec ce sursaut de fierté qui libère un cur de préoccupations indignes de son courage; avec, surtout, cette ardeur des grandes ' âmes qui aspirent à se donner sans calcul ni reprise, il avait ajouté:
Mourir comme cela, à trente ans... J'ai peur de ne pas mériter cette grâce!...
Sa carrière s'achevait en pleine réalisation du cher idéal entrevu. Son agonie et le dernier soupir avaient été le couronnement désiré de son existence. En priant pour lui, je ne savais plus s'il fallait psalmodier le De profundis ou entonner le Magnificat.
Je regrettais sa vie et je bénissais sa mort. Car son sang mêlé à celui des autres victimes était destiné à l'uvre nécessaire, à l'expiation demandée par la Providence et déjà sûrement acceptée, pour le nouveau baptême de la France catholique.
J'ai demandé là-bas les détails de sa fin et le récit des dernières heures.
C'était le matin, au milieu du tumulte qui fait les hôpitaux bruyants et presque tapageurs au réveil.
Son voisin de lit qui avait appris à l'aimer, le voyant immobile, lui demanda:
Est-ce que vous dormez encore, Duroy?
Il ne répondit pas, essaya de lever sa main blanche lui retomba inerte sur la couverture.
Alors, parmi tous ces souffrants, dans ce milieu de la douleur où chacun, préoccupé de son mal, demeure presque indifférent à l'épreuve des autres, une stupeur se répandit.
Quelques-uns, avant lui, étaient morts, sous leurs yeux, sans provoquer de leur part autre chose qu'une phrase banale de regret, un mot de pitié vulgaire où se devinait l'appréhension d'un sort pareil.
Mais, devant cette agonie du prêtre qu'ils avaient aimé, les blessés comprenant que c'était pour chacun la perte d'un ami et pour tous un deuil, ce fut, dans toute la salle, un silence impressionnant et magnifique.
II en était qui se soulevaient péniblement sur leur couche de misère pour le voir une dernière fois, pour lui parler dans un suprême regard, le remercier et saluer en lui le consolateur de leurs tristesses.
Le médecin de garde, prévenu par un infirmier, accourut près de lui, examina la place de la blessure, releva la tête et eut un geste qui disait l'impuissance du savoir humain et révélait la triste vérité.
Une hémorragie soudaine avait rouvert, dans une poussée fatale, l'horrible blessure et une flaque sanglante inondait les linges et rougissait la moitié du lit.
Le docteur voulut tenter les derniers efforts pour essayer de réparer lirréparable. Mais Duroy secoua légèrement la tête. Le visage pâlissait rapidement et l'on voyait sur les traits décroître peu à peu les couleurs de la vie.
Toute la salle était haletante. Des yeux mouillés épiaient la venue de la mort et suivaient de regards angoissés les phases funèbres de cette fin que pleurent déjà des curs fraternels.
Une piqûre de caféine lui rendit un instant l'usage de ses muscles déjà raidis. Et le prêtre, voulant utiliser ce dernier élan des forces près de s'éteindre, se souleva et dit au médecin: « Soutenez-moi! »
Le major obéit, comprenant la grandeur de ce dernier désir.
Alors le mourant leva sur ses compagnons sa main droite, rougie du sang jailli de ses veines, et lentement, traça le signe de la bénédiction sur ses frères de sacrifice.
Puis, ayant accompli jusqu'au bout sa tâche et couronné, de cet adieu divin, sa mission ici-bas, il retomba mort.
... Dans les salles voisines, des éclats de voix s'entendaient. Les rumeurs mêlées aux plaintes et aux rires de ceux à qui un peu de vigueur retrouvét, rendait l'espoir, un bourdonnement de pas, remplissaient l'hôpital.
Au milieu des indifférents qui se découvraient au passage du cadavre, le corps de Duroy passait, porté par quatre infirmiers vers la salle funèbre.
Et tandis qu'on enlevait les draps sanglants et que s'effaçaient rapidement les dernières traces du défunt, les blessés continuaient à regretter ce « petit curé » qui avait donné sa vie pour eux. Car plusieurs de ceux-là avaient été recueillis par lui dans la mêlée furieuse où le prêtre, plus grand que la mort, avait reçu, pour les délivrer, la blessure dont il ne devait pas guérir.
Une croix de bois marque la place étroite où mon ami repose.
Sa famille qui le pleure douloureusement a respecté le dernier désir de ce mort sublime qui demeure soldat jusque dans l'éternité.
Après la guerre, nous redemanderons au cimetière, son cercueil et, dans un pèlerinage de douleur et de souvenir, nous l'emporterons vers un coteau de l'Argonne, haché par la trouée des obus.
Guidés par un de « ses blessés », nous retrouverons le sillon où trois balles couchèrent le prêtre, semeur damour et semeur de vie... El là, dans cette terre plus nôtre que jamais, nous le placerons avec fierté, respect et tendresse.
C'est sa volonté sacrée: « Je veux que mon corps soit à lavant et qu'il devienne une parcelle presque vivante du sol de nos frontières. »
Idée sublime et résumant dans une parole qui arrive du fond de l'éternité, la mission que s'est donnée la phalange héroïque et sainte de nos petits curés de France:
Aimer la Patrie, pour Dieu, jusqu'au-delà de la Mort!