le livre
'La Tranchée Rouge'
par Jean Renaud

Feuilles de Route : Septembre 1914 - Mars 1916

 

Préface

Sur la couverture de ce livre qui n'a d'autre prétention que d'être un recueil de feuilles de route, j'ai écrit: La Tranchée Rouge.

J'ai tenu à ce que le qualificatif adjoint à ce nom de tranchée qui perpétuera le mode de guerre auquel vous vous êtes stoïquement plies, vous les soldats des assauts et des charges, soit ici à sa place et y soit compris dans la totalité de ses évocations épiques.

J'écris la tranchée Rouge, parce que c'est ainsi qu'elle m'est apparue, ô camarades du 73 et du 33 de la 3e brigade, aux heures où la fièvre des corps à corps vous laissait haletants et farouches en face des ennemis éventrés devant vos parapets bouleversés.

Qui a dit alors, que, vous, les soldats de cette tranchée où votre élan force les admirations à coups d'audace, vous vous heurtiez à une armée de trop jeunes et de tellement vieux que sa résistance était illusoire et passagère? Qui a laissé se propager cette légende dont le résultat est d'amoindrir l'ampleur de vos gestes et de réduire la vérité de ce qui est?

A cause d'elle, la tranchée a bondi; parce qu'elle est pétrie d'ardeur et de sensibilité, elle s'est dressée avec tout ce qui la peuple et qui est l'élite du pays; puis elle a dit:

« Non! je tiens, moi qui suis la tranchée, moi qui suis celle qui flétrit dans leurs numéros les régiments incendiaires de Dinant, de Soissons, de Reims et de Verdun, moi qui cloue au pilori tout ce qui, portant l'uniforme, l'a souillé de toutes les hontes du viol, de l'assassinat, de la torture, je tiens, dis-je, moi qui suis, en plus, celle qui cogne, moi qui suis celle qui saigne, à reconnaître l'esprit de sacrifice d'adversaires qui savent se battre et qui se font crânement tuer.

Ils sont jeunes et vigoureux comme les miens. Alors, assez d'utopies, assez de phrases, car les vérités du front ne sont faites que de réalités brutales.

Nous les avons, et je les ai, moi la tranchée, regardées bien en face; c'est parce que je les ai regardées ainsi que je n'ai jamais été ni troublée, ni surprise; alors, que tous en fassent autant, parce que leurs volontés s'affermiront devant la vérité qui rend toujours grands ceux qui la fixent sans baisser les yeux.. »

Vous êtes de ceux-là, vous les fantassins, qui, entre les héros, êtes les héros de cette guerre sans merci.

Je ne sais si cela ressortira des notes que vous m'avez dictées; mais mon but sera atteint si seulement je vous fais revivre tels que vous avez été dans la bataille dont vous êtes les artisans comme vous êtes ceux des victoires de notre plus grande, épopée. Oui, vous les fusiliers marins aux furieux élans, vous, les miens, les Nolly, les Psichari, les Coloniaux à l'âme ardente, vous les tirailleurs africains au beau sang rouge comme celui des gars de Lorient, d'Arras et de Toulouse, qui vous succédez aux créneaux de la sublime tranchée Rouge..

C'est vers vous, toujours vers vous, que ma pensée se reporte en s'arrêtant plus particulièrement sur les poilus du 33 et du 73 qui m'ont appris à me tenir droit; m'est vous qui apparaîtrez dans ces pages, vieux de la 3e brigade qui traîniez vos pieds gelés dans les tranchées de Champagne, et vous aussi, les Marie-Louise des Éparges, du bois d'Ailly qui êtes tombés le sourire aux lèvres, salués par le printemps chantant dans leurs fourrés tragiques.. C'est vous surtout les morts, les innombrables morts de ma brigade qui vous redresserez, parce que ce livre est votre livre, comme est vôtre la tranchée qui de l'Est à l’Ouest est ornée de la fleur épanouie de vos croix aux branchés de bois blanc.…

Elle est à vous tous les fantassins; à vous les fils du Nord aux cheveux blonds, aux âmes pures, qui, le soir venu, à l'heure où l'on se souvient, songez à vos maisons détruites, à vos enfants perdus, à vos femmes salies par la racaille; à vous les petits du Midi qui êtes arrivés avec vos grands yeux lourds des rêves que berce la « Toulousaine », et qui les avez résolument fixés sur les jours sanglants des combats sans quartier..

Ici, dans un cadre plus modeste, elle est surtout aux étalés de la 3e brigade à qui j'offre l'histoire de sa petite histoire en la reportant en hommage à ses colonels; c'est leur nom que j'ai inscrit dans ma dédicace, parce que ce sont eux qui l'ont conduite et dirigée aux heures où ses régiments donnaient, à la tranchée ou à l'assaut..

Je leur ai en plus ajouté les noms de Psichari et de Nolly qui furent mes amis des lettres et des armes, et qui ont magnifié par leur mort le tranquille et pur héroïsme des Marsouins et des Bigors qu'ils avaient éperdument célébrés; alors, sans souci des grades ou des numéros, je les réunis et je leur apporte ces pages, pieusement, comme on apporte des cierges devant les « choses sacrées » qui sont des reliques, et autour desquelles flotte le Souvenir de très grands souvenirs.

Jean Renaud

 

 

La Tranchée Rouge

" Gott Mit Uns.. "

Septembre 1914. — Un croisement de routes; je suis seul; à perte de vue, fuient, vers l'horizon, des collines aux flancs crevés de tranchées allemandes abandonnées. Je m'arrête étonné, la carte à la main, ne comprenant plus. D'après le poteau, le village de X.. doit être derrière moi; d'après l'orientation, je dois l'avoir devant. Je relis l'inscription en lettres blanches, X... 5 kilomètres, et la flèche indicatrice pointe vers je ne sais quelle ferme perdue dans une très lointaine brousse où des arbres menacent le ciel de leurs moignons déchiquetés. Un soupçon traverse mon esprit; je continue tout droit; j'arrive au village où une flèche énorme dessinée à la craie indique que la direction de Paris est à l'opposé de sa position réelle.

Le mensonge est flagrant et grossier; craignant l'indiscipline ou le découragement, les officiers ennemis ont dessiné cette flèche, retourné la plaque du poteau indicateur pour faire croire à la horde gueulante de leurs soldats, que, même pendant leur déroute, ils marchaient vers la ville promise.

Et la horde passait, pillant les maisons; abattant les croix; s'acharnant à coups de bottes sur les Christ de pierre, incendiant les églises, les châteaux où les chaumières pour le seul plaisir de « faire des flammes » et de torturer.

Je vais maintenant par les chemins qu'ils suivirent naguère; non loin, la fusillade crépite et les mitrailleuses secouent les échos de leur voix rageuse; la bataille gronde; elle a passé par ici, avant-hier, hier, ce matin; et ses lignes sont, là-bas, du côté où s'élèvent au-dessus du sol les premières brumes des évaporations nocturnes.

La plaine s'étend, immense, et la grand'roule qui la traverse la creuse et la partage comme une blessure profonde.

Brusquement, une clameur passe, faile de l'aboiement des canons; du claquement sec des fusillades; de la détonation sifflante des obus; et cette clameur vient des taillis, des tranchées que l'on ne voit pas; des meules de paille pointues, comme des cases,sénégalaises; de l'horizon, du ciel, on ne sait d'où enfin, dans cet espace vertigineux où la mort se promène et où pas un être vivant n'apparaît ou ne bouge.

Des corps sont partout étalés, recroquevillés, petits; ce sont des Allemands que nos balles atteignirent au cours des reculades d'hier. Ils sont dix, vingt, cent peut-être, taches grises, minuscules dans cette immensité grise aussi où des épis fauchés achèvent de moisir; et, tout à coup, c'est un pantalon rouge... une veste de zouave, puis, une autre veste de zouave. Je ne sais quoi de violent étreint qui remplace l'indifférence éprouvée en face des morts ennemis; ce sont des gars de chez nous; leur visage est souriant comme aux heures des sommeils tranquilles; on les regardant, on se tient droit comme aux revues. Puis, on s'aperçoit qu'ils sont entourés par un cadre de drame où la terre, piétinée, fouillée, violentée, s'est défendue avec ses ronces, avec sa boue, avec ses fossés débordants; je ne vois plus que « cela »; et cela s'impose invinciblement.

Ce n'esi, après tout, qu'un épisode des reculs où les isolés se fusillent, qui s'est déroulé ici; ce que j'aperçois n'est rien à côté de ce qui se passe là-bas, où ça gronde, où ça siffle; ce n'est qu'un emplacement de campement prussien, et pourtant, c'est lui seul qui compte dans mes impressions; je ne vois que son champ clos où s'étalent des vestes et des linges sanglants; et je me demande à la suite de quels corps à corps ces tuniques de zouaves ou de fantassins sont mêlées aux vestes grises que des estafilades fendent et que des trous transforment en écumoires? puis, ce sont des lampes, des réchauds, des bouteilles... des bouteilles... toujours des bouteilles; des chaises dont le velours trop rouge éclate au- dessus des flaques de, boue et de sang...

En bas, loin, loin, grondent la bataille que je ne connais pas encore; l'assaut que je n'ai pas commandé; la ruée splendide au-dessus de laquelle les drapeaux frissonnent; ici, tout est sinistre, accablé; et voici que, pour ajouter à l'indescriptible impression que j'éprouve et faite d'innommables puanteurs, une odeur arrive qui me poursuit obsédante et hostile. Elle vient des chevaux crevés, des intestins des bœufs abattus et abandonnés à demi dépecés, et des morts, des morts allongés et raidis au milieu de cette plaine où passe le chant grave des canons en batterie.

Je pars au trot pour la fuir, et elle m'entoure, émanée des fossés où traînent des pansements; montée des meules où des blessés agonisèrent; échappée de ce campement où se mêlent des fusils rouilles, des sabres tordus, des casques aplatis, des képis boueux, des vaisselles brisées! bric-à-brac terrible marqué de-ci de-là de taches trop évocatrices!

Je me dirige maintenant vers un bois purgé d'hier des rôdeurs qui le peuplaient; épaves de la Garde ou fuyards poméraniens, qui, le soir venu, assassinaient les isolés ou les chefs de troupe; je passe; mais, voici que, au pied d'une allée aux arbres déchiquetés, se dresse une vision de cauchemar devant laquelle je reste muet, stupide et incrédule…

Ici, l'odeur qui m'a harcelé se ramasse, se concentre et monte à mes narines en bouffées qui me suffoquent. Rien ne peut traduire le silence qui règne au-dessus de ce qui fut la demeure de M. G..., un homme de goût doublé d'un peintre de talent.

Aucune description de bataille, aucune tragédie des corps à corps n'égale en émotion ce qui se dégage de ce tas de ruines, de cet amas géant de meubles éventrés, de tapis souillés et de bouteilles vidées; rien... rien...

Un château ouvre toutes grandes ses fenêtres qui sont comme des orbites sans yeux au milieu de sa façade, pauvre visage meurtri et balafré. Dedans, tout est mort; tout gît brisé, saccagé; un hôpital allemand y fut installé en même temps que s'installaient, dehors, sous ses grands arbres, des officiers pressés de s'enivrer.

Tout est encore comme à la minute où nos obus délogèrent cette racaille; les matelas sont alignés sanglants et sales; à droite, à gauche, des récipients sont remplis d'une eau rougeâtre d'où s'exhalent d'insupportables odeurs; et l'on s'imagine ce qui s'est passé dans ce cadre tragique; dans cette atmosphère de souffrance dedans, tandis que, dehors, les officiers de la grande Allemagne buvaient et chantaient, tout entiers à hurler leur joie de piller, et que, près d'eux, les autres, les crevés à coups d'obus, les soldats de la même grande Allemagne toujours plus grande, hurlaient leur désespoir, leur douleur ou bien leur épouvante. Dans le parc, c'est le spectacle de la ripaille troublée. La table est encore dressée avec sa nappe éclaboussée par la terre qu'un de nos projectiles souleva. Les convives partirent vite, et, dans leur hâte, ils oublièrent pour leurs collections, la vaisselle ancienne, les cafetières en argent massif, les cristaux précieux qui, seuls, restent intacts, à côté de grands plats brisés où des viandes à peine entamées achèvent de pourrir... Sur la pelouse, ce sont les fauteuils du salon qui gisent avec leur riche velours crevé à coups de bottes, à coups de couteaux... Je regarde, et il se dégage de ces choses mutilées une impression de tristesse si infinie et de vide si incommensurable, que ma gorge se serre et que j'ai de la peine à respirer....

 

1er Novembre 1914. — Fismes.... — Gott mit uns! Dieu avec nous; l'appel lancé par la horde avec l'espoir qu'il rappelle le « Dieu le veut » des Croisés partant pour la guerre où ils allaient avec, au fond du cœur, la joie de faire bien et de faire grand.

Dieu le veut! l'orphelin et la femme seront protégés...

Dieu le veut! les vieux seront respectés…

Dieu le veut! et la France passait victorieuse et bénie...

Ce matin, le « Gott mit uns » a été poussé à pleine voix là-bas derrière la colline; et les chevaliers teutons ont enfourché leurs aéroplanes de bataille; ils sont venus avec leur « Gott mit uns » en croisade hardie au-dessus d'une très modeste ville inoffensive qui n'est pour rien dans leur revers et qui se réveillait au glas de la Fête des Morts…

Ils sont arrivés tandis que des veuves, des enfants et des Vieux étaient réunis dans l'église, où ils priaient pour leurs défunts vénérés...

Ils ont plané très haut, hors de la portée des fusils qui, ici, n'avaient rien à défendre; puis, Dieu avec eux, ils ont plané, oiseaux sinistres, et à l'heure même de l'élévation solennelle, ils ont bombardé la pauvre église et sa grande famille de veuves, d'enfants et de très vieux.

« Gott mit uns! » Hourra pour les aviateurs du Vaterland uber alles! les femmes, les enfants, les

 

très vieux ont d'abord fui, puis ils sont revenus vers l'autel où l'on prie. Les autres ont alors de nouveau plané, et, de nouveau, quatre bombes sont tombées....

Dans l'après-midi, tandis que, pieusement. les braves gens allaient au cimetière fleurir les tombes des camarades blessés à l'ennemi et qui sont venus mourir dans la petite ville inoffensive, tandis qu'un officier territorial les saluait au nom des amis et des parents éloignés, les grands oiseaux ont reparu; leurs bombes ont explosé, effritant la pierre des mausolées et des croix; puis, ils sont partis vers la grande ville à la cathédrale mutilée et ont courageusement bombardé tout un quartier de miséreux!... Hourra! Gott mit uns! Gott mit uns!

Fermez les églises, sauvez les sanctuaires, enlevez les objets précieux de vos maisons....

Vous, les femmes, enfermez-vous avec vos fils, avec vos filles.

Gott mit uns!

Vous les vieux et les curés, gare à la fusillade.

Gott mit uns!

Attention, ce sont les barbares qui passent....

 

Le Plateau de la Mort

22 Décembre 1914.— Toulouse vient de donner. Où et dans quelles conditions, je ne peux encore le dire. Plus tard, lorsqu'il sera permis de chanter nos gloires, nous pourrons, avec notre force de témoins, faire vibrer là-bas, sur les bords de la Garonne, la légendaire fierté de notre Midi, qui vientr de se signaler, héroïque et victorieux.

Les gars de chez nous sont partis au point du - jour avec leurs visages graves où la barbe a poussé, avec leurs uniformes plaqués des boues grises des tranchées, et leur élan les a portés en arrière des réseaux allemands; irrésistiblement, les baïonnettes basses, ils ont tout crevé, démoli, bousculé, fouettés par l'ardeur de leur enthousiasme qui vibre et de leur énergie qui ne sait pas abdiquer.

Tous, ceux de Croix-Daurade, ceux de Lardenne et de Saint-Cyprien, le mot patois à la bouche, la « Toulousaine » en cocarde, se sont élancés parce qu'on leur avait dit qu'il fallait aller plus avant, toujours plus avant du côté des collines de S… où, en embuscade, veillent les tranchées ennemies. Que là-bas on se tienne droit, très droit avec de la fierté dans les yeux, même si des deuils ont passé. Ici, un souffle de victoire nous a secoués; un souffle pur, ardent, venu de l'âme méridionale qui vibre dans cette lutte acharnée où la France donne sa jeunesse et sa volonté. Lorsque j'ai su la bonne nouvelle, tantôt, il m'a semblé qu'à travers la grande plaine où nous sommes et où nous attendons, prêts à la bataille, se précisait brusquement cette réflexion d'un Toulousain que je saluais hier et qui me répondit en patois: « Es a nous aous lé cop.. N'en crebaren beleon, mais les aouren quant mémo! « C'est à nous de marcher — nous en crèverons peut-être, mais nous les aurons ».

Nous nous engageons dans le bois de B...-M... C'est l'heure où les clochers sonnent, chez nous dans le Midi, des matinées d'hiver transparentes et fines; c'est l'heure où, dans Toulouse, les très vieilles, déjà debout, balayent le devant des portes grand'ouvertes; ici, c'est l'heure sévère où le canon s'enroue à tonner, où les obus sifflent et où ils éclatent, là, tout près contre la flèche d'un pauvre clocher de campagne qui s'effrite.

Nous allons.

En face, c'est la ligne allemande, après le bois que nous dovons traverser, au bout de ce sentier interminable et danslequel on enfonce jusqu'à la cheville.

A droite, à gauche, insoupçonnables, nos batteries attendent sous la carapace de leurs toitures en feuillage. Déjà les 75 beuglent à pleine voix; leurs obus passent, stridents, au-dessus de la fameuse cote 77 de ce bois de B...-M…, sillonné, labouré par les marmites allemandes; et on s'enfonce et on s'enlise dans une boue gluante qui colle aux souliers; peu importe; le troupier va, se moquant de la « bouillaque », blaguant le « colis postal » à l'adresse de Guillaume, ou le « retour de courrier » qui manque son but et finit, piteusement, en gerbe de boue inofîensive.

Là-bas, après l'endroit où les arbres effeuillés ne masquent plus les hauteurs de C..., c'est l'ennemi.

Par instants, entres les branches, on distingue vaguement « quelque chose » qui fut un village; un village qui porte crânement un nom célèbre et qui le pare de la grâce de son pittoresque et de son charme! Village épique au-dessus duquel tremble et frémit l'épopée de 1814!

Au pied de ses murs, on distingue des lignes blanches, très blanches; cela est tellement loin que l'on ne peut rien préciser sans la jumelle. A côté de moi, des soldats d'infanterie, le calot sur l'oreille, la pipe à la bouche, crottés jusqu'aux yeux, préparent leur rata sans se soucier des obus qui éclatent, vers la côte où les batteries veillent.

La route devient plus dure; l'ornière devient fossé, la boue cloaque: le général X..., que j'accompagne en reconnaissance en ma qualité d'officier d'état-major, se moque de ma maladresse d'artilleur plus habitué aux randonnées à cheval qu'à cette marche à travers des chemins et des sentes impraticables…

Tout à coup, c'est le campement d'infanterie. Le campement dans le marais, avec la hutte transformée en baignoire par les pluies diluviennes de la veille. Au milieu, sans souci, le fantassin rit et chante. Depuis quelques jours, je vis avec lui et je sens qu'il est de mon devoir de traduire l'admiration et le respect que ce camarade doit inspirer. Je le vois de près, de très près; je suis son existence; et, chaque fois que je le rencontre, je le salue mieux que je ne salue les autres, parce qu'il est « plus héros » que les autres… Je songe aux garnisons où le pioupiou passait modeste et effacé; je songe à l'officier, au « biffïn » moins favorisé que le cavalier aux élégances reconnues, et, en face de la réalité poignante, de la réalité sublime, je reconnais que ce soldat est plus grand que tous; plus grand, parce qu'il vit dans la tranchée étroite, sans horizon, et dans l'immobilité passive de son attente sans repos; plus grand, parce qu'il avance à plat ventre, dans la boue, dans la terre qui colle, sous la rafale des balles qui déciment, sous l'éclatement des obus qui crèvent. Plus grand encore, parce que, agrippé de ses doigts crispés aux mottes qui s'écrasent, il arrive en face des réseaux terribles dressés devant, son énergie qui ne veut pas céder, quand il n'est pas tombé, avant, au milieu de la pesante solitude dans laquelle il chemine...

Et ce sont ces hommes que je rencontre et qui sont le pioupiou du Midi, le pioupiou du Nord, le pioupiou de France, devant lequel, vous, les femmes, et vous aussi, les jeunes filles qui espérez, devez vous tenir droites parce qu'il est le « plus tué » de cette guerre sans merci…

Les arbres deviennent maintenant plus rares, la boue est moins tenace à s'accrocher à nos semelles; nous entrons dans la région des fils de fer et des abatis.

Ici, une autre atmosphère flotte; un calme sévère règne; c'est la tranchée qui commence. Plus d'allées et venues; pas de cadre à description de scènes épiques; rien. Tout mouvement étant immédiatement salué de coups de canon, l'animation est ramenée au strict minimum...

Des hommes de corvée, très rares, passent et vont porter des boissons chaudes aux hommes qui ne peuvent remuer et qui claquent des dents, en première ligne.

Nous avançons encore. Le terrain se présente, vide. Le chemin de communication pénètre comme une plaie dans le gras du sol; nous entrons dans son boyau étroit, au fond duquel nos souliers patinent; à la note aiguë, des obus passent, interminablement…

La tranchée sans phrases. Elle s'écrase sur le sol avec la visière rabattue de son toit percé de meurtrières: elle est nette comme une lame, sans ornements; elle est faite pour « se battre »; on n'y parle pas à haute voix, et la tranquillité qui y règne saisit et émeut. Ici, c'est l'attente, le guet; les hommes ont une figure grave, jamais vue ailleurs; ils ont des yeux très clairs, au fond desquels brille une flamme qui les embellit. En face, à 200 mètres à peine, c'est la tranchée allemande, la tranchée qui, elle aussi, veille et attend.

Gare au maladroit qui se montre, à l'impertinent qui veut « crâner »; on ne se rate d'aucun côté; les tireurs sont au même degré d'adresse et de sûreté; tout ce qui est vu est « nettoyé ».

Il faut se baisser maintenant pour passer et on arrive à la tranchée de départ, les Boches sont à 150 mètres; le cadre secoue comme une apparition.

Le général X... me conduit là où on voit bien; c'est à peu près découvert; tant pis; on ne pense d'ailleurs qu'à regarder le plateau qui s'étend sinistre, vertigineux.

Au fond, c'est la colline avec le village au nom célèbre, avec le village défiguré; lamentables, quelques pans de mur restent encore debout, et, sous le vent froid, des guirlandes de vignes vierges flottent comme des oriflammes. Puis, ce sont les zigzagantes lignes des tranchées prussiennes; à peine, si, de-ci de-là, le tampon d'ouate d'un éclatement détruit-il l'harmonie en bleu du ciel profond. Immédiatement au-dessous, c'est le plateau de la Mort.

Il s'étale et restera célèbre lui aussi comme le village qui le domine. Des « choses » sont devant nous, immobiles; une puanteur nous suffoque.

Je suis venu en reconnaissance pour étudier des lignes ennemies et je ne vois que ces « choses ». Je les précise; ce sont des uniformes, verts, gris, verts, gris, gris encore; il y en a partout, cinquante... cent... deux cents...; là, tout près, si près que je peux toucher avec le canon d'un fusil les jambes recroquevillées d'un soldat qui gît, la poitrine vers le ciel. Puis, c'est la vision poignante du combat dernier, précisé par une tranchée que les 75 atteignirent. La tranchée est pleine à déborder...; il y a de tout... rien n'a résisté... cela s'étend, infini…

— Regardez à votre droite!

Quoi?... A droite, non loin de deux meules de paille décapitées, au-dessus desquelles planent de grands vols de corbeaux, des uniformes sont alignés comme à la parade… C'est le rayon de nos mitrailleuses... Elles ont tapé; et tout est resté sur place, les officiers en tête…

Cela est tragique, poignant, et pourtant le cœur ne se serre pas à l'aspect de ces « choses » immobiles, qui sont des ennemis qui ne se lèveront plus... Mais non, ils ne sentent pas; on se fait très vite à leur odeur, et aucune pitié ne vient, parce qu'ils furent « les tireurs d'ambulances » et les massacreurs de vieux; ils ont marché aux accents du Deutschland uber alles, ils sont tombés pour lui, et ce Deutschland,de la Kultur et de l'Uber alles, les a, dans son humanité et sa reconnaissance, abandonnés comme des bêtes, sans même essayerde les ensevelir... Rien ne bouge… rien... si, un point... des points qui sont une sentinelle et des soldats allemands dans le village de C...; une seconde, on regarde encore tous les « étendus » de ce plateau; puis, vite, on saisit des fusils pour en ajouter d'autres à leurs groupes pressés.

Alors le premier,le général, tire sur les hommes... sur l'ennemi; et, là-bas, sans vergogne, l'ennemi se sauve, effrayé par la détonation soudaine qui claque comme un défi à travers cette plaine aux immobilités tragiques...

 

Reconnaissances

28 décembre. — Vous avez vu? Nous n'avons avancé que de 100 mètres!

— Allons donc, c'est une erreur.. Je vais vous expliquer que c'est une erreur...

Et, immédiatement, le stratège de prouver que si nous avons avancé, c'est de 6 kilomètres; et le stratège se trompe, parce que le stratège ne sait rien.

Il faut, pour comprendre ces avances, se figurer ce qu'est une ligne de défense; ceci n'est pas une divulgation de secret, mais un point d'instruction générale à préciser pour que le public se rende compte de l'effort produit pour avancer, même de moins de 100 mètres, et souvent à quel prix!

Prenez un crayon; tracez une ligne horizontale de gauche à droite et, se succédant, figurez: 20 mètres de trous de loup, 25 à30 mètres de réseaux de fil de fer barbelés; à 20 mètres en arrière élevez, après l'avoir enfoncé de 0m,50 dans le sol, un treillage cage à poules de 2 mètres de haut; puis, en arrière, creusez une tranchée avec ses fusils et ses mitrailleuses. Ceci posé, imaginant un ouragan déballes et d'obus, lancez des hommes à l'assaut de ces obstacles successifs et réfléchissez au résultat que l'on peut ainsi obtenir.

Ces obstacles étant également dressés des deux côtés de la barricade, il importe souvent de les franchir pour avoir des renseignements précis sur l'adversaire. C'est ici qu'apparaît l'effarant héroïsme de nos reconnaissances et de nos patrouilles d'infanterie…

Un homme, du...e d'infanterie, Harduin, est parti ce soir; revolver au poing, sans aide, il s'est lancé dans la nuit à travers les marais qui nous séparent des Boches; il vient de rentrer et a ramené un prisonnier qui ouvre des yeux ahuris pendant que le général l'interroge. Harduin est au garde-à-vous: c'est un garçon superbe, du Nord, avec des pectoraux en saillie sous le molleton de la vareuse; son récit est simple et pourtant tragiquement émouvant…

« Voilà; le colonel m'avait dit qu'il — voulait — un prisonnier; je me suis dit qu'il fallait; alors, j'ai demandé l'autorisation d'aller tout seul; je l'ai obtenue et je suis parti. La tranchée du ...e franchie, je suis tombé dans le ravin du P...; j'ai immédiatement rampé;ce qu'il y avait d'embêtant, c'est qu'à tous moments j'étais obligé de franchir des cadavres boches; et ça pue. Tout à coup, j'ai entendu crier: Wer da? Un coup de fusil a suivi; j'ai, dans l'éclair, vu l'homme qui tirait et qui s'est s'enfui; je me suis redressé pour le poursuivre; deux ou trois fois, je me suis étalé sur les cadavres, mais, je l'ai rattrapé; j'ai sauté dessus: nous avons roulé, sans bruit, sans, un mot; j'étais le plus fort, je l'ai obligé à me suivre; le voilà.

— Et ses camarades du poste de garde?

— Ils ont fichu le camp; ils ont cru sans doute que « j'étais » beaucoup; alors, ils ont eu peur.

— On a tiré sur vous?

— Oui, mais je m'en foutais, je tenais le type.

Juste au moment où Harduin se retire, entre un caporal qui arrive de la tranchée; il porte maladroitement des mains énormes à la visière de ce qui fut un képi; il est sale: d'une saleté superbe tout entière concentrée aux genoux et aux coudes; points d'appui qui servent à ramper, il demande des bandes de mitrailleuse; puis, avec la familiarité brusque du troupier, il me raconte sa vie:

— Dame, on n'a pas des pieux de duchesse; mais on boit et on mange chaud: ça, le boulot, c'est soigné; l'intendance, c'est épatant; si qu'on avait des lettres, ça serait le paradis; mais, Dieu de Dieu, on reçoit maintenant les cartes d'octobre; on aimerait avoir des nouvelles régulièrement, surtout que la femme écrit, ma foi, souvent, comme les autres. Ah! ça, la poste!

— Et les Boches?

— On n'est séparé que par des sacs à terre; eux ont la droite de la tranchée; nous, la gauche; on se jette des cailloux entre nous, puis, après, dès qu'on passe la tête, on se tue.. C'est très rigolo.

 

Une Patrouille

17 heures. — II faut à tout prix enlever une sentinelle ce soir; la patrouille est prête — cinq hommes dont deux officiers sont là déguisés comme en temps de carnaval, avec des feuilles de betterave et des branchages sur le dos. Il fait froid, très froid; le marais est gelé par endroits; dans d'autres, c'est la boue glacée des chemins qui s'étale; la nuit est profondément noire; on ne voit rien; on franchit nos réseaux en silence; les feuilles de betterave et de branchage font comme un frou-frou de jupon très empesé; les fils de fer franchis, c'est le vide en face.. c'est tout ce que l'on veut; on va; il faut enlever une sentinelle; il faut...

18 heures. — Près de moi, un sous-lieutenant a passé dans son ceinturon un drapeau de quatre sous grand comme un mouchoir de poche. Sacrée idée que celle de se promener avec ce drapeau comme avec un fétiche; il nous portera peut-être de la chance. Tiens, des cadavres... toujours des cadavres; les Boches ne se donnent même plus la peine de les ensevelir; les blessés crèvent là comme des bêtes; si nous essayons pendant le jour d'y envoyer nos infirmiers, leurs tireurs les fusillent; alors, on laisse tout sur place dans ce champ où ça pourrit...

18 h. 40. — II fait noir et froid; les hommes claquent des dents; l'un d'eux a heurté un tas de boîtes de conserves qui font en dégringolant un bruit de ferraille; vite, à plat ventre; heureusement, car une grenade éclairante fuse; dans ses moindres détails, le village mutilé de C… se dresse en face de nous. Sommes-nous vus? Si oui, c'est la mitraillade... Bah! on avance en rampant; je n'aurais jamais cru que la terre fût si froide.

Encore des cadavres; mais, dans des trous de loup cette fois...

19 heures. — Un quart d'heure que l'on cherche à passer sous le réseau allemand; pas moyen; cela est tellement enchevêtré que l'on ne peut pas se glisser entre le sol et le dernier fil barbelé; puis, ça s'accroche dans le dos et ça déchire le derrière de la tête ou l'oreille; très désagréable. Une fusée éclairante... Une autre encore... Ils en ont donc des caisses à dépenser; à chaque éclair des fusées, je vois scintiller en face de mon nez un fil de fer qui brille comme le tranchant d'une lame; on est littéralement gelé; les mains, sont crispées sur le canon des fusils; la sentinelle doit être là, derrière le réseau; quel silence…

19 h. 10. — II nous faut la sentinelle; mais nous ne pourrons jamais passer tous les cinq sous le barbelé; il faut que l'un de nous se dévoue; qui? Tout le monde; on tire au sort; c'est le sous-lieutenant Bihet, du 73e de ligne, l'homme au drapeau qui est désigné. Il part.

19 h. 20. — Nous sommes aplatis les bras étalés, la figure contre le sol; impossible de bouger; les fusées ne cessent pas de trembler et de promener leurs lueurs vertes au-dessus des cadavres avec lesquels nous confondons nos immobilités. Comme il y a longtemps que Bihet est parti!

19 h. 25. — On entend comme un frôlement dans les fils; un homme tousse. — Nom de Dieu, foutez-vous le poing dans la gueule et taisez-vous! pas moyen, l'homme tousse; il va nous faire mitrailler; le pauvre bougre se mord jusqu'au sang et se tait; encore une toux, en face cette fois; une fusée; tant mieux, on s'orientera; je vois le mur de C... avec ses meurtrières; c'est dans un poste allemand que l'on a toussé; et Bihet?

19 h. 45. — Un bruit; quelqu'un remue devant nous; instinctivement on épaule le fusil comme on peut; une voix basse, très basse...

— C'est moi!

— Et le Boche?

— Pas moyen; ce chameau-là est enfermé dans une cage en grillage; je m'en suis approché à trois mètres; aucune possibilité de l'enlever; pour lui faire voir que j'y étais allé, je lui ai planté le drapeau devant le nez…

Les salops! Ils enferment leurs sentinelles maintenant de peur que nos patrouilles trop hardies les subtilisent…

20 heures. — On repart; il fait froid, plus froid et plus noir que tout à l'heure; on revient bredouilles, mais contents; demain, ils feront une tête là-haut en face de la cage à viande... Encore des cadavres... toujours des cadavres...

21 h. 45. — Les hommes sont rentrés, raides comme des bouts de bois; l'un d'eux s'est presque évanoui tant il avait froid... on le frictionne; un grand feu flambe; on nous verse un thé bouillant que l'on boit vite; et on a comme une impression de glace dans la gorge, en l'avalant…

... Le drapeau, le petit drapeau de quatre sous est resté pendant trois jours planté en face des Boches ahuris; aucun n'a osé le toucher; la sentinelle, même de nuit, n'est pas sortie de sa guérite grillagée, et tous les soirs les canons bombardent le plateau où la patrouille a passé; le plateau aux morts que leurs obus « tuent » encore et déchiquètent férocement tant on craint, de l'autre côté, que nos pioupious reviennent en se cachant derrière leurs cadavres figés, avec l'étoffe d'étamine aux trois couleurs qu'ils redoutent comme un épouvantail...

 

Le Village Fantôme

29 décembre. — ... Il était une fois, sur les bords de l'Aisne, un petit village coquet comme ces villages toulousains qui mirent leurs clochers pointus dans l'eau claire du Touch ou de la Garonne; comme les peuples heureux, ce village n'avait pas d'histoire et cachait son bonheur derrière des haies de lilas fleuris.

Il était une fois, comme dans les contes, ce petit village avec des glycines retombantes, avec des jardins aux bosquets rabougris; puis, un jour vint où, subitement, les haies de lilas frissonnèrent sous les rafales d'un vent qui ne les avait jamais secouées; et le village coquet, le village aux glycines, le village semblable à ceux de chez nous ne fut plus qu'une misérable chose tassée, recroquevillée et comme honteuse de sa nudité trop brutalement dévoilée.

C'est ce village que je viens voir, et c'est le cauchemar de son révoil que je vis...

... Nous sommes, devant ce qui fut un com où l'on a aimé et où l'on a ri; notre reconnaissance a poussé jusqu'aux maisons où les Boches ont couché; je ne sais rien qui soit plus lamentable que la vision de leur pillage, sale, honteux, déshonorant.

Aucune parole ne peut rendre l'horreur des viols de cette soldatesque saoule dont les déjections ont balafré les murs et les façades; aucune expression ne peut traduire le complet anéantissement, la sensation de fin qui vient de ces ruines sur lesquelles les obus tombent sans discontinuer. J'ai vu d'autres ruines, Meaux, Senlis, mais aucune n'est si complètement « ruine » que celle-ci. Aucune manœuvre n'a motivé le bombardement qui, à l'heure actuelle, s'acharne encore sur des murs, sur des toits, sur des intérieurs pitoyables où pêle-mêle gisent les dépouilles de pauvres gens qui se sont enfuis.

Tout saute, s'eiîrite, s'écroule; des marmites s'écrasent contre le clocher dont le cadran ébor-gné marque trois heures; il n'y a pourtant rien en dehors d'une reconnaissance d'état-major qu'aucun observateur ne peut voir; on démolit pour démolir, pour le plaisir de raser ce que les soldats du kaiser ont pu laisser debout.

Ce qu'ils ont laissé est surtout de l'horreur et de la saleté. Ces soldats, qui sont des ouvriers ou des paysans, se sont acharnés sur les misérables choses des ouvriers et des paysans; en face de nous, dans un quartier pauvre, de pauvres maisons étalent leur nudité ou leurs haillons. L'intimité de leurs intérieurs a été violentée à la façon dont les apaches violentent; rien n'est plus tragique que leurs meubles souillés; que leurs armoires forcées; que leurs linges rapiécés, marqués des empreintes par quoi les Boches jalonnent leur malodorant passage; que, surtout, leurs jouets d'enfants qu'ils ont aussi mutilés dans leur rage imbécile.

Voilà le spectacle qu'il faut se figurer; voilà ce qu'il faut préciser chez nous pour que, dans le cœur de tous, s'enflamment le désir et la volonté de représailles sans merci; il n'y a plus maintenant de paroles d'excuse, de gestes de repentir; les ruines de ce village de Pontavert marqueront parmi les plus sinistres, parce qu'elles font partie du crime bestial qu'en temps de guerre on punit de la fusillade, sans jugement.

Les obus tombent; il n'y a rien dans les rues sonores comme des couloirs. Quelques maisons ont essayé de cacher leurs blessures avec des matelas; la mitraille a rejeté les matelas contre des tombes aux croix desquelles restent accrochés des képis de fantassins et d'artilleurs.

Tout près est une villa d'Allemand, une villa qui fut habitée par un Prussien nommé W...m.

Nous entrons; tout y est allemand, les tableaux, la bibliothèque, la ferblanterie des vitrines, les bronzes de Francfort qui étalent l'impudeur de leurs lignes sur une cheminée de marbre. On dit que l'homme était un espion. La chose est vraisemblable; nous sommes dans le pays où l'espionnage s'est installé comme une institution. Le W... est parti, et sa villa est démolie; les artilleurs, maladroits, ont raté le clocher et tapé en plein dans la maison du compatriote. Rien plus n'existe de ce propriétaire qu'un mauvais souvenir; et ce mauvais souvenir, à l'heure actuelle, va, jusqu'à celui que nous avons, de tous les W... de ce genre qui ont crevé au coin d'une route, pour s'être trop intéressés à nos mouvements.

Encore un obus qui éclate cette fois sur un tas de vieille ferraille. Nous dépassons le village détruit; le village que l'on ne devrait jamais reconstruire pour que nos enfants se souviennent; et au-dessus duquel, sur une croix ou sur une pierre tombale, on devrait graver:

« Ici gît pillé, incendié, bombardé, violé par l'armée allemande, en 1914, et en exécution des ordres de son empereur, un village qui n'avait rien fait et qui s'appelait le village de Pontavert. »

Avant de m'éloigner, je me retourne pour bien fixer dans mes yeux l'image de ses ruines fumantes; il me semble qu'à cette heure il se redresse, comme s'il voulait défendre, avant de mourir, ce qui est son âme et qui vit encore; il sursaute, se crispe, veut tenir; mais les obus tombent, tombent..., encore un sursaut, puis, brusquement le village ne remue plus...; le village est mort. Nous restons là; pétrifiés par son agonie, tandis que près de nous, venu je ne sais d'où, un pauvre chat s'avance, se frotte contre nos bottes et, déjà familier, ronronne en quête d'une caresse ou d'un morceau de pain.

Par le Fer et par... l'Absinthe

« Ainsi ivres d'alcool, se précipitaient les amazones de Béhanzin. »

11 janvier 1915. — Dans la tranchée, à W...; on attaque au point du jour; les reconnaissances sont faites, les cheminements reconnus; hier déjà, les sergents et les capitaines se sont avancés jusqu'aux boucliers des postes d'écoute. Ils dirigeront, tout à l'heure, l'effort de ceux qui sont là, pressés dans une file indienne où pas une tète ne dépasse, tant toutes se baissent au niveau de la tranchée que rasent les balles allemandes.

La forêt s'étend, sournoise; on la sent hostile, tant on devine autour de soi de nervosités exaspérées, de pensées en éveil, de volontés tendues; on ne distingue rien en dehors des troncs des sapins qui se dressent, fantomatiques. On est dans la boue-glacée, la boue qui colle, la boue qui pue. Un homme tombe à plat dos, il disparaît et va mourir étouffé dans un enlisement sinistre. Des efforts surhumains, et on sauve l'homme qui se redresse, étourdi, suffoqué; il veut s'arrêter, mais on le pousse; il n'y a aucun moyen de résister à la pression qui vient de l'arrière, qui fait que l'on se déplace lentement, mais irrésistiblement; et l'homme, statue de boue, s'avance, les mains en avant, comme un aveugle.

— Taisez-vous! Baissez vos armes! Oui, les magasins garnis! On se lancera en colonnes de sections!

Ce sont des indications et des ordres qui circulent; toutes ces voix étouffées font comme un bourdonnement de grosses mouches; rien ne bouge en face, du côté vers lequel on va; seul, continu, l'essaim des balles frissonne au-dessus de la tranchée.

Le jour se lève, blafard et sale; du brouillard reste accroché aux sapins comme sont accrochés des paillons aux branches des vieux arbres, dans les champs. Partout, c'est la mer de boue; ici, on la sent liquide; à droite, à gauche, en face, sur le terrain où il faudra charger, elle s'étend grise, épaisse, gluante, et ses vagues ont monté jusqu'aux troncs lisses des sapins; maintenant, une pluie glacée tombe qui rend impossible l'usage'des lorgnons et des jumelles; c'est complet; les hommes, gelés, claquent des dents.

Quoi? Des bruits en face; serions-nous devancés dans notre attaque, par une attaque des Allemands?

Brutalement, un coup de fusil, troue le silence auquel s'ajoute le ronron des balles, ce qui, malgré le désaccord de ce mélange ou de cette réunion, le fait à la fois plus lourd et plus infini.

Des coups de fusil, encore, encore; des faisceaux rouges, incandescents fulgurent entre les troncs noirs; nous voulions surprendre; la même idée a gormé chez nos adversaires qui vont nous trouver prêts, archiprêts. Maintenant, le craquement sec de toile qu'on déchire s'étend, s'étend; toutes les meurtrières sont occupées; ah! cette boue qui dépasse maintenant le ventre et cette pluie froide qui empêche de voir! Un reflux; des cris épouvantables; des appels: — En avant! feu! feul Ce sont les Boches! Surgis des taillis, armés d'une sorte de sabre d'abordage plus pratique pour l'assaut que le fusil et sa baïonnette, jetant des bombes et des pétards, titubants, bien éclairés maintenant par le jour, malgré la pluie qui s'acharne à tomber, des fantassins allemands courent en hurlant.

On a la vision rapide d'une charge d'amazones ivres. Leurs yeux sont hagards; leurs gestes saccadés; leurs lèvres ont des rictus qui découvrent leurs dents de jeunes gens; ils sont saouls, saouls à faire peur; ils arrivent au paroxysme de la folie de l'alcool, condamnés à mort inconscients, malheureuses bêtes qui viennent râler, la poitrine trouée en face du fil de fer qui, une seconde, arrête leur élan; puis, c'est un corps à corps indescriptible; les premiers d'entre eux sont tombés; les autres ont passé par-dessus leurs cadavres et ont sauté dans le boyau; c'est un éclaboussement de vase; un clapotement continu dans des flaques qui s'étalent rouges, rouges...; là, les hommes saouls, les « amazones de Guillaume-Béhanzin » luttent de toute leur force de garçons bien musclés, et triés sur le volet pour cette besogne qui les fait désigner de force; ils se ruent féroces; puis s'écroulent, troués, déchiquetés quand ils n'ont pas boulé, avant, foudroyés par leur ignoble saoulographie.

Regarde, ce sont tes soldats « conscients », ô libre Allemagne, qui viennent de mourir, avec au cœur l'idée du triomphe de leur race et avec, dans leur bidon, ton absinthe que les « feldwebel » ont distribuée; ils sont là, regarde, ouvre bien tes yeux; ouvre aussi ton cœur sentimental; ton cœur qui n'a pas su réchauffer celui de ces sacrifiés; regarde bien leurs faces: ce sont celles des soldats que tu saoules parce qu'ils n'ont plus la foi; ce sont celles, convulsées, d'hommes que tu as fait assassiner; ose lever la tète, tiens, regarde encore; leurs bidons que nos hommes rapportent sont à moitié remplis de ton absinthe, frelatée comme ta sentimentalité faisandée; de ton « absinthe de guerre », qui rend fou et qui tue...

La tranchée est déblayée; les affolés de la plus grande Allemagne sont morts, tous, tous; pourtant, non; l'un d'eux a essayé de fuir; puis, la raison lui est revenue; il a voulu courir, est tombé écrasé de lionte, et pleure la tête dans les mainsparce que c'est un soldat qui se rend compte, un homme qui comprend; brusquement, il relève la tête et son poing s’etend, tremblant de colère, vers la tranchée de laquelle il vient, ta tranchée, Allemagne, ta tranchée où l'on ment et où l'on saoule....

La pluie a cessé; aux nôtres maintenant; le jour est clair: un peu de soleil se montre; non loin, dans un boyau, des hommes passent qui paraissent vieux, très vieux; ils vont pas à pas, courbés sur deux bâtons; il y a cinq jours qu'ils vivent avec de la boue glacée jusqu'au ventre; buvant l'eau de la tranchée, mangeant la boule quand elle peut venir, car les balles et les obus s'acharnent de leur côté; il y a cinq jours qu'ils veillent et qu'ils luttent; leurs pieds sont gelés, et ils vont, seuls, lentement, sans une plainte, sous la rafale de plomb qui les poursuit....

Pourtant leur longue théorie s'arrête pour voir encore un assaut: Le ciel se dépouille; on a soif; vite les quarts sont décrochés et on boit l'eau qui s'étend à la surface de la boue gluante; c'est l'alcool des nôtres, cette eau-là! Maintenant, en avant avec des hommes qui ont, eux, le ventre vide et les idées nettes! En avant! on s'élance; on parvient à force de rétablissements à se dégager de cette boue qui alourdit les capotes, qui semble vouloir aspirer les individus; il est huit heures; et, tout à coup, du bois, de ce bois de la G..., si petit aujourd'hui et qui sera si grand, bientôt, quand on saura, la Marseillaise retentit.

Les hommes du Nord se précipitent; un héros, un vieux, un très vieux qui a repris du service pour la campagne, le capitaine Bayle — pourquoi ne pas clamer le nom des héroïques? — se lance, superbe avec ses cheveux blancs et sa face ridée de retraité. Gomme une claque, une sommation lui arrive:

— Rendez-vous!

Le capitaine s'arrête ahuri.

— Me rendre avec des soldats comme ça derrière moi? Je suis trop vieux, mon vieux! Tiens!

Et son revolver abat un officier allemand.

La Marseillaise gronde; les hommes sont lâchés; on ne les tient plus, et l'air endiablé, cet air où il y a de la poudre et un « alcool » qui grise autrement que ton absinthe, ô Albochie des Boches saouls, enlève tout sous sa rafale irrésistible.

Neuf heures; la tranchée est prise; il y aura deux lignes dans le communiqué officiel, demain; aujourd'hui, il y a un peu plus de gloire à ajouter à celle du fantassin qui trime, du fantassin qui fait grand, et en face duquel, s'il est blessé, tenez-vous bien droits et découvrez-vous, parce que de l'héroïsme et de l'histoire marchent à côté de lui.

 

Dans le "Bahr-El-Gazal"

18 janvier. — Nous avons appelé ça le « Bahr-el-Gazal ».

... Ce matin le canon tonne furieusement du côté des H.... Les Boches s'acharnent à vouloir reprendre les « Tranchées Grises », en arrière desquelles ils ont été rejetés par ceux de Toulouse et par ceux qui sont arrivés, fds du Nord, et qui se battent sans un mot, la mâchoire dure, avec de grands gestes de bûcherons qui cognent.... La nouvelle nous est venue que l'Aisne avait démesurément grossi et que les Allemands, croyant à une retraite parce que nous voulions éviter d'être noyés, ont hurlé au succès. Et après?

Nos hommes ont haussé les épaules.

Ils ont, eux, le souvenir très précis de ces tranchées, depuis quelques semaines quittées, qui s'allongeaient au bord de l'Aisne et dans lesquelles on barbotait déjà jusqu'à la cheville; depuis, l'Aisne a grossi, nous le savions; nous savions qu'il faudrait abandonner ces tranchées, parce que depuis des temps immémoriaux l'Aisne, qui en 1814 se révéla obstacle redoutable en face de Napoléon à cause de ses débordements même, n'a jamais cessé, fidèle à sa tradition, de s'étendre dans la plaine, entre Pontavert et Soissons.

Nous ne les regrettons donc pas malgré le demi-enlisement auquelleBahr-el- Gazalnous condamne.

Le « Bahr-el-Gazal »!

Il s'étale ce matin avec une légère couche de glace sur ses flaques grisés; il a gelé; le ciel est bleu; dix avions français viennent de passer se dirigeant vers les lignes ennemies; déjà, au-dessous d'eux, des éclatements de projectiles se succèdent, rapides; et leurs éclats sifflent et ronronnent en retombant; à perte de vue, sous le ciel lumineux, jusqu'à la cote 189 qu masque la ligne zigzagante des tranchées, le Bahr-el-Gazal s'étale. Il est triste; sa boue liquide monte jusqu'aux troncs des sapins dont les bosquets s'étendent maigres et mutilés; il est immense, et sa vase recouvre à demi des carcasses de chevaux au-dessus desquelles les corbeaux ne planent plus. C'est fini de la bête fatiguée qui tombe; elle ne se relève plus; en vain les hommes essayent de la soulever; c'est une proie que le « Bahr-el-Gazal » défend, lundis quo sa vase gluante l'aspire....

Et pourtant, il faut passer par là.

Le canon a la route; le fantassin a le « Bahr-el-Gazal » dans lequel il s'élance comme on s'élance à un assaut. Ce matin, la glace craque et les hommes enfoncent jusqu'aux cuisses; à deux mains, comme les Grognards, en Russie, ils tirent sur leurs bottes pour les dégager de l'étreinte de la boue; je les ai vus là, par une nuit de lune, par une nuit au milieu de laquelle nous revenions d'une attaque, et où, les oreilles bourdonnantes et les muscles chauds, nous sommes tombés de la fournaise ardente dans ce désert gelé. Et, ceux que j'ai le plus remarqués dans ce soir-là, ce furent les infirmiers, les brancardiers qui allaient vers la bataille proche. Aujourd'hui ce sont ces figures « d'embusqués » que je veux faire ressortir, parce qu'elles apparaîtront plus dignes et plus nobles dans le cadre ingrat et misérable de ce coin de terre désolé.

Devant l'infirmier-brancardier le soldat s'incline. Il n'a pas d'armes, cet homme; il va entre les tranchées, là où les plaintes montent, là où les râles finissent; la croix de Genève ne le protège plus, puisque le soldat allemand le vise et tire, tire, jusqu'à ce qu'il soit étalé et qu'il s'immobilise, misérable « chose » inerte parmi toutes les « choses » qui furent des combattants et qui ne remuent plus.

Celui-là, cet « embusqué de la gloire », est l'ami du troupier qui le fête; vêtu comme lui, il est sale et boueux comme lui, mais il n'a pas la joie de la lutte et ne connaît pas la satisfaction de se venger; il est le silencieux, l'anonyme, encore plus anonyme que le troupier qui cogne, car son matricule est sa croix de Genève qui est la même chez tous, puisque rien ne la différencie pour la faire ou plus brillante ou plus modeste; ils sont les infirmiers-brancardiers; ils ne conduisent pas des autos et ne portent pas des peaux de bique; ils sont là où on est blessé; là où on se plaint; là où on se bat; et, tandis que la bataille hurle, ils n'entendent que la souffrance et que la plainte....

Alors, ils vont dans la nuit, comme dans la nuit de lune où je les ai rencontrés; ils traînaient, ces silencieux, des voitures dont les roues grinçaient; leur file indienne s'échelonnait, infiniment petite, dans le Bahr-el-Gazal immense et truffé de charognes innommables; enfoncées jusqu'aux moyeux, les voitures culbutaient; alors, sans un geste de mauvaise humeur, les pauvres bougres s'accroupissaient dans la boue glacée et d'un coup d'épaules remettaient le véhicule d'aplomb.

Ils ont défilé sans bruit, à tous moments arrêtés par une voiture enlisée, par un homme aplati dans la vase et qui y disparaissait en entier; je me souviens que nos hommes qui revenaient du feu les saluaient de paroles d'affection, de paroles émouvantes dans leur simplicité brutale et que seuls les troupiers savent trouver.

C'est à ces « embusqués » que je songe ce matin, devant le « Bahr-el-Gazal » silencieux et triste; à ces « embusqués » qui sont partis sans armes vers les armes qui tuent, et qui sont allés, malgré elles, vers les plaintes pour les apaiser et vers les blessures pour les guérir....

 

Vers la Bataille

28 janvier. — Du poste de commandement N.... — ... Je ne sais dans quelles imaginations germent aujourd'hui les tableaux des assauts légendaires dont les peintres de bataille ou les faiseurs de contes ont immortalisé les gestes et les élans d'autrefois, car obstinément en France, dans notre ardent pays des enthousiasmes, on évoque, dans un cadre rouge, la ruée de troupes fouettées par les fanfares des cuivres; car obstinément encore, en face des yeux qui se ferment sur le rêve qui passe, apparaissent, tourbillonnants, lancés au plein galop des chevaux efflanqués, des cavaliers au grand rire tragique, cependant que, sous les drapeaux déployés, les baïonnettes basses, des fantassins bondissent en chantant.

Je ne sais, mais, à cause de tous ceux qui rêvent ainsi, à cause de tous ceux qui voient toujours la bataille avec ses habits somptueux, avec sa figure sévère et sa poitrine dure de belle femme, il me plaît de parler de celle que nous voyons et qui se montre avec un visage pâle, sous un uniforme plaqué de boue et zébré de déchirures....

C'est de cette bataille que je veux parler aujourd'hui; de la marche surtout vers cette bataille qui, mieux que l'autre, son aïeule en dentelles, prend l'homme; qui, mieux que l'autre encore, met plus complètement en œuvre ce qui le fait penser et vivre dans un constant effort de volonté et de sang-froid que rien n'ébranle.

Ce ne sont plus, lancés avec leurs groupes serrés, avec leurs bataillons groupés, avec leurs divisions massées, ce ne sont plus, avec leurs uniformes brillants, les emballés des épopées premières; mais ce sont des hommes qui vont, dans un costume de grisaille se confondant avec la terre grise, vers des horizons ternes dont pas un éclair de baïonnette ne rompt la désespérante monotonie.

Ce ne sont plus les coude à coude qui enlèvent irrésistiblement, ce sont les isolements qui livrent l'être à lui-même; ce ne sont plus les éléments moraux de la camaraderie et de l'amour-propre qui entraînent, mais c'est le souci de rester digne de soi qui rend inébranlable; ce ne sont plus les gauloiseries débitées par une masse sous les obus qui passent, mais c'est la crânerie consciente du soldat seul, et auprès duquel un shrapnell éclate sans qu'il tressaille; autrefois, l'homme s'élançait; aujourd'hui l'homme va, et cela demande plus de qualités que l'élan qui grise; autrefois, c'étaient les clairons qui saluaient la bataille en plein air, sous le grand ciel de lumière et de vie; aujourd'hui, c'est le claquement des mitrailleuses qui scande les marches lentes des colonnes dans les tranchées profondes.

La bataille a changé de face, changé d'uniforme, changé d'allure; plus grande, plus haute, elle demande des hommes plus grands et des volontés plus élevées; elle n'est plus embrumée par ces fumées qui sentaient bon la poudre; elle est « ponctuée » dans son ciel impassible par l'ouate des obus aux gaz délétères; aucun vent ne se lève sur elle: vent des cuivres qui sonnent; vent des chants qui émeuvent; vent des ivresses qui entraînent; le seul qui la secoue est celui des rafales des balles; des balles qui tuent de trop loin pour donner comme leurs aînées, la « joie de voir », à celui qu'elles assomment, et qui tombe sans rien comprendre et sans rien distinguer.

Et pourtant on va vers elle, comme ceux de chez nous y sont allés naguère. Nous les avons suivis dans cette marche angoissante où chaque détente de jarret, chaque élan des compagnies étaient salués par les marmites au « pïoupïou » obsédant. Parmi eux, près du général X..., qui les accompagnait, et n'ayant à ce moment pas autre chose à faire qu'à regarder et à me tenir droit, presque minute par minute, j'ai noté: les progrès de notre avance; la traversée des crêtes battues; la descente sous les obus près des villages ruinés. La bataille s'est montrée à moi sous son aspect nouveau, revêche, presque hostile au début, mais vite attirant par le danger même de sa beauté qui surprend comme une apparition ou comme un rêve.... J'ouvre les feuilles de mon carnet, et « Elle » se lève, lentement, comme elle s'est levée hier; puis, elle s'immobilise comme elle s'est immobilisée dans la nuit, au-dessus des ruines fumantes d'un hameau ravagé. Telle qu'elle m'est apparue, je la décris sans phrases et avec la même brutalité qu'elle a mise à s'imposer dans le déchaînement d'un tir d'efficacité étourdissant....

15 heures. — Nous allons vers la bataille, vers cette bataille dont je parle, qui se livre sur des champs immenses et entre ennemis qui ne se voient pas. Nous voient-ils? «Eux»? Oui, sans doute, puisque leurs obus arrosent la crête que nous devrons franchir quand l'heure sonnera; c'est ça la bataille, puisqu'on se bat! ça: des crêtes aux profds déchiquetés ou hérissés de réseaux de fil de fer; des bois mutilés derrière lesquels des canons se cabrent comme s'ils devenaient fous à force de vouloir hurler vite, toujours plus vite; ça: des hommes cachés dans des taillis ou dans des trous; ça: des éclatements, très haut, qui n'ont l'air de rien et qui tuent....

La bataille!

L'ordre arrive; nous allons vers elle....

15 h. 30. — Les régiments sont en colonnes do bataillon, et les bataillons en colonnes de compagnie; comme c'est petit, ces mille et mille hommes, dans cette immensité; ces mille et mille hommes rampent, et, soudain, se collent au sol: c'est la carapace. Au-dessus d'elle, les obus éclatent; et c'est fini; la carapace alors paraît articulée et remue avec des mouvements souples de reptile; puis brusquement, elle se fige, rigide: ce sont de nouveaux obus qui arrivent.

15 h. 40. — Les obus tombent, tombent: c'est, superbe, cette marche là-dessous; on a envie de crier et de se précipiter vers l'horizon où fument des incendies. Mais il faut rester, et le fantassin attend, stoïque. Un arrêt; des réseaux de fil de fer qu'il faut franchir; un cri aigu; quoi...? c'est un homme qui tombe et qui, le pied brisé par cette chute accidentelle, pleure les galons de caporal qu'il rêva. Encore les obus, les gros, les énormes; la colline est franchie par un bataillon; quand les marmites ne tombent plus, c'est le silence: comme c'est grand, ce silence après qu'elles ont éclaté, quand on se regarde et qu'on regarde....

15 h. 55. — La crête; en bas, la vallée profonde; des vestiges de villages H... et M...- lez-H...; je remarque, dans ce dernier, la flèche d'un clocher très bleu. Comme il est mélancolique, triste, ce clocher tout droit au-dessus des murs crevés. La bataille se dresse; c'est elle ce village détruit; ce village qu'une brusque rage signale aux Boches qui tirent sur lui à pleins Canon»; c'est elle encore ce chemin dans lequel roulent pêle-mêle des cailloux, de la boue liquide et des hommes; c'est elle aussi, cette tranchée dans laquelle nous sommes et d'où j'écris en face d'un paysage désolé.

16 h. 20. — Ils sont tous là, tous, les mille et mille de notre brigade; pas un raté n'a rompu la régularité de leur manœuvre, car, ils manœuvrent sous les obus, comme au camp; le cadre est grandiose et l'esprit ne peut l'embrasser tout entier. Mais, brusque, le détail surgit; un sifflement aigu; une explosion formidable; derrière nous, Un obus éclate à quelques mètres de notre cycliste; avec un sang-froid remarquable, l'homme a prévu l'obus et s'est jeté à terre. Nous l'avons cru mort; il se relève souriant et boueux....

16 h. 45. — La nuit arrive. Cette fois la bataille se dévoile mieux; elle nous parle avec la voix grave des marmites et avec le « bing » aigre des 77 qui nous couvrent de boue et qui pourtant éclatent loin dans l'ombre, sur les ombres que sont nos poilus, Ces «bing» aigus sont plus continus, plus pressés; en haut, leurs éclatements ont dee taches rouges comme du sang; la route, elle, est défoncée. A pied, le général X... et moi la suivons.... A notre ,gauche, la brigade continue sa marche; nous allons, tout seuls, sur la route crevée.

17 h. 30. — On attend.

La lune brille dans un ciel très pur où tremblent les blonds essaims des étoiles amies, des étoiles que l'on a regardées par des soirs très doux d'amours ou de rêves passés. A cette heure tragique, on en précise malgré soi, les chers fantômes qui passent loin du côté des étoiles familières qui ont vu....Nous sommes assis sur le bord d'un fossé; au « bing » du 77 s'est mêlé le « dzzin » des balles. Nous n'avons pas compris d'abord; il a fallu qu'on nous dise: « C'est la région des balles perdues! ». Nous sommes en pleine zone, alors, elles passent dans un frisson ininterrompu, agaçant; ma foi, nous avons continué tout droit; après tout, si c'est pour ce soir.....

18heures. — Je regarde les étoiles.... Les balles claquent en s'écrasant contre les murs; le carnet à la main, je peux noter des impressions à la merveilleuse clarté de la lune. Nous attendons la minute où une estafette nous dira que le mouvement a réussi et qu'on est prêt à se lancer... Alors, vaguement, on rêve de l'assaut d'autrefois devant cette réalité de l'avance lente dans des boyaux où on patauge jusqu'au moment où on s'arrête, derrière des créneaux, dans une tranchée profonde comme une fosse....

Quoi? Un bruit formidable; c'est comme un roulement de voiture de déménagement lancée au galop: une marmite; elle arrive; autour de nous les agents de liaison se plaquent contre le rebord du fossé; une seconde s'écoule, angoissante...; la marmite hurle, hurle plus fort...; elle passe au-dessus, près, très près de nous, puis elle éclate à vingt pas, derrière un mur....

Le silence retombe, là-haut; la lune n'a pas sourcillé et les étoiles clignotent, comme aux jours jolis, dans le ciel infini.

18 h. 35. — La bataille s'impose; un ordre arrive; on s'arrête ce soir; ce sera pour demain...

La bataille se parera pour être prête dans ce demain dont nous attendons la venue pour la voir enfin, débridée, frémissante, comme nous la voulons, avec ses cheveux dénoués et sa poitrine dure. En attendant, ce soir, à cette minute, elle s'attarde mauvaise auprès d'un gars à la rotule brisée par une balle perdue. Il souffre; des jurons patois viennent àsabouche. Il est là, couché sur le bord de la route où nous allons pour le secourir. Ce soir, « elle » reste encore, insolemment dressée au milieu des ruines de M...-lez-H..., d'où elle paraît défier la quiétude et la splendeur du grand ciel où la lune roule. Mais nous l'attendons au petit jour, demain dans la tranchée, d'où les compagnies de la brigade s'élanceront pour la poursuivre et pour la prendre.... Demain....

 

Dans la Mer de Boue

2 février, 17 heures. — Le « Bahr-el-Gazal » s'étale, infini: nous venons de le traverser.

Jamais, depuis le soir tragique du retour d'une attaque victorieuse à H... et M...-lez- H..., il ne m'avait paru aussi redoutable. Les collines qui l'entourent et que couronnaient naguère des bois de sapins, tendent dans le soir qui tombe leurs échines maigres et pelées. Au bas de leurs pentes, sa boue a monté et ses vagues entourent des cadavres de chevaux... là, là, là, il y en a partout.... Depuis qu'ils sont morts, ces chevaux se sont rapetisses; les collines, elles, se sont recroquevillées comme honteuses de leur nudité trop brutalement dévoilée. Ils sont efflanqués, desséchés, et leurs faces aux yeux que les corbeaux crevèrent ont toutes la même et étrange expression qui fait paraître ironique le rictus de leurs mâchoires entr'ouvertes; ils sont cinquante, cent, deux cents; là-haut, vers les abris Guérin, dont les marmites crèvent à cette heure les cases hottentotes, je distingue la file ininterrompue de leurs tas noirs; les corbeaux n'en veulent plus, car leur charogne, ne vaut même pas d'être dépecée; ces pauvres vieux ont marché jusqu'à l'extrême limite de leur résistance comme les quatre qui, devant moi, ont vainement tenté d'arracher un avant-train à l'enlisement irrémédiable, et ils sont tombés comme celui dont un coup de revolver vient d'achever l'agonie pénible.

Tous meurent de la même manière douloureuse; ils luttent, luttent désespérément et tirent à plein collier comme s'ils avaient hâte de fuir la boue qui colle à leurs paturons alourdis; on dirait qu'ils comprennent que, s'ils arrivent sur les collines où les shrapnells ronronnent, ils seront sauvés; ils ont comme un unique souci d'en finir vite, très vite, mais la vase arrête leurs voitures, immobilise leurs membres, et brusquement, ils se mettent à trembler; leurs yeux tournent, agrandis par une épouvante sans nom, et ils s'abattent d'un coup, comme des masses....

Un moment, ils essayent de maintenir leur tête droite au-dessus de la terre gluante qui va les prendre et qui va les ensevelir; mais, trop faibles pour soutenir cet effort, ils la laissent retomber, et on n'entend plus que le halètement rapide de leur respiration qui fait éclater les bulles d'air formées autour de leurs naseaux dilatés.

On essaye de les relever; on tape, on crie, on hurle; dans un coup de reins suprême, l'animal se dresse-sur ses quatre pattes, mais, c'est maintenant la tête qui est trop lourde; la tête qui reste obstinément fixée au sol par les naseaux; la boue ne lâche pas sa victime; elle sait que c'est par là qu'elle la tuera, et elle la maintient le nez collé dans sa pâtée puante.... Alors, lasse de se battre, la bête s'écroule et c'est fini....

A tous moments, c'est un drame semblable qui se déroule dans cette solitude misérable où traîne la fade odeur de toutes les charognes qui y pourrissent. Au- dessus de ce spectacle, les obus pleuvent. Loin au-dessus de H... et de M...-lez-H… deux « Drachen » veillent; ils voient; et, parce qu'ils voient, au-dessous d'eux, des batteries tirent: leurs obus poursuivent tout ce qui passe et leurs éclats « arrosent » tout ce qui s'arrête.

Ici, là, partout, on entend le bruit sec de la claque de leurs balles sur le coffre des chevaux raidis; on va vite car la nuit vient; et on passe, comme devant des troupes alignées, en face de leurs cadavres innombrables dont les muffles redressés se figent dans un rictus ironique et inquiétant...

19 heures. — La nuit est tombée. Bien haut dans le ciel noir, les étoiles brillent.

Nous avons cru fini le Bahr-el-Gazal, mais le Bahr-el-Gazal nous poursuit et c'est toujours sa boue qui colle aux sabots de nos chevaux éreintés!... La boue! partout c'est la boue, « sa boue ». En torrent, elle a dégringolé des pentes, envahi des ravins, recouvert des routes; la route? où est-elle dans cette nuit profonde? on ne voit rien; là vase est maîtresse de tout; on la devine sous les pas de nos chevaux qui hésitent et on la sent aussi à son odeur spéciale de mortier, de fumier....

Il y a un point initial à su/veiller; il faut aller vite, et la nuit est insondable; on ne sait plus si la voie est à droite ou à gauche, on va....

Quoi! un jet lumineux? C'est le phare d'une auto dont les roues disparaissent dans la vase grise que la chaux en décomposition boursouffle de bulles irisées par la clarté du faisceau électrique.

n On ne passe plus ni en voiture, ni en auto! n n — Pourquoi?

— A cause de la boue!...

La boue, encore la boue, toujours la boue.... Nous allons à pied maintenant, car de l'auto nous tombons sur les brancards d'un fourgon renversé et, de là, sur l'arrière d'une fourragère abandonnée, et pourtant il faut aller vite à travers tous ces véhicules arrêtés au hasard des pannes qui les ont échelonnés; et on patauge; on va vers le point qu'on atteint on ne sait comment.... Voici la route où les bataillons vont passer: vite la lampe à acétylène. Sa lumière fait apparaître la maigre silhouette des arbres mutilés qui bordent les fossés; voici lés premiers poilus qui arrivent; le défilé des bataillons commence inénarrable, poignant....

Les hommes surgissent de l'ombre, brusquement éclairés par la lumière crue de mon projecteur qui fouille les détails de leur uniforme et de leur visage; je vois leurs faces ruisselantes, leurs uniformes entièrement couverts de boue; ils ont aussi passé à travers le Bahr-el-Gazal, et la boue s'est accrochée à leurs capotes, à leurs sacs; la boue a garni leurs jambes de la lourde botte de ses mottes dont ils tentent vainement de se débarrasser; le képi en arrière, ils apparaissent avec leurs belles figures énergiques. Leur sac trop lourd tire sur leurs épaules qui remontent et je vois, à côté des moulins à café ou des gamelles dont l'acier brille, d'énormes morceaux de viande qui, très rouges, saignent comme des membres fraîchement coupés....

En avant d'eux, à pied, les officiers marchent stoïques et beaux....

Pour rendre le cadre plus épique, il y a le canon qui hurle, et la mitraille qui claque; le canon et la mitraille vers lesquels vont avec leurs pieds terreux et leurs jambes lourdes, mais avec au cœur ce stoïcisme splendide qui nous secoue et qui dans cette nuit de bataille nous les fait paraître grands, infiniment grands, tous ces petfts, qui vont, sans un murmure....

 

La Suprême Infamie

6 février. — Dé la tranchée. — « Deutschland uber alles! » C'est peut-être fouettés par ce vivat et enlevés par le courage qu'il leur donna, que quelques-uns d'entre eux se sont alignés en face de nos fils de fer barbelés; c'est peut-être encore pour avoir été conseillés par ces officiers dont l'altitude change, quand, prisonniers, ils passent devant nous, avant d'aller encombrer la province de leur morgue stupide et de leur prétention insolente, qu'ils ont ajouté une infamie de plus à toutes celles dont leurs intellectuels s'honorent, c'est possible; toujours est-il que si, en face, dès consciences parlent, beaucoup de têtes doivent se détourner à force d?humiliation et de dégoût.

Car, enfin, il y en a là dedans qui comprennent et qui éprouvent; ils ne sont pas tous taillés sur un même modèle, ces soldats, dont beaucoup, je suis le premier à le dire bien haut, se battent avec une bravoure et un mépris de la mort indiscutables; il y en a; nous en sommes sûrs, nous qui les combattons; il y en a; et si le « Deutschland uber alles » les secoue avec de l'enthousiasme et même de l'ivresse au jour de leur élan, que doivent ressentir ceux qui, froidement, les commandent, et qui leur refusent l'honneur de mourir avec leur uniforme sur la peau?

Aujourd'hui leurs cadavres sont étalés et confondus avec ceux des nôtres qui ont fini dans l'orgueil d'un assaut splendide. Je ne veux pas les regarder, ils ne méritent pas qu'on les regarde; je ne veux rappeler ici que le drame dont ils ont été les acteurs misérables.

Cela s'est passé dans un après-midi de grisaille et de boue, à l'heure où sur la ligne les 75 faisaient rage et où leurs gerbes fusantes tailladaient et coupaient, dans la tranchée.... Cela s'est passé dans ce cadre, toujours le même, en face duquel, en première ligne, les officiers d'artillerie observent et marquent les coups dont, par téléphone, ils régularisent la portée: cadre poignant au milieu duquel ils précisent, jugent, et, où leur volonté doit maîtriser la tension de leurs nerfs exaspérés....

Il faut pourtant que vous le voyiez ce cadre, à l'horizon limité par de souples mouvements de collines rasées au flanc desquelles serpentent des chemins couverts: il faut le voir avec ses bosquets épars dans des bas-fonds, avec aussi des pans de mur noircis qui furent des murs de châ-leaux ou de fermes; il faut le voir avec ses premières lignes en avant desquelles s'étale un réseau de trente à quarante mètres de largeur; il faut le voir, surtout, dans la rage de la lutte, au milieu des lourdes détonations des marmites, du claquement sec des mitrailleuses, du « ploff » écrasé des « minenwerfer », à la minute où toutes ces détonations, tous ces daquements, tous ces « ploff » se confondent pour devenir le bruit du combat; le bruit terrible au milieu duquel on distingue pourtant le « dzzin » aigu des balles rapides....

C'est dans ce cadre que l'infanterie se meut; c'est dans ces rafales qu'elle émerge des boyaux et des tranchées pour, à toute allure, se précipiter dans d'autres boyaux et d'autres tranchées qui sont aux Allemands; c'est aussi dans ce vacarme que l'observateur d'artillerie calcule et téléphone, à moins qu'un obus malheureux ne fasse sauter tous les fils de communication et ne l'isole définitivement des camarades qui attendent.

Et cela se produisit par ce soir de grisaille et de boue dont-je parle.

Une explosion de marmite bouleversa tout.....

L'officier observateur resta sur place, la jumelle rivée du côté où la lutte s'affirmait plus âpre et où les 75 éclataient avec le plus de violence.

Soudain, de la tranchée ennemie, des « Français » sortirent; d'où venaient-ils, ceux- là? Quels chemins avaient-ils donc emprunté pour surgir ainsi des lignes ennemies? Inquiet, l'officier assura ses jumelles; et pourtant, c'étaient bien des hommes vêtus de nos uniformes et coiffés de nos képis; les baïonnettes basses, ils se précipitaient pour franchir, à toute vitesse, les quelques cents mètres qui les séparaient d'une tranchée conquise; mais d'où diable venaient-ils et à quel mouvement obéissaient-ils donc pour charger ainsi « vers l'arrière »?

Soudain, brutalement, le soupçon d'une infamie traversa l'esprit du camarade; mais oui, c'était cela.... Il le voyait maintenant; il « voyait » encore dans la tranchée les officiers qui surveillaient cette opération; il les « voyait » distinctement, lui l'observateur, et il se sentait impuissant à prévenir l'artillerie qui cessait son tir pour ne pas écraser des enfants de chez nous.

Il fallait regarder sans pouvoir crier: « Mais tirez donc, c'est la crapule qui va commettre un assassinat!... »

En vain, avec les bras et avec son mouchoir, l'officier tentait-il des signaux que personne ne pouvail apercevoir des canons soudain silencieux, où on regardait sans comprendre, et où le plus angoissant des cas de conscience s'imposait à ceux qui devaient tirer sans arrêt....

En bas, loin, l'autre, désespérément, agitait ses bras et hurlait, pressentant la catastrophe proche; il « les » voyait gagner du terrain, s'approcher de la tranchée où, sans méfiance, les nôtres se battaient toujours; mais personne n'allait donc tirer? Personne, personne. Et la crapule allait réussir. Déjà les premiers de cette racaille ont sauté dans notre tranchée... ils y sont... les autres vont suivre... alors... alors...

Alors....

Une mitrailleuse claque, « d'autres ont vu » et ces autres-là peuvent se défendre et châtier.

Les premiers rangs boches sont fauchés; les derniers, ahuris, hésitent, tournent la tête du côté d'où ils sont venus et... brusquement, fuient... fuient...; cette fois, on comprend sur les collines où les canons veillent et c'est une rafale effroyable qui passe....

Quand elle est passée, il n'y a plus, debout, que quelques hommes qui cpurent; ils ont des gestes de fous et ils se dévêtent hâtivement....

Mais regarde-les, ils ne sont plus rien que des bêtes apeurées, tes voleurs d'uniformes, ô Deutschland toujours plus uber alles; regarde encore plus loin et vois comme tes officiers se terrent; ils sont déjà écrasés par le remords de ce massacre et par la responsabilité de cette nouvelle infamie....

 

Les Tranchées Brunes

12 février. — Il me plaît, ce soir, malgré la fatigue, d'ouvrir mon carnet de notes. J'ai vainement tenté de dormir; je suis sorti et j'ai aussi essayé de revivre ma journée en face de la nuit évocatrice; mais je n'ai rien pu préciser, car mon imagination allait vers tout ce qui est loin et qui est le souvenir.

Je n'ai pas voulu, non plus, de cette détente obligée des fins de jour où l'on s'est battu; de cette détente du corps au-dessus de laquelle, toujours vibrante, l'âme veille, mais cette fois pour se souvenir et pour reporter au passé la profondeur de ses nostalgies sentimentales....

Je suis allé vers mon carnet où, pêle-mêle, j'inscris les mots, les phrases, en plein champ, dans la tranchée, n'importe où, à la minute même de l'impression; je l'ai grand ouvert devant moi, alors, il me semble, ce soir, dans mon abri solitaire, dont la flamme d'une bougie ne dissipe pas assez les ténèbres que j'ai, là, très près, mes émotions de la journée.

Celles d'aujourd'hui sont brutales, comme ce que l'on éprouve au feu. J'ai besoin, pourtant, de les replacer dans le cadre qui leur est propre, de façon à les souligner pour ceux qui ne savent pas. D'ailleurs, ces cadres sont ceux que l'histoire décrira plus tard; ils vous paraîtront alors familiers parce que vous vous souviendrez des hommes dont on parlera à cause d'eux, et qui furent des gars de chez vous, des gars qui ont fait héroïque et qui ont fait grand.

C'est là que le drame se déroule; c'est là, dans ces limites barrées de tranchées, que la bataille surgit, débutant et finissant, en dehors de toute transition, toujours dans un maximum de violence et de rage.

Je n'ai qu'à recopier mes notes pour dire ce que j'ai vu, ressenti, et pour exprimer de quelle façon ont tinté les heures qui ont sonné par ici....

4 heures. — Il est 4 heures; nous partons pour une reconnaissance très avancée; il fait noir et froid; les étoiles brillent, et il me semble qu'elles tremblent plus que d'habitude comme si elles étaient aussi gelées que nous qui claquons des dents sur nos montures; dans l'ombre, sur la route, des sections de munitions défilent avec un lourd roulement de caissons et un tintement argentin de chaînes d'attache; les conducteurs vont à pied, fantomatiques. En face, des lueurs blêmes incendient l'horizon; ce sont les grenades éclairantes des Allemands qui redoutent les attaques au point du jour; peu à peu, les étoiles disparaissent et une brume glaciale monte du sol....

5 h. 10. — Nous traversons le Bahr-el-Gazal; toujours le Bahr-el-Gazal avec ses fondrières et ses charognes; à la nuit claire, succède un demi-jour terne et sale qui pèse... pèse....

5 h. 30. — Il faut aller à pied; les chevaux ne tiennent plus debout; tout à coup, d'une colline proche,quatre jets de flammes jaunes s'àllongent; c'est un éblouissoment, une détonation formidables; les chevaux se cabrent, ruent et détalent; on entend quatre sifflements aigus: c'est une batterie qui commence la danse! Mais on dirait qu'elles ont attendu ce signal pour se réveiller toutes, celles dont les flammes s'étirent adroite et à gauche!

Leurs détonations se succèdent, rapides; on en entend de tous les côtés; c'est vile un vacarme qui assourdit, qui entête d'abord, puis l'oreille s'en accommode, et on écoute le vibrant appel de guerre de toutes ces pièces qui s'échauffent et qui saluent le jour au frissonnement de leur acier sonore....

Encore, encore, elles martèlent les échos de leurs rugissements, et, voici que d'autres rugissements répondent, suivis d'un « pïou-pïou-pïou » que nous connaissons et qui est celui des « marmites » qui arrivent....

6 heures. — C'est éreintant cette marche là-dedans; les pieds n'y résistent pas. Derrière moi, ce sont des jurons affreux et des coups de pied dans le ventre d'un cheval qui s'obstine à avoir peur du bruit; à droite, c'est l'étourdissant concert des pièces en batterie; à gauche, c'est le demi-enlisement d'un caisson qui glisse commo un traîneau sur la boue gelée. Des marmites arrivent, pas loin; pas loin du tout; l'une d'elles projette vers le ciel une gerbe noire, épaisse, gigantesque, et on entend, autour de nous, ce bruit particulier à une poignée de cailloux que l'on jetterait en l'air et qui retomberait sur un sol dur; la pipe au bec, assis sur le bord d'un talus, trois territoriaux contemplent le spectacle; sans perdre une bouffée, l'un d'eux constate: « Milodious que dé ferraillo! »

Je m'approche, heureux d'entendre l'accent du «pays»; j'interroge; ils sont de... tout près de Toulouse; tout près!... les braves gens!...

6 h. 15. — Enfin les abris, là; les abris... ça? ça? ces huttes qui font legros dos dans un ravin crevé comme une écumoire; dans un ravin aux entonnoirs innombrables; dans un ravin bouleversé par les obus? Je pense à la « ferraillo » de l'autre....

6 h. 25. — Notre abri? Nous devons nous y arrêter avarjt de songer à descendre sur M...-lez-H....

Notre abri? Un trou avec pour toit 10 centimètres de paille humide soutenue par des rondins trop espacés; en bas une planche; une bouteille qui seït de bougeoir; une cheminée où pétille un feu de sapin; dehors, autour, dix arbres mélancoliques; sous les arbres, des entonnoirs, des sillons....

6 h. 35. — J'installe un téléphone! Allô! Allô! Il va.

Les batteries hurlent; c'est un passage ininterrompu d'obus qui arrivent et d'obus qui partent; loin, j'aperçois dans le Bahr-el-Gazal, le caisson-traineau qui se déplace sans se préoccuper des gerbes jaunes des marmites qui palpent le terrain pour y « sentir » nos batteries. Entre les détonations, on entend les voix des artilleurs qui commandent:

— Augmentez de tant.... Diminuez de tant.... Correcteur tant.... Telle distance....

C'est drôle, ces voix calmes au milieu de tout ce bruit!

7 h. 15. — Tiens, un sifflement plus aigu que les autres; une détonation qui, en vérité, « coupe » l'air; nos hommes s'engouffrent dans leurs huttes: c'est un 77.

Il a éclaté à 200 mètres de notre abri; je regarde l'heure; il est 7 h. 15 exactement.

... Dzzin! pan! le bruit se rapproche: éclatement à 100 mètres du poste. Ah! le téléphone!...

— « Allô! Si nous recevons des projectiles? On dirait que oui. Vous aussi? Bien. Alors, renvoyez tous les chevaux derrière les abris. Merci... bonne chance aussi....

Il est 7 h. 20. Dzzin, pan! Un homme qui coupait les branches d'un arbre abattu se précipite vers nous: — Il est tombé à 20 mètres de moi, dit-il.

C'est vrai, la fumée traîne à 50 mètres de l'abri environ. Il est 7 h. 32. très exactement.

Dzzin! pan! Les éclats entrent; mon agent de liaison me montre des morceaux encore très chauds qui sont tombés devant l'appareil téléphonique; nous avons l'impression que le prochain ne tapera pas loin du tout; il est 8 heures....

Allô! quoi? Descendre, immédiatement? Parfait; il faut descendre immédiatement sur M...-lez-H...; ouf! J'aime mieux cela; nous partons; le hasard, qui nous mettait sous la trajectoire d'un tir qui ne nous était pas destiné, se moque de nous; plus un obus ne passe, plus un obus ne tombe.

10 heures. — Maintenant, c'est la zone des tranchées; c'est toujours le même village martyrisé; mais non, il est encore plus démoli que ces jours derniers, ce village de M...-lez-H...; les marmites en ont naturellement assommé la maison-ambulance, puisque la Croix de Genève y flottait. La route n'existe plus; les murs sont les uns sur les autres; on passe sous des voûtes que des moellons soutiennent on ne sait par quel miracle. Au-dessus de cela, il y a un moignon de clocher qui s'obstine à rester debout, malgré le feu, malgré les balles, malgré les shrapnells, et qui se dresse comme le seul et dernier témoin de toutes ces ruines et de toute cette désolation....

12 heures. —- Les Allemands sont en face, à cent mètres au plus; ceci, c'est la Tranchée-Brune.

La Tranchée-Brune!

Je ne sais pas comment les Allemands l'appelaient avant que ceux de Toulouse la fassent nôtre; mais, à l'heure actuelle, cette tranchée, contre laquelle se sont précipitées tant de jeunesses ardentes, me paraît mériter plus que tout autre qualificatif celui de: « Tranchée de l'Héroïsme ». Mais non, j'ai tort de noter cela, car toutes, d'Ostende à Belfort, aspirent à ce titre, et toutes ont un même et indiscutable droit à le porter. Pourtant, cette « Tranchée-Brune » est plus tragique, parce qu'elle impressionne plus que tout os peut-être, et parce qu'il semble qu'il y ait autour de ses lignes plus de courage matérialisé, plus de sacrifice palpable et plus de sang répandu.

On va; elle ressemble d'abord à toutes les tranchées connues, cette Tranchée-Brune que Toulouse illustra, mais tout à coup, en débouchant d'un boyau, elle apparaît plus redoutable, avec « ses poilus » qui veillent; ce sont ceux couverts de boue, velus jusqu'au front, avec, sur le dos, une toile de tente ou un sac à ebaux vide et retourné, qui attendent, toujours au guet, la minute où l'on cogne. Ils sont du Nord, du Midi, de partout; ils sont ceux qui besognent; leurs uniformes sont inimaginables; leurs visages ne connaissent plus la caresse de l'eau qui nettoie; leurs mains ont des gerçures qui saignent, mais leurs yeux sont clairs i et regardent droit.

Tous sont à leur poste; l'un d'eux a enlevé sa capote; il l'a suspendue à un portemanteau; un portemanteau? du luxe, dans cette boue et dans cette puanteur qui traîne, indéfinie, fade... fade....

L'homme enlève la capote, et le portemanteau apparaît —: c'est un pied... un pied qui sort du talus; — non? — Mais si, c'est un pied...; et puis là, à droite; là où des baïonnettes tordues hérissent le sol de leurs pointes acérées, il y a un poing qui sort... un poing qui menace... puis un autre... puis des pans de capotes grises. A côté, des hommes travaillent et le coup de pioche de l'un d'eux ramène des choses innommables....

— Ce sont des Boches... le sol... la tranchée... le parapet sont « truffés » de Boches!

Truffés de Boches!

Ils ont donné là, comme des désespérés et les nôtres les ont écrasés; ils ont été cent, deux cents, trois cents, et ces cent, ces deux cents, ces trois cents sont étendus.

Le bouleversement des mines les a recouverts de terre; la gelée, la pluie, la neige sont venus, et tout cela a formé un tout compact qui est le parapet, et ce parapet « vit » tragique, par l'évocation que l'on fait devant lui de ce que la lutte dut avoir de terrible, de féroce, d'implacable.

En face, ce sont des calots... des capotes grises... des cadavres recroquevillés... des cadavres que nous n'avons pu ensevelir, car si les nôtres ont pitié de ce qui est mort et qui fut un homme, les Boches, eux, tirent sur tout ce qui est charitable et humain.

Alors, ils sont toujours étalés, alignés, amoncelés devant cette tranchée brune, où tu les abandonnas, ô Allemagne sentimentale; et, à cette heure, tandis que je les regarde, il me semble qu'ils te menacent et qu'ils te montrent le poing, au-dessus du charnier auquel tu condamnas leur dépouille de soldats, qui surent pourtant bien mourir pour toi, la marâtre....

 

De l'Histoire pour Demain

21 février.-— Poste de M... — Il faut que je me souvienne. Il faut que, à cause de ces cinq jours ardents où la vigueur de chacun a flambé, où l'effort de tous s'est tendu vers le même but: prendre des tranchées et tuer, tuer le plus possible, je rappelle à ma mémoire les heures dont je n'ai pu noter sur mon carnet le passage régulier, car la lutte empoigne comme une femme; et, comme une femme, elle absorbe, sans qu'une pensée puisse lui être distraite et sans qu'un geste puisse lui être étranger... A cause d'elle, on vit dans la fournaise, on est aspiré par le tourbillon de ses braises qui consument: rien ne vit que la volonté de lui obéir; et cette volonté prend vos muscles, votre esprit, votre cerveau et vous fait seulement ce que l'on doit être pendant la bataille: « Un soldat », pour redevenir après, quand elle vous laisse respirer: un homme qui se souvient....

Et je me souviens, cette nuit, tandis qu'elle se repose, vannée, avec une figure lasse, où les rides de la fatigue ont creusé leurs sillons. Pourtant, ce n'est pas ainsi qu'elle m'est apparue celle vers qui nous sommes allés pendant ces cinq jours; celle vers qui se sont élancés les camarades étendus et dont les cadavres paraissent minuscules et étriqués au milieu de l'immensité de ce glacis que les marmites labourent et crèvent. Elle reste devant nous avec sa face lumineuse, ses cheveux dénoués et son grand geste d'assaut, telle qu'elle s'est dressée au-dessus des tranchées bouleversées; des tranchées tombeaux où, dans la boue gluante, de grands blessés que l'on transporte achèvent de mourir.

Ce soir, on ne dort pas; à quoi bon: on ne sait plus dormir. La bataille s'est assoupie, et nous, les soldats, veillons sur elle pour qu'on respecte son repos, afin qu'elle soit fraîche demain quand on recommencera. Comme les autres, je veille, j'évoque....

Sans crainte de me répéter, parce que j'ai devant les yeux le spectacle poignant de tout ce qui a été; le spectacle de ce que j'ai vu, bien vu, il me vient cette émotion qui serre à la gorge et qui faisait naguère crier à un de mes camarades dont les yeux étaient pleins de larmes: « Ah! qu'ils sont beaux! qu'ils sont beaux!» Et je voudrais pouvoir la traduire, cette émotion-là; je voudrais pouvoir créer des mots plus neufs, des mots plus nobles que ceux l’«héroïsme», de «sublime», de façon qu'à l'arrière, au pays, on applaudisse, on redresse la taille, on se tienne droit avec un port très orgueilleux de tête, parce que ces « beaux » étaient peut-être le mari, le fiancé, le frère ou l'ami auxquels on pense; et aussi, parce qu'ils sont les héros de ces jours historiques....

Ils sont là, couchés; la nuit compatissante les caresse et les couvre de ses brumes légères comme des voiles; et moi, je les revois tels qu'ils étaient debout, el tels qu'ils ont chargé sur cette terre reconquisé.

Je les revois, ces fantassins de France; je les revois, avec leurs jambes gainées et avec leurs capotes plaquées de vase; aussi gris que la terre grise, on eût dit des statues de boue qui se déplaçaient; mais, de toutes ces statues vivantes, montait un cri venu de leur ligne déplacée en un déploiement régulier que les obus crevaient de brèches larges comme des rues; et ce cri était un vivat à la France, un vivat qui cinglait comme un coup de lame et qui jetait dans la tête ce vertige étrange qui pousse à aller de l'avant, toujours plus en avant....

Ah! les fantassins, les grands, les superbes! les beaux! les surhommes! Et qu'on les voie tels qu'ils sont et tels que nous les voyons « nous qui voyons » et qui ne faisons pas du conte avec des on-dit dans la tiédeur des bureaux clos sur tous les bruits qu'on les voie sales, boueux, la iigure maculée des boues ramassées pendant cinq jours dans la tranchée où ils ont. veillé, et où ils se sont battus sans une minute de sommeil et sans une seconde de défaillance. Qu'on voie leur vie telle qu'elle est, dans cette vase liquide qui monte aux jarrets; au milieu des morts des charniers; des cadavres aux poses inouïes; des allées sanglantes où l'on piétine; qu'on les voie tels qu'ils sont, mangeant comme ils peuvent, buvant peu, car l'eau pue, et car, surtout, les marmites et les 77 font des barrages que ne traversent pas les corvées, quand on se cogne.

Et que l'on ne nous raconte plus ces histoires des troisième ou quatrième lignes où la villa de la Revanche voisine avec le château du Bel-Air et où les blanches fumées des cuisines montent dans le ciel calme des soirs de bataille apaisée; non, non, la tranchée de première ligne est grande, sévère, tragique; qu'on lui laisse cette grandeur tragique et ses hommes « surhumains », car elle est la tranchée où la mort rôde et où les hommes font de l'héroïsme et de l'histoire.

16 jévrier. — Aujourd'hui,c'est le 16 février! Le 16! le mardi-gras! Nous sommes aux abris G..., en face du Bahr-el-Gazal, qui n'est plus qu'une mare puante et grise; déjà des obus sont tombés qui ont balafré quelques hommes; pas de morts; il est sept heures; on doit attaquer à huit....

Pour évoquer cette journée, je relis les notes que j'ai prises, entre deux ordres ou deux appels de téléphone, car le téléphone nous suit, et c'est lui qui dans le tintamarre de la bataille claironne et transmet l'ordre de « marcher ».

Le 16! en éclair, je songe à des mardi-gras passés; à des jours ternes de février, dont la clarté adoucie atténuait la couleur crue des déguisements de la rue; je songe dans ce mardi-gras de 1915 à la canonnade qui dans un moment va hurler; on se sent nerveux; on regarde les montres; à côté de nous les pièces haussent le ton de leur voix hargneuse; des marmites leur répondent, et à chaque écrasement de leurs masses sur les pentes proches, notre cahute grince et tremble comme un vieux canot que la rafale secouerait. Huit heures moins dix..., les ordres arrivent, se croisent; au plein galop de leurs montures, les agents de liaison vont tout droit vers des buts indéfinis, vers des points que l'on ignore; ils vont dans un éclaboussement de boue, lancés à fond de train dans le Bahr-el-Gazal dont l'eau saumâtre rejaillit; huit heures moins cinq; encore cinq minutes; cinq minutes pendant lesquelles on fixe obstinément les yeux sur les crêtes derrière lesquelles nos canons frémissent; huit heures! c'est un déchirement aigu; une claque formidable: cent pièces détonent à la fois, la trombe des projectiles sifflant, vrombissant, passe; et, vers l'avant du côté de la ligne boche, le roulement des explosions lui répond en échos assourdis; c'est le grand drame qui commence.

22 février. — 9 h. 10. — Nous nous portons vers l'avantaux abris M...,nous suivons legrand boyau de communication à l'abri duquel on évite les éclats des shrapnells qui arrosent le terrain; au-dessus de notre tête, on entend: Vrron... vrron... vrron..., un avion? Non, c'est un éclat énorme, que l'on « voit » et qui disparaît dans la terre molle; nous allons et voici qu'une longue file de blessés approche; on les dirait pétris de glaise, caparaçonnés de vase, tant ils sont recouverts par la boue déjà desséchée des tranchées au talus desquelles ils s'aplatirent pour tirer; la blancheur des bandes de leurs pansements éclate dans le ton gris de cette saleté comme éclatent sur elle les larges taches pourpre qui la maculent; de l'un, on aperçoit le visage brûlé par une flamme qui le défigura; de l'autre,comme au-dessus du litham d'un Maure, on ne voit que les yeux très brillants soulignés par une grosse fleur rouge qui s'épanouit jusqu'au menton... et ils vont, silencieux, tragiques, tandis que nous allons vers la ligne dont ils arrivent....

11 heures. — Au poste de Mollandin; les agents de liaison; la fièvre des ordres qui se croisent, l'énervement de la lecture des 'comptes rendus qu'on lit mal sur des bouts de papier froissé; le téléphone... les téléphones... les téléphones dans lesquels, tous à la fois, les téléphonistes parlent et dans lesquels les coups de canon font un roulement qui assourdit.... En bas, c'est la bataille; le spectacle de ce qui est. Ah! les bonnes nouvelles... bravo! bravo!...! Puis, les autres qui citent les noms des tués, déjà.... Quoi, on sursaute, vous dites mort? Oui, mort! Celui-là aussi, mort? Oui, mort! Et un tel?... Tué! Et X?... Blessé! Il y a une heure à peine, on serrait la main de ces camarades; cela paraît incroyable, que l'on s'en aille si vite; on revoit des gestes familiers, on précise des intonations particulières. L'un d'eux, un de mes camarades des lettres, qui signa de si jolis livres l'an passé et qui, comme capitaine, commandait une compagnie ici, vient de tomber héroïquement sur la pente d'un glacis. A côté de la douleur de cette fin que j'apprends au téléphone, j'ai l'orgueil de me dire que ce brave, ce grand, était de mes amis, de mes très bons amis.

12 heures.—En bas, les marmites s'écrasent. C'est le coup d'assommoir sur le sol qui s'ouvre, sur la tranchée où les troupes défilent et où des remous se produisent parce que des éclats passent et tuent.... Au bout, c'est M...-lez-H..., sinistre, hostile, avec ses collines calcinées d'où montent les fumées des « gros noirs », comme montent les panaches des volcans en éruption.

Des blessés.... L'un d'eux s'approche du général X...; c'est un petit fantassin, un tout petit; il a des gestes saccadés; pas une goutte de sang ne parait sur son costume de boue; il se hausse sur la pointe des pieds pour qu'on l'entende, prend le bras du général et, avec une voix d'enfant que je n'oublierai jamais, murmure: «Je suis étourdi... un obus a éclaté près de moi... alors je ne sais plus.... »

Et il s'en va sans attendre de réponse, mécaniquement....

14 heures. — Oui,'la tranchée estprise et enlevée; l'artillerie continue à écraser le flanqucment en L..., ce flanquement est à nos pieds, on le touche presque: dzzin... dzzin... dzzin... des balles cassent net les branches des sapins au-dessus de l'abri; elles passent très haut; trop haut; en bas, c'est le bouleversement du flanquement; on voit, vers le « bois clairsemé », une fuite éperdue de points gris qui sont des Allemands; et, autour d'eux, des jets de fumée et de flamme paraissent jaillir du sol qui, en vérité, est secoué d'un tremblement que l'on précise; ces jets de fumée et de flamme, qui sont les éclatements des percutants, inlassablement poursuivent et tuent....

18 heures. — L'accalmie.

Maintenant le ciel est chargé de nuages; vers les H.... un quartier de lune brille et descend derrière un long rideau de grands sapins fantomatiques. Quel silence. Brusquement dans cette nuit trop lourde, dans cette nuit dont on devine le calme mauvais, dans cette nuit dont le cadre théâtral s'allie intimement à celui des hautes collines enveloppées de luno, la canonnade rugit. Sur tout le front, elle hurle, s'acharne, et c'est de nouveau peuplant l'air de leurs sifflements aigus, de leurs dzzins rapides, de leurs écrasements lourds, les passages des obus, l'éclatement des « gros noirs », l'appel des balles, et aussi le roulement ininterrompu de la fusillade qui ronronne sur un front imprécis, étendu d'un horizon qui flambe à un horizon où les lueurs deà grenades laissent traîner des flamboiements verts et bleus; des flamboiements au-dessous desquels, la plaine un instant fouillée dans le détail de ses tranchées redevient vite le noir, le vide où rien ne vit que l'éclatement rouge des obus fusants.... C'est une contre-attaque.... Tout flambe, rugit, se trémousse; les flammes fauves des pièces en batterie illuminent jusqu'aux Tebords des nuages amoncelés; leur éclair fulgure dans un ciel de tourmente et de folie; puis, brusquement, tout se tait: le silence retombe, accablant; la contre-attaque est finie.

Les nouvelles arrivent. Notre artillerie, toujours à l'affût, l'a écrasée; l'infanterie l'a déchiquetée. Elle a passé comme un ouragan avec son tonnerre immédiatement au zénith, cl comme un ouragan elle s'est brusquement tue....

Maintenant, ce calme trop brutal étourdit et je m'accommode mal, pour ma part, delà sérénité de la lune qui continue à descendre sans hâte, et comme si elle n'avait rien vu....

23 février. — De la ligne de feu. M.... Le jour se lève très clair au-dessus de la terre dure. Que sera cette journée après le rude effort d'hier; le matin est silencieux; il a gelé. Les cadavres se sont raidis comme se sont raidies les dépouilles éparses sur le champ de bataille et qui sont des capotes, des pantalons ou des tuniques abandonnés. Des hommes sont couchés en plein air, le ventre vers le ciel, la tête enfouie sous la mince couverture brune réglementaire; ici, là, ils se pressent les uns contre les autr