le livre
'La Tranchée Rouge'
par Jean Renaud

Feuilles de Route : Septembre 1914 - Mars 1916

 

Préface

Sur la couverture de ce livre qui n'a d'autre prétention que d'être un recueil de feuilles de route, j'ai écrit: La Tranchée Rouge.

J'ai tenu à ce que le qualificatif adjoint à ce nom de tranchée qui perpétuera le mode de guerre auquel vous vous êtes stoïquement plies, vous les soldats des assauts et des charges, soit ici à sa place et y soit compris dans la totalité de ses évocations épiques.

J'écris la tranchée Rouge, parce que c'est ainsi qu'elle m'est apparue, ô camarades du 73 et du 33 de la 3e brigade, aux heures où la fièvre des corps à corps vous laissait haletants et farouches en face des ennemis éventrés devant vos parapets bouleversés.

Qui a dit alors, que, vous, les soldats de cette tranchée où votre élan force les admirations à coups d'audace, vous vous heurtiez à une armée de trop jeunes et de tellement vieux que sa résistance était illusoire et passagère? Qui a laissé se propager cette légende dont le résultat est d'amoindrir l'ampleur de vos gestes et de réduire la vérité de ce qui est?

A cause d'elle, la tranchée a bondi; parce qu'elle est pétrie d'ardeur et de sensibilité, elle s'est dressée avec tout ce qui la peuple et qui est l'élite du pays; puis elle a dit:

« Non! je tiens, moi qui suis la tranchée, moi qui suis celle qui flétrit dans leurs numéros les régiments incendiaires de Dinant, de Soissons, de Reims et de Verdun, moi qui cloue au pilori tout ce qui, portant l'uniforme, l'a souillé de toutes les hontes du viol, de l'assassinat, de la torture, je tiens, dis-je, moi qui suis, en plus, celle qui cogne, moi qui suis celle qui saigne, à reconnaître l'esprit de sacrifice d'adversaires qui savent se battre et qui se font crânement tuer.

Ils sont jeunes et vigoureux comme les miens. Alors, assez d'utopies, assez de phrases, car les vérités du front ne sont faites que de réalités brutales.

Nous les avons, et je les ai, moi la tranchée, regardées bien en face; c'est parce que je les ai regardées ainsi que je n'ai jamais été ni troublée, ni surprise; alors, que tous en fassent autant, parce que leurs volontés s'affermiront devant la vérité qui rend toujours grands ceux qui la fixent sans baisser les yeux.. »

Vous êtes de ceux-là, vous les fantassins, qui, entre les héros, êtes les héros de cette guerre sans merci.

Je ne sais si cela ressortira des notes que vous m'avez dictées; mais mon but sera atteint si seulement je vous fais revivre tels que vous avez été dans la bataille dont vous êtes les artisans comme vous êtes ceux des victoires de notre plus grande, épopée. Oui, vous les fusiliers marins aux furieux élans, vous, les miens, les Nolly, les Psichari, les Coloniaux à l'âme ardente, vous les tirailleurs africains au beau sang rouge comme celui des gars de Lorient, d'Arras et de Toulouse, qui vous succédez aux créneaux de la sublime tranchée Rouge..

C'est vers vous, toujours vers vous, que ma pensée se reporte en s'arrêtant plus particulièrement sur les poilus du 33 et du 73 qui m'ont appris à me tenir droit; m'est vous qui apparaîtrez dans ces pages, vieux de la 3e brigade qui traîniez vos pieds gelés dans les tranchées de Champagne, et vous aussi, les Marie-Louise des Éparges, du bois d'Ailly qui êtes tombés le sourire aux lèvres, salués par le printemps chantant dans leurs fourrés tragiques.. C'est vous surtout les morts, les innombrables morts de ma brigade qui vous redresserez, parce que ce livre est votre livre, comme est vôtre la tranchée qui de l'Est à l’Ouest est ornée de la fleur épanouie de vos croix aux branchés de bois blanc.…

Elle est à vous tous les fantassins; à vous les fils du Nord aux cheveux blonds, aux âmes pures, qui, le soir venu, à l'heure où l'on se souvient, songez à vos maisons détruites, à vos enfants perdus, à vos femmes salies par la racaille; à vous les petits du Midi qui êtes arrivés avec vos grands yeux lourds des rêves que berce la « Toulousaine », et qui les avez résolument fixés sur les jours sanglants des combats sans quartier..

Ici, dans un cadre plus modeste, elle est surtout aux étalés de la 3e brigade à qui j'offre l'histoire de sa petite histoire en la reportant en hommage à ses colonels; c'est leur nom que j'ai inscrit dans ma dédicace, parce que ce sont eux qui l'ont conduite et dirigée aux heures où ses régiments donnaient, à la tranchée ou à l'assaut..

Je leur ai en plus ajouté les noms de Psichari et de Nolly qui furent mes amis des lettres et des armes, et qui ont magnifié par leur mort le tranquille et pur héroïsme des Marsouins et des Bigors qu'ils avaient éperdument célébrés; alors, sans souci des grades ou des numéros, je les réunis et je leur apporte ces pages, pieusement, comme on apporte des cierges devant les « choses sacrées » qui sont des reliques, et autour desquelles flotte le Souvenir de très grands souvenirs.

Jean Renaud

 

 

La Tranchée Rouge

" Gott Mit Uns.. "

Septembre 1914. — Un croisement de routes; je suis seul; à perte de vue, fuient, vers l'horizon, des collines aux flancs crevés de tranchées allemandes abandonnées. Je m'arrête étonné, la carte à la main, ne comprenant plus. D'après le poteau, le village de X.. doit être derrière moi; d'après l'orientation, je dois l'avoir devant. Je relis l'inscription en lettres blanches, X... 5 kilomètres, et la flèche indicatrice pointe vers je ne sais quelle ferme perdue dans une très lointaine brousse où des arbres menacent le ciel de leurs moignons déchiquetés. Un soupçon traverse mon esprit; je continue tout droit; j'arrive au village où une flèche énorme dessinée à la craie indique que la direction de Paris est à l'opposé de sa position réelle.

Le mensonge est flagrant et grossier; craignant l'indiscipline ou le découragement, les officiers ennemis ont dessiné cette flèche, retourné la plaque du poteau indicateur pour faire croire à la horde gueulante de leurs soldats, que, même pendant leur déroute, ils marchaient vers la ville promise.

Et la horde passait, pillant les maisons; abattant les croix; s'acharnant à coups de bottes sur les Christ de pierre, incendiant les églises, les châteaux où les chaumières pour le seul plaisir de « faire des flammes » et de torturer.

Je vais maintenant par les chemins qu'ils suivirent naguère; non loin, la fusillade crépite et les mitrailleuses secouent les échos de leur voix rageuse; la bataille gronde; elle a passé par ici, avant-hier, hier, ce matin; et ses lignes sont, là-bas, du côté où s'élèvent au-dessus du sol les premières brumes des évaporations nocturnes.

La plaine s'étend, immense, et la grand'roule qui la traverse la creuse et la partage comme une blessure profonde.

Brusquement, une clameur passe, faile de l'aboiement des canons; du claquement sec des fusillades; de la détonation sifflante des obus; et cette clameur vient des taillis, des tranchées que l'on ne voit pas; des meules de paille pointues, comme des cases,sénégalaises; de l'horizon, du ciel, on ne sait d'où enfin, dans cet espace vertigineux où la mort se promène et où pas un être vivant n'apparaît ou ne bouge.

Des corps sont partout étalés, recroquevillés, petits; ce sont des Allemands que nos balles atteignirent au cours des reculades d'hier. Ils sont dix, vingt, cent peut-être, taches grises, minuscules dans cette immensité grise aussi où des épis fauchés achèvent de moisir; et, tout à coup, c'est un pantalon rouge... une veste de zouave, puis, une autre veste de zouave. Je ne sais quoi de violent étreint qui remplace l'indifférence éprouvée en face des morts ennemis; ce sont des gars de chez nous; leur visage est souriant comme aux heures des sommeils tranquilles; on les regardant, on se tient droit comme aux revues. Puis, on s'aperçoit qu'ils sont entourés par un cadre de drame où la terre, piétinée, fouillée, violentée, s'est défendue avec ses ronces, avec sa boue, avec ses fossés débordants; je ne vois plus que « cela »; et cela s'impose invinciblement.

Ce n'esi, après tout, qu'un épisode des reculs où les isolés se fusillent, qui s'est déroulé ici; ce que j'aperçois n'est rien à côté de ce qui se passe là-bas, où ça gronde, où ça siffle; ce n'est qu'un emplacement de campement prussien, et pourtant, c'est lui seul qui compte dans mes impressions; je ne vois que son champ clos où s'étalent des vestes et des linges sanglants; et je me demande à la suite de quels corps à corps ces tuniques de zouaves ou de fantassins sont mêlées aux vestes grises que des estafilades fendent et que des trous transforment en écumoires? puis, ce sont des lampes, des réchauds, des bouteilles... des bouteilles... toujours des bouteilles; des chaises dont le velours trop rouge éclate au- dessus des flaques de, boue et de sang...

En bas, loin, loin, grondent la bataille que je ne connais pas encore; l'assaut que je n'ai pas commandé; la ruée splendide au-dessus de laquelle les drapeaux frissonnent; ici, tout est sinistre, accablé; et voici que, pour ajouter à l'indescriptible impression que j'éprouve et faite d'innommables puanteurs, une odeur arrive qui me poursuit obsédante et hostile. Elle vient des chevaux crevés, des intestins des bœufs abattus et abandonnés à demi dépecés, et des morts, des morts allongés et raidis au milieu de cette plaine où passe le chant grave des canons en batterie.

Je pars au trot pour la fuir, et elle m'entoure, émanée des fossés où traînent des pansements; montée des meules où des blessés agonisèrent; échappée de ce campement où se mêlent des fusils rouilles, des sabres tordus, des casques aplatis, des képis boueux, des vaisselles brisées! bric-à-brac terrible marqué de-ci de-là de taches trop évocatrices!

Je me dirige maintenant vers un bois purgé d'hier des rôdeurs qui le peuplaient; épaves de la Garde ou fuyards poméraniens, qui, le soir venu, assassinaient les isolés ou les chefs de troupe; je passe; mais, voici que, au pied d'une allée aux arbres déchiquetés, se dresse une vision de cauchemar devant laquelle je reste muet, stupide et incrédule…

Ici, l'odeur qui m'a harcelé se ramasse, se concentre et monte à mes narines en bouffées qui me suffoquent. Rien ne peut traduire le silence qui règne au-dessus de ce qui fut la demeure de M. G..., un homme de goût doublé d'un peintre de talent.

Aucune description de bataille, aucune tragédie des corps à corps n'égale en émotion ce qui se dégage de ce tas de ruines, de cet amas géant de meubles éventrés, de tapis souillés et de bouteilles vidées; rien... rien...

Un château ouvre toutes grandes ses fenêtres qui sont comme des orbites sans yeux au milieu de sa façade, pauvre visage meurtri et balafré. Dedans, tout est mort; tout gît brisé, saccagé; un hôpital allemand y fut installé en même temps que s'installaient, dehors, sous ses grands arbres, des officiers pressés de s'enivrer.

Tout est encore comme à la minute où nos obus délogèrent cette racaille; les matelas sont alignés sanglants et sales; à droite, à gauche, des récipients sont remplis d'une eau rougeâtre d'où s'exhalent d'insupportables odeurs; et l'on s'imagine ce qui s'est passé dans ce cadre tragique; dans cette atmosphère de souffrance dedans, tandis que, dehors, les officiers de la grande Allemagne buvaient et chantaient, tout entiers à hurler leur joie de piller, et que, près d'eux, les autres, les crevés à coups d'obus, les soldats de la même grande Allemagne toujours plus grande, hurlaient leur désespoir, leur douleur ou bien leur épouvante. Dans le parc, c'est le spectacle de la ripaille troublée. La table est encore dressée avec sa nappe éclaboussée par la terre qu'un de nos projectiles souleva. Les convives partirent vite, et, dans leur hâte, ils oublièrent pour leurs collections, la vaisselle ancienne, les cafetières en argent massif, les cristaux précieux qui, seuls, restent intacts, à côté de grands plats brisés où des viandes à peine entamées achèvent de pourrir... Sur la pelouse, ce sont les fauteuils du salon qui gisent avec leur riche velours crevé à coups de bottes, à coups de couteaux... Je regarde, et il se dégage de ces choses mutilées une impression de tristesse si infinie et de vide si incommensurable, que ma gorge se serre et que j'ai de la peine à respirer....

 

1er Novembre 1914. — Fismes.... — Gott mit uns! Dieu avec nous; l'appel lancé par la horde avec l'espoir qu'il rappelle le « Dieu le veut » des Croisés partant pour la guerre où ils allaient avec, au fond du cœur, la joie de faire bien et de faire grand.

Dieu le veut! l'orphelin et la femme seront protégés...

Dieu le veut! les vieux seront respectés…

Dieu le veut! et la France passait victorieuse et bénie...

Ce matin, le « Gott mit uns » a été poussé à pleine voix là-bas derrière la colline; et les chevaliers teutons ont enfourché leurs aéroplanes de bataille; ils sont venus avec leur « Gott mit uns » en croisade hardie au-dessus d'une très modeste ville inoffensive qui n'est pour rien dans leur revers et qui se réveillait au glas de la Fête des Morts…

Ils sont arrivés tandis que des veuves, des enfants et des Vieux étaient réunis dans l'église, où ils priaient pour leurs défunts vénérés...

Ils ont plané très haut, hors de la portée des fusils qui, ici, n'avaient rien à défendre; puis, Dieu avec eux, ils ont plané, oiseaux sinistres, et à l'heure même de l'élévation solennelle, ils ont bombardé la pauvre église et sa grande famille de veuves, d'enfants et de très vieux.

« Gott mit uns! » Hourra pour les aviateurs du Vaterland uber alles! les femmes, les enfants, les

 

très vieux ont d'abord fui, puis ils sont revenus vers l'autel où l'on prie. Les autres ont alors de nouveau plané, et, de nouveau, quatre bombes sont tombées....

Dans l'après-midi, tandis que, pieusement. les braves gens allaient au cimetière fleurir les tombes des camarades blessés à l'ennemi et qui sont venus mourir dans la petite ville inoffensive, tandis qu'un officier territorial les saluait au nom des amis et des parents éloignés, les grands oiseaux ont reparu; leurs bombes ont explosé, effritant la pierre des mausolées et des croix; puis, ils sont partis vers la grande ville à la cathédrale mutilée et ont courageusement bombardé tout un quartier de miséreux!... Hourra! Gott mit uns! Gott mit uns!

Fermez les églises, sauvez les sanctuaires, enlevez les objets précieux de vos maisons....

Vous, les femmes, enfermez-vous avec vos fils, avec vos filles.

Gott mit uns!

Vous les vieux et les curés, gare à la fusillade.

Gott mit uns!

Attention, ce sont les barbares qui passent....

 

Le Plateau de la Mort

22 Décembre 1914.— Toulouse vient de donner. Où et dans quelles conditions, je ne peux encore le dire. Plus tard, lorsqu'il sera permis de chanter nos gloires, nous pourrons, avec notre force de témoins, faire vibrer là-bas, sur les bords de la Garonne, la légendaire fierté de notre Midi, qui vientr de se signaler, héroïque et victorieux.

Les gars de chez nous sont partis au point du - jour avec leurs visages graves où la barbe a poussé, avec leurs uniformes plaqués des boues grises des tranchées, et leur élan les a portés en arrière des réseaux allemands; irrésistiblement, les baïonnettes basses, ils ont tout crevé, démoli, bousculé, fouettés par l'ardeur de leur enthousiasme qui vibre et de leur énergie qui ne sait pas abdiquer.

Tous, ceux de Croix-Daurade, ceux de Lardenne et de Saint-Cyprien, le mot patois à la bouche, la « Toulousaine » en cocarde, se sont élancés parce qu'on leur avait dit qu'il fallait aller plus avant, toujours plus avant du côté des collines de S… où, en embuscade, veillent les tranchées ennemies. Que là-bas on se tienne droit, très droit avec de la fierté dans les yeux, même si des deuils ont passé. Ici, un souffle de victoire nous a secoués; un souffle pur, ardent, venu de l'âme méridionale qui vibre dans cette lutte acharnée où la France donne sa jeunesse et sa volonté. Lorsque j'ai su la bonne nouvelle, tantôt, il m'a semblé qu'à travers la grande plaine où nous sommes et où nous attendons, prêts à la bataille, se précisait brusquement cette réflexion d'un Toulousain que je saluais hier et qui me répondit en patois: « Es a nous aous lé cop.. N'en crebaren beleon, mais les aouren quant mémo! « C'est à nous de marcher — nous en crèverons peut-être, mais nous les aurons ».

Nous nous engageons dans le bois de B...-M... C'est l'heure où les clochers sonnent, chez nous dans le Midi, des matinées d'hiver transparentes et fines; c'est l'heure où, dans Toulouse, les très vieilles, déjà debout, balayent le devant des portes grand'ouvertes; ici, c'est l'heure sévère où le canon s'enroue à tonner, où les obus sifflent et où ils éclatent, là, tout près contre la flèche d'un pauvre clocher de campagne qui s'effrite.

Nous allons.

En face, c'est la ligne allemande, après le bois que nous dovons traverser, au bout de ce sentier interminable et danslequel on enfonce jusqu'à la cheville.

A droite, à gauche, insoupçonnables, nos batteries attendent sous la carapace de leurs toitures en feuillage. Déjà les 75 beuglent à pleine voix; leurs obus passent, stridents, au-dessus de la fameuse cote 77 de ce bois de B...-M…, sillonné, labouré par les marmites allemandes; et on s'enfonce et on s'enlise dans une boue gluante qui colle aux souliers; peu importe; le troupier va, se moquant de la « bouillaque », blaguant le « colis postal » à l'adresse de Guillaume, ou le « retour de courrier » qui manque son but et finit, piteusement, en gerbe de boue inofîensive.

Là-bas, après l'endroit où les arbres effeuillés ne masquent plus les hauteurs de C..., c'est l'ennemi.

Par instants, entres les branches, on distingue vaguement « quelque chose » qui fut un village; un village qui porte crânement un nom célèbre et qui le pare de la grâce de son pittoresque et de son charme! Village épique au-dessus duquel tremble et frémit l'épopée de 1814!

Au pied de ses murs, on distingue des lignes blanches, très blanches; cela est tellement loin que l'on ne peut rien préciser sans la jumelle. A côté de moi, des soldats d'infanterie, le calot sur l'oreille, la pipe à la bouche, crottés jusqu'aux yeux, préparent leur rata sans se soucier des obus qui éclatent, vers la côte où les batteries veillent.

La route devient plus dure; l'ornière devient fossé, la boue cloaque: le général X..., que j'accompagne en reconnaissance en ma qualité d'officier d'état-major, se moque de ma maladresse d'artilleur plus habitué aux randonnées à cheval qu'à cette marche à travers des chemins et des sentes impraticables…

Tout à coup, c'est le campement d'infanterie. Le campement dans le marais, avec la hutte transformée en baignoire par les pluies diluviennes de la veille. Au milieu, sans souci, le fantassin rit et chante. Depuis quelques jours, je vis avec lui et je sens qu'il est de mon devoir de traduire l'admiration et le respect que ce camarade doit inspirer. Je le vois de près, de très près; je suis son existence; et, chaque fois que je le rencontre, je le salue mieux que je ne salue les autres, parce qu'il est « plus héros » que les autres… Je songe aux garnisons où le pioupiou passait modeste et effacé; je songe à l'officier, au « biffïn » moins favorisé que le cavalier aux élégances reconnues, et, en face de la réalité poignante, de la réalité sublime, je reconnais que ce soldat est plus grand que tous; plus grand, parce qu'il vit dans la tranchée étroite, sans horizon, et dans l'immobilité passive de son attente sans repos; plus grand, parce qu'il avance à plat ventre, dans la boue, dans la terre qui colle, sous la rafale des balles qui déciment, sous l'éclatement des obus qui crèvent. Plus grand encore, parce que, agrippé de ses doigts crispés aux mottes qui s'écrasent, il arrive en face des réseaux terribles dressés devant, son énergie qui ne veut pas céder, quand il n'est pas tombé, avant, au milieu de la pesante solitude dans laquelle il chemine...

Et ce sont ces hommes que je rencontre et qui sont le pioupiou du Midi, le pioupiou du Nord, le pioupiou de France, devant lequel, vous, les femmes, et vous aussi, les jeunes filles qui espérez, devez vous tenir droites parce qu'il est le « plus tué » de cette guerre sans merci…

Les arbres deviennent maintenant plus rares, la boue est moins tenace à s'accrocher à nos semelles; nous entrons dans la région des fils de fer et des abatis.

Ici, une autre atmosphère flotte; un calme sévère règne; c'est la tranchée qui commence. Plus d'allées et venues; pas de cadre à description de scènes épiques; rien. Tout mouvement étant immédiatement salué de coups de canon, l'animation est ramenée au strict minimum...

Des hommes de corvée, très rares, passent et vont porter des boissons chaudes aux hommes qui ne peuvent remuer et qui claquent des dents, en première ligne.

Nous avançons encore. Le terrain se présente, vide. Le chemin de communication pénètre comme une plaie dans le gras du sol; nous entrons dans son boyau étroit, au fond duquel nos souliers patinent; à la note aiguë, des obus passent, interminablement…

La tranchée sans phrases. Elle s'écrase sur le sol avec la visière rabattue de son toit percé de meurtrières: elle est nette comme une lame, sans ornements; elle est faite pour « se battre »; on n'y parle pas à haute voix, et la tranquillité qui y règne saisit et émeut. Ici, c'est l'attente, le guet; les hommes ont une figure grave, jamais vue ailleurs; ils ont des yeux très clairs, au fond desquels brille une flamme qui les embellit. En face, à 200 mètres à peine, c'est la tranchée allemande, la tranchée qui, elle aussi, veille et attend.

Gare au maladroit qui se montre, à l'impertinent qui veut « crâner »; on ne se rate d'aucun côté; les tireurs sont au même degré d'adresse et de sûreté; tout ce qui est vu est « nettoyé ».

Il faut se baisser maintenant pour passer et on arrive à la tranchée de départ, les Boches sont à 150 mètres; le cadre secoue comme une apparition.

Le général X... me conduit là où on voit bien; c'est à peu près découvert; tant pis; on ne pense d'ailleurs qu'à regarder le plateau qui s'étend sinistre, vertigineux.

Au fond, c'est la colline avec le village au nom célèbre, avec le village défiguré; lamentables, quelques pans de mur restent encore debout, et, sous le vent froid, des guirlandes de vignes vierges flottent comme des oriflammes. Puis, ce sont les zigzagantes lignes des tranchées prussiennes; à peine, si, de-ci de-là, le tampon d'ouate d'un éclatement détruit-il l'harmonie en bleu du ciel profond. Immédiatement au-dessous, c'est le plateau de la Mort.

Il s'étale et restera célèbre lui aussi comme le village qui le domine. Des « choses » sont devant nous, immobiles; une puanteur nous suffoque.

Je suis venu en reconnaissance pour étudier des lignes ennemies et je ne vois que ces « choses ». Je les précise; ce sont des uniformes, verts, gris, verts, gris, gris encore; il y en a partout, cinquante... cent... deux cents...; là, tout près, si près que je peux toucher avec le canon d'un fusil les jambes recroquevillées d'un soldat qui gît, la poitrine vers le ciel. Puis, c'est la vision poignante du combat dernier, précisé par une tranchée que les 75 atteignirent. La tranchée est pleine à déborder...; il y a de tout... rien n'a résisté... cela s'étend, infini…

— Regardez à votre droite!

Quoi?... A droite, non loin de deux meules de paille décapitées, au-dessus desquelles planent de grands vols de corbeaux, des uniformes sont alignés comme à la parade… C'est le rayon de nos mitrailleuses... Elles ont tapé; et tout est resté sur place, les officiers en tête…

Cela est tragique, poignant, et pourtant le cœur ne se serre pas à l'aspect de ces « choses » immobiles, qui sont des ennemis qui ne se lèveront plus... Mais non, ils ne sentent pas; on se fait très vite à leur odeur, et aucune pitié ne vient, parce qu'ils furent « les tireurs d'ambulances » et les massacreurs de vieux; ils ont marché aux accents du Deutschland uber alles, ils sont tombés pour lui, et ce Deutschland,de la Kultur et de l'Uber alles, les a, dans son humanité et sa reconnaissance, abandonnés comme des bêtes, sans même essayerde les ensevelir... Rien ne bouge… rien... si, un point... des points qui sont une sentinelle et des soldats allemands dans le village de C...; une seconde, on regarde encore tous les « étendus » de ce plateau; puis, vite, on saisit des fusils pour en ajouter d'autres à leurs groupes pressés.

Alors le premier,le général, tire sur les hommes... sur l'ennemi; et, là-bas, sans vergogne, l'ennemi se sauve, effrayé par la détonation soudaine qui claque comme un défi à travers cette plaine aux immobilités tragiques...

 

Reconnaissances

28 décembre. — Vous avez vu? Nous n'avons avancé que de 100 mètres!

— Allons donc, c'est une erreur.. Je vais vous expliquer que c'est une erreur...

Et, immédiatement, le stratège de prouver que si nous avons avancé, c'est de 6 kilomètres; et le stratège se trompe, parce que le stratège ne sait rien.

Il faut, pour comprendre ces avances, se figurer ce qu'est une ligne de défense; ceci n'est pas une divulgation de secret, mais un point d'instruction générale à préciser pour que le public se rende compte de l'effort produit pour avancer, même de moins de 100 mètres, et souvent à quel prix!

Prenez un crayon; tracez une ligne horizontale de gauche à droite et, se succédant, figurez: 20 mètres de trous de loup, 25 à30 mètres de réseaux de fil de fer barbelés; à 20 mètres en arrière élevez, après l'avoir enfoncé de 0m,50 dans le sol, un treillage cage à poules de 2 mètres de haut; puis, en arrière, creusez une tranchée avec ses fusils et ses mitrailleuses. Ceci posé, imaginant un ouragan déballes et d'obus, lancez des hommes à l'assaut de ces obstacles successifs et réfléchissez au résultat que l'on peut ainsi obtenir.

Ces obstacles étant également dressés des deux côtés de la barricade, il importe souvent de les franchir pour avoir des renseignements précis sur l'adversaire. C'est ici qu'apparaît l'effarant héroïsme de nos reconnaissances et de nos patrouilles d'infanterie…

Un homme, du...e d'infanterie, Harduin, est parti ce soir; revolver au poing, sans aide, il s'est lancé dans la nuit à travers les marais qui nous séparent des Boches; il vient de rentrer et a ramené un prisonnier qui ouvre des yeux ahuris pendant que le général l'interroge. Harduin est au garde-à-vous: c'est un garçon superbe, du Nord, avec des pectoraux en saillie sous le molleton de la vareuse; son récit est simple et pourtant tragiquement émouvant…

« Voilà; le colonel m'avait dit qu'il — voulait — un prisonnier; je me suis dit qu'il fallait; alors, j'ai demandé l'autorisation d'aller tout seul; je l'ai obtenue et je suis parti. La tranchée du ...e franchie, je suis tombé dans le ravin du P...; j'ai immédiatement rampé;ce qu'il y avait d'embêtant, c'est qu'à tous moments j'étais obligé de franchir des cadavres boches; et ça pue. Tout à coup, j'ai entendu crier: Wer da? Un coup de fusil a suivi; j'ai, dans l'éclair, vu l'homme qui tirait et qui s'est s'enfui; je me suis redressé pour le poursuivre; deux ou trois fois, je me suis étalé sur les cadavres, mais, je l'ai rattrapé; j'ai sauté dessus: nous avons roulé, sans bruit, sans, un mot; j'étais le plus fort, je l'ai obligé à me suivre; le voilà.

— Et ses camarades du poste de garde?

— Ils ont fichu le camp; ils ont cru sans doute que « j'étais » beaucoup; alors, ils ont eu peur.

— On a tiré sur vous?

— Oui, mais je m'en foutais, je tenais le type.

Juste au moment où Harduin se retire, entre un caporal qui arrive de la tranchée; il porte maladroitement des mains énormes à la visière de ce qui fut un képi; il est sale: d'une saleté superbe tout entière concentrée aux genoux et aux coudes; points d'appui qui servent à ramper, il demande des bandes de mitrailleuse; puis, avec la familiarité brusque du troupier, il me raconte sa vie:

— Dame, on n'a pas des pieux de duchesse; mais on boit et on mange chaud: ça, le boulot, c'est soigné; l'intendance, c'est épatant; si qu'on avait des lettres, ça serait le paradis; mais, Dieu de Dieu, on reçoit maintenant les cartes d'octobre; on aimerait avoir des nouvelles régulièrement, surtout que la femme écrit, ma foi, souvent, comme les autres. Ah! ça, la poste!

— Et les Boches?

— On n'est séparé que par des sacs à terre; eux ont la droite de la tranchée; nous, la gauche; on se jette des cailloux entre nous, puis, après, dès qu'on passe la tête, on se tue.. C'est très rigolo.

 

Une Patrouille

17 heures. — II faut à tout prix enlever une sentinelle ce soir; la patrouille est prête — cinq hommes dont deux officiers sont là déguisés comme en temps de carnaval, avec des feuilles de betterave et des branchages sur le dos. Il fait froid, très froid; le marais est gelé par endroits; dans d'autres, c'est la boue glacée des chemins qui s'étale; la nuit est profondément noire; on ne voit rien; on franchit nos réseaux en silence; les feuilles de betterave et de branchage font comme un frou-frou de jupon très empesé; les fils de fer franchis, c'est le vide en face.. c'est tout ce que l'on veut; on va; il faut enlever une sentinelle; il faut...

18 heures. — Près de moi, un sous-lieutenant a passé dans son ceinturon un drapeau de quatre sous grand comme un mouchoir de poche. Sacrée idée que celle de se promener avec ce drapeau comme avec un fétiche; il nous portera peut-être de la chance. Tiens, des cadavres... toujours des cadavres; les Boches ne se donnent même plus la peine de les ensevelir; les blessés crèvent là comme des bêtes; si nous essayons pendant le jour d'y envoyer nos infirmiers, leurs tireurs les fusillent; alors, on laisse tout sur place dans ce champ où ça pourrit...

18 h. 40. — II fait noir et froid; les hommes claquent des dents; l'un d'eux a heurté un tas de boîtes de conserves qui font en dégringolant un bruit de ferraille; vite, à plat ventre; heureusement, car une grenade éclairante fuse; dans ses moindres détails, le village mutilé de C… se dresse en face de nous. Sommes-nous vus? Si oui, c'est la mitraillade... Bah! on avance en rampant; je n'aurais jamais cru que la terre fût si froide.

Encore des cadavres; mais, dans des trous de loup cette fois...

19 heures. — Un quart d'heure que l'on cherche à passer sous le réseau allemand; pas moyen; cela est tellement enchevêtré que l'on ne peut pas se glisser entre le sol et le dernier fil barbelé; puis, ça s'accroche dans le dos et ça déchire le derrière de la tête ou l'oreille; très désagréable. Une fusée éclairante... Une autre encore... Ils en ont donc des caisses à dépenser; à chaque éclair des fusées, je vois scintiller en face de mon nez un fil de fer qui brille comme le tranchant d'une lame; on est littéralement gelé; les mains, sont crispées sur le canon des fusils; la sentinelle doit être là, derrière le réseau; quel silence…

19 h. 10. — II nous faut la sentinelle; mais nous ne pourrons jamais passer tous les cinq sous le barbelé; il faut que l'un de nous se dévoue; qui? Tout le monde; on tire au sort; c'est le sous-lieutenant Bihet, du 73e de ligne, l'homme au drapeau qui est désigné. Il part.

19 h. 20. — Nous sommes aplatis les bras étalés, la figure contre le sol; impossible de bouger; les fusées ne cessent pas de trembler et de promener leurs lueurs vertes au-dessus des cadavres avec lesquels nous confondons nos immobilités. Comme il y a longtemps que Bihet est parti!

19 h. 25. — On entend comme un frôlement dans les fils; un homme tousse. — Nom de Dieu, foutez-vous le poing dans la gueule et taisez-vous! pas moyen, l'homme tousse; il va nous faire mitrailler; le pauvre bougre se mord jusqu'au sang et se tait; encore une toux, en face cette fois; une fusée; tant mieux, on s'orientera; je vois le mur de C... avec ses meurtrières; c'est dans un poste allemand que l'on a toussé; et Bihet?

19 h. 45. — Un bruit; quelqu'un remue devant nous; instinctivement on épaule le fusil comme on peut; une voix basse, très basse...

— C'est moi!

— Et le Boche?

— Pas moyen; ce chameau-là est enfermé dans une cage en grillage; je m'en suis approché à trois mètres; aucune possibilité de l'enlever; pour lui faire voir que j'y étais allé, je lui ai planté le drapeau devant le nez…

Les salops! Ils enferment leurs sentinelles maintenant de peur que nos patrouilles trop hardies les subtilisent…

20 heures. — On repart; il fait froid, plus froid et plus noir que tout à l'heure; on revient bredouilles, mais contents; demain, ils feront une tête là-haut en face de la cage à viande... Encore des cadavres... toujours des cadavres...

21 h. 45. — Les hommes sont rentrés, raides comme des bouts de bois; l'un d'eux s'est presque évanoui tant il avait froid... on le frictionne; un grand feu flambe; on nous verse un thé bouillant que l'on boit vite; et on a comme une impression de glace dans la gorge, en l'avalant…

... Le drapeau, le petit drapeau de quatre sous est resté pendant trois jours planté en face des Boches ahuris; aucun n'a osé le toucher; la sentinelle, même de nuit, n'est pas sortie de sa guérite grillagée, et tous les soirs les canons bombardent le plateau où la patrouille a passé; le plateau aux morts que leurs obus « tuent » encore et déchiquètent férocement tant on craint, de l'autre côté, que nos pioupious reviennent en se cachant derrière leurs cadavres figés, avec l'étoffe d'étamine aux trois couleurs qu'ils redoutent comme un épouvantail...

 

Le Village Fantôme

29 décembre. — ... Il était une fois, sur les bords de l'Aisne, un petit village coquet comme ces villages toulousains qui mirent leurs clochers pointus dans l'eau claire du Touch ou de la Garonne; comme les peuples heureux, ce village n'avait pas d'histoire et cachait son bonheur derrière des haies de lilas fleuris.

Il était une fois, comme dans les contes, ce petit village avec des glycines retombantes, avec des jardins aux bosquets rabougris; puis, un jour vint où, subitement, les haies de lilas frissonnèrent sous les rafales d'un vent qui ne les avait jamais secouées; et le village coquet, le village aux glycines, le village semblable à ceux de chez nous ne fut plus qu'une misérable chose tassée, recroquevillée et comme honteuse de sa nudité trop brutalement dévoilée.

C'est ce village que je viens voir, et c'est le cauchemar de son révoil que je vis...

... Nous sommes, devant ce qui fut un com où l'on a aimé et où l'on a ri; notre reconnaissance a poussé jusqu'aux maisons où les Boches ont couché; je ne sais rien qui soit plus lamentable que la vision de leur pillage, sale, honteux, déshonorant.

Aucune parole ne peut rendre l'horreur des viols de cette soldatesque saoule dont les déjections ont balafré les murs et les façades; aucune expression ne peut traduire le complet anéantissement, la sensation de fin qui vient de ces ruines sur lesquelles les obus tombent sans discontinuer. J'ai vu d'autres ruines, Meaux, Senlis, mais aucune n'est si complètement « ruine » que celle-ci. Aucune manœuvre n'a motivé le bombardement qui, à l'heure actuelle, s'acharne encore sur des murs, sur des toits, sur des intérieurs pitoyables où pêle-mêle gisent les dépouilles de pauvres gens qui se sont enfuis.

Tout saute, s'eiîrite, s'écroule; des marmites s'écrasent contre le clocher dont le cadran ébor-gné marque trois heures; il n'y a pourtant rien en dehors d'une reconnaissance d'état-major qu'aucun observateur ne peut voir; on démolit pour démolir, pour le plaisir de raser ce que les soldats du kaiser ont pu laisser debout.

Ce qu'ils ont laissé est surtout de l'horreur et de la saleté. Ces soldats, qui sont des ouvriers ou des paysans, se sont acharnés sur les misérables choses des ouvriers et des paysans; en face de nous, dans un quartier pauvre, de pauvres maisons étalent leur nudité ou leurs haillons. L'intimité de leurs intérieurs a été violentée à la façon dont les apaches violentent; rien n'est plus tragique que leurs meubles souillés; que leurs armoires forcées; que leurs linges rapiécés, marqués des empreintes par quoi les Boches jalonnent leur malodorant passage; que, surtout, leurs jouets d'enfants qu'ils ont aussi mutilés dans leur rage imbécile.

Voilà le spectacle qu'il faut se figurer; voilà ce qu'il faut préciser chez nous pour que, dans le cœur de tous, s'enflamment le désir et la volonté de représailles sans merci; il n'y a plus maintenant de paroles d'excuse, de gestes de repentir; les ruines de ce village de Pontavert marqueront parmi les plus sinistres, parce qu'elles font partie du crime bestial qu'en temps de guerre on punit de la fusillade, sans jugement.

Les obus tombent; il n'y a rien dans les rues sonores comme des couloirs. Quelques maisons ont essayé de cacher leurs blessures avec des matelas; la mitraille a rejeté les matelas contre des tombes aux croix desquelles restent accrochés des képis de fantassins et d'artilleurs.

Tout près est une villa d'Allemand, une villa qui fut habitée par un Prussien nommé W...m.

Nous entrons; tout y est allemand, les tableaux, la bibliothèque, la ferblanterie des vitrines, les bronzes de Francfort qui étalent l'impudeur de leurs lignes sur une cheminée de marbre. On dit que l'homme était un espion. La chose est vraisemblable; nous sommes dans le pays où l'espionnage s'est installé comme une institution. Le W... est parti, et sa villa est démolie; les artilleurs, maladroits, ont raté le clocher et tapé en plein dans la maison du compatriote. Rien plus n'existe de ce propriétaire qu'un mauvais souvenir; et ce mauvais souvenir, à l'heure actuelle, va, jusqu'à celui que nous avons, de tous les W... de ce genre qui ont crevé au coin d'une route, pour s'être trop intéressés à nos mouvements.

Encore un obus qui éclate cette fois sur un tas de vieille ferraille. Nous dépassons le village détruit; le village que l'on ne devrait jamais reconstruire pour que nos enfants se souviennent; et au-dessus duquel, sur une croix ou sur une pierre tombale, on devrait graver:

« Ici gît pillé, incendié, bombardé, violé par l'armée allemande, en 1914, et en exécution des ordres de son empereur, un village qui n'avait rien fait et qui s'appelait le village de Pontavert. »

Avant de m'éloigner, je me retourne pour bien fixer dans mes yeux l'image de ses ruines fumantes; il me semble qu'à cette heure il se redresse, comme s'il voulait défendre, avant de mourir, ce qui est son âme et qui vit encore; il sursaute, se crispe, veut tenir; mais les obus tombent, tombent..., encore un sursaut, puis, brusquement le village ne remue plus...; le village est mort. Nous restons là; pétrifiés par son agonie, tandis que près de nous, venu je ne sais d'où, un pauvre chat s'avance, se frotte contre nos bottes et, déjà familier, ronronne en quête d'une caresse ou d'un morceau de pain.

Par le Fer et par... l'Absinthe

« Ainsi ivres d'alcool, se précipitaient les amazones de Béhanzin. »

11 janvier 1915. — Dans la tranchée, à W...; on attaque au point du jour; les reconnaissances sont faites, les cheminements reconnus; hier déjà, les sergents et les capitaines se sont avancés jusqu'aux boucliers des postes d'écoute. Ils dirigeront, tout à l'heure, l'effort de ceux qui sont là, pressés dans une file indienne où pas une tète ne dépasse, tant toutes se baissent au niveau de la tranchée que rasent les balles allemandes.

La forêt s'étend, sournoise; on la sent hostile, tant on devine autour de soi de nervosités exaspérées, de pensées en éveil, de volontés tendues; on ne distingue rien en dehors des troncs des sapins qui se dressent, fantomatiques. On est dans la boue-glacée, la boue qui colle, la boue qui pue. Un homme tombe à plat dos, il disparaît et va mourir étouffé dans un enlisement sinistre. Des efforts surhumains, et on sauve l'homme qui se redresse, étourdi, suffoqué; il veut s'arrêter, mais on le pousse; il n'y a aucun moyen de résister à la pression qui vient de l'arrière, qui fait que l'on se déplace lentement, mais irrésistiblement; et l'homme, statue de boue, s'avance, les mains en avant, comme un aveugle.

— Taisez-vous! Baissez vos armes! Oui, les magasins garnis! On se lancera en colonnes de sections!

Ce sont des indications et des ordres qui circulent; toutes ces voix étouffées font comme un bourdonnement de grosses mouches; rien ne bouge en face, du côté vers lequel on va; seul, continu, l'essaim des balles frissonne au-dessus de la tranchée.

Le jour se lève, blafard et sale; du brouillard reste accroché aux sapins comme sont accrochés des paillons aux branches des vieux arbres, dans les champs. Partout, c'est la mer de boue; ici, on la sent liquide; à droite, à gauche, en face, sur le terrain où il faudra charger, elle s'étend grise, épaisse, gluante, et ses vagues ont monté jusqu'aux troncs lisses des sapins; maintenant, une pluie glacée tombe qui rend impossible l'usage'des lorgnons et des jumelles; c'est complet; les hommes, gelés, claquent des dents.

Quoi? Des bruits en face; serions-nous devancés dans notre attaque, par une attaque des Allemands?

Brutalement, un coup de fusil, troue le silence auquel s'ajoute le ronron des balles, ce qui, malgré le désaccord de ce mélange ou de cette réunion, le fait à la fois plus lourd et plus infini.

Des coups de fusil, encore, encore; des faisceaux rouges, incandescents fulgurent entre les troncs noirs; nous voulions surprendre; la même idée a gormé chez nos adversaires qui vont nous trouver prêts, archiprêts. Maintenant, le craquement sec de toile qu'on déchire s'étend, s'étend; toutes les meurtrières sont occupées; ah! cette boue qui dépasse maintenant le ventre et cette pluie froide qui empêche de voir! Un reflux; des cris épouvantables; des appels: — En avant! feu! feul Ce sont les Boches! Surgis des taillis, armés d'une sorte de sabre d'abordage plus pratique pour l'assaut que le fusil et sa baïonnette, jetant des bombes et des pétards, titubants, bien éclairés maintenant par le jour, malgré la pluie qui s'acharne à tomber, des fantassins allemands courent en hurlant.

On a la vision rapide d'une charge d'amazones ivres. Leurs yeux sont hagards; leurs gestes saccadés; leurs lèvres ont des rictus qui découvrent leurs dents de jeunes gens; ils sont saouls, saouls à faire peur; ils arrivent au paroxysme de la folie de l'alcool, condamnés à mort inconscients, malheureuses bêtes qui viennent râler, la poitrine trouée en face du fil de fer qui, une seconde, arrête leur élan; puis, c'est un corps à corps indescriptible; les premiers d'entre eux sont tombés; les autres ont passé par-dessus leurs cadavres et ont sauté dans le boyau; c'est un éclaboussement de vase; un clapotement continu dans des flaques qui s'étalent rouges, rouges...; là, les hommes saouls, les « amazones de Guillaume-Béhanzin » luttent de toute leur force de garçons bien musclés, et triés sur le volet pour cette besogne qui les fait désigner de force; ils se ruent féroces; puis s'écroulent, troués, déchiquetés quand ils n'ont pas boulé, avant, foudroyés par leur ignoble saoulographie.

Regarde, ce sont tes soldats « conscients », ô libre Allemagne, qui viennent de mourir, avec au cœur l'idée du triomphe de leur race et avec, dans leur bidon, ton absinthe que les « feldwebel » ont distribuée; ils sont là, regarde, ouvre bien tes yeux; ouvre aussi ton cœur sentimental; ton cœur qui n'a pas su réchauffer celui de ces sacrifiés; regarde bien leurs faces: ce sont celles des soldats que tu saoules parce qu'ils n'ont plus la foi; ce sont celles, convulsées, d'hommes que tu as fait assassiner; ose lever la tète, tiens, regarde encore; leurs bidons que nos hommes rapportent sont à moitié remplis de ton absinthe, frelatée comme ta sentimentalité faisandée; de ton « absinthe de guerre », qui rend fou et qui tue...

La tranchée est déblayée; les affolés de la plus grande Allemagne sont morts, tous, tous; pourtant, non; l'un d'eux a essayé de fuir; puis, la raison lui est revenue; il a voulu courir, est tombé écrasé de lionte, et pleure la tête dans les mainsparce que c'est un soldat qui se rend compte, un homme qui comprend; brusquement, il relève la tête et son poing s’etend, tremblant de colère, vers la tranchée de laquelle il vient, ta tranchée, Allemagne, ta tranchée où l'on ment et où l'on saoule....

La pluie a cessé; aux nôtres maintenant; le jour est clair: un peu de soleil se montre; non loin, dans un boyau, des hommes passent qui paraissent vieux, très vieux; ils vont pas à pas, courbés sur deux bâtons; il y a cinq jours qu'ils vivent avec de la boue glacée jusqu'au ventre; buvant l'eau de la tranchée, mangeant la boule quand elle peut venir, car les balles et les obus s'acharnent de leur côté; il y a cinq jours qu'ils veillent et qu'ils luttent; leurs pieds sont gelés, et ils vont, seuls, lentement, sans une plainte, sous la rafale de plomb qui les poursuit....

Pourtant leur longue théorie s'arrête pour voir encore un assaut: Le ciel se dépouille; on a soif; vite les quarts sont décrochés et on boit l'eau qui s'étend à la surface de la boue gluante; c'est l'alcool des nôtres, cette eau-là! Maintenant, en avant avec des hommes qui ont, eux, le ventre vide et les idées nettes! En avant! on s'élance; on parvient à force de rétablissements à se dégager de cette boue qui alourdit les capotes, qui semble vouloir aspirer les individus; il est huit heures; et, tout à coup, du bois, de ce bois de la G..., si petit aujourd'hui et qui sera si grand, bientôt, quand on saura, la Marseillaise retentit.

Les hommes du Nord se précipitent; un héros, un vieux, un très vieux qui a repris du service pour la campagne, le capitaine Bayle — pourquoi ne pas clamer le nom des héroïques? — se lance, superbe avec ses cheveux blancs et sa face ridée de retraité. Gomme une claque, une sommation lui arrive:

— Rendez-vous!

Le capitaine s'arrête ahuri.

— Me rendre avec des soldats comme ça derrière moi? Je suis trop vieux, mon vieux! Tiens!

Et son revolver abat un officier allemand.

La Marseillaise gronde; les hommes sont lâchés; on ne les tient plus, et l'air endiablé, cet air où il y a de la poudre et un « alcool » qui grise autrement que ton absinthe, ô Albochie des Boches saouls, enlève tout sous sa rafale irrésistible.

Neuf heures; la tranchée est prise; il y aura deux lignes dans le communiqué officiel, demain; aujourd'hui, il y a un peu plus de gloire à ajouter à celle du fantassin qui trime, du fantassin qui fait grand, et en face duquel, s'il est blessé, tenez-vous bien droits et découvrez-vous, parce que de l'héroïsme et de l'histoire marchent à côté de lui.

 

Dans le "Bahr-El-Gazal"

18 janvier. — Nous avons appelé ça le « Bahr-el-Gazal ».

... Ce matin le canon tonne furieusement du côté des H.... Les Boches s'acharnent à vouloir reprendre les « Tranchées Grises », en arrière desquelles ils ont été rejetés par ceux de Toulouse et par ceux qui sont arrivés, fds du Nord, et qui se battent sans un mot, la mâchoire dure, avec de grands gestes de bûcherons qui cognent.... La nouvelle nous est venue que l'Aisne avait démesurément grossi et que les Allemands, croyant à une retraite parce que nous voulions éviter d'être noyés, ont hurlé au succès. Et après?

Nos hommes ont haussé les épaules.

Ils ont, eux, le souvenir très précis de ces tranchées, depuis quelques semaines quittées, qui s'allongeaient au bord de l'Aisne et dans lesquelles on barbotait déjà jusqu'à la cheville; depuis, l'Aisne a grossi, nous le savions; nous savions qu'il faudrait abandonner ces tranchées, parce que depuis des temps immémoriaux l'Aisne, qui en 1814 se révéla obstacle redoutable en face de Napoléon à cause de ses débordements même, n'a jamais cessé, fidèle à sa tradition, de s'étendre dans la plaine, entre Pontavert et Soissons.

Nous ne les regrettons donc pas malgré le demi-enlisement auquelleBahr-el- Gazalnous condamne.

Le « Bahr-el-Gazal »!

Il s'étale ce matin avec une légère couche de glace sur ses flaques grisés; il a gelé; le ciel est bleu; dix avions français viennent de passer se dirigeant vers les lignes ennemies; déjà, au-dessous d'eux, des éclatements de projectiles se succèdent, rapides; et leurs éclats sifflent et ronronnent en retombant; à perte de vue, sous le ciel lumineux, jusqu'à la cote 189 qu masque la ligne zigzagante des tranchées, le Bahr-el-Gazal s'étale. Il est triste; sa boue liquide monte jusqu'aux troncs des sapins dont les bosquets s'étendent maigres et mutilés; il est immense, et sa vase recouvre à demi des carcasses de chevaux au-dessus desquelles les corbeaux ne planent plus. C'est fini de la bête fatiguée qui tombe; elle ne se relève plus; en vain les hommes essayent de la soulever; c'est une proie que le « Bahr-el-Gazal » défend, lundis quo sa vase gluante l'aspire....

Et pourtant, il faut passer par là.

Le canon a la route; le fantassin a le « Bahr-el-Gazal » dans lequel il s'élance comme on s'élance à un assaut. Ce matin, la glace craque et les hommes enfoncent jusqu'aux cuisses; à deux mains, comme les Grognards, en Russie, ils tirent sur leurs bottes pour les dégager de l'étreinte de la boue; je les ai vus là, par une nuit de lune, par une nuit au milieu de laquelle nous revenions d'une attaque, et où, les oreilles bourdonnantes et les muscles chauds, nous sommes tombés de la fournaise ardente dans ce désert gelé. Et, ceux que j'ai le plus remarqués dans ce soir-là, ce furent les infirmiers, les brancardiers qui allaient vers la bataille proche. Aujourd'hui ce sont ces figures « d'embusqués » que je veux faire ressortir, parce qu'elles apparaîtront plus dignes et plus nobles dans le cadre ingrat et misérable de ce coin de terre désolé.

Devant l'infirmier-brancardier le soldat s'incline. Il n'a pas d'armes, cet homme; il va entre les tranchées, là où les plaintes montent, là où les râles finissent; la croix de Genève ne le protège plus, puisque le soldat allemand le vise et tire, tire, jusqu'à ce qu'il soit étalé et qu'il s'immobilise, misérable « chose » inerte parmi toutes les « choses » qui furent des combattants et qui ne remuent plus.

Celui-là, cet « embusqué de la gloire », est l'ami du troupier qui le fête; vêtu comme lui, il est sale et boueux comme lui, mais il n'a pas la joie de la lutte et ne connaît pas la satisfaction de se venger; il est le silencieux, l'anonyme, encore plus anonyme que le troupier qui cogne, car son matricule est sa croix de Genève qui est la même chez tous, puisque rien ne la différencie pour la faire ou plus brillante ou plus modeste; ils sont les infirmiers-brancardiers; ils ne conduisent pas des autos et ne portent pas des peaux de bique; ils sont là où on est blessé; là où on se plaint; là où on se bat; et, tandis que la bataille hurle, ils n'entendent que la souffrance et que la plainte....

Alors, ils vont dans la nuit, comme dans la nuit de lune où je les ai rencontrés; ils traînaient, ces silencieux, des voitures dont les roues grinçaient; leur file indienne s'échelonnait, infiniment petite, dans le Bahr-el-Gazal immense et truffé de charognes innommables; enfoncées jusqu'aux moyeux, les voitures culbutaient; alors, sans un geste de mauvaise humeur, les pauvres bougres s'accroupissaient dans la boue glacée et d'un coup d'épaules remettaient le véhicule d'aplomb.

Ils ont défilé sans bruit, à tous moments arrêtés par une voiture enlisée, par un homme aplati dans la vase et qui y disparaissait en entier; je me souviens que nos hommes qui revenaient du feu les saluaient de paroles d'affection, de paroles émouvantes dans leur simplicité brutale et que seuls les troupiers savent trouver.

C'est à ces « embusqués » que je songe ce matin, devant le « Bahr-el-Gazal » silencieux et triste; à ces « embusqués » qui sont partis sans armes vers les armes qui tuent, et qui sont allés, malgré elles, vers les plaintes pour les apaiser et vers les blessures pour les guérir....

 

Vers la Bataille

28 janvier. — Du poste de commandement N.... — ... Je ne sais dans quelles imaginations germent aujourd'hui les tableaux des assauts légendaires dont les peintres de bataille ou les faiseurs de contes ont immortalisé les gestes et les élans d'autrefois, car obstinément en France, dans notre ardent pays des enthousiasmes, on évoque, dans un cadre rouge, la ruée de troupes fouettées par les fanfares des cuivres; car obstinément encore, en face des yeux qui se ferment sur le rêve qui passe, apparaissent, tourbillonnants, lancés au plein galop des chevaux efflanqués, des cavaliers au grand rire tragique, cependant que, sous les drapeaux déployés, les baïonnettes basses, des fantassins bondissent en chantant.

Je ne sais, mais, à cause de tous ceux qui rêvent ainsi, à cause de tous ceux qui voient toujours la bataille avec ses habits somptueux, avec sa figure sévère et sa poitrine dure de belle femme, il me plaît de parler de celle que nous voyons et qui se montre avec un visage pâle, sous un uniforme plaqué de boue et zébré de déchirures....

C'est de cette bataille que je veux parler aujourd'hui; de la marche surtout vers cette bataille qui, mieux que l'autre, son aïeule en dentelles, prend l'homme; qui, mieux que l'autre encore, met plus complètement en œuvre ce qui le fait penser et vivre dans un constant effort de volonté et de sang-froid que rien n'ébranle.

Ce ne sont plus, lancés avec leurs groupes serrés, avec leurs bataillons groupés, avec leurs divisions massées, ce ne sont plus, avec leurs uniformes brillants, les emballés des épopées premières; mais ce sont des hommes qui vont, dans un costume de grisaille se confondant avec la terre grise, vers des horizons ternes dont pas un éclair de baïonnette ne rompt la désespérante monotonie.

Ce ne sont plus les coude à coude qui enlèvent irrésistiblement, ce sont les isolements qui livrent l'être à lui-même; ce ne sont plus les éléments moraux de la camaraderie et de l'amour-propre qui entraînent, mais c'est le souci de rester digne de soi qui rend inébranlable; ce ne sont plus les gauloiseries débitées par une masse sous les obus qui passent, mais c'est la crânerie consciente du soldat seul, et auprès duquel un shrapnell éclate sans qu'il tressaille; autrefois, l'homme s'élançait; aujourd'hui l'homme va, et cela demande plus de qualités que l'élan qui grise; autrefois, c'étaient les clairons qui saluaient la bataille en plein air, sous le grand ciel de lumière et de vie; aujourd'hui, c'est le claquement des mitrailleuses qui scande les marches lentes des colonnes dans les tranchées profondes.

La bataille a changé de face, changé d'uniforme, changé d'allure; plus grande, plus haute, elle demande des hommes plus grands et des volontés plus élevées; elle n'est plus embrumée par ces fumées qui sentaient bon la poudre; elle est « ponctuée » dans son ciel impassible par l'ouate des obus aux gaz délétères; aucun vent ne se lève sur elle: vent des cuivres qui sonnent; vent des chants qui émeuvent; vent des ivresses qui entraînent; le seul qui la secoue est celui des rafales des balles; des balles qui tuent de trop loin pour donner comme leurs aînées, la « joie de voir », à celui qu'elles assomment, et qui tombe sans rien comprendre et sans rien distinguer.

Et pourtant on va vers elle, comme ceux de chez nous y sont allés naguère. Nous les avons suivis dans cette marche angoissante où chaque détente de jarret, chaque élan des compagnies étaient salués par les marmites au « pïoupïou » obsédant. Parmi eux, près du général X..., qui les accompagnait, et n'ayant à ce moment pas autre chose à faire qu'à regarder et à me tenir droit, presque minute par minute, j'ai noté: les progrès de notre avance; la traversée des crêtes battues; la descente sous les obus près des villages ruinés. La bataille s'est montrée à moi sous son aspect nouveau, revêche, presque hostile au début, mais vite attirant par le danger même de sa beauté qui surprend comme une apparition ou comme un rêve.... J'ouvre les feuilles de mon carnet, et « Elle » se lève, lentement, comme elle s'est levée hier; puis, elle s'immobilise comme elle s'est immobilisée dans la nuit, au-dessus des ruines fumantes d'un hameau ravagé. Telle qu'elle m'est apparue, je la décris sans phrases et avec la même brutalité qu'elle a mise à s'imposer dans le déchaînement d'un tir d'efficacité étourdissant....

15 heures. — Nous allons vers la bataille, vers cette bataille dont je parle, qui se livre sur des champs immenses et entre ennemis qui ne se voient pas. Nous voient-ils? «Eux»? Oui, sans doute, puisque leurs obus arrosent la crête que nous devrons franchir quand l'heure sonnera; c'est ça la bataille, puisqu'on se bat! ça: des crêtes aux profds déchiquetés ou hérissés de réseaux de fil de fer; des bois mutilés derrière lesquels des canons se cabrent comme s'ils devenaient fous à force de vouloir hurler vite, toujours plus vite; ça: des hommes cachés dans des taillis ou dans des trous; ça: des éclatements, très haut, qui n'ont l'air de rien et qui tuent....

La bataille!

L'ordre arrive; nous allons vers elle....

15 h. 30. — Les régiments sont en colonnes do bataillon, et les bataillons en colonnes de compagnie; comme c'est petit, ces mille et mille hommes, dans cette immensité; ces mille et mille hommes rampent, et, soudain, se collent au sol: c'est la carapace. Au-dessus d'elle, les obus éclatent; et c'est fini; la carapace alors paraît articulée et remue avec des mouvements souples de reptile; puis brusquement, elle se fige, rigide: ce sont de nouveaux obus qui arrivent.

15 h. 40. — Les obus tombent, tombent: c'est, superbe, cette marche là-dessous; on a envie de crier et de se précipiter vers l'horizon où fument des incendies. Mais il faut rester, et le fantassin attend, stoïque. Un arrêt; des réseaux de fil de fer qu'il faut franchir; un cri aigu; quoi...? c'est un homme qui tombe et qui, le pied brisé par cette chute accidentelle, pleure les galons de caporal qu'il rêva. Encore les obus, les gros, les énormes; la colline est franchie par un bataillon; quand les marmites ne tombent plus, c'est le silence: comme c'est grand, ce silence après qu'elles ont éclaté, quand on se regarde et qu'on regarde....

15 h. 55. — La crête; en bas, la vallée profonde; des vestiges de villages H... et M...- lez-H...; je remarque, dans ce dernier, la flèche d'un clocher très bleu. Comme il est mélancolique, triste, ce clocher tout droit au-dessus des murs crevés. La bataille se dresse; c'est elle ce village détruit; ce village qu'une brusque rage signale aux Boches qui tirent sur lui à pleins Canon»; c'est elle encore ce chemin dans lequel roulent pêle-mêle des cailloux, de la boue liquide et des hommes; c'est elle aussi, cette tranchée dans laquelle nous sommes et d'où j'écris en face d'un paysage désolé.

16 h. 20. — Ils sont tous là, tous, les mille et mille de notre brigade; pas un raté n'a rompu la régularité de leur manœuvre, car, ils manœuvrent sous les obus, comme au camp; le cadre est grandiose et l'esprit ne peut l'embrasser tout entier. Mais, brusque, le détail surgit; un sifflement aigu; une explosion formidable; derrière nous, Un obus éclate à quelques mètres de notre cycliste; avec un sang-froid remarquable, l'homme a prévu l'obus et s'est jeté à terre. Nous l'avons cru mort; il se relève souriant et boueux....

16 h. 45. — La nuit arrive. Cette fois la bataille se dévoile mieux; elle nous parle avec la voix grave des marmites et avec le « bing » aigre des 77 qui nous couvrent de boue et qui pourtant éclatent loin dans l'ombre, sur les ombres que sont nos poilus, Ces «bing» aigus sont plus continus, plus pressés; en haut, leurs éclatements ont dee taches rouges comme du sang; la route, elle, est défoncée. A pied, le général X... et moi la suivons.... A notre ,gauche, la brigade continue sa marche; nous allons, tout seuls, sur la route crevée.

17 h. 30. — On attend.

La lune brille dans un ciel très pur où tremblent les blonds essaims des étoiles amies, des étoiles que l'on a regardées par des soirs très doux d'amours ou de rêves passés. A cette heure tragique, on en précise malgré soi, les chers fantômes qui passent loin du côté des étoiles familières qui ont vu....Nous sommes assis sur le bord d'un fossé; au « bing » du 77 s'est mêlé le « dzzin » des balles. Nous n'avons pas compris d'abord; il a fallu qu'on nous dise: « C'est la région des balles perdues! ». Nous sommes en pleine zone, alors, elles passent dans un frisson ininterrompu, agaçant; ma foi, nous avons continué tout droit; après tout, si c'est pour ce soir.....

18heures. — Je regarde les étoiles.... Les balles claquent en s'écrasant contre les murs; le carnet à la main, je peux noter des impressions à la merveilleuse clarté de la lune. Nous attendons la minute où une estafette nous dira que le mouvement a réussi et qu'on est prêt à se lancer... Alors, vaguement, on rêve de l'assaut d'autrefois devant cette réalité de l'avance lente dans des boyaux où on patauge jusqu'au moment où on s'arrête, derrière des créneaux, dans une tranchée profonde comme une fosse....

Quoi? Un bruit formidable; c'est comme un roulement de voiture de déménagement lancée au galop: une marmite; elle arrive; autour de nous les agents de liaison se plaquent contre le rebord du fossé; une seconde s'écoule, angoissante...; la marmite hurle, hurle plus fort...; elle passe au-dessus, près, très près de nous, puis elle éclate à vingt pas, derrière un mur....

Le silence retombe, là-haut; la lune n'a pas sourcillé et les étoiles clignotent, comme aux jours jolis, dans le ciel infini.

18 h. 35. — La bataille s'impose; un ordre arrive; on s'arrête ce soir; ce sera pour demain...

La bataille se parera pour être prête dans ce demain dont nous attendons la venue pour la voir enfin, débridée, frémissante, comme nous la voulons, avec ses cheveux dénoués et sa poitrine dure. En attendant, ce soir, à cette minute, elle s'attarde mauvaise auprès d'un gars à la rotule brisée par une balle perdue. Il souffre; des jurons patois viennent àsabouche. Il est là, couché sur le bord de la route où nous allons pour le secourir. Ce soir, « elle » reste encore, insolemment dressée au milieu des ruines de M...-lez-H..., d'où elle paraît défier la quiétude et la splendeur du grand ciel où la lune roule. Mais nous l'attendons au petit jour, demain dans la tranchée, d'où les compagnies de la brigade s'élanceront pour la poursuivre et pour la prendre.... Demain....

 

Dans la Mer de Boue

2 février, 17 heures. — Le « Bahr-el-Gazal » s'étale, infini: nous venons de le traverser.

Jamais, depuis le soir tragique du retour d'une attaque victorieuse à H... et M...-lez- H..., il ne m'avait paru aussi redoutable. Les collines qui l'entourent et que couronnaient naguère des bois de sapins, tendent dans le soir qui tombe leurs échines maigres et pelées. Au bas de leurs pentes, sa boue a monté et ses vagues entourent des cadavres de chevaux... là, là, là, il y en a partout.... Depuis qu'ils sont morts, ces chevaux se sont rapetisses; les collines, elles, se sont recroquevillées comme honteuses de leur nudité trop brutalement dévoilée. Ils sont efflanqués, desséchés, et leurs faces aux yeux que les corbeaux crevèrent ont toutes la même et étrange expression qui fait paraître ironique le rictus de leurs mâchoires entr'ouvertes; ils sont cinquante, cent, deux cents; là-haut, vers les abris Guérin, dont les marmites crèvent à cette heure les cases hottentotes, je distingue la file ininterrompue de leurs tas noirs; les corbeaux n'en veulent plus, car leur charogne, ne vaut même pas d'être dépecée; ces pauvres vieux ont marché jusqu'à l'extrême limite de leur résistance comme les quatre qui, devant moi, ont vainement tenté d'arracher un avant-train à l'enlisement irrémédiable, et ils sont tombés comme celui dont un coup de revolver vient d'achever l'agonie pénible.

Tous meurent de la même manière douloureuse; ils luttent, luttent désespérément et tirent à plein collier comme s'ils avaient hâte de fuir la boue qui colle à leurs paturons alourdis; on dirait qu'ils comprennent que, s'ils arrivent sur les collines où les shrapnells ronronnent, ils seront sauvés; ils ont comme un unique souci d'en finir vite, très vite, mais la vase arrête leurs voitures, immobilise leurs membres, et brusquement, ils se mettent à trembler; leurs yeux tournent, agrandis par une épouvante sans nom, et ils s'abattent d'un coup, comme des masses....

Un moment, ils essayent de maintenir leur tête droite au-dessus de la terre gluante qui va les prendre et qui va les ensevelir; mais, trop faibles pour soutenir cet effort, ils la laissent retomber, et on n'entend plus que le halètement rapide de leur respiration qui fait éclater les bulles d'air formées autour de leurs naseaux dilatés.

On essaye de les relever; on tape, on crie, on hurle; dans un coup de reins suprême, l'animal se dresse-sur ses quatre pattes, mais, c'est maintenant la tête qui est trop lourde; la tête qui reste obstinément fixée au sol par les naseaux; la boue ne lâche pas sa victime; elle sait que c'est par là qu'elle la tuera, et elle la maintient le nez collé dans sa pâtée puante.... Alors, lasse de se battre, la bête s'écroule et c'est fini....

A tous moments, c'est un drame semblable qui se déroule dans cette solitude misérable où traîne la fade odeur de toutes les charognes qui y pourrissent. Au- dessus de ce spectacle, les obus pleuvent. Loin au-dessus de H... et de M...-lez-H… deux « Drachen » veillent; ils voient; et, parce qu'ils voient, au-dessous d'eux, des batteries tirent: leurs obus poursuivent tout ce qui passe et leurs éclats « arrosent » tout ce qui s'arrête.

Ici, là, partout, on entend le bruit sec de la claque de leurs balles sur le coffre des chevaux raidis; on va vite car la nuit vient; et on passe, comme devant des troupes alignées, en face de leurs cadavres innombrables dont les muffles redressés se figent dans un rictus ironique et inquiétant...

19 heures. — La nuit est tombée. Bien haut dans le ciel noir, les étoiles brillent.

Nous avons cru fini le Bahr-el-Gazal, mais le Bahr-el-Gazal nous poursuit et c'est toujours sa boue qui colle aux sabots de nos chevaux éreintés!... La boue! partout c'est la boue, « sa boue ». En torrent, elle a dégringolé des pentes, envahi des ravins, recouvert des routes; la route? où est-elle dans cette nuit profonde? on ne voit rien; là vase est maîtresse de tout; on la devine sous les pas de nos chevaux qui hésitent et on la sent aussi à son odeur spéciale de mortier, de fumier....

Il y a un point initial à su/veiller; il faut aller vite, et la nuit est insondable; on ne sait plus si la voie est à droite ou à gauche, on va....

Quoi! un jet lumineux? C'est le phare d'une auto dont les roues disparaissent dans la vase grise que la chaux en décomposition boursouffle de bulles irisées par la clarté du faisceau électrique.

n On ne passe plus ni en voiture, ni en auto! n n — Pourquoi?

— A cause de la boue!...

La boue, encore la boue, toujours la boue.... Nous allons à pied maintenant, car de l'auto nous tombons sur les brancards d'un fourgon renversé et, de là, sur l'arrière d'une fourragère abandonnée, et pourtant il faut aller vite à travers tous ces véhicules arrêtés au hasard des pannes qui les ont échelonnés; et on patauge; on va vers le point qu'on atteint on ne sait comment.... Voici la route où les bataillons vont passer: vite la lampe à acétylène. Sa lumière fait apparaître la maigre silhouette des arbres mutilés qui bordent les fossés; voici lés premiers poilus qui arrivent; le défilé des bataillons commence inénarrable, poignant....

Les hommes surgissent de l'ombre, brusquement éclairés par la lumière crue de mon projecteur qui fouille les détails de leur uniforme et de leur visage; je vois leurs faces ruisselantes, leurs uniformes entièrement couverts de boue; ils ont aussi passé à travers le Bahr-el-Gazal, et la boue s'est accrochée à leurs capotes, à leurs sacs; la boue a garni leurs jambes de la lourde botte de ses mottes dont ils tentent vainement de se débarrasser; le képi en arrière, ils apparaissent avec leurs belles figures énergiques. Leur sac trop lourd tire sur leurs épaules qui remontent et je vois, à côté des moulins à café ou des gamelles dont l'acier brille, d'énormes morceaux de viande qui, très rouges, saignent comme des membres fraîchement coupés....

En avant d'eux, à pied, les officiers marchent stoïques et beaux....

Pour rendre le cadre plus épique, il y a le canon qui hurle, et la mitraille qui claque; le canon et la mitraille vers lesquels vont avec leurs pieds terreux et leurs jambes lourdes, mais avec au cœur ce stoïcisme splendide qui nous secoue et qui dans cette nuit de bataille nous les fait paraître grands, infiniment grands, tous ces petfts, qui vont, sans un murmure....

 

La Suprême Infamie

6 février. — Dé la tranchée. — « Deutschland uber alles! » C'est peut-être fouettés par ce vivat et enlevés par le courage qu'il leur donna, que quelques-uns d'entre eux se sont alignés en face de nos fils de fer barbelés; c'est peut-être encore pour avoir été conseillés par ces officiers dont l'altitude change, quand, prisonniers, ils passent devant nous, avant d'aller encombrer la province de leur morgue stupide et de leur prétention insolente, qu'ils ont ajouté une infamie de plus à toutes celles dont leurs intellectuels s'honorent, c'est possible; toujours est-il que si, en face, dès consciences parlent, beaucoup de têtes doivent se détourner à force d?humiliation et de dégoût.

Car, enfin, il y en a là dedans qui comprennent et qui éprouvent; ils ne sont pas tous taillés sur un même modèle, ces soldats, dont beaucoup, je suis le premier à le dire bien haut, se battent avec une bravoure et un mépris de la mort indiscutables; il y en a; nous en sommes sûrs, nous qui les combattons; il y en a; et si le « Deutschland uber alles » les secoue avec de l'enthousiasme et même de l'ivresse au jour de leur élan, que doivent ressentir ceux qui, froidement, les commandent, et qui leur refusent l'honneur de mourir avec leur uniforme sur la peau?

Aujourd'hui leurs cadavres sont étalés et confondus avec ceux des nôtres qui ont fini dans l'orgueil d'un assaut splendide. Je ne veux pas les regarder, ils ne méritent pas qu'on les regarde; je ne veux rappeler ici que le drame dont ils ont été les acteurs misérables.

Cela s'est passé dans un après-midi de grisaille et de boue, à l'heure où sur la ligne les 75 faisaient rage et où leurs gerbes fusantes tailladaient et coupaient, dans la tranchée.... Cela s'est passé dans ce cadre, toujours le même, en face duquel, en première ligne, les officiers d'artillerie observent et marquent les coups dont, par téléphone, ils régularisent la portée: cadre poignant au milieu duquel ils précisent, jugent, et, où leur volonté doit maîtriser la tension de leurs nerfs exaspérés....

Il faut pourtant que vous le voyiez ce cadre, à l'horizon limité par de souples mouvements de collines rasées au flanc desquelles serpentent des chemins couverts: il faut le voir avec ses bosquets épars dans des bas-fonds, avec aussi des pans de mur noircis qui furent des murs de châ-leaux ou de fermes; il faut le voir avec ses premières lignes en avant desquelles s'étale un réseau de trente à quarante mètres de largeur; il faut le voir, surtout, dans la rage de la lutte, au milieu des lourdes détonations des marmites, du claquement sec des mitrailleuses, du « ploff » écrasé des « minenwerfer », à la minute où toutes ces détonations, tous ces daquements, tous ces « ploff » se confondent pour devenir le bruit du combat; le bruit terrible au milieu duquel on distingue pourtant le « dzzin » aigu des balles rapides....

C'est dans ce cadre que l'infanterie se meut; c'est dans ces rafales qu'elle émerge des boyaux et des tranchées pour, à toute allure, se précipiter dans d'autres boyaux et d'autres tranchées qui sont aux Allemands; c'est aussi dans ce vacarme que l'observateur d'artillerie calcule et téléphone, à moins qu'un obus malheureux ne fasse sauter tous les fils de communication et ne l'isole définitivement des camarades qui attendent.

Et cela se produisit par ce soir de grisaille et de boue dont-je parle.

Une explosion de marmite bouleversa tout.....

L'officier observateur resta sur place, la jumelle rivée du côté où la lutte s'affirmait plus âpre et où les 75 éclataient avec le plus de violence.

Soudain, de la tranchée ennemie, des « Français » sortirent; d'où venaient-ils, ceux- là? Quels chemins avaient-ils donc emprunté pour surgir ainsi des lignes ennemies? Inquiet, l'officier assura ses jumelles; et pourtant, c'étaient bien des hommes vêtus de nos uniformes et coiffés de nos képis; les baïonnettes basses, ils se précipitaient pour franchir, à toute vitesse, les quelques cents mètres qui les séparaient d'une tranchée conquise; mais d'où diable venaient-ils et à quel mouvement obéissaient-ils donc pour charger ainsi « vers l'arrière »?

Soudain, brutalement, le soupçon d'une infamie traversa l'esprit du camarade; mais oui, c'était cela.... Il le voyait maintenant; il « voyait » encore dans la tranchée les officiers qui surveillaient cette opération; il les « voyait » distinctement, lui l'observateur, et il se sentait impuissant à prévenir l'artillerie qui cessait son tir pour ne pas écraser des enfants de chez nous.

Il fallait regarder sans pouvoir crier: « Mais tirez donc, c'est la crapule qui va commettre un assassinat!... »

En vain, avec les bras et avec son mouchoir, l'officier tentait-il des signaux que personne ne pouvail apercevoir des canons soudain silencieux, où on regardait sans comprendre, et où le plus angoissant des cas de conscience s'imposait à ceux qui devaient tirer sans arrêt....

En bas, loin, l'autre, désespérément, agitait ses bras et hurlait, pressentant la catastrophe proche; il « les » voyait gagner du terrain, s'approcher de la tranchée où, sans méfiance, les nôtres se battaient toujours; mais personne n'allait donc tirer? Personne, personne. Et la crapule allait réussir. Déjà les premiers de cette racaille ont sauté dans notre tranchée... ils y sont... les autres vont suivre... alors... alors...

Alors....

Une mitrailleuse claque, « d'autres ont vu » et ces autres-là peuvent se défendre et châtier.

Les premiers rangs boches sont fauchés; les derniers, ahuris, hésitent, tournent la tête du côté d'où ils sont venus et... brusquement, fuient... fuient...; cette fois, on comprend sur les collines où les canons veillent et c'est une rafale effroyable qui passe....

Quand elle est passée, il n'y a plus, debout, que quelques hommes qui cpurent; ils ont des gestes de fous et ils se dévêtent hâtivement....

Mais regarde-les, ils ne sont plus rien que des bêtes apeurées, tes voleurs d'uniformes, ô Deutschland toujours plus uber alles; regarde encore plus loin et vois comme tes officiers se terrent; ils sont déjà écrasés par le remords de ce massacre et par la responsabilité de cette nouvelle infamie....

 

Les Tranchées Brunes

12 février. — Il me plaît, ce soir, malgré la fatigue, d'ouvrir mon carnet de notes. J'ai vainement tenté de dormir; je suis sorti et j'ai aussi essayé de revivre ma journée en face de la nuit évocatrice; mais je n'ai rien pu préciser, car mon imagination allait vers tout ce qui est loin et qui est le souvenir.

Je n'ai pas voulu, non plus, de cette détente obligée des fins de jour où l'on s'est battu; de cette détente du corps au-dessus de laquelle, toujours vibrante, l'âme veille, mais cette fois pour se souvenir et pour reporter au passé la profondeur de ses nostalgies sentimentales....

Je suis allé vers mon carnet où, pêle-mêle, j'inscris les mots, les phrases, en plein champ, dans la tranchée, n'importe où, à la minute même de l'impression; je l'ai grand ouvert devant moi, alors, il me semble, ce soir, dans mon abri solitaire, dont la flamme d'une bougie ne dissipe pas assez les ténèbres que j'ai, là, très près, mes émotions de la journée.

Celles d'aujourd'hui sont brutales, comme ce que l'on éprouve au feu. J'ai besoin, pourtant, de les replacer dans le cadre qui leur est propre, de façon à les souligner pour ceux qui ne savent pas. D'ailleurs, ces cadres sont ceux que l'histoire décrira plus tard; ils vous paraîtront alors familiers parce que vous vous souviendrez des hommes dont on parlera à cause d'eux, et qui furent des gars de chez vous, des gars qui ont fait héroïque et qui ont fait grand.

C'est là que le drame se déroule; c'est là, dans ces limites barrées de tranchées, que la bataille surgit, débutant et finissant, en dehors de toute transition, toujours dans un maximum de violence et de rage.

Je n'ai qu'à recopier mes notes pour dire ce que j'ai vu, ressenti, et pour exprimer de quelle façon ont tinté les heures qui ont sonné par ici....

4 heures. — Il est 4 heures; nous partons pour une reconnaissance très avancée; il fait noir et froid; les étoiles brillent, et il me semble qu'elles tremblent plus que d'habitude comme si elles étaient aussi gelées que nous qui claquons des dents sur nos montures; dans l'ombre, sur la route, des sections de munitions défilent avec un lourd roulement de caissons et un tintement argentin de chaînes d'attache; les conducteurs vont à pied, fantomatiques. En face, des lueurs blêmes incendient l'horizon; ce sont les grenades éclairantes des Allemands qui redoutent les attaques au point du jour; peu à peu, les étoiles disparaissent et une brume glaciale monte du sol....

5 h. 10. — Nous traversons le Bahr-el-Gazal; toujours le Bahr-el-Gazal avec ses fondrières et ses charognes; à la nuit claire, succède un demi-jour terne et sale qui pèse... pèse....

5 h. 30. — Il faut aller à pied; les chevaux ne tiennent plus debout; tout à coup, d'une colline proche,quatre jets de flammes jaunes s'àllongent; c'est un éblouissoment, une détonation formidables; les chevaux se cabrent, ruent et détalent; on entend quatre sifflements aigus: c'est une batterie qui commence la danse! Mais on dirait qu'elles ont attendu ce signal pour se réveiller toutes, celles dont les flammes s'étirent adroite et à gauche!

Leurs détonations se succèdent, rapides; on en entend de tous les côtés; c'est vile un vacarme qui assourdit, qui entête d'abord, puis l'oreille s'en accommode, et on écoute le vibrant appel de guerre de toutes ces pièces qui s'échauffent et qui saluent le jour au frissonnement de leur acier sonore....

Encore, encore, elles martèlent les échos de leurs rugissements, et, voici que d'autres rugissements répondent, suivis d'un « pïou-pïou-pïou » que nous connaissons et qui est celui des « marmites » qui arrivent....

6 heures. — C'est éreintant cette marche là-dedans; les pieds n'y résistent pas. Derrière moi, ce sont des jurons affreux et des coups de pied dans le ventre d'un cheval qui s'obstine à avoir peur du bruit; à droite, c'est l'étourdissant concert des pièces en batterie; à gauche, c'est le demi-enlisement d'un caisson qui glisse commo un traîneau sur la boue gelée. Des marmites arrivent, pas loin; pas loin du tout; l'une d'elles projette vers le ciel une gerbe noire, épaisse, gigantesque, et on entend, autour de nous, ce bruit particulier à une poignée de cailloux que l'on jetterait en l'air et qui retomberait sur un sol dur; la pipe au bec, assis sur le bord d'un talus, trois territoriaux contemplent le spectacle; sans perdre une bouffée, l'un d'eux constate: « Milodious que dé ferraillo! »

Je m'approche, heureux d'entendre l'accent du «pays»; j'interroge; ils sont de... tout près de Toulouse; tout près!... les braves gens!...

6 h. 15. — Enfin les abris, là; les abris... ça? ça? ces huttes qui font legros dos dans un ravin crevé comme une écumoire; dans un ravin aux entonnoirs innombrables; dans un ravin bouleversé par les obus? Je pense à la « ferraillo » de l'autre....

6 h. 25. — Notre abri? Nous devons nous y arrêter avarjt de songer à descendre sur M...-lez-H....

Notre abri? Un trou avec pour toit 10 centimètres de paille humide soutenue par des rondins trop espacés; en bas une planche; une bouteille qui seït de bougeoir; une cheminée où pétille un feu de sapin; dehors, autour, dix arbres mélancoliques; sous les arbres, des entonnoirs, des sillons....

6 h. 35. — J'installe un téléphone! Allô! Allô! Il va.

Les batteries hurlent; c'est un passage ininterrompu d'obus qui arrivent et d'obus qui partent; loin, j'aperçois dans le Bahr-el-Gazal, le caisson-traineau qui se déplace sans se préoccuper des gerbes jaunes des marmites qui palpent le terrain pour y « sentir » nos batteries. Entre les détonations, on entend les voix des artilleurs qui commandent:

— Augmentez de tant.... Diminuez de tant.... Correcteur tant.... Telle distance....

C'est drôle, ces voix calmes au milieu de tout ce bruit!

7 h. 15. — Tiens, un sifflement plus aigu que les autres; une détonation qui, en vérité, « coupe » l'air; nos hommes s'engouffrent dans leurs huttes: c'est un 77.

Il a éclaté à 200 mètres de notre abri; je regarde l'heure; il est 7 h. 15 exactement.

... Dzzin! pan! le bruit se rapproche: éclatement à 100 mètres du poste. Ah! le téléphone!...

— « Allô! Si nous recevons des projectiles? On dirait que oui. Vous aussi? Bien. Alors, renvoyez tous les chevaux derrière les abris. Merci... bonne chance aussi....

Il est 7 h. 20. Dzzin, pan! Un homme qui coupait les branches d'un arbre abattu se précipite vers nous: — Il est tombé à 20 mètres de moi, dit-il.

C'est vrai, la fumée traîne à 50 mètres de l'abri environ. Il est 7 h. 32. très exactement.

Dzzin! pan! Les éclats entrent; mon agent de liaison me montre des morceaux encore très chauds qui sont tombés devant l'appareil téléphonique; nous avons l'impression que le prochain ne tapera pas loin du tout; il est 8 heures....

Allô! quoi? Descendre, immédiatement? Parfait; il faut descendre immédiatement sur M...-lez-H...; ouf! J'aime mieux cela; nous partons; le hasard, qui nous mettait sous la trajectoire d'un tir qui ne nous était pas destiné, se moque de nous; plus un obus ne passe, plus un obus ne tombe.

10 heures. — Maintenant, c'est la zone des tranchées; c'est toujours le même village martyrisé; mais non, il est encore plus démoli que ces jours derniers, ce village de M...-lez-H...; les marmites en ont naturellement assommé la maison-ambulance, puisque la Croix de Genève y flottait. La route n'existe plus; les murs sont les uns sur les autres; on passe sous des voûtes que des moellons soutiennent on ne sait par quel miracle. Au-dessus de cela, il y a un moignon de clocher qui s'obstine à rester debout, malgré le feu, malgré les balles, malgré les shrapnells, et qui se dresse comme le seul et dernier témoin de toutes ces ruines et de toute cette désolation....

12 heures. —- Les Allemands sont en face, à cent mètres au plus; ceci, c'est la Tranchée-Brune.

La Tranchée-Brune!

Je ne sais pas comment les Allemands l'appelaient avant que ceux de Toulouse la fassent nôtre; mais, à l'heure actuelle, cette tranchée, contre laquelle se sont précipitées tant de jeunesses ardentes, me paraît mériter plus que tout autre qualificatif celui de: « Tranchée de l'Héroïsme ». Mais non, j'ai tort de noter cela, car toutes, d'Ostende à Belfort, aspirent à ce titre, et toutes ont un même et indiscutable droit à le porter. Pourtant, cette « Tranchée-Brune » est plus tragique, parce qu'elle impressionne plus que tout os peut-être, et parce qu'il semble qu'il y ait autour de ses lignes plus de courage matérialisé, plus de sacrifice palpable et plus de sang répandu.

On va; elle ressemble d'abord à toutes les tranchées connues, cette Tranchée-Brune que Toulouse illustra, mais tout à coup, en débouchant d'un boyau, elle apparaît plus redoutable, avec « ses poilus » qui veillent; ce sont ceux couverts de boue, velus jusqu'au front, avec, sur le dos, une toile de tente ou un sac à ebaux vide et retourné, qui attendent, toujours au guet, la minute où l'on cogne. Ils sont du Nord, du Midi, de partout; ils sont ceux qui besognent; leurs uniformes sont inimaginables; leurs visages ne connaissent plus la caresse de l'eau qui nettoie; leurs mains ont des gerçures qui saignent, mais leurs yeux sont clairs i et regardent droit.

Tous sont à leur poste; l'un d'eux a enlevé sa capote; il l'a suspendue à un portemanteau; un portemanteau? du luxe, dans cette boue et dans cette puanteur qui traîne, indéfinie, fade... fade....

L'homme enlève la capote, et le portemanteau apparaît —: c'est un pied... un pied qui sort du talus; — non? — Mais si, c'est un pied...; et puis là, à droite; là où des baïonnettes tordues hérissent le sol de leurs pointes acérées, il y a un poing qui sort... un poing qui menace... puis un autre... puis des pans de capotes grises. A côté, des hommes travaillent et le coup de pioche de l'un d'eux ramène des choses innommables....

— Ce sont des Boches... le sol... la tranchée... le parapet sont « truffés » de Boches!

Truffés de Boches!

Ils ont donné là, comme des désespérés et les nôtres les ont écrasés; ils ont été cent, deux cents, trois cents, et ces cent, ces deux cents, ces trois cents sont étendus.

Le bouleversement des mines les a recouverts de terre; la gelée, la pluie, la neige sont venus, et tout cela a formé un tout compact qui est le parapet, et ce parapet « vit » tragique, par l'évocation que l'on fait devant lui de ce que la lutte dut avoir de terrible, de féroce, d'implacable.

En face, ce sont des calots... des capotes grises... des cadavres recroquevillés... des cadavres que nous n'avons pu ensevelir, car si les nôtres ont pitié de ce qui est mort et qui fut un homme, les Boches, eux, tirent sur tout ce qui est charitable et humain.

Alors, ils sont toujours étalés, alignés, amoncelés devant cette tranchée brune, où tu les abandonnas, ô Allemagne sentimentale; et, à cette heure, tandis que je les regarde, il me semble qu'ils te menacent et qu'ils te montrent le poing, au-dessus du charnier auquel tu condamnas leur dépouille de soldats, qui surent pourtant bien mourir pour toi, la marâtre....

 

De l'Histoire pour Demain

21 février.-— Poste de M... — Il faut que je me souvienne. Il faut que, à cause de ces cinq jours ardents où la vigueur de chacun a flambé, où l'effort de tous s'est tendu vers le même but: prendre des tranchées et tuer, tuer le plus possible, je rappelle à ma mémoire les heures dont je n'ai pu noter sur mon carnet le passage régulier, car la lutte empoigne comme une femme; et, comme une femme, elle absorbe, sans qu'une pensée puisse lui être distraite et sans qu'un geste puisse lui être étranger... A cause d'elle, on vit dans la fournaise, on est aspiré par le tourbillon de ses braises qui consument: rien ne vit que la volonté de lui obéir; et cette volonté prend vos muscles, votre esprit, votre cerveau et vous fait seulement ce que l'on doit être pendant la bataille: « Un soldat », pour redevenir après, quand elle vous laisse respirer: un homme qui se souvient....

Et je me souviens, cette nuit, tandis qu'elle se repose, vannée, avec une figure lasse, où les rides de la fatigue ont creusé leurs sillons. Pourtant, ce n'est pas ainsi qu'elle m'est apparue celle vers qui nous sommes allés pendant ces cinq jours; celle vers qui se sont élancés les camarades étendus et dont les cadavres paraissent minuscules et étriqués au milieu de l'immensité de ce glacis que les marmites labourent et crèvent. Elle reste devant nous avec sa face lumineuse, ses cheveux dénoués et son grand geste d'assaut, telle qu'elle s'est dressée au-dessus des tranchées bouleversées; des tranchées tombeaux où, dans la boue gluante, de grands blessés que l'on transporte achèvent de mourir.

Ce soir, on ne dort pas; à quoi bon: on ne sait plus dormir. La bataille s'est assoupie, et nous, les soldats, veillons sur elle pour qu'on respecte son repos, afin qu'elle soit fraîche demain quand on recommencera. Comme les autres, je veille, j'évoque....

Sans crainte de me répéter, parce que j'ai devant les yeux le spectacle poignant de tout ce qui a été; le spectacle de ce que j'ai vu, bien vu, il me vient cette émotion qui serre à la gorge et qui faisait naguère crier à un de mes camarades dont les yeux étaient pleins de larmes: « Ah! qu'ils sont beaux! qu'ils sont beaux!» Et je voudrais pouvoir la traduire, cette émotion-là; je voudrais pouvoir créer des mots plus neufs, des mots plus nobles que ceux l’«héroïsme», de «sublime», de façon qu'à l'arrière, au pays, on applaudisse, on redresse la taille, on se tienne droit avec un port très orgueilleux de tête, parce que ces « beaux » étaient peut-être le mari, le fiancé, le frère ou l'ami auxquels on pense; et aussi, parce qu'ils sont les héros de ces jours historiques....

Ils sont là, couchés; la nuit compatissante les caresse et les couvre de ses brumes légères comme des voiles; et moi, je les revois tels qu'ils étaient debout, el tels qu'ils ont chargé sur cette terre reconquisé.

Je les revois, ces fantassins de France; je les revois, avec leurs jambes gainées et avec leurs capotes plaquées de vase; aussi gris que la terre grise, on eût dit des statues de boue qui se déplaçaient; mais, de toutes ces statues vivantes, montait un cri venu de leur ligne déplacée en un déploiement régulier que les obus crevaient de brèches larges comme des rues; et ce cri était un vivat à la France, un vivat qui cinglait comme un coup de lame et qui jetait dans la tête ce vertige étrange qui pousse à aller de l'avant, toujours plus en avant....

Ah! les fantassins, les grands, les superbes! les beaux! les surhommes! Et qu'on les voie tels qu'ils sont et tels que nous les voyons « nous qui voyons » et qui ne faisons pas du conte avec des on-dit dans la tiédeur des bureaux clos sur tous les bruits qu'on les voie sales, boueux, la iigure maculée des boues ramassées pendant cinq jours dans la tranchée où ils ont. veillé, et où ils se sont battus sans une minute de sommeil et sans une seconde de défaillance. Qu'on voie leur vie telle qu'elle est, dans cette vase liquide qui monte aux jarrets; au milieu des morts des charniers; des cadavres aux poses inouïes; des allées sanglantes où l'on piétine; qu'on les voie tels qu'ils sont, mangeant comme ils peuvent, buvant peu, car l'eau pue, et car, surtout, les marmites et les 77 font des barrages que ne traversent pas les corvées, quand on se cogne.

Et que l'on ne nous raconte plus ces histoires des troisième ou quatrième lignes où la villa de la Revanche voisine avec le château du Bel-Air et où les blanches fumées des cuisines montent dans le ciel calme des soirs de bataille apaisée; non, non, la tranchée de première ligne est grande, sévère, tragique; qu'on lui laisse cette grandeur tragique et ses hommes « surhumains », car elle est la tranchée où la mort rôde et où les hommes font de l'héroïsme et de l'histoire.

16 jévrier. — Aujourd'hui,c'est le 16 février! Le 16! le mardi-gras! Nous sommes aux abris G..., en face du Bahr-el-Gazal, qui n'est plus qu'une mare puante et grise; déjà des obus sont tombés qui ont balafré quelques hommes; pas de morts; il est sept heures; on doit attaquer à huit....

Pour évoquer cette journée, je relis les notes que j'ai prises, entre deux ordres ou deux appels de téléphone, car le téléphone nous suit, et c'est lui qui dans le tintamarre de la bataille claironne et transmet l'ordre de « marcher ».

Le 16! en éclair, je songe à des mardi-gras passés; à des jours ternes de février, dont la clarté adoucie atténuait la couleur crue des déguisements de la rue; je songe dans ce mardi-gras de 1915 à la canonnade qui dans un moment va hurler; on se sent nerveux; on regarde les montres; à côté de nous les pièces haussent le ton de leur voix hargneuse; des marmites leur répondent, et à chaque écrasement de leurs masses sur les pentes proches, notre cahute grince et tremble comme un vieux canot que la rafale secouerait. Huit heures moins dix..., les ordres arrivent, se croisent; au plein galop de leurs montures, les agents de liaison vont tout droit vers des buts indéfinis, vers des points que l'on ignore; ils vont dans un éclaboussement de boue, lancés à fond de train dans le Bahr-el-Gazal dont l'eau saumâtre rejaillit; huit heures moins cinq; encore cinq minutes; cinq minutes pendant lesquelles on fixe obstinément les yeux sur les crêtes derrière lesquelles nos canons frémissent; huit heures! c'est un déchirement aigu; une claque formidable: cent pièces détonent à la fois, la trombe des projectiles sifflant, vrombissant, passe; et, vers l'avant du côté de la ligne boche, le roulement des explosions lui répond en échos assourdis; c'est le grand drame qui commence.

22 février. — 9 h. 10. — Nous nous portons vers l'avantaux abris M...,nous suivons legrand boyau de communication à l'abri duquel on évite les éclats des shrapnells qui arrosent le terrain; au-dessus de notre tête, on entend: Vrron... vrron... vrron..., un avion? Non, c'est un éclat énorme, que l'on « voit » et qui disparaît dans la terre molle; nous allons et voici qu'une longue file de blessés approche; on les dirait pétris de glaise, caparaçonnés de vase, tant ils sont recouverts par la boue déjà desséchée des tranchées au talus desquelles ils s'aplatirent pour tirer; la blancheur des bandes de leurs pansements éclate dans le ton gris de cette saleté comme éclatent sur elle les larges taches pourpre qui la maculent; de l'un, on aperçoit le visage brûlé par une flamme qui le défigura; de l'autre,comme au-dessus du litham d'un Maure, on ne voit que les yeux très brillants soulignés par une grosse fleur rouge qui s'épanouit jusqu'au menton... et ils vont, silencieux, tragiques, tandis que nous allons vers la ligne dont ils arrivent....

11 heures. — Au poste de Mollandin; les agents de liaison; la fièvre des ordres qui se croisent, l'énervement de la lecture des 'comptes rendus qu'on lit mal sur des bouts de papier froissé; le téléphone... les téléphones... les téléphones dans lesquels, tous à la fois, les téléphonistes parlent et dans lesquels les coups de canon font un roulement qui assourdit.... En bas, c'est la bataille; le spectacle de ce qui est. Ah! les bonnes nouvelles... bravo! bravo!...! Puis, les autres qui citent les noms des tués, déjà.... Quoi, on sursaute, vous dites mort? Oui, mort! Celui-là aussi, mort? Oui, mort! Et un tel?... Tué! Et X?... Blessé! Il y a une heure à peine, on serrait la main de ces camarades; cela paraît incroyable, que l'on s'en aille si vite; on revoit des gestes familiers, on précise des intonations particulières. L'un d'eux, un de mes camarades des lettres, qui signa de si jolis livres l'an passé et qui, comme capitaine, commandait une compagnie ici, vient de tomber héroïquement sur la pente d'un glacis. A côté de la douleur de cette fin que j'apprends au téléphone, j'ai l'orgueil de me dire que ce brave, ce grand, était de mes amis, de mes très bons amis.

12 heures.—En bas, les marmites s'écrasent. C'est le coup d'assommoir sur le sol qui s'ouvre, sur la tranchée où les troupes défilent et où des remous se produisent parce que des éclats passent et tuent.... Au bout, c'est M...-lez-H..., sinistre, hostile, avec ses collines calcinées d'où montent les fumées des « gros noirs », comme montent les panaches des volcans en éruption.

Des blessés.... L'un d'eux s'approche du général X...; c'est un petit fantassin, un tout petit; il a des gestes saccadés; pas une goutte de sang ne parait sur son costume de boue; il se hausse sur la pointe des pieds pour qu'on l'entende, prend le bras du général et, avec une voix d'enfant que je n'oublierai jamais, murmure: «Je suis étourdi... un obus a éclaté près de moi... alors je ne sais plus.... »

Et il s'en va sans attendre de réponse, mécaniquement....

14 heures. — Oui,'la tranchée estprise et enlevée; l'artillerie continue à écraser le flanqucment en L..., ce flanquement est à nos pieds, on le touche presque: dzzin... dzzin... dzzin... des balles cassent net les branches des sapins au-dessus de l'abri; elles passent très haut; trop haut; en bas, c'est le bouleversement du flanquement; on voit, vers le « bois clairsemé », une fuite éperdue de points gris qui sont des Allemands; et, autour d'eux, des jets de fumée et de flamme paraissent jaillir du sol qui, en vérité, est secoué d'un tremblement que l'on précise; ces jets de fumée et de flamme, qui sont les éclatements des percutants, inlassablement poursuivent et tuent....

18 heures. — L'accalmie.

Maintenant le ciel est chargé de nuages; vers les H.... un quartier de lune brille et descend derrière un long rideau de grands sapins fantomatiques. Quel silence. Brusquement dans cette nuit trop lourde, dans cette nuit dont on devine le calme mauvais, dans cette nuit dont le cadre théâtral s'allie intimement à celui des hautes collines enveloppées de luno, la canonnade rugit. Sur tout le front, elle hurle, s'acharne, et c'est de nouveau peuplant l'air de leurs sifflements aigus, de leurs dzzins rapides, de leurs écrasements lourds, les passages des obus, l'éclatement des « gros noirs », l'appel des balles, et aussi le roulement ininterrompu de la fusillade qui ronronne sur un front imprécis, étendu d'un horizon qui flambe à un horizon où les lueurs deà grenades laissent traîner des flamboiements verts et bleus; des flamboiements au-dessous desquels, la plaine un instant fouillée dans le détail de ses tranchées redevient vite le noir, le vide où rien ne vit que l'éclatement rouge des obus fusants.... C'est une contre-attaque.... Tout flambe, rugit, se trémousse; les flammes fauves des pièces en batterie illuminent jusqu'aux Tebords des nuages amoncelés; leur éclair fulgure dans un ciel de tourmente et de folie; puis, brusquement, tout se tait: le silence retombe, accablant; la contre-attaque est finie.

Les nouvelles arrivent. Notre artillerie, toujours à l'affût, l'a écrasée; l'infanterie l'a déchiquetée. Elle a passé comme un ouragan avec son tonnerre immédiatement au zénith, cl comme un ouragan elle s'est brusquement tue....

Maintenant, ce calme trop brutal étourdit et je m'accommode mal, pour ma part, delà sérénité de la lune qui continue à descendre sans hâte, et comme si elle n'avait rien vu....

23 février. — De la ligne de feu. M.... Le jour se lève très clair au-dessus de la terre dure. Que sera cette journée après le rude effort d'hier; le matin est silencieux; il a gelé. Les cadavres se sont raidis comme se sont raidies les dépouilles éparses sur le champ de bataille et qui sont des capotes, des pantalons ou des tuniques abandonnés. Des hommes sont couchés en plein air, le ventre vers le ciel, la tête enfouie sous la mince couverture brune réglementaire; ici, là, ils se pressent les uns contre les autres, et la nuit froide a poudré à frimas leurs uniformes innommables. Beaucoup se sont endormis les genoux aux dents, les mains entre les cuisses, comme si, plus réduits, ils espéraient donner moins de prise au gel qui mord; leur file ininterrompue continue la file de ceux qui dorment pour toujours de l'autre côté de la crête sanglante. Que seras-tu aujourd'hui, Bataille qui livras à ceux-ci l'enthousiasme de ta volonté poussée jusqu'au suprême sacrifice?

Le champ est immense où tu as couché parmi ceux qui ne se relèveront plus; je les vois étendus; je vois leurs lèvres entr'ouverlçs sur lesquelles ta bouche s'est posée cette nuit, Bataille qui entraînes vers les dons sublimes auxquels tu les a conviés!

Que nous réserves-tu pour tout à l'heure, où d'autres vont essayer de te plaire, de te séduire, et qui vont vers toi, tandis que le soleil se lève au-dessus de leurs légions.

En même temps qu'il émerge très rouge au-dessus de la terre blanche, les batteries secouent les silences appesantis: silences des lassitudes, silences des fatigues, silences des guets, silences des affûts, et leur voix stridente emplit la plaine où tu t'étires, engourdie parce que tu as dormi toute nue sous le gel et sur la terre dure.

Tu vas, et les hommes te suivent parce que tu es femme; ceux qui défilent ce matin vont dans l'allégresse du soleil qui te réchauffe et dans le plain-chant des aciers qui te saluent....

Sans transition, ils s'engagent dans la tourmente où tu les attires; leurs muscles sont prêts pour l'effort, leurs baïonnettes sont fixées pour l'assaut.... Et déjà l'assaut chante devant la nouvelle tranchée qu'il faut conquérir.

Les heures passent et les drames se dénouent avec une rapidité qui donne le vertige; sept heures... neuf heures... midi... treize heures sonnent; et, dans le tohu- bohu, dans la bousculade, dans la tension formidable de la volonté fixée sur les ordres qui se succèdent et sur les situations qui se précipitent, je ne sais plus rien de ce qui a été. J'ai devantles yeux des spectacles qui ont laissé sur mes rétines, et sans que ma cervelle, occupée ailleurs, en ait été impressionnée, des visions étranges, où le tragique et l'héroïsme se mêlent et s'allient.... Je vois des blessés; je vois des éléments de tranchées allemandes rouges, rouges; je vois des «choses» qui ont été des soldats et qui sont brusquement réduites, sans qu'on puisse comprendre quelle soudaine prestidigitation les transforme ou les subtilise.

Pourtant, de ce chaos, des gestes particuliers se dégagent, des drames s'imposent, rapides, violents, qui, rassemblés bout à bout comme les différentes parties d'un vaste panorama, font ce grand tout qui est « le combat » d'aujourd'hui.

Et l'un des plus terribles que j'ai notés est celui de la tranchée de « l'Allée » que nous avons prise. Immédiatement le drame s'est dressé, angoissant et sublime; il vit encore devant nous, devant moi, dans celte heure apaisée de la nuit où, comme toutes les nuits, je remplace la douceur du sommeil par l'émotion du souvenir.

13 heures. — L'attaque est déclenchée.... Nous descendons pour être plus près; au moment où l'on va quitter l'abri pour l'observatoire, avec un bruit de wagon emballé une marmite arrive, éclate; tout est crevé dans l'abri; de la terre tombe en douche; les rondins sont disjoints, les téléphones détraqués, et les hommes, curieux, attendent que la suivante arrive « pour voir où elle tombera ».

La suivante ne vient pas; nous avons «bénéficié » de quelque erreur de portée ou de direction....

13 h. 25. — L'attaque se précise; l'un après l'autre détachés de la boue qui les englue et dans laquelle ils sont aplatis, nos fantassins se précipitent. Il y a 30 mètres à parcourir entre les réseaux démolis; je vois très distinctement un Allemand qui enjambe les fils de fer. Tiens, les nôtres le dépassent et personne ne le touche; il ne bouge pas, il reste là, sans esquisser un mouvement. Je fixe mon attention sur lui; c'est un pionnier que la mort a immobilisé et raidi dans cette étrange position.... Les autres passent et disparaissent dans le trou béant de la tranchée boche.

On ne distingue que des têtes coiffées de képis noirs et des tètes coiffées de casques gris.... Les nôtres..., les leurs. Et cela remue, va, vient; des vides se produisent que vite d'autres têtes comblent; les éclairs des baïonnettes hérissent cette confusion de boules noires, de boules grises, puis, brusquement, une séparation se creuse....

Quoi?

Les nôtres sont refoulés. On penche le corps pour mieux voir; on avance hors des tranchées, parce qu'on croit qu'on sera plus près, et on ne comprend rien à ce qui se passe.

Le nombre des têtes noires diminue, ou bien non, elles se rassemblent, se massent; elles couvrent moins d'espace; on dirait qu'elles veulent se concentrer, tandis que les « têtes grises » s'étendent, s'étalent comme si elles voulaient, elles, réduire les autres à l'espace étroit d'un cul-de-sac....

Brusquement, «quelque chose » se déclenche qui est imprécis; les têtes grises roulent, roulent, le long du parapet; les « noires » les suivent comme si une main invisible les eût poussées; puis, on ne voit plus rien et on se fige dans une attente tellement angoissante que la gorge se serre et que les mains tremblent....

24 février.— 14 heures. —De la ligne de feu. M... On avait conquis la tranchée de « l'Allée » lorsque, d'un boyau, déboucha une masse de grenadiers allemands.. Des hommes jetaient les engins; tués, ils étaient immédiatement remplacés, comme ceux qui, à côté d'eux, poussaient une sorte de rempart en sacs de terre....

Rien ne pouvait arrêter ces dynamiteurs, dont la pression formidable allait amener contre le cul-de-sac de la tranchée l'écrasement de notre groupe qui luttait, sans souci de la fin apparue au milieu de l'éclatement sec des explosifs qui déchiquètent....

La pression continuait, lente, irrésistible, et le groupe diminuait, se tassait, avec, déjà, les derniers de ses hommes aplatis contre la paroi dure du boyau sans issue....

Soudain, la pression diminua.

Venus on ne sait d'où, échappés on ne sait par quel miracle au dédale des tranchées allemandes, grenades en mains, baïonnettes basses, des poilus débouchèrent d'une sape ennemie abandonnée et se ruèrent sur les Allemands épouvantés....

Immédiatement, la mêlée se transforma, les gestes se précipitèrent; ayant plus d'espace, les nôtres accroupis attendaient la chute des bombes allemandes à leurs pieds; puis, prestement, avant qu'elles aient éclaté, les reprenaient et d'un mouvement rapide les relançaient dans les rangs ennemis où elles tailladaient et tuaient sans vergogne....

Cela dura des minutes qui parurent des siècles, puis la détente se produisit; le succès vint, la conquête s'affirma, et dans le soir tombant, cet épisode glorieux déroulé dans un petit coin du combat, très fièrement, entra dans « la Bataille »....

19 février. — Elle s'est réveillée mauvaise. A peine si elle a dormi; ses canons n'ont pas cessé de tonner, et, là-bas, sur les flanquements en L..., sur le ravin de la ferme de Beauséjour, les obus n'ont pas arrêté d'éclater.

Avec le matin, la brume s'est levée et, malgré la brume, la mitraillade a fouetté les échos de sa voix cinglante.

A cette heure, sous-un ciel bas et gris d'hiver qui pèse sur les êtres et sur les choses, elle marche, elle rampe, elle s'accroche au terrain; son visage n'a plus aujourd'hui l'expression que nous lui connaissons; ses mâchoires sont dures, ses yeux dilatés; et de sa bouche grande ouverte part le commandement de « En avant! » qui retentit....

14 h. 30. — Le ciel flambe; on a l'impression d'un cataclysme; les oreilles sont assommées de bruit. A côté de nous, de l'artillerie lourde beugle; en face, sur la crête de M...-lez-H..., voici les fumées verdâtres des « gros jaunes » qui explosent sur les boyaux; mais on ne voit rien, on ne distingue rien qu'un brouillard épais au milieu duquel rouges, sanglants, les éclatements marquent les points de courbe de leurs hauteurs types déréglées; et, dans l'air, ce n'est plus qu'un sifflement ininterrompu qui couvre jusqu'au bruit des fusillades déjà intenses, sur des fronts infinis....

15 heures. — On dirait que dans le ravin de la ferme de Beauséjour, des usines soient en plein travail, tant les fumées montent, denses et nombreuses; des 77 fusent avec des détonations sonores comme des coups de gong; ils arrivent en essaims pressés et s'abattent sur ce pauvre village de M...-lez-H..., où tout saute; je vois un pan de l'église qui disparaît; puis un mur qui « éclate » et dont les pierres retombent sur des tôles avec un long roulement de tonnerre....

16 heures. — L'artillerie redouble l'intensité de son feu; hargneuses ou gaies, les balles passent sans interruption; dans ce tintamarre, sur un buisson, il y a des oiseaux qui chantent; il y a des oiseaux que l'on écoute une seconde car il semble que le dérivatif de leur chant délasse, puis on éprouve une sorte de stupéfaction brutale en face de ces insouciants qui chantent le printemps, le renouveau au milieu de cette immensité où la mort rôde.

Ils chantent indifférents et tout vibre, frissonne, claironne dans le ciel; on dirait que la bataille est aérienne; mais, voici que la plaine se peuple d'hommes, qui sont nos hommes, et qui vont vers les corps à corps.

16 h. 15. — Je m'attache à surveiller un côté du drame; nous sommes isolés ici; tous les fils sont coupés; des obus ont écrasé les appareils dans les postes d'écoute; je vois en bas, du côté de M...-lez-H..., les téléphonistes qui réparent les lignes sous les obus; l'un d'eux roule, l'épaule fracassée.... Ah! les héroïques!

Qui dira les gestes de ces simples auxquels on signale que des fils sont rompus par les obus à 100 mètres des tranchées ennemies, et qui, sans sourciller, répondent: « C'est bien, je vais arranger ça! »

Je les vois ceux-là; ce soir,ils sont trois et, sans mouvements nerveux, sans hâte, accroupis au-dessus du boyau où les balles tapent et au-dessus duquel les shrapnells fusent, ces « grands » l'ont leur petite besogne toute en détails que l'on doit fignoler....

16 h. 25. — Oui, je dois regarder de ce côté, je dois, et je vois deux compagnies qui débouchent de la corne du bois Brûlé; immédiatement, les « marmites » arrivent! Ah! l'une d'elles tombe en plein dans nos rangs; la fumée ne finit plus de se dissiper; puis, on voit...: rien... personne, personne n'est étalé.... Encore des obus, encore, encore et cette fois, il y a des taches noires sur la terre grise.... Tiens, un homme tombe à genoux; je fixe mon attention sur lui.... Blessé?

Mais il se relève, il court, retombe encore à genoux.... Voilà que je ne regarde que cet homme, que je m'intéresse à son sort, que mes regards le suivent; enfin, il se relève et je le vois disparaître, avec les autres, dans la tranchée où les Boches s'écrasent pour mieux fuir....

17 heures. — Nos soldats débouchent dans les clairières du Bois Clairsemé... mais alors il est à nous; d'ailleurs voici que, vers la droite, d'autres troupes arrivent et que des pièces dont je n'avais pas encore entendu la voix prennent subitement part au concert de nouveau formidable.

17 h. 30. — Et le temps file et la nuit approche et les nouvelles arrivent.... Ah! comme on les écoute fiévreusement; tout le monde parle à la fois et toutes les intonations se heurtent au timbre des écouteurs; peu importe, puisqu'on entend que « l'on a pris ». C'est bien, on recommencera avec le jour. Ce soir, on ne pense qu'au succès; la fatigue s'efface devant l'enthousiasme et la confiance; on ne veut retenir qu'une nouvelle: c'est que l'on a progressé; c'est que les efforts n'ont pas été vains, c'est que les drames auxquels on assiste ne sont rien à côté de celui qui se joue et qui est de l'Histoire pour demain....

Alors, on va sans se retourner; on te suit de nouveau, ô Bataille! qui clames ta joie de vaincre, mais, nous te laissons, ce soir, le soin de veiller sur ceux qui viennent de mourir dans le plein élan de ton action libératrice et souveraine....

En Avant, les Hurlus!

26 février. — Mesnil-lez-Hurlus. — Un homme a crié: « En avant, les Hurlus! les guoux! les Hurleurs! les Hurlus! » (On sait que hurleur, hurlus, vieux mot français, qualifiait, au XVIe siècle, les révoltés de Flandre et de la Champagne qui se dressèrent contre les iniquités de l'inquisition et les abus de l'ancien régime.)

Un passé vieux de quatre cents ans se réveille en même temps que cet appel frémit ici, et le souvenir de toutes ses luttes contre les sectaires qui violentent, contre les préjugés qui enlisent, contre les abus qui révoltent, prend place dans nos rangs, à côté du soldat, ce « gueux » de l'épopée splendide d'aujourd'hui,

Quatre cents ans d'histoire renaissent du sol inuié; et ce vieux nom venu du Nord et arrèlé jadis aux clochers de ces villages démolis sonne comme aux jours saints où les « gueux » se levaient, courant sus à quiconque gênait leurs franchises ou leurs traditions.

En avant, les Hurlus!

Le cri s'est répété, et les Hurlus du XVIe siècle sont sortis de leurs tombes; tous ceux de la « Guerre des Gueux » dont ils furent les héros dressés au nom du droit, contre l'inquisition farouche ou la féodalité mesquine se pressent dans nos rangs du moment qu'il s'agit de liberté; et leur appel a volé du clocher de Mesnil à celui de Hurlus.

En avant, les Hurlus!

Et les Hurlus, les gueux, se sont élancés; ils ont pris à la terre ancestrale qu'ils défendent, la carapace qui les recouvre, comme s'ils voulaient l'emporter avec eux ainsi qu'un fétiche souverain.

Ils sont les mêmes que ceux dont la légende s séculaire frémit autour de ces villages que les mitrailles n'ont pas tués puisque la Bataille vient de les jeter dans l'histoire.

Leurs visages ont les mêmes yeux d'énergie, leurs gestes la même sagesse consciente et, aussi, la même vigueur inlassable que ceux des aïeux crevés ici et là, au flanc de ces collines d'où les obus les ont déterrés et où le moyen âge les avait condamnés à dormir sans cercueil. De nouveau, après quatre cents ans, l'appel, le vivat, ont retenti: « En avant, les Hurlus! » Alors, les Hurlus du Nord, les Hurlus du Midi, les gueux de France, se sont précipités de ces villages que les Hurlus baptisèrent; de ces villages dont les clochers abattus ne peuvent plus lancer le tocsin des révoltes, mais dont les batteries ont acclamé des assauts.

Ils ont crié: « En avant, les Hurlus! » en face de la tranchée allemande qu'ils ont conquise, et leur courage a été celui dont la « Guerre des Gueux » disait la volonté irrésistible et l'acharnement impitoyable.

Nous venons de voir cela; nous restons chauds encore de l'élan, vibrants de l'ardeur qui bouscula; nos oreilles n'ont plus que des bourdonnements, tant les canons ont été assourdissants, mais ces bourdonnements rappellent trop « qu'on les écrasa » pour qu'on s'en plaigne.

L'homme, lui, ne sent plus rien; il ne sait plus si la terre l'englue, si la vase l'enlisé, si la « Tranchée-Brune » l'émeut avec son charnier; il est victorieux, il progresse, et parce qu'il est victorieux, il est redevenu le Hurlus à la face hirsute, aux yeux briIlants.

Depuis huit jours qu'il lutte, jamais comme ce soir pareille envolée ne l'a emporté; jamais non plus, je crois, comme au début de cette journée ensoleillée, toute de printemps, toute de vie, une pareille espérance ne s'était levée en son cœur généreux; elle lui a souri, et parce qu'elle a ouvert ses lèvres fraîches de jeune femme, il a suivi le sourire et, avec le sourire en cocarde, il s'est précipité derrière les rafales des canons en folie....

Les rafales ont claqué; les rafales ont démoli; et les rafales ont tué....

Aucun tir n'a plus complètement signifié l'écrasement, la fin; aucune avalanche d'obus ne s'est pareillement abattue sur une ligne.

Je les vois encore avec leurs explosions étalées en taches rouges semblables à de grandes fleurs pourpres, brodées au milieu de l'épais rideau de leur fumée tendue sous le ciel bleu; et là, derrière ce rideau que nous essayions de percer en ouvrant tout grands nos yeux, curieux du travail en préparation, de l'ouvrage en chantier, se passait le drame de l'anéantissement de tout ce que l'homme peut inventer pour se défendre ou pour se protéger....

Par moments, à travers la trame pressée du rideau gigantesque fusaient des éclairs fauves; alors, à travers et au-dessus des halètements de la fournaise, passait le bruit sourd d'une détonation très lointaine.... Toujours acharné, et durant deux heures, le 75 a martelé les échos, raviné le sol, déchiqueté les hommes, puis, au moment où le silence est tombé brutal après la dernière rafale, les poilus ont crié:

« En avant, les Hurlus! »

... Les Hurlus se sont élancés et ils ont trouvé la terre « nettoyée ».

Ils n'ont plus eu devant eux que des visions d'enfer et telles qu'aucune imagination ne peut les concevoir; tout était bousculé, haché, pulvérisé. Des tranchées en ciment qui devaient durer toujours, des fortins qui devaient résister à tout, des mitrailleuses qui devaient balayer, rien ne restait que des décombres, des ruines et des morceaux.

Là, dans ce chaos, gisaient écrasés contre les sacs, agrippés aux fers tordus, aplatis dans la boue, ensevelis sous les parapets, les Allemands frappés au hasard des rafales, assommés en pleine course, immobilisés en plein affût, et en nombre tel, que leurs communiqués déjà parus se sont refusés à l'avouer....

Ainsi, les canons des Hurlus ont préparé le chemin, et les Hurlus ont passé....

Ils ont passé lançant, en même temps que leur appel, un salut vibrant aux 75 amis,qui ajoutaient une victoire à leurs victoires; alors, les tranchées ont cédé, et vous, à l'arrière, avez lu le communiqué de ce jour sans vous douter de la grandeur enfermée dans le laconisme de ses lignes.

Les Hurlus, autrefois, gagnaient des villes dans un combat; les batailles des gueux se limitent, aujourd'hui, à des tranchées enterrées, et leurs victoires à l'étalon des quelques cents mètres qu'elles représentent; c'est tout, et c'est pourtant de la victoire plus, grande que les victoires de ces aines.

Pour les nôtres elle s'est levée irrécusable, splendide, non parce que l'on voyait des ennemis s'enfuir à travers bois, mais parce que des détails s'imposaient en la soulignant par le nombre des prisonniers accablés, regardant droit devant eux avec des yeux agrandis d'épouvante, et aussi par ce que l'on savait de la démoralisation créée par le 75, dont ils disaient sans cesse avec terreur:

— Ah!... canon... canon.... Ah! canon!

Et les noms qui perpétueront ces combats dans l'avenir passaient gonflés d'espoirs à travers la plaine, par-dessus les clameurs et les bruits:

— Nous avons le bois Trapèze.

— La Tranchée Grise est enfilée par nos pièces; elle est intenable pour eux.

— L'Allée est à nous.

— Un bataillon allemand a essayé de la dégager par une contre-attaque; les 75 en ont escamoté les compagnies.... Regardez tous ces tas gris... là! là! partout: c'est le bataillon....

Ces propos passent dans la brise du soir, qui se lève presque tiède et très caressante. On dirait que la nouvelle du succès naît de tous les côtés à la fois, que les hommes la devinent, la sentent; alors, ils l'acclament, comme ils viennent de l'acclamer avec leurs bras levés brandissant des trophées de pipes aux fourneaux écussonnés de profils aigus de « kronprinz » ou de faces épanouies de princes wurtembergeois; de sabres aux dragonnes blanches ou vertes et de fusils aux batteries étincelantes, au bout desquels les baïonnettes lancent des éclairs zigzagants comme des foudres.

Et tout se mêle vertigineusement; le détail heurte le fait général qui se déroule; hardiment, l'incident pénètre dans la bataille, puis fait corps avec elle; là, c'est un cheval que nous avons attaché à un arbre; un obus arrive, déracine l'arbre qu'il envoie à une dizaine de mètres, entraînant après lui le cheval, qui roule les quatre fers en l'air et qui se relève sans mal, en nous regardant avec de bons gros yeux ahuris qui ne comprennent pas. Plus loin, c'est la ligne de feu, immense, angoissante: on ne sait rien d'elle que le mot apporté par les estafettes ou transmis par le téléphone: et ce mot dit toute une situation....

Le détail est pour le champ d'observation de chacun, et il se précise, s'impose à toutes les minutes, à toutes les secondes, comme il se précise et s'impose à nous tandis que les Hurlus reviennent de l'assaut en brandissant de nouveaux trophées dans la gloire du crépuscule qui descend.

Ils agitent des trophées et cette fois ces trophées les font rire — ce sont des casques; des casques qui n'ont plus la pique de cuivre, mais une pique, de bois; des casques qui ont des visières en aluminium et qui sont vierges de l'ornement de leurs plaques orgueilleuses aux aigles étalés et aux écussons en relief; le cuivre est rare; en regardant ces dépouilles, on songe vaguement aux oripeaux lamentables qui étalent leur toc à la lumière crue des rampes des casinos borgnes....

Tout est en toc à cette heure de l'autre côté; tout y est faux, faux comme cet énorme aviatik maquillé comme un vulgaire Emden et qui vient d'orner ses ailes d'oiseau de proie des cocardes de nos trois couleurs radieuses.

Il a passé, mais les trois couleurs n'ont pas changé sa silhouette et son profil; il a trompé ceux qui, comme nous, ne savent pas; on se rend mal compte dans la tranchée, mais les observateurs et les canons contre avions veillaient, et l'énorme bête a fui, poursuivie par l'éclatement de nos obus; sans même avoir la crânerie de son mensonge, elle est partie vers les lignes d'où elle était venue, vers les lignes où on maquille jusqu'au détail des uniformes légendaires.

Et, tandis qu'elle s'enfuyait, les ailes appesanties par le poids de nos cocardes trop lourdes à porter, nos Hurlus, qui sont francs comme des soldats et libres comme des gueux, ont salué de huées méprisantes cet acte de piraterie armée du « Deutschland unter alles », comme ils venaient de saluer de leurs rires moqueurs le mensonge de ses casques de mardi-gras ou de théâtre.

 

Autour d'un Combat de Nuit

Sur les crêtes de Champagne. — C'est pour 21 heures, vers la cote X..., il y aura la Garde, dit-on.

Il y aura la Garde!

Un camarade m'annonce cela comme s'il s'agissait de la grande vedette d'un théâtre subventionné; entendu: il y aura la Garde.

Ce n'est pas en notre honneur qu'elle donnera ce soir; mais nous savons que lorsque la nuit sera très noire, toutes ces collines, maintenant silencieuses, vont, parce qu'on veut « la » crever, frémir et trembler sous l'écrasement des marmites et sous le choc des 75, dont les pièces hennissent à la façon des chevaux qui se mordent à la corde des bivouacs trop serrés.

L'attaque n'est pas dans l'axe de notre secteur; mais, elle est dans le rayon de nos impatiences qui se font mal à l'attente de la minute prévue, et dans celui de notre désir de voir, malgré que ce ne soit pas à notre tour, et malgré cette inconnue redoutable que nous rencontrons toujours enlre l'abri et le poste d'observation, sous la forme d'une balle qui passe ou d'un obus qui explose.

Nous sommes, dans l'abri, un peu secoués par l'émotion qui précède toujours le moment où l'on va « pousser de l'avant »; il faut trente minutes pour atteindre le poste. Nous avons plus d'une beure devant nous; mais nous ne pouvons rester dans cet étroit réduit où tremble la falote clarté de notre unique bougie. On étouffe là- dedans; nous avons besoin de la nuit où le drame va se dérouler; l'ombre nous attire, car il y a dans l'ombre une attirance irrésistible, que seuls connaissent les coloniaux et les combattants. Alors, nous allons vers son obscurité, tandis qu'elle se referme sur nos pas, comme si elle voulait à tout jamais nous isoler de cette case où il y a de la lumière et de la vie.... Car tout est mort autour de nous, tout.., tout....

Rien ne bouge parmi ces choses toutes petites qui sont les grands tués de ces journées de lutte, de ces journées où, sans arrêt, les canons ont martelé l'airain de la cloche des renommées qui chante les héroïsmes; de cette cloche qui tinte ici, dont le frisson réveille, là-bas, dans vos cœurs, le souvenir des souvenirs et fait que vos yeux, même rougis, regardent fièrement, parce que vous sentez que c'est l'âme dos vôtres qui passe en môme temps que lui.

Rien non plus ne fait du bruit. Le silence est infini et on dirait ouaté; il pèse sur les trois que nous sommes; les trois qui ne combattrons pas, mais qui nous trouverons dans la fournaise; alors, nous allons, sans un mot, pour que ce ne soient pas nos misérables réflexions d'hommes qui en-violent la sereine majesté. Peu à peu, la nuit nous prend; puis, brusquement, elle nous arrête en face de la scène aux décors imprécis où nous devinons que déjà les acteurs du grand drame ont pris place....

Là devant, dans l'obscurité, cette, masse, c'est la cote X...; plus loin, ça noir, le signal de M...; ces lignes d'arbres, semblables à des soldats enlevés pour un assaut, le légendaire T...; puis le R..., ce bois sinistre qui, dans le jour, tend inlassablement vers le ciel le geste suppliant des mille bras tordus de ses branches que les mitrailles mutilèrent.,., Plus près, ce sont des réseaux de fils de fer enchevêtrés; puis des morts...des armes... des morts.... Cela est si émouvant, si immense, que l'on éprouve comme une vague honte à ne pas être «plus que ce qu'on est», car les soldats étendus là peuplent cette immensité de leurs fantômes et ce silence de la clameur de leurs vivais.

En vérité, ce sont eux qui peuplent le champ de bataille dont l'ombre, le silence, la solitude conservent, jaloux, l'immatériel frémissement de ce qui fut et qui revit aux heures où les canons ne tonnent plus. On sent, quand vous le traversez, qu'un monde d'âmes qui appartient à un monde de vivants vous accueille; on devine aussi qu'un monde de pensées vous frôle et que ces pensées sont faites de toutes les ardeurs, de tous les sacrifices de ceux qui sont raidis dans le tragique garde-à-vous des parades suprêmes; de ceux dont les fantômes vous suivent comme ils ont suivi les camarades qui ont passé naguère et qui attendent au fond d'une tranchée le fusil chargé, la grenade amorcée et la volonté prête.

Nous allons au milieu de toutes ces immobilités, de tous ces silences, de toutes ces évocations, et voici que la vie frissonnante vient à notre rencontre; elle vibre tout entière concentrée dans un sifflement qui déchire; on croit que « ce qui le produit » vous frôle, alors qu'il est déjà passé et qu'il finit, écrasé dans une détonation, sèche comme un coup de feu: c'est une balle perdue dont le cône d'air de la pointe vient d'exploser à la haute température des forces heurtées de la vitesse et de l'arrêt.

D'où vient-elle, cette égarée? Vers quel but sa trajectoire a-t-elle été dirigée? Quelle puissance l'a déviée pour en marquer le tracé dans l'ombre de ce soir paisible et le point de chute au parapet de ce boyau perdu dans cette plaine perdue? Maintenant, ce sont des voix que nous entendons et dont je reconnais l'intonation méridionale; en face de nous, les ruines des H... se dressent sinistres; je ne sais ce qu'il a ce soir ce village détruit pour paraître aussi désolé et pour ajouter à sa tristesse celle de l'aboiement d'un chien qui hurle dans le silence de ses maisons effondrées. Les voix sont proches maintenant, elles viennent du côté où un brasier pétille; des hommes sont accroupis autour de lui; ils lèvent de notre côté des visages dont on ne voit que les sourcils, car le passe-montagne les casque de ses mailles serrées; congestionné, suant, un caporal souffle dans un fourreau de sabre-baïonnette tronqué et transformé en canon de feu; une seconde,distraits par notre passage, ses camarades baissent de nouveau la tête, et, avec des yeux qui ne voient pas, fixent les braises en face desquelles du pain grille à la pointe d'une baguette de fusil....

Obstinément, le chien burle; nous le voyons le cou allongé, la tête haute, assis derrière un tas de charognes auprès duquel nous passons et qui offre à nos regards des carcasses de chevaux et des os de bœufs abattus; os de cuisses étalés en spatules, os des canons oblongs et luisants, os des crânes au frontal crevé, innommable chaos qui ne dépare pas ce cadre de guerre et dont les détails paraissent, frappants de précision sous le faisceau curieux de nos lampes qui les font ressortir.

Mais rien ne vit donc dans ce village que ces ruines, qui clament l'horreur des incendies qui les amoncelèrent? Où sont donc, à cette heure, tous ceux qui, le jour, vont et viennent? Pourquoi ne les voit-on pas? Instinctivement, on les cherche; on voudrait entendre encore l'accent familier des hommes accroupis; mais les hommes ne sont plus que des ombres perdues dans l'ombre, et leurs voix se sont tues autour du feu devant lequel ils rêvent.

On voudrait que du bruit, que du mouvement vous entraînent; mais, c'est ce village qui vous retient; c'est lui qui s'impose; il semble que l'appel de son chien errant soit l'appel désespéré de sa plainte douloureuse; jamais, comme ce soir, nous n'avons éprouvé sa détresse, car, ce soir, son âme se réveille et fait ressusciter toutes ces pierres qui paraissent mortes et qui sont les foyers que les Allemands ont détruits. Alors, tout vit, revit et revit encore dans son obscurité, au fond de laquelle se cachent les souvenirs de tous les bonheurs qu'ils ont profanés ot de tous les rêves qu'ils ont salis. Cette âme vous entoure, on la devine, on la sent, on la palpe comme on devine, comme on sent, comme on palpe l'âme des camarades qui passe dans les champs où leurs corps sont étendus. Plus encore, on sent qu'elle se révolte. Les autres, les voleurs, les incendiaires «la voient» le jour derrière ces pans de murs, témoins toujours debout de leurs infamies, et, elle, les désigne à la vengeance des nôtres, dans ce qui devient la battue aux bandits. Alors, les bandits tirent sans discontinuer pour l'atteindre derrière les pans de murs où elle s'abrite; ils tirent, tirent, et tapent juste; mais le village la défend: peu importe, ils s'acharnent pour fuir l'obsession de ses maisons qu'ils ont souillées, de son église et de son cimetière qu'ils ont profanés. Quand ce n'est pas l'obus, c'est la balle qui tenle de la tuer. Mais le village ne veut pas mourir; et ils le revoient au lendemain de chaque nuit, toujours droit, avec son grand visage livide de victime qui se redresse et qui accuse.

Voilà l'âme qui maintenant nous dirige, et qui est l'âme des villages martyrisés de France; elle nous accompagne, fidèle, sur la route crevassée qui réunit la ruine et la désolation des H... à cette autre ruine et à cette autre désolation de M...-lez-H.... Mais ici des hommes se meuvent; un groupe apparaît qui porte un brancard sur lequel est allongé un sous-officier d'artillerie, dont les yeux dilatés regardent le ciel avec une étrange fixité. Sur son front, au milieu du bandeau qui le ceint, il y a une minuscule fleur rouge, écrasée....

— Eh bien! camarade, pas grave, j'espère. Où avez-vous attrapé ça?

Le blessé ne répond pas; ses yeux conservent leur expression d'étonnement figé. — - Pardon, mon capitaine...., il est....

— Ah! il est....

— Oui, une balle perdue en pleine tête, là, dans le boyau de M...-lez-H....

— Il y a longtemps?

— Dix minutes, il est encore chaud.

Voilà où elles vont ces égarées qu'on appelle les balles perdues! les balles perdues! pas pour tous...

Sans ajouter un mot, les infirmiers reprennent leur fardeau: l'ombre se referme sur eux et nous allons vers la colline proche, au flanc de laquelle serpente le boyau aux balles folles.

Mais déjà ce n'est plus à cela que l'on pense; il y en a tant, tant et puis...? D'ailleurs, « l'âme » du village revient et c'est elle maintenant qui nous entraîne.... Derrière nous, inlassablement, le bien hurle. On n'entend que lui dans cette nuit très calme où lentement avance l'heure de la tragédie historique.

Il faut maintenant interrompre les contacts de nos lampes, car nous entrons dans la région battue par les 77, toujours à l'affût de ce qui bouge et de dé qui passe. Il n'y a plus de cadavres par ici, mais il y a des trous d'obus dans lesquels on tombe. L'ombre est à ce point opaque que l'on ne distingue même plus le parapet blanc de la tranchée creusée dans la terre calcaire; on ne voit rien; on n'entend rien; le chien lui-même s'est tu. On éprouve l'impression d'être perdu dans une solitude sans fin, dont le silence crée un malaise tel que l'on est secoué par un réel besoin de crier pour le rompre et que l'on appelle l'éclatement de l'obus ou le sifflement de la balle qui le déchireront.... Tout à coup, comme si les forces de Unis les inconnus obéissaient à ce désir, un éclair formidable embrase l'horizon: une fusée....

Nous sommes si bien enveloppés par sa clarté verdâtre que nos silhouettes se détachent toutes noires et dressées comme des cibles de polygone au-dessus de cette arête d'où l'on voit et où l'on voit tout; nous nous aplatissons, et le panorama dû champ de bataille fouillé par cette lueur verte qui l'accuse sans en adoucir les contours par le ton atténué des ombres, se présente à nos yeux éblouis....

Un instant, nous sommes désorientés, puis, sous la clarté blafarde de cette fusée parachute, toutes les collines reprennent leur physionomie et tous les bois leur caractère; nous reconnaissons le R... squelettique... la cote X... méfiante et hostile... plus loin 19... avec ses haies de troncs carbonisés, et, enfin, la plaine étalée dans le détail de ses armes abandonnées, de-ses réseaux bouleversés... de ses herbes et de ses chaumes desséchés....

La fusée s'écrase sur le sol, l'obscurité retombe absolue; on se relève et on marche les mains en avant pour tâter l'ombre à la façon des aveugles, mais l'ombre se dérobe, l'ombre fuit; cela, juste au moment où le drame commence. Un obus en annonce le prélude; nous distinguons nettement son sifflement et un écart nous rejette à droite et à gauche de sa trajectoire présumée; il passe, explose à cent mètres, et, à nos côtés, un « Nom de Dieu! » sonore en ponctue la chute tapageuse. Un sabre-baïonnette abandonné a malencontreusement basculé, sa pointe a traversé le soulier d'un camarade et profondément pénétré dans son pied. En un tour de main, sa chaussure est délacée; tant bien que mal, on tortille un pansement et ça y est, on va vers le combat qui se lève au-dessus de cette plaine dont sa clameur secoue les échos endormis.

C'est d'abord sur toute la ligne le ràclement ininterrompu de la fusillade; pas une fausse note ne s'élève dans ce concert subitement imposé à la nature qui sursaute, effarée d'être ainsi surprise dans sa nudité et son sommeil....

Des crêtes naguère couvertes d'ombre partent, comme des essaims d'étoiles filantes, des trajectoires lumineuses dont les sommets s'épanouissent en gerbes aveuglantes, vertes, bleues, rouges ou blanches; projetées en bouquets serrés ou livrées à l'effort d'un essor isolé, elles déchirent l'obscurité et peuplent la nuit de leurs étranges lueurs. On a l'impression de l'irréel, du fou....

La terre tremble; on croit assister à je ne sais quelle catastrophe sismique, à je ne sais quel inimaginable spectacle renouvelé des grands cataclysmes antédiluviens, où la foudre serait remplacée par la boule blafarde des fusées parachute, par l'éclatement en zigzag des obus où par l'explosion des marmites percutantes, qui font surgir du sol les geysers de leurs panaches éblouissants.... Tout se mêle, hurle, dominé par la voix de crécelle des mitrailleuses; on n'entend qu'elles, parce qu'elles sont les maîtresses de l'heure, ces tueuses d'élan, ces apaches de l'enthousiasme; lentes chez les Boches, elles se précipitent chez nous et rendent coup de dent pour coup de dent, à la façon de ces chiens qui luttent dans les fénétrâs ou les baloches de Gascogne.

On ne sait rien et on n'entend rien de ce qui est l'homme dans cet éblouissement et dans celle cacophonie; on devine seulement qu'il est là, quelque part; on sent qu'il se meut, qu'il rampe, que sa baïonnette besogne dans la fosse étroite et toute prête de la tranchée où son assaul limite; on sent que toute cette « mort » est dressée contre lui, mais on sent aussi qu'il avance et qu'il passe victorieux sous sa voûte infernale....

Ce ne sont dans ce combat que des fusées multicolores, que des éclatements rouges, que des feux verts dont les flammes tremblantes animent, toutes les immobilités qui assistent impassibles à cotte gigantesque tragédie. Le drame est tout entier concentré dans la manifestation désordonnée de toutes les puissances de la lumière qui dévoile, qui trahit, et de l'explosion qui bouleverse et qui tue....

Cela est tellement grand que l'on se demande ce qu'il faut le plus admirer, du courage de l'homme qui affronte ou du génie de l'homme qui a conçu.... On reste collé au sol, haletant, inondé de clarté, abruti d'éblouissement, assommé de bruit, On ne pense qu'au résultat de tout ce déploiemont de forces et de toute cette dépense de vies. On voudrait savoir, et rien no passe dans la plaine que le monstrueux essoufflement de cette usine de la bataille, où les canons forgent de l'héroïsme et de l'histoire.

Puis, sans transition, les fusées ne partent plus; les détonations s'espacent; les mitrailleuses enrayent leur déclenchement, quelques coups de fusil claquent encore ici, là... là; un coup de oanon leur répond; puis un autre, dont la détonation s'attarde, paresseuse, au-dessus de la plaine accablée et… c'est fini. Le silence retombe: un faisceau de projecteur traîne encore derrière nous; brusquement éclairés, des coins de paysage apparaissent avec cette mine renfrognée des gens qu'aveugle une trop brutaje clarté, et nous redescendons vers le boyau où défilent des ombres silencieuses.

Ce sont des brancardiers retour de la première ligne....

— Du nouveau?

— Oui, ça y est, on a les tranchées du bois Trapèze.

— Bien vrai?

— Oui, jusqu'à la lisière Nord.

— Ah! bravo pour les camarades! Bravo!

Oui, bravo aussi pour ceux que nous rencontrons et qui sont des troupiers improvisés brancardiers après le combat pour soulager les autres, les vrais, exténués par le va-et-vient dans les tranchées où l'on s'enlise....

Ah! les stoïques, les superbes. Je vois leurs visages ruisselants; avec d'infinies précautions, ils portent un homme étendu sur une civière; cet homme se plaint avec une voix dolente qui fait mal, et, dans ces boyaux étroits, avec des délicatesses de femme, ces soldats qui viennent de tuer s'ingénient à éviter les soubresauts au malheureux qui gémit.

Nous les suivons; ils s'arrêtent, et l'un d'eux se penche avec son bidon, qu'il approche des lèvres du blessé qui boit avidement, goulûment; notre lampe éclaire ce spectacle de la coulisse; et ibe spectacle est celui de combattants improvisés brancardiers, soignant un soldat de cette Garde qui devait être de la fête, et dont, nous l'avons su depuis, tous les acteurs étaient restés en place pour en perpétuer le souvenir.

Nous sommes muets d'émotion en face de ce mouvement bien français; pour ma part, je songe à ce que je sais d'une nouvelle infamie des Allemands qui, dans l'après-midi, au cours d'une aitaque brusquée, ont jeté sur nos soldats des matières inflammables; j'évoque la vision tragique de nos troupiers surgissant des « tranchées grises» et courant le dos en feu; alors, je me demande de quelles bontés sublimes sont pétris ces simples qui, sachant cela, puisqu'ils y étaient, ont encore ces gestes de générosité splendide....

 

La Route Tragique

11 avril. — Dans le bois la Dame... —... C'est au soir d'une journée de lutte sanglante, acharnée et soutenue par l'indomptable volonté de cette infanterie qui me stupéfie par son stoïcisme et me déroute par son abnégation, que je recueille des impressions dans mes feuillets depuis des semaines délaissés.

Je voudrais faire revivre en elles la poignante tragédie du nouveau combat jeté dans l'histoire de cette guerre sans merci, où chaque beauté atteint son épanouissement et chaque horreur son paroxysme, mais je ne peux effacer de mes yeux le spectacle de ce que j'ai vu, de ce que j'ai noté au cours des étapes qui nous ont amenés dans ce bois la Dame, autour duquel le grand bruit des canons s'étend et se prolonge.

Les obus fouillent les lisières, et leurs éclatements bas hachent et brisent, jonchant de branches aux bourgeons éclatés le sol vaseux du bois marais, en face duquel la Woëvre étend l'immensité de sa plaine désolée.

Ils explosent ici, là, partout, sans souci de ce qui revit et qui est un printemps nouveau dont le, soleil généreux auréole de pourpre les ruines, qu'ils accumulent déjà...

Je voudrais que mes feuilles clament les héroïsmes de ceux qui vivent ici dans l'immobilité forcée de leur attente à plat ventre dans la boue liquide des chemins creux ou des champs inondés; que mes phrases amplifient les gestos glorieux qu'ils ont esquissés durant l'assaut des réseaux barbelés et souligne l'angoisse poignante des heures passées ensuite à éviter de lever la tête sous peine de l'avoir traversée par la balle des mitrailleuses à l'affût, je voudrais, surtout, perpétuer dans l'imagination de ceux qui n'ont pas vu, l'indignité des actes accomplis au nom de l'assassinat commandé, qui transforment la lutte noble en une abominable tuerie où l'Allemand égorge et pille; je n'ai qu'à citer, qu'à puiser au hasard, dans ce que je sais de ce poste de mitrailleurs où deux soldats prussiens étaient attachés comme des bêtes et que nous enterrâmes avec leurs liens aux pieds pour que tu les reconnaisses plus tard, patrie du « Gott mit uns », qui infliges aux tiens la flétrissure de ces entraves; je n'ai qu'à narrer cet épisode de Mesnil où un officier allemand leva les bras et n'hésita pas ensuite à tirer sur le camarade trop confiant qui s'avançait le revolver baissé, comme nous comprenons qu'il le soit quand on nous tend l'épée et qu'on « se rend », ce sera pour un autre jour; je veux rester à cette heure près de ceux que j'ai suivis sur la route tragique des étapes parcourues.

Il fait nuit, très nuit; du poste modeste qui nous abrite et dont un obus vient de crever les tuiles, je distingue leurs ombres qui font des taches dans l'ombre qui s'appesantit. Ce sont de petits fantassins de France; ils sont venus je ne sais d'où, de Lille, de Toulouse ou de Cherbourg; puis ils se sont lancés sans drapeaux déployés, sans fanfares éclatantes, parce que leurs colères s'étaient exaspérées au cours de ces étapes en face des foyers détruits el des champs saccagés.

Mentalement, je refais le chemin qui les guida vers la Lorraine qu'ils n'avaient jamais vue, mais que tout de suite ils aimèrent, parce que son clair visage leur rappelait celui do la province nal aie dont le cher souvenir fait que l'on se recueille el que l'on s'attendrit. Je ne vois plus que cela: « leurs étapes », au moment où le combat finit, où la lassitude gagne les muscles et les volontés trop violemment tendus, et où, sur la lisière du bois, remuent de longues files de fantômes qui sont les nautiles de ce jour héroïque.

Leurs étapes!

Mais elles font partie de cette bataille que nous livrons, au même titre que les arbres mitraillés, que la Woëvre jalonnée de cadavres dont on ne voit que le visage exsangue au-dessus de la boire qui recouvre leurs corps déchiquetés; au même titre encore que les blessés gémissants perdus dans l'écrasante immensité de la nuit, et cela parce que ce sont leurs évocations qui suscitèrent le sacrifice de tous ces étalés endormis sur la terre lorraine qui les fêta.

En la traversant, en s'arrêtant au seuil de ses foyers désolés, de ses villages incendiés, nos fantassins ont regardé; et parce qu'ils ont bien regardé et compris, ils se sont élancés, ardents, vers la tuerie.

Je les revois ce soir; je les précise tels qu'ils me sont apparus partant, à l'issue d'une revue en plein champ, vers cette Lorraine qui les attirait par la joliesse de ses paysages avant que sa misère ne les eût redressés dans un même désir de châtiment. Elle est d'hier, cette revue épique; et ce que j'en retiens est le défilé des « cinq » survivants de la compagnie Wimet, un héros du 73e régiment. Un héros qui, blessé, vécut le drame effroyable de l'attente sous le feu des obus français et allemands, entre les deux lignes au milieu desquelles il était tombé et où chaque éclatement ajoutait une blessure à son corps, aujourd'hui mutilé. Et sa compagnie continuait les charges. Dix fois, la tête haute et le buste sorti, sans souffler, elle renouvela ses assauts héroïques; puis il n'en resta plus que «cinq», qui ont, naguère, passé devant moi.

Ce sont eux qui peuplent mon imagination, ce soir; eux, avec la tristesse des. ruines et des deuils, que rend encore plus poignante l'éclatante gaîté du soleil d'un printemps nouveau-né.

Ils ont défilé tout seuls ces « cinq » en avant des deux cents fantômes de la compagnie sublime que l'on « sentait » paradant derrière eux, avec, sur leur poitrine, l'écusson rouge de la blessure qui les creva; ils ont défilé, gigantesques dans ce qui paraissait être une immensité et qui n'était que les quelques pieds carrés de la garde du drapeau déployé; puis, leur uniforme couleur du ciel de chez nous s'est fondu dans l'éloignement bleu de la plaine à travers laquelle, fier de leur épopée, leur régiment s'en allait dans l'espoir d'une épopée nouvelle.

Et plus rien n'est resté que le vide; le vide vertigineux à travers lequel chevauchaient nos enthousiasmes débridés, tandis que vibraient, pressants comme l'appel de son sol sacrifié, les derniers accents du chant de la douce Lorraine des pures légendes et des grands souvenirs. Les régiments ont écouté les appels et le pays les a convaincus et conquis, parce que, très pâle, la Lorraine est venue telle que le kronprinz l'a laissée, dépouillée de la riche parure de ses vergers et de ses villes. Plus rien ne restait sur elle pour couvrir sa nudité, que les haillons abandonnés par les bandits qui la pillèrent; sans fausse honte, nue sous ces haillons sordides, elle s'est présentée et nous a dit:

— Regardez ce qu'ils ont fait de moi, votre Lorraine; de moi, la sœur de ta Gascogne, ô Toulousain sentimental; de ta Bretagne, ô Breton résolu! Ils se sont acharnés sur moi, mais, ne pouvant me tuer parce qu'on ne tue pas les autrefois, ils m'ont salie et mutilée. Regardez, voilà des champs et des villages à travers lesquels vingt siècles d'invasion avaient passé. Voici ceux que les chevaux d'Attila piétinèrent: mais l'herbe avait partout repoussé à la.surface de leur terre et au revers de leurs fossés; voilà ceux que les Suédois bouleversèrent à la luelir des incendies: mais, les incendies furent oubliés et les pierres revécurent dans l'harmonieuse silhouette de mes clochers relevés; durant ces siècles, les hordes, les mercenaires et les armées régulières les ont assaillis et violentés; mais leurs horizons restaient éclairés par la pure flambée des espoirs que nous faisaient le soleil des Valmy; aujourd'hui, le kronprinz a passé chez eux, tout est ruine et deuil; ses bandes ont tué mes champs, mes pierres et mes vieux clochers. Regardez.... »

Et la Lorraine a soulevé le rideau qui voilait l'horizon de sa plaine assassinée....

Nous sommes allés vers elle, nous avons passé au pas rythmé des compagnies avec nos yeux grands ouverts, nos curiosités frémissantes, et brutalement, à la façon dont les apaches empoignent, des visions de cauchemar nous ont pris à la gorge; pour en rendre l'impression plus nette et pour la laisser telle que je l'ai éprouvée, je n'ai qu'à recopier les notes écrites dans une halte ou au tournant d'un chemin de la route tragique....

11 avril. — Vitry-le-François. — Le clocher qui se dresse là-bas est celui de Vitry-le- François; la route s'allonge, interminable, avec, obsédante, sur ses côtés, la blessure continue des tranchées que l'on creusa dans la hâte d'une défense bousculée par les obus et par les balles. A droite, à gauche, des tombes font le gros dos; on les dirait recroquevillées et comme honteuses de se sentir si petites et si perdues dans la vertigineuse étendue de cet le plaine sans limites. Nous saluons en passant ces tombes anonymes où des képis au rouge défraîchi disent que c'est un enfant de France qui dort là; puis, vite, nous allons vers la ville dont nous espérons le sourire accueillant et la tranquillité reposante; mais ce n'est pas la ville qui nous souhaite la bienvenue, c'est la bataille qui nous arrête. A partir d'ici, nous n'appartenons plus à la zone de l'arrière où l'on ne vibre pas parce que rien n'y vient de ce qui est l'avant, obus ou balle; nous appartenons au combat qui nous reprend par le souvenir. Je le sens d'autant mieux, ce soir, dans le calme apaisant de la lumière qui décroît, que ce sont les innombrables tombes de Vitry-le-François qui nous reçoivent. Leur champ est immense; de quelque côté que l'on regarde, ce ne sont que les bras écartés de leurs croix rigides sous leur modèle réglementaire et sous l'uniforme blanc de leur bois qu'aucun vernis n'enjolivera. Elles sont cent et cent, alignées comme pour une parade suprême avec la laconique inscription qui dit la mort au champ d'honneur pour l'honneur de la Patrie plus grande. Alors, à cause d'elles, on passe sans regarder la ville, parce qu'elle n'appartint pas à la bataille, et on va vers la Lorraine pour laquelle tous ces héroïques sont tombés.

S...-les-B..., 18 heures. — Le crépuscule devient mauve au-dessus de la ligne violette de collines que l'ombre lentement envahit; c'est l'heure mélancolique où les pâtres rentrent les brebis chez nous, mais, ici, les pâtres sont morts et les maisons qui les abritaient n'existent plus. Les gens sont partis qui donnaient de l'animation à ce qui n'est aujourd'hui qu'une ruine désolée; ils ont fui le fléau des viols, des pillages, des incendies et rien ne reste de leur ville qu'un amas de murs qu'une carie formidable paraît avoir rongés. Le haut S...-les-B..., construit en amphithéâtre cl dont le touriste aimait les maisons étagées, ne, présente plus qu'une monstrueuse dégringolade de tuiles et de moellons calcinés. A la sortie d'un pont de chemin de fer où la tuerie fit rage et en face duquel les croix se pressent comme les rangs de ceux qui se précipitèrent à l'assaut qu'elles jalonnent, se dresse une façade que les mitrailles trouèrent; en faisceaux, les balles se sont aplaties sur son revêtement percé comme une écumoire; on dirait qu'elles frissonnent, qu'elles tapent encore, tant leurs empreintes sont fraîches; il me semble, à cette heure évocatrice du crépuscule, que la façade qu'elles ont criblée soit la seule chose qui vive de cette ville que la horde a tuée....

R...-aux-Pots. — Échevelée, mauvaise, la vision de co que fut la colère d'une déroute nous immobilise. La bataille qui l'a commencée paraît terminée d'hier; les Allemands étaient là, là, lorsque,la défaite de la Marne les bouscula; tout est détruit; je ne connais rien qui soit plus misérablement ruiné; aux Antilles, Saint-Pierre que la Pelée ensevelit a laissé dans mon souvenir l'espoir d'une résurrection; j'ai, ici, la sensation d'une lin irrémédiable. On dirait que, furieux de ne pouvoir massacrer leurs vainqueurs, ils se soient acharnés sur ces mobiliers de pauvres bougres, sur ces foyers de gueux, sur ces jouets d'enfants. Ils dansèrent des rondes autour des maisons en feu; pour le plaisir de tuer et de faire souffrir, ils enfermèrent des bestiaux dans des étables qu'ils incendièrent; puis, ils bombardèrent l'église historique dont pendant des siècles la façade haut dressée, malgré les invasions et les tourmentes, offrit au soleil levant la pureté de ses dentelles de pierre... Des hordes avaient passé, des pillages s'étaient accomplis, des assauts s'étaient rués, acharnés et sans quartier, mais le bijou de l'église majestueuse et inviolée était toujours resté debout au-dessus de la désolation des ruines et des brasiers fumants. Aujourd'hui, les festons sont déchirés, les porches crevés, les croisillons brisés; les personnages du haut-relief de la danse macabre décapités; frappé de vertige, le bourdon est tombé et un miracle d'équilibre le maintient encore sur une clef de voûte désagrégée; plus bas, le cimetière présente l'horreur de ses tombes profanées et de ses mausolées brisés...

Alors, on va, on avance, on regarde sans com-prendre; on ne veut pas croire que ce soient des hommes qui aient fait cela; des hommes qui, comme nous, ont des parents, des foyers, des familles, des femmes, épouses ou amantes qu'ils aiment, des cimetières qu'ils fleurissent de la jolie fleur du souvenir et qui, malgré cela, pillent en invoquant leur Gott mit uns et les lois sacrées de l'Humanité généreuse.

Je me demande, après avoir noté leur acharnement à détruire les inoffensives choses des pauvres gens, à quelle humanité ils appartiennent et à quelle divinité féroce ils sacrifient pour commettre autant de vilenies et tant de crimes...

Le champ de bataille de L...ie. — Faites le tour d'horizon; les Allemands occupaient ce tas noir qui fut le village de Boul...lle; d'abord leurs batteries écrasèrent les contre-pentes qui s'inclinent devant nous; puis, sous la formidable poussée des nôtres, elles reculèrent pour occuper les crêtes de la ferme de L...ie; le combat se dressa, violent, acharné, sanglant. Tenez, il y eut tellement de morts, qu'en toute hâte, comme on enterre des cadavres de pestiférés, on jeta dans un trou profond deux mille Allemands; des gens du village de R...-aux-Pots firent la corvée dans une nuit; on les entassa, en dehors de ceux qui combattaient et qui ne devaient rien connaître de l'effroyable hécatombe; et la « terre recouvrit tout! »

La terre recouvrit tout!

Je regarde ce « tout » de deux mille hommes enterrés non loin de la ferme légendaire; comme il est petit ce « tout » dans cette plaine où chantent les alouettes matinales et où la bataille paraît avec son visage sévère dont je connais l'expression tragique.

Elle commence près de moi par le souvenir des deux mille crevés dont jamais personne ne saura les noms et ne connaîtra la fin misérable; puis, elle s'impose, troublante comme une apparition.

Ici, elle se réfugie dans un bois de sapins encore mutilés, dans un bois aux branches figées dans un geste de répulsion effrayée, avec ses abris renforcés dont les visières à l'affût veillent encore, sentinelles toujours debout, sur les débouchés des collines hautes; là, elle se tapit aux creux des fossés dont les revers en accoudoirs conservent l'empreinte des corps qui s'y appuyèrent durant des heures de tir enragé; ailleurs, elle s'étale maîtresse du sol qu'elle a conquis; on sent qu'elle ne l'a pas quitté, que la terre lui appartient; que ses tranchées sont vivantes comme au jour historique, ainsi que les plates-formes des batteries, autour desquelles les mottes noircies par le jet des poudres explosées et les piétinements des herbes qui ne se sont plus relevées, disent la rapidité des rafales et la violence des corps à corps.

Tout est comme hier dans cette plaine où se déroula une des scènes du grand drame de la victoire de la Marne; tout, depuis les casques écrasés, les canons mutilés, les caissons déchiquetés, jusqu'aux baïonnettes tordues et aux bouteilles innombrables qui jalonnent le chemin de la déroute qu'elle infligea....

F...-s.-Aire. — Les ruines se sont arrêtées là. D'un côté, à l'Ouest, il y a l'immensité de la plaine où la déroute hurla son épouvante à travers les champs ensanglantés; à l'Est, il y a la Woëvre étalée, somnolente, avec sa vase lourde et son al mosphère hostile d'humidité et de puanteur; entre eux, sourit l'oasis de F...-s.-Aire. Son sourire est celui de la Lorraine d'autrefois, de la Lorraine de toujours que nous avons rêvée ainsi, avec son cortège de bonnes femmes accueillantes, et ses silhouettes de clochers pointus à la flèche desquels les coqs dorés, nuit et jour, veillent sur ses villages recueillis.

En vérité, nous avions besoin de ce sourire, des bienvenues empressées, besoin de ces calmes apaisants, car nos âmes étaient fatiguées du viol des foyers, de l'assassinat des intérieurs, du cambriolée dos intimités, et nos yeux de l'obsession mauvaise du squelette des maisons tuées; et puis, cette fois, c'était la Lorraine coquette avec ses vignes en paliers, avec ses ondulations lentes de terrains verdoyants, avec ses filles au rire joli; c'était elle, parée de ses couronnes de narcisses et de « coucous », pour nous mieux recevoir au seuil respecté de ce village à tuiles rouges, semblables à nos villages toulousains dont la gaieté chante sous l'ardente caresse du soleil de midi; ce n'était plus celle que nous avions quittée hier, avec ses nobles traits fatigués, avec ses haillons sordides et ses chairs douloureuses, mais une Lorraine nouvelle, attirante et splendide, dont le beau corps n'avait pas été meurtri par la bataille, qui ennoblit, mais qui mutile; par la bataille à laquelle nous avions enfin échappé et qui, sans cesse, au moment où nous espérions reprendre notre liberté, nous arrêtait pour dire: « Ne pars pas, je suis là, tout près de ces tranchées! Fais attention et salue cette tombe que j'ai comblée! Ne passe plus, les maisons de ce village vont s'écrouler: c'est moi qui les ai blessées! Moi! moi! toujours moi, tu entends! Moi par-dessus tout! Cette terre m'appartient! Aucune parcelle de ses champs ne peut dire qu'une de mes balles ne l'ait fouillée! Tout est à moi, même l'air que tu respires et où vivent les fantômes de ceux qui m'ont connue et immortalisée! Quoi que tu fasses, où que tu ailles dans cette terre, tu ne trouveras rien devant toi qui ne rappelle mon visage et qui ne clame un souvenir qui m'appartient, à moi, la Bataille! »

La bataille!

Elle s'est pourtant arrêtée ici, cette bataille; elle peut surgir, plus loin peut-être, du côté vers lequel nous allons et où grondent les explosions des marmites dont nos oreilles exercées reconnaissent l'écrasement lourd; mais là, dans ce village aux narcisses et aux coucous épais, dans ce village où flotte la fraîche odeur des fromages blancs qui chauffent leur ventre au soleil, dans ce village où, en file indienne, armés de crécelles qu'ils font grincer et qui, selon la vieille coutume lorraine, remplacent les cloches envolées pour leur annuel pèlerinage, des enfants chantent, invitant les fidèles à la prière, c'est de la paix; c'est de la Lorraine, de la bonne Lorraine qui, compatissante, n'a plus voulu faire défiler devant nos yeux les horreurs de sa misère d'aujourd'hui, et s'est assise, pour nous montrer ses richesses et ses charmes d'hier dans le bien-être de ce village qui nous accueille et dans les blonds cheveux de ses femmes qui nous saluent.

C'est fini de la hantise du bruit du canon, de l'étreinte ardente où les lames vibrent comme du cristal, de la tranchée où les ruées piétinent ceux qui personne n'a le temps de relever et qui meurent dans des agonies sans nom; c'est fini de la pierre torturée qui se lamente; c'est fini du cauchemar de la route tragique....

Mais, le cauchemar nous poursuit, nous reprend et nous dit —: Le kronprinz a passé par là! Il s'est arrêté dans cette maison où le vieux feld-maré-chal von Hœsler a passé les journées et les nuils du combat de La...ie.

Alors résigné, certain que nous n'échapperons jamais aux souvenirs des champs et des villages, je vais vers ceux de la demeure où un peu d'histoire s'est arrêtée.

J'entre.

Les pièces sont larges, propres; des cuivres brillent écartelés en ferrures dans le plein chêne des armoires du pays; la cheminée s'exhausse d'un haut-relief à la façon des cheminées moyenâgeuses, et l'âtre se pare d'une plaque de foyer à l'écusson des armes lorraines; tout est net, luisant, riche...

En face de la croisée grande ouverte sur une cour encadrée d'étables, des sapins mélancolisent; le soir même de son arrivée, le vieux maréchal von Haesler dormit sous les arbres tranquilles; cène fut que le lendemain qu'il occupa la chambre du propriétaire qui me conte ses impressions:

— Le maréchal était affable; couché à cinq heures du soir, levé à trois heures du matin, il ne rentrait jamais sans s'arrêter pour me saluer et déplorer la guerre, « la guerre horrible qu'on leur avait imposée». Il allait, familier avec les troupiers qui le désignaient au passage; au moment de son départ, au moment où la bataille finit par leur retraite, comme je craignais la fureur de ses soldats, il me fit ces deux certificats grâce auxquels je n'ai jamais été inquiété; on dit même qu'ils ont sauvé le village; les voici:

« Die Kuhe des besagten Fr...y durfen demselben nicht genommen werden solange das Feldlazareth bestehen wird.

» F... 11/9 1914.

» G. Haesler, Feldmarschall. »

« Les vaches de Monsieur Fr...y ne seront pas prises tant que l'hôpital de campagne fonctionnera.

»F... 11/9 1914.

» Feld-maréchal von Haesler. »

« Die Eigentumer Herrn Gabriel Fr...y werden nicht entrissen, da er drei Tage wohlig mich aufgenommen, was ich demselben gern bescheinige.

» F... 12 septembre 1914. »

Feldmarschall von Haesler. »

« Les biens de M. Gabriel Fr...y, en raison de la manière aimable dont il m'a reçu pendant trois jours, ce que je certifie volontiers, ne seront pas touchés.

» F... 12 septembre 1914. »

Feld-maréchal von Haesler. »

— Bien, et le kronprinz?

— Le kronprinz est venu plusieurs fois et s'est chaque fois longuement entretenu avec le maréchal. Avant son arrivée, avait circulé une légende, née je ne sais où, relative à la présence d'une femme dans son état-major; on la disait habillée en officier allemand, portant toujours, en même temps que des lunettes, le col de son manteau relevé; j'avais oublié le racontar, lorsque, le kronprinz entrant dans ma maison, je vis derrière lui cet officier au col relevé, aux lunettes larges et en tout point semblable au personnage que l'on disait être sa maîtresse attitrée... Je fus d'abord stupéfait..., puis je me suis raisonné, par habitude de ne m'étonner de rien dans ce que font ces gens d'une autre race et d'une autre humanité que les nôtres. D'ailleurs, je n'ai rien deviné... vérité... légende... qui saura.

— Et les atrocités?

— Les atrocités? Aucune sur les habitants; le maréchal veillait et la canaille ne bronchait pas; pourtant, ils se sont vengés sur les animaux qu'ils tuaient pour le plaisir de voir du sang; aucune autre raison n'explique ce gaspillage de bétail; pouvant toucher à mes vaches, sur trente bœufs que je possédais, ils en ont égorgé vingt-six! vingt-six! et je n'ai rien dit..., rien; il ne fallait pas se plaindre à cause des lendemains toujours redoutables; ils les ont abandonnés dans cei I e cour où j'ai vu une des scènes les plus effroyables qui soient?

— En cruauté?

— Non, en horreur.

— Écoutez; il y avait des blessés là, là, dans tous ces bâtiments... il y en avait, il y,en avait et on en amenait de partout de Bou...elle, de R...-aux-Pots, de L...ie; ce n'étaient que des plaintes, des râles pendant les jours, pendant les nuits, et cela au moment où chez moi, dans ma maison, ma femme était à l'agonie; oui, ma femme... ma pauvre femme, qu'ils ont tuée; parce que ce sont les Allemands qui l'ont tuée, vous entendez, eux, eux, avec le spectacle des villages incendiés qui embrasaient l'horizon de leurs lueurs infernales; eux avec le bruit de leurs canons qui faisaient tout trembler; eux, avec leur sale présence d'assassins et de bandits... Tenez, si j'avais su, pendant ces jours, ce qui devait arriver après leur départ..., ni le maréchal, ni «l'autre» ne seraient sortis vivants d'ici....

... Que me fait l'existence maintenant....

Oui... vous m'entendez: ni l'un, ni l'autre...; et ça aurait débarrassé la Lorraine, notre Lorraine....

Je regarde l'homme et ses yeux ont une expression d'énergie farouche qui m'émeut, puis, do grosses larmes roulent de ses yeux; son poing qui s'est levé dans un geste violent de menace et de châtiment retombe, et il continue de sa même voix grave à l'accent qui traîne....

— Mais que voulez-vous, on lutte toujours avec l'espoir que ce que l'on craint ne sera pas; on se refuse à « voir » ce qui est, on ne croit jamais, on ne peut pas croire, et un jour l'irrémédiable vous accable... Ah! non, tenez, restons-en à la scène dont je vous parlais et à l'effroi que j'en ressentis.

Elle s'est déroulée dans cette cour, par une nuit de lune splendide.

Du côté de la charrue que vous voyez là, il y avait un tas de linges rouges, haut comme une meule et puant comme un fumier, et ce tas cachait les mort s que je ne voyais jamais enterrer et dont je savais la liste, tous les jours allongée... Un soir, ah! la joie de ce souvenir, un soir, comme un coup de clairon passa la nouvelle de la victoire des Français; immédiatement, il y eut dans toutes les ambulances du village et dans celle de cette cour en particulier, un va-et-vient inaccoutumé de camions et d'autos. Bientôt, grâce à la clarté de la lune je pus me rendre compte de la « marchandise » qu'ils venaient charger...

J'ai vu, de mes yeux vu, des soldats traîner de longues « choses », que je reconnus pour être les cadavres enlevés au tas dissimulé derrière les linges puants... on les alignait d'abord sur le sol, puis, on les jetait par quatre dans un fourgon, et on les empilait là-dedans comme on empile des fagots. Je revois le spectacle comme si j'y étais; je me souviens qu'il y en avait de nus jusqu'à la ceinture et dont les épaules portaient comme un chaperon de sang coagulé; des bras pendaient; des jambes molles ou brisées se mettaient en travers de l'ouverture, alors, on les faisait rentrer à coups de pied; chargé, l'auto était recouvert d'une bâche et s'en allait dans la nuit; où?... J'en ai compté quatre cents; quatre cents dont j'ai vu les poitrines défoncées, les fronts éclatés, les physionomies douloureuses; quatre cents sur lesquels jamais personne ne se recueillera; quatre cents que l'on enfouit comme de la viande malsaine dans quelque coin perdu de la Woëvre pour qu'on ne sache pas la vérité chez nous, et, surtout, dans leur pays sans coeur, où l'indignation soulèverait la révolte de ceux qui en ont un encore; oui, je fai su depuis, on travaillait ainsi toutes les nuits et dans toutes les ambulances du village! Songez, quatre cents dans un soir, quatre cents!... »

Je n'entends plus le bonhomme qui conte et je me figure le spectacle sinistre de cette besogne de croque-morts et-de bouchers. Des soldats? des hommes, ça? des hommes?

Ah! puis, je ne veux plus rien écrire sur ces actes démoniaques dont je retrouve la description dans mon carnet; ils troublent trop dans ma mémoire les jolis yeux de « la Lorraine », qui m'apparut blonde et fine dans cette dernière étape de la Route Tragique; je ne veux songer qu'à eux dans cette heure d'évocation et de pensée parce que ce sont eux que je viens de revoir, pleurant dans la Woëvre rouge, au- dessus des étalés qui les saluèrent naguère en jeunes que la mort n'a jamais effrayés....

Mais, ô pays de l'horreur toujours plus « uber alles », malgré moi, je pense à tes cadavres qu'on enfouit la nuit comme des bêtes, et je me sens plein d'orgueil, parce que j'appartiens à la nation qui, tout en le pleurant, exalte et fête le soldat mort, comme on exalte la Gloire et comme on fête le Souvenir.

 

Un Coup de Chien

19 avril. — Des Côtes-de-Meuse. — Vous êtes maintenant dans le bois la Dame.

— Bien!

Il pleut.

Je regarde ce bois-marais à travers lequel nous allons passer; dans le matin gris, les arbres dressent leurs maigres troncs immobiles et résignés; nos montures, agacées par la pluie qui s'abat en trombe, trottinent sur des fascines dont les liens se sont rompus et hérissent leur étroite piste de bouts de bois menaçants comme des chevaux de Irise; sur la lisière, enfoncées jusqu'au moyeu, des. pièces muselées de cuir somnolent; tout est calme, et le seul bruit qui heurte le silence appesanti est celui des sabots écrasant les fagots qui craquent....

A droite, à gauche, devant, c'est l'alignement régulier des troncs grêles et blancs, d'où monte le faisceau des branches fleuries de bourgeons éclatés et qui nous entoure d'une barrière en arrière de laquelle nous ne devinons rien. Je me souviens de marches-semblables, par des matins de saison des pluies, aux colonies, marches pénibles s'il en fut, où l'on allait sans un mot, à travers l'argile rouge des sentiers, et à la fin desquelles on s'étendait, exténués, du vertige dans la tête et de la fièvre dans nos membres grelottants; et ces marches étaient en tous points pareilles à cette randonnée à travers ce bois-marais dont la pluie crible les vastes étendues stagnantes. Mais nous avons, cette fois, l'impression réconfortante que nous allons, non vers la fièvre des forêts équatoriales qui abat, mais vers celle qui fait lever la tête, des reconnaissances où l'on vibre et des combats où l'on frémit....

Brusquement, le chemin en fascines s'arrête; on dirait que le découragement l'a saisi et qu'il ne s'est plus senti la force de serpenter à travers cette clairière où s'étale une mer de boue jaune.... De-ci, de-là, des fagots tendent encore leur dos accueillants au-dessus de l'étendue liquide; mais malheur à qui pose sur eux un pied confiant; il disparaît jusqu'aux genoux dans une sorte de vase, d'où monte une fade odeur d'humus et de pourriture.... Nous allons...; grâce à des bonds désordonnés, nos chevaux se débarrassent de l'étreinte de la glaise collante à travers laquelle déambulent quelques fantassins accablés; et |eurs compagnies vont passer là; ceux que nous voyons ne sont que des éclaireurs, et les autres suivent en file indienne, luttant contre le demi-enlisement des terrains vagues, contre la claque des branches qui se détendent et qui cinglent; nmire la chute où l'on risque la noyade dans les mares recouvertes de mousses traîtresses; j'en ai déjà rencontré qui fuyaient la route pour la prairie ou le champ proches; mais la prairie ou le champ les aspirait jusqu'au genou; ils se débattaient alors avec des gestes rageurs contre l'enlisement progressif qui finissait par les arrêter vaincus, essoufflés et pareils à des statues de glaise; pourtant, ces chemins, ces prairies et ces champs n'étaient rien, rien, à côté de la fange de ce bois. J'ai vu le Bahr-el-Gazal assassin de chevaux et tueur d'énergies, et la tristesse du Bahr-el-Gazal est infime à côté de la désespérance qui pèse ici.

Tandis que mon cheval disparaît à moitié dans un trou, je me demande si le terrain où l'on va se lancer est semblable, si la terre que nous foulerons dans l'élan de l'assaut rivera à nos semelles la glue des mottes qui les alourdiront; je me demande encore si tout va être de l'eau qui glace, de la vase qui paralyse, et je pense à ceux qui sont a pied, qui vont avoir à livrer le dur combat contre la fatigue des glissades et des chutes.... On n'entend rien, on ne voit rien qui dise la guerre; il règne sur les choses un indéfinissable malaise fait d'accablement et de mélancolie. Alors, de toutes ses forces pour le fuir, on appelle le bruit de l'obus ou de la balle, parce que ce bruit appartient à la vie....

Mais voici qu'un toit de maisonnette apparaît; autour, ce sont des cases au toit conique d'où s'exhalent des fumées tirebouchonnées; c'est encore une vision coloniale rappelée par leurs formes de huttes sénégalaises.... Je vais vers elles comme on va vers des amies qvie l'on retrouve, car leur silhouette me redit le Soudan charmeur, au grand ciel de lumière et aux villages où la voix grave des griots s'accompagne de l'accord plaintif des balophons; mais ici, les griots ne chantent pas, et ce sont des plaintes étouffées et des râles indistincts, qui montent des cases coniques, à la porte desquelles, sous la pluie, des linges sanglants déteignent, dans l'eau de flaques qu'ils rougissent....

A côté, la maisonnette aux tuiles gaies qui va nous servir d'asile momentané tend la carapace de son toit luisant au déluge qui s'obstine à tomber. Nous entrons.... Une pendule, échappée à je ne sais quel pillage de village détruit, marlèle ses secondes au-dessus de lits de paille confortables.... Un feu d'enfer ronronne dans une cheminée monumentale; c'est la villa rêvée, dont le chemin couvert de la vérandah se prolonge en une étroite piste en rondins qui s'achève au bord d'une grande mare romantique.... En hâte, nous allégeons nos équipements pour aller reconnaître les sentes par où les fantassins chemineront, silencieux, l'oreille au guet, prêts à l'attaque qui se déclenchera dès que les batteries démuselées auront hurlé à la mort à travers cette immensité recueillie....

Nous allons....

Nous nous retrouvons brusquement seuls; sans transition, les cases disparaissent; vite, la forêt nous reprend, et, jalouse, se referme sur les cases que nous ne voyons plus; nous redevenons « sa chose » et appartenons à ses branches qui griffent, qui accrochent et à sa boue qui colle et qui enlise.

En vain nous essayons de fuir le sentier qu'elle nous impose et que les brancardiers ont battu; nous tombons sur des croûtes de feuillage qui cèdent ou sur des clayonnages qui s'effondrent; cela dure une heure, deux peut-être, puis la boue devient moins liquide, la glaise plus coagulée; on a l'impression d'être botté de plomb, mais on va quand même vers le poste d'observation proche; il est là ce poste d'observation; l'officier qui nous guide, un territorial, que la Bataille doit dans cette journée transformer en héros, nous en prévient.... — Attention!... Accroupissez-vous! les Boches sont en face!...

La pluie a cessé; un rayon de soleil promène son pâle faisceau sur la forêt qui grelotte; à 2 mètres devant nous, un mince rideau de brindilles frissonne, heureux de sa caresse qui réconforte....

— Attention, c'est ici!... Baissez-vous.... Allons, encore plus!...

C'est cela; il faut aller à quatre pattes maintenant; tant pis, je refuse; j'ai horreur du contact de cette boue pour mes mains gelées, et je vais, le dos simplement incliné....

Le feuillage: un rideau; rien en somme; s'ils ont de bonnes jumelles, nous serons servis dans un moment. Je regarde, la lunette au poing; ah! puis cette lunette m'empêche de bien observer; je suis très partisan de ce qu'on voit d'abord avec ses yeux; on saisit mieux «l'ensemble»; il est-beau l'ensemble: une plaine où de l'eau stagne; des ajoncs; de l'herbe et une atmosphère de marais qui pue; à 800 mètres des traits brillants, des piquets bas: un réseau de fil de fer; cela est hostile, mauvais, sournois; en arrière: « la ligne ». Des murs, des flanquements; des silhouettes Iva- pues de blockhaus fendus par l'ouverture de gigantesques embrasures; des profils d'abris dont on distingue nettement les rondins accumulés; c'est coquet; il faut s'établir sur la cote X..., qui fait le gros dos au milieu de cette plaine dont on traversera l'étendue malgré tout ce qui attend et qui se cache, protégé par l'eau qui miroite et par la vase qui s'étale....

Tout à coup, un déclenchement de mitrailleuses nous fait sursauter... tac... tac... tac... tac… tac... tac...; ça devait arriver; le général vient, pour mieux voir, de franchir un boyau; immédiatement mitraillé, il est obligé de rechercher l'abri des troncs derrière lesquels il se défile....

— Allons aux cheminements maintenant! J'ai à peine fini mon croquis, que nous sommes de nouveau entrain de nous débattre contre la boue, la boue obsédante, la boue terrible! et voilà le terrain que mes camarades vont parcourir cet après-midi! Voilà les lisières qu'ils devront occuper dans l'eau, dans la glaise! Mais au prix de quels efforts vont-ils donc les atteindre, ces lisières, et quels sacrifices va nous demander cette plaine qu'il «faut» occuper? Oui, c'est entendu, je connais, je sais, j'ai vu l'héroïsme qui préside à tous les actes de ces gueux sublimes que sont les fantassins de France, de ces fantassins toujours prêts à l'assaut, mais, je me demande si leurs forces résisteront à cette marche sous bois, plus dure à elle seule que toutes celles exécutées à travers le Bahr-el-Gazal de sinistre mémoire!... Ah! puis, est-ce qu'on doit penser à cela! tant pis pour ceux de nous qui tomberont! leurs corps feront des ponts aux vivants pour qu'ils avancent mieux! Ils avancent d'ailleurs déjà; leurs têtes de colonne débouchent; leurs compagnies essaimées rampent, glissent, se cramponnent et luttent contre ce sol mouvant, obstacle formidable à leurs énergies et à leurs bonnes volontés; mais, peu importe, ils vont; ils vont, les braves, les grands, tirant à deux mains sur leurs jambes pour les arracher à la glu de la terre molle; ils vorit, crispés sur de longs bâtons auxquels ils demandent l'équilibre compensateur des glissades brusques; à côté de moi, passe un grand sous- lieutenant imberbe, couvert de boue jusqu'aux yeux; il me salue et lance d'une voix sépulcrale:

— Dire qu'il y a quelque part des femmes qui sentent bon et qui dansent des valses lentes!...

Un coup de canon m'empêche d'entendre le reste; puis une effroyable explosion lui succède; un homme hurle: Ah! bravo! regardez! regardez!

C'est un dépôt de munitions qui saute; je n'ai pas le temps d'applaudir que la voix du canon devient plus formidable et que l'éclair de cent baïonnettes étincelle.

— En avant « pour le coup de chien »!

C'est maintenant à l'infanterie de s'élancer; elle débouche les fusils bas, la tête haute; des hommes glissent, se relèvent couverts de boue et courent avec une invraisemblable rapidité; ils vont vont et on les suit nerveux, les poings aux veux pour y maintenir, fermes, les jumelles à travers lesquelles on ne voit rien.... Ils vont, vont encore; comme ils sont petits ces cent dans celle plaine immense; leurs vagues se succèdent courtes, rapides comme celles de la mer lancée à l'assaut des récifs; tout à coup les obus arrivent; on entend leur sifflement aigu et leur « ploff » étalé; de l'eau jaillit en gerbes: rien, pas un mort; les hommes se pressent et les obus s'abattent par rafales, par vols; on entend leur coup de départ « hurlé » derrière « la ligne » qui flambe, et ils explosent, cinglants comme des coups de fouet; pas une victime ne souligne la justesse de leur tir accéléré; mais, voici que des créneaux s'ouvrent dans nos lignes; on n'entend rien, et on voit des hommes qui roulent, roulent; on croit à des glissades, à des faux pas, mais leur immobilité se prolonge et ceux qui tentent de se relever retombent les bras étalés, la poitrine vers le ciel, à demi-ensevelis dans la vase liquide qui les entoure.... Ali! coite fois, on entend! ce sont les mitrailleuses ennemies qui donnent, acharnées à poursuivre l'œuvre de mort qu'elles président; tant pis, les nôtres vont; leurs premiers rangs gravissent les pentes de X... et nous assistons au spectacle étourdissant d'une compagnie de mitrailleuses, la compagnie Rives, qui, capitaine en tête, les armes sur l'épaule, s'avance calme comme aux défilés de jadis sous les arbres des mails provinciaux, et s'installe, sans perdre un homme, sur la côte d'où elle tire à toute volée à travers les rangs ennemis qui se dispersent épouvantés....

A partir de cet instant, les épisodes se succèdent rapides, violents, comme le drame qui se déroule; ici, blessé à la cuisse, le commandant Rouvin se redresse le buste sorti et défend qu'on le panse; là, le sous-lieutenant mitrailleur Hoff, un tout jeune survivant de la promotion des ganls blancs héroïques, tortille un mouchoir autour de son poignet brisé et commande raide comme à la parade; plus loin, c'est le lieutenant territorial Kieffer, notre officier orienteur, qui se taille une heure d'épopée. Sa mission de guide terminée, il sollicite, lui, le territorial, le vieux, la faveur de s'élancer avec le bataillon d'attaque; il part le sabre haut à la tête des «poilus» qui le suivent étourdis de son audace, emballés de son « emballement »; la fougue qui l'anime secoue l'âme de ces braves qu'il entraîne, mais la mitraille fauche, et Kieffer s'abat comme une masse, frappé dans le plein élan de son acte, frissonnant d'orgueil et de panache.

La nuit tombe maintenant; « la ligne » se profile toute noire à la fauve clarté des éclatements; les balles sifflent et les hommes ne bougent pas, aplatis, le visage et le ventre dans la boue pour éviter leurs essaims trop pressés; par moments le « piou » « piou » d'une marmite vrille l'air et l'engin fuse, prolongé par un jet de flammes éblouissant; puis, la tuerie se repose et le silence s'abat définitif et accablant.

On ne voit plus une silhouette au-dessus de ce glacis où dorment les étalés de ce jour glorieux; c'est d'ailleurs bientôt l'heure des reconnaissances qui s'avancent, prudentes et hardies à la fois, et dont le courage tranquille, le sacrifice consenti ajoute à la grandeur de leur héroïsme.

Ils vont les officiers et les sous-officiers de reconnaissance à cette heure, où entre chien et loup, la bataille éreintée étend ses membres fatigués; ils vont comme des fantômes à travers les obscurités que déchirent les bleuâtres éclairs des fusées- parachutes; debout ici, accroupis là, écrasés contre le sol plus loin, ils courent, se défilent ou rampent, à la fois hommes, fauves ou reptiles; seuls, en face de la nuit qui cache l'embûche des guet-apens, ils vont vers l'ennemi innombrable dont les mitrailleuses sont prêtes à côté des fusils ajustés....Peu leur importe; ce sont des officiers ou des sous-officiers de reconnaissance qui doivent voir et se renseigner; par moments, le jet d'un projecteur les colle au sol immobiles et sans souffle; mais, un bond les rapproche des fils de fer où leurs mains s'accrochent, et où veillent entre les couloirs des réseaux échelonnés des molosses que les Allemands y lâchent en liberté...; alors, quand ils ont tout affronté, la grenade, le projecteur, la mitrailleuse ou le molosse, ils rentrent et simplement disent: voici ce que nous avons vu....

Le jour levant les retrouve à la tête de leurs compagnies ou de leurs sections, à moins qu'une balle ne les ait abattus à travers les réseaux où leurs corps restent accrochés, pantelants et mutilés....

C'est leur heure maintenant; ils s'enfoncent vers l'inconnu dans la nuit mauvaise; alors, confiants dans leur vigilance, à plat ventre dans la vase fétide, les cent et cent dont l'aurore saluera les volontés prêtes pour un « coup de chien » nouveau, s'endorment exténués, le visage vers les étoiles, sans souci des fusées qui promènent au-dessus d'eux la fauve clarté de leurs grandes lueurs clignotantes....

 

Théâtre d'Épouvante

27 avril. — Ça s'est passé dans cette cave; on fut obligé d'entrer par cette petite ouverture; on vit au fond le sang... l'assassinat... tout, quoi!

Je me demande dans le clair matin de ce jour où la lumière blonde d'un soleil généreux dore les lointaines côtes de l'Argonne, si cette vieille qui me raconte « le fait », cette pauvresse en haillons, dont le bras maladroit serre contre elle un bambinet qui geint, n'est pas là pour rendre plus angoissant ce cadre d'un théâtre, que l'imagination et la raison se refusent à concevoir ou à admettre.

Et, pourtant, la vieille insiste; elle me montre ce que fut sa maison; sa maison de gueuse si misérable et si triste qu'elle devait arrêter toutes les tentations, à cause même de cette misère et de cette tristesse des maisons pauvres, devant lesquelles tout ce qui porte un uniforme s'incline. Oui, et même nu'ils nous arrachèrent toutes de nos lits...; toutes celles qui étions restées; c'était en septembre; ils nous ont poussées contre les murs de l'église, tandis que des coups de fusil par-„ taient du bois qui est en face de vous, sur la colline; ils se sont arrêtés là, parce que les balles tapaient; quelques-uns d'entre eux nous gardèrent, tandis que les autres incendiaient Je clocher qui flamba comme une torche; puis, ils nous chassèrent du village, de notre village.... Tenez, il y avait avec moi ces femmes qui arrivent....

Je me retourne et jevoîs des femmes, des vieilles, des gamines; cela est pesant, accablé; l'une d'elles me dit à brûle-pourpoint:

— Ils ont emmené mon mari avec eux, il est mort... là-bas...; je sais qu'il est,mort parce que je lui avais adressé un peu d'argent et qu'on me l'a renvoyé d'Allemagne... oui, d'Allemagne... de là-bas...

Sans savoir, elle montre un point quelconque de l'horizon. Oui, là-bas; car ça ne peut venir que de là-bas « ce qui » a fait ça; de là-bas, là-bas, et de plus loin encore; du côté où toutes les générosités ont arrêté leur essor; où des humanités d'une autre race traînent après elles des charités mort-nées et des idées chevaleresques avortées; de là-bas, où iln'ya rien, rien que l'âme des loups hurlant au pillage et à la tuerie; de là-bas, où un César extasié rêve des villages martyrs à travers lesquels ses hordes ont passé, trépignant comme une vendange la chair des vieilles et des enfants, pour lui faire, quand il viendrait, une route pourpre, pour lui, le Kaiser rouge...

Eh bien! qu'il regarde et qu'il écoute ce qui vit encore dans le doigt levé des clochers calcinés et qui est fait de l'épouvante du souvenir dans ce théâtre d'épouvante; qu'il regarde ce qu'ils ont fait ses loups, et que je détaille moi, le passant, dans cette matinée où, les ailes grandes, l'alouette chante et monte dans le ciel bleu; car, c'est une matinée de printemps; c'est un dimanche semblable à ceux de chez nous aux saisons neuves, quand les aubépines parfument les sentes de Toulouse que vous suivez, vous, à qui nous pensons et qui pensez à ceux qui sont à la bataille; c'est un dimanche lourd d'espoirs fleuris aux pentes des collines vertes ou au faîte des arbres déjà feuillus, et sous lesquels vous allez, aux environs des villages paisibles, sans savoir que ce môme printemps s'arrête, endeuillé, à la porte des villages morts de Lorraine, où les églises mutilées se dressent encore comme les stèles qui disent: Ici, Gît! Mais à quoi bon redire la dévastation; à quoi bon exhumer le cadavre à peine enseveli des maisons massacrées; je ne veux parler que de ces gens; je veux des faits, car les gestes de la horde furent à la hauteur de la kultur qui les dirigea; je ne dirai rien que l'on ne sache déjà peut-être, mais je le crierai encore, parce que je le tiens de ceux qui vécurent le sinistre cauchemar...

— Alors, quand « ils » partirent et que les Français revinrent, on trouva là, dans cette.cave, un homme tué, deux femmes violées et une fillete décapitée...

Allons, voyons, c'est un conte cela; voyons, nous sommes soldats et ils sont soldats comme nous; ils ont un drapeau à l'honneur duquel ils tiennent; un drapeau qui ne doit même pas supporter la souillure du soupçon ou du racontar; je me révolte, car, après tout, on accuse peut-être à tort; un bruit a passé, et une légende s'est établie; je cherche des précisions et la vieille me répond:

— Ici, monsieur, personne n'a vu l'acte... on a constaté le résultat; mais si vous passez à L.-le-Chàteau, vous verrez les personnes à qui pareille chose faillit arriver...

Je suis parti pour L.-le-Château.

« J'ai vu... j'ai vu se continuer devant moi, raccordant les scènes principales de ce théâtre d'effroi, le couloir de la route blessée de la plaie toujours ouverte des tranchées qui l'éventrèrent; j'ai noté l'isolement des tombes; je me suis arrêté sur le chemintrès long de ces tranchées et de ces tombes, en face du cadavre étalé d'un village que la barbarie mutila; là, j'ai écouté, non la chanson lamentable des pierres, non la plainte lugubre des foyers, non la prière pitoyable des malheureux grelottant sous des abris de fortune, mais la confession de pauvres êtres meurtris dans l'intimité de leur chair violentée.... J'ai commencé par une femme.

Et elle est là devant moi.

C'est une vieille de soixante-treize ans; une vieille comme nos «méninos» que nous aimons et dont la bonne tête blanche se pencha sur nos sommeils de bambins; c'est à celles de chez nous que je pense en écoutant celle-ci.: je regarde ses yeux meurtris, ses mains déformées, son corps qui tremble, et je me demande si je ne rêve pas....

— « Il était une heure du matin; nous étions dans une cave avec d'autres vieilles et ma cousine, Mme M..., qui a quarante-neuf ans; moi, je m'appelle Mlle R... et j'ai soixante-treize ans; il y avait une bougie allumée; ils entrèrent, soufflèrent la bougie; ma cousine, elle, put se sauver, mais on me prit... moi, on me battit... j'ai cru qu'ils voulaient me tuer... je saignais... c'était surtout derrière la tête qu'ils frappaient; ensuite j'ai subi... ils m'ont... je... ils... »

Je suis complètement décontenancé. A quoi bon, d'ailleurs, chercher des détails plus précis? Je demande, haussant le ton, car la vieille est devenue sourde à la suite des coups qui l'assommèrent, si sa cousine habite toujours le village; et la bonne vieille, la vieille aux longues mains transparentes, la fait venir. La confession atteint, cette fois, son maximum tragique. Je sais que des rapports officiels ont relaté ces « choses »; mais elles ne vivent pas comme dans la minute où on voit des larmes, des gestes de pudeur ou de rage et surtout où l'expression de ces douleurs emprunte au cadre de ruine et de mort son caractère d'horreur et d'épouvante.

Maintenant, la cousine est là, avec son fils, un garçon de treize ans, un gosse aux jolis yeux de fille; la femme le désigne...

— « Mon fils! puis elle raconte: J'avais une fille de huit ans, ils l'ont tuée; j'en ai une de quatorze, elle a été souillée, et puis, ce fils, auquel ils arrachèrent les pantalons pour voir si... de... que... vous comprenez?

— Oui, je comprends; et vous?

— Moi? Eh bien! moi, je réussis à leur échapper au moment où ils pénétrèrent dans la cave; le lendemain, je me sauvai à travers champs avec mes enfants, tout droit; les obus tombèrent juste dans notre direction; nous allions vers les Français et les Allemands tiraient du côté des Français; à un moment, je me sentis frappée au bras, mais j'allais, tenant ma petite fille par la main; un autre obus éclata et, cette fois, m'allongea sur le sol, sanglante, de nouveau blessée, là... là... là... trois nouvelles blessures; je me relevai ne voulant pas mourir parce que j'étais avec mes enfants, qui s'étaient cachés derrière un tas de paille; mais, je tenais toujours la petite par la main et la petite ne suivait pas; elle avait une grosse tache rouge à la poitrine et me disait: « Maman, maman, ne me laisse pas... neme laisse pas... » Alors... alors... je l'ai traînée paire qu'elle ne pouvait plus se tenir debout; puis, elle était morte que je la traînais encore, ne sachant pas qu'elle l'était; je suis arrivée près de ma fille aînée, près de ce fils qui s'étaient enfuis derrière un buisson, et, là... j'ai vu la petite... ma petite qui je traînais et qui était morte... morte...»

Des sanglots secouent la femme et je n'ai plus la volonté ni le courage de savoir; le seul mot que j'entende est celui de « morte » qui revient et qui exprime l'état de tout ce qui m'entoure et qui fut un village où on aima, où on vécut, et les seules choses que je voie ce sont les larmes.

Alors, ô l'Empereur Rouge, ô les gens du là-bas très lointain où on assassine et où on viole, je pense que vous avez peut-être des épouses, des amantes ou des enfants que vous adorez, et je me demande, si les larmes qu'ils peuvent verser, larmes de honte, larmes de dégoût, larmes de repentir, pour vos gestes criminels, misérables acteurs de ce théâtre d'effroi au cadre d'épouvante, seront assez nombreuses et dureront assez, pour effacer, à travers le souvenir, la plus petite larme de toutes celles qui sanglotent sur une tombe de mutilé comme celle-là sanglote sur une de vos martyres....

 

Reconnaissances

1er mai. — En Lorraine. — ... Le sentier s'enfonce sous les arbres dont les balles cassent les branches ayec un bruit sec, quand elles ne ronronnent pas, semblables à ces gros bourdons qui, dans les soirs d'été, traversent les routes, heurtent les passants et retombent étourdis, les ailes ouvertes et les pattes raides. Ici, le bourdonnement est le même, mais, après le choc, c'est le passant qui reste étalé, le visage subitement pâle, la bouche ouverte et les yeux grands. Le printemps chante dans cette forêt où s'épanouissent les bourgeons éclatés des jeunes pousses; tout est delà joie, du sourire, de la vie, autour du sentier que l'on suit, sans croire que la balle qui mêle son sifflement aux pépiements des oiseaux puisse être homicide; on n'y pense pas d'ailleurs, et on se figure, vaguement, tant la caresse du soleil est ardente, que les files de blessés grelottants qu'on rencontre, viennent d'une région très lointaine où jamais les printemps n'ont passé. Mais, bientôt, la réalité s'impose à la crête que l'on franchit, à la crête bouleversée par le soc de la mitraille qui laboure et qui éventre, car la bataille est encore là, arc-boutée sur ses jarrets et prête à bondir sur la ligne brune de la tranchée allemande vers laquelle nous allons.

On éprouve comme la brusque sensation d'être saisi par un tourbillon; on regarde sans savoir et sans comprendre; on est stupide du bruit qui gronde, sorte de halètement profond comme un raie et dont l'écran de la colline empêchait d'arriver jusqu'à vous le formidable essoufflement, ce bruit, pour des oreilles exercées, est fait des explosions des mortiers ou des marmites; de l'écrasement des « minenwerfer » et, aussi, de ce roulement continu monté des charrois des grandes routes, des ronflements des autos ou des avions et de la sourde respiration des tranchées qui vivent, accrochées au flanc des pentes ou tapies au profond des taillis, plus encore, on est étourdi par l'inimaginable va-et-vient des corvées portant avec des soins infinis les gamelles lourdes de l'odoriférant rata, des brancardiers dressant comme des étendards leurs brancards aux toiles grises déployées, et des « poilus » à l'hétéroclite barda dont l'as de carreau s'écussonne d'un casque de boche ou d'une pelle large à manche court.

Tout cela se mêle, se croise, défile salué ici ou là par la balle qui cingle ou le 77 qui gémit...

Nous voici d'ailleurs dans la clairière désormais célèbre d'où partit la charge qui enleva la majeure partie du bois d'Ailly.

La tranchée allemande s'allonge derrière une file d'arbres aux branches mortes, aux troncs lisses, et nous surveille, sournoise, à 200 mètres de là. Sur ma gauche, je vois une maison que nous enlevâmes de haute lutte et qui est la maison Blanche, un des coins où l'héroïsme fit grand à la manière des poilus de chez nous....

Entre deux observations, je regarde le terrain; tout y est, si je puis le dire, « pulvérisé ». Jamais les Allemands n'ont fait une telle débauche de munitions pour arrêter ou pour écraser; malgré leur effroyable avalanche marquée aujourd'hui par l'innommable chaos de ce coin de ruine et de désolation, les nôtres se sont élancés, les nôtres ont passé, les nôtres ont vaincu....

Autour de nous, quelques arbres dressent encore leurs silhouettes tourmentées; le sol est boursouflé, tuméfié, éclaté, crevé; il y a des bidons aplatis, des vestes en lambeaux, des trous énormes de mines dont s'ouvre la gueule démesurée, et, au- dessus de toute cette mort, il y a surtout, pour le moment, le vide d'une pesante solitude et l'émotion d'un poignant souvenir.

Quelle vision de cauchemar, après le paysage coquet des arbres fleuris de la colline que nous avons franchie et qui fait le gros dos derrière nous!

Les balles sifflent, près ou loin, on ne sait pas; un 77 indiscret explose et ses éclats vrombissent, puis, sans transition, c'est la première ligne. Involontairement je pense à celles que j'occupai naguère en d'autres lieux et sous les rafales des pluies diluviennes; j'en revois les tranchées-baignoires au fond desquelles nous barbotions et où les hommes caparaçonnés par la glaise de leurs fonds puants claquaient des dents, les mains crispées surles fûts des fusils gelés, et j'éprouve une impression de bien-être reposant à me-sentir dans cette tranchée, large comme une rue, propre comme un couloir, où le soleil avive les aciers des baïonnettes ou des fusils.

Les « poilus » sont là; ils n'ont plus sur eux la croûte de vase séchée qui les recouvrait; leurs barbes même sont tombées, et ce sont les bonnes physionomies du bon troupier de France que l'on retrouve fraîches et avenantes sousle casque couleur du grand ciel où maintenant au-dessus de nous un avion passe et ronronne.

— Allemand? Français?

— C'est un Français!

Des éclatements se produisent au-dessous de ses ailes leur large tache jaune verdâtre s'épanouit au zénith et, tandis que nous avons le nez en l'air quoique collés au parados des abris, c'est une pluie d'éclats qui soudain s'abat sur la tranchée; personne n'est atteint; l'avion, lui, continue son vol dédaigneux, poursuivi par les points blancs des explosions qui marquent sur le ciel le gigantesque graphique de sa route.

La tranchée ennemie est à 30 mètres à peine; sans discontinuer, les balles passent; on les distingue et on les classifie; les hargneuses; les gaies; les gémissantes qui, après un ricochet, finissent dans un appel plaintif, et les brutales qui tapent sur les boucliers dont vibre l'acier sonore, tandis que derrière eux, le « heaume » en tête, des sentinelles veillent sans souci de leur pointe qui perfore et qui tue....

J'observe par une meurtrière: les Allemands sont là; on les toucherait presque du doigt si on le passait à travers la caisse de ce créneau couvert, mais on ne voit rien qu'un parapet de sacs à terre et de blocs de pierre; cela est froid et nu comme une muraille aux meurtrières de laquelle il ne faut pas trop s'attarder....

En effet, une balle passe avec un bruit aigu dans un créneau non occulté: un poilu, qui mastique posément sa boule dont il découpe des tranches larges comme la main, se retourne vers un sergent qui déjeune accroupi, son assiette sur les genoux.

— Tiens... c'est encore ce chameau-là! J'interroge, intéressé....

— Quel chameau?

— Oh! le Boche qui est en face; il tire toujours dans ce créneau, alors il nous fiche la paix aux autres; tenez, vous voulez voir....? » L'homme ramasse une vieille gamelle et la dispose de manière que le créneau soit bouché; quelques minutes après, dzzin..., le bout de ferraille est traversé.

— Voilà, ça y est! constate le poilu satisfait; nous leur faisons d'ailleurs le même coup, mais, nous, on change de créneaux parce qu'on vise et qu'on ne se sert pas de chevalets de tir pour fixer son fusil à demeure.

Au moment même où je m'éloigne et où je contourne un pare-éclats, une sourde détonation ébranle l'air du côté de la ligne ennemie; rien qui soit excessif en fait, mais l'oreille exercée des poilus a deviné un danger.

— Attention! Une bombe!

Je n'ai pas encore entendu de bombe; ça manque à ma collection et celle-ci n'ajoutera à sa richesse rien qui porte le charme d'un agrément spécial; le coup est parti... Ici, on n'entend même pas le sifflement précurseur de la chute de l'obus ou de la marmite; et on sait que la bombe décrit dans l'air sa courbe très élevée, qu'elle va exploser dans une seconde là... peut-être au milieu du groupe qui se tasse, collé au dos de la tranchée; une détonation...; l'engin tape en plein parapet et... sa tige de direction retombe sur l'assiette du sergent qui lâche tout, contenant, contenu, et reste quelques secondes immobile, les traits figés dans une inexprimable expression d'étonnement comique.

... Maintenant, la nuit est arrivée el son apaisement gagne la forêt encore secouée par l'énerve-ment des marmitages et des mitraillades, car, plus puissantes que la nôtre, d'autres reconnaissances ont réussi un coup de main dont le résultat a été la conquête de la tranchée, ce matin reconnue.

Je la revois, à cette heure tardive, encore remplie du frissonnement des balles qui viennent de tuer un homme à côté de nous; je pense à son tireur boche dont le fusil ne visera plus la meurtrière à la gamelle percée, et j'évoque surtout le drame poignant qui s'est déroulé en face d'elle au moment où le crépuscule s'attardait dans les sous-bois de la forêt fleurie.

J'évoque la vision tragique et je voudrais la détailler car elle s'impose à nous comme la preuve d'une infamie nouvelle; je la précise et la souligne telle qu'elle est restée auréolée du feu d'un incendie causé par des bombes incendiaires dont les flammes enveloppèrent un bosquet où gisaient les morts et les blessés d'un combat, en action liée PAGINA 170 EN 171 ONTBREKEN tandis que dehors, les fusées allemandes promènent sous le ciel leurs lueurs tremblotantes et louches qui sont comme une insulte à la calme lumière de la lune et à la pure transparence de la nuit....

 

Une Relève

Braquis-en-Woëvre. — Dans la nuit profonde, sous la pluie qui les trempe et les fait grelotter, nos hommes vont par files dont les piétinements rompent à peine les silences accablés.

Il fait une de ces nuits à travers lesquelles on ne voit et on ne sent rien de ce qui rappelle la vie; il pèse, partout et sur tous, je ne sais quelle résignation et quel mutisme, qui rendent l'ombre angoissante et hostile, parce qu'on dirait qu'elle écrase et qu'elle ensevelit. La pluie l'épaissit et on s'enfonce à travers son opacité avec la même difficulté qu'éprouve le nageur à vaincre l'eau qui l'engourdit.

On n'entend aucun appel, et pourtant combien sont-ils qui défilent? De combien de compagnies sont composées les colonnes qui zigzaguent au hasard des routes qu'une vase gluante transforme en skatings sur lesquels des fantassins s'écroulent dans un fracas de bidons tintinnabulants? Ils vont ainsi, ce soir, pour être demain aux lignes qu'ils occuperont sans que les observatoires ennemis aient repéré leur déplacement; ce n'est pas le combat pour eux, ce n'est pas non plus la concentration préparatoire des groupes prêts aux assauts que fouetteront des clameurs d'enthousiasme et des vivats au pays pour lequel on va tomber, mais c'est peut-être un des épisodes les plus pénibles dont le souvenir restera gravé dans la mémoire de ceux qui l'auront vécu....

Les serpents des colonnes se déroulent dans ce noir mystérieux où l'averse diluvienne s'allie à la boue liquide qui enlise et aux flaques puantes qui inondent. Pas un cri ne monte pourtant de la cohue que deviennent vite les rangs impuissants à conserver leur régularité ou leur équilibre à travers les ornières, les fossés et les chemins hâtivement tracés, qui ignorent les accidents de terrains que leurs constructeurs, trop pressés, ont dédaignés.... On marche avec la sensation que l'on piétine, parce qu'aucun repère ne permet de soupçonner que l'on avance; par instants, des à-coups brusques secouent les files d'une ondulation qui jette le désarroi dans les convois dont les chevaux ruent sous le coup de bélier des timons qui martèlent leur croupe; personne ne murmure, pas plus ce conducteur qu'un coup de pied vient d'étaler sur le revers d'un fossé, que ce sergent que l'on sort un grand’peine d'un trou de marmite rempli de pourriture et où il a disparu en entier.... On ne dit rien, parce qu'on sait que, là-bas, loin, bien loin, après le très obscur, il y a des projecteurs qui veillent, et dont le moindre bruit peut attirer de ce côté l'attention curieuse et malveillante; on s'arrête et sans qu'on s'y attende, on repart dans le brutal démarrage de pied ferme qui casse les traits et qui, dans un coup de collier maladroit, culbute un fourgon dans une rigole plus importante que les autres.

Il n'y a aucun sifflement d'obus lourd, aucun « pïou, pïou, pïou » de marmite, aucun « dzzin » strident ou prolongé de balle, c'est le silence des tombes appesanti..

Il n'y a que de la nuit et de la pluie, mais cette nuit et cette pluie sont à la fois plus pénibles et plus dangereuses que la tranchée où la mort rôde.

On gagne quelques cents mètres à force d'à-coups éreintants qui brisent les jambes aux hommes et cassent les jarrets aux chevaux; on s'interpelle à voix basse en passant à travers des ruines dont on distingue les amas dressés ainsi que des épouvantails; mais, personne ne sait ce que fut ce village ou ce hameau, dont le squelette gît abandonné dans l'ombre noire et froide.

Où est-on? Où est la route? On disparaît avec de l'eau jusqu'au ventre dans des fossés insoupçonnés; on croit à de la terre ferme et on tombe debout sur les talons, on ne sait au fond de quoi, et on éprouve derrière la nuque une commotion violente qui étourdit. Il faut avancer; et on s'engage dans des chemins inconnus au milieu desquels des demi-tours s'exécutent sans qu'il soit possible de s'éclairer; il faut se fier à l'instinct des montures qui renâclent d'inquiétude et butent, quand elles ne s'écroulent pas dans une mare ou un blanc d'eau; puis, elles allongent le cou, dans des descentes de main méfiantes, et lorsqu'elles trottinent, on a des vertiges et on croit voir comme des trous sombres qui s'ouvrent et qui attirent comme des précipices....

On s'arrête encore. Halte!

C'est la balte; on se résigne; alors, avec des gestes lents, les faisceaux formés, les hommes silencieux se mettent à manger, tout droits, des bouts de pain que la pluie mouille et affadit. Pas un bruit; à peine si parfois le heurt d'un bidon ou le choc de deux croisillons se fait entendre; brusquement, c'est une alerte; un cheval, énervé par l'obscurité, échappe à son gardien et s'élance à travers les faisceaux qui s'effondrent et les groupes qui se disloquent effarés; on saute n'importe où; des jurons éclatent furieux et indignés; puis, un craquement formidable se fait entendre prolongé par le bruit sourd d'une chute; le cheval vient de crever le misérable garde- fou d'un ponceau et a roulé dans un torrent; on se précipite, mais voici que des artilleurs arrivent dans une galopade casse-cou et demandent qu'on les aide dans un demi-tour de chemin étroit....

— Allons, l'infanterie....

— D'ailleurs, c'est du 75....

— Oh! alors, si c'est du 75!...

Sans se plaindre, parce que c'est une façon de plus d'être utile, les court-à-pattes, les trimards, les pauvres bougres aux uniformes pitoyables traversent les champs détrempés et viennent avec leur bonne volonté et leur camaraderie toujours prêtes; ils poussent aux roues; leurs mains glissent le long des rais gluants ou s'écorchent aux boulons des jantes; peu importe, ils parviennent à dégager les canons dont les silhouettes apparaissent tassées sous la pluie qui cingle leurs boucliers et leurs jaquettes! Bah! on se revaudra ça demain, les frères! et ils s'apprêtent à repartir lorsque, du très loin, un jet de feu phosphorescent monte vers le ciel où il s'épanouit en panache.

n Le projecteur! n n —- Boche?

— Français?

On ne sait pas; comment saurait-on, puisqu'on arrive du diable vert. Quoi? C'est celui du fort de Souville? ou du fort de Douaumont? Comment non? C'est celui des Allemands! Allons, taisez-vous! Que personne ne bouge! Vos bouches, là-dedans!... Silence....

Et sous le ciel, le grand faisceause promène fantomatique et redoutable.

Soudain illuminés, des coins de paysage se montrent, renfrognés comme des dormeurs qu'une clarté subite a réveillés; des collines émergent de l'ombre avec des arbres hérissés comme des chevelures mal peignées, et à perte de vue des flaques flambent comme à l'heure rouge des couchants incendiés.

Va-t-il s'arrêter sur la colonne? Il tâte, palpe à la façon du bâton d'un aveugle qui marche; il franchit des coteaux, descend dans des ravins; il approche, il est là et se fixe sur les artilleurs.

On s'aplatit instinctivement; des tètes de cbe-vaux paraissent décharnées, tant, sous le faisceau qui les fouille, elles accusent les arêtes osseuses de leurs saillies; et on voit luire leurs gros yeux qui regardent dilatés et stupides.

Sans transition, l'éblouissant foyer s'éteint. Un obus va-t-il maintenant arriver dans ce tas grouillant d'hommes, de matériel et d'attelages? On attend; rien ne grogne; l'obscurité retombe souveraine maîtresse de la situation et tellement écrasante qu'on se sent, sous son poids, sans force et sans courage....

La pluie ronronne; le chemin glisse; les culottes mouillées durcissent; l'eau dégoutte du casque dans le cou où elle s'infiltre agaçante, glacée, et, pourtant, tout s'ébranle sans une plainte contre le temps impitoyable et contre la nuit louche. Il le faut....

Alors, le fantassin remonte son sac d'un coup d'épaule, l'artilleur pousse aux pièces embourbées et tous avancent pour relever, à l'heure dite, les camarades qui se sont cognés et pour prendre vite leur place à la ligne où l'on se bat et où l'on tue....

 

Prisonniers de Guerre

Janvier 1916. — Vieil-Arcy. — Deux faits ont aujourd'hui marqué mon interminable journée passée au fond d'un observatoire battu par une pluie diluvienne, et ces deux faits, dérivés l'un de l'autre, ont laissé en moi, parce que jeles ai analysés, une impression de haine voulue et raisonnée contre le peuple qui nous combat et dont l'Humanité s'épouvante ainsi que d'un enfant monstrueux.

Dans l'accablant silence de la ligne que seuls connaissent les combattants, où tout est immobile, rigide, comme mort, dans le triste, dans le froid de l'abri, j'ai lu; cela ne m'était pas arrivé depuis le début de la tourmente dont les rafales ont balayé de nos existences la douce joie de réfléchir sur les pensées exprimées par les livres. J'ai lu; ce que j'ai lu était un document qui m'était adressé par un écrivain du très lointain arrière où, malade, il s'était souvenu de ce que lui et ses compagnons avaient enduré dans une captivité tragique. Et là, dans le cadre de guerre qui m'entoure, dans ce cadre au milieu duquel s'éternisent les agonies des villages et les supplices des forêts, parce que j'ai ressenti à pleine âme, à pleine peau ce que Gaston Riou, mon ami, disait dans son ouvrage le Journal d'un simple soldat, j'en ai, à haute voix, lu pour mes hommes les pages pétries de pitié et de douleur.

Au moment où je les expliquais, car je les ai expliquées afin que chacun se rende compte, que chacun comprenne, une douzaine de prisonniers a passé. C'est le deuxième fait de ma journée de front.

En vérité, j'ai cru être le jouet de quelque magicien qui se serait amusé à faire autour de moi de l'illusion avec la réalité hurlant dans les phrases du livre; l'apparition était si directement née de notre conversation que je la tenais pour imaginaire; j'ai pourtant dû m'incliner devant le fait, puisque j'ai accompagné ces vaincus, le cœur lourd de toutes les colères dont mes hommes avaient condensé l'expression dans des jurons énergiques et des résolutions sans pitié.

J'ai marché avec ces spécimens de la race d'en face. Lorsqu'ils se sont arrêtés, je les ai détaillés pour être bien sûr qu'ils avaient des figures comme les nôtres; voilà dix-huit mois que cent fois j'ai regardé défiler leur troupeau trébuchant et ahuri jamais comme ce soir je n'ai douté de leur humanité.

Je me suis demandé si, étant des jeunes des dernières classes, ils n'avaient pas manifesté là-bas, dans la Bochie, lorsque, éreintés par la fatigue, sans eau ni pain, poursuivis par les aboiements d'une foule stupide et gavée, les nôtres s'étaient embarqués, en route pour les casemates de l'exil cl de la faim.

Je me suis dit aussi, qu'ils allaient partir pour le pays d'arrière et que, eux, les insulteurs de nos enfants, ne connaîtraient pas ces cris dont la honte doit retomber sur la racaille de rues louches qui les a vociférés; j'ai songé que, parce que nous sommes des Français, ils n'auraient pas cette vision inoubliable pour tous ceux qui me l'ont décrite avec des larmes dans la voix, de femmes aux faces de damnation dont la haine s'exprimait par le Franzose kaput traduisant leur fureur épileptique; je me suis dit encore que nous allions lés accueillir comme on accueille des hommes, et que nos bontés allaient adoucir leurs souffrances de soldats.

A cause de ces réflexions, il m'est venu, comme à ceux de la ligne, et ils sont le nombre, presque une gêne à savoir que cette bonté resterait la Bonté en faveur de ces frères des gardiens des geôles et des charlatans de la Kultur.

Il n'est pas dans mon intention de traduire dans mes feuilles d'aujourd'hui des sentiments plus étriqués que ceux d'hier contre la soldatesque de l'autre bord, mais je m'élève contre ce que j'ai vu, contre ce que je sais et contre ce qui est, dans la façon dont on oublie que ces prisonniers sont des prisonniers et, qu'on doit les traiter « comme ils traitent les nôtres, sans plus ».

Il existe des régions où on ne sait pas, où on esl loin de la tranchée, plus loin encore des Français, qui traînent leur captivité et qui en souffrent, malgré les lettres où est imposée la formule du « tout est bien même la nourriture »; alors, à cause de ceux- là, à cause de la ligne, de la tranchée, dont le désir est peut-être naïf mais combien juste, je demande ce que font ces Allemands aux gestes lents d'ouvriers paresseux qui, dans des gares ou ailleurs, à moins qu'ils ne grillent une cigarette sous un hangar, vivent tranquilles et presque choyés, tandis qu'il pleut dehors, et que, sous cette pluie, nos territoriaux entassent des pierres ou étalent de la boue sur les revers des fossés puants.

Cela est, dans toute la précision du fait, « jusqu'au front » même où quelques-uns de ces rescapés, emmitouflés dans la quiétude des corvées légères, attendent, vagues larbins ou vide-seaux, que sonne l'heure du grand retour au Vaterland, sous l'œil bienveillant de gendarmes qui pourraient être employés d'ailleurs plus utilement.

Débardeurs dans les gares, domestiques au front, traîne-savates dans quelques camps, pourquoi au total ces prisonniers, ces représentants d'une race qui courbe sous la férule de disciplines odieuses et lâches diese Lumpen von Franzosen (ces voyous de Français), ne seraient-ils pas envoyés dans les contrées où on casse les pierres; dans la zone ou on refait des routes que les retraites mutilèrent, dans des villages qui attendent qu'on relève leurs ruines désolées? Leur vigueur n'y serait-elle pas plus utile à reconstruire ce qu'ils ont détruit, quel que soit le danger de la reconstruction, au lieu d'être immobilisée dans un coin où les jours passent tranquilles et inféconds?

Et, ces douze vont partir comme tant des leurs sont partis, vers le pays du soleil étincelant; vers toi, sans doute, Midi au printemps qui déjà chante aux pointes des bourgeons fleuris, et où les sourires seront aussi jolis pour eux, parce que tu les jugeras pitoyables, que pour tes fils retour du front.

Loin de moi l'idée de parler de haine; je ne veux écrire que le mot de « Souvenir »; car il faut que l'on se souvienne; car il faut « que nos générosités soient en raison directe des générosités du Deutschland pour les nôtres »; car il faut que l'on n'oublie pas que ces gens-là viennent de la guerre et que c'est la guerre qu'ils nous font.

La Guerre!

Il faut se souvenir encore, car la guerre n'est plus la charge en dentelles sur un plateau où la victoire chante; elle n'est plus la ruée aux chevaleresques élans; elle n'est plus le geste qui relève ou qui apaise, elle est... elle est la mort étalée dans la solitude des champs saccagés; elle est l'incendie tordant ses flammes au-dessus des foyers d'où sont partis les émigrants aux enfants grelottants, sur lés grandes routes; elle est la blessure ouverte aux flancs de la Patrie; elle est la lutte aux étreintes sans pitié qui se terminent dans la cruauté des tueries et par celle plus odieuse des captivités, que rien n'adoucit.

Il faut « sentir » cela; il faut, en face des leurs, se rappeler que les nôtres sont là-bas et qu'ils y ont été accueillis par des huées, et aussi par ces mots de Croix-Rouges sentimentales qui distribuaient de la saucisse et du thé chaud à tous les Michels des Poméranies ventrues et des Bavières aux pieds plats: « Surtout ne donnez rien aux Français; qu'ils crèvent. » (Authentique, Gaston Riou, Journal d'un simple soldat.)

Eh bien, chez nous, on leur tendra la main qui secourt, Deutschland, et le rata sera le même pour ton soldat que pour celui des nôtres qui, dans la même région, attend son tour de venir au front.

Il vaut encore,mieux être de ce côté que du tien. Si, de la ligne, je demande qu'à l'arrière on se souvienne, je ne propose pas qu'on y soit Allemand.

Va, ces douze peuvent aller grossir sans crainte les rangs de ceux qu'hier nous prîmes, dans le Nord....

Il n'y aura pas pour les insulter des femmes aux mains crispées, aux naseaux reniflants; ils ne défileront pas entre une haie de maritornes aux seins pesants et de bourgeois ^postillonnant leur bière, mais ils s'en iront, loin de toi, dans notre pays de France, là où il y a un air dont la pureté te sera éternellement inconnue, et où, dépouillant les artifices et les dogmes de la Kultur cynique, ils seront étonnés de devenir ce que tu n'as jamais su faire d'eux:

Des Hommes....

 

Les Condamnés à Mort

Février 1916. — Aux Grandes-R.... — Après le coup de faux des mitrailleuses, en face de l'étendue silencieuse où, un instant, des hommes avaient hurlé, très calme, un soldat lança:

— Ce sont des condamnés à mort.

Depuis, des mois se sont écoulés; les champs célèbres où ces quelques-uns allongèrent leurs corps mutilés à côté de tous ceux dont l'immobilité se fige en face des ruines de B...-au-B... sont toujours semblablement tragiques, avec leurs cadavres décomposés au-dessus desquels, durant des heures, des corbeaux planent, les ailes grandes; il y a des mois de cela, mais, malgré mes réflexions, malgré des constatations pesées à la balance du fait, jamais encore je n'avais osé écrire ces mots comme titre à mes Feuilles de Route.

Jamais, parce que je ne sais quelle pudeur m'arrêtait en face de leur qualificatif poignant; aujourd'hui, je les écris sans crainte; ils sont revenus à ma mémoire dressés de toute la hauteur de leur réalité cruelle, et pétris de la pitié dont tremblait la voix du poilu aux créneaux:

— Ce sont des condamnés à mort!

A cause de ceux de ces jours derniers, je me suis rappelé de ceux-là. Je les évoque, parce que j'ai besoin d'eux; parce qu'il me semble que j'agirai mal en dénommant ainsi, sans invoquer la preuve de leur mort, des gens qui portent un uniforme; des hommes qui ont une patrie dont le souci doit être de respecter leur vie et d'honorer leurs corps étalés.

Il me semble que si je ne les appelais pas en témoignage dans ce cadre où la neige tombe recouvrant de petites choses recroquevillées, sinistres, je ne pourrai pas écrire, au cours de ces notes, que cela fut, dans toute l'horreur, de son drame misérable.

Et les Harden, et toute la Philosophie déchaînée d'une race aux yeux levés vers une divinité barbare qui commande le viol et l'incendie, n'effaceront pas ce que les crevés de B...-au-B... et de S... ont marqué avec du sang, sur notre sol, en face de nos tranchées impitoyables.

Nous sommes à la ligne ici, et nous nous demandons, après ces spectacles, de quelles mentalités de pauvres bougres sont farcis les soldats d'une nation qui a rêvé d'un « uber alles » catégorique, en oubliant que, pour le réaliser, il fallait être humain et noble.

Pourtant, ils doivent se rendre compte; il est inadmissible que ces individus qui pensent, qui doivent juger, réfléchir, ne sentent pas qu'à certaines heures leur rôle n'a rien de commun avec celui très grand des troupes, au feu pour une idée, pour le pays ou pour le Monde, et qu'ils ne sont que le troupeau, la chair à canon, obéissante à l'orgueil, au dépit ou à la colère d'officiers, dont ils disent eux-mêmes « qu'ils restent dans les abris lès mieux protégés aux heures des attaques » {sic). Il n'est pas vraisemblable, même si la férule et la censure militaires sont à ce point rigoureuses, qu'ils n'aient pas le droit d'écrire; qu'il n'y en ait pas, au moins un, qui ne se lève et qui, en face de son Vaterland démasqué, devant les familles qui pleurent et où les voiles de deuil sont lourds à porter, ne dise:

— «Tu as perdu ton mari, toi; tu sanglotes sur ton fils déchiqueté, vieille mère; tu t'évanouis en face de la photographie de ton fiancé, jeune Gretchen; eh bien! ils ne sont pas morts comme vous le croyez; ils ont été lancés comme des bêtesr sans but, et contre dès fusils ajustés; contre une ligne, en face de laquelle, au moment présent, à Verdun, d'autres meurent et râlent, en nombre tel, que, lorsque vous le saurez, toute votre population tremblera d'épouvante et d'horreur! Eh bien! les vôtres, épouse, vieille mère, Gretchen, ne sont pas tombés comme ceux-là dans l'assaut, sous la bénédiction de la bataille, ils ont été les « condamnés à mort »... les condamnés, stupidement abattus....

Peut-être que des Boches liront ceci, chez nous, dans les prisons ou dans les camps; je le souhaite, plus encore, je désirerais que cela fût.

Où iront ces feuilles? peu importe; il suffit qu'elles disent ce qui est; et, peut-être, parce qu'elles auront dévoilé ce que tu ignores, famille allemande, que quelques réflexions lourdes de soucis feront leur chemin dans tes foyers où l'on rêve des rouges panaches de la gloire....

Mais que personne ne se lève et ne dise non, parce que, ce qui se déroule sur les vertigineuses pistes de l'avant est de l'histoire qu'on n'a le droit de raconter qu'en la vivant au front, dans la tourmente.

Ils ont été les condamnés à mort; et, en les désignant ainsi, je ne pense pas à ceux dont nous sommes les premiers à saluer l'héroïsme et qui, bras dessus bras dessous, superbes, ont chargé à Ypres en chantant le « Nun ade wir mussen Abschied nehmen. » ou qui, au pas de parade, commandant en tête, ont été fauchés à Mesnil, mais aux gueux titubants et ahuris surgis d'un coup, sans raison militaire, des tranchées assoupies, et précipités contre la formidable barrière de réseaux « intacts » vers lesquels ils allaient en poussant des cris de fauves ou des rugissements d'épileptiques.

Mais à la suite de quelle aberration monstrueuse, de quelle saoulographie bestiale, de quelle punition terrible se sont donc élancés ceux de B...-au-B...?

C'était dans un de ces soirs calmes de l'automne au crépuscule doré dont les rayons auréolaient le tas gris du Choléra et la frêle silhouette de Prouvais; les lignes s'étendaient accablées par la majesté de cette heure que saluent chez nous les « Angélus » ou les sonnailles des troupeaux qu'on rentre; il y avait dans l'air comme une méditation dont nul n'osait troubler le recueillement; les canons s'étaient tus; nous étions aux créneaux, muets et contemplant la fin splendide d'un beau jour; on eût dit que, par une convention tacite, personne n'osait rompre les silences appesantis, car on avait la sensation que tout geste, tout éclat, toute manifestation humaine paraîtraient mesquins dans ce cadre magnifique; lorsque, tout à coup, sans qu'une détonation ait précédé leur apparition, sans crier gare, sept ou huit hommes émergèrent d'un poste boche et se précipitèrent en hurlant comme des fous.

Coup de main? Il y avait entre eux et nous une épaisseur de réseaux telle, que leurs canons et leurs torpilles ne pouvaient rien.

Attaque? Ridicule....

Posément, les fusils furent ajustés; les coups partirent.

Parmi les huit, quelques-uns roulèrent, les genoux aux dents; les autres avancèrent encore, lancèrent en titubant des grenades qui tombèrent n'importe où dans la direction des parapets, puis, ils s'écrasèrent sur le sol, immobiles.

Leur ligne ne bougea plus; le silence un instant troublé pesa sur leurs cadavres; un rayon de soleil à l'agonie les caressa, et ce fut tout. Près de moi, un homme murmura: — Ce sont des condamnés à mort. Depuis, ma mémoire s'est souvenue de ces termes sans oser les mettre en avant comme titre à mes feuillets.

Je me disais que ce n'était pas possible. Pourtant, des camarades me donnaient des précisions sur des faits semblables qui s'étaient passés au Nord, au Centre, à l'Est, et qui s'étaient tous pareillement terminés....

Il a fallu que je le revoie ici, sur un autre front où les canons viennent de hurler; où dans l’infernal fracas des lourds et des lacrymogènes, nous avons senti l'attaque à l'affût, arc-boutée sur ses jarrets, prête à bondir vers nos tranchées....

Sans répit, des marmites sont tombées; leurs rafales se sont abattues sur des ruines de villages qui n'ont pas voulu s'écrouler; puis, à la fin du jour, au moment où un crépuscule de grisaille et de deuil s'éteignait au-dessus de S..., alors que l'on attendait le choc d'une masse, d'une ruée... une cinquantaine d'hommes est apparue.

Cinquante!

Ils se sont éparpillés, stupides; de se sentir presque ridicules au milieu de l'immensité tragique de la ligne.

Rien ne les a soutenus; ils n'avaient pas franchi ses parapets que leur tranchée se refermait impitoyablement sur eux; pas un n'a fait plus de quelques mètres.... ?

Ils sont tous là encore en face de leurs créneaux qui, occultés, ne les regardent même pas; alors nous nous sommes demandés vers quelle chimérique conquête on les avait lancés; pour quelle faute on les avait sacrifiés; avec quel alcool on les avait affolés?

Je me suis, pour ma part, contenté de la réflexion de l'homme de B...-au-B....

« Ce sont des condamnés à mort.... »

Alors, tandis que la neige recouvre leurs cadavres abandonnés, je pense à ceux qui en Allemagne attendent leur retour et qui ont foi dans la sentimentalité de leur patrie qui n'est qu'une marâtre méprisable....

 

Vers les Tombes

Vieil-A.... — « Je veux absolument voir comment on l'a casé; à cause de sa famille... je te conterai l'histoire là-bas, si tu veux!

— Comment, si je veux!

— Tu sais, 4 kilomètres à parcourir et il faut passer par le fameux cimetière de G...; pas drôle....

— Ça m'est égal; j'aurai ainsi l'occasion de voir ce coin sinistre.

— Allons.

Et nous sommes partis à l'heure où le crépuscule tombait au-dessus de Vieil-A... dont les charpentes menacent le ciel de leurs chevrons et de leurs poutres mutilés.

Nous avons suivi la route légendaire où, en septembre dernier, raides et graves, bénis par le « God save » étendu au-dessus de leurs rangs serrés, les Anglais tombèrent autour de l'historique Graonne.

Jamais je n'ai, à travers une luminosité plus transparente de l'atmosphère, vu se dérouler devant mes yeux un panorama plus évocateur. A l'instant où le soir se recueille, le champ de bataille qui étale, des collines de G... aux rives de l'A... débordée, la désolation de ses ruines et de ses champs, prend ici une physionomie particulière; jamais non plus je n'ai retrouvé pareille expression dans le foyer qui se plaint, dans la maison qui se lamente.

Et, ceci est notre sol; ceci, « ça » qui s'étend; « ça » qui saigne; « ça » qui regarde avec les cent yeux crevés de ses fenêtres vides, ce sont un, deux, trois, dix villages; il y en a ici, là, égrenés en chapelet, ou dégringolant cahin-caha vers les ravines embrumées par les fumées des casemates ou des abris; il y en a devant, derrière, à gauche, à droite; et, partout, c'est le même aspect horrible des plaies béantes; des labours saccagés; des machines agricoles détraquées et pareilles à des bêtes monstrueuses que la guerre aurait tuées comme tout ce qui gît à travers l'immense plaine rouge.

Elle est rouge cette plaine; toute rouge au soleil couchant; et voici, tandis que les derniers rayons passent sur elle, que, de coins insoupçonnés, de lisières baignées d'ombre, surgissent des blocs, des pans de murs, des silhouettes de maisons, de vieilles fermes, de petits chalets et de clochers; on dirait que c'est la minute où les ruines se réveillent et que, haut dressées, elles veulent s'offrir à l'ultime caresse du soleil qui s'en va.

Nous ne sommes rien que deux soldats sur une route: deux soldats faits pour vivre dans le culte de ce qui fut, dans, l'enthousiasme de ce qui doit être, et nous allons, muets, comme les poilus qui nous croisent et qui, vert-de-grisés, sales, la barbe dure, descendent vers la tranchée où beaucoup s'étaleront, peut-être....

Ils vont, silencieux; et; en marchant, les yeux fixes, ils regardent ce réveil des pierres qui les émeut et les fascine. Pourtant, ils sont, comme nous, habitués au front; ils connaissent le combat; ils savent les torturantes secondes des attentes aux parallèles de départ; ils ont « vu » le feu, mais on sent que cette image de la guerre les étourdit et leur fait mal....

Nous arrivons près d'un pont culbuté dont les fermes hachées par la mitraille plongent dans l'eau sale de l'A... qui grogne contre des piles écroulées; de l'autre côté, c'est le hameau de Pont-A..., le hameau pitoyable où tout mouvement est salué par un shrapnell.... Par instants, le dzzin affolé d'une balle perdue fouette son silence hostile; la mort est là; on devine qu'elle.y règne en maîtresse souveraine; il n'y a plus rien que des cadavres de maisons....

Derrière nous, c'est la plaine rouge vers laquelle des tranchées tendent leurs ramifications; on dirait, et l'image est d'un poilu que j'ai rencontré là et que j'ai interrogé — on dirait les doigts d'une main géante qui va prendre et se refermer ensuite pour ne plus lâcher ce qu'elle a pris....

Le troupier a ajouté: « C'est ça que je regarde; comme je regarde ça.... »

Il a montré les champs, les ruines incendiées -—« et puis ça aussi.... »

Et il a désigné une petite croix, toute petite, minuscule....

— Alors?

— Alors... je ne sais pas ce qu'on en pense à l'arrière de tout ça; si on s'en rend compte; si on ne se fait pas trop d'illusions sur l'éloquence des ruines pittoresques; sur les charmes de l'avant à théâtres de salon; sur le paradis de la tranchée à guitounes d'opéra-comique; il y en a tant qui parlent sans jamais avoir vu, et sans, surtout, avoir « vécu », ici, les pieds dans l'eau, le ventre vide, le dos courbé dans un boyau, sous les marmites.... Ce que je suis? d'où je suis? maître-valet dans le Gers...; non, pas depuis le début: je n'ai pas tout fait parce que j'ai été blessé; tenez, là, dans cette sale ferme de Metz, où onatant et tant défilé à la parade; je vous jure que ça n'a pas été de ma faute si je n'ai pas suivi le régiment partout... vous comprenez... je vous demande pardon... j'ai eu la guigne avec cette blessure... je n'ai pas tout vu, avec les autres....

Je l'observe tandis qu'il parle. Il est bien des nôtres, ce jeune au regard franc, au teint hâlé par des mois de campagne au soleil, à la pluie, au gel et à la dure; il s'excuse d'avoir été blessé; il y a dans son attitude comme la vague vexation d'avoir manqué des combats; il lui semble, dans sa généreuse simplicité de gueux, fils des gueux de cette France qui nous donne (les gars de la tranchée, que son rôle n'a pas été suffisamment rempli; il a vécu dans la boue, dans l'eau; il a reçu la trombe des obus dans un cadre d'épouvante et de folie... son sang a coulé... il s'en excuse....

Ah! on ne le criera jamais assez, et jamais ceux qui ont le don d'exalter et de magnifier n'exalteront ou ne magnifieront assez la tranchée et ses défenseurs; ils sont là, toujours étroitement serrés autour du chef, l'officier, qui vit leur vie et partage leurs dangers', ils sont les anonymes; ne leur demandez pas la province ou le métier qu'ils représentent; ils sont la nation; ils sont le peuple; notre peuple, dont le beau sang coule comme autrefois au nom des libertés des hommes....

De celui qui me parle, je vais à tous ceux qui luttent à Verdun, parce que je sais qu'ils sont tous semblables; que c'est le même souci du devoir qui les anime; le même esprit de sacrifice qui les soutient, quelles que soient les épreuves, quels que soient les accrocs, et qui, tandis que l'histoire se penche sur eux pour les placer à un degré plus haut que leurs aïeux, les va-nu-pieds épiques, sauvent la terre de la Lorraine en danger.

Voici que, près de moi, l'autre poursuit son idée et me rappelle à la réalité de ce crépuscule qui meurt à son tour, au-dessus de toutes ces choses mortes.

— Oui... et puis... je pense aux champs de chez moi; quand on a vécu dans leur solitude, on les comprend, on lés aime et on souffre de les voir souffrir; parce que la terre souffre; vous entendez elle souffre; la terre vit; dites, cela n'apparaît pas à vos yeux que ses mottes, ses sillons soient vivants?

Pourtant, on le voit ça, au printemps, en été, quand les blés germent, quand les gazons verdoient; on le voit sous le gel qui durcit.,, on le voit... ici....

Voyez-vous, Notre terre!... C’est tout! « Notre terre »! et puis, c'est elle qui, en définitive, s'ouvre pour qu'on s'endorme dans la grande paix...; alors, quand je vois, ce « qu'ils » en ont fait, qu'au-dessus d'elle les villages sont « ça » et que ce « ça » ne se reconstruira peut-être jamais plus, il me semble que nous devons nous foutre de notre peau pour la venger coûte que coûte.... D'ailleurs, on dirait, quand on se bat, que le pays et le village où l'on est né vous poussent pour qu'on reprenne ce qui est le pays, le village natal de ceux qui sont des Français comme nous, mais qui soutirent davantage puisque leurs foyers sont détruits....

... Et puis, si à l'arrière on se rendait franchement compte de ce qu'on voit, croyez- vous qu'il y en aurait seulement « un » qui oserait ne pas être où nous sommes....?

Brusquement, ses yeux ont pris une expression de dureté qui m'a frappé.

— Là, encore... c'est une honte qu'il y en ait; j'en sais; j'en ai vu pendant ma permission, des jeunes... des forts, qui devraient se trouver ici...; un jour viendra, où nous leur demanderons où ils éjaient quand nous défendions ça.... et alors? »

Son geste a fait le tour de l'horizon; puis, très grave, sans attendre une réponse ou une réflexion, il m'a de nouveau montré la petite croix; une misérable croix mal équilibrée et comme écrasée par un écriteau démesuré....

— Vous avez vu ce qu'il y a là-dessus? Nous nous sommes approchés et j'ai lu:

ICI REPOSE UN SOLDAT ANGLAIS, INCONNU SEPTEMBRE 1914

— Eh bien?

— Eh bien! j'ai aussi pensé à celui qui dort là; peu importe sa nationalité; il est « l'inconnu »; il est celui dont on ne fleurira jamais la tombe abandonnée; longtemps après que tout sera fini, parce qu'on n'aura jamais eu de certitude, il sera celui que, quelque part, on attendra toujours et qui ne viendra jamais.... Je suis prêt à tout, et vive le pays quoi qu'il nous tombe sur le tournant; mais, au moins, si ça arrive, qu'on fiche lé camp avec son matricule, car, quand on a cette pancarte, on ne doit pas être tranquille, là-dessous.... Et maintenant, mon capitaine... et vous mon lieutenant... au revoir et bonne chance pour nous trois.

Sans un mot, nos mains se sont serrées et tandis que nous descendions vers le cimetière de S... où pèse une horreur insoupçonnée, le pas ferme, le dos barré par les courroies de vingt bidons de vin destinés aux camarades, le brave bougre est parti.

Au moment où il allait pénétrer dans un boyau, sa silhouette s'est détachée sur le couchant dont lai pourpre lui faisait une auréole magnifique; en marchant, à ca\ise de cette apparition, j'ai pensé au fantassin de France ainsi dressé au-dessus de tous au plein milieu d'une auréole rouge.

 

Devant les Tombes

Février 1916. —Aux lignes de S... — ... — De la plaine où les ruines ont encore la force de menacer le ciel impassible de leurs pans de murs dressés comme des bornes, nous sommes arrivés dans la zone des balles où la ruine se tait, où la pierre s'effrit e et où il n'y a plus que des squelettes de maisons.

On y accède par des boyaux gluants de vases innommables.

Par ce soir de printemps, dans ce crépuscule pacifique où montent les chants de quelques oiseaux égarés, la guerre ne veut rien céder de sa misère et se réfugie, menaçante, dans les fosses de ces boyaux où.la boue paraît être rouge, et où le couchant allume de reflets sanglants les larges flaques qui l'entourent. C'est elle, elle partout, et elle encore, dans ce que le front peut présenter de plus poignant: les tombes accablées de silence et d'isolement.

Les voici.

Nous pénétrons dans leur domaine; ce sont les tombes de la ligne; ce sont celles qui, depuis des mois, en files interminables, en rangs serrés ou espacés ici et là, dans les champs, au bord des routes, se succèdent, tassées sous les gazons qui les uniformisent. Combien y en a-t-il? On ne sait pas. Ce sont toutes celles où dorment les camarades glorieux dont l'innombrable phalange soutient moralement la tranchée qui se bat. Elles sont « nos » tombes; elles sont celles dont, coûte que coûte, comme on défend le sol natal, on défend les tertres sacrés; elles sont celles autour de quoi, en attendant que les êtres chers viennent le,s fleurir, veille la pieuse sollicitude de la tranchée; car elles lui appartiennent; car elles font encore partie de ses troupes, puisque les noms que l'on y lit tout près de ses parapets étaient hier clamés dans ses abris ou dans ses postes; l'homme n'a fait que changer de place; du créneau où l'on se tue, il est allé au coin où l'on se repose; mais son souvenir reste vivant, puisque sa tombe fait partie de tout le front qui résiste ou qui lutte.

Et les voici; une..., deux..., cinq..., vingt..., trente..., cent...; nous entrons dans leur cité.

La bataille a p'assé par ici; le crépuscule meurt; le soleil a disparu derrière la Court- S...; les longs mamelons de M... et le plateau de V... s'imprécisent violets et mauves; les tranchées boches s'étagent en amphithéâtre au-dessus de nous; on aperçoit le dos rond des abris, le tas irrégulier des sacs à terre; rien ne bouge, rien ne vit de leur côté; du nôtre il n'y a que les tombes; le reste est inerte, silencieux, prostré... On précise ce qui s'est passé; ici c'est un isolé; là, un rassemblement; on devine que ce fut un assaut; il est dessiné sur le sol par toutes ces fosses toutes petites et très courtes qui renferment des hommes, très grands....

Tous ont été fauchés en plein élan; après les écarts de ces isolés et de ces groupes, il y a la masse pressée au pied de l'obstacle d'un remblai; là les balles ont abattu par grappes; les marmites ont écrasé par théories; les croix s'y touchent comme s'y touchèrent les combattants; quelques-unes sont coiffées d'une casquette kaki; d'un képi au rouge lavé, au numéro indéchiffrable; il y en a de coquettement ornées d'une couronne de perles, d'un bouquet d'immortelles; il y en a d'autres qui ouvrent désespérément leurs bras qui ne sont plus que des moignons rognés par les obus.

Mon camarade murmure:

— Presque tous des Anglais.... Se sont fait magnifiquement tuer! des héros, ces imberbes... ces glabres!... des enthousiastes, ces froids!...

On passe, et voici, après des marches, des piétinements éreintants derrière des hommes qui portent la soupe à la tranchée proche, le cimetière de S....

Il faut le traverser, comme il faudra traverser l'A... pour aller à la tombe que nous voulons voir.

Ceci n'est pas un cimetière militaire; c'est un cimetière semblable à ceux où dorment les parents et les amis que l'on aima; il est pauvre; rien, en lui, ne dit l'opulence ou la beauté; c'est un enclos pour gueux où les croix sont de bois ou de pierre mal dégrossie.

Alors, là, au milieu de ce sol où on devrait avoir la mort tranquille, les obus sont arrivés. Des collines d'en face qui nous surplombent, impitoyablement, les batteries ont consommé.le sacrilège. Et pourquoi?

A quel mobile ont-elles donc obéi puisqu'elles voient? Puisque, de leurs observatoires, les officiers se rendent compte qu'il n'y avait là que de l'herbe... des bouts de bois... des dalles grossières? Est-ce pour « tuer » les morts? Est-ce pour assouvir, comme au pays d'Annam, la rage des colères impuissantes qui dispersent au vent les ossements de ceux qui furent, parce qu'ils ont peur de ceux de leur famille qui vivent? Après les femmes, après les enfants, après les vieux, après les beffrois, après les foyers après les cathédrales, ils veulent tuer les cimetières de chez nous....

Et celui-ci dépasse en détresse tout ce que l'on peut concevoir.

J'ai parcouru le cimetière de Saint-Pierre de la Martinique après la catastrophe de la Pelée; les mausolées en étaient saccagés, les couronnes souillées, la terre brûlée; mais le volcan avait laissé les fosses inviolées.... L'Allemagne « uber alles » fait mieux; ses obus fouillent dans la pourriture et ramènent à l'air, pour le plus grand honneur de ses pointeurs, des os..., ces « choses » que les siècles, les invasions et les volcans respectent....

Je suis tellement écœuré par ce que je vois que je ne peux m'empêcher de dire:

Mais pourquoi tapent-ils donc là-dessus, ces misérables... ils voient bien qu'il n'y a rien là, ni fil de fer, ni casemate.!, qu'est-ce qu'ils veulent donc encore ficher par terre, je te le demande?

— Le Souvenir, tout simplement.

— Ah! le Souvenir....

Au fait, c'est peut-être vrai encore cela; le culte du souvenir n'est pas un des cultes de la kultur des gaz et des liquides enflammés qui détruisent et qui anéantissent....

La nuit se précise…

Nous dépassons ce chaos de croix, de pierres, de vieux os; il faut aller vite; déjà de la tranchée B... les premières fusées ont jailli et leur clarté ver-dâtre a fait danser comme des fantômes les troncs blancs des bouleaux effeuillés; l'A... franchie, nous arrivons; l'endroit est à l'abri des obus et des balles; il y a là quelques tombes toutes fraîches auxquelles ils n'infligeront jamais le martyre de leurs bombardements obscènes....

— C'est ici....

La croix est neuve; son inscription, au fer rouge, dit que c'est le lieutenant G..., du e d'artillerie qui dort là.

— Tu vois, c'est lui... là-dessous.

J'évoque le jeune officier, si alerte, si plein d'esprit, si coquet à la bataille; aussi, je pense au drame qui suivit sa mort.

Je n'ai pas le temps d'interroger que mon camarade le décrit; il parle... parle nerveux... on dirait qu'il prie sur cette tombe tant sa voix est basse, sa parole brève... hachée,...

— Oui... la balle l'a frappé en plein cœur; tu connais M...-S...? Tu sais quelle est l'étendue de ses champs où rien ne peut remuer pendant le jour sans être immédiatement mitraillé par les Boches? Eh bien! nos hommes sont venus le chercher, à plat ventre; aucun, parce qu'il était adoré de tous, n'a hésité; après des efforts inouïs, on l'a ramené vers S...; mais là, où le mettre; la canaille se serait acharnée sur cette tombe qu'elle ne connaissait pas... Alors... les canonniers ont franchi l'Aisne débordée, dans le noir, dans le froid, sous la pluie; mais ils ont perdu l'équilibre et G... est tombé dans l'eau; tu entends, il est tombé, lui, le cadavre, et, eux, se sont précipités pour le repêcher; la lugubre besogne a duré jusqu'au petit jour; à ce moment, ils l'ont retrouvé et l'ont ramené dans ce coin paisible pour qu'il y dorme sans être déterré par les obus de la crapule, en attendant d'aller dormir définitivement, au pays, où sa fiancée le pleure.

Crois-tu que c'est beau, ça?

— Si c'est beau!

Je n'écoute plus; ma pensée va vers l'homme aux bidons tout à l'heure rencontré; aux soldats qui ont accompli cet acte; à l'officier qui a su l'inspirer et je me dis qu'avec de telles âmes et de tels cœurs à son service, la France ne peut qu'avoir oi dans la victoire radieuse....

 

La Tranchée

Bois d'Ailly 1915-1916. — Celle-ci portera dans l'histoire le nom de l'attaque allemande qui vient de se briser contre sa résistance.

Elle est large comme une rue; taillées dans le terre-plein de ses parados, des caves s'enfoncent dans le sol; oaves étroites, sortes d'alvéoles où des soldats accroupis attendent leur tour de monter la garde. En face d'elle, le serpent des réseaux Brun déroule ses anneaux au-dessus des fils de fer barbelés qui hérissent le dos des chevaux de frise; loin, c'est l'extrême ligne du bois d'Ailly; du bois haché, dépecé, dont les arbres tordent leurs moignons déchiquetés sur un maigre coteau que nos « lourds » labourent et crèvent.

Elle, la tranchée court au flanc des pentes, au creux des ravineaux, traverse des bosquets que le printemps n'a pas fleuris, franchit des sources qui ne chantent plus, et s'arrête, subitement menaçante, devant une vallée, avec des saillants profilés comme des bastions, où des mitrailleuses de rempart, attentives et curieuses, allongent leur col démesuré. On dit « la tranchée », et on ne sait pas au juste ce que la tranchée représente; on se figure l'entaille continue; on voit , l'obstacle matériel, sans penser que cet obstacle puisse avoir une vie propre; sans songer qu'il palpite, qu'il tressaille, qu'il vibre à l’unisson de tous les tressaillements et de toutes lés émotions qui secouent les poilus aux heures des luttes poignantes comme celle que nous venons de brider, où la tranchée se transforme et où elle s'accroche de toutes les ronces de ses réseaux aux uniformes de la racaille qui rampe; les obus et les torpilles la bousculent; elle s'abat dans le sang et dans les râles, mais, vite, elle se relève, tendant à la mitraille et aux explosifs, la barrière toujours vivante de son obstacle mutilé qui refuse de céder. Dans ces moments, elle prend le soldat par la main ou par la gorge et lui dit:

— Regarde tous ceux qui sont là le ventre ouvert ou les jambes fauchées: ce sont les camarades qui dormaient à côté de toi dans les alvéoles de mes parados; parce que ce sont tes camarades, va et bats-toi!

Quand on est un Marie-Louise, et que c'est jla première fois qu'on lia voit avec son visage sévère, on reste une seconde stupide, sans comprendre; mais, vite, on se ressaisit, et on fait grand à la manière des anciens qui l'acclament, parce qu'elle apparaît ainsi farouche, les cheveux au vent, avec sa poitrine nue crânement offerte aux balles qui ronronnent et qui tuent.

Quand la nuit tombe, quand le calme s'est appesanti sur les choses et sur les êtres, elle reprend sa grande figure reposée, et, pieusement, s'incline sur tous ceux qui sont tombés, fidèles gardiens de sa virginité inviolée.

C'est ainsi qu'elle se présente à moi, ce soir, dans la douceur d'un crépuscule de printemps après une journée de corps à corps tragiques; tout est silencieux; il semble que la guerre n'est plus; pas une balle ne siffle, pas un obus n'explose; la chaleur s'est toute la journée étalée, lourde et mauvaise sur le champ clos où des morts encore tièdes sont amoncelés; le sol est bouleversé, des sacs à terre gisent autour de l’entonnoir des mines; il y a sous ce crépuscule des visions sinistres de coins hachés où sont éparpillés des débris innommables qui furent des Allemands. Il y a sous la blonde clarté du soleil qui descend derrière ce coquet village de M...e, si mutilé aujourd'hui, joù les oiseaux chantent dans les massifs des jardins des spectacles étranges de corps étreints dont les gestes pétrifiés restent féroces comme à la minute où ils furent esquissés; il y a surtout un silence poignant; et ce silence pèse sur la ligne, qu'elle soit allemande ou française, comme si après l'effort sanglant on avait de part et d'autre besoin de souffler et de se recueillir.

Pas, un bruit; seul le souvenir vibre dans les abris aux rondins disjoints; on rêve à ce que l'on a vécu; le corps ne se plie pas à l'immobilité du sommeil et on « sent » qu'avec soi, près de soi, « la tranchée », elle aussi, veille....

La bataille l'a saisie, ce matin, au point du jour; à l'heure où les étoiles disparaissaient, une sentinelle a crié: « Vingt-deux! »

Tous ceux qui somnolaient se sont levés pour s'abriter derrière l'écran des pare- éclats, car, dans l'air, très haut, c'était la première torpille qui arrivait.

Vite repérée, sa masse noire était signalée par le poilu dont l'avertissement familier du « Vingt-deux! » méfiant, soulignait la chute proche de la sinistre tueuse, et elle s'était écrasée sans causer de dégâts à quelques mètres du parapet. Puis, un silence pesa au haut duquel du côté d'un saillant un autre lançait un nouveau « Vingt-deux! » que dix voix répétaient en le multipliant, tandis que les torpilles détonaient sans discontinuer crevant les ouvrages, fauchant ici et là des êtres qui s'affaissaient sans un mot, terriblement rapetisses.

Pendant une heure, les lourds oiseaux s'abattirent déchirant l'air de leur gémissement qui impressionne et qui fait mal, tandis que les marmites s'écroulaient en avalanche sur la tranchée enveloppée du réseau des balles froufroutantes.

C'est cela qu'il faut voir pour comprendre; c'est cette défense sublime, cette lutte de Titans qu'il faut imaginer pour que vous soyez fiers des vôtres, des petits bougres de la classe 15, qui se sont tenus là, avec leurs beaux yeux que rien ne troublait et au fond desquels flambaient les pures clartés de l'énergie et du sacrifice; il faut que vous sachiez cela, pour que toi, Patrie, qui leur as donné le viatique de ton sourire et de ton souvenir, te recueilles sur leur abnégation qui te fait plus belle et plus grande, parce qu'ils étaient eux, les plus jeunes, parmi les fils que tu chéris....

Oui, il faut que, à cause d'eux, tu connaisses la tranchée où ils ont vécu; la tranchée où ils vivent; il faut que tu la voies dressée, dans l'élan de l'assaut qui conquiert ou dans l'arrêt de la résistance qui massacre tout ce qui vient de la ligne adverse; il faut que tu saches, parce que c'est de leur âme qui viendra vers toi, c'est de leur intimité qui te sera dévoilée, et c'est de leur héroïsme que tu apprendras.... Alors, en fermant les yeux, tu les imagineras debout sous l'avalanche de fer et de feu; tu entendras des détonations qui épouvantent et dont le souffle arrache les uniformes; tu verras des parapets sautant sous le coup de faux des torpilles à revers; tu « devineras » que les Boches arrivent, prêts à sauter dans les brèches que les sacs éventrés ne protègent plus, et tu attendras anxieuse, car tu as le temps, toi, d'être anxieuse et de bien voir la minute où les mitrailleuses vont claquer....

Et comme aujourd'hui, au jour levant, au milieu du bouleversement des parapets, de l'écrasement des marmites, les mitrailleuses claqueront... « Ils » se sont avancés par quatre et se sont précipités, grenades en avant, huilant comme des fauves, tandis que leur tir de barrage assommait la forêt derrière nous. Tout à coup, nos mitrailleuses ont fauché; en face, les têtes de colonne se sont effondrées; une seconde, poussés par ceux qui les suivaient, des hommes continuaient, en titubant, puis s'écroulaient par trois ou quatre, et leurs corps s'amoncelaient pareils à des obstacles; d'autres s'abattaient par files à la façon dont tombent les châteaux de cartes; beaucoup culbutaient comme si une main invisible les eût jetés à terre....

D'aucuns sautèrent dans la tranchée et ne parurent plus; puis, au fond de la fosse toujours béante où leurs corps s'étageaient en barrages tragiques, les baïonnettes firent leur besogne impitoyable dans la masse qui avançait toujours derrière eux, pareille à une marée formidable....

Ce soir, l'heure de la lutte est passée; la tranchée est déblayée de tout ce qui fut un ennemi, cadavre ou prisonnier; il n'y a plus que des anciens et que des Marie-Louise qui veillent, hautement fiers d'avoir repoussé victorieusement une des plus violentes attaques de ces jours. Les Boches sont venus; ils ont poussé jusqu'aux saillants où une poignée de poilus se défendait enragée à résister malgré le nombre et les grenades; avec l'aide de ces poilus, la tranchée les a expulsés, et elle reste française avec un peu plus de sang allemand répandu sur ses parados et sur ses parapets.

Elle reste française, très héroïque, et c'est son héroïsme que je veux souligner, car la tranchée aussi est héroïque; car si elle se |hérisse, si elle hurle, si elle se redressa ardente à la défense ou prompte à la riposte, si elle vit la «vie» de ses hommes, comme ses hommes, elle est pure et sublime....

Je la vois encore dans la pleine fureur de ces défenses derrière lesquelles les reculades ne se cachent pas. Comme toujours, il y a des soldats qui veillent à leur poste malgré les balles et les obus; de ce côté, je retiens cette réponse d'un bleu en sentinelle à un créneau repéré et auquel on disait de se baisser:

— Allons donc, il faut que je reste, un homme tué vaut mieux qu'une compagnie surprise.

Et celui-là appartient à cette classe 15 qui a jeté dans nos rangs les frémissants enthousiasmes de la jeunesse, comme lui appartient ce bicycliste porteur d'ordres, qui sur le dos de sa main inscrivait au crayon indélébile l'adresse de ses parents:

« Pour qu'on le retrouve quand il serait mort et qu'on les prévienne en lisant cela, parce qu'il avait perdu sa plaque d'identité. »

Voilà l'esprit des gamins qui sont venus; ces épisodes, s'ils sont de ceux qui émeuvent sont aussi de ceux qui font lever la tête; sans doute,, chaque combat amène ses deuils, et si le « Tombé au champ d'honneur » ne dit pas assez, à mon sens, la grandeur et la noblesse du geste de celui qui meurt anonyme ou glorieux, dans cette guerre qui demande chaque jour du sublime, il faut, quand même, que nos larmes soient orgueilleuses....

Orgueilleuses ainsi que celles de ce père que je viens de voir et qui est l'image du pays; du pays souffrant dans ses affections ou ses amours, mais dont le masque reste presque impassible malgré les douleurs qui le bouleversent et qu'il cache pour qu'on ne s'apitoie pas sur elles....

Ce matin, au moment où la poussée allemande crevait et bousculait, une compagnie de poilus résistait, la baïonnette rouge; c'était la tuerie, la mêlée ardente au cours de laquelle il ne fallait pas céder sous peine de compromettre « la tranchée!... »

La tranchée!...

Le commandant est venu, a donné l'ordre de tenir jusqu'à la mort; un des sous- lieutenants était son fils, promu de la veille; la compagnie n'a pas reculé; les Allemands ont été fauchés; et le « fils » n'a jamais reparu....

En me serrant la main, le vieux commandant tremblait, une larme a coulé de ses yeux, puis il est parti, silencieux, vers « la tranchée ».

Après le combat, au moment où les balles ne sifflaient plus et où sur la croix Y... le calme peu à peu revenait dans les sentiers suivis par les longues files de blessés, un tout jeune homme, un aspirant, montait vers les postes de première ligne.... A un tournant, une civière barrait le chemin, et sur la civière un officier était étendu dont on voyait l'uniforme galonné et les bottes éperonnées, une toile de tente recouvrait le visage de son capu-chon rabattu; en passant, l'enfant souleva le voile...

— Papa!

... Je n'ajoute rien à la scène; mais j'ai vu, ce gosse, ce Marie-Louise, sécher ses larmes, puis, après les cérémonies terminées, reprendre, comme avant, son poste « à la tranchée ».

Il n'avait plus son visage de jeune, mais le masque grave de celui qui le matin me parlait de son fils disparu; ce soir, ce sont ces deux-là que je vois; ces deux-là qui sont notre patrie, notre race; ces deux, qui sont, les-frères des tombés d'hier, dont le ieuil ne doit pas, tu le vois,, attrister ton sourire, ô France! ton sourire que nous voulons toujours clair sur ta bouche jolie, même si ton cœur saigne, pour que son souvenir reste en cocarde dans l'âme de ceux qui viendront encore, et qui tiendront comme ceux-là leur place dans « la tranchée » des bons gars héroïques....

 

 

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