de la revue 'l'Illustration' No. 3907, 19 janvier 1918
'La Legion'
par Gustave Babin

Nos Beaux Régiments

 

Entre tant de régiments d'élite que la plus noble émulation précipite, depuis des mois, dans les voies de la gloire, en rivaux envieux, empressés à se dépasser l'un l'autre en héroïsme, il en est un qui, de bond en bond, a devancé si bien les autres, qui a accumulé tant d'exploits, et de si prodigieux, que dans l'impuissance où l'on s'est trouvé, par deux fois, de reconnaître ses mérites insignes, il a fallu inventer, créer pour lui des distinctions nouvelles: c'est la Légion étrangère, - plus simplement « la Légion », Legio prima inter pares, comme la qualifie sa fière devise.

« Légionnaires, avait vaticiné jadis l'un de ses chefs, légionnaires, les plis de votre drapeau ne seront pas assez larges, un jour, pour y inscrire tous vos titres de gloire! » Ce jour est révolu.

A chaque armée où elle a servi, depuis son entrée en campagne, la Légion a recueilli quelque laurier.

Los « motifs » de ses citations à l'ordre du jour - dont les cinq premiers» ont été reproduits dans ce journal, lorsque, à la Fête nationale dernière, elle vint triompher à Paris (N du 14 juillet 1917) - sont signés des noms des chefs les plus éminents de l'armée: celui du 8 septembre 1915, d'Urbal; les deux du 30 janvier 1916, Gouraud; celui du 27 avril 1916, Fayolle; celui du 7 mai 1917, Anthoine. Quiconque l'a eue sous ses ordres, quiconque l'a vue à l'œuvre l'a admirée, comblée d'honneurs nouveaux.

Si bien qu'une heure vint où l'on fut embarrassé pour lui décerner une récompense qui surpassât celles qu'elle avait accumulées. Alors fut décidée la création de la fourragère aux couleurs de la Médaille militaire, vert et jaune, qui lui fut décernée, on se rappelle au milieu de quelle apothéose, au 14 juillet passé, - en même temps qu'au fameux 152e qui, venant d'enlever sa quatrième citation, avait presque rejoint cette audacieuse et altière émule.

La Légion ne devait pas se borner là encore.

Quelques semaines plus tard, devant Verdun, elle remportait sa sixième palme, sa sixième citation. Le texte en est un des plus magnifiques couplets de la « chanson de geste » sans égale qu'écrivent, depuis trois ans et demi, les soldats de la France:

 

Régiment de Marche de la Légion Étrangère

Le 20 août 1917, sous l'énergique impulsion de son chef, le lieutenant-colonel Rollet, s'est élancé à l'assaut d'un village et d'un bois puissamment organisés. Malgré les difficultés du terrain, les a enlevés avec une telle fougue, qu'en dépit de nos propres barrages il a dépassé l'objectif final qui lui avait été assigné, à près de 3 kilomètres de son point de départ.

Entreprenant aussitôt une nouvelle action qui n'avait été prévue que pour une date ultérieure et dans une direction toute différente, a fait preuve de ses belles qualités manœuvrier es en se rendant maître d'une série de hauteurs, puis d'un village dont l'enlèvement avait coûté précédemment de lourds sacrifices à l'ennemi. A ainsi assuré la possession d'un front de 2 Ml. 500 et la capture de 680 prisonniers, de 8 canons et de nombreuses mitrailleuses...

 

Le général commandant la 2e Armée, Guillaumat

Force était d'imaginer aussitôt, pour payer tant de constance dans la valeur, dans l'intrépidité, un prix d'une valeur insigne. Le général Pétain, en décorant solennellement de la croix d'honneur, le 27 septembre, leur étendard, lourd de palmes, annonçait aux légionnaires la création de la fourragère rouge, qu'ils allaient être les premiers à arborer. Et il leur disait:

« Vous ne vous arrêterez pas, mais je ne m'arrêterai pas non plus. La prochaine fois je vous donnerai la rosette d'officier, et, si vous allez plus loin, la cravate de commandeur! »

On n'en saurait douter: ils conquerront l'une et l'autre. En attendant, à quelques jours de cette cérémonie, les Parisiens voyaient passer sur leurs boulevards, fébriles et prompts à l'enthousiasme, la première fourragère rouge. Elle flamboyait d'un éclat sans pareil sur un dolman de drap khaki, de grosse bure de soldat, dont elle était la seule parure. Pas une croix sur cette poitrine qui aurait pu en être constellée; mais, aux cinq galons d'argent et d'or de son képi, à son allure crâne, ils avaient vite reconnu le chef de ces légionnaires qu'ils venaient d'acclamer si frénétiquement naguère. Ils trouvèrent au nouveau symbole de gloire une beauté souveraine. Ils le saluèrent d'affectueux regards, de sourires amis, de ces sourires délicats et nuancés de France, habiles à exprimer tous les sentiments de l'âme et toutes les pensées de l'esprit, et qui, en ce radieux après-midi d'automne, portaient au jeune et séduisant colonel de la Légion, et, par delà lui, aux soldats admirables qu'il mène au feu, des hommages sans nombre d'admiration et de gratitude.

Depuis lors, la torsade écarlate est apparue aux vitrines des magasins à la mode, dont elle est l'ornement et l'orgueil; elle y rutile au milieu des dernières nouveautés de la saison. On l'y contemple avec une infinie sympathie, et quelque envie, parfois. Que de permissionnaires elle aura tentés comme un appât!

A l'épaule du légionnaire, elle illustre un passé déjà long de dévouement désintéressé au drapeau tricolore, d'amour véritable pour la France, toute une héroïque et grandiose épopée.

L'histoire de l'actuel régiment de marche de la Légion étrangère commence avec la guerre.

Au mois d'août 1914, les hostilités à peine commencées, une multitude immense d'étrangers assaillaient les bureaux de recrutement, sollicitant la faveur d'être admis à servir aux côtés de nos soldats. Le sentiment qui les guidait était simple et noble: confiants dans la justice de notre cause, certains que la France allait être, dans cette tragique aventure - on ne saurait trop le redire - le champion du droit, de la liberté, ils accouraient se ranger sous ses étendards. Beaucoup encore, parmi eux, qui avaient trouvé chez nous l'accueil cordial, confiant, fraternel que nous aimons à réserver à nos hôtes, voyaient dans ce généreux sacrifice d'eux-mêmes la rançon de notre généreuse hospitalité.

Alors le gouvernement créa les bataillons de marche de la Légion, qui devaient réunir, encadrés de quelques bataillons de la vieille Légion d'Afrique, tous ces « engagés volontaires pour la durée de la guerre ». Une décision ministérielle du 12 août autorisa la réception de leurs engagements à dater du 21 août. Ce fut une ruée vers les listes: on recueillit jusqu'aux engagements de quelques enfants de seize ans, parce qu'ils trompèrent sur leur âge afin d'être pris, et il fallut les rendre plus tard à leurs familles, - pour peu de mois, sans doute.

L'instruction des volontaires commença dans le plus court délai à Lyon, Avignon, Bayon- ire, Rouen, Orléans, Blois, Toulouse et Paris. A ces éléments du début sont venus se joindre, lors de la dissolution de la Légion garibal-dienne, un certain nombre des soldats qui y avaient servi avec tant de fougue. C'est vraiment la cohorte des nations: cinquante et une y sont représentées. On y parle plus de langues qu'au pied de la biblique tour; tous les accents, tous les types s'y mélangent, y fraternisent.

Les Suisses - après les Français - ont apporté le plus fort contingent, animés toujours des magnifiques qualités qui en firent autrefois les meilleurs serviteurs de la vieille monarchie française; puis viennent les Espagnols; puis les Belges, généralement d'anciens légionnaires qui n'ont pas voulu abandonner leur corps, et devant le vœu desquels le gouvernement du roi Albert s'est incliné: ne servent-ils pas dans nos rangs la même cause qu'ils défendraient sous les plis de l'autre tricolore? Il y a aussi, dans le même cas, des Anglais, deux, dont un officier supérieur infiniment distingué; il y a des Hollandais, des Turcs, des Egyptiens; il y a un Persan, au moins, le plus Parisien des Persans, ce charmant lieutenant Nazare Aga, si fin, si cultivé, fils de l'ancien ambassadeur du shah près de la République française; il y eut des Eusses et parmi eux Lebedef, que les destins, la grâce de la Révolution portèrent un peu plus tard au ministère de la Marine, à Petrograd; il y eut, peut-être y a-t-il encore, des citoyens des Etats-Unis. Je ne suis pas certain, enfin, qu'il n'y ait pas aussi un Allemand, qui aurait, celui-là, de fortes raisons de mépriser et de haïr ses anciens compatriotes, les connaissant à fond.

Envers eux tous, les sentiments de l'ennemi du genre humain sont demeurés ce qu'ils étaient avant la guerre. C'est la haine et la crainte, avivées peut-être, au contraire, depuis qu'il a pu voir à l'œuvre ces soldats de tempérament et de conviction, ces guerriers nés: « Et tous ces neutres, écrivait récemment la Gazette du Nord et de Westphalie, tous ces individus que l'appât du gain a appelés dans les rangs des armées alliées, traitons-les comme des francs-tireurs, fusillons-les sans pitié. » On reconnaîtra là, exagéré, le ton même des anciennes campagnes que nous supportions, avant la guerre, avec tant de mansuétude, pour ne pas dire plus, et les mêmes calomnies, et le même venin. La Légion s'en rit. Elle agit.

 

Trois Ans de Campagne

On connaît assez le passé admirable de la Légion, et les raisons qui légitimaient, s'il se peut, la haine que lui avaient vouée nos ennemis irréconciliables. Son histoire, dans les trente années qui précédèrent la lutte actuelle, c'est l'histoire même de l'empire colonial de la France: le Dahomey, le Tonkin, Madagascar, le Maroc. Je vais m'appliquer à retracer ici son rôle au cours de la grande guerre.

Elle fit ses débuts au front le 9 mai 1915, en Artois. Ce jour-là lui incombait la rude mission d'enlever les fameux « Ouvrages Blancs », près de Neuville-Sain t-Vaast.

« Qu'allait-elle donner? » s'est demandé son historiographe le plus qualifié, dans le compte rendu de ses exploits qui figure à son Livre d'Or, « qu'allait-elle donner, en face de cette ligne que l'Allemand croyait inabordable, et que nous allions essayer, pour la première fois, d'aborder sur un grand front? L'anxiété fut brève. Au signal, la Légion jaillit de ses tranchées, et, avec un élan irrésistible, s'empare de la première ligne ennemie sur toute sa profondeur, puis pousse jusqu'à la deuxième position. D'un bond, en moins d'une heure, elle atteint son objectif, indifférente aux obus de barrage qui labourent le terrain, aux mines qui bouleversent le sol sur son passage, aux mitrailleuses qui fauchent ses vagues furieuses...

» De ce jour-là, le jeune régiment de marche du 1er étranger - c'est lui qui attaquait les Ouvrages Blancs - avait donné la mesure complète, absolue, sans une défaillance, de ce qu'on était en droit d'attendre de la Légion... »

II faut noter que cette attaque s'est produite en plein jour, à 10 heures du matin, sur un terrain découvert que la pluie avait, depuis l'avant-veille, détrempé. En cinquante minutes, le régiment avait franchi 5 kilomètres, dépassé le but qui lui était assigné, indifférent aux trouées effrayantes que les mitrailleuses ouvraient dans ses rangs, - car nous n'avions pas encore, hélas! appris à faire la guerre. Et son élan avait été tel que, arrivé au terme de sa course, il se trouva seul en flèche. On n'avait pu prévoir cette course foudroyante. Les réserves n'avaient pas suivi, et il fallut à ces braves revenir sur leurs pas, la mort dans l'âme, afin de se remettre en ligne avec leurs voisins de bataille, après avoir parcouru en vainqueurs Souchez et Carency.

En septembre 1915, nous retrouvons en Champagne les légionnaires, - régiments de marche du 1er et du 2e.

« Là, dit le même historiographe, les deux régiments opérèrent d'abord séparément, ayant été versés dans deux divisions différentes, puis furent réunis.

» Le régiment de marche du 1er étranger montra, le 25 septembre, et surtout le 28, ce qu'une impeccable discipline et un esprit militaire superbe, animant chefs et soldats, peut donner dans un moment critique, alors qu'il faut avancer quand même afin de sauver une situation difficile, alors qu'on sait, depuis le départ, que l'on marche à la mort, infailliblement.

» II s'agissait d'enlever à tout prix une position très fortement organisée, dont des fils de fer, en grande partie intacts, défendaient l'accès, et dont les mitrailleuses fauchaient quiconque s'aventurait.

» Sans hésiter, chefs de bataillon en tête - les trois commandants y restèrent -- le régiment partit. Et les chefs une fois tombés, tous les rangs éclaircis, sans s'arrêter un moment, sans regarder une fois en arrière, il atteignit la position qu'on lui avait donnée à prendre; il en chassa l'ennemi, et il s'y établit définitivement.

» Cependant, de son côté, le régiment de marche du 2e étranger avait, le 25, d'un seul élan, enlevé les positions, bien défendues aussi, qu'on lui avait attribuées. Il y avait fait des prisonniers, pris des mitrailleuses et capturé une batterie de 77.

» Jusqu'au 17 octobre, les deux régiments eurent pour devoir de tenir le front conquis, de le défendre, de résister aux incessantes contre-attaques de l'ennemi qui les harcelait sans trêve, fournissant ainsi, avec des effectifs sérieusement diminués au cours du combat, vingt-sept jours durant, le plus formidable effort. »

Ils y suffirent, à force de magnanimité. Mais à quel prix! Les deux régiments, dans l'effrayante fournaise, avaient fondu; les citations signées du nom du général Gouraud attestent* la vertu qu'ils montrèrent. De ces jours-là, ils ne firent plus qu'un seul régiment: le régiment de marche de la Légion, héritier de leurs communes vertus. C'est lui qui va enlever, aux abords de la Somme, en juillet 1917, la quatrième citation.

Le 4 juillet, les lignes allemandes ont été enfoncées. Toute la première position a été enlevée. Assevilliers, en nos mains, ouvre même dans la deuxième position une vaste brèche. Au delà se dresse Belloy-en-Santerre, qu'il ne faut pas laisser à l'ennemi le temps d'organiser. Le soin de l'en empêcher est confié à la Légion.

Il était 6 heures du soir, quand elle reçut cette mission. Elle partit en formations de combat, à travers une prairie toute plate qui pouvait bien avoir de sept à huit cents mètres de profondeur. A trois cents mètres du but, des

mitrailleuses, tapies dans le chemin d'Estrées à Belloy, se démasquèrent. Un feu roulant terrible faucha les rangs. La 9e et la 11e compagnie, qui occupaient la droite, souffrirent particulièrement. Tous leurs officiers tombèrent. L'une d'elles atteignit le but sous le commandement du caporal d'ordinaire. Mais elle l'atteignit bien.

Les blessés qui jonchaient le terrain encourageaient au passage, de leurs sourires, de leurs vivats, les camarades de la seconde vague qui, plus heureux, continuaient l'assaut; et, dressés à demi, rassemblant leurs suprêmes forces, ils s'efforçaient de les suivre des yeux. Les mitrailleuses s'acharnaient contre ces épaves. Puis le fracas du combat s'éloigna. Les cris se turent. Le silence se fit sur cette prairie tout émaillée de sang, un silence morne, que troublaient par instant le sifflement des balles, des plaintes étouffées, des gémissements de moribonds. Mais les oreilles de tous ces gisants étaient tendues vers le combat, anxieusement.

Tout à coup, à l'avant, éclata une charge victorieuse: le clairon Renard, de la 11e compagnie, sonnait à pleins poumons. Le hurlement des vainqueurs, l'éclatement sec des grenades, le crépitement redoublé des mitrailleuses, tout annonçait l'assaut final. Les blessés, les mourants se redressèrent parmi les hautes herbes: « Ils y sont! Belloy est pris! » Et des voix défaillantes lancèrent leurs derniers hourras: « Vive la France! Vive la Légion! »

Belloy, en effet, était à nous, enlevé avec une furia splendide, à la baïonnette, à la grenade. Les légionnaires y avaient cueilli 750 prisonniers.

Mais il leur fallait maintenant tenir, résister. On aménagea ses gains, on assura ses liaisons avec ses voisins, avec l'arrière. C'est en pleine lutte que la Légion s'organisa. L'ennemi, en effet, ne se résignait pas à sa défaite. Il connaissait admirablement les lieux et allait tenter de profiter de cet avantage pour lancer de formidables contre-attaques. On se battit toute la nuit. La Légion vint à bout de tous les renforts jetés contre elle. Au petit jour, les Allemands faisaient une tentative désespérée pour reprendre ce qu'ils avaient dû abandonner la veille de vive force.

Une marche tournante par le chemin de Barleux les amène jusqu'au pare de Belloy, où ils surprennent trois sections de légionnaires, dont une de mitrailleuses. La fermeté, le sang-froid, l'héroïsme du sous-lieutenant Pasqualaggi vont rétablir la situation.

Il est envoyé en renfort, avec mission d'arrêter ce mouvement et de faire l'impossible pour y réussir. « Je compte absolument sur vous », lui a dit le capitaine qui a pris le commandement du bataillon. Ce n'est jamais en vain qu'on dit à de tels hommes de ces mots-là.

Postant sa section sur la route de Belloy à Barleux, le sous-lieutenant coupe la retraite aux Allemands entrés dans le parc, en même temps qu'il empêche toute aide de leur arriver. En vain, un renfort essaie de le tourner: il a paré à tout; une bonne mitrailleuse contient net les assaillants. Il ne reste plus aux occupants du pare qu'à essayer de s'ouvrir une trouée. Ils s'élancent.

Au milieu d'eux, il y a tout un groupe de légionnaires, sans armes, qu'ils entraînent. Pasqualaggi croit d'abord à une de ces ignobles ruses auxquelles nous ont accoutumés les Impériaux, à des déguisements. Il commande le feu. Mais, soudain, il a reconnu dans le nombre un des officiers de son régiment. Alors, il a cette présence d'esprit de crier aux nôtres: « Couchez-vous! » ON a, à la Légion, la compréhension prompte: le mouvement s'exécute en un clin d'oeil, et, aussitôt, un feu roulant fauche les rangs ennemis demeurés debout. Des bras se lèvent; la troupe se rend, à l'exception pourtant d'une poignée, plus tenace, qui cherche à entraîner avec elle l'officier de la Légion, légèrement blessé. Etrange, folle ambition, quand des légionnaires sont là. C'est un corps à corps acharné, où nos hommes, désarmés, je l'ai dit, frappent des poings, des pieds, à coups de casque, meurtrissent, assomment, renversent leurs adversaires stupéfaits... Enfin, deux soldats, Baillifard et Hornstein, dégagent leur chef et le ramènent triomphalement dans les rangs de leurs camarades.

Immédiatement, le parc reconquis est organisé solidement. Belloy est à nous, bien à nous, et quand, vers 19 heures, l'ennemi tentera de l'aborder de nouveau, il s'y heurtera à une ligne de fusils et de mitrailleuses qui le fauchera par rangs entiers comme on fait d'un guéret.

L'affaire du « golfe d'Aubérive », lors de l'offensive du 17 avril dernier, allait donner à cette troupe d'assaut fougueuse, irrésistible, mais qui semblait faite surtout pour des actions rapides et violentes, une occasion de révéler d'autres qualités encore, de la ténacité, de la constance, une obstination extraordinaire.

Cette fois encore - c'est comme une destinée spéciale - le régiment va opérer sur le plus défavorable des terrains, un plateau bordé à l'Ouest de bois de sapins, mais complètement dénudé à l'Est. On n'y saurait faire un mouvement sans être vu. Il a plu les deux jours précédents. Les boyaux sont des cloaques où stagne une boue gluante, la terrible boue blanche de la Champagne. Le matin de l'attaque, il pleut encore; le lendemain, on aura même de la neige: on se souvient combien fut âpre ce printemps. Ce n'est que le 19 que le soleil se montrera, séchant un peu la terre et rendant plus facile la circulation.

On part à l'assaut à 4 h. 45. Par ce temps pluvieux, surtout, l'aube ne point pas encore.

D'après les plans d'attaque, l'objectif devait être atteint en six heures. Mais, partis avec leur élan habituel, les légionnaires se trouvaient, dès le début, arrêtés par un infernal barrage de mitrailleuses. Toutes les prévisions, dès lors, croulaient. Une lutte pied à pied s'engagea pour la conquête du terrain. Elle allait durer cinq jours et. cinq nuits. Tout ce temps, la merveilleuse troupe progressa à la grenade, à l'abri de barrages de sacs qu'elle établissait sur chaque parcelle conquise.

Elle était à peu près séparée de l'arrière, privée de tout, de vivres, d'eau, - car le ravitaillement était extrêmement pénible et ce qui arrivait jusqu'à ces braves ne leur parvenait qu'au prix de dévouements admirables. On n'était pas mieux approvisionnés en munitions. On ne fermait pas l'œil.

Le commandement a été décimé. Parmi les morts de ces journées, on compte les capitaines Lexelard, Peteau, Moracchini; les lieutenants Marion, Boyer, Gallochin, Buchy, Lanerès, Bitaud; et le colonel Duriez lui-même était tombé, mortellement frappé, dans la soirée du 17. Des chefs s'improvisent, qui, par leur belle tenue gagnent vite la confiance des combattants. Et l'on tient avec la plus intrépide fermeté.

L'ennemi est infiniment supérieur en nombre. Le bombardement préparatoire, très violent sur certaines zones, a ramené vers ce golfe moins batta quantité de troupes qui, d'abord, ne s'y devaient pas trouver. Elles sont sans cesse renforcées; l'ennemi lance sur ce point, pour résister à de pareils adversaires, les plus ardents des corps d'assaut dont il dispose. Les défenses sont organisées à la perfection, les boyaux fortement aménagés. Cependant, mètre par mètre ils sont conquis, dans cette lutte patiente et acharnée. D'abord les tranchées du golfe tombent entre les mains des légionnaires, puis l'inextricable Labyrinthe, enfin Aubérive, qu'enlève, le 19, la 10e compagnie. Cette progression de cinq jours ne devait s'arrêter, de force, que devant le Grand Boyau, qui, dans sa partie comprise entre la route et la Suippe, était une véritable forteresse, une puissante tranchée de tir, prise d'enfilade, d'ailleurs, à droite et à gauche par les batteries allemandes.

Au cours de ces interminables et passionnantes journées, la Légion avait consommé plus de 50.000 grenades. Qu'on imagine la dépense de force physique que nécessita seulement un pareil bombardement! Aussi, arrivés sur les positions si chèrement conquises, ces hommes, les plus vigoureux même, s'écroulèrent, exténués, terrassés par la fatigue, et s'endormirent, enchevêtrés comme des cadavres sur un champ de carnage.

« Durant ces journées, appelé à circuler au milieu d'eux, admirant leur effort sublime, j'ai ressenti une admiration profonde, ineffaçable, j'ai conçu une foi absolue en ces soldats qui luttaient si stoïquement, sans une plainte, sans un murmure, et qui, dans les moments les plus critiques, savaient, par leur entrain, leur moral admirable, réconforter, soutenir leurs chefs eux-mêmes et leur inspirer une confiance aveugle », pourra écrire, après la bataille, le même chroniqueur de la Légion à qui j'ai fait déjà de si larges emprunts. On s'incline avec lui devant tant de fermeté d'âme. Jamais soldats, jamais héros ne donnèrent un plus frappant exemple d'endurance et de magnanimité. Mais, avec de tels hommes, il ne faut jamais désespérer de les voir se surpasser eux-mêmes. Le dernier exploit de la Légion est peut-être le plus beau.

Devant Verdun, le matin du 20 août, les objectifs assignés au régiment étaient le village de Cumières et son bois, la côte de l'Oie, puis la cote 265, point culminant de cette longue échine qui dessine sur la rive gauche une des boucles de la Meuse. Ils furent atteints avec une ponctualité, et surtout d'une allure étonnante. Les légionnaires marchèrent sur Cumières en chantant la Madelon, banale chanson de café-concert soudain élevée à la dignité de chant épique.

La cote 265 était dominée par un fortin, qui fut enlevé d'un trait, comme on sable un verre. Dès qu'ils y furent, deux soldats y dansèrent un pas échevelé, leurs casques en mains.

Les choses, ce premier jour, allèrent fort bien partout, et j'ai conté ici les prouesses accomplies sur le reste du front d'attaque, d'Avocourt au Talou et à la cote 344. Le commandement résolut de profiter de cet élan. Sur la rive droite de la Meuse, on avait atteint les abords de Samogneux; mais la prise du village, d'abord, n'avait pas été prévue. Ordre fut donné de le « régler ». Le 21 au matin c'était fait. Et comme les troupes qui l'avaient enlevé s'y seraient trouvées vaguement en l'air, on demanda à la Légion, toute chaude encore de son bond de la veille, de faire un nouvel effort, et d'occuper Regnéville, sur la rive gauche. Allègrement, elle y alla, à la grenade. Elle y captura quatre canons, que l'ennemi, surpris, n'eut pas le temps d'emmener, jouant ainsi le dernier acte de cette brillante bataille. Et ce fut là qu'elle conquit la fameuse fourragère de la couleur du ruban de la Légion d'honneur: c'est là cette « nouvelle action qui n'avait été prévue que pour une date ultérieure » que signale l'ordre du jour du 20 septembre.

L'exploit, d'ailleurs, avait eu des témoins de marque. On pouvait voir là, à côté du général en chef, du commandant de la 2e armée, signataire de l'ordre du jour reproduit plus haut, et du commandant de la division marocaine, à laquelle est attachée la Légion, le chef suprême d'une des armées alliées. Du haut d'un monticule, comme dans les classiques tableaux de bataille, ces juges excellents contemplaient le combat. Ils virent les légionnaires descendre du bois de Cumières, derrière le barrage, au pas. « Ils se déployaient comme au cinéma », me confiait un de mes amis, qui était de la fête. On suivit, à la fumée des grenades, leur progression dans les boyaux, dans les tranchées conquises. Et quand ce fut fini, l'un des grands chefs dit simplement: « On croirait avoir assisté à une belle manœuvre, dans un camp de l'intérieur. »

 

l'Esprit de la Légion

C'est au Maroc que je pris pour la première fois contact avec la Légion et que j'eus l'honneur de rencontrer son chef actuel, alors capitaine de la « compagnie montée », à peine plus jeune qu'aujourd'hui, pas plus fringant à coup sûr. Mais j'ai retrouvé dans le régiment d'élite qu'il commande un corps étonnamment différent de celui dont je fis à ce moment connaissance, dont je partageai quelques jours la vie active et aventureuse.

A la faveur « du mystère qui l'enveloppe et du silence où elle se complaît », selon le mot d'un de ses anciens colonels, bien des légendes se sont formées autour de la vieille Légion étrangère. Elle en a souri longtemps. Elle proteste, aujourd'hui. Non, il n'est point vrai qu'elle fut jamais le ramassis d'épaves et de pécheurs, ni le refuge d'évêques interdits qu'ont pittoresquement décrit des romanciers à l'imagination cavalcadante. Il est périlleux toujours de prendre comme exemple des cas exceptionnels. Il y avait d'ailleurs autant de pittoresque, et davantage de lyrisme, dans la réalité toute simple.

Quoi qu'il en ait été de l'ancienne Légion, celle de Madagascar et du Tonkin, celle du Dahomey et du Maroc, la guerre l'a renouvelée, transformée de fond en comble. Combien demeurent encore debout dans ses rangs, après tant de batailles, de ceux qui traversèrent la Méditerranée au début de la campagne?

Tous ces hommes qui, par milliers, en longues files, vinrent, dès qu'on voulut accepter leur généreux concours, s'engager dans, ses rangs, amis, alliés empêchés de rejoindre leurs pays, neutres empressés de nous manifester, par le plus sublime des sacrifices, celui du sang, leur foi en la justice de notre cause, leur confiance dans nos destinées, tous ceux-là n'étaient poussés que par des motifs nobles, et, quoi qu'en puissent écrire toutes les gazettes d'outre-Rhin, désintéressés, purement chevaleresques.

On est étonné, et tout ému souvent, des rencontres qu'on peut faire au hasard d'une flânerie à travers le cantonnement où, pendant quelques jours, l'incomparable régiment se repose de ses rudes fatigues. J'ai été un soir abordé sur la route par un simple soldat que j'eus grand'peine à reconnaître sous ce khaki, et qui était, ni plus, ni moins, un de nos confrères, hier correspondant à Paris d'un grand journal hollandais. Il y avait pourtant autre chose à faire pour lui que de se battre, et l'on assure que les affaires, dans son pays, ne sont pas mauvaises. On m'a montré, d'autre part, très élégant, le galon d'or des fourriers sur la manche, un sous-officier qui était, avant la guerre, banquier à Paris. Que ne restait-il, celui-là encore, à ses guichets? On m'a cité encore un Polonais, de manières exquises, qu'on voit monter à l'assaut monocle à l'œil. Celui-là, non plus, n'attendait pas, évidemment, après la gamelle pour manger. Elle peut même lui paraître amère. Je pourrais multiplier ces exemples, en cueillir jusque dans les rangs mêmes de l'état-major. Car, combien sont-ils, dans des cas pareils, que rien ne pressait de se battre avec nous, et qui ont abandonné leurs foyers, compromis, sinon brisé leurs situations, pour venir risquer leur vie dans nos rangs! Jamais, en vérité, nous ne leur témoignerons trop d'égards; jamais nous ne leur vouerons trop de gratitude.

Beaucoup, hélas! parmi ces amis zélés, ont payé de leur vie leur ardent amour pour la douce France. Leur souvenir demeure, plus profondément gravé que dans la pierre blanche des stèles, pieusement entretenu dans la mémoire de leurs frères d'armes, et maintes fois, au cours de conversations à voix graves, on a évoqué devant moi leurs chères ombres parées de verts lauriers. Et tous, les « étrangers » si bon Français de cœur, comme les Français de pure race, on les unissait sur le même autel vénéré, où montait vers eux le plus pur encens de l'affection, du respect, de la reconnaissance.

C'étaient ces deux jeunes Américains, Allan Seeger et Kermit Weeks, déliés d'esprit et sages comme les jeunes disciples de Platon, vigoureux et beaux comme des Dioscures. C'était ce charmant capitaine Do-Hu-Vi, que j'avais connu enfant sous un toit ami, que j'avais retrouvé, aviateur audacieux, l'un des premiers conquérants du ciel marocain, à la table du colonel Gouraud, à Casablanca, cet Oriental qui mourut de la mort d'un Samouraï. Blessé, il avait dû abandonner l'aviation. Il aurait pu retourner vers son Indo-Chine natale, où son père, opulent, considéré, tient rang de grand seigneur, et là, assumer honorablement de décoratives fonctions. Il tint à honneur de remplir jusqu'au bout son devoir militaire. Il revint vers cette Légion où, jeune officier tout frais émoulu de Saint-Cyr, il avait fait jadis ses premières armes. Il devait y succomber à sa première affaire. Le 9 juillet 1916, parti à l'assaut à la tête de sa compagnie contre le boyau du Chancelier, il faisait quelques pas à peine et tombait, la poitrine traversée d'une balle. Le coup était mortel. Il le sentit. Il rassembla ce qui lui demeurait de forces, s'arc-bouta sur le coude gauche, et, la main droite au képi, adressa un suprême salut, son adieu à ses hommes qui s'en allaient vers le devoir.

C'était encore le lieutenant Max Doumic, qui, à cinquante-deux ans, avait repris du service, et qui fut le premier officier dont la Légion ait eu à déplorer la perte. Dans la nuit du 10 au 11 novembre 1914, il avait pris, au créneau, la place d'une sentinelle fatiguée: une balle l'y vint frapper. Et c'étaient, enfin, deux chefs adorés: le colonel Duriez, dont j'ai dit plus haut la mort devant Aubérive, et le colonel Pein, qui commandait, le 9 mai 1915, une brigade aux Ouvrages Blancs, et dont la dernière citation illustrerait le plus pur bronze: « II résumait en lui le courage, l'honneur et le désintéressement. »

Et par tant et de si glorieux exemples, on voit que, si le personnel de la Légion s'est renouvelé, son esprit, grâce au ciel, n'a point changé. C'est toujours la même abnégation, la même vaillance, le même attachement au devoir, au drapeau, aux chefs, la même admirable discipline, pierre angulaire de toutes les vertus militaires.

Un correspondant de guerre du Times, visitant, quelque part, en ligne, la Légion, fut, dès le premier abord, frappé de sa tenue: « Ils rendent les honneurs aussi parfaitement que les soldats de la Garde », écrivait-il. Pourquoi, arrivant moi-même au milieu des légionnaires, me suis-je rappelé aussi, par une impérieuse association d'idées, les beaux gardes britanniques, impeccables sous les armes, dont je fus l'hôte un jour, et l'exquise urbanité de leur général?

La réputation de mauvais sujets, de « casseurs d'assiettes » - qu'on me passe ce mot démodé- faite autrefois aux légionnaires, ne tient guère pour quelqu'un qui les a approchés, qui a vécu près d'eux; je parle, du moins, de ceux de la grande guerre. Et certes ce ne sont point des pensionnaires, mais entre trop de candeur et tous les défauts qu'on leur prêtait, il y a le juste milieu.

Le colonel actuel de la Légion revenant, l'an dernier, dans un cantonnement qu'elle avait occupé eut l'agréable surprise de trouver sa chambre toute fleurie. Et déjà, comme il exprimait ses emerciements d'une si gracieuse attention, son hôtesse répondit: « Monsieur le Colonel, on ne fait pas cela pour tout le monde. » Ses soldats furent accueillis tout aussi cordialement par les villageois heureux de les revoir, et de les retrouver un peu plus victorieux, un peu plus décorés qu'auparavant. La défiance qu'on leur avait manifestée au premier contact s'était fondue. On leur faisait largement, et sans fausse honte, amende honorable. Et j'ai vu dans quelle familiarité ils vivaient avec ces paysans bourguignons, et j'ai admiré leur obligeance, leur empressement à prêter aide dans les besognes domestiques, souvent rudes, - leur courtoisie, pour tout dire. « Non, non, la mère, ce n'èst»pas fait pour vous! » disait un jour, d'une grosse voix très tendre, à une vieille femme, en la débarrassant d'un lourd fardeau, un bon grand gars trapu comme un Turc.

Sans doute, ces rudes soldats n'ont pas l'entrain bruyant, la gaieté débordante de telles autres jeunes troupes. Je les ai trouvés, en général, graves, un peu taciturnes. La plupart ne sont plus des enfants, au moins de par leur acte de naissance. Ils connaissent la vie, qui n'est pas toujours rosé, et qui, pour d'aucuns, parmi eux, fut souvent amère. Ils envisagent sérieusement leur sort, avec ses risques. Le souvenir des âpres journées qu'ils ont vécues ne leur permet guère de sourire aux lendemains qui s'apprêtent. Ils s'en vont, pensifs, vers des devoirs angoissants, quand on y songe, vers des destins peut-être brefs.

Ils ont un vif souci du bon renom du corps, et, sur ce point, leur amour-propre est chatouilleux. Le caporal Lâchât, de la 2e compagnie, le prouva bien, le jour de Belloy. Il s'en revenait vers l'arrière, blessé grièvement à la jambe, appuyé au bras d'un prisonnier allemand qu'on lui avait donné pour l'assister. En route, ils croisèrent des hommes qui remontaient vers les lignes. L'un de ceux-ci, apercevant sur la tunique du guide un cordon - l'occasion, ... quelque diable aussi le poussant - avança la main pour cueillir la montre qu'il supposait pendue au bout. Alors le caporal Lâchât s'affermit sur sa jambe douloureuse, une rougeur d'indignation remplaçant sur son front la pâleur des souffrants: « Voulez-vous rendre celai... s'écria-t-il. Depuis quand dévalise-t-on les prisonniers, - à la Légion? »

 

Un Régiment qu'on Aime d'Amour

Nulle part l'esprit de corps, ce qu'on a appelé pittoresquement l'esprit de bouton, n'est plus développé qu'ici.

Et d'abord, on peut dire en règle générale que tout officier qui a commandé un temps ces troupes sans égalas ne s'en sépare qu'à regret, par force, et n'aspire ensuite qu'à revenir parmi elles. Avec quel enthousiasme, quelle chaleureuse affection les chefs parlent de leurs bonshommes »! Quelle affection ne lui ont pas gardée ceux qu'une élévation de grade a contraints à se séparer d'elle, un général Brulard, un général Girodon, un général Cot! Et le général Gouraud, qui l'a eue sous ses ordres quelques mois, mais qui la connaissait de longue date, dit « ma Légion », - comme eux.

Souvent, pour demeurer au milieu d'elle, on a vu des officiers refuser un légitime avancement. Un cas de ce genre venait de se produire quand j'arrivai lui rendre visite.

L'attachement des soldats à leur chef, à leur régiment, à leur drapeau, n'est pas moins profond, pas moins ardent. Il ne laisse passer aueune occasion de s'affirmer. Tout événement heureux survenu à la chère Légion, chacun de ses succès nouveaux fait déferler sur la table du colonel un déluge de lettres. Je ne sais ce que ce put bien être pour la conquête de la fourragère écarlate, mais j'étais là quelques jours après la remise au drapeau de la fourragère verte et jaune. Quel courrier, justes dieux! et de quelle ardeur vibraient ces lettres, venues de tous les coins de France, signées de noms d'officiers et de noms de soldats, et toutes rendant le même son, ayant le même accent d'admiration, de joie débordante, de véritable amour! En ce jour d'allégresse le eœur du général qui a combattu avec la Légion « dans toutes les colonies », qui l'a amenée d'Afrique jusqu'aux blanches tranchées de Champagne, palpite à l'unisson du cœur du simple légionnaire qu'une balle cent fois maudite a séparé à jamais de ses compagnons d'armes, et qui en demeure inconsolable.

« Combien j'aurais été heureux, écrit le général, s'il m'eût été possible de me trouver à Paris le 14 juillet pour embrasser le drapeau de ma chère. Légion! »

Et l'humble soldat « réformé ne 1 après onze ans de services » fait écho, de la Ciotat:

« Mon Colonel,

» Avec quelle légitime fierté j'ai appris que mon. régiment allait être à l'honneur le 14 juillet!

» Quel bonheur peur moi de voir que ma brave Légion n'a fait que de conquérir de nouveaux lauriers depuis l'époque où un maudit Boche m'a blessé grièvement en Champagne en 1915!

» Comme j'aurais voulu me retrouver parmi mes anciens camarades, à l'occasion d'une si belle journée!

» Mon cœur, mon Colonel, déborde de joie. Jamais je ne pourrais assez vous exprimer le sentiment d'orgueil qui m'anime. Je suis fier d'avoir été légionnaire et ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir reprendre ma place parmi vous tous. »

Ainsi, à la même heure où, sur le cours de Vincennes, l'étendard glorieux recevait la nouvelle marque d'honneur, prix de tant de vaillance et de dévouement, où les enfants des aneiens soldats de la Légion jonchaient de fleurs les rues où défilait le prestigieux régiment, des milliers de poitrines, à la pensée de cette apothéose, se gonflaient en même temps du même noble amour-propre.

Mais peut-être le trait le plus touehant, le plus probant, aussi, de cette passion pour leur chère vieille Légion qui demeure au fond de l'âme de tous ceux qui y servirent, est celui qui me fut conté à l'issue des derniers combats devant Verdun.

 

Le héros en est un jeune sous-officier, un enfant, presque, qui, engagé volontaire à la Légion dès le début de la guerre, passa, par suite de nécessités de service, comme mitrailleur à un régiment de tirailleurs, où il conquit, en avril, le galon d'adjudant. Il était, le 20 avril, au bois de Forges, avec sa section. Et, voyant devant lui une redoute cimentée, bien garnie sans doute, et entourée d» quelques ennemis, il mit sa mitrailleuse en batterie contre elle. Il tira éperdument, jusqu'à ce qu'il lui semblât qu'il n'y avait plus devant lui personne de valide. Alors il se dressa p»ur contempler son œuvre à la jumelle. Une balle, tirée par le seul survivant peut-être de l'hâca-tembe qu'il avait faite, l'atteignit en pleine poitrine, traversa le haut du poumon droit et s'en alla ressortir au-dessous du cœur, tout contre la colonne vertébrale.

A quelque temps de là, on le voyait arriver, sur le* épaules de tirailleurs dévoués, à l'ambulance pas mal encombrée déjà de la Légion; il avait voulu revoir ses anciens camarades, se jugeant perdu; il avait voulu être signé à la Légion, sa chère Légion.

Peut-être aussi s'était-il rappelé la réputation légendaire de la forMatisn sanitaire digne de la phalange de braves où elle sert, de son brave et bon médecin-chef, blessé à peu près à chaque affaire, de ses brancardiers dont la constante présence auprès des vagues d'assaut est si réconfortante pour les combattants, de ces héros, qui, comme le dit un des plus saisissants paragraphes du Livre d'Or du régiment, « se sont toujours faits remarquer par leur courage, leur dévouement sans limites, leur abnégation parfaite, de jour et de nuit, par n'importe quel temps, dans les endroits les plus dangereux »; peut-être s'était-il remémoré leur douceur, leur fraternelle tendresse. Ils l'»nt, je crois bien, sauvé. Affaire de soins et de temps, j'espère.

Enfin j'ai là tout un dossier d'exploits personnels, actes de bravoure invraisemblables, actes de dévouement envers les chefs ou envers les camarades qu'on tendrait volontiers à croire tirés de quelque hagiographie, tant ils semblent surhumains et comme empreints de haute ferveur religieuse, de charité évangélique. Mais ils sont si nombreux, si nombreux... que je me demande comment l'on a bien pu les estimer à leur valeur et les récompenser dignement Les dernières en date de ces citations sont celles de trois caporaux, Leva, un Italien, Arocas et Dieta, deux Espagnols, auxquels le général en chef, à la fia de septembre dernier, consacrant les exploits accomplis devant Verdun, décernait la Légion d'honneur. Ce sont ces trois braves qui, sur une des photographies ici reproduites, font, avec l'adjudant-chef Mader, à l'étendard de la Légion tenu par le colonel Bollet en personne, une garde si prestigieuse.

Je veux encore, en terminant, rapporter, tel qu'il me fut narré, un simple, un menu épisode des plus récents combats, parce qu'il symbolise, à mon sens, et éclaire d'une lueur vive l'état d'esprit de la Légion, - comme parfois un infime détail, peint en trompe- l'œil par l'artiste, dans un eoin de sa toile, donne de la profondeur au tableau. Il eut pour théâtre, aussi, l'ambulance où nous avons pénétré tout à l'heure à la suite de l'adjudant.

Le dévoué médecin-chef et ses collaborateurs y étaient à l'œuvre, fort affairés, on peut le croire, quand arriva un caporal de vingt-quatre à vingt-cinq ans, tout fumant encore de la belle fièvre du combat, qui s'assit et dit simplement: « J'ai une petite blessure à l'épaule gauche. Pourriez-vous me faire une piqûre anti-tétanique? » Au reste il jugeait inutile qu'on examinât la plaie. Un camarade l'avait pansé, disait-il, cela était bien fait. Il redoutait seulement les suites, pressé de repartir au combat. On ne l'entendit pas ainsi. Il dut se dévêtir. L'infirmier qui découvrit l'épaule ne put retenir un cri: il se trouvait en présence d'une énorme déchirure, de six centimètres au moins de longueur, de trois ou quatre de profondeur, entre deux horribles lèvres béantes. Le médecin-chef, appelé, ordonna l'évacuation du patient. Ah! bien oui! - « Quand tous les hommes de mon escouade seront évacués, on verra, répondit le caporal. D'ici là, rien à faire, ce sera pour après l'attaque. » Et il parlait d'un ton si net, si délibéré, que l'on comprit bien, en effet, qu'il n'y avait « rien à faire ». On pratiqua la piqûre qu'il demandait; on renouvela, on améliora son pansement.

Cependant, l'infirmier remarqua, sur la manche gauche de sa chemise, du côté opposé à la blessure, une trace sanglante, encore: « Qn'as-tn donc là? » demanda-t-il. - « Oh! rien... Une écorchure... c'est passé. » On défit un deuxième pansement, qui recouvrait une autre plaie assez coquette qu'on désinfecta et soigna. Alors cet extraordinaire bonhomme, d'un ton placide ajouta: « Tenez, tandis que vous y êtes, regardez-donc ma jambe droite. Ça pique. Il doit y avoir quelque chose. » De fait il y avait quelque chose: une balle de shrapnel, à demi enfoncée dans le mollet.

C'en était trop. Le médecin-chef, mis au courant, pensa se fâcher, lui, le plus doux des hommes:

- On va vous évacuer, dit-il.

- Non! non! pour ça non, monsieur le major, je vous l'ai dit. Je connais mon droit: on ne peut pas m'évacuer si je ne gêne personne dans mon service. Ici c'est le champ de bataille.

Et l'indomptable petit bonhomme, ayant ainsi revendiqué le droit de retourner se faire aehever, peut-être, enfila sa vareuse, remit en bandoulière sa musette et son bidon, son fusil sur l'épaule, et repartit, saignant de tout son corps, mais le pas affermi. Celui-là était un Brésilien. Hommage soit rendu à sa race, à sa patrie, nourricière d'hommes de pareille trempe! Mais combien sont-ils, dans les rangs de l'indomptable phalange, accourus à notre »ide de tous les points du monde, qui eussent été capables d'un égal stoïcisme et d'une intrépidité égale? C'est la Légion entière.

« Une Légion d'idéalistes », la qualifiait, résumant son impression, le même confrère du Times dont j'invoquais plus haut le témoignage indépendant. Oui, et c'est aussi la Légion idéale, la Légion que définit sa devise: Legio prima inter pares, - la première troupe du monde.

Gustave Babin

 

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