- le livre
- 'En Campagne - l'Attente'
- par Marcel Dupont - 1915-1916-1917
Impressions d'un Officier de Légère
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Avant-Propos
Près de trois ans ont passé depuis que j'ai publié mes premières impressions de guerre. Je ne comptais plus reprendre la plume avant le jour où je pourrais écrire celles de nos dernières victoires. Mais l'heure n'est pas encore venue. Si elle tarde à sonner, la faute n'en est pas aux soldats de France, car jamais ils ne furent plus dignes de la Patrie. Mais les ennemis de toute sorte se sont multipliés et la tâche est devenue plus rude.
Je me suis résolu à faire paraître ces quelques souvenirs de nos jours de lutte. Ils ne s'adressent pas à ceux du front: ceux-ci n'ont pas besoin de lire le récit de ce qu'ils font et endurent chaque jour. Ils s'adressent à ceux de 'l'arrière, à ceux et à celles qui souffrent de la longueur de la guerre et qui, parfois, sentent le découragement envahir leur âme. En les lisant, ils comprendront peut-être qu'ils n'ont pas le droit de se plaindre et de laisser l'écho de leurs regrets parvenir jusqu'à nos tranchées.
Chaque jour, nous voyons tomber nos compagnons de guerre; chaque jour, un sacrifice nouveau éclaircit les rangs des anciens. Aussitôt, une figure plus jeune apparaît pour remplacer celle qui s'est évanouie. L'immense armée française, alignée face à l'ennemi, reste à son poste de combat. Elle souffre du froid, de la pluie, de la boue. Elle supporte les assauts formidables, les canonnades monstrueuses, les attaques ignobles de leurs gaz. Qu'importe! Il faut vaincre. Confiants dans la beauté de notre cause et certains de la victoire, nous attendons...
Français de l'arrière, attendez comme nous avec courage, avec patience. Soutenez- nous de votre constance. Ne parlez pas trop fort et souffrez, vous aussi, sans vous plaindre. Il ne faut pas que le soldat français soit tenté de tourner la tête.
Attendons!
M. D.
Sur le front, décembre 1917
En Campagne : l'Attente
I : Nous Passerons Quand...
24 septembre 1915
J'ai monté à tâtons l'escalier de bois et j'ai refermé la porte basse. Et maintenant, la lampe allumée, je jette un dernier regard sur ma chambre. Il est neuf heures du soir. A onze heures, le régiment va rompre pour serrer sur la ligne de feu. Je veux dire adieu à ce petit logis que j'aimais déjà. Je ne l'habitais pourtant que depuis cinq jours, mais, n'est-ce pas pour nous presque un long repos, au cours de cette vie nomade que nous menons depuis un an? J'ai pris celui-ci en affection pour sa simplicité honnête et provinciale, pour la propreté de ses meubles en bois ciré et le doux accueil de l'étroit lit aux draps blancs. Sais-je où je coucherai demain? Aurons- nous brisé la ligne ennemie ou reviendrons-nous une fois de plus chercher refuge dans l'un de nos pauvres villages dévastés? Dehors, l'orage se calme: on n'entend plus que l'eau des ruisseaux qui s'écoule avec une sorte d'harmonieux bruissement. J'écoute le bruit monotone des gouttes qui, du toit incliné, tombent sur le rebord de ma fenêtre. La nuit est sans étoiles... Le grondement du canon et celui de la tempête qui s'apaise se confondent au loin.
Nous allons partir... Quelle heure tragique!
Mon esprit évoque la scène impressionnante qui s'est déroulée ce soir à la mairie de Frévent. Le colonel nous a réunis à six heures pour nous communiquer les ordres. On étouffait. Après une journée de chaleur accablante, l'orage nous entourait; il planait, prêt à éclater, au delà des fenêtres closes. Le silence, lourd comme l'atmosphère, pesait sur les officiers réunis dans la salle. Nous devinions que la grande heure était proche.
Pendant que le colonel, au milieu de l'attention muette, étalait sur la table cartes et papiers, la rue retentissait du fracas des chevaux et des armes. Depuis l'aube les régiments du 1er corps de cavalerie défilaient par les rues grises de la petite cité. La nuit venait. Les grandes fenêtres laissaient filtrer un jour morne sur les faces attentives Nous nous étions groupés au hasard des arrivées. On se serrait autour des capitaines qui avaient ouvert devant nous les plans des tranchées allemandes distribués tout à l'heure. Chacun s'apprêtait à entendre les paroles décisives, chacun tendait tous les ressorts de son esprit pour ne rien perdre des explications et des ordres; les sourcils se fronçaient, les fronts se plissaient. Nous sentions enfin venue l'heure sacrée que nous attendons depuis onze mois. Onze mois!... Onze mois de labeurs, de souffrances, d'espoirs et de découragements alternés. Et nous devinions que c'était la fin de tout cela, que le soleil de demain éclairerait la victoire. Les curs battaient à se rompre. Dans la rue, les chevaux défilaient toujours, faisant sonner les pavés glissants sous le bruit de leurs fers. Sans les voir, nous sentions un immense orgueil, en imaginant la puissance de cette force merveilleuse qui s'avançait en longues colonnes serrées vers la ligne de feu. L'espérance flottait partout, au-dessus des escadrons en marche, dans cette salle presque obscure où les minutes s'écoulaient lentement, lourdement, rythmées par le battement de nos curs.
Enfin, le colonel parla. Sa voix forte et grave martelait les syllabes et scandait les mots. Il évita de faire de grandes phrases dont la sonorité eût affaibli la beauté de cet instant. Levant les yeux vers nous, il dit simplement:
- Messieurs, je vais vous lire l'ordre du jour du général en chef.
Et il commença.
Alors, il me sembla qu'à cette voix se mêlais comme un palpitement d'ailes. Il me semblait que la victoire était là, parmi nous, qu'elle planait au-dessus de nos têtes, au-dessus des milliers d'hommes concentrés dans ce pays d'Artois, et qu'elle venait caresser de son souffle les fronts, brûlants de tous ceux qui étaient réunis dans cette salle. Nous nous sentîmes saisis par la fièvre; des yeux se mouillaient de larmes; d'autres brillaient d'un éclat inaccoutumé, tandis que retentissaient les phrases enflammées:
- L'heure est venue d'ajouter de nouvelles pages de gloire à celles de la Marne et des Flandres, des Vosges et d'Arras... Votre élan sera irrésistible... Allez-y de plein cur pour la délivrance du sol de la patrie...
Une exaltation presque surhumaine s'empara de nos âmes. Je ressentais une véritable volupté à contempler le spectacle. Jamais je ne l'oublierai. La salle était alors presque obscure. Seule, la table devant laquelle était assis le colonel, placée immédiatement sous les deux hautes fenêtres, était" encore éclairée d'un jour blafard. Et, tout autour, je voyais les visages de ces hommes qui émergeaient de l'ombre comme des figures de spectres, figures déformées ou embellies par l'émotion dont les curs étaient étreints. Il en était qui semblaient en extase; d'autres laissaient apparaître tous les signes d'une sorte d'exaltation mystique: toutes révélaient la joie, le besoin de sacrifice qui étaient en nous. Et cela me rappelait la lecture d'un autre ordre du jour, celui qui, un an plus tôt, arrêtant notre retraite devant le flot des barbares, avait annoncé notre première victoire. O champs ensoleillés de la Marne, petite salle obscure de la mairie de Frévent, avec quelle dévotion nous garderons dans nos yeux vos images!
Et quand le colonel, passant au détail des ordres, nous annonça ce que le commandement attendait de nous, nul ne songea à trouver la tâche trop rude ni le danger trop grand. Et pourtant, quelle tâche! Quels dangers! Notre corps d'armée est chargé d'enlever la crête de La Folie, longue crête boisée, puissamment organisée et garnie d'artillerie, en arrière de laquelle est situé le village de Vimy, sur le vaste plateau s'étendant jusqu'à Douai. Nous savons tous que la situation des Allemands en ce point est excellente. De leurs positions ils dominent, non seulement les tranchées françaises, mais encore l'immense plaine de six kilomètres de long allant des hauteurs de La Folie jusqu'aux collines de Villers-aux-Bois et de Mont-Saint-Éloi. Il faudra cependant que notre infanterie prenne pied sur cette crête. Puis, ce résultat acquis, le régiment sera lancé par vagues d'escadrons et, dépassant les bois qui la couronnent, devra charger et enlever toutes les batteries lourdes installées derrière. Combien d'entre nous resteront là-bas? Est-il seulement certain que les fusils, les grenades, les-mitrailleuses et les canons ennemis laisseront revenir un seul de ceux qui tenteront cette charge épique? Qu'importe! Nul ne songe à autre chose qu'à la joie de pouvoir enfin combattre du noble combat à l'arme blanche, à celle de faire enfin notre métier de cavaliers. Gloire à nos sabres! Gloire à la lame pure et courbe qui jaillit du fourreau en lançant des éclairs! Gloire! Gloire! Allemands, vous nous verrez les yeux dans les yeux, vous sentirez le souffle de nos chevaux, vous entendrez nos vieux cris de guerre. Et, quand vous tomberez sous nos coups, vos mères, vos femmes et vos surs ne pourront pas dire que vous êtes morts asphyxiés dans vos abris, ni brûlés par des liquides enflammés, ni assassinés par une mine sournoise. Beaucoup d'entre nous périront: nous le savons. Mais vive la mort! Elle sera pour nous une récompense, si on la compare au châtiment que serait l'ordre de rester l'arme au pied.
- Messieurs, conclut le colonel, je n'ai rien à ajouter. Je suis certain que le régiment fera son devoir comme toujours. Chaque fois que le ...e chasseurs a donné, ce fut bien. Je sais que cette fois, comme les autres, chacun ira de tout son cur... à ha française... Messieurs, je vous remercie.
Un éclair éblouissant, suivi d'un formidable coup de tonnerre, ponctua la fin de ces paroles. Dans la nuit presque close et sous la pluie qui tombait à larges gouttes, nous nous égrenâmes par petits groupes, fuyant vers les popotes où le dîner nous attendait.
Et maintenant me voilà seul, dans ce petit logis de hasard auquel je suis venu dire adieu. Le silence est complet; rien ne vient troubler ma pensée que je n'ai jamais sentie aussi claire, aussi lucide. Je cherche s'il y a en moi quelque émotion, et je n'en perçois aucune. J'ai de multiples chances d'être tué demain. Mon cur bat-il un peu plus vite? Y a-t-il en moi quelque amertume en me trouvant ainsi face à face avec cette quasi-certitude de la mort? Je mets toute ma volonté au service de mon cerveau pour arriver à trouver des raisons qui me pousseraient à regretter la vie.
Et, au lieu d'éprouver le regret de tout ce que je vais quitter, je sens une paix surnaturelle qui descend en moi. Je ne revois pas, comme dans les romans, la suite des événements de ma vie. Mais je recherche, parmi tous les plaisirs que j'ai goûtés, les quelques vraies joies qui ont embelli la suite de mes jours. A peine de-ci de-là quelques fugitifs rayons de lumière et, presque partout, je ne trouve que du vide et de l'ombre. Et le chemin monotone devient plus dur à gravir chaque jour. Les illusions et les chimères de la première jeunesse se sont enfuies: elles ne reviendront plus jamais. Et c'étaient elles qui empêchaient de voir ou faisaient supporter les misères et les platitudes quotidiennes.
Au contraire, aujourd'hui, il me semble voir se réaliser mes rêves d'enfant, ceux que je faisais en lisant les exploits des Marbot, des Cogniet, des Parquin. N'allons-nous pas réaliser des hauts faits plus merveilleux encore?
Et demain doit être un jour incomparable, quoi qu'il arrive, puisque demain il y aura une bataille et que nous en serons.
25 septembre
Comme une fumée balayée par le vent, nos illusions se sont enfuies. Tout est fini, je le sens: nous ne percerons pas..., l'heure n'était pas sonnée. Le canon peut continuer de faire rage, rendant la nuit presque lumineuse, je ne crois plus la victoire possible. Et il ne me reste de ces heures mortelles qu'un sentiment de désespoir, une envie irrésistible de pleurer et, par moments, une sorte de révolte contre l'injustice du sort.
Mon corps est rompu par la fatigue, mais la fièvre m'empêcherait de dormir si j'allais m'étendre auprès de mes camarades. Une tristesse affreuse envahit mon âme quand je songe à l'enthousiasme de la veille, aux espoirs qui remplissaient nos curs. Non, nous ne percerons pas. Nous avons eu affaire à un ennemi plus terrible que les Allemands: la nature s'est tournée contre nous et la pluie, une pluie persistante, fine et drue, nous a opposé une barrière de boue plus infranchissable que celle des mausers, des canons et des mitrailleuses ennemis.
Quelle journée! Je suis seul maintenant, dans cette petite pièce d'une maison en ruines. La chandelle que j'ai fixée sur la table improvisée l'éclairé faiblement. Je me sens pris d'une immense détresse et les ombres, que la lumière tremblotante fait danser doucement, me semblent des spectres, les spectres de mes illusions perdues.
Notre instinct ne nous trompait pas lorsque, quittant Frévent à onze heures du soir, nous prenions le chemin de la ligne de feu. Sans oser nous le dire, nous sentions que la chance n'était plus de notre côté et déjà le doute était en nous. Nous avancions dans la nuit grise et tiède. La lune, voilée par les nuages, éclairait en demi-teinte la colonne qui s'allongeait sur la route bordée d'arbres. Une pluie fine tombait par rafales. Poussée par le vent du sud-ouest, elle nous arrivait dans le dos, s'insinuant traîtreusement entre la cravate et le cou et humectant peu à peu vareuse et chemise.
Je distinguais le dernier rang du 3e escadron qui nous précédait. Instinctivement, les hommes faisaient le geste identique de remonter l'épaule droite et d'incliner la tête du même côté pour garantir leur visage contre l'averse. Les chevaux serraient frileusement leurs queues entre leurs cuisses et, essayant de fuir devant la pluie, se portaient tous d'un même mouvement vers la gauche. Mes yeux fatigues ne quittaient plus un petit cheval gris, aux jambes fines, qui marchait à tout petits pas, délicatement, et semblait chercher à ne pas faire de bruit. De temps en temps, afin de rattraper la distance perdue par tant de précautions, il trottinait quelques pas. Son cavalier ne semblait pas d'humeur à être troublé dans sa somnolence: d'une saccade de la bride, il le rappelait brutalement à l'allure du pas. Et le petit cheval gris, résigné, reprenait sans bruit sa marche appliquée.
Je cheminais près du capitaine, en avant de l'escadron, et nous sentions nos pensées identiques. La pluie qui tombait sur nos corps depuis le départ avait aussi détrempé nos âmes: elle avait glacé nos enthousiasmes de la veille. Pourquoi fallait-il que la nature vînt soudain nous accabler après tant de journées radieuses? Comment ne pas voir un mauvais présage dans ce changement survenu subitement au moment où allait être tenté l'effort décisif de nos armes? Je répétais à mi-voix: « Quelle guigne! »
Le capitaine ne répondait pas. Sans doute songeait-il comme moi aux pauvres fantassins massés là-bas, dans les tranchées. Ils savaient que l'heure glorieuse était venue, qu'on allait leur demander toutes leurs forces et toute leur âme pour tenter de libérer la Patrie. Ils avaient accepté sans crainte et avec foi leur part de danger et avaient entrevu dans leur rêve la sortie épique des bataillons, sous le clair soleil de France, drapeaux déployés, clairons sonnant, au tumulte de la canonnade et parmi le crépitement des mitrailleuses. Ils avaient imaginé l'éclat des milliers de baïonnettes dans le ciel radieux, le fracas de leurs grenades derrière les parapets ennemis, les bon-dissements dans les tranchées bouleversées et, devant eux, la fuite des uniformes gris.
Et leur rêve devenait un cauchemar. Ils attendaient quand même l'heure du devoir; mais leur enthousiasme avait dû s'en aller avec les ruisseaux de pluie détrempant les capotes, avec l'eau s'insinuant dans les chaussures, avec la boue liquide, collante, glacée qui petit à petit montait dans les boyaux. Toute l'armée, à cette minute, devait redire comme nous: « Quelle guigne! »
Nous approchions de la ligne de feu. Le bruit du canon, dont le grondement continu accompagnait notre marche depuis le départ, devenait plus violent. Toute la nuit il n'avait cessé de tonner sans interruption. Sa voix grave semblait annoncer au monde cette journée qui commençait, cette journée qui devait voir tomber tant de héros. Nous l'écoutions d'une oreille complaisante, ce bruit familier qui nous berce depuis douze mois et nous semble celui de voix d'amis très chers, voix rageuse du 75, voix profonde et grave du 155 et du 120, voix formidable des pièces de marine. Notre pensée suivait avec tendresse les terribles oiseaux de nuit. Et nous ne nous révoltions pas d'avoir conçu un amour passionné pour le canon, ce rude compagnon de guerre, ce terrible tueur d'hommes. N'est-ce pas lui qui ouvre la route où se précipite la pauvre chair humaine, la préserve souvent, la devance à l'assaut et va s'abattre au loin sur l'ennemi vautré le nez dans la terre, les dents serrées, les nerfs exaspérés par le danger?
Vers le sud, le ciel semblait envahi par un brouillard sanglant qui empourprait une large part de l'horizon. Une voix dit derrière nous:
- C'est Arras qui brûle. Et une autre voix dit:
- Ah! les s....ds!
Et le silence retomba sur la colonne. On n'entendait plus que le piétinement des chevaux sur la chaussée détrempée, le cliquetis des mors, le heurt des armes et des outils.
De temps en temps, le ciel s'illuminait comme par enchantement. Il semblait que des machinistes habiles, cachés derrière le décor, actionnaient de puissants projecteurs électriques embrasant tout l'horizon et donnant aux nuages des reflets d'or rouge. Et alors nous distinguions mieux pendant quelques secondes le paysage, les champs, les meules, les bouquets d'arbres. Nous traversions des villages qui semblaient morts. Tous, ils avaient le même aspect désolé, ces pauvres villages bondés de troupes depuis des mois, et leurs habitants faisaient figure d'étrangers parmi la multitude des soldats. A la lueur fugitive des coups de canon, nous distinguions les granges en torchis percées à jour et l'écorce des arbres rongée par les chevaux jusqu'à deux mètres du sol.
Puis, comme une aube blafarde commençait à poindre, je fus tiré de mon engourdissement par le mouvement qui se faisait devant nous. L'escadron précédent se formait en colonne de pelotons dans une prairie entourée de hauts peupliers. Les chevaux enfonçaient jusqu'aux jarrets dans la-boue grasse. Afin de prendre le trot, ils faisaient des efforts brusques pour retirer leurs sabots de cette pâte collante. Des plaques de terre lourde, arrachées par les fers, volaient en l'air. Notre escadron imita le 3e escadron dans sa formation. On mit pied à terre. Nous ressentîmes une vague impression de bien-être à pouvoir dégourdir nos membres raidis. Nos vêtements trempés gênaient nos mouvements, mais nous pouvions nous réchauffer un peu en battant la semelle. Déjà les-hommes étaient retombés dans leur insouciances et se pressaient autour de la cuisine roulante pour boire le café chaud. Un jour morne se levait. Dans la teinte grise de ce matin, nous voyions se dessiner la hauteur de Mont- Saint-Éloi, couronnée par les ruines de sa vieille abbaye. Et l'attente commença.
Jamais matinée ne nous parut si longue. Et pourtant nous ne manquions pas d'occupations. Il fallut faire boire les chevaux dans le lit encaissé et bourbeux de la Scarpe. Il fallut s'occuper de faire manger hommes et bêtes. Mais la pensée de ce qui se passait de l'autre côté de cette crête boisée, de cette colline surmontée de ruines, nous empêchait de prendre souci de ce qu'il fallait faire ici. Cependant, sous nos yeux, se déroulaient des spectacles qui nous faisaient par moment oublier nos angoisses.
Entre nous et la rivière, au bas de la prairie doucement inclinée où nous pataugions, passait la voie ferrée qui relie Saint-Pol à Arras. Vers sept heures passa presque sans bruit un train blindé armé de sa grosse pièce de marine. Il glissait comme une bête de proie qui se faufilerait en rampant pour guetter sa victime. A ses flancs étaient agrippés les matelots qui en formaient l'équipage. Suspendus au-dessus de la voie, ils semblaient des corsaires se préparant à l'abordage. Le béret rejeté en arrière, les yeux brillants, la physionomie grave, on sentait en eux de la volonté et de la force concentrées. Ils nous fixaient sans rien dire, mais nos regards, en se croisant, s'étaient compris. Nous avions communié dans la pensée qui nous hantait tous: faire l'impossible pour vaincre... Le train disparut lentement derrière le bois de Bray et, quelques instants après, une formidable détonation nous faisait sursauter; les corsaires attaquaient.
Vers huit heures la pluie cessa, ce qui permit aux avions de danser au-dessus de nos têtes une sarabande échevelée. Entourés des flocons de fumée produits par les shrapnells, ils voletaient, piquaient, remontaient, se pourchassaient, s'enfuyaient, lançaient des fusées. Nos yeux suivaient tantôt avec angoisse, tantôt avec joie les péripéties de cette lutte souvent incompréhensible pour nous. Et pendant ce temps le canon continuait de tonner sans répit. La terre tremblait parfois quand plusieurs pièces lourdes placées non loin de nous tonnaient à la fois. Et nous, nous restions toujours inactifs, ignorant tout de la bataille, attendant l'ordre qui nous délivrerait de nos doutes.
A onze heures, notre émotion devint plus vive: la canonnade redoublait d'intensité. Était-ce l'heure de l'assaut? Nous osions à peine parler, nos tempes battaient, nos poings se crispaient. L... dit:
- J'envie O...; lui, au moins, il sait ce qui se passe.
Notre camarade O... était parti comme officier de liaison auprès du colonel. Ils étaient allés à pied au poste de commandement de la division d'infanterie chargée d'attaquer La Folie. O... devait suivre les mouvements de la colonne d'attaque. Il devait faire savoir au colonel le moment où la crête serait occupée pour déclancher notre départ.
- Je préfère être ici, dis-je. Je suis certain ainsi d'être à la tête de mes hommes quand le moment sera venu de charger.
Je prononçai cette phrase pour me réconforter moi-même. Mais, au fond, j'aurais voulu être, comme O..., en plein combat. J'aurais voulu pouvoir suivre les progrès de notre infanterie, bondir avec elle dans les tranchées conquises et surtout, comme le disait L..., savoir ce qui se passait. n'y a pas de souffrance plus grande pour un soldat que d'entendre autour de lui se livrer la bataille sans y prendre part et sans même pouvoir enj suivre les péripéties. On se battait sans nous et' nous ignorions le résultat de la lutte: voilà ce qui nous torturait.
Soudain, j'entendis une voix qui m'appelait. C'était celle de notre chef d'escadrons. Un papier à la main, il écoutait encore les explications de l'estafette qui l'avait apporté. Le chasseur, le schako incliné sur ses yeux qui brillaient, la jugulaire de cuivre bien serrée sous le menton, avait l'air exalté de l'homme qui revient du combat. Son bras esquissait des gestes, indiquait des directions, tandis que son cheval alezan, crotté jusqu'aux naseaux, soufflait, s'ébrouait et piaffait, en hennissant vers ses compagnons d'écurie. Tous les hommes du régiment, d'un seul mouvement, s'étaient redressés: tous les regards convergeaient vers ce groupe. Était-ce l'ordre?
Le commandant m'accueillit avec un sourire: il comprenait sans doute la joie que j'éprouvais à sortir de l'inaction.
- Vous allez pouvoir dégourdir les jambes de votre cheval, mon cher; le colonel fait dire de nous tenir prêts à marcher: l'attaque d'infanterie commence. Allez donc reconnaître par où nous pourrons déboucher de Mont-Saint-Éloi sans offrir une cible trop visible...
Enfin! j'allais voir... Je connaissais déjà le village de Mont-Saint-Éloi, où nous allions de temps en temps depuis un mois, pour aider le génie. Je gavais que, de sa lisière du nord, je découvrirais tout le champ de bataille. En un clin d'il j'étais en selle et, suivi du maréchal des logis Rocquigny et d'un cavalier, je m'éloignais au grand trot.
Il fallait d'abord traverser le hameau d'Écoivres. Dans les rues misérables transformées en ruisseaux de boue, le long des maisons aux vitres brisées, aux murs à demi écroulés, les soldats d'un régiment d'infanterie attendaient derrière les faisceaux. La pluie recommençait à tomber... Comment reconnaître les beaux guerriers qui, les jours précédents, parsemaient ces champs ensoleillés, exerçant leurs poumons, leurs muscles et leurs yeux pour le grand jour de l'assaut. La pluie continuait lentement son uvre de démoralisation.
Je dus me garer pour éviter des caissons de munitions qui revenaient à vide, faisant jaillir, dans leur course, une eau épaisse et jaune. Quelques voix timides s'élevèrent des rangs des fantassins:
- Ehl bien, est-ce que ça marche?
Les canonniers ne se détournèrent même pas...
A droite de la route, en sortant du village, des territoriaux, courbés sur la terre, creusaient des trous: c'étaient des tombes. Qu'il était navrant, ce cimetière militaire d'Écoivres! A l'orée du bois qui couvrait les pentes nous séparant du champ de bataille, d'innombrables petites croix en bois blanc s'alignaient avec une régularité désespérante. On s'eût dit une procession arrêtée, attendant un signal pour reprendre sa marche. Que de braves dormaient déjà sous cette terre brune! Et d'autres; soldats creusaient d'autres fosses, pour les camarades qui tombaient là-bas. Mais je n'eus pas un, instant la pensée de m'apitoyer. Je voulais voir... Évitant bêtes et gens qui encombraient le chemin défoncé, je gravis rapidement la pente qui menait à Mont-Saint-Éloi. Nos chevaux, énervés par l'attente, montraient une ardeur singulière. Heureux de nous sentir mêlés à l'action, nous lesi laissions aller à leur guise. C'est à peine si nousi prenions garde aux maisons écroulées sous le bombardement, aux murs noircis par l'incendie, aux caves béantes. Sur le pas des portes, devant! les maisons offrant encore quelque abri, des territoriaux nous regardaient passer d'un il morne! Mais nous allions toujours sans nous soucier da ce qui nous entourait. Nous ne faisions même pas attention au fracas formidable que faisaient deux batteries lourdes en position à l'ouest de la colline. Les projectiles passaient au-dessus de nos têtes en faisant entendre leur vrombissement inquiétant. Nous allions, nous allions, sans autre préoccupation que celle de voir la bataille. Et, tout à coup, au détour d'une muraille écroulée, nous la vîmes.
Devant nous, à nos pieds, s'étendait l'immense plaine. Sous la pluie et par ce temps gris, les bois, les terres, l'herbe se fondaient dans une teinte uniforme, celle de la boue où nous pataugions. Et de cette étendue brunâtre s'élevaient des centaines de colonnes de fumée noires, rousses, blanches, verdâtres. Les unes se dissipaient vivement, comme si leur nuée légère se fût tout à coup évaporée; d'autres se formaient en nappes lourdes, cotonneuses et semblaient s'éloigner du sol à regret. On eût dit que la terre elle-même s'entr'-ouvrait pour cracher des vapeurs malfaisantes. Au milieu de ce paysage inattendu, les flammes de nos 75 brillaient de tous côtés, fugitives et claires, laissant à peine le temps de soupçonner où se trouvaient les batteries ensevelies.
Le long de la route de Béthune, qui barre la plaine en son milieu, les éclatements des gros obus allemands formaient une muraille de nuages opaques et jaunâtres. Nous comprîmes tout de suite que l'ennemi déchaînait, à cet endroit, un formidable tir de barrage avec ses pièces de gros calibre: il pensait ainsi rendre impossible l'acheminement de nos réserves vers la ligne d'attaque. L'imagination reste confondue devant un pareil spectacle. On se demande comment il reste encore aux combattants des forces pour agir, des yeu; pour voir, des volontés pour commander. Il sembl que rien ne devait pouvoir survivre au déclanchement de tant de force brutale. On ne conçoit pai des êtres humains pouvant espérer lutter et résistei parmi des tremblements de terre et des volcans en éruption. Le spectacle qui se présentait à nous rappelait l'un et l'autre. Partout le sol, sillonné par les boyaux, bouleversé par les obus, parais sait ravagé par quelque cyclone. De toutes parts la terre semblait soulevée, dispersée par un effroyable cataclysme. La beauté et l'horreur du paysage nous avaient arrêtés et nous restions muets de stupéfaction.
Je dus me faire violence pour ramener mon esprit au but de ma mission. A nos pieds, à peu de distance, se dressaient les murs presque intact d'une ferme importante. Deux cents mètres environ la séparaient des dernières maisons du village et là commençait la piste qui devait nous mener La Folie. On pourrait, au besoin, dissimuler deux escadrons derrière les vastes bâtiments avant de déclancher le mouvement des pelotons.
Je m'arrachai à la contemplation du formidabl combat et retournai rendre compte de ma mission.
Presque aussitôt un ordre arriva. Puis un commandement retentit: « A cheval! »
Et il nous sembla que le ciel s'illuminait. Que ceux qui n'ont pas connu de tels instants ne sourient pas. Ce sont là des choses difficiles à comprendre pour qui est resté loin des combats. Il faut avoir souffert des longs mois d'attente, des espoirs déçus, et parfois aussi, hélas! des sarcasmes, pour sentir ce que nous éprouvions. Se dire: enfin!... enfin! nous allons montrer ce que nous sommes. Nous allons faire voir à toute l'armée que les cavaliers ne sont pas seulement capables de tenir dans la tranchée aussi bien que leurs frères fantassins. On verra aussi que nous savons attaquer, combattre à l'air libre, braver mitrailleuses, canons et baïonnettes. Oui, nous allons montrer tout cela.
Nous ne voyions plus les nuages qui fuyaient au-dessus de nos têtes et nous ne sentions plus la boue qui giclait jusqu'à nos visages. Notre joie rayonnait, illuminait le paysage de mort. Et il me semblait qu'une chaleur très douce me pénétrait: je respirais largement, je ne sentais plus ni le poids, ni la gêne de mon équipement, ni la raideur de mes vêtements trempés. Le brave « Arbitre », mon cheval d'armes, paraissait comprendre ma joie. La tête droite, les oreilles pointées, il avait l'air de courir à une fête. Oui, nous nous comprenions.
Et notre exaltation s'accrut à la traversée de Mont-Saint-Éloi.
Comme par miracle, les rues dévastées s'étaient remplies de soldats. Le fracas de notre galopade avait fait sortir des abris et des caves tous les territoriaux qui en formaient la garnison. Nous avancions au milieu des acclamations.
- Hardi! les chasseurs... Bravo! Bravo, les cavaliers!... On va percer... Sabrez-les... Bravo! Nous ne répondions pas: il nous semblait nécessaire de prendre la mine fière et grave de gens qui vont accomplir un acte considérable et peut-être écrire une page d'histoire. Mais je sentais en moi redoubler la confiance, car je croyais voir dans le regard de tous ces hommes le reflet de la victoire. Comme je les trouvais belles et touchantes, ces bonnes figures barbues, aux yeux profonds, aux joues creusées, au poil gris. Il me semblait que c'était toute la France qui nous regardait passer et qui nous acclamait.
Dans ma cervelle passaient mille rêves. J'imaginais des prouesses incomparables: certainement que mon peloton allait se couvrir de gloire. Nous allions déboucher au galop de l'autre côté de la crête, derrière le rideau de bouleaux et de hêtres que j'apercevais tout à l'heure dans la brume. Et, aussitôt, je recevais l'ordre d'attaquer une batterie lourde allemande. Vraiment, un peu de folie était en moi: mes yeux ne voyaient plus ce qui m'entourait. Ils voyaient vraiment le terrain de la charge, les éclairs des canons ennemis qui tiraient, au-dessus de nos têtes. J'entendais derrière moi le souffle de trente chevaux, le bruit enivrant de trente lames de sabres jaillissant du fourreau. Je devinais les visages contractés, les mâchoires serrées, les sourcils froncés sur les yeux brillants... Et la charge! Les chevaux lancés à plein train, bondissant par-dessus les blessés et les morts, l'ivresse de la vitesse, le cliquetis des fourreaux sur les étriers, les cris des hommes, le halètement des chevaux... Et enfin l'arrivée sur la batterie, les regards angoissés des canonniers prussiens devant l'éclair des sabres, les visages qui pâlissent, les bouches qui implorent, les bras qui se lèvent... Un brusque arrêt me réveilla.
Un adjudant remontait au galop le long de la colonne. Il s'arrêta près du capitaine, la main à la visière du schako.
- Les 3e et 4e escadrons pied à terre, dans les jardins, à la sortie du village... Oui, mon capitaine, on doit attendre de nouveaux ordres... Les 1er et 2e escadrons mettent pied à terre derrière la ferme.
1ilfit une demi-volte serrée et repartit au galop. Je me sentis saisi d'une affreuse détresse. Mon rêve était trop beau, il ne pouvait se réaliser. Pourquoi fonder sans cesse notre bonheur sur de fragiles espoirs? Le coup que nous recevons n'en est que plus rude et nous souffrons sottement. Comme il serait plus sage de vivre en ne songeant qu'à ce qui nous entoure, aux événements que le destin nous impose, à la minute présente. De nouveau, voilà la désolation qui s'empare de moi.
Sans comprendre au juste ce que nous faisons, je fais mettre pied à terre à mon peloton dans un petit enclos. Les murs écroulés par le bombardement dessinent à peine la forme qu'il avait: de-ci, de-là, on distingue la direction d'une allée, les tiges mortes de quelques fleurs, quelques débris qui rappellent l'heureuse existence du temps de paix. Qu'importe? La tristesse de ceux qui vivaient ici ne saurait chasser la nôtre. Par-dessus les ruines de la muraille, je découvre tout le champ de bataille. Au- dessus de nous sifflent toujours les gros obus, devant nous brillent toujours les flammes des 75 et les fumées des « marmites » allemandes me prouvent que le tir de barrage continue sur la route de Béthune...
Il est cinq heures. Le jour tombe peu à peu. Les flammes des canons deviennent plus vives, plus claires. Et nous attendons... Quelle misère!
Près de nous, maintenant, défilent de longues théories de blessés: ce sont ceux dont les blessures ne sont pas assez graves pour les empêcher de gagner l'ambulance àr pied. Pauvres gens! Pauvres épaves humaines! Spectres de boue et de sang qui se traînent en silence et se hâtent, malgré leur faiblesse, pour sortir du champ où règne la mort.
Je m'approche du sentier où ils passent; je m'en approche avec une sorte de honte: oui, j'ai honte d'être là, vivant, indemne, inactif, alors que tant d'autres sont frappés. Je voudrais interroger ces hommes; par eux, je saurais vraiment ce qui se passe dans la fournaise d'où ils viennent. Mais près d'eux je deviens timide comme un enfant ou comme un coupable. J'ai peur des paroles qui sortiront de ces bouches closes, j'ai peur qu'il en sorte un reproche ou un blasphème.
Cependant la curiosité me pousse. Je me gourmande moi-même. Quelle folie de craindre les plaintes de ces braves! Ne suis-je pas à mon poste? N'ai-je pas obéi aux ordres? Ne suis-je pas prêt à courir là-bas, moi aussi, à me faire tuer s'il le faut, même sans raison, uniquement pour montrer que nous savons aussi mourir? Tant pis! Le premier qui passe le coin de ce mur, je l'accoste.
C'est un petit homme tout noir de poil et de peau, à barbe hirsute, aux yeux brillants de fièvre. Sa culotte a été coupée au-dessous du genou et sa jambe droite est tout emmaillotée de linges tachés de sang. Il s'appuie sur un bâton et se traîne péniblement. Que va-t-il me dire? Il semble souffrir atrocement et n'a qu'une hâte: gagner l'ambulance, goûter le repos, la sécurité, la douceur d'une salle bien chaude, silencieuse et lointaine. Ne commettrai-je pas une mauvaise action en l'arrêtant sur la voie douloureuse qui l'y mène? Ma voix s'entend à peine quand je lui parle:
- Eh! camarade... Comment cela va-t-il... là-bas?
L'homme s'arrête, me regarde en souriant. Au lieu d'être fâché, il semble heureux de causer. Et sa voix, à lui, est nette, claire, forte.
- Ah! dame, ils prennent quelque chose... Et, vous savez, nous y avons quelque mérite... Quand nous sommes sortis, « ils » n'étaient pas anéantis, comme on le croyait. Il y avait encore des fils de fer et des mitrailleuses. Ça nous a fait un drôle d'effet quand nous nous sommes trouvés sur le parapet, debout, et que nous avons entendu de tous côtés des tap, tap, tap... Ça ne fait rien! On est parti en courant... Et voilà que, devant nous, qu'est-ce qu'on voit? Ah! mes amis! Les Boches, étaient là, dressés hors de leur tranchée. Ils riaient... ils agitaient leurs « calots », ils brandissaient des grenades et ils criaient: Kom!... Kom!... Il y en avait qui s'étaient mis en manches de chemise... Alors, n'est-ce pas? la rage nous a pris et on a couru tant qu'on a pu... Beaucoup sont tombés... tous les officiers... Mais, ça ne fait rien, nous leur avons montré comment on se sert de Rosalie, chez nous...
- Ah!... et... maintenant?
- Maintenant? Je ne sais pas. J'ai été blessé presque tout de suite... Paraît qu'on n'avance plus parce que leur deuxième ligne n'a pas été suffisamment bombardée... Mais, mon lieutenant, ça ne fait rien... Il n'y a rien à regretter: on a fait du bon travail.
Et il s'éloigna ragaillardi.
Ainsi, tandis que je me désolais, cet homme, blessé, transi, cet homme qui sortait du combat, se montrait content de la tâche accomplie. Il avait vu ses chefs et ses camarades tomber; il savait que l'on n'atteindrait pas les buts fixés. Il était heureux cependant de ce qui avait été fait. Il ne jugeait pas inutile le sang répandu; il ne se plaignait pas d'avoir versé le sien pour un résultat aussi mince. Je fus pris de remords. Comment pouvais-je me lamenter, moi qui étais encore là, sans blessure, presque hors du danger?...
Enhardi, maintenant, j'en interrogeai d'autres. Tous me firent des réponses analogues. Pas une protestation, pas une plainte, presque de la joie...
Et la nuit tomba sur cet interminable défilé de souffrances. Nos hommes dressèrent leurs tentes parmi ce qui restait des jardins bouleversés. On donna à manger aux chevaux. Puis, sous la pluie qui recommençait à tomber, chacun chercha un coin à l'abri pour trouver dans le sommeil l'oubli de ses chagrins.
Le canon tonne toujours, plus lentement, comme à regret. Maintenant, il me semble qu'il chante la gloire des héros tombés et sonne le glas de nos rêves défunts.
Mais je sais qu'un jour il sonnera la résurrection.
26 septembre
Je suis monté aux ruines de l'abbaye. On m'avait dit: « Allez là-haut; vous découvrirez d'une façon merveilleuse tout le champ de bataille. » J'ai gravi la colline par un sentier rocailleux, entre les murs écroulés des jardins. La pluie tombait toujours, mais si fine, si légère qu'on la sentait à peine. Dans le ciel roulaient de gros nuages poussés par le vent du sud-ouest. Le canon tonnait toujours.
La fraîcheur du matin baigna mes yeux brûlés par cette nuit de fièvre. Quelques heures de sommeil apportent toujours un peu de paix dans une âme blessée. Au réveil, l'exaltation s'est apaisée et l'on considère avec plus de netteté les événements de la veille. J'avais repris pied, si l'on peut dire, dans l'existence monotone de la guerre et, résolu à pratiquer la philosophie du soldat, je me répétais: « C'était écrit! Ce n'est pas pour cette fois; ce sera donc pour la suivante. » Pensées qui nous consolent depuis le début de la campagne, font germer les espoirs et oublier les désillusions.
Devant moi se dressait une haute muraille en partie éventrée par les obus. Elle dévalait le long de la hauteur, entourant d'une façon continue son versant oriental. La pluie rendait plus brillante et plus vive la couleur des briques qui alternaient avec les pierres. Une large porte entr'ouverte me permit de pénétrer dans la cour entourée de bâtiments en ruine. Les grands toits d'ardoises, défoncés par le bombardement, laissaient voir dans le ciel gris le squelette puissant de leur charpente. Par endroits, les murs percés parles obus permettaient aux regards de saisir des morceaux de paysage. Le rez-de-chaussée, moins abîmé, contenait quelques chevaux qu'étrillait un artilleur.
Entre les pavés, l'herbe avait poussé. Les coins les plus reculés, ceux où l'on ne passait jamais, étaient recouverts d'un tapis de mousse et, au-dessus, les herbes folles, les orties, les chardons entremêlés donnaient à cette cour l'aspect mélancolique d'un jardin délaissé depuis très longtemps. Aussitôt on se sentait saisi de la tristesse qui rôde entre les murs des demeures abandonnées, et j'oubliai sottement la guerre; je ne songeai plus qu'à la méchanceté des hommes qui détruisent en un jour les belles choses du passé.
Je fus tiré de ma rêverie par une soudaine apparition. Un homme sortait de terre presque sous mes pieds, surgissant d'une sorte de trape enfouie sous les herbes. Dans cette quasi-solitude, il me sembla que ce devait être le génie du lieu rôdant parmi les ruines. Sa petite taille était empaquetée dans une cape bleue et son cou était entortillé d'un épais cache-nez. Il leva la tête vers moi. Je reconnus que c'était un capitaine d'artillerie aux trois morceaux de galons d'or apparaissant sous le couvre- képi. Jamais je n'oublierai cette étrange figure: un nez imperceptible se cachant entre deux joues rebondies et rouges, presque violettes; une épaisse moustache inculte, poussant à la diable, et, sous la visière, derrière des lunettes tenant comme par miracle sur ce bout de nez minuscule, deux petits yeux perçants comme des vrilles, brillants comme des braises. L'ensemble de la physionomie respirait l'intelligence, la finesse, la bonté, et empêchait d'en apercevoir la laideur. Décidément ce devait bien être le génie, le bon génie de l'abbaye, costumé pour la circonstance en guerrier. Du moins, je voulus le croire tel. Et, pour me mettre en règle avec le seigneur du lieu, je me présentai militairement. Nous échangeâmes une poignée de main cordiale.
- Vous venez pour voir la bataille?
Il s'interrompit, et son sourire se changea en un petit rire ressemblant à une toux légère. II semblait trouver mon projet bizarre, comme si la chose n'eût aucun intérêt. Il haussa les épaules avec un air d'indulgente commisération.
- Venez avec moi. Je vais vous conduire à l'observatoire.
Il glissa rapidement entre deux murailles grises à demi écroulées, traversa une autre cour entièrement déserte et pénétra dans une sorte de tour faite de nobles et larges pierres. Quand il disparut sous la porte basse à fronton sculpté, je crus retrouver le bon génie, tant il se faufilait avec aisance parmi les méandres du lieu. Nous traversâmes une salle basse où deux secrétaires écrivaient. Au fond, dans une cheminée à haut manteau de pierre, un grand feu de sarments pétillait. C'était, sans doute, une des pièces encore debout de l'ancienne abbaye, celle qui fut construite au moyen âge. Sur ses ruines, une autre fut édifiée au seizième siècle qui substitua ses lignes simples, ses murailles de briques et de pierres, ses hauts toits d'ardoise, aux ogives, aux chapiteaux, aux dentelures qu'avaient sculptés les maîtres-ouvriers du vieux temps. Et c'est cette nouvelle et déjà ancienne demeure que les obus allemands ont presque anéantie.
En suivant la cape bleue du capitaine qui grimpait lestement un étroit escalier de pierre, je songeais aux tristesses semblables qu'apportent les guerres à travers les âges., tristesses des vies fauchées, tristesses des choses détruites... Qui donc rebâtira une nouvelle abbaye sur les robustes fondations qu'édifièrent jadis les pieux moines de Mont-Saint-Éloi?
Nous grimpâmes par une échelle dans les combles de la tour. Les obus, venant de l'est, avaient éventré la muraille tournée vers l'orient et celle qui faisait face à l'occident. Ils avaient creusé sous le haut toit presque intact une sorte de tunnel qui courait entre les parois nord et sud encore debout. Pour briser le terrible courant d'air qui régnait en cet endroit, on avait barré le milieu delà pièce avec une cloison de planches.
Je suivis mon guide dans la partie qui faisait face à l'est. Par l'ouverture du mur on découvrait, au pied de la colline, toute la vaste plaine sillonnée de mille boyaux, de terrassements, labourée de trous d'obus. Et, parmi cette désolation du champ de bataille, quelques ruines, toutes blanches, semblaient des ossements dans un désert: La Targette, Neuville-Saint-Vaast, noms immortels parles combats qui s'y livrèrent, par tant de braves qui les reconquirent au prix de leur sang. Et plus loin Thélus, tapi de l'autre côté de la route de Lille et qui semblait d'ici quelque formidable usine dont mille cheminées vomiraient des torrents de fumée. Le bon génie eut son petit rire satisfait.
- Ce sont nos pièces de marine qui leur envoient ça. Voilà de bonne besogne. Mais il en faudrait davantage.
Il parlait à voix basse, sans se presser, du même ton qu'il eût dit: le temps est gris et il fait frais ici.
Mais mon attention était attirée vers la crête de La Folie, vers cette muraille qui me cachait les champs héroïques où nous avions espéré connaître la gloire de charger. On la distinguait parfaitement d'où nous étions et, malgré l'éloignement, c'était un spectacle reposant que cette ligne onduleuse couronnée de bois. On ne pouvait voir les déchirures que les obus avaient faites dans le rideau des arbres et les tendres couleurs de cette fin d'été apportaient une note apaisante dans la désolation du champ de bataille. Les taillis formaient un fond indécis; la teinte en était singulièrement douce sous le ciel pâle; elle rappelait par ses tons mauves et roussâtres la pulpe de la châtaigne bouillie. Et, en avant, une multitude de bouleaux élançaient leur forme gracile et blanche. Comment croire qu'on se battait dans un tel décor, plus semblable à celui d'un parc que celui d'un champ de carnage? Et pourtant c'était là que nos soldats combattaient et mouraient.
Le capitaine ne me permettait pas d'en douter, jl parlait tranquillement, posément, citant des noms et des chiffres, comme un guide faisant visiter un monument curieux. Son érudition était complète : il connaissait le nom des moindres boyaux ennemis, celui des tranchées et celui des troupes qui attaquaient. Ce n'était plus seulement le bon génie de l'abbaye, mais le génie formidable et souriant du champ de bataille. D'un doigt court, ganté de laine, il m'indiquait les positions allemandes. Comment ce diable d'homme pouvait-il savoir tant de choses? Dans son discours, il avait des phrases à la tournure simple et gracieuse et il trouvait des mots charmants pour dépeindre les choses les plus terribles. Comme s'il décrivait les allées d'un parc, il m'expliquait le réseau des défenses adverses. Il parlait de la tranchée de Nietzsche, de celle de Lemberg, des boyaux de Kiel, de Schopenhauer ou de Meiningen avec les mêmes inflexions de voix qu'un châtelain parlant de son domaine. Là, la division X... avait enlevé toute la première ligne de tranchées, mais elle s'était heurtée au réseau de fils de fer de la deuxième, à ses mitrailleuses non détruites et y avait subi des pertes terribles. A droite, la division Y... avait pénétré jusqu'à la lisière du bois de La Folie...
- Mais, continuait le petit homme de sa voix tranquille, ce bois n'est qu'une immense forteresse. Il est truqué comme un décor de mélodrame: une armée n'arriverait pas à l'enlever dans ces conditions...
Je commençais à me sentir agacé de ces discours débités d'un ton doucereux et convaincu! J'aurais voulu sentir en eux quelque tristesse, au moins quelque dépit. J'aurais voulu entendre dans ces paroles l'écho de mon propre cur, et je n'y trouvais qu'une série de renseignements, d'autant plus douloureux qu'ils me semblaient plus exacts. A la fin, n'y tenant plus, je dis:
n Alors, mon capitaine, il ne faut plus compter... n n Je n'osai aller plus loin. Une sorte de pudeur m'empêchait de prononcer les mots qui étaient sans cesse sur nos lèvres deux jours auparavant. Comment oser évoquer la victoire devant la réalité visible et devant les précisions que m'exposait cette voix tranquille et impitoyable.
Il me jeta par-dessus ses lunettes un regard qui me parut compatissant.
- Il fait froid, dit-il. Venez prendre un peu de café chaud.
Je le suivis sans dire mot. Il me sembla que mon cur se serrait un peu plus. J'avais l'impression que cet homme savait encore bien des choses qu'il ne m'avait point dites, et qu'il prenait en pitié ma naïveté, mes enthousiasmes d'officier de troupe, qui exécute brutalement les ordres sans discuter, parfois sans comprendre.
Nous redescendîmes dans la salle basse, et il me fit asseoir auprès du grand feu de sarments. Un homme apporta des verres et une cruche pleine de café bouillant, et nous restâmes un instant silencieux. Nous regardions les flammes qui dansaient gaiement et mettaient des reflets dorés sur les motifs rouilles ornant la plaque de la cheminée vénérable. Nos bottes, trempées, tendues vers le feu, fumaient. Je fus obligé de faire appel à tout mon courage pour rompre le silence et dire à cet homme ce qui m'obsédait depuis que j'étais auprès de lui:
- Alors, mon capitaine, votre avis est qu'on ne passera pas?
Il me jeta un regard ironique et, souriant toujours:
- Certainement non, fit-il, on ne passera pas. Vous le sentez bien vous-même...
Et tout à coup, son sourire disparut. Le petit homme sceptique devint soudain grave, résolu, et ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif derrière le verre des lunettes.
- Nous passerons un jour, monsieur. Dans un an, dans deux ans peut-être..., je ne sais. Nous passerons quand nous aurons autant et plus de canons. Rappelez-vous cela...
Je me suis enfui tout bouleversé. J'ai bien senti qu'il disait vrai. Mais je lui en voulais inconsciemment de m'avoir enlevé les quelques illusions qui me restaient, et que je cultivais pieusement, follement, dans mon cur ulcéré... Tout me rappelait ses paroles.
Sous la pluie fine, les blessés ont défilé en interminables théories pendant toute la journée. Nous, avons attendu auprès de nos chevaux sellés un ordre qui n'arriva pas. La nuit est tombée et l'ombre, pour la deuxième fois, enveloppe nos tristesses de son voile de deuil. Je redis en moi-même les paroles du petit homme à la cape bleue:
- Nous passerons un jour..., dans un an, dans deux ans...
Dans deux ans!...
27 septembre 1915
Mon camarade L... est ce qu'on appelle un débrouillard. Et ce serait une erreur de croire que tout le monde devient débrouillard en campagne. Celui qui l'était en temps de paix le devient encore plus en temps de guerre. Son flair, ses facultés d'organisation se développent. Au contraire, le maladroit, le timide conserve ses défauts. Ce sont toujours les mêmes qui découvrent le bon coin où il reste un peu de paille et la demeure abandonnée où se trouve une cheminée en bon état. Les autres suivent le mouvement et profitent de ce que leur laissent les premiers occupants. Et nous avons admis, mes camarades d'escadron et moi, que, seul entre tous, L... possédait au plus haut degré toutes les qualités dû débrouillard. Il nous l'a prouvé une fois de plus ce matin.
Parmi les ruines de Mont-Saint-Éloi, il est quelques maisons que leur situation a protégées jusqu'ici contre le bombardement. Elles se cachent parmi leurs surs mutilées et semblent se faire toutes petites pour continuer de vivre. Personne ne les voit. Elles sont tapies entre les murs écroulés, les enchevêtrements de poutres et sous les plantes sauvages qui ont poussé à foison depuis un an. Dans ces pauvres logis il y a encore quelques êtres humains qui vivent et qui souffrent. Mais rien ne peut les décider à s'éloigner, ni les dangers, ni la misère: ils ont l'amour de leur foyer et préfèrent la pauvreté et la mort même à l'exil.
Ce matin, pendant que j'interrogeais les hommes revenant de la ligne de feu et que je cherchais partout à glaner des nouvelles, L..., plus pratique, a fureté parmi les décombres; et, triomphant, il vient nous chercher.
- J'ai trouvé une salle à manger, du feu, une table, des chaises... Le déjeuner est prêt. Venez vite.
Nous le suivons, incrédules. Il faut traverser un chaos de pierres amoncelées, sauter par-dessus un boyau creusé au milieu du village et qui sert à circuler pendant le bombardement, pénétrer dans une courette remplie de détritus. Et, tout au fond, il y a une petite maison grise, avec trois fenêtres qui ont encore quelques carreaux et beaucoup de vitres en papier de journal. Elle a un poirier en espalier, une porte close, et sa cheminée laisse échapper un mince filet de fumée blanche.
L... a poussé la porte: « Voilà », dit-il.
C'est une petite pièce obscure et basse de plat-fond. Au milieu, il y a une table ronde avec six assiettes qui font six taches blanches dans l'ombre de la salle; et, du côté opposé à la fenêtre, un minuscule fourneau sur lequel notre cuisinier, l'intrépide Gosset, agite avec bruit des récipients divers. Il fait chaud et l'atmosphère est empestée par des odeurs violentes de graisse et de moisissure. Une femme nous accueille avec résignation. Que pourrions-nous demander de plus? Le temps est passé où l'habitant nous recevait en exprimant sa joie de donner le gîte au soldat fatigué. Les âmes les meilleures se lassent des petits sacrifices quotidiens. Et n'est- ce pas se sacrifier que de livrer chaque jour son chez soi à des étrangers qui passent et ne reviendront jamais? Notre hôtesse ne montre nulle joie; elle ne montre non plus aucune mauvaise humeur et elle s'est levée poliment quand nous sommes entrés. C'est une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue pauvrement. Elle est de petite taille et marche en boitant fortement; des mèches grises s'échappent de son bonnet de dentelle noire. Au mouvement qu'elle a fait, des centaines de mouches se sont envolées des meubles où elles étaient posées et, pendant un instant, remplissent la pièce eur bourdonnement. L'envie de fuir nous prend; mais L... la dissipe vite par son inaltérable bonne humeur:
- Asseyez-vous... Nous allons pouvoir nous sécher en attendant mieux... Et puis, écoutez le menu: sardines, thon...,biftecks, pommes frites..., camembert... Graves et Saint-Émilion... Le Saint-Émilion est à chambrer... nous boirons le Graves avec le poisson.
Il nous communique sa gaieté. Nous oublions l'écurement que nous causent les éternelles sardines baignant dans une huile douteuse et nous mettons de côté notre ressentiment contre les bouteilles de vin médiocre auquel des étiquettes armoriées attribuent les noms de crus fameux. Nous ne faisons plus attention à l'atmosphère presque irrespirable, ni aux mouches qui couvrent la table et se dispersent d'un vol lourd au moindre geste que nous faisons. Le même instinct nous a poussés à nous réunir autour du feu.
Je ne puis m'empêcher de me réjouir quand je constate ce mouvement impulsif qui nous groupe toujours ainsi. Chaque fois que nous sentons la chaleur d'un poêle ou que nous voyons la flamme de l'âtre, nous aimons à nous serrer les uns près des autres auprès de ce foyer de hasard. Il est pour nous l'image imparfaite de tout ce que nous aimons et de tout ce qui nous manque. Dans la lueur du brasier, nos yeux lisent des choses très douces et la tiédeur d'un coin dans une chambre close évoque des souvenirs familiers. Chacun suit sa pensée qui s'envole loin du front, chacun a devant les yeux l'image de figures aimées.
Et aujourd'hui encore, dans cette pièce malpropre et sombre, nous sommes saisis des mêmes rêves et le silence remplace bientôt le tumulte notre entrée.
Mais la porte s'ouvre tout à coup.
- Salut! dit M... en entrant.
Cette arrivée inattendue a fait fuir la mélancolie qui palpitait doucement en nous. Elle nous fa retomber brusquement en pleine réalité, car nous savons que M... revient de la première ligne où il est allé dès l'aube, chargé d'une mission par le colonel. Il doit avoir des renseignements sûrs, puisqu'il a vu de ses yeux ce que nous n'apprenons que par ouï-dire. Il accepte de partager notre repas et va nous raconter son expédition, tout en dégustant le délicat menu composé par L...
Notre camarade M... est un type accompli de soldat. C'est aussi un garçon d'une simplicité, d'une droiture à toute épreuve. Avec lui, nulle crainte de trouver quelque exagération dans le récit qu'il va nous faire. Il a, en toute circonstance, un flegme que l'on peut comparer au flegme britannique. Et il n'a pas que ce point de ressemblance avec la silhouette classique de l'officier anglais. Grand, mince, quoique solidement bâti, il a des yeux d'un bleu métallique dans un visage fortement coloré. Mais l'expression de ce visage est tout à fait différente de celle que l'on voit généralement chez nos alliés d'outre-Manche: sous sa courte moustache d'un blond fauve, un bon sourire découvre presque constamment deux rangées de dents éblouissantes. On a l'impression, dès qu'on l'approche, de se trouver en présence d'un gaillard sympathique et possédant, au physique comme au moral, une magnifique santé.
- Ce que j'ai vu n'est pas très beau, commence-t-il, et j'avoue que, si la fatigue ne m'avait pas aiguisé l'appétit, j'aurais du mal à goûter la saveur de ces excellentes sardines...
- Assez..., assez, vil flatteur!
Le sourire de M... devient plus joyeux. De sa voix calme et un peu voilée, il commence à nous décrire par le menu ce qu'il a vu en arrivant à la route de Béthune. Il paraît que l'on a construit de véritables souterrains sous cette large voie qui partage en deux le champ de bataille. On les a aménagés si profondément et si solidement qu'aucun projectile ne pourrait arriver à les faire ébouler. Là dedans palpite tout ce qui fait vivre la bataille. Les artilleurs y vont puiser leurs munitions; des équipes de fantassins y vont chercher des vivres. Il s'y trouve un poste de secours merveilleusement organisé: les Allemands le savent et c'est pour détruire ces abris qu'ils concentrent nuit et jour un feu terrible sur la route de Béthune.
Mais ces descriptions nous laissent indifférents. Ce que nous brûlons de connaître est plus beau et plus tragique. Et M... semble goûter un plaisir malin en jouant avec notre impatience. Une intervention énergique de son ami L..., faite en termes exclusivement militaires, le décide à en venir aux faits intéressants.
- J'avais dépassé l'ancienne première ligne allemande, dit-il, et j'essayais d'avancer en longeant à découvert le boyau de Kiel. En effet, la circulation y est presque impossible, car, par endroits, le bombardement l'a rendu impraticable. Et puis il faut vraiment avoir le cur solide pour piétiner certaines choses... Ah! on a fait du bon travail de ce côté!... Mais le feu des mitrailleuses vint s'ajouter aux éclatements des obus, et je dus, bon gré mal gré, descendre dans le boyau. La rage me prenait en rencontrant nos blessés revenant péniblement vers l'arrière et se traînant dans la boue. J'en interrogeai un qui me semblait n'être que légèrement touché.
- Allez vite jusqu'à la tranchée prochaine, me dit-il, nous allons, dans un quart d'heure, attaquer la tranchée de Nietzsche... Mais ça tape dur... Attention!
Et je suis allé jusqu'à l'endroit où les nôtres se préparaient à s'élancer, malgré le feu violent qui déferlait sur eux et à chaque instant augmentait le nombre des victimes. Ils étaient là, serrés les uns contre les autres, spectres vivants cuirassés de boue, aux yeux brillants de fièvre, aux visages contractés par la fatigue. Mais nulle crainte ne se lisait dans leurs regards. Ce n'était pas non plus l'attente résignée de la mort, mais un sentiment plus noble, plus confiant qu'on sentait en eux.
Je voulus me rendre compte de ce qu'il y avait devant nous, des dégâts qu'avait dû causer le tir de notre artillerie dans les défenses allemandes. Je me hissai de manière à dépasser de la tète le bord de la tranchée.
- Vous êtes fou..., voulez-vous descendre! me crie un officier.
Et je redescendis sans me faire prier, car deux coups de feu avaient éclaté tout près de moi et deux balles avaient frôlé ma tête. Et, chose troublante, ces deux coups de feu avaient été tirés derrière moi.
L'officier sourit en voyant ma mine étonnée.
- Croyez-vous, dit-il..., ces brutes nous tirent dans le dos chaque fois que nous nous montrons.
- Mais... qui?
- Leurs blessés, pardi!... Ils sont là une douzaine en tas. Ce sont des gaillards qui, en fuyant, ont été fauchés par leur propre artillerie quand nous avons progressé jusqu'ici ce matin, au petit jour. On a essayé de les relever. Mais, dès que nos brancardiers se montraient, leurs mitrailleuses tiraient dessus. Nous avons eu deux des nôtres touchés de la sorte. On avait décidé d'attendre la nuit pour aller les chercher. Mais depuis, dès qu'ils aperçoivent la tête de l'un de nous, ils retrouvent des forces pour lui envoyer un coup de fusil. Alors...
- Nous sortirons cette nuit..., dit un sergent. Et son regard, celui des hommes qui étaient près de lui disaient mieux que des paroles pourquoi ils sortiraient.
J'essayai de gagner le poste de commandement du chef de bataillon pour avoir des précisions sur les points conquis depuis la veille. Mais l'encombrement de la tranchée était tel qu'il me fallut y renoncer. Et puis j'avais une sorte de pudeur à troubler les hommes qui allaient s'élancer vers la mort.
Cependant, moitié rampant, moitié bondissant, je pus m'approcher d'une sorte de place d'armes formée par plusieurs trous d'obus. Une cinquantaine de fantassins, couchés les uns contre les autres, attendaient l'heure de l'assaut. Debout au milieu d'eux, un grand diable d'homme casqué leur adressait un discours véhément. Son bras, armé d'un lourd bâton, décrivait de terribles moulinets. Ma stupéfaction fut grande en constatant que cet homme d'aspect farouche était un prêtre. Sa soutane, relevée jusqu'aux genoux, était tellement recouverte de boue qu'on la distinguait à peine des capotes qui l'entouraient. Sous son casque, on voyait une figure maigre, jaune, à la longue barbe noire et inculte. Il hurlait littéralement pour faire entendre sa voix par-dessus le fracas de la canonnade. Tous les visages des soldats étaient tournés vers lui; quelques-uns souriaient; la plupart étaient calmes et graves. Et, comme je m'approchais de cette scène étrange, il esquissa un signe de croix, car des coups de sifflet perçaient le bruit de la bataille. On entendit des commandements qui se répétaient de proche en proche: En avant!... En avant!...
La voix de l'aumônier se haussa à un diapason formidable:
- En avant! rugit-il... En avant, les enfants!
Et, le bâton haut, il s'élança. Derrière lui, les soldats se précipitèrent. Alors les mitrailleuses allemandes firent entendre de toute part leur crépitement...
M... se tut. Nous n'osions lui demander le résultat de l'attaque.
- Il paraît, dit M..., qu'ils ont été ramenés...
Et le silence retomba parmi nous. Chacun devinait comme un coin vide dans la machine compliquée de l'attaque. Manquait-il un rouage? Ou ce rouage n'était-il pas assez puissant? Nous ne pouvions le dire, mais nous sentions que, tant qu'il en serait ainsi, nous ne pourrions pas vaincre. Pour moi, je ne pouvais m'empêcher de songer à la prophétie du capitaine d'artillerie: « Nous passerons quand nous aurons autant et plus de canons qu'eux... Aujourd'hui,nous continuons pour l'honneur... »
La pluie, qui avait cessé dans la matinée, a recommencé au moment où nous sortions de table. La journée a lentement égrené ses heures dans la tristesse et le dégoût de tout. Nous avons cherché à occuper notre esprit et notre corps en nous livrant à des travaux d'installation, si l'on peut appeler ainsi les recherches que nous avons faites pour placer, autant que possible, les paquetages à l'abri de l'eau.
Nous avons aussi essayé de mettre quelques chevaux à couvert. Je suis arrivé à faire entrer les deux miens dans une chambre abandonnée où il restait encore une moitié de plafond. Lemaître les a attachés devant la cheminée. Cette opération ne se fit pas sans peine, car « Arbitre » éprouva une terreur difficile à vaincre quand il aperçut sa propre image dans un morceau de glace encore intact contre le mur. Mais les bétes comme les gens se font à tout. Et, à la fin de l'après-midi, mon brave cheval semblait être devenu le meilleur ami du sosie qui, de l'autre côté de cette vitre, le regardait et échangeait avec lui des regards encore un peu farouches.
Dehors, sous les rafales, continue le défilé des blessés.
Cependant la canonnade s'est beaucoup ralentie. Il semble que l'on soit las de part et d'autre, à force de tuer.
A la nuit tombante, O..., qui revient du poste de commandement de la division, nous annonce une nouvelle imprévue: on a décidé d'interrompre l'attaque pendant trente- six heures, pour opérer des relèves et remettre de l'ordre dans les unités engagées. Après quoi, on reprendra l'offensive avec l'appui de l'artillerie lourde des deux corps d'armée voisins.
Le canon s'est presque tu. A peine, de temps à autre, sa voix profonde se fait-elle entendre. Elle semble vouloir rappeler la grandeur du devoir aux malheureux qui cherchent à oublier, à goûter un peu de repos. Dès qu'elle s'arrête, on n'entend plus que le bruissement de la pluie et le bruit des ruisseaux qui dégringolent en cascades le long de la pente.
Mon cur se serre en songeant que, dans trente-six heures, cette bataille va reprendre. Je revois le sourire de l'artilleur, et le son de sa voix, la netteté de ses paroles ne me quittent plus:
- Nous passerons quand...
28 septembre
Aujourd'hui seulement, je comprends ce que veulent dire ces mots: être fou de joie. Cette expression avait jusqu'ici offensé ma raison, comme tout ce qui, au lieu de peindre les choses telles qu'elles sont, cherche à exagérer leurs justes proportions. Nos sentiments, nos passions sont assez violents par eux-mêmes sans que nous ayons besoin de les peindre de couleurs plus brutales qu'il ne convient. Et j'ai constaté aujourd'hui que, pendant un instant, nous fûmes réellement « fous de joie ».
Oh! certes, ce ne fut pas une folie dangereuse, et elle n'a pas laissé de troubles durables dans nos cerveaux. Mais il est certain que, durant quelques minutes, nous donnâmes des signes manifestes, d'inconscience. Je ne suis plus, - hélas! - un tout jeune homme; aussi je rougis maintenant, quand je songe que je me suis donné en spectacle à mes hommes dans un état d'exaltation ressemblant à celui de l'ivresse. Je me console, il est vrai, en songeant que tout, ici-bas, est affaire de convention, et que celui-là seul est vraiment fou qui est isolé au milieu de gens raisonnables. Mais un fou au milieu d'autres fous est, en somme, un être normal. Et c'est ainsi qu'il faut considérer l'état où se trouvaient, non seulement mon escadron, mais tout le régiment et toutes les troupes qui nous environnaient au moment dont je parle.
Maintenant que la nuit est venue apporter l'apaisement des heures plus calmes, seul l'espoir-de lendemains glorieux entretient en nous la joie. Mais c'est une joie sereine, basée sur des faits précis, sur des réalités connues et, pour ainsi dire, touchées du doigt. Elle ne ressemble plus à cette minute de fièvre presque douloureuse qui fut en nous lorsque, brusquement, nous eûmes devant les yeux la possibilité de la victoire. Ce fut la réaction résultant d'une trop grande joie succédant à une trop grande peine. Maintenant, nous ne ressentons plus en nous qu'une sorte d'allégement, comme si, tout à coup, les germes malfaisants qui commençaient à attaquer nos forces physiques et morales avaient été détruits. Voici ce qui s'est passé aujourd'hui:
Après une nuit maussade, nous étions groupés autour de notre capitaine, qui nous donnait des ordres pour le travail des chevaux. Depuis deux jours, les pauvres bêtes étaient immobiles sous les averses. Aussi convenait-il de les faire travailler et nous cherchions en commun la manière la plus pratique de les promener sans les éloigner de Mont-Saint-Éloi et sans gêner les batteries, les convois et les troupes de relève. Nous étions dans la rue principale du village, assis en cercle sur les ruines d'une pauvre maison. Le temps était gris, mais il ne pleuvait pas. Il régnait un calme impressionnant après le tumulte des jours précédents, et cela semblait, à nos fronts douloureux, un repos nécessaire et voulu. Je me réjouissais en moi-même de cette accalmie dans la bataille.
Et voilà que, tout à coup, éclate au loin une fusillade d'une intensité inouïe. Les mitrailleuses, en grand nombre, crépitent. On entend de lointains hourras. Puis, presque aussitôt, les 75 se mettent à tonner par rafales précipitées. Nous nous sommes dressés d'un même mouvement. Nos hommes paraissent de tous côtés et se groupent autour de nous pour savoir plus vite ce qui se passe. Nous nous regardons sans rien dire et nous voyons dans nos yeux de l'angoisse et aussi de l'espoir. Car, que croire? Est-ce une contre-attaque allemande que l'on repousse? Ou n'est-ce pas plutôt nous qui avançons?
Tout nous porterait à croire que cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable. Ces cris que nous avons entendus sont bien poussés par des voix françaises et ce sont des cris de victoire. Cependant, comment croire à une attaque de notre part après cette nuit calme et après les ordre qu'O... nous a communiqués hier au soir? Nous échangeons quelques paroles rapides. Chacun espère que c'est un succès pour nous. Mais aucun n'ose le dire: trop de désillusions sont venues anéantir nos rêves pour que nous puissions le avouer aujourd'hui. Il vaut mieux croire aux pires cauchemars. Et l'un de nous dit d'une voix-ma assurée:
- Ce sont « eux » qui attaquent à présent.
Alors, au moment où nous nous mentons nous-mêmes, voilà qu'un bruit de moteur tout proche nous fait lever la tête. Et nous assistons à une scène rapide et presque fantastique qui nous bouleverse. Un avion passe à quelques mètres à peine au- dessus de nous, rasant les arbres et frôlant les ruines. Il nous semble conduit par des êtres surnaturels ou par des fous. Au risque de se briser dans sa chute, il décrit, presque au ras du sol, des orbes vertigineux. Deux hommes le montent. Des hommes? On dirait plutôt des démons. Car nous les distinguons très bien tous deux. Nous voyons leurs têtes casquées, leurs visages aux-yeux énormes recouverts de carapaces étranges, leurs corps velus comme ceux des bêtes. Et ces deux hommes semblent atteints d'une crise de démence. Quel est celui qui conduit? Nul ne peut le dire, car tous deux agitent leurs bras d'une façon insensée.
Ils semblent avoir aperçu notre groupe et l'appareil fonce sur nous. Et, tandis qu'il passe en tourbillon au-dessus de nos têtes renversées, nous voyons un des démons se pencher hors de la carlingue. Il a l'air de vouloir se précipiter sur le pavé, tant il surplombe le vide. Nous distinguons le trou noir de sa bouche qui hurle quelque chose, comme si nous pouvions l'entendre dans le fracas du moteur. Nous sommes nous-mêmes pris de rage et, aussi inconscients que lui, nous crions de toutes nos forces:
- Qu'y a-t-il?... Que se passe-t-il?
Je me surprends même à crier stupidement:
- Mais arrêtez-vous donc!
Alors, comme s'il nous avait entendus, l'homme se redresse et sa silhouette, debout dans l'appareil, nous semble colossale. Puis, de son bras tendu, plusieurs fois il fait le geste qui signifie: En avant... En avant!... Et sa main désigne la direction de La Folie. Puis l'avion disparaît derrière la cime des arbres.
Avant que le capitaine ait pu en donner l'ordre, nos chasseurs se sont précipités vers leurs paquetages; et, quelques minutes après, l'escadron est rassemblé, prêt à partir. Les autres escadrons ont agi comme nous. Partout on sent le même désir et le même espoir.
Maintenant, la bataille a repris sur tout le front avec une intensité plus grande qu'au premier jour. L'artillerie lourde est entrée en action et les 75 continuent à tonner sur toute la ligne. La fusillade se maintient avec la même violence. Nous cherchons à savoir ce que cache tout ce vacarme. Mais les hommes qui passent par la grande ruef de Mont-Saint-Éloi ne savent rien. Les uns, venant de l'arrière, sont aussi surpris que nous. Les autres, revenant de la première ligne, nous disent leur étonnement d'entendre le bruit du combat.
- Quand je suis parti ce matin, me dit l'un; d'eux, on nous avait dit qu'il n'était plus question d'attaquer. Nous devions employer toute la journée à consolider notre première tranchée et à nettoyer les passages. On avait commencé à enterrer « les morts comme on pouvait, à droite et à gauche des boyaux. A sept heures, quand j'ai quitté la compagnie, tout était calme et rien ne faisait prévoir une attaque ni de notre part, ni de celle de l'ennemi.
Nous attendons ainsi jusqu'à dix heures. Mais pas un instant l'impatience qui nous agite ne peut être comparée à de l'inquiétude. Nous sommes seulement agacés de rester inactifs parmi tant de tumulte et si près du combat. Le colonel, appelé par téléphone au poste de commandement de la division, est parti sans en savoir plus que nous.
Lorsque soudain, au tournant de la rue, débouche un groupe de blessés. Quelle différence nous saisissons tout de suite entre ceux-ci et les autres que nous voyions depuis le début de la bataille! Ils paraissent encore être en pleine action. Leurs yeux brillent, leurs narines palpitent, ils ne semblent pas sentir leurs blessures. Dès qu'ils aperçoivent la masse de nos escadrons, rassemblés dans ce qui fut le parc du château, ils nous interpellent:
- A vous, maintenant, les chasseurs!... A vous de travailler... Nous les avons eus ce matin... Allez-y: la porte est ouverte.
La joie déferle sur les escadrons, fait osciller les schakos dans une sorte de danse folle. Nos hommes trépignent; les uns exécutent des pas échevelés, les autres poussent des cris inarticulés. Et les chevaux, étonnés, dressent la tête et pointent les oreilles en soufflant. Quelqu'un crie:
- Bravo, l'infanterie!
Et des applaudissements éclatent. Les blessés se redressent, prennent instinctivement une attitude fière et noble. Les plus hirsutes, les plus misérables ne paraissent pas les moins beaux.
J'accoste un lieutenant du ...e de ligne que j'ai connu un peu autrefois, en garnison. Il a la tête emmaillotée de linges sanglants. Nous nous serrons la main et je le questionne sur sa blessure.
- Ce ne sera rien, dit-il, mon casque a amorti le coup...
Et, tout de suite, il en vient à la question qui est sur mes lèvres, sans que j'aie besoin de la lui poser.
- Oh! pourvu... pourvu que nous réussissions!... Mais ce serait trop beau.
Des larmes viennent à ses yeux agrandis par la souffrance. Je lis au fond de ce regard les mêmes amertumes que celles dont nous sommes remplis depuis trois jours. Mais il a un sursaut d'énergie' et secoue sa tête ensanglantée comme pour chasser les idées mauvaises. Il me prend le bras et marchant tout contre moi:
- Si vous saviez..., dit-il, si vous saviez la joie qu'on ressent à les battre, après trois jours d'efforts inutiles, après avoir vu tomber tous ses camarades et la moitié de ses hommes sans avoir obtenu un résultat sérieux. Si vous saviez...
Il s'arrêta un instant. De nouveau ses yeux troublés regardèrent au loin, vers l'horizon aux teintes d'or pâle où couraient des nuages légers. Puis il reprit:
- Eh! bien, ce matin, nous les tenons. Voyez ce que peut faire le hasard et aussi la hardiesse d'un homme... Vous savez que l'attaque était suspendue jusqu'à demain. Tout était calme. Et les Allemands comme nous-mêmes avaient besoin de réparer leurs ouvrages, de relever leurs blessés et de remettre de l'ordre dans leurs troupes. Donc, chez eux régnait un silence complet et pas un coup de fusil n'avait été tiré depuis le lever du jour. Et voilà qu'un de nos commandants de compagnie a l'idée d'envoyer une patrouille pour tâcher de voir ce qui se passe en face de lui... On ne sait jamais avec ces êtres-là... Un caporal et quatre hommes, tous volontaires, se glissent en rampant dans les trous d'obus. Ils s'approchent de cette maudite tranchée de Nietzsche, devant laquelle, hier, nous avons laissé tant des nôtres. Rien ne bouge... Notre caporal s'enhardit. Il se traîne jusqu'à la tranchée même... Elle était vide. Le brave garçon ne réfléchit pas; il oublie que cela peut cacher quelque piège. Dans sa joie, il se redresse de toute sa petite taille. Ses hommes l'imitent et ils se mettent à hurler, en tenant leur casque à bout de bras:
- En avant!... En avant!...
Alors il s'est produit une chose incroyable. Sans qu'aucun ordre ait été donné, tout notre bataillon s'est redressé. Officiers et hommes ont saisi leurs armes et se sont précipités à l'appel de ces cinq petits lignards. Le mouvement s'est propagé avec la rapidité de l'éclair et, en moins d'une minute, toute notre brigade avait sauté hors des tranchées, franchissait sans avoir reçu ni un coup de fusil ni un coup de canon l'intervalle compris entre les lignes et occupait, presque sans coup férir, toute la tranchée de Nietzsche.
- Mais, dis-je, comment expliquez-vous l'abandon par l'ennemi d'un point d'appui aussi important?
- C'est inexplicable, reprit le blessé. Pour moi, il y a eu de leur part une grosse faute de commandement. En effet, ils effectuaient cette nuit la relève de leurs troupes de première ligne par les troupes de la Garde qu'ils viennent de ramener du front russe. Sans doute, par suite d'une erreur ou d'une négligence, la tranchée de Nietzsche a-t- elle été évacuée avant que les nouvelles unités aient pris leurs emplacements. Toujours est-il que nous ne pouvions nous arrêter en aussi bon chemin. Aussitôt installés dans la tranchée de Nietzsche et après qu'un peu d'ordre eut été remis dans nos bataillons, nous commençâmes l'attaque du saillant de la Légion! Ah! leurs fameux soldats de la Garde!... Ils n'ont pas tenu longtemps devant les baïonnettes de nos Normands! Presque tout le saillant est à nous et on commençait l'attaque de la cote 140 quand j'ai reçu ce maudit éclat... Nous avons fait plusieurs centaines de prisonniers... Vous verrez ça... des gaillards superbes, gras et roses, habillés de neuf... Ils n'en revenaient pas!...
Comme je serrais avec joie la main de mon camarade, le galop furieux d'un cheval nous fit tourner la tête. Un chasseur arrivait vers nous à toute bride, sans souci du pavé glissant et de la rue encombrée de monde. En me voyant il arrêta brutalement sa monture couverte d'écume:
- Mon lieutenant, s'il vous plaît, le 6e escadron?
- Là-bas, en bas de la côte, à la lisière du bois... Qu'ya-t-il?
- Ordre du général de division... Se porter à hauteur de la route de Béthune en traversant le bois Triangulaire.
Il cria encore quelques mots qui se perdirent dans le fracas de la galopade et il disparut dans les taillis du parc.
Je regagnai mon escadron où la joie était à son paroxysme. Le 6e escadron était l'escadron attaché à la division qui attaquait la cote 140, point culminant de la crête de La Folie. Donc tout marchait à souhait et on s'attendait à forcer le passage. Nous allions pouvoir donner!... En même temps arrivaient d'autres ordres. Le colonel nous faisait dire que tout allait bien et qu'on dût se tenir prêt au départ. L'équipe de travailleurs, commandée par mon camarade V..., devait se rendre au plus vite en première ligne avec ses outils et des fascines pour combler les tranchées conquises et préparer notre passage.
Tandis que nos hommes, à la tête de leurs chevaux, mangeaient en hâte leur gamelle, nous autres, officiers, ne songions même pas que l'heure du déjeuner était passée depuis longtemps. Nous ne sentions plus ni la faim, ni la soif, ni la fatigue des nuits sans sommeil. Tout cela disparaissait dans l'affolant désir de combattre.
La nature semblait vouloir s'unir à notre joie. Depuis l'aube pas une averse n'était tombée. Et voilà que, vers une heure, un pâle soleil perce les nuages; une buée monte du sol détrempé, mettant devant nos regards une sorte de brouillard palpitant. Une chaleur délicieuse nous pénètre et nos yeux admirent tout ce qui les entoure et qu'ils n'avaient point aperçu jusqu'ici, la masse des bois aux tons rougeâtres qui sont derrière nous, l'horizon bleuté piqué de la blancheur des shrapnells, les mille couleurs qui se jouent parmi les ruines du village, parmi les herbes folles, les poutres calcinées, les murailles éventrées, les pierres moussues. Et, au-dessus de cet amas de décombres bigarrés, les deux hautes tours blanches de l'abbaye dont le soleil éclaire la plaie béante.
Tandis que la journée s'avance, nous sommes tenus au courant de la situation par les éclopés qui reviennent à l'arrière. Ils ne se font pas prier pour donner des renseignements. Tous montrent un enthousiasme et une confiance qui augmentent notre exaltation.
- Le boyau de Meiningen est à nous et a fait tomber la droite du saillant de la Légion... On progresse dans la tranchée des Marocains..., le Bois Carré est à nous... On se bat dans le boyau Sud pour encercler la cote 140.
Le feu de l'artillerie ne s'est pas ralenti un seul instant. Petit à petit, notre groupe s'est rapproché instinctivement de la lisière de Mont-Saint-Éloi et nous sommes haletants devant le spectacle de cette bataille. Les Tilleuls semblent un volcan en éruption, Thélus paraît en flammes et, dans le bois de La Folie, de gros nuages noirs et pesants, sans cesse renouvelés, s'élèvent lentement dans le ciel bleu.
Cependant le temps passe et l'ordre de marcher n'arrive pas. Cela ne diminue pas notre confiance, car nous avons d'excellentes raisons à nous donner pour ne point douter du succès. Une semblable position, fortement occupée et organisée, ne s'enlève pas en quelques heures. Certainement le combat continuera pendant la nuit et c'est demain, au petit jour, que nous serons appelés à charger la déroute ennemie. Aussi ne sommes-nous pas trop déçus en recevant l'ordre de faire débrider et manger les chevaux.
Notre faim nous réunit d'ailleurs dans la chaleur de notre petite salle à manger. Le capitaine a fait apporter du Champagne et tient à boire à la victoire. Nous sommes tout disposés à lui faire raison. Le dîner improvisé par Gosset nous semble exquis et les propos les plus joyeux font retentir les murs enfumés de la vieille maison.
Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement et notre hôtesse entre comme un coup de vent. Qu'a-t-elle donc, la brave femme? Elle semble prête à tomber. Sa main comprime les battements précipités de son cur. Elle veut parler et ne peut y parvenir tant elle est essoufflée et émue. Nous la regardons avec inquiétude, tandis qu'elle tâche de reprendre sa respiration, en s'appuyant au bahut, près de la porte demeurée ouverte. Enfin, elle parvient à dire:
- Les voilà!
n Qui? Qui donc? n Elle va certainement défaillir. Le capitaine s'avance vers elle:
- Voyons, ma bonne dame, voyons, calmez-vous. Qui est là?... Le général en chef?...
Elle lève les bras au ciel, fait: Non! de la main. Puis, après avoir repris un peu de souffle et de sang-froid:
- ... Les Boches!
- Les Boches! Ah! çà, voyons!...
- Mais oui, donc! Les prisonniers!
Nous voici tous debout. En quelques secondes nous traversons la cour, sautons le boyau et franchissons les ruines, et nous voici dans la rue. Ce n'est pourtant pas la première fois que nous voyons défiler des prisonniers. Mais, ce soir, il nous semble que nous allons contempler en eux le symbole de l'ultime défaite allemande. Et nos yeux s'ouvrent tout grands pour lire dans ceux des vaincus qui vont passer.
Le jour tombe. Et c'est un crépuscule glorieux qui éclaire leur défaite. A l'occident le soleil a tendu l'horizon d'un rideau pourpre. On dirait le reflet de mille feux allumés pour fêter notre victoire. Au contraire, tout le reste du ciel, au-dessus de nous et vers l'orient, est d'un noir d'encre. Les ruines du village semblent éclairées par un incendie si lointain qu'on n'entend pas le crépitement des flammes. La rue est toute rouge. Et, au bout de la rue, une troupe silencieuse s'avance dont on n'entend que le piétinement dans la boue.
Et d'abord, seul, en tête, marche un petit fantassin français, crotté jusqu'aux yeux. Il porte son fusil horizontalement sur l'épaule. Sa baïonnette nue fait danser des éclairs dorés. L'homme marche majestueusement, mais un large sourire détend sa figure velue. Notre hôtesse, qui nous avait rejoints et se cachait peureusement derrière nous, reprend tout à coup confiance en l'apercevant. Elle s'écrie:
- Mais... c'est M. Octave! Et, confidentiellement:
- Un bien gentil garçon..., il a couché chez nous.
Mais le petit homme velu a distingué la digne femme. Et il l'interpelle d'une voix claire:
- Eh! bien, la petite mère, je vous avais bien dit que je vous en ramènerais.
Et il passe, digne et raide, en continuant de sourire, tandis que la pauvre femme, définitivement bouleversée, dit tout bas:
- Ah! mon Dieu..., ah! mon Dieu..., c'est-il possible?...
Alors, contraste saisissant, derrière cet homme minuscule, viennent les Allemands, qui le dépassent au moins de la tête.
Cinq officiers, d'abord, dont un capitaine qui marche seul. Il porte la tête haute et fixe les yeux droit devant lui, semblant ignorer ce qui l'entoure. Puis, sur un rang, quatre lieutenants. Figures brutales ou niaises, regards méprisants, tenue élégante et ajustée, types parfaits de l'officier prussien. Et ensuite, bien en ordre, les soldats. De magnifiques gaillards aux joues pleines, aux yeux stupides et étonnés plutôt qu'inquiets. Leurs uniformes sont relativement propres. On voit qu'ils venaient à peine d'entrer en ligne et que la ruée de nos fantassins les a surpris. Il y en a un premier groupe d'une centaine environ.
Et, pour garder toute cette troupe de colosses, ils sont six petits fantassins conduits par un sergent. Ils marchent à droite et à gauche de la colonne, insouciants et blagueurs, la pipe aux dents. L'un d'eux nous dit en riant:
- Pas de danger qu'ils se sauvent. Là-bas ils avaient leurs fusils et leurs mitrailleuses et ils ont fait Kamarades tout de suite. Alors maintenant, vous comprenez...
Nous sourions, contents de nous sentir tous confiants comme lui.
Il en passe ainsi quatre groupes de même importance. Et, quand le dernier a disparu, nous rentrons pour achever notre dîner. Gosset l'a laissé refroidir, car il a voulu, lui aussi, voir les prisonniers. Mais nous ne pouvons lui en tenir rigueur. D'ailleurs le Champagne est là qui pétille dans nos verres. Le capitaine lève le sien:
- A la victoire! dit-il.
Nous répétons à voix basse, comme une prière:
- A la victoire!
Et nos curs battent aussi fort qu'au soir inoubliable, dans la petite mairie de Frévent.
29 septembre
Et voici la pluie revenue et voici encore nos rêves anéantis.
Ce fut une nuit affreuse que celle-ci. Après les heures joyeuses de la journée, nous comptions que les ténèbres n'interrompraient pas la lutte. Mais la pluie a recommencé de tomber aussitôt que les derniers rayons de soleil pourpre eurent disparu. Ce ne fut pas en averses fines et rapides ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'ici. Pour la seconde fois elle a paru vouloir venir en aide à l'ennemi démoralisé et c'est par de véritables trombes d'eau que notre attaque fut arrêtée.
Quelle nuitt Ce fut encore le désespoir succédant à l'enthousiasme. Le dégoût de tout s'est installé en nous; avec lui nous vient l'envie de disparaître, d'oublier, de dormir longtemps, jusqu'à un réveil glorieux, ou bien de mourir.
Sous la rafale, dans les ténèbres, les charrois ont continué toute la nuit. La rue étroite était secouée par la trépidation des caissons et des camions. Un désordre inextricable régnait dans l'enchevêtrement des véhicules. Les cris, les imprécations arrivaient jusqu'à nous. Quelle pitié! De temps à autre, un fantassin égaré, aux vêtements ruisselants, venait se mettre à l'abri dans notre misérable maison et demandait son chemin. Et nous nous sentions désespérés de ne pouvoir soulager tant d'infortune.
Toute la journée s'est passée ainsi, à regarderie ciel déverser sur la terre de véritables cataractes. Sous la pluie, des blessés, hâves et grelottants, ont encore défilé. Et cependant le canon s'est presque tu.
Adieu, chimères. Regardons venir d'un cur ferme de nouvelles journées d'amertume et de deuil. Il faut souffrir. La souffrance ne fut-elle pas toujours le lot du soldat? Les joies sont les météores qui passent dans notre ciel. Souffrir et servir, telle est notre règle. Il faut l'appliquer! d'une âme haute et sereine. Tâchons d'y parvenir.
30 septembre
La bataille semble s'être interrompue d'elle-même. Pendant la nuit, on a opéré la relève des troupes engagées depuis le début. Pauvres régiments, pauvres débris de ce qui fut un peuple de héros! Les cohortes mutilées, presque sans chefs, ont gagné au milieu des ténèbres les gîtes les plus proches. Et, au hasard des abris, sur le sol dur ou sur la paille infecte, les corps se sont anéantis dans le sommeil. On a envie de se prosterner devant ces choses boueuses et sanglantes qui ne pensent plus, qui n'agissent plus, qui ne désirent plus rien que vivre. Et, petit à petit, la vie revient en elles.
Le ...e d'infanterie est cantonné à Écoivres, tout près de nous. Je connaissais beaucoup d'officiers de ce beau régiment avec lequel nous tenions garnison en temps de paix. Il n'en reste plus un seul. Tous ceux que j'ai connus ont été tués. Le dernier, B..., un bon et joyeux camarade, est mort hier à l'ambulance. On l'a enterré dans la nuit.
J'ai résolu d'assister au service funèbre que les survivants du régiment font dire pour leurs morts ce matin, à 10 heures.
En m'y rendant, j'ai voulu voir la tombe de B... On m'avait dit à l'ambulance:
- Vous la trouverez facilement: c'est la 22e du 6e rang.
Et j'avais senti une grande mélancolie descendre en moi. La 22e du 6e rang... L'officier d'administration chargé de ce contrôle m'avait dit cette phrase avec l'indifférence d'un buraliste délivrant un ticket. Alors, il allait falloir chercher et compter parmi les sépultures fraîchement closes.
Profitant d'une accalmie entre deux averses, j'ai redescendu la pente qui mène de Mont-Saint-Éloi à Écoivres. C'est là que, cinq jours auparavant, je trottais gaiement vers la bataille. Aujourd'hui, quel contraste dans mes yeux et dans mon âme. Les visages des hommes rencontrés exprimaient la tristesse et le dégoût, chacun continuait la tâche prescrite, mais l'espoir de la victoire avait fui. Les fourgons, chargés de munition et de vivres, se succédaient sans interruption; les chevaux, crottés jusqu'aux naseaux, haletaient, le flanc fumant; les conducteurs maussades, le menton engoncé dans-le col relevé du manteau, juraient et frappaient. Caissons et chariots, enfoncés jusqu'au moyeu, gravissaient péniblement la pente, projetant la boue liquide à gauche et à droite.
Au milieu de ce tumulte, des fantassins aux figures terreuses, aux traits tirés, se glissaient par petits groupes, comme des ombres. Ils se faufilaient entre les voitures, allant on ne savait où, portant des objets divers, celui-ci une pioche, celui-là une marmite, cet autre un sac. Je remari quai le silence qu'ils gardaient. La canonnade avait repris; plus loin, la fusillade, les mitrailleuses faisaient entendre leur crépitement, et ici les charrois! remplissaient la route d'un bruit de ferrailles se couées. Mais nulle part on n'entendait comme de coutume la voix des troupiers dominer le vacarme. Et je trouvai là encore la communauté de sentiment qui nous unissait tous. Chacun se disait comme moi: nous n'avons pas réussi, nous ne réussirons pas à passer. Néanmoins il va falloir continuer de combattre sous cette pluie, dans cette eau qui monte et dans ce froid qui glace.
Cela se lisait sur les visages ravagés des soldats! Mais, par pudeur, nul ne le disait. Et ils allaient, glissant entre les attelages leurs capotes enduite de glaise jaunâtre, arrachant à la terre détrempée, pour courir quelques pas, leurs lourds souliers. Afin d'aller plus vite, je gravis le remblai et marchai à travers champs. Au loin, un pâle rayon de soleil qui parut entre deux nuages éclaira la campagne dans la direction de l'occident. Les champs d'un vert maussade apparurent; les bivouacs, les parcs faisaient autant de taches grisâtres. Là-bas, des animaux, des hommes vivaient et peinaient, à demi enlizés dans la boue. Les villages aux toits de tuiles rouges semblaient inviter tous ces malheureux au repos, à la tiédeur de l'abri. Mais cette apparence n'était qu'un leurre, car ces maisons d'aspect si accueillant étaient bondées de soldats, de chevaux, de voitures. La cloche grêle de l'église d'Écoivres tinta et le son timide et doux se perçut nettement malgré le bruit du canon.
J'arrivais justement au cimetière militaire: c'est lui que je cherchais et il étalait à mes yeux l'alignement parfait de ses tombes. Oh! quel froid je sentis en moi. Ce sont là des sépultures de héros, ces petites croix de bois blanc, ces tas de terre? Pas de fleurs, aucun souvenir de parent ou d'ami. C'est l'impitoyable égalité dans la mort, comme dans le danger. Cela est beau et cela est triste à en pleurer.
Je parcours les rangées; voici la sixième. Elle est inachevée et, près de la dernière tombe fermée, deux hommes creusent un nouveau trou. Je m'approche. Ce sont deux vieux soldats; leurs figures basanées, à demi couvertes de poils rudes et gris, semblent impassibles: ils sont insouciants, sinon heureux. L'un d'eux pioche dans la tombe qui est déjà à moitié creusée; l'autre, appuyé sur sa pelle, attend au bord de la fosse que son camarade ait terminé. Tous deux fument de courtes pipes; ils ne parlent pas; suivent-ils même quelque pensée sous leurs fronts plissés de mille rides?
La pioche retombe régulièrement et, dans ma tête, scande un chant lugubre. L'homme à la pelle envoie de petits jets de fumée en faisant claquer tout doucement ses lèvres. Faut-il admirer ou haïr ces deux fossoyeurs inconscients qui semblent, au fracas de la bataille, creuser sans souci les sépultures de ceux qui tombent?
Un instant, j'ai envie de leur parler. Et puis j'ai l'impression qu'il vaut mieux ne pas prononcer ici de vaines paroles. Il faut se renfermer en soi, ne pas troubler l'auguste silence qui règne dans le champ de mort.
Je passe maintenant le long de cette sixième rangée où dort mon camarade. Voici la première-tombe, la deuxième... Oui, il faut compter et mettre toute son attention à ne point se tromper. Elles sont si proches les unes des autres, les petites croix blanches, que l'on se demande comment des hommes peuvent tenir dans un cercueil de terre aussi étroit. Vingt et une..., vingt-deux... C'est ici. Comment peut-il être là? Je pensais apercevoir quelque chose d'extraordinaire; il me semble que tout le monde eût dû être bouleversé comme moi par cette mort, et que cela eût dû se marquer par un signe certain. Je trouve une tombe semblable aux autres. Sur la croix blanche, une lettre et un chiffre peints en noir: S. 812. C'est tout. Au pied de la croix, un petit tertre de terre fraîchement remuée, et dont la pluie a fait un marécage, voilà sa dernière demeure. Comment se persuader qu'il ne souffre pas dans cette terre détrempée? Comment admettre qu'il ne peut plus sentir le contact glacé de toute cette eau qui filtre peu à peu, s'insinue dans le sol et doit lui faire un linceul de boue?
Mais quelle folie de me laisser aller à cet attendrissement puéril! Je n'ai aucune raison de pleurer. J'oublie mon passé, mes convictions et ma foi de vieux soldat; j'oublie ce qui fait la grandeur du métier des armes: ne craindre la mort ni pour les autres, ni pour soi. Même, le vrai soldat doit aimer la mort, puisqu'il est appelé à vivre à ses côtés. A quoi servirait de lui faire grise mine? C'est la rude compagne qu'il s'est choisie. Sans cesse, elle le surveille, le guette, le couve de ses yeux béants, et il doit être toujours prêt à répondre à son appel. Au premier coup de feu, elle a mis sur ceux qu'elle a élus la marque ineffaçable. Nul ne peut s'y soustraire. A quoi bon se débattre et tenter de lui échapper? Elle a choisi ton jour et ton heure, soldat; quand elle voudra de toi, elle te prendra. Il vaut mieux aller à elle gaiement. Aujourd'hui, c'est lui qu'elle a choisi; demain, ce sera toi. Qu'importe à celui qui croit à un autre avenir?
J'ai traversé le cimetière sous le regard indifférent des deux soldats et j'ai gagné le village d'Écoivres. Voici l'église dont les assises baignent dans la Scarpe, une toute petite et très modeste église, presque une chapelle, qui se cache humblement dans un coin du village et dissimule son toit d'ardoises derrière quelques maigres peupliers aux feuilles tremblantes. Elle est charmante ainsi, et sa pauvreté est plus touchante à cette heure que toutes les splendeurs d'une cathédrale. Ses murs ont la couleur grisâtre de ceux qui prient là, car les misères et la boue ont mis la même patine sur les visages et sur les uniformes.
Je me suis faufilé sans bruit pour ne pas déranger le service commencé. Et, caché sous la petite tribune qui domine l'entrée, je regarde et j'écoute. Il y a des chants graves et tristes, il y a des figures adorables. Le soleil pâle a filtré par les verrières brisées et il éclaire des têtes droites, aux regards fixes et lointains. Ce sont de pauvres faces belles et douloureuses, couvertes de crasse et de boue, envahies par les cheveux et les barbes incultes. Mais quels yeux! Je ne peux y trouver que de la confiance et de l'espoir; aucune trace do dégoût, d'impatience ou de haine.
Prient-ils tous? Je ne le crois pas. Ils sont trop nombreux. Et beaucoup sont venus là poussés par l'instinct. Au bord de la tombe, l'incrédule même éprouve le besoin de l'apaisement et du pardon. Et ceux qui ont cru jadis se rapprochent toujours de ce qui, dans leur enfance, éclaira les premières lueurs de leur raison. Beaucoup ne prient pas. Mais tous sont venus pour chercher un refuge dans la tourmente et ils sentent qu'ils ne le trouveront que là.
Près du chur, quelques officiers, debout: tout ce qui subsiste des cadres du régiment. Ceux-là baissent la tète, car ils pensent surtout à tant de morts qui ont éclairci les rangs de leurs soldats, à tant de camarades qui ne sont plus.
A l'autel, officie un aumônier barbu. Grand, sec, noir, il se tient droit et son regard, à chaque instant, se lève vers la voûte. J'aime sa manière de prier: elle a quelque chose de guerrier. Ses gestes n'ont pas l'onction ordinaire du prêtre; ils sont brusques et précis. Son chant est rapide et on dirait plutôt qu'il parle. Voici une messe de soldat dite par un soldat, et il me semble que c'est bien ainsi.
Après l'Évangile, il se tourne vers l'assistance. Va-t-il prononcer un sermon? En moi- même, je souhaite que non. Tous les hommes qui sont là n'ont pas besoin qu'on leur parle en ce moment. La souffrance leur a ouvert l'esprit à la vérité mieux que ne le feraient des paroles, même éloquentes; et je tremble en songeant à certains sermons entendus depuis la guerre où la bonne volonté du prédicateur ne suffisait pas à remplacer la profondeur de la pensée et la beauté de la parole. D'ailleurs tous sont restés debout car ils sentent que l'heure n'est pas aux longues harangues. Alors, le prêtre dit exactement ces mots: « Beaucoup des nôtres sont morts et ils étaient tous mes amis. Tous, vous vous êtes conduits en braves. Il ne faut pas pleurer. Soldats, vous avez été dignes de vos chefs. Les corps disséminés de vos frères dorment dans la terre d'Artois, au Rietz, au cimetière d'Écoivres, dans la boue des tranchées. Ils sont à l'honneur ici-bas; ils le seront là-haut. Prions pour que leurs âmes soient réunies dans le ciel. »
Et ce fut tout. On entendit quelques sanglots. Et je m'enfuis pour ne pas pleurer comme un enfant. Derrière moi retentissaient les chants funèbres.
Tilloy-lez-Hermaville, 5 octobre
Tout est fini. Sous une pluie diluvienne, nous avons gagné un petit village à l'arrière. Je viens de caser mes hommes et mes pauvres chevaux et je suis entré dans la maison qui m'a été désignée comme logement.
J'ai été accueilli d'une façon touchante par une vieille petite bonne femme aux joues roses et aux cheveux blancs. Nous nous sommes regardés sans rien dire, moi couvert de boue, avec mes vêtements qui ruisselaient sur le dallage de la salle; elle, les yeux grands ouverts, les mains jointes et Ja bouche béante, dans une attitude dénotant la stupéfaction et la pitié. Et nous nous sommes compris. « Oh! mon pauvre..., pauvre garçon! » fit-elle.
Et aussitôt elle trotte, trotte menu. L'âge l'a courbée vers le sol, mais elle est encore ingambe. Elle me pousse vers la cheminée, jette une brassée de sarments qui pétillent, m'aide à retirer mon manteau lourd de pluie.
- Merci, madame, merci.
Mon cur est ému de tant de soins. Il me semble que ces pauvres mains ridées pansent les plaies de mon âme en soulageant les fatigues de mon corps. Je me suis assis dans le fauteuil de bois qui était là, près de l'àtre. J'ai tendu mes bottes humides vers la chaleur du foyer. Mes yeux regardent danser les flammes et mon esprit est inerte. Je ne pense à rien: l'engourdissement vient avec la chaleur, après tant de journées d'air libre. Je ne pense à rien, et pourtant je souffre. La bonne vieille, debout devant moi, me contemple sans mot dire. Et, comme je cherche, gêné par son regard, à prononcer des paroles aimables:
- Non, non, dit-elle, reposez-vous.
- Je ne suis pas fatigué, grand'mère; je suis triste, voilà tout.
Et elle répète:
- Triste...
Ses yeux vont et viennent; sa pauvre tête travaille pour trouver ce qui peut attrister le soldat inconnu qui regarde le feu sans parler.
- Triste..., répète-t-elle plus bas une deuxième fois.
Et puis elle croit avoir trouvé la cause de mon chagrin et elle tâche de me le dire en termes hésitants, qu'elle cherche à adoucir par une sorte de pitié inquiète:
- Triste..., parce que... ça n'a pas réussi comme vous vouliez... cette grande machine?
- Mais non..., mais non, grand'mère. Il ne faut pas dire cela. Tout a très bien réussi. On ne voulait pas encore passer cette fois-ci. Le moment n'est pas venu. Mais nous passerons plus tard, comme nous voudrons, quand nous aurons plus de canons.
- Alors, venez par ici, mon bon monsieur, je vais vous montrer votre chambre. Il y a un grand lit bien doux, avec des draps blancs. Vous y dormirez comme chez votre maman.
- Merci, merci, grand'mère.
Et me voici seul dans la chambre simple et propre. Le jour tombe par la fenêtre haute où des branches de lierre se cramponnent. La pluie tombe toujours. Le canon est si lointain que l'on entend les gouttes frapper les feuilles, les pierres, la terre. Comment ne pas être triste et brisé dans cette paix soudaine? Pour moi, ce soir-ci est un soir de deuil.
Allons, haut la tête et haut le cur! Hier et demain... peine et joie, espoir perdu et retrouvé..., c'est la destinée guerrière qui s'accomplit. Il faut qu'il en soit ainsi.
Et je sais que nous passerons un jour.
II : l'Heure du Thé
C'est un pâle après-midi tapissé de brouillard, un après-midi aussi glacé que l'aube. Chers camarades, comme vous devez souffrir dans vos tranchées! Comme je vous plains et comme je goûte mieux la joie d'être ici, chez moi, dans mon vieux logis. L'heure charmante dont je jouis me fait oublier la tristesse que j'ai de voir mon bien exposé au canon allemand; et je bénis le destin d'avoir voulu que je sois en garnison à Reims lors de la mobilisation; je le bénis d'avoir voulu qu'aujourd'hui mon régiment cantonne et prenne les tranchées tout près d'elle. N'est-ce pas grâce à lui que je suis là, dans un fauteuil doux et profond devant le feu qui pétille, tandis que dehors nature frissonne et que les rares passants, da es rues mortes, courent frileusement, les larmes aux yeux, le nez rouge, les lèvres bien closes.
Quel soldat aura eu cette chance?... Se trouvée chez soi, dans le cadre où il vivait avant la guerre, au milieu de tout ce qu'il aime, de tout ce qui fut témoin de sa vie d'homme, de tout ce qui fut le compagnon de ses heures de joie et de tristesse, se trouver là, et être en même temps à quelques centaines de mètres des lignes allemandes, sous le feu des canons de Brimont et de Béru! Tel est mon sort aujourd'hui. Quelle joie délicate et âpref Je veux oublier la guerre et ses misères, les heures d'angoisse, les centaines de logis de hasard, les nuits passées sur la terre dure ou dans la boue des tranchées, la saleté des étables où l'on gîte, la bise qui souffle dans les granges aux cloisons mal jointes; je veux oublier tout cela qui n'est plus qu'un souvenir à peine vivant, une affreuse suite de catastrophes arrivées dans un temps très lointain. Je suis chez moi et le feu pétille: c'est l'heure du thé. Et j'attends... oui, j'attends une femme charmante qui m'a promis de venir avec une amie. N'est-ce pas que l'on peut oublier la guerre, puisque tout est douceur, quiétude et silence... et que je ne monte aux tranchées que demain? Oublions.
Viendra-t-elle?... Oui, je le crois. J'ai une promesse formelle, faite avec une expression très crâne et avec un sourire un peu moqueur. Elle n'a posé qu'une condition: celle d'être accompagnée de Mme T..., son amie. Cette visite ne doit pas être mal interprétée, et, quoique la guerre excuse bien des choses, il ne faudrait pas que les rares habitants de la vénérable rue de Tambour puissent croire ce qui n'est pas. Donc, elle sera là, accompagnée. D'ailleurs, la journée a été calme. C'est à peine si, de temps à autre, quelque obus éclate bien loin, vers le faubourg de Bétheny. Messieurs les canonniers allemands semblent vouloir être galants aujourd'hui et ils épargnent le cher quartier que j'aime tant: la cathédrale, la place Royale, l'hôtel de ville. Réjouissons-nous et soyons patient; goûtons profondément le charme de cette heure.
Pourquoi serais-je inquiet ou triste? On n'est jamais seul lorsque l'on est chez soi. Je me sens entouré d'amis fidèles et sûrs. Ils semblent silencieux, mais ils ne le sont que pour ceux qui ne savent pas écouter. Et je sais de longue date écouter le langage muet que tiennent mes vieux meubles, mes rideaux épais aux teintes fanées, mon tapis usé. Cela, c'est ma vie de tous les jours, ma vie d'avant la grande guerre. Chaque chose est à sa place accoutumée; chaque chose me parle, me rappelle un souvenir, une joie, une déception, un jour enfui.
Sans doute, l'évocation du passé ne se fait jamais sans quelque mélancolie, car elle nous apporte le regret des heures perdues et nous montre la brièveté de celles qui restent à vivre. Mais cette tristesse n'est pas amère et notre esprit, notre cur se sentent baignés dans la douceur de tout ce qui constitue, tel une gerbe de fleurs depuis longtemps cueillie, l'ensemble des quelques joies que nous avons goûtées. Quand on tourne la tête en arrière et qu'on regarde la route parcourue, on ne voit plus les ronces qui la bordent; on ne veut plus les voir, car notre égoïsme nous poursuit jusque dans nos souvenirs et notre besoin de bonheur clôt nos yeux dès qu'ils pourraient revoir l'immensité de nos chagrins. Aujourd'hui, tout ce qui m'entoure chuchote à mes oreilles de jolis contes, presque des contes de fée. L'éloignement embellit tout.
Viendra-t-elle?... J'ai mis devant le feu, tout contre les bûches, une grande bouillotte d'eau pour le thé. Devant la flamme qui monte avec un bruit de velours froissé, devant les bûches qui craquent en flambant, l'eau palpite doucement et mon cur s'attendrit en entendant ce concert familier. Il chante l'intimité du chez soi et les bienfaits de la solitude. Là seulement nous sommes vraiment nous-mêmes, puisque les confidents qui entendent nos pensées ne sauraient les redire à personne qu'à nous-mêmes. Nul n'est à ménager, aucune convention n'est à respecter et il est inutile de nous mentir, car nous ne nous croirions pas. Aujourd'hui, je m'interroge avec bienveillance et je m'attendris sur la rapidité avec laquelle fuit ma vie, barrée tout à coup par l'effroyable calamité de la guerre.
Mais le chant monotone qui monte de l'âtre chasse aussitôt ma tristesse. Il me rappelle des jours semblables, sous d'autres cieux, en d'autres temps. Il joint sa voix harmonieuse aux voix imperceptibles qui m'entourent et leurs confidences ravivent des souvenirs exquis surgissant du môme cadre que celui où je rêve. Le divan profond que l'on devine à peine dans le coin de la pièce où déjà l'ombre s'amasse, le large bureau paternel placé devant la fenêtre, les fauteuils tendus de velours usé, tous évoquent la mémoire des heures de joie qu'ils m'ont aidé à vivre. Dans le soir d'hiver qui tombe, mes yeux évoquent des silhouettes et des figures déjà presque oubliées: charmants fantômes qui ont apporté jadis, dans cet intérieur un peu sombre, la grâce de leur sourire et laissé, aux plis des tentures, des étoffes, la trace imperceptible et tenace de leur parfum; visages d'amis très chers dont il me semble retrouver les traits éclairés comme autrefois, quand ils penchaient leur front vers la flamme.
Chassons, chassons ces fantômes et jouissons du présent. N'ai-je rien oublié? Sur la table à jeu repliée j'ai jeté une nappe blanche et posé le plateau. La théière est là, toute prête; les tasses, les cuillers, et, sur une assiette, une pyramide imposante de toasts. Je les ai confectionnés moi-même avec un soin minutieux, car je sais l'importance qu'attachent les femmes à ces petits détails où se complaît leur gourmandise. Je me suis brûlé les mains en les tenant longtemps devant la braise, au bout d'une fourchette, en les présentant alternativement sur l'une et l'autre face devant le feu. J'ai tâché qu'ils ne soient calcinés en aucun point et, quand j'ai vu l'angle d'une tranche de pain un peu noirci, je l'ai soigneusement raclé au couteau. Puis je les ai beurrés en prenant bien garde de répartir également la pâte grasse et molle. Ni trop, ni trop peu: je connais les usages et n'aurais garde de les enfreindre. A côté de la théière se dressent une bouteille de porto poussiéreuse et, tout autour, rangée en demi-cercle, la ligne serrée des petits verres où le jour pâle met des reflets gris. Non, je n'ai rien oublié... sauf la guerre. Et c'est si bon.
Pour l'oublier tout à fait, cette guerre, et goûter pendant une heure l'illusion qu'elle n'avait été qu'un cauchemar, j'ai eu la pensée de m'habiller en civil. Cela me parut d'abord une idée étrange, même un peu folle. Puis, l'espoir de me trouver tout à coup délivré de l'habit militaire, de sentir mon corps, mes membres libres dans un vêtement souple, a chassé mon hésitation. J'ai cherché dans un des deux profonds placards qui s'ouvrent dans l'épaisseur de la muraille et j'en ai retiré un complet bleu foncé, celui que je portais encore la veille de la mobilisation. J'ai mis un faux col, une cravate; j'ai revêtu le costume et chaussé des escarpins vernis, puis je me suis regardé dans la glace. Et je me suis reculé, inquiet, devant l'individu inconnu qui se dressait devant moi. Car je ne me reconnaissais pas dans ce monsieur au teint bronzé, au geste gauche et au regard timide. Loin de me sentir à mon aise, j'éprouvais une sorte de remords à me voir accoutré de la sorte. Il me semblait que j'avais revêtu un déguisement et commettais une plaisanterie de mauvais goût. D'ailleurs, au lieu de m'apporter le délassement et le confort, ma nouvelle tenue me gênait; j'avais l'impression qu'il me manquait quelque chose, et le froid me saisit aussitôt à la poitrine et aux jambes. Et puis, que penserait-elle de cela, elle?... Honteux comme un enfant pris en faute, je m'empressai de remettre mon uniforme et mes bottes. Et le complet bleu alla reprendre sa place dans le placard profond, parmi les autres défroques qui pendaient, immobiles et vides, comme des spectres du passé.
Mais, au moment où je referme la porte, voilà que plusieurs détonations plus rapprochées se font entendre coup sur coup. Les vitres de la fenêtre vibrent et grelottent, surtout celle du haut, à gauche, qui, fendue de bas en haut, paraît disposée à laisser choir ses deux morceaux. Où cela tombe-t-il? Voici une autre rafale. Il n'y a pas de doute à avoir: ils tirent de nouveau sur l'infortuné faubourg Cérès. Or, c'est là qu'elle continue d'habiter, malgré les ruines qui s'amoncellent chaque jour, et malgré l'exode des derniers habitants. Peut-être ne viendra-t-elle pas...
Les obus se succèdent, par séries de trois, et le fracas de leur chute se fait toujours entendre dans la même direction, au delà de la place Royale. Je sens le découragement qui s'empare de moi. Pourtant, j'espère encore que Suzanne R... viendra. Elle est connue, dans Reims, pour le courage qu'elle a montré. Pendant les derniers jours de la retraite, elle soignait nos blessés à l'ambulance du lycée et, quand le flot des barbares envahit la ville, elle demeura près de leur chevet. On raconte les luttes qu'elle eut à soutenir contre un major allemand; sa courageuse attitude devant les menaces et sa ténacité à vouloir demeurer à son poste. Elle y parvint, malgré tout. Une telle femme ne manque pas à sa promesse parce que son quartier est bombardé. Elle viendra.
Cependant, il est déjà quatre heures et demie et elle devait être là à quatre heures. Peut-être son amie, l'opulente et prudente Mme T..., aura-t-elle refusé de venir en raison du danger. Oui, c'est cela qui est à craindre... L'énervement me force à parcourir la pièce de long en large, et je m'apitoie sur moi-même en voyant la nappe claire et l'arrangement de mes préparatifs qui seront sans doute inutiles.
Je colle mon front brûlant à la vitre de la fenêtre et ce contact glacé me cause un vrai soulagement. Comme elle est vide et triste, la grande cour. Le brouillard est tellement épais qu'on distingue à peine le mur élevé la séparant des jardins. Le jour est pâle et on devine que le ciel invisible est très bas. On le sent qui pèse sur la ville et répand la tristesse sur toute chose. Ici, il donne à ce coin de la vieille cité un air de cloître abandonné. Le porche à voûte incurvée s'ouvre comme l'entrée d'une chapelle dans le mur tapissé de lierre; les avés larges, que l'on ne foule plus depuis longtemps, sont rongés de mousse et, dans les coins, une herbe aux teintes fanées a poussé entre les pierres. Contre le bâtiment de droite et près de la fontaine couverte de glaçons, la tête d'une gargouille rit affreusement. Seul vestige de l'ancien logis, elle émerge du moderne crépissage et sa face couverte par la crasse du temps laisse seulement deviner un rictus large et amer qui semble s'adresser à ma mélancolie. Là-haut, l'ironie de la vitre fendue grelotte et apporte l'illusion de la vie à cette bouche de pierre. Les trois obus viennent de tomber encore une fois vers le quartier Cérès. Mais des voix, des rires parviennent jusqu'à moi, mêlés à ce bruit spécial et charmant que font les hauts talons des femmes quand elles marchent sur le sol dur. Et elles débouchent aussitôt dans la cour presque en courant, puis s'arrêtent, interdites, hésitantes, devant la solitude et parmi le silence qui les entourent. Leurs regards font le tour des bâtiments, tâchant de voir un signal qui leur indique à quelle porte il faut frapper. Mais toutes les fenêtres, toutes les portes sont closes, car je suis le seul hôte de la vaste maison et, caché derrière le rideau, je n'ai pas hâte de manifester ma présence. Sans me l'avouer, j'éprouve une joie égoïste à les faire attendre à leur tour et je prends plaisir à les contempler.
Mme T... profite de cet instant d'arrêt pour reprendre son souffle; sa taille imposante, ses quarante-cinq ans sonnés ne s'accommodent pas facilement d'une course sous les obus. Suzanne, elle, sourit toujours de sa bouche toute rose au-dessus des fourrures, de ses grands yeux gris sous le chapeau sombre enfoncé très bas. Elle est enveloppée dans un ample manteau de drap épais sous lequel son corps mince se devine à peine et ses mains, ses bras disparaissent jusqu'au coude dans un manchon immense. Mais il serait impolitique d'attendre que se soit effacé le sourire des yeux et des lèvres: la femme est un être changeant et l'on ne sait jamais où se trouve la limite exacte entre sa joie et sa colère. Remuons le rideau... Bien: le sourire de l'une s'accentue et la physionomie déjà revêche de l'autre prend une expression bienveillante, quoique réservée. De ma main agitée verticalement de haut en bas et de mon doigt tendu, je fais comprendre qu'il faut s'approcher de l'escalier de pierre situé en dessous de moi. Puis, quittant la fenêtre, je dégringole rapidement et ouvre la lourde porte au grillage de fer.
Dans l'étroit vestibule, parmi les fourrures écartées, nos mains se serrent franchement, solidement, en camarades, et, tandis que nous montons l'escalier sombre, écrasé par la voûte, notre gaieté s'échappe en phrases rapides et mêlées:
- Comme vous êtes braves!... C'est très bien!
- N'est-ce pas?... Une femme ne manque jamais à la parole donnée.
- Oh! vous êtes exquise!... et je veux vous croire. En tout cas, aujourd'hui, c'est vrai.
- Impertinent! je ne mens jamais.
- Vous... j'en suis certain. Mais je songeais aux autres...
Et, dans la pièce chaude où la lumière du feu lutte déjà contre le jour qui baisse, je les aide à se débarrasser de leur manteau, de leur manchon. Suzanne, en souriant, m'explique leur retard:
- Nous serions arrivées à l'heure exacte sans ce bombardement qui barrait notre route. Nous avons voulu prendre des ruelles détournées, mais on eût dit que leurs artilleurs nous voyaient, car l'axe de leur tir se déplaçait avec nous. Il nous a fallu faire un détour interminable... Et puis, avouons-le, nous étions complètement perdues, et nous avons I été fort surprises de déboucher soudain, par la rue de la Prison, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
Debout au milieu du bureau, elle jette un coup d'il, tout en parlant, dans la grande glace placée au-dessus de la cheminée, et, d'une main adroite qui se glisse négligemment, elle a remis en place, près de l'oreille, une boucle de cheveux échappée. Dans la pénombre, sa tête semble entourée d'un halo d'or pâle et son visage est d'une blancheur extraordinaire avec, aux pommettes, une teinte à peine rosée qui se fond en violet sous les yeux. Visage étrange, aux traits irréguliers et cependant harmonieux, attirants, et qu'animent deux yeux immenses, aux couleurs changeantes. Son regard va vers moi et me sourit. Puis, elle devient tout à coup sérieuse; ses yeux changent, deviennent plus foncés et sa bouche fait une moue d'enfant mécontent.
- Comme c'est triste, chez vous!
- Vous trouvez? Je ne trouve pas, moi. C'est que vous n'êtes pas habituée... et il vous paraît étrange qu'un homme se plaise parmi des tentures sombres, des meubles sévères. Je trouve que c'est mieux ainsi. Ne croyez-vous pas que le rire et la joie dans un logis d'aspect morose sont des trésors doublement précieux et qu'il est pénible, au contraire, de se trouver dans un intérieur pimpant, clair, gai, quand on a la tristesse dans l'esprit et dans le cur. Et la tristesse est plus souvent notre lot que la joie.
Elle réfléchit un instant, et le sourire revient, les yeux deviennent plus pâles sous les paupières à demi baissées. Je les regarde, ces yeux: ils étonnent et ils captivent. On dirait une lumière mystérieuse, tantôt douce et limpide, tantôt sombre et chargée d'orage, une lumière qui parlerait, se montrerait, disparaîtrait, se laisserait entrevoir sous de lourds rideaux tantôt levés, tantôt baissés, tantôt entre-bâillés.
- J'espère qu'aujourd'hui la tristesse est loin, bien loin, dit-elle.
Mais Mme T..., qui a fini de remettre de l'ordre dans sa coiffure quelque peu bousculée, déclare qu'elle a grand'faim et qu'elle est venue pour goûter. Je m'empresse de remplir mes devoirs de maître de maison, tout en pestant intérieurement contre la présence de cet appétit supplémentaire.
- Mais, chère madame, vous voyez que tout es prêt: voici plus d'une heure que l'eau bout devac le feu. Déjà le thé est dans la théière; il n'y a plus qu'à l'arroser. Je vais...
Comme je me baisse pour prendre la bouillotte une exclamation de Suzanne m'arrête et me laisse interdit.
- Ces hommes!... Vous êtes tous les mêmes. Jamais un homme n'a su faire le thé. Laissez. Je vais vous remplacer... D'abord, jetez-moi cette eau et apportez-m'en d'autre. Une eau qui a bouilli longtemps ne vaut plus rien...
J'obéis sans répondre. Il faut toujours s'incliner devant la volonté des femmes, au moins quand elle s'exerce sur le chapitre de la gourmandise. Elles ont un sens inné des raffinements qui, pris un à un, nous semblent imperceptibles, même inutiles, et dont l'ensemble forme la perfection qui satisfait toutes les exigences, toutes les nuances du goût.
- Là!... et puis il faut ébouillanter votre théière, avant d'y mettre le thé et de verser l'eau.
Mme T..., pendant ce temps, s'est assise devant le piano qui dormait depuis la guerre, au coin le plus profond de la pièce. Ses mains agiles et grasses courent sur le clavier sans paraître le toucher et plaquent très doucement des accords. Cela se succède moelleusement, cela ne forme pas un air, mais seulement une suite harmonieuse de sons qui paraît faite pour accompagner une pensée imprécise. On dirait ces musiques lointaines dont on se sert ingénieusement au théâtre pour accompagner en sourdine les déclarations d'amour. Je n'aurais garde de la troubler.
A demi étendu sur le divan qui occupe l'angle opposé au piano, je jouis délicieusement de cet instant. Le canon s'est tu dans la ville et ne gronde plus que très loin. Qu'importe! Peut-être est-ce un orage qui s'éloigne. Je ne veux pas penser que ce soir je rentrerai dans le cantonnement glacé et que, demain soir, je relèverai des camarades aux tranchées des Cavaliers de Courcy. A quoi bon songer à l'heure qui suivra et diminuer le charme de celle qui s'écoule? Gardons-nous bien de cette erreur; n'ayons pas souci de l'avenir. Je n'ai pas à m'occuper des plans de guerre et de la tactique à suivre; mon rôle est plus humble et moins absorbant. Je dois être toujours prêt à me battre, moi et les trois douzaines de solides gaillards que l'on m'a confiés. Grâce à Dieu! nous le sommes, eux et moi. Alors, ne gâtons pas la joie qui doit être si courte.
Je la regarde.
La grâce de ses gestes est une chose unique et précieuse. Elle a en elle le sens du rythme et, sans qu'elle le cherche, tous ses mouvements s'accordent avec cette étrange musique. Son corps fragile et souple glisse, sans bruit, dans l'étroit intervalle des meubles tandis qu'elle accomplit à ma place les rites savants que j'ignorais.
- Et ces tartines!... elles sont trop grillées...! voyez donc: le pain s'effrite dès qu'on le touche... Il faut que ce soit à la fois tendre et croquant.
- Je suis un indigne et vous êtes une fée... Mais, qu'importe tout cela? Ne pensons qu'à une chose: c'est que la guerre n'est plus. Que dis-je? Elle n'a jamais existé. Et il fait bon ici, auprès de vous, à goûter aux tartines trop grillées, à ce thé qui doit être parfait.
Tandis que Mme T..., quittant le piano, se sert elle-même, Suzanne m'apporte une tasse. Elle a,, sans qu'on l'en prie, renversé les rôles et je suis devenu l'étranger, l'invité. Je ne saurais dire combien je m'en trouve heureux. Ainsi s'évanouit le dernier souci qui pouvait inquiéter mon bonheur. Je n'ai plus qu'à laisser descendre en moi le charme qui m'entoure. Et oublier, surtout, oublier...
Soudain, nous sommes éveillés de notre rêves par une détonation formidable. La maison a été secouée jusqu'en ses fondements; tout ce qui se trouvait dans la pièce a été soulevé, déplacé, et le Carreau fendu s'est écrasé en mille miettes sur le tapis. Nous-mêmes avons senti au fond de notre être une secousse semblable à celle que produit la foudre quand elle tombe non loin de nous. Mme T... a poussé un cri, puis a couru au hasard se cacher derrière la bibliothèque, comme si ce pauvre meuble et les bouquins qu'il contient eussent pu être un rempart utile contre les obus. Suzanne R... s'est arrêtée, toute droite, un peu plus pâle; puis, la surprise passée, elle sourit de nouveau et on dirait que rien d'extraordinaire ne s'est produit. Elle boit son thé paisiblement, par petites gorgées, et, de temps en temps, s'arrête, en me jetant un regard interrogateur par-dessus sa tasse.
- Ce n'est pas loin! dis-je sottement, pour dire quelque chose et dissimuler le trouble véritable qui m'a envahi.
Dans le silence revenu, nous entendons la chute d'une infinité de débris qui retombent autour de nous, sur le toit de la maison et dans la cour. Notre oreille perçoit le bruit d'une galopade de gens qui s'enfuient dans la rue. Et, presque aussitôt, pendant l'espace d'une demi-seconde, nous entendons une sorte de hululement impossible à décrire qui semble très lointain et qui, pourtant, est déjà ici puisqu'il se termine par le même fracas, aussi formidable, aussi exaspérant que le premier. Cette fois, nous n'avons pas bronché, Suzanne et moi. Mme T... s'est contentée d'un tout petit cri et, honteuse de sa frayeur, elle émerge de sa cachette.
- Avez-vous une bonne cave, au moins? demande-t-elle.
- Une cave comme il y en a peu à Reims, chère madame. Ce n'est pas une cave: c'est une véritable crypte, faite avec les pierres qu'employaient les maîtres maçons du bon vieux temps. Et, quand je suis arrivé à Reims, j'avais songé à m'y installer plutôt qu'ici. Mais elle ne reçoit le jour d'aucune façon.;Pas le plus petit soupirail. L'air n'y pénètre que par ce que veut bien laisser passer la porte. Si vous ne craignez pas de descendre un escalier de cinquante marches, je vous la ferai visiter tout à l'heure. Vous y verrez des restes de vieux piliers et une voûte très remarquables.
Mme T... semble plus intéressée par la profondeur du souterrain que par le charme de son architecture.
- Si nous allions la voir tout de suite?... On ne sait jamais...
Nous protestons avec indignation. Nous sommes ici pour goûter et nous goûterons coûte que coûte. Mais la volonté ne suffit pas à dominer les nerfs; en vain je cherche à rétablir l'harmonie qui existait entre eux et mon esprit avant l'inopportune visite de l'obus allemand. J'éprouve de l'humiliation à me sentir vaincu par un adversaire que je croyais avoir écarté. Mais rien ne peut faire oublier totalement la guerre, et la lutte contre elle est inégale. Quand nous arrivons à l'arracher de nos yeux, elle parle à nos oreilles. Quand nous nous en éloignons et n'en souffrons plus dans notre chair, ce sont les paroles des autres qui viennent évoquer son spectre. A quoi bon tenter l'impossible? Il faut l'admettre à nos côtés tant qu'elle sera. Acceptons-la, comme on admet, à table, un voisin désagréable qu'on ne peut éviter.
Tandis que j'exprime ces réflexions désabusées, Mme T... s'est remise au piano. Cette fois, sans doute, son trouble l'empêche de se fier à sa verve musicale car elle nous joue un air mélancolique et très doux. Qu'est-ce? Je ne sais pas et ne tiens pas à le savoir. Je sais seulement que j'éprouve, à l'entendre, une tristesse indescriptible en même temps qu'une sorte de soulagement, comme si les notes qui s'envolent exprimaient à ma place toutes les pensées qui sont au fond de moi, que je devinais tout en les ignorant et que je comprends maintenant. Elles chantent les regrets et les espoirs, les jours qui ont fui et ceux qui viennent. Elles embellissent tout ce qui est, elles rendent indulgent et tendre et mettent dans le cur un besoin d'être bon et d'aimer. Elles font venir des larmes au bord des paupières, larmes inexplicables qui ne sont pas nées de la douleur ni de la joie, larmes de volupté. O chère et encombrante dame, comme je bénis maintenant votre présence. Elle me semblait intempestive tout à l'heure; maintenant, je comprends qu'elle était nécessaire, que, sans vous, cette fête intime eût été incomplète.
La nuit est tout à fait venue et je n'ai garde de la chasser en allumant les bougies. Le feu seul nous éclaire, le bon feu de bois dont les flammes montent dans la cheminée en tournoyant.
Suzanne est venue s'asseoir auprès de moi, tout au fond du divan, la tête tournée vers la lumière du foyer. La blancheur de son visage s'est avivée à la lueur du feu et ses cheveux pâles sont maintenant dorés. La clarté dansante fait scintiller une grosse larme qui tremble au bord de ses cils. Comme moi, sans doute, elle voudrait que cet instant dure éternellement.
Mais ce rêve, lui aussi, est insensé comme l'était tout à l'heure celui de ne plus croire à la guerre. N'est-ce pas la guerre encore qui s'impose à nous et fait sonner dans l'escalier ses lourdes bottes? On entend quelqu'un qui monte quatre à quatre, un pas dans les couloirs, un cliquetis d'éperons et de semelles ferrées. On frappe. Et la porte entrebâillée laisse passer la figure effarée de Lemaître, mon ordonnance:
- Mon lieutenant... c'est tombé sur l'hôtel de ville... et le feu s'y est mis...
Maintenant que le piano s'est tu, je remarque à la fenêtre une lueur qui rend le brouillard rou-geâtre. Nous entendons des cris, des appels et des bruits de roues, de pas pressés sur le pavé.
- Allons! dit Suzanne en se levant, le charme est rompu. Vous voyez combien nos désirs sont vains... Elle ne veut pas qu'on l'oublie.
Oui, Suzanne, vous avez raison: elle ne veut pas qu'on l'oublie. Je sens sa lourde main qui s'abat sur nous. Fuyez, illusions de calme et de sérénité! Quand l'orage est déchaîné et que le tonnerre gronde il est vain de fermer les volets, de tirer les rideaux. Son fracas viendra toujours jusqu'à nous. On l'entendra courber les arbres sous ses rafales, faire battre les portes mal closes, arracher et disperser tout ce qui est tremblant et faible. Ainsi la guerre nous courbe sous sa griffe et se joue de nos destinées.
.
Par l'étroite rue de Tambour, dont les vieilles maisons penchées laissaient à peine entrevoir le ciel d'hiver, j'ai vu leurs deux ombres disparaître dans la nuit.
Maintenant, le cur serré, je chevauche à travers la campagne. Nos bêtes glissent sur la terre gelée. Derrière nous, sur Reims, invisible dans le brouillard, s'étend un halo sanglant. La ville brûle. Quelle pitié!
Et je songe aux lendemains semblables, aux heures de vie gâchées, aux journées, aux nuits de souffrance, aux compagnons d'armes qui tombent chaque jour.
Mais aussi je pense à ce sol qui m'entoure et que parsèment tant de petites croix de bois blanc: c'est cette terre qu'il nous faut garder.
Et c'est l'autre terre de France, celle qui s'étend au delà du brouillard rouge, qu'il nous faudra reprendre un jour.
Attendons.
III : Dialogue sur la Cavalerie
Château de T... (Somme), novembre 1915
La porte de ma chambre s'est ouverte, laissant pénétrer une bouffée d'air froid qui a fait vaciller ma lampe. Mon ami Jean de B... est entré et nous nous sommes serré la main avec joie, ainsi qu'il arrive chaque fois que nous nous retrouvons. Aujourd'hui, où nous sommes appelés à prendre une décision grave, j'attendais sa visite; je savais qu'il viendrait. Car cette résolution peut changer entièrement la marche de notre vie, et deux amis ne peuvent sans se consulter quitter la route qu'ils ont suivie jusqu'ici la main dans la main.
Le colonel vient de communiquer aux officiera la circulaire du général en chef demandant des volontaires pour passer de la cavalerie dans l'infanterie. Cette nouvelle a soulevé parmi nous les mêmes conflits d'opinion, les mêmes scrupules qu'aux premiers jours de 1915 où eut lieu un appel identique.
Pour moi, fuyant les discussions qui s'élevèrent aussitôt, je me suis réfugie dans la petite chambre ou je loge. J'ai voulu être seul pour réfléchir; car cette question, à mes yeux, n'est pas une question d'intérêt, ni de carrière; c'est une question de conscience. Il vaut mieux ne pas se mêler aux propos bruyants qu'elle a suscités, car les questions personnelles influent inconsciemment sur le sens des discours. Je savais être mieux dans ma petite chambre pour envisager la situation et choisir ce que me dicterait ma raison. Car ici c'est le calme et le silence.
Où pourrais-je trouver un asile meilleur qu'en ce coin reculé du château de T...? Tout me porte à voir net et clair en moi. On n'est vraiment soi-même qu'au milieu des siens, de ses amis et lorsqu'on se sent loin des passions humaines, à l'abri des sensations égoïstes. C'est ainsi que je suis au château de T... Elles sont mes amies, les vieilles pierres qui m'entourent, qui me parlent le langage du passé et évoquent tant de beaux et nobles souvenirs. Il faut savoir écouter la voix des vieilles pierres: elles ont vu tant de choses extraordinaires qu'elles savent aujourd'hui choisir entre le bon et le mauvais. Il faut les comprendre et suivre leurs conseils. J'ai senti dès le premier jour que celles-ci m'accueillaient fraternellement et j'ai aimé tout de suite le château de T..., les hautes fenêtres aux multiples croisillons de sa façade, son grand toit d ardoises grises, et le vénérable donjon accolé au corps du logis. Celui-ci doit dater du commencement du dix-septième siècle et j'ai une prédileejjl tion pour les vieilles demeures de ce temps-là. Les lignes en sont nettes et pures et leur simplicité même leur donne un air de noblesse mieux que ne -le feraient tous les ornements du monde. Il semble que ces murs ne sauraient abriter que des esprits affinés, épris de belles choses; on y baisse le ton instinctivement et l'on n'y saurait tenir que des propos de bonne compagnie.
Le château de T... a d'autres titres à ma vénération: c'est la demeure d'un vieux soldat et d'un vieux cavalier. Le général de T... n'était pas là pour faire à ses jeunes frères d'armes l'accueil de l'ancien. Il a repris du service depuis la guerre et n'a pas eu la douleur de voir les hordes allemandes souiller sa demeure. Car T... fut occupé par des états-majors ennemis. Et avant de s'en aller, fidèles à leurs traditions, ils ont tiré des coups de revolver dans les glaces admirables des grandes pièces et brisé les plus beaux meubles. Mais cette sauvagerie n'empêche pas qu'on reçoit au château l'hospitalité la plus large et en même temps la plus discrète. A peine avons-nous entrevu la silhouette silencieuse et fine d'une femme à cheveux blancs vêtue de noir; à peine savons-nous que la guerre a causé ici le deuil le plus cruel. Nous ne le saurions même pas sans ces voiles de crêpes que nous voyons parfois passer sous les arbres du parc. Et les heureux élus qui ont été désignés pour loger ici tremblent que le séjour ne soit trop fugitif dans le meilleur cantonnement de la campagne.
Donc, mon ami Jean de B... est entré. Il a jeté son manteau sur le lit et s'est installé dans le fauteuil près de la cheminée où pétille un feu de bois. Dehors règne une véritable tempête. Malgré la nuit, nous distinguons la silhouette noire des pins que courbe l'ouragan. Des branches de lierre qui pendent devant la fenêtre viennent frôler les petites vitres carrées. Il fait bon ici. Et nous hésitons à parler de la question qui nous occupe. Pourquoi rompre le charme de cette heure? Nous avons si rarement l'occasion de nous trouver réunis dans de semblables conditions que ce serait grand dommage de gâter notre quiétude.
Mon ami le sent comme moi et, après quelques paroles d'amitié, le bon silence retombe entre nous. Quelle paix, quel enchantement: la chaleur du foyer, le cercle doré de la lampe, la clarté dansante de la flamme et la fumée de nos cigarettes qui fait des spirales bleues. Dehors, le vent souffle dans les arbres centenaires, et, quand les plantons de service ouvrent la poterne, en bas, toute la demeure s'emplit d'un long hurlement. Qu'il fait bon dans ma petite chambre!
Je me décide à parler le premier:
- Alors, mon vieux, votre choix est-il fait?
Je regarde mon ami. Il ne répond pas tout de suite et je vois, à la lueur du foyer, un pli qui ride son front. Cela fait contraste avec l'expression toujours souriante de son visage. Je ressens une véritable gêne, car il est toujours mauvais de voir changer le visage de son ami, et j'aime celui de Jean de B... Ses yeux et son sourire m'enchantent, ils sont l'image de son âme; c'est dire qu'ils expriment la droiture, le courage, la finesse et la joie de vivre. D'aucuns ont prétendu qu'il avait un masque de Méphisto. Je veux bien, mais ce serait unMéphisto rempli de bonté, d'esprit et de bonne grâce française.
Alors, pourquoi plisse-t-il son front?
B... tire encore une bouffée de sa cigarette, puis, il dit:
- Eh bien! oui, je suis décidé: je demande!
- Eh là! Eh là! mon cher, vous allez bien! Mais avez-vous réfléchi à toutes les conséquences de ce que vous allez faire? Vous n'avez pas le droit de nous quitter ainsi sans prendre conseil de vos amis. Voyons... Songez que nous avons un délai de quatre jours pour faire connaître notre réponse.
Le pli a disparu de son front et le fin sourire est revenu. Maintenant, il a dit ce qui était le plus pénible et il a retrouvé son calme et sa bonne humeur.
-Mais vous, dit-il, vous n'avez donc pas encore pris de décision?
- Écoutez-moi, Jean, je vous en prie, parlons sérieusement, comme deux amis qui vident le fond de leur cur. Je vous jure que je traverse en ce moment une véritable crise morale. Ma conscience est tiraillée dans deux sens opposés. Voici une heure que je pèse, que je creuse, que j'analyse, car, comme vous, ma première pensée fut qu'il fallait m'inscrire pour l'infanterie. Mais, depuis, non seulement j'hésite, mais je me demande très loyalement si notre devoir n'est pas de rester.
Mon ami Jean continue de sourire. Les mains croisées sur son genou, il m'écoute en regardant la flamme. M'écoute-t-il? Je crois plutôt qu'il poursuit maintenant une idée installée dans son cerveau, il la voit grandir, se fortifier; il veut m'y convertir.
- J'ai tout envisagé avant de prendre mon parti, dit-il. L'inaction me pèse...
- L'inaction?... Oh Jean, vous êtes injuste.
- Oui, je sais que mon expression est impropre. Car, au contraire, on n'use que trop de nous pour accomplir toutes sortes de besognes peu réjouissantes. Mais justement, mon cher, on nous emploie ainsi parce que nous sommes inutilisables autrement.
Cet argument influe un instant sur mon esprit; il évoque pour moi toutes les corvées utiles et peu glorieuses dont on charge la cavalerie de corps. Depuis que la guerre de mouvement a cessé, nous sommes tour à tour terrassiers, gendarmes, parfois fantassins pour garder un coin de tranchées; jamais nous ne sommes cavaliers. Et la tempête dont le chant lugubre passe au travers des arbres vénérables me rappelle qu'il y a cent cinquante des nôtres qui, là-bas, sur le front, forment à cette heure la garnison du réduit d'Herleville.
Mais mon souvenir va plus loin. Il recule jusqu'aux premiers jours de la campagne et m'apporte d'autres visions.
- Voyons, mon cher, dis-je; je vous accorde volontiers que nos services sont souvent demandés pour des causes peu guerrières, au moins en apparence. Mais vous oubliez ceux que nous avons rendus au début de la guerre. Rappelez-vous cette retraite et les durs combats où nous avons tenu une bonne place. Rappelez-vous l'horreur de ces marches où nous interposions le voile mouvant et léger de nos escadrons entre nos arrière-gardes et les avant-gardes ennemies. Écoutez, Jean, Dieu me garde de regretter ce temps-là qui fut le plus douloureux de ma vie. Mais je ne puis oublier le rôle que nous y avons joué. Rappelez-vous... Rappelez-vous ces routes, couvertes de convois égarés, de troupes presque sans chefs, de fugitifs apeurés, jalonnées par les corps des chevaux; rappelez-vous ces malheureux fantassins épuisés de fatigue, les pieds sanglants, à demi morts de misère, se traînant en arrière de leur régiment, cherchant à retrouver quelque force pour ne point tomber aux mains des Allemands. Et, au-dessus de tant de détresse, ce soleil féroce qui semblait darder ses rayons pour s'attaquer au cerveau des hommes, leur apporter d'abord la lassitude, puis le désespoir, puis la folie. Il me semble encore voir tout cela; et, quand j'y songe, je crois encore sentir la poussière brûlante des routes m'emplir les yeux, l'odeur écurante et fade des cadavres me poursuit... Jamais je n'oublierai...
- Je me souviens... Je me souviens...
- Alors vous devez vous souvenir aussi de ce que nous avons fait et de tous les malheureux que nous avons sauvés.
Mon ami ne dit plus rien. Comme moi, sans doute, il évoque des coins de tableaux inoubliables; il voit les départs rapides au milieu de la nuit; l'attente des escadrons pied à terre faisant face à l'ennemi; nos patrouilles repartant par la route que nous avions suivie la veille, disparaissant vers le Nord, cherchant le contact des premiers cavaliers ennemis. Comment ne pas garder toujours le souvenir de l'aube grise paraissant lentement. La torpeur de la nuit trop courte est secouée par la fraîcheur qui envahit les champs, les bois; et, au creux des sillons, derrière les murs bas, couchés, à genou, les chasseurs tendent l'oreille vers le silence hostile, la carabine pointée... Derrière eux, c'est le mouvement lointain des nôtres, convois, troupes, traînards; des piétinements, des cris, des bruits de charrois, de canons se fondant en un murmure indécis, se perdant vers des directions inconnues. Devant eux, aucun bruit, le mystère, l'angoisse d'avoir vu des camarades, des amis partis au-devant de l'ennemi dans cette demi-obscurité complice des embuscades, des traîtrises. Et, tout à coup, un, deux coups de feu qui éclatent, tout proches. Les têtes se dressent et, dans le silence revenu, une voix nette qui dit:
- Attention!... Chargez vos armes.
Celui qui a connu ces instants ne les oubliera jamais. Il n'oubliera pas non plus combien son cur a battu au moment où les reconnaissances revenaient rapidement rendre compte, précédées parfois d'un cheval au galop, les étriers ballants, sans cavalier; et, au détour d'un mur, au coin d'une haie, la vue de la patrouille ennemie qui s'avance peureusement, à petits pas, la lance en arrêt; la fuite éperdue de cette troupe au premier coup de fusil; son retour appuyée d'un escadron, qui tourne bride lui-même devant les feux de pelotons; et alors, quand paraissent les masses sombres de l'infanterie allemande, la retraite calme de position en position en poussant devant nous les traînards, et en tenant toujours tête à l'ennemi. Journées de deuil aussi glorieuses que des journées de victoire, puisque l'Allemand, malgré tout, n'ose attaquer à fond ces troupes harassées et en partie démoralisées.
Oui, dit enfin mon ami, en allumant une nouvelle cigarette, oui, je me souviens de cette époque. Elle fut belle pour nous malgré ces tristesses. Mais depuis... depuis, que faisons-nous? N'oublions pas, mon cher, que nous sommes l'un et l'autre des soldats de métier, et que, pour un soldat, ce que nous faisons depuis un an me semble aussi coupable que l'inaction. Songez donc que, dans l'infanterie, presque tous les officiers de métier ont disparu et que ce sont en grande partie des réservistes, c'est-à-dire les civils d'hier, qui occupent leur place et sont en danger chaque jour.
- Je le sais. Mais ce n'est pas une raison pour que nous abandonnions la cavalerie; au contraire. Écoutez-moi, Jean, et écoutez surtout votre conscience de soldat puisque vous l'invoquiez tout à l'heure. Quand vous avez voulu servir dans la cavalerie, vous avez réfléchi avant de choisir cette arme de préférence à toute autre. Avouez que vous l'avez choisie à cause de l'esprit qui l'anime. Vous ne pouviez pas faire autrement: elle exerce un attrait irrésistible sur tous les curs généreux, sur tous les esprits délicats. Elle rayonne sur toute l'armée et on ne peut que l'aimer. Elle exerce parfois l'envie, jamais la haine ou le mépris. Vous savez bien que, malgré les pertes qu'elle a subies au début de la campagne, elle a conservé intactes toutes ses qualités. On peut aujourd'hui lui demander n'importe quel sacrifice, elle le fera; on peut lui imposer n'importe quelle tâche, elle l'accomplira. Qu'on la transforme du jour au lendemain en infanterie, en artillerie, elle se couvrira de gloire pourvu qu'on la laisse homogène avec ses chefs, ses cadres, ses hommes; et elle sera telle dans sa nouvelle mission qu'elle était dans la première. Elle aura toujours son enthousiasme, sa discipline, son esprit.
- Sans doute...
- Alors, pourquoi voudriez vous la transformer en lui enlevant ce qu'elle a de meilleur: ses officiers de métier, les gardiens de la tradition et, ma foi,... du panache? Je ne veux point médire de nos camarades de la réserve: ils ont donné les preuves les plus brillantes de bravoure et de dévouement. Mais vous savez bien que cela ne suffit pas pour conserver l'esprit de la troupe, ce je ne sais quoi indispensable, mystérieux et indéfinissable qui en fait la force. Il ne faut pas seulement commander; il faut avoir la manière de commander. Cela ne s'acquiert pas du jour au lendemain. Et c'est parce que nous en possédons le secret que notre arme conserve son esprit et sa force.
Je crois être parvenu à convertir mon ami Jean à mes idées. Du moins, je lis une hésitation dans ses yeux qui plongent dans les miens. C'est que je parle sans doute avec un enthousiasme et une conviction plus grands que de coutume. Ceux qui ont donné les plus belles années de leur existence au métier de cavalier comprendront ma pensée. Ils sentiront, ils ont senti comme moi la force de la chaîne qui nous attache à nos hommes, à nos chevaux, à nos sabres et aux traditions de l'arme. Nous avons conservé intactes, à travers les vicissitudes des temps modernes, les vertus guerrières, les qualités militaires des ancêtres qui firent la gloire de l'armée. Nous avons conservé l'esprit militaire; et c'est là une preuve remarquable de l'excellence de notre arme. Elle a traversé les pires moments de notre histoire sans que son moral en soit attaqué. Les expériences démocratiques, les réformes néfastes, les tentatives sournoises de politiciens désireux de flatter l'égoïsme des foules et de miner tout ce qui a gardé le culte du passé, ont échoué sur notre cuirasse forgée par les ouvriers du bon vieux temps.
Et c'est là ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'histoire de notre arme. Il est plus facile de charger une haie de baïonnettes ou d'enlever une batterie que de résister à l'assaut hypocrite et persévérant livré depuis des années par certains démagogues contre toutes les vertus militaires de la race. Comment ne pas admirer ce qui en subsista chez nous? Nos hommes ont traversé cette tourmente, sans la voir; ils ont compris d'instinct ce qu'il y avait de grand et de beau à servir sous nos étendards. Il leur a suffi de venir passer trois ans, et même deux ans, sous l'uniforme de cuirassier, de dragon ou de légère. Le métier était pourtant plus dur, plus astreignant que dans une autre arme, la discipline plus exacte. Mais l'esprit était resté et il a sauvé des âmes qui se seraient perdues ailleurs. Nous l'avons bien vu dans cette guerre où les vieux cavaliers, ayant accroché leur sabre et dit adieu à leur cheval depuis quinze et vingt ans, sont revenus prendre leur place de bataille avec la même gaieté, le même entrain que s ils les avaient abandonnés la veille, Il y a un lien indestructible entre eux et leurs cliets. Qu on sépare les deux moitiés du tout que nous formons et presque tout ce qu'il contenait d'excellent s'échappe par la plaie ouverte.
Je pense que c'est à tout cela que songe mon ami Jean de B... tandis que, sans mot dire, armé de pincettes, il semble mettre un soin minutieux à relever les braises du foyer. Aussi, je continue mon plaidoyer.
- Je vous jure, mon cher, que notre devoir est de rester. En quittant notre arme, nous trahissons notre passé et nous abandonnons nos hommes c'est aussi les trahir un peu, eux qui nous ont donné tant de joies depuis le début de la campagne. Nous ne devons pas les quitter volontairement. Je me sens tout disposé, si nos chefs le jugent nécessaire, à devenir fantassin. Mais alors que ce soit avec tout mon peloton, tout mon escadron, tout notre régiment. Oh! j'accepterai avec enthousiasme, car si nous laissons nos chevaux, nous garderons cependant intact l'esprit de l'arme. Tout est là.
- Vous parlez d'or, mon cher, reprend mon ami, mais ce beau rêve n'est pas réalisable et nous ne pouvons qu'obéir aux ordres qu'on nous donne. Or, je ne vois qu'un moyen de sortir de l'inaction où nous sommes, c'est de passer dans l'infanterie.
Décidément, mes arguments ne l'ont pas convaincu. Pourtant, mon ami Jean est un homme de l'esprit le plus fin, le plus sensible qui soit. Je sais qu'il partage mes idées en ce qui concerne la valeur de notre arme: il ne la quittera qu'à regret. Mais il veut avant tout combattre d'une façon plus effective et plus fréquente. Il fait passer les réalités du présent avant les possibilités de l'avenir.
- Je sais, continue-t-il, que nous aurons un jour un beau rôle à jouer comme cavaliers. Quand cette heure sera venue, je regretterai sûrement ma décision d'aujourd'hui. Mais je ne peux sacrifier mon désir à un avenir sans doute lointain.
- Jean, mon cher Jean, réfléchissez encore, il ne faut pas violenter sa destinée. Si nos chefs ont besoin de nous pour commander des compagnies, ils feront comme ils ont déjà fait: ils prendront d'office ceux d'entre nous qu'ils jugeront nécessaires. Alors nous marcherons sans remords et sans regret.
Mais je sens que sa décision est irrévocable. Il secoue la tête sans répondre; il ne me regarde plus dans les yeux. Sans doute craint-il d'y lire un reproche dont souffrirait son affection. Maintenant, il s'est levé et je sens passer le mauvais frisson qui nous saisit, dans ce dur métier de soldat, chaque fois que les hasards de la vie militaire nous séparent pour toujours d'un ami. Combien ai-je connu de semblables instants! On se rencontre, on se comprend, on s'estime et, parmi tous les bons camarades qui vous entourent, on sent que l'on est destiné à devenir quelque chose de plus délicat et de meilleur. On devient deux amis. Cela dure quelques années qui passent dans le bonheur, car c'est avoir le bonheur que posséder un véritable ami, auquel on peut tout confier, ses joies comme ses peines. Ces amitiés ne sont pas rares chez nous et elles sont le charme du métier de soldat. Mais un beau jour une mutation, une promotion arrive; l'un des deux amis part pour l'autre bout de la France, et ils ne se rencontreront qu'en de rares occasions, sur un champ de courses, au théâtre, au hasard des manuvres. En se revoyant ils auront d'abord une grande joie; puis ils sentiront entre eux tout ce que la vie a apporté de nouveau et qu'ils ignorent; cela crée une sorte de gène; on se retrouve changé, vieilli; les souvenirs des joies communes s'effacent et l'on se sent découragé d'avoir à se dire tant de choses. Petit à petit la lassitude vient; on redoute l'effort à faire pour renouer le lien; et c'est ainsi que se terminent les amitiés de garnison.
Jean prend son manteau et l'endosse lentement. Il me semble que ce geste est le symbole du long voyage qui va l'entraîner loin de moi. Lui aussi, sans doute, perçoit que quelque chose se brise en lui, car il me serre la main plus fortement que. d'habitude.
- Au revoir, dit-il, je reviendrai vous voir bientôt, mon cher; mais il faut que je file. Il est tard et j'ai encore quatre kilomètres à faire.
Son charmant sourire subsiste malgré la mélancolie que je vois dans ses yeux. Il continue:
- Soyez tranquille; il n'y aura rien de changé entre nous. Une amitié comme la nôtre survit aux séparations telles que celle-ci. Je vous jure que rien ne nous divise; nous obéissons chacun à notre conscience. Notre affection reste la même, aussi vivace, aussi forte... Au revoir. A bientôt.
Il est parti. Je l'ai entendu descendre l'escalier et, quand il a ouvert la porte du parc, le hurlement du vent qui a rempli le château m'a paru plus sinistre. Maintenant, il galope dans le vent et dans la nuit.
Je songe aux paroles semblables prononcées par d'autres avant lui. Où sont maintenant ceux qui les ont dites? Et mon cur souffre de prévoir la fin d'une aflection si belle, si complète et si douce. Mais je ne peux en vouloir à mon ami Jean de B... Comme toujours il a obéi à ce qu'il croyait être le devoir. Je m'incline devant lui et je pleure seulement notre amitié perdue.
IV : Le P. C. Marceau
Sous Verdun, juin 1916
Il faut se baisser pour passer sous une sorte de voûte faite de tôle ondulée et recouverte de sacs remplis de terre. Cela forme un abri relatif contre les éclats d'obus qui viennent souvent rôder par ici. On descend une pente inclinée, puis on trouve trois marches qui font pénétrer plus profondément dans le sol. Poussons la porte qui est au bas des marches et pénétrons dans le trou noir qui s'ouvre devant nous. D'abord, c'est l'obscurité complète. Impossible de distinguer où l'on se trouve. C'est à peine si on perçoit, à droite, dans le fond, la lueur d'une petite lampe. Il faut attendre quelques secondes pour s'habituer aux ténèbres que perce à peine l'infime lueur. Ne bougeons pas; il ne faut pas risquer de renverser quelque chose. Prenons bien garde: nous sommes au poste de commandement du général de division dont les brigades tiennent Fleury et les lignes en avant du fort de Souville. Prenons bien garde; baissons la voix, respectons comme un sanctuaire cette pièce sombre qui ressemble à un tombeau. Nous pourrons dire plus tard aux nôtres quand nous serons vieux, et quand on racontera la bataille de Verdun aux petits enfants, que nous fûmes là. Et l'on regardera avec étonnement celui qui aura vu ces choses, qui aura respiré là et qui aura entendu ce qui s'est dit là. Car, à cette heure, l'ennemi assiège de toutes parts Fleury et Souville, il les écrase de projectiles et fait le suprême effort pour percer. Il est à cinq kilomètres de Verdun.
Peu à peu, les yeux se font à l'obscurité. Nous sommes dans une petite cave de six mètres de long sur quatre de large. Sa voûte a été consolidée par les sapeurs du génie; deux rangées de gros troncs d'arbres, formant piliers, la soutiennent dans toute sa longueur et bordent l'allée centrale. A droite se trouvent un lit et la table de travail où brûle la lampe; à gauche, une longue table qui sert pour les repas de l'état- major et, à côté de la porte, l'appareil téléphonique. C'est tout.
Mais, au fond de cette première salle, s'ouvre une porte masquée par une toile pendue à deux clous. Soulevons-la et entrons. Il faut ici gratter une allumette, car aucune lumière n'y luit. Dans une pièce plus petite que la précédente et semblablement étayée, nous voyons une sorte de dortoir: quatre lits faits de rustiques cadres de bois garnis de paille, une table et deux chaises en forment tout l'ameublement. Voilà terminé le tour du logis que j'ai occupé pendant quinze jours, du 12 au 26 juin 1916. J'ai tenu à le décrire de mon mieux et en détail pour en garder le souvenir précis, car avoir vécu dans un tel lieu, à cette période de la grande guerre, mérite que chaque chose reste gravée dans ma mémoire.
Ce poste de commandement s'appelle en langage militaire le P. C. Marceau. Son nom lui vient de l'endroit où il est situé. Quand on sort de Verdun vers l'est et que l'on suit la route d'Étain, on voit se dresser à gauche une série de collines en partie boisées. Ces hauteurs portent le nom de côte Saint-Michel. Elles se prolongent vers le nord-est par les fameuses côtes de Belleville où s'élève le fort de Souville comme une sentinelle veillant vers le nord. C'est sur la côte Saint-Michel, à environ cinq kilomètres de l'enceinte de Verdun, que s'élevaient, à l'orée des bois de Belleville, les casernes d'infanterie appelées quartier Marceau.
Je dis: s'élevaient, car, quand j'y arrivai, il n'en restait que les vestiges. Depuis quatre mois l'artillerie lourde allemande écrasait le quartier Marceau sous l'avalanche de ses projectiles. Il devait pourtant être charmant, parmi la verdure des bois, ce groupement de petites maisons de briques accoté au vaste quadrilatère de la caserne. Les soldats qui ont tenu garnison dans la plupart de nos villes et ont connu les antiques bâtisses que nous a léguées l'ancienne armée n'en pourraient croire leurs yeux. Partout des arbres, de la verdure; aucune maison en dehors des bâtiments militaires. A l'extérieur de l'enceinte même du quartier s'alignaient de coquettes villas réservées aux officiers ou aux ménages de sous-officiers. De là, on découvre un magnifique panorama: les hauteurs boisées dites des Hospices, l'immense plaine ondulée aux chaumes alternés de bruns labours qui s'étend jusqu'aux casernes Bévau, et, à l'ouest, la vieille cité guerrière dominée par sa cathédrale.
Souvent j'ai aimé à m'imaginer le charme que devait avoir la vie militaire dans ce coin de France ravissant et surtout de quelle douceur devaient être les soirs d'été pour ceux qui habitaient là au temps heureux de la paix. Et mon imagination me rendait le contraste plus pénible.
Un amas de ruines, une série de pans de murs écroulés, un sol transformé en chaos et disparaissant par endroits sous l'amoncellement des briques dispersées par le bombardement, des charpentes de fer et de bois, des détritus de toute sorte. Voilà ce qui a remplacé les coquettes villas et la caserne d'antan. Autour de toutes ces misères la forêt a pris des aspects désolés; les arbres ébranchés, déchiquetés, les taillis ravagés ont des airs maladifs. Les feuillages ont des teintes fanées comme si la nature se refusait à laisser vivre quoi que ce soit dans ce lieu de désolation.
Mais où le contraste m'apparaissait le plus frappant, c'est quand je songeais au calme qui devait régner là autrefois. On ne devait entendre nul autre bruit que les grêles sonneries du clairon oi parfois les chants de quelque troupe rentrant d'une marche, ou les cris des enfants jouant à la lisière de la forêt. Mais ce qui devait dominer le plus souvent tout ce coin paisible, ce devaient être les mille bruits qui montent des champs et des bois, bruissements d'insectes, pépiements d'oiseaux, brise qui passe dans les branches, craquements des arbres qui vivent, tout ce que l'on aime à écouter quand on est seul et pensif, loin du fracas: et des soucis des villes.
Aujourd'hui il serait impossible de goûter une telle douceur, et, à sa place, nous entendons la clameur formidable de la bataille.
Les bois qui entourent le P. C. Marceau sont bondés d'artillerie de tous calibres. Aux heures des forts bombardements, c'est un vacarme qui ne peut se comparer à rien. Mais la souffrance est encore plus forte quand il faut circuler dans les taillis au moment où l'action n'est pas trop vive, car on ne voit pour ainsi dire aucun canon. Ils sont embusqués dans des terrassements, camouflés de feuillage et soigneusement dissimulés par les plis du terrain. On marche dans un layon bordé par d'épais fourrés; on va sans penser à autre chose qu'à la mission dont on est chargé, et, tout à coup, on est secoué par une formidable explosion qui brise le tympan, crispe les nerfs, fait trembler le sol, les arbres et, semble-t-il, le morceau de ciel qu'on a devant soi. On se tâte, on se demande si l'on n'est pas blessé, et l'on ignore encore si c'est un projectile ennemi qui vient d'éclater à quelques pas ou si c'est une de nos pièces qui vient de tirer. Et, au moment où l'on recommence à respirer, une deuxième, puis une troisième explosion ébranlent encore l'atmosphère. Mais maintenant l'on est rassuré; ce sont nos canons qui chantent leur chant de mort et l'oreille meurtrie prend plaisir à suivre le sifflement du gros obus qui file en fendant l'air, sifflement qui va en diminuant et se terminera là-bas, sur Douaumont ou sur Vaux, par un éclatement plus formidable encore que celui que nous venons d'entendre.
On oublie vite ces surprises désagréables lorsque, renseigné, on va regarder la batterie elle-même. Elle est là depuis trois ou quatre mois; elle a, petit à petit, créé autour d'elle tout ce qu'il faut à des hommes pour vivre. Les pièces sont protégées contre les éclats par des remparts de terre et de sacs; les canonniers se sont creusé des abris souterrains; ils ont leur cuisine, leurs couchettes construites de leurs mains; sur des cordes tendues, leur linge sèche. Tandis que la moitié d'entre eux, tranquillement, nettoie, épluche les légumes, lit, se repose, joue aux cartes, les autres servent les pièces. Car le tir ne cesse presque jamais; il est plus ou moins violent, mais il est continu.
Cela a quelque chose de merveilleux et d'inquiétant. Le profane qui regarde vivre une de ces batteries reste étonné et se demande un instant s'il n'est pas en présence d'une invention machiavélique dont un simple mortel ne saurait comprendre l'existence ni le but. Ces gros canons sont, là, écrasés, tapis sur le sol, avec leur énorme gueule levée vers le ciel. Des hommes les entourent qui semblent se soucier beaucoup moins d'eux que de la soupe qui mijote ou du seau de vin qu'on apporte. Ils vont et viennent en manches de chemise, la pipe aux dents. Parfois, quelques-uns d'entre eux se rapprochent d'un des monstres gris, ouvrent sa culasse et, posément, mettent dedans quelque chose de lourd, puis quelque chose de moins pesant, enveloppé dans une toile grise.. La culasse est refermée avec un bruit sourd et chacun reprend sa tâche interrompue. On ne comprend vraiment le but de tout cela que quand le coup va partir. Le chef de pièce dit: « Attention! » Alors seulement les hommes abandonnent leur ouvrage un instant et se mettent dans l'abri; le plus proche: il faut toujours prévoir l'éclatement possible de la pièce. Mais, dès que le coup a été tiré, chacun revient paisiblement à ses occupations.
On reste confondu devant cette vie à la fois monotone et extraordinaire, des hommes font les gestes voulus avec la même insouciance que s'ils battaient du blé ou débitaient des marchandises.
Ils envoient un obus capable de tuer cent hommes aVec le même calme qu'ils mettraient à jeter une lettre à la poste. Vraiment, on croirait qu'ils ne pensent pas à ce qu'ils font. Y pensent-ils, d'ailleurs? Devant eux se dresse la croupe boisée des côtes de Belleville et les taillis tendent un voile épais à quelques mètres de leurs yeux. Ils ne voient rien que ce qui se passe dans le cadre étroit de leur vie journalière et beaucoup ignorent sur quoi ils tirent. Que leur importe! Il y a des yeux qui voient pour eux, ceux de l'avion, ceux de la « saucisse », ceux de l'observateur aux lignes avancées; et le téléphone apporte jusqu'à cet abri où se trouve le poste récepteur les chiffres nécessaires pour pointer et le nombre de coups à tirer.
Une seule chose peut secouer la nonchalance de l'artilleur, c'est quand le téléphone ou quand le coureur lui apporte l'ordre du tir de barrage. Alors, il devient un autre homme. Ce n'est plus la tâche ordinaire à accomplir, c'est le salut qu'il faut assurer aux camarades des tranchées. Cette pensée l'électrise, lui donne des forces qu'il ne soupçonnait pas. Les gros obus d'acier ne pèsent plus à ses bras robustes, la manuvre du canon se fait avec une précision et une rapidité incroyables. C'est à qui aura le plus vite chargé sa pièce et fait partir le coup.
J'ai assisté à des tirs de barrage formidables, notamment à celui du 21 juin au soir, où, pendant plus de quatre heures, toutes les batteries de la rive droite de la Meuse tirèrent sans discontinuer et à toute vitesse pour arrêter une attaque générale de l'ennemi. C'était une chose indescriptible. La terre tremblait; les arbres, les pans de murs, tout vibrait, et j'avais l'impression que mon cerveau lui-même palpitait dans mon crâne. Il était presque impossible de se parler; c'est à peine si l'on arrivait à se faire entendre en hurlant, bouche contre oreille. Et commeles Allemands envoyaient, eux aussi, les obus à profusion, les arrivées et les départs se fondaient en un vacarme à devenir fou.
Ah! les spectacles inoubliables n'ont pas manjï que à ceux qui furent dans ce secteur pendant les quinze jours où je m'y trouvai. Sans compter ce que je vis lors de mes courses à Souville, à Fleury, au bois de Vaux-Chapitre, les scènes auxquelles j'assistai aux alentours mêmes du P. C. Marceau suffiraient à laisser dans ma mémoire une impression d'admiration et d'horreur. J'ai vu des bombardements fantastiques, des misères atroces, des morts et des blessures horribles; j'ai passé une: nuit entière dans les gaz asphyxiants; enfin, aux sources mêmes de tous les renseignements et de tous les ordres, j'ai été témoin de la lutte à mort que livra notre héroïque et chère division contre un ennemi décidé à tout pour l'anéantir et se frayer un passage jusqu'à Verdun.
Cependant j'y ai connu aussi des heures pleines de charme.
Un jour, au moment où le soleil disparaissait après une journée de chaleur étouffante, je rédigeais mon rapport journalier, qu'un cycliste venait chercher chaque soir. A côté de moi, à la petite table du coin, travaillait également un des officiers de l'état-major, le capitaine C... Nous étions seuls, avec le téléphoniste de planton à l'appareil. L'après-midi avait été très agitée. Les Allemands avaient progressé jusqu'aux lisières de Fleury et des tirs de barrage avaient été déclan-chés à plusieurs reprises. A la nuit tombante, le feu s'était ralenti. Néanmoins, de temps à autre, le P. C. Marceau était ébranlé par les coups que tirait tout près de nous une batterie de Rimailho. Cette batterie était établie en contre-bas, un peu au-dessous de nous, à une trentaine de mètres environ. C'est dire la violence du bruit qu'elle faisait quand elle était en action. A chaque coup, les murs de notre cave tremblaient; la lumière de nos lampes vacillait. La commotion transmise par le sol faisait tout vibrer autour de nous. Mais le bruit du départ, amorti par la porte bien close, était supportable.
Le capitaine C..., ayant terminé son travail, fit pivoter sa chaise sur l'un des pieds de derrière, se tourna de mon côté et alluma une cigarette. J'interrompis aussitôt ma tâche, car c'était pour moi un vrai plaisir chaque fois que le capitaine C... pouvait jouir d'un instant de liberté. J'ai trouvé en lui, même aux plus mauvaises heures, une gaieté qui ne se démentit jamais. Ses colères elles mêmes, qui parfois étaient terribles, se terminaient toujours par un éclat de rire. Il m'offrit une cigarette et dit:
- Avez-vous déjà entendu J...?
Et comme j'avouais ne pas même savoir de qui il voulait parler:
- Attendez, fit-il.
Il ouvrit la porte, appela le sergent de planton et dit:
- Faites venir J...
Puis se tournant vers moi:
- Mon cher, continua-t-il, aimez-vous la musique? Oui, eh! bien, je vais vous régaler. Nous avons à l'état-major la chance d'avoir J... parmi les secrétaires. Vous ne connaissez pas J...? Il fait partie de la maîtrise d'une des paroisses les plus élégantes de Paris. Rassurez-vous, je ne veux pas vous faire entendre des psaumes. J... est également un ténor réputé et il remporte maints succès dans des concerts mondains. Vous allez voir.
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit efl J... entra dans notre cave. Tout de suite, il me séduisit par la simplicité de son attitude, la finesse de son sourire, l'air un peu résigné et surpris avec lequel il portait son uniforme de guerrier. Il posa son casque sur le lit et dit:
- A vos ordres, mon capitaine.
Il avait prononcé cette phrase aux termes très militaires, mais le timbre de sa voix la rendait aussi douce qu'une phrase musicale; et il souriait toujours, modeste, étonné et content.
- Voyons, mon cher J..., reprit le capitaine, vous savez bien qu'il ne s'agit pas d'ordres maintenant. Nous vous supplions de chanter quelque chose, à votre choix, et nous vous tiendrons quitte.
- Mais... le canon?...
- Qu'importe! Allez..., allez, mon cher.
Les Rimailho continuaient leur uvre. Toutes les minutes environ la batterie tirait une série de trois coups espacés entre eux de quelques secondes: baoûm..., baoûm...,baoûm. Et les lampes vacillaient, les porte-plumes sautaient sur les tables. Au loin on entendait le murmure continu de centaines de pièces en action. Cela faisait tantôt comme le bruit monotone et assourdi des machines en marche d'un gros bateau, tantôt comme le grondement du tonnerre quand l'orage s'éloigne.
J... cependant commença de chanter. Et il me sembla que ma tête se perdait et que mon coeur battait à se rompre. Quelle puissance infinie a sur nos êtres une belle voix guidée par un bon artiste! Comment expliquer ce que je ressentais? D'abord ce fut une détente de tous mes nerfs, une chaleur qui descendait en moi, un apaisement qui se faisait dans mon âme. Il me semblait que mes fatigues, la tension démon esprit, la surexcitation créée par les dangers qui nous entouraient, il me semblait que tout cela disparaissait tandis que la voix s'élevait entre les murs humides de cette cave. Et cette transformation de tout moi se traduisait par une envie irrésistible et stupide de pleurer. Elle était pourtant bien simple, la modeste mélodie que nous chantait J... Je ne me rappelle plus quel en était l'auteur, ni quel titre elle portait. Je me souviens seulement qu'elle évoquait un vieux logis solitaire, aux fenêtres mi- closes, perdu au fond d'un jardin et caché sous le feuillage. Quelques bribes des paroles me sont restées; encore ne suis-je pas certain qu'elles soient très exactes. Et cependant il me semble entendre encore cette voix qui disait:|
Oh! ma chère maison, Si vieille..., si vieille, Oh! ma chère maison, Si vieille sous le vert gazon...
Les notes s'égrenaient, mélancoliques comme; le son grêle d'une cloche tintant dans la campagne. Et les paroles sans façon étaient tout ce qu'il fallait pour émouvoir une pauvre àme inquiète ayant connu trop de désillusions, trop d'amertûmes et priant seulement pour trouver un coin paisible où goûter le calme, le repos. Il me semblait que la voix disait: « Heureux! heureux ce qui a su vivre au foyer de ses pères sans désir insensés..., heureux celui qui s'est créé un foyer, celui qui a des goûts paisibles; heureux le sage qui aime rentrer le soir, après la journée laborieusement remplie, dans son modeste logis, et qui se réjouit de retrouver chaque chose à sa place, de toucher de ses mains les vieux meubles amis. » Et J?...chantait:
... Maison d'autrefois, témoin d'un autre âge, Portant enfouis, au fond du feuillage, Tant de chers souvenirs...
Le capitaine C... écoutait, la figure cachée dans ses mains, les deux coudes sur la table. Les Rimailho faisaient toujours baoûm..., baoûm..., baoûm et le grondement de la bataille accompagnait le chant paisible de sa voix grave.
Dans la suite, le capitaine C... profita des rares instants où nous nous trouvions seuls et où un peu d'accalmie se produisait dans le combat pour faire venir J... Et chaque fois nous goûtions un plaisir nouveau. Mais jamais il n'égala celui que nous ressentîmes ce soir-là où la voix prochaine des gros canons accompagna si étrangement, sans la troubler, la voix pure du secrétaire d'état-major.
Quand nous eûmes remercié chaudement et congédié le brave J..., nous sortîmes, le capitaine C... et moi, pour respirer un peu d'air pur sur le terre-plein s'étendant derrière les décombres de la maison. L'atmosphère était douce, toujours chaude, car la nuit n'était pas encore close et aucun souffle de vent ne se faisait sentir. A notre droite, le soleil se couchait derrière la masse imposante des ruines de Verdun. La cité dressait la silhouette noire de ses toits déchiquetés sur le rouge sanglant du ciel. Devant nous la plaine disparaissait déjà dans une brume violette. Mais, à notre gauche, la masse sombre du bois des Hospices était sans cesse piquée par les flammes courtes que crachaient les batteries en action. Parfois, l'arrivée d'un gros obus allemand s'écrasant avec un bruit semblable à un craquement colossal éclairait pendant l'espace d'une seconde un coin de bois, un pan de mur. Nous regardions. En moi chantait toujours la voix de J...
... Oh! ma chère maison,
Mon nid, mon gîte...
Dans ma mémoire j'évoquais les centaines de gîtes divers où notre pitoyable vie de nomades nous avait traînés depuis vingt-trois mois de guerre. Et, dans mon esprit, je revoyais avec amour et tristesse mon vieux logis de Reims, mon fauteuil usé, aux bras polis par l'usage, mon large bureau recouvert de cuir, tous les chers compagnons de mes soirées solitaires de garnison...
Oh! ma chère maison...
V : La Soif
Sous Verdun, 14 juin 1916
C'est une nuit sans lune, et cependant les étoiles répandent une pâle lueur sur la terre. On voit un peu, assez pour se guider, pas assez pour ne pas trouver à chaque chose un aspect étrange. La chaleur de la journée monte encore du sol brûlé, de l'herbe courte et rare; pourtant il est près de minuit. Casque sur la tête, bâton à la main et la boîte du masque battant la cuisse, je vais vers la Fourche. Un de mes hommes, le chasseur Debeury, m'accompagne, ou plutôt me devance dans le sentier qui file à travers bois. C'est un raccourci qu'il a reconnu dans la journée et qui me conduira en dix minutes au point que je cherche. Je vois devant moi marcher le petit homme au dos large, aux jambes arquées, et je me sens heureux de suivre ce compagnon brave, taciturne et dévoué.
Le capitaine C... m'a dit:
- Allez donc, je vous prie, voir comment cela se passe à la Fourche... La brigade M... m'a encore téléphoné pour me dire qu'il lui fallait de l'eau à tout prix... Hier, il ne leur est rien arrivé: il y a certainement du désordre... Je sais bien que ce n'est pas facile, mais vous ferez pour le mieux.
Et il m'a remis la liste de tout ce qui devait passer à la Fourche à minuit: trois voitures à vivres pour les carrières de Fleury et une pour le poste de commandement de la brigade, une pour le fort de Souville, trois voitures chargées de barriques d'eau fraîche pour le dépôt de la Fourche... Mais la chose la plus importante est le ravitaillement en eau de la brigade M... à Fleury.
On a essayé de tous les procédés et aucun n'ai réussi. On a tenté d'y envoyer des voitures chargées de tonneaux, mais le bruit des charrois a été entendu par les Allemands; ils ont déclanché leurs tirs de barrage et conducteurs, attelages, tonneaux, tout a été dispersé aux quatre vents du ciel. Alors, le capitaine C... a fait établir un dépôt d'eau à la Fourche, point où se réunissent les routes de Fleury et de Souville. Dans la nuit, des baquets amènent là des tonneaux remplis d'eau. On les décharge et on les range au bord de la roule. Pendant le jour, une équipe composée d'un caporal et de six territoriaux s'occupe à les transvaser dans des récipients rassemblés à cet usage. Étrange rassemblement, d'ailleurs: il a fallu réunir pour cela tout ce que l'on a pu trouver dans le faubourg Pavé; il y a des arrosoirs, des seaux d'écurie, des seaux à toilette, des récipients variés d'un usage indéterminé, en fer, en bois, en fonte, en zinc. Mais ils sont là par centaines et on doit tâcher de les faire parvenir à Fleury.
Hier fut tentée la première expérience. Elle a donné des résultats lamentables. Rien n'est arrivé à destination, ou presque rien. Et l'état-major de la brigade se plaint avec raison. Il fait depuis trois jours une chaleur torride, on se bat sans repos nuit et jour et l'on n'a que du « singe » à se mettre sous la dent. Les hommes meurent de soif. Ils ne réclament pas de vin, - et pourtant quand on repousse les assauts furieux de l'ennemi depuis quatre jours, on aurait bien droit au quart de vin quotidien, - ils implorent seulement un peu d'eau pure... et voici deux jours qu'ils n'ont absolument rien à boire.
Alors, je vais tâcher de voir, d'organiser cette corvée d'eau de mon mieux. Je voudrais tant pouvoir réussir. Je sais la situation terrible des braves qui tiennent la crête de Fleury. Ils sont soumis à un bombardement effrayant et ininterrompu, ils sont pour ainsi dire sans abris; le soleil darde des rayons implacables sur les combattants abrutis de souffrance, de canonnade, de fusillade. Et les cadavres, sinistres compagnons qu'on ne peut ensevelir, se décomposent rapidement à quelques pas d'eux et apportent, sous le ciel de feu sillonné d'obus, l'odeur affreuse qui soulève le cur et donne envie de fuir.
Or on nous a dit que nos soldats, pour étancher leur soif, buvaient dans les mares d'eau où pourrissaient les morts. Il faut donc réussir. Mais je sais aussi combien il sera difficile de mettre d« l'ordre dans les deux cents hommes que la brigade doit m'envoyer. La Fourche est à peine à dix-huit cents mètres des lignes ennemies. Elle est sans cesse bombardée et la troupe sera composée d'hommes exténués par le combat, la chaleur et la soif, difficiles à commander.
Buttant dans les troncs d'arbres, dans les trous d'obus, les racines, les branches brisées, accrochant nos vêtements aux ronces, nous avançons assez péniblement. Il semble que l'artillerie allemande concentre surtout son feu dans la direction du fort de Souville. Le tonnerre gronde par là et, presque sans cesse, nous apercevons, dans l'interstice des arbres noirs, les lueurs sinistres des éclatements.
- ... Va pas faire bon ce soir pour le ravitaillement des Tourelles, dit gravement Debeury.
Et je songe, le cur serré, à cette voiture qufl chaque nuit monte jusqu'à cinq cents mètres du fort, conduite par un sous-officier et deux tringlots. Elle dépose le plus vite possible son chargement sur le bord de la route et, quand elle n'a pas été écrasée par un projectile, redescend la côte infernale à plein galop. Les occupants du fort vont chercher leurs vivres quand et comme ils peuvent... Oui, ce soir, il ne fera pas bon ravitailler Souville.
Mais du moins, devant nous, dans la direction de la Fourche, règne un calme relatif. Les « arrivées » que l'on entend semblent se produire en deçà du carrefour, et les gros projectiles qui ronflent au-dessus de nos têtes s'en vont tomber beaucoup plus loin, vers la route d'Étain et le faubourg pavé. Au milieu du cataclysme dans lequel nous vivons depuis trois jours, cela semble extraordinaire et cela repose: on s'entend parler sans qu'il soit besoin de crier et je perçois même distinctement, à ma gauche, à quelques centaines de mètres, les jurons et les coups de fouet des conducteurs dont les attelages grimpent la rude pente de la côte Saint-Michel. Allons! réjouissons- nous et espérons.
Ah! voici la voie du Decauville. Les rails sont en partie arrachés et le ballast est complètement bouleversé. Nous la traversons avec précaution, car c'est un véritable chaos. Nous grimpons à quatre pattes le talus de la route, contre lequel on a traîné le cadavre encore chaud d'un cheval. Quelques mètres encore et nous voici arrivés. Une ombre vient au-devant de nous sur la route.
- C'est vous, B...?
- Oui, mon lieutenant; rien de nouveau, sauf qu'un obus est tombé à dix-huit heures sur le dépôt d'eau. Il a crevé deux des tonneaux et bousillé une cinquantaine de seaux.
- Allons, bon! ça commence bien.
- ... Et puis... il a tué deux des territoriaux.
Voilà le rapport du brigadier de gendarmerie B..., type parfait du soldat de métier, consciencieux et probe. Pour lui, étant donné qu'il est toujours, vivant et à son poste, il peut commencer son rapport par la formule consacrée: « Rien de nouveau. » Puis il ajoute que le tiers de notre eau, si précieuse, est perdu, qu'une partie des moyens de transport est anéantie et enfin que deux hommes ont trouvé la mort dans la même catastrophe. Pour lui, esclave de sa consigne qui est de garder le dépôt d'eau, il a rendu compte des pertes survenues, dans l'ordre de leur importance: l'eau d'abord, les hommes ensuite.
Le brigadier B... est un brave. Pendant tout le temps où notre division fut engagée, c'est-à-dire pendant quinze jours, il n'a pas quitté la Fourche, où il était chargé de maintenir le bon ordre dans les corvées et les ravitaillements qui tous aboutissaient là. Or cet endroit était un des plus mauvais de la région. Caché au milieu des bois, il ne pouvait être vu des Allemands, mais la carte leur montrait suffisamment son importance. Là, en effet, aboutit la seule route menant de Verdun au fort de Souville et c'est là que se trouve l'embranchement du chemin menant vers Fleury. Il n'était pas besoin de voir pour être certain que tous les ravitaillements, toutes les relèves devaient passer par là. Aussi le tir des canons ennemis s'acharnait-il sur la Fourche, principalement pendant la nuit. Le brigadier B... y resta pendant quinze nuits et quinze jours, fidèle à sa consigne, sérieux et attentif, sans se plaindre. Il savait cependant qu'il eût dû être remplacé, que seuls les services qu'il rendait le faisaient laisser à ce poste dangereux, liais il ne formulait aucune réclamation. Le matin, il venait au P. C. Marceau rendre compte des événements de la nuit et, chaque fois, il apparaissait avec le teint un peu plus terreux, l'il un peu plus creux, la barbe un peu plus longue, mais toujours aussi propre, aussi bien astiqué, brossé qu'au premier jour. Il entrait, réunissait les talons, saluait et commençait son rapport:
- Mon capitaine, rien de nouveau. Sauf que...
Et l'énumération des hommes tués, des voitures, des attelages anéantis, des tonneaux crevés suivait l'invariable formule. Quel bon et brave soldat! Les gendarmes de la prévôté ont, auprès des hommes de troupe, une réputation fâcheuse: ils la doivent bien plus aux difficultés d'un métier ingrat qu'à la façon parfois exagérée dont ils font exécuter la plus futile consigne. Mais il suffit d'avoir vu le brigadier B... à l'uvre et l'on se sent rempli d'indulgence pour tous ses frères d'armes.
- Cela ne fait rien, mon lieutenant, continua-t-il, j'ai encore là environ quatre cents seaux remplis. Je pense que cela sera suffisant pour cette nuit si rien ne vient tout bouleverser.
- Et les corps de ces deux hommes, B...?
- Transportés au poste de secours de la côte Saint-Michel, mon lientenant. Le caporal demande qu'on les remplace demain de bonne heure, car il y a beaucoup de travail.
Une ombre s'agite devant nous. Le corps courbé vers la terre, elle semble compter ou chercher quelque chose. C'est le caporal qui vérifie le nombre de ces récipients remplis et alignés par longues files sur un terrain à peu près plat, près du carrefour. Je m'approche de lui; il continue sa tâche sans se soucier de moi. Encore un brave, celui-là, un de ceux qui accomplissent les tâches les plus ingrates avec une conscience, une abnégation que l'on ignore et qui, quand on les voit au travail, inspirent autant d'admiration et de respect que les combattants les plus valeureux. Voici deux jours qu'il est là, sous un bombardement continuel, avec ses six hommes au visage ridé, au poil gris; il y est pour six jours encore et déjà il a vu mourir deux d'entre eux. Cependant il continue et continuera cette besogne sans gloire. La nuit, il déchargera les lourdes barriques pleines d'eau; le jour, il videra ses barriques dans d'autres récipients. Il les alignera, les comptera comme il fait maintenant et attendra la nuit suivante pour les distribuer et recommencer la même tâche. Aucune récompense à espérer et beaucoup de dangers à courir, tel est le sort de cet homme courbé devant moi dans l'ombre et qui recommence son compte bouleversé par l'éclatement.
A ce moment, nous percevons nettement le sifflement d'un obus venant sur nous.
- A nous! dit B...
Instinctivement, nous rentrons la tête dans les épaules et l'ombre du caporal s'aplatit prudemment sur le sol. Un, deux éclatements tout près, sur notre gauche, deux lueurs rapides et éblouissantes qui permettent d'entrevoir l'enchevêtrement des arbres noirs, et nous entendons au-dessus, autour de nous, le passage cinglant des éclats, la chute des pierres, des brindilles et des branches qui font un drôle de bruit sur le sol dur, sur la mousse du remblai, sur le métal des seaux et des arrosoirs.
- Bon! dit le brigadier B..., les voilà qui commencent. Ça va faire du joli!
Mais l'ombre s'est relevée sans se presser. Elle s'approche de nous, esquisse un salut, de la main droite et dit simplement:
- Trois cent quatre-vingt-huit.
- Très bien, mon ami. Cela suffit. Tâchez de vous mettre à l'abri quelque part: ce n'est pas la peine de risquer un mauvais coup.
Et comme je disais ces mots, le même sifflement se fait de nouveau entendre et deux autres éclatements font trembler la forêt, au delà de la route.
- Mettons-nous toujours contre le talus du chemin, en attendant, dit B..., on est garanti au moins d'un côté.
Comme j'allais suivre son conseil, un bruit de piétinements et des murmures de voix nous font dresser l'oreille. Cela vient de la route qui mène aux carrières de Fleury. Un troupeau d'hommes apparaît, les premiers courant, les autres suivant d'un pas rapide, par petits groupes désordonnés. B;.. élève la voix:
- Halte! Qui est là?... Est-ce la corvée d'eau? Personne ne répond et le troupeau continue sa course rapide. Nous nous trouvons pris dans le remous. Une odeur acre monte de ce rassemblement d'hommes qui viennent de se battre par une chaleur torride et vivent comme des bêtes depuis quatre jours. J'en saisis un au passage et lui braque les rayons de ma lampe sous le nez. Elle éclaire la face pâle et couverte de sueur d'un tout jeune soldat du ...e. C'est le régiment qui tient les carrières.
- Où allez-vous? Des voix crient:
- La lumière I la lumière! éteignez! O a va encore être repérés...
Ils ne réfléchissent pas que ma lampe ne peut être vue des lignes allemandes et obéissent à la terreur que cause tout ce qui peut attirer le feu.
Au lieu de répondre à ma question, l'homme poursuit sa pensée qu'il exprime à haute voix comme pour excuser le désordre de la troupe et son allure précipitée:
- Ça nous est tombé dessus comme nous débouchions sur le chemin de fer. Il y en a trois de touchés qui sont restés à l'entrée du bois. Ah!... c'est malheureux!
Au même instant, une nouvelle rafale d'obus s'abat tout près de nous. Tous les corps se courbent, comme si le vent des projectiles avait déferlé sur les soixante hommes qui sont là et avait fait incliner toutes les têtes. Une voix demande:
- Personne de touché?
Nul ne répond à cette question. Mais une autre voix dit d'un ton de triomphe:
- De l'eau! Voilà de l'eau!
Comme si on leur avait annoncé la découverte d'un trésor, toute la troupe se précipite vers le dépôt d'eau. Ils n'auraient certainement pas montré plus d'empressement pour se jeter sur un festin copieux. Ces hommes meurent de soif; ils se bousculent et montent littéralement les uns sur les autres pour plonger leur quart dans l'eau. On entend le bruit d'un seau renversé. J'ai un instant de profond découragement. Comment empêcher ces hommes de boire? De remplir leurs bidons? Dans l'obscurité, cette cohue ne connaît plus que l'assouvissement de son désir. Elle oublie la discipline et même elle perd la raison. Tout disparaît devant ce besoin d'éteindre la brûlure de la soif. Et comment avoir le courage de les repousser? Ces hommes viennent de se battre et vont retourner se battre, il me serait bien dur de leur refuser à boire. Le pourrais-je, d'ailleurs?
Je suis saisi soudain d'un frisson d'horreur. Vrran!... J'ai eu à peine le temps de me baisser j'ai entrevu le reflet d'une lueur rougeàtre sur le sol, à mes pieds, et tout mon corps a été secoué par l'explosion. Des cris se font entendre à l'autre bout de la troupe:
- Par ici!... Il y en a deux de touchés.
Un blessé se plaint; on entend son gémissement continu. Quelques ombres sont pencbées sur d'autres ombres restées à terre. Des hommes cependant, vautrés sur le sol, boivent à môme des seaux, gloutonnement. Enfin, à force de crier, j'ai fini par découvrir le sous-officier qui commande la corvée. Je tâche de lui faire entendre raison, de lui montrer les conséquence que peut avoir un tel désordre sur le ravitaillement de toute la brigade. Ce n'est pas un mauvais homme, certainement, mais il est sans énergie, sans autorité au milieu de la bousculade nocturne. Du moins je parviens à lui faire enlever les deux blessés; des camarades les emportent au poste de secours situé à mi-pente de la côte Saint-Michel.
Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Simultanément débouchent au carrefour les deux cents hommes amenés des carrières pour la corvée d'eau et des voitures de ravitaillement venant de Verdun. C'est à perdre la raison: le désordre est inexprimable, les hommes s'appellent, d'autres s'injurient. En vain je cherche à me faire reconnaître au milieu des ténèbres. Nul ne se soucie de mes exhortations. Ces pauvres soldats ne cherchent qu'une chose: de l'eau, d'abord, pour étancher leur soif. Après, on verra. Les conducteurs des voitures ne pensent qu'à quitter le plus vite possible un endroit connu pour être des plus dangereux. Les appels se croisent:
- Où est la corvée de Fleury?... Celle des carrières?
Les fantassins répondent par des injures, et un cri domine tout:
- A boire!... A boire!
Enfin je parviens à joindre le lieutenant qui commande les deux cents hommes de la corvée d'eau. Je distingue dans la pénombre une figure d'homme paisible et résigné. Il a de bonnes grosses joues et une grande moustache tombante qui ne suffit pas à lui donner l'air guerrier. Nous nous serrons la main machinalement et, comme je lui expose le but de ma mission, il lève les bras d'un air navré:
- Que voulez-vous que je fasse? fait-il, je ne peux plus tenir nos hommes. Ils se battent depuis deux jours sans avoir une goutte d'eau à boire. Vous vous doutez de ce que c'est, n'est-ce pas?
- Oui, dis-je simplement.
Et, appelant le brave brigadier B... qui contemple cette scène d'un air découragé:
- B..., je vous prie, laissez boire ces hommes. Ils auront plus de cur à l'ouvrage pour emporter ce qui restera. Tâchez seulement qu'on décharge rapidement les voitures pour qu'elles débarrassent le carrefour. Nous sommes déjà trop nombreux ici.
Heureusement les obus allemands éclatent eu ce moment un peu plus loin, dans la partie du bois qui s'étend entre la Fourche et le quartier Marceau. Ils arrivent par séries de deux presque sans discontinuer. Et alors ils éclairent pendant une seconde la scène désolante qui se déroule devant moi. On aperçoit, dans le reflet rouge, des hommes buvant dans tout ce qu'ils ont sous la main: celui-ci dans son quart, celui-là dans le seau levé à bout de bras. Au-dessus de cette foule, la masse noire des voitures se détache comme une succession d'îlots sur une mer agitée. Grimpés sur les charrettes, des hommes gesticulent, jettent par-dessus bord des sacs, des pains, que sais-je? Que de défauts dans cette organisation faite à la hâte et qui réunit, à la même heure, près de trois cents hommes dans un des endroits les plus bombardés du secteur. Ma mission aura servi du moins à signaler ce danger. Qu'arriverait-il si une de ces rafales s'abattait ici? A cette pensée, je me sens saisi d'une horreur profonde.
Je me rapproche de l'officier d'infanterie qui, sans mot dire, attend patiemment que ses hommes aient fini de boire.
- Mon cher, me dit-il quand il m'aperçoit à la lueur des obus, je crois qu'ils vont être rassasiés. J'ai rassemblé ici mes sergents et nous allons pouvoir faire prendre aux hommes les récipients qui restent. Ce serait déjà un résultat s'ils arrivaient uSqu'aux carrières.
- Et hier, quelle quantité d'eau vous est arrivée?
- Hier? Absolument rien!... Et il en sera de ferrie sans doute aujourd'hui. Comment voulez-vous faire traverser à deux cents hommes chargés de seaux pleins d'eau un terrain long de deux kilomètres et constamment arrosé d'obus? Les seaux arriveront peut-être comme hier, mais il n'y aura plus rien dedans.
Je me tais. Que dire à cela? Comment ne pas frémir en pensant à ce que doit être ce défilé nocturne, dans cette plaine ravagée, semée de trous, de débris, de cadavres? Quand l'homme entend venir vers lui le sifflement sinistre qui lui annonce l'obus, rien ne peut l'empêcher de se jeter à terre. Il se souciera bien peu, alors, des récipients qu'il porte et de l'eau qu'ils contiennent.
- Mais alors, dis-je, voyez-vous un autre moyen pratique d'amener l'eau là-bas? Les voitures... Il n'y faut pas songer.
L'officier leva les bras d'un geste résigné. Soudain, un peu en avant et à gauche de la Fourche, le ciel fut illuminé et nos oreilles furent assourdies par trois éclatements stridents. Cela fit dans le noir du firmament comme un bref feu d'artifice et aussitôt nous entendîmes passer en sifflant les terribles éclats des shrapnells. Il y eut une oscillation dans la vague humaine. Des voix crièrent:
- Les fusants!... les fusants!... Ah! malheur!
Deux voitures vides firent demi-tour brusque, ment et s'éloignèrent à une allure désordonnée Les conducteurs frappaient leurs chevaux et fendaient la foule au galop sans se soucier des injures. Le lieutenant cria:
- Allons, les enfants, dépêchons-nous de prendre les seaux: nous serons plus vite partis d'ici.
Les sergents hâtaient le travail. Les hommes se bousculaient maintenant pour saisir leur charge. Aussitôt qu'une vingtaine d'entre eux étaient prêts, ils s'éloignaient, files d'ombres, clans la direction de Fleury. Peu à peu la cohue devenait moins grande. Les Allemands arrosaient de shrap-nells tout ce coin du bois. Par miracle, nul ne fut blessé à la Fourche même. Les voitures, une à une, disparaissaient avec un grand bruit de ferraille et de jurons. Le dernier fantassin s'éloigna. Je serrai la main de l'officier.
- Adieu, camarade, et bon retour!
Il haussa les épaules, toujours résigné, et dit placidement:
- J'arriverai peut-être, moi; encore n'est-ce pas sûr. Mais ce que je puis vous assurer, c'est que notre eau n'arrivera pas, elle!
Et il partit dans la nuit, d'un pas lassé, appuya sur son bâton.
Maintenant je suis de nouveau le sentier qui me ramène au P. C. Marceau. Debeury marche derrière moi, sans parler. Comme si les Allemands savaient que tout est terminé à la Fourche, ils ont cessé leur bombardement par ici. Leur feu recommence avec une intensité plus grande sur ma gauche, vers les côtes de Belle ville. Autour de moi, c'est presque le calme. On entend les moindres bruits. Nos pas font craquer les brindilles qui jonchent le sol et l'on perçoit, au loin, le bruit d'une auto qui file sur la route de Verdun.
Et pendant que je gagne à pas lents le petit lit de paille qui m'attend, au fond de notre cave, les autres, là-bas, avancent vers le feu. Ils marchent en files invisibles dans la plaine noire où chantent les balles et où va peut-être rugir le tir de barrage. Ils vont, le dos courbé, les dents serrées, spectres héroïques et ridicules, avec dans leurs deux mains ces seaux à demi vides dont les anses grincent et accompagnent leur marche d'un rire macabre. Et, plus loin, couchés dans les trous d'obus, éparpillés sur le sol bouleversé et brûlant, leurs camarades appellent de tout leur désir exaspéré la corvée qui n'arrive pas.
VI : Les Coureurs de Verdun. - Souville
15 juin 1916
J'entends des voix étouffées dans la cave qui précède celle où est installé notre dortoir. Quelle heure peut-il être? Six heures du matin, sans doute. Aucune lueur ne filtre dans notre souterrain et les soucis que j'ai rapportés de ma mission à la Fourche m'ont empêché de m'endormir. Voici déjà longtemps que je cherche le sommeil et je commençais justement à m'assoupir, malgré la fraîcheur humide qui pénétrait sous mon manteau. Près de moi, les deux capitaines d'état-major dorment encore, après avoir veillé une partie de la nuit.
Je viens d'être secoué de ma torpeur par le bruit qu'a fait un homme en entrant dans le P. C. Marceau. J'ai entendu le bruit de ses bottes ferrées grinçant sur les marches, celui de sa boîte à masque frôlant la muraille. Même, malgré la cloison qui nous sépare, j'ai perçu le choc de son casque contre la voûte de la porte basse. Maintenant, il parlemente avec le sous-officier de planton. J'ai cru entendre chuchoter mon nom. Mon premier inouvement a été de me lever, et, puis, lâchemenf, je me suis renfoncé sous mon manteau avec l'espoir de m'être trompé et celui de pouvoir enfin reposer ma tête endolorie et mes membres brisés. Des pas s'approchent en faisant crier le sable et la toile qui sépare les deux caves en guise de portière se soulève. Un flot de lumière pénètre dans notre dortoir obscur. Le capitaine H..., qui dort à mes côtés, s'est retourné en maugréant, fuyant les rayons de la lampe placée dans la première salle. Deux ombres courbées sont entrées et l'une d'elles a dit à voix très basse:
- C'est là... le lit au fond, et à droite.
Je ne peux plus douter: il s'agit bien de moi. Et je préfère stupidement ne pas bouger, comme si cela pouvait dissuader l'homme de venir jusqu'à moi. Mais la deuxième ombre avance avec des précautions maladroites, essayant de ne pas accrocher ou de ne pas heurter son équipement dans l'étroit espace resté libre entre les piliers de bois et les cadres rustiques des lits. Je sens près de moi une odeur acre de drap mouillé. L'ombre se penche sur moi:
- Mon lieutenant...
- Qu'y a-t-il?
La voix prend un ton timide, comme pour s'excuser du dérangement inévitable qu'elle me cause.
- Mon lieutenant, je viens du « poste intermédiaire »... Je suis venu vous prévenir, mon lieutenant, parce que... S... vient d'être tué.
- Oh!...
J'ai sauté en bas de ma couche, gratté une allumette et ma bougie éclaire notre réduit. Mes compagnons de dortoir s'agitent. Au bruit que j'ai fait en me levant, en rajustant mes vêtements, ils ont compris qu'il y avait quelque chose de nouveau et déjà le souci des ordres qu'il va falloir solliciter, recevoir et transmettre, commence à chasser le sommeil pesant où ils sont plongés depuis bien peu de temps.
- Qu'y a-t-il? dit l'un d'eux sans lever la tête.
- Un de mes coureurs qui vient d'être tué.
- Ah!...
Cette exclamation, poussée d'un ton indifférent, m'a causé une impression douloureuse. Pourtant, qu'est-ce qu'un mort de plus dans l'immense hécatombe? Je devrais comprendre l'insouciance du capitaine qui s'attendait à une pire nouvelle dans les instants tragiques que nous traversons. Pour lui, cette victime n'est qu'un numéro ajouté à l'interminable et funèbre liste. Oui, mais cet homme était des miens.
Je l'ai bien connu. Il était sous mes ordres jadis quand il suivait le cours des élèves brigadiers. Je revois sa physionomie pensive, ses yeux bleus limpides et remplis de mélancolie qui semblaient lire déjà sa brève destinée. Mon cur se serre à la pensée de revoir ces yeux éteints, ce corps allongé et froid. On peut, à la guerre, s'accoutumer à la pensée de la mort pour soi-même, mais quand elle frappe l'un des nôtres, cela nous semble toujours une injustice du sort.
Devant moi, immobile contre la porte, le coureur qui m'a apporté la mauvaise nouvelle attend, le dos courbé, appuyé sur son bâton. Je ne puis voir son visage qui forme une tache sombre entre la visière métallique du casque et le large col du manteau. Mais, chose étrange, mon attention est attirée par une goutte d'eau éclairée par la clarté de la lampe. Elle forme une perle brillante au bord du casque et mon regard s'y attache inconsciemment, tandis que mon esprit troublé agite mille pensées confuses. Il pleut donc?... Oui..., c'est cela: il doit pleuvoir. Pourtant, tout à l'heure, la nuit était sereine, quoique chaude. Pourquoi pleut-il?... Et pourquoi S... a-t-il été tué?... Je mets mon casque sans mot dire. Je prends mon masque et mon bâton.
- Allons!
Tous ces gestes ont été accomplis machinalement et je m'éloigne sans savoir exactement ce que je vais faire. Mais en gravissant l'escalier, puis en montant la pente douce qui me ramène dans la campagne, je sens ma raison qui renaît au contact de l'air frais. Il a plu. Peut-être même un orage a-t-il éclaté, dont, au fond de mon terrier, j'aurai confondu les grondements avec le bruit du canon. De la terre mouillée monte une odeur fade et les feuillages des arbres et des taillis ont repris des teintes vives. Les pieds s'enfoncent dans la boue des sentiers en faisant un clapotis léger; parfois ils font entendre un bruit mat quand ils foulent le sol couvert de mousse ou tapissé d'aiguilles de pins. Dans les étroits layons les branches basses me frôlent le visage de leurs feuilles mouillées et la brise très légère, agitant faiblement les arbres, fait tomber une pluie de gouttes fraîches qui me font frissonner. Petit à petit mon engourdissement s'atténue, disparaît.
Derrière moi j'entends le pas léger du chasseur qui me suit en silence. Son compte rendu terminé, il n'a plus rien dit. Respectueux de mon chagrin, il a compris l'inutilité des paroles et le trouble qu'elles apportent dans les instants de tristesse. Au contact continuel de la mort, les hommes les plus frustes comprennent vite la gravité des heures de deuil et baissent instinctivement la voix ou se taisent devant leur douloureux mystère. Je me retourne. Quel est cet homme? Je ne le connais pas: c'est un des coureurs fournis par le 3e escadron. Figure quelconque de jeune paysan normand, regard honnête, visage pâli par la fatigue, front plissé par une pensée morose. Il marche à grandes enjambées, fixant le sol et appuyant son bâton sur la terre à chaque pas. Je l'interpelle. Il trottine quelques instants pour me rattraper et, ne pouvant se placer à ma hauteur à cause du chemin trop étroit, il marche tout près de moi, faisant bien attention à ne point me gêner.
- Comment cela est-il arrivé?
- C'est ce matin, mon lieutenant. On avait apporté un pli du poste de commandement à destination du fort de Souville. C'était son tour de marcher... avec Colin. C'était juste au moment où l'orage a éclaté. Ils sont partis sous la pluie quand le jour commençait à poindre, et puis... ils sont revenus tout à l'heure. Nous étions sortis de l'àbri, où l'on ne peut se coucher parce qu'il est trop étroit, et nous les voyions qui redescendaient la côte à travers bois, car, vous comprenez, le boyau était impraticable à cause de l'averse...
- Après, après?
- Alors, tout à coup, comme ils sautaient l'ancienne tranchée inachevée, voilà une marmite qui arrive, et vlan! elle éclate derrière eux. Colin s'est jeté à terre, mais S... est resté debout. Seulement il a crié deux fois: « Ah! Ah!... » Et puis..., il a dit quelques mots à Colin qui s'était relevé et qui le regardait sans comprendre... et puis il est tombé... et, quand nous sommes arrivés, il était déjà comme mort. Ça le tenait dans les reins. Il y avait un gros trou rouge...
- Qu'avez-vous fait?
- On l'a porté dans l'abri, à cause des mouches qui venaient déjà. Et puis le brigadier a envoyé Colin pour prévenir les brancardiers divisionnaires... et moi pour vous rendre compte, mon lieutenant.
Nous longeons le boyau conduisant des casernes Marceau au fort de Souville: l'orage l'a rendu complètement impraticable. D'ailleurs, la canonnade est peu active en ce moment; sans doute les Allemands préparent-ils un nouvel assaut et procèdent-ils à un changement dans l'emplacement de leurs batteries. Sous les grands arbres, au tronc couvert de mousse, nous voyons de temps en temps passer des hommes qui, en silence, le visage incliné vers la terre, vont d'un pas cadencé vers des buts inconnus. Les vêtements et les figures ont des teintes livides et la boue de la nuit, ramassée au hasard des abris transpei'cés, a mis partout l'empreinte de la misère.
Nous avançons péniblement sur le sol rendu glissant par la pluie. Le boyau dont nous suivons le bord, afin de ne pas nous perdre dans les méandres de la forêt, décrit des courbes nombreuses qui font paraître la route plus longue. Mais nous devons approcher, car je distingue entre les arbres et parmi les herbes la teinte brune des tranchées de repli qu'on est en train de creuser à mi-chemin entre le fort et les côtes Saint-Michel. C'est là qu'on a installé le « poste intermédiaire » qui sert de relais entre Souville et le P. C. Marceau. D'ici nous entendons même des hommes qui parlent et le bruit sourd des pioches qui creusent la terre molle. Une voix lointaine chante une sorte de complainte naïve avec l'accent traînant où les hommes de la campagne mettent la mélancolie des solitudes, des champs aux lointains horizons, des crépuscules où tintent les angélus.
Et, au coin d'un taillis, j'aperçois venant vers nous un couple d'hommes portant une civière. J'ai senti comme un grand coup frappé au plus profond de moi. J'ai compris, en voyant là-bas le groupe immobile de mes coureurs, que c'était leur camarade qui s'en allait. Le voici qui passe près de moi, porté par deux brancardiers peinant sous le poids du fardeau. C'est ce qui reste du petit chasseur au front large, aux yeux limpides..., une forme indécise balancée au rythme de la marche lente et, sortant de la couverture qui lui sert de linceul, les pieds chaussés des gros souliers enduits de boue qui, aux cahots du chemin, semblent ceux d'un vivant. Voilà tout le glorieux cortège de cet enfant mort pour son pays. Et je le trouve plus touchant ainsi que s'il était accompagné de la pompe militaire, couvert de couronnes et de fleurs, salué de discours. Il n'est pas un être au monde qui n'aurait envie de s'agenouiller ici, dans la boue, pour honorer ce mort qui passe. Mais il faut se redresser et donner l'exemple d'un cur ferme à ceux qui regardent là-bas. Debout, tête haute et la main au casque: c'est ainsi qu'en retenant les sanglots qui montent de mon cur je salue le soldat qui s'en va. Car c'est ainsi que S... nous a quittés, porté par deux vieux brancardiers aux barbes grises. Nous l'avons vu s'éloigner entre leurs dos courbés, sous le ciel gris de Verdun où couraient des nuées légères semblables à des voiles de deuil et parmi les hautes futaies mutilées qui semblaient lui faire escorte.
Ces funérailles sont le symbole de notre destinée, à nous, cavaliers de Verdun. Notre part a été sans gloire parce qu'elle a été faite de courage individuel et d'héroïsme obscur. Etre coureur, c'est risquer tous les dangers, c'est les braver loin des regards qui admirent, des voix qui encouragent; c'est passer au travers des tirs de barrage pour porter un pli pressé ou un renseignement important; c'est marcher à découvert dans la plaine balayée par les mitrailleuses; c'est remplacer le téléphone dont les fils sont hachés par la mitraille; c'est porter les paroles du chef aux unités engagées dans la fournaise.
Le coureur de Verdun ne pouvait compter cheminer à l'abri des boyaux, car les boyaux n'existaient pas ou eussent demandé trop de temps si l'on eût voulu les emprunter. Les distances étaient longues et les ordres devaient être portés rapidement au cours des combats gigantesques qui se livraient. Il fallait donc, dans notre secteur, parcourir en ligne droite les deux à trois kilomètres qui séparaient le P. C. Marceau de Fleury ou de Souville. Ce service fonctionnait jour et nuit, car l'intensité du feu allemand était telle que les lignes téléphoniques étaient coupées à chaque instant.
Le commandement avait décidé d'employer à cette mission des cavaliers à pied. C'est ainsi que j'eus à organiser le service des coureurs dans le secteur défendu par la ...e division. Cent cavaliers pris dans le 3e et dans le 4e escadron me furent confiés. Cinquante d'entre eux étaient employés comme agents de liaison entre les batteries et les groupes d'artillerie et les cinquante autres comme coureurs pour relier le poste de commandement du général de division à ceux des commandants des brigades et ces derniers entre eux.
Ceux qui ont vu nos chasseurs à l'uvre ne les oublieront pas. Certes, il eût été merveilleux de renouveler les héroïques chevauchées de jadis, mais nos soldats y eussent eu moins de mérite. La bravoure de l'homme qui est dans le rang n'est pas toujours la vraie bravoure: l'exemple des chefs, l'amour-propre, l'entraînement de la masse en sont sinon les raisons, du moins les adjuvants. La bravoure de l'homme isolé au milieu du danger est la vraie forme du courage.
Aux heures affreuses où l'ennemi écrasait tout le secteur sous l'avalanche de ses projectiles, c'était avec un serrement de cur que je les voyais s'éloigner, mes chasseurs. Il faut avoir connu ces instants pour savoir l'angoisse que l'on peut ressentir quand, au plus fort de la lutte, on se sent tout à coup séparé de ceux qui se battent. J'ai assisté à des scènes terribles au poste de commandement du général. J'ai vu, à la lueur rougeàtre des lampes qui éclairaient les tables couvertes de cartes et de plans, le général, le chef d'état-major, les capitaines groupés autour du téléphone qu'occupait l'un d'eux. Les murs tremblaient, le sol frémissait sous l'effort de la canonnade. Le capitaine, l'oreille au récepteur, répétait à haute voix ce qu'on lui téléphonait de Fleury ou de Souville. Ohl ces visages crispés, ces plis qui se creusaient sur les fronts, tandis que tombaient des phrases brèves et coupantes comme des arrêts de mort: « Toutes nos tranchées sont bouleversées... Nous avons de fortes pertes... L'ennemi se prépare à donner l'assaut... Nous demandons de forcer les tirs de barrage sur... » Et, tout à coup, l'officier se taisait, laissait tomber le bras qui tenait le récepteur.
- Coupé! disait-il.
Aussitôt, le général commandait:
- Vite! deux coureurs.
Et, une minute après, les deux braves étaient là. Je les regardais tandis qu'ils écoutaient les ordres. Rangés contre le mur de la cave, debout, immobiles, ils concentraient toutes les forces de leur cerveau pour bien comprendre chaque phrase. Aucune peur ne se lisait dans leurs yeux, sinon celle qu'avaient ces esprits simples et frustes de ne pas bien saisir le sens des paroles. On y voyait leur volonté de se donner entièrement corps et àme, pour bien remplir la mission et aussi l'étonnement, le respect, l'émotion causés par cette chance extraordinaire d'approcher, eux, simples cavaliers, du général qui commandait à tant de soldats, de le voir, de l'écouter, de recevoir directement ses ordres. Et puis, quand le général avait dit:
- Allez, mes amis.
Alors, mes deux braves se redressaient en faisant claquer leurs talons l'un contre l'autre et ils saluaient, la main ouverte à la visière du casque. La lumière falote de la lampe se reflétait dans leur regard comme un éclair glorieux. Et ils sortaient de la salle basse en courbant la tête pour passer sous la porte voûtée. Je les accompagnais toujours jusqu'à la sortie de l'abri, leur répétant les instructions, leur recommandant la prudence et la rapidité. Ils écoutaient gravement et disaient:
n Ne craignez rien, mon lieutenant, on arrivera, puisqu'il le faut. n n Et ils partaient d'un pas allongé, l'un derrière l'autre, plies en deux et appuyés sur leurs bâtons, tandis que rugissaient de toute part les canons, tandis que les obus allemands, venus de cinq, de dix kilomètres de là, passaient au-dessus d'eux en fendant l'air ou éclataient à leurs côtés en faisant trembler le sol, les buissons, les arbres. Ma pensée les suivait, ces deux pauvres êtres vivants qui semblaient de si infimes créatures parmi le bouleversement de la nature. Je les voyais courant sur les pentes de Souville ou parmi les vallonnements qui précèdent la crête de Fleury. J'imaginais leur émotion quand autour d'eux les arbres centenaires s'écroulaient au milieu d'un fracas horrible, ou quand, dans la plaine étrangement déserte, le sol semblait s'entr'ouvrir à gauche, à droite, devant derrière pour projeter avec un fracas épouvantable des colonnes de fumée, de poussière, de terre, de pierres et de fer, semblant autant de volcans éveillés soudain.
Quelques-uns sont morts, beaucoup sont blessés. Mais tous les renseignements ou les ordres qui leur furent confiés arrivèrent à destination. Enfin, près de quarante furent cités à l'ordre du jour.
Comment ne pas être fier de commander à de tels hommes? Auprès d'eux on oublie fatigues, chagrins, désillusions; on retrempe son âme. Ils peuvent servir d'exemple quand on est tenté de se désespérer devant l'injustice du sort, car, inconsciemment, ils sont la plus belle expression du devoir militaire. Jamais je ne l'ai si bien senti qu'à Verdun.
C'est à cela que je songeais, tandis qu'après avoir adressé quelques paroles d'encouragement aux coureurs du « poste intermédiaire », je me dirigeais vers le fort de Souville.
Je partis seul; on distinguait à travers les arbres, au flanc de la pente qui s'étendait doucement devant moi, le chemin de fer Decauville montant au fort et dont la voie bouleversée passait à vingt mètres de là. Un peu plus haut, j'apercevais le talus de la route stratégique qui mène au faîte des côtes de Belleville. Aucune erreur n'était possible. En quelques enjambées j'atteignis la chaussée et, à pas lents, comme marchant vers un pieux pèlerinage» je suivis la route montante.
Comment dire la majesté du spectacle qui m'entourait? Rien ne peut en donner une idée; il serait puéril d'essayer de faire comprendre cela à qui ne l'a pas vu. Vous avez sans doute été émus, vous qui avez voyagé par le monde, en contemplant certains paysages dont la grandeur vous frappait. Parfois, vous avez senti en vous un sentiment ressemblant à la crainte devant les solitudes infinies qui semblaient receler des mystères, devant des forêts aux arbres séculaires, devant des gorges profondes où coulent des torrents. Ceci n'est rien. Il faut avoir vu la forêt de Souville à l'heure où j'y étais pour comprendre l'émotion intense que peut produire un paysage.
Celui-ci me bouleversa. Je ne prenais plus garde au grondement du canon et j'oubliais le drame qui se jouait autour de moi. Ce n'était plus que la partie accessoire du spectacle; les bruits de la bataille n'étaient que le concert lointain chargé de faire valoir le décor qui se déroulait sous mes yeux. Je montais la pente rude, et j'étais seul.
Seul parmi les arbres gigantesques qui semblaient vivre, pencher vers moi leurs membres et leur corps mutilé et me parler. Les bois de Verdun devaient souffrir et me prendre à témoin de la barbarie des hommes. Oui, ils me parlaient et je les entendais. Ils me parlaient des années passées où ils avaient grandi en paix, où ils avaient formé petit à petit de leurs troncs puissants les pilliers de ce temple émouvant qu'est une forêt; de leurs branches emmêlées ils en avaient constitué la voûte et ils avaient offert aux hommes la nef incomparable où l'on est si bien pour rêver, pour contempler, pour prier. Déjà, maintes fois, au cours des jours anciens, des guerriers étaient venus combattre par ici. La forêt avait frémi au bruit des armes pesantes heurtant les armures, à celui de la mousqueterie mêlé au fracas des lourds canons. Mais quand la bataille s'était éloignée, le dôme de la forêt était toujours debout et intact et les hommes revenaient sous ses ombrages goûter la paix de la vie.
Mais aujourd'hui son temple est violé. Des engins conçus par un esprit infernal viennent ravager, briser, anéantir ce qui semblait éternel. La mort plane partout. Des souffles géants passent dans les airs et semblent porteurs des plus affreuses catastrophes. Des voix déchirantes, des voix profondes hurlent au loin, d'autres se font entendre tout près. La forêt se tait, mais sa vue laisse deviner ses souffrances. Les vieux arbres ont des regards de détresse.
J'avance et je suis tout seul. Qui oserait se risquer dans cette contrée d'épouvante? S'il y a des hommes, ils sont terrés, ils se cachent. Sans doute lorsqu'il le faut des êtres humains passent là où je suis, mais ils passent comme des fantômes, courbés en deux, d'un pas allongé, le regard inquiet et le cur battant, glissant d'un arbre à l'autre comme s'ils craignaient d'être vus par l'ennemi. En ce moment il n'y a rien de vivant que la fuite chantante des obus et là-haut, au terme de ma course, l'explosion soudaine de quelque 380 qui éclate avec un fracas formidable en projetant dans le ciel une haute gerbe noire.
Et voilà qu'à ma droite j'entends parler. Le son d'une voix humaine est un réconfort; elle fait paraître moins affligeante la détresse que m'a inspirée cette solitude. Je me penche au-dessus du mur de pierres sèches qui borde ici le remblai de la route. En contre-bas, tout près de moi, j'aperçois, quatre longues pièces d'artillerie, la gueule béante tournée dans ma direction. On dirait quatre grandes bêtes de proie, au corps gris et froid, tapies en embuscade. Autour d'elles quelques hommes hâves et boueux travaillent avec des gestes las, tandis qu'une fumée légère s'élève d'un abri creusé sous terre.
Un sous-officier m'aperçoit et son visage s'illumine d'un sourire. Nous nous réjouissons tous deux. Il semble dire: enfin voici un homme qui vient des pays habités où la vie est presque normale; et, en moi-même je songe: « Je ne suis donc pas seul; il y a des hommes qui vivent là. » Le sous-officier prend la parole et je m'arrête, heureux d'entendre cette voix claire dans la forêt qui semble morte.
- Mon lieutenant, méfiez-vous, dit-il, nous allons tirer. Et, bien qu'il n'y ait aucun danger, je tiens à vous prévenir, car les obus vont passer au-dessus de votre tête, pas bien haut, et cela fait un effet désagréable.
- Merci, maréchal des logis. Sur quel but tirez-vous?
- Sur les batteries allemandes de Thiaumont, et elles vont riposter aussitôt. Mais nous y sommes habitués: leurs projectiles tombent toujours en arrière de nous, dans le ravin.
1Ilse tait un instant. Les canonniers ont cbargé leurs pièces sans hâte et ils attendent l'ordre d'ouvrir le feu.
- Allons, au revoir, dis-je, je monte jusqu'au fort. Tâchez de nous faire de bonne besogne.
- Bonne chance, mon lieutenant...
Il hocha la tète, tandis que je reprenais ma marche. Je fis quelques pas et je l'entendis qui ajoutait:
- Faites bien attention pour franchir le glacis... Depuis ce matin ils tirent dessus sans discontinuer, tantôt avec du 380, tantôt avec du 420..., un coup environ toutes les trois minutes.
- Merci.
Je continue mon ascension par la route défoncée. Les charrois et les obus ont raviné la chaussée et l'orage de cette nuit a rempli les excavations d'une eau jaunâtre; cela ajoute à la désolation qui m'entoure. On ne peut faire un pas sans rencontrer un témoignage de la lutte qui se livre ici depuis quatre mois avec un acharnement sauvage. La route est bordée par mille débris que l'on a simplement traînés là pour débarrasser le passage; l'endroit est trop exposé pour qu'on puisse se livrer à un nettoyage en règle.
Voici tout l'attelage d'un caisson qui a dû être frappe pendant un ravitaillement de nuit; les six chevaux sont là, raides et gonflés, encore chargés de leur harnachement.
Je passe vite en me cachant le visage dans mon mouchoir pour échapper à l'odeur affreuse que dégagent ces cadavres et pour ne pas voir les horribles blessures où pullulent les mouches. Un peu plus loin, tout un tas de sacs destinés aux tranchées pour faire des épaulements et qu'un hasard a conduits là finit de se consumer. Quelque obus a éclaté au milieu d'eux et y a mis le feu, sans doute; ils brûlent lentement, en dégageant une fumée acre et quelques petites flammes roussâtres.
Et, tout à coup, mon regard est attiré par une toile de tente soigneusement étendue sur le bas côté de la route et qui semble avoir été placée là pour abriter quelque objet allongé dans l'herbe. Je m'approche et je m'arrête aussitôt, saisi par l'angoisse, tandis qu'un grand froid m'envahit. Un mince filet de sang filtre sous la toile grise, glisse jusqu'à l'ornière du chemin et là, dans la boue liquide, mes yeux voient la tache rouge qu'il a faite et qui va en s'adoucissant sur les bords, devient rosée, puis se confond petit à petit avec la teinte blanchâtre de l'eau. J'ai envie de fuir et malgré moi je reste cloué au sol devant ce mystère qui remplit mon âme de détresse et de pitié. Ce ne peut être le corps d'un homme qui est caché là-dessous, car le morceau de toile ne serait pas assez grand pour le dissimuler tout entier. D'ailleurs, on distinguerait la forme du cadavre sous ce linceul improvisé, et l'on ne voit rien de semblable. Il semble y avoir là simplement un petit tas de pauvres choses assemblées pieusement et pieusement voilées par une main amie. Je devine qu'il s'est passé ici cette nuit, ou ce matin, un des drames innombrables qui, chaque jour, au cours de cette guerre, font connaître le comble de l'horreur à ceux qui en sont témoins.
Des hommes, sans doute, passaient sur le chemin où je suis. Ils filaient vite, hagards et courbés. Combien étaient-ils? Que faisaient-ils? Qu'importe. Ils allaient, ils couraient dans la hâte de gagner un abri, tandis que devant, derrière, tout autour d'eux la mort les guettait, leur tendait des pièges, leur barrait le chemin, les poursuivait. Et, tout à coup, elle tomba parmi eux. Un obus qui éclate, des hommes qui s'aplatissent saisis de terreur, puis qui fuient, se dispersent, se retrouvent, se comptent.
L'un d'eux manque. Ils se consultent, tapis derrière un talus. Peut-être n'est-il que blessé? Il faut aller voir. Le plus brave, ou bien l'un des amis de l'absent, se décide à revenir sur ses pas. Il se presse; il a un peu l'espoir de retrouver son camarade seulement blessé, traînant son corps mutilé et implorant l'aide de ses compagnons. Le voici arrivé au point d'où ils ont fui tout à l'heure. Et toute sa chair frémit à la vue de ce qui reste de son compagnon. Le projectile a éclaté pour ainsi dire sur lui et il subsiste à peine quelques lambeaux sanglants de celui qu'on a connu et aimé. Alors le vivant a compris ce qu'il devait au mort. Il a ressemblé minutieusement les pauvres débris épars, il a déroulé la toile de tente qu'il portait en sautoir et il l'a étendue comme un suaire. Les restes de son ami attendront ainsi, dans ce sépulcre fragile, le jour ou l'heure d'aller rejoindre ceux d'autres héros, dans un des innombrables cimetières où reposent nos morts de Verdun.
Je m'éloigne le cur serré. Maintenant le spectacle devient plus angoissant, car j'approche du fort. Un projectile formidable vient de s'abattre sur lui et l'explosion a fait trembler le sol sous mes pas. Ici les arbres n'ont plus de branches. On croirait voir, au-dessus de l'océan, les mâts brisés d'une flotte innombrable qu'un cyclone géant viendrait d'engloutir. Les uns, coupés en leur milieu, montrent dans le ciel leur cassure déchiquetée. D'autres, encore debout, laissent voir leurs déchirures plus blanches sur la teinte grise de l'écorce. Pas de verdure, pas de taillis: la mitraille a raflé tout cela. La terre ravagée, sarclée, labourée, apparaît entre les arbres qui subsistent.
Je longe ce qui reste d'une maison isolée sur le côté de la route. Ce devait être un poste de gardien, un dépôt de matériel ou tout autre bâtiment militaire. On distingue le rectangle formé par un pan de mur encore debout et par les quelques pierres blanches qui subsistent sur les trois autres faces. Tout autour et de l'autre côté du chemin, un gigantesque amoncellement de planches, de fascines, de fils de fer barbelés a été bouleversé par les obus. Des débris de toute sorte ont été projetés aux quatre vents: c'est un chaos indescriptible et il monte de cet enchevêtrement de matériaux disparates l'odeur écurante et fade de cadavre, qui plane sur toute la région.
A gauche, on distingue encore ce qui fut un boyau menant à la première tourelle du fort, mais le bombardement l'a complètement bouleversé. Je ne puis espérer m'en servir et je devrai aborder le glacis sans aucune protection, sans aucune chance de salut si l'un des énormes projectiles arrive au moment de mon passage.
Justement, en voici un. J'entends-venir de loin; le bruissement terrible qu'il fait en fendant l'air. Aucune comparaison, aucune description ne saurait dépeindre l'effet produit. Certains l'ont comparé au bruit de ferrailles secouées que fait un train en marche. Il y a quelque chose de cela avec, en plus, une sorte de mugissement qui va en grandissant avec une rapidité vertigineuse et se termine dans un fracas formidable. Celui-ci est tombé au moins à trois cents mètres de moi, à l'est du fort, et pourtant tout a tremblé. Instinctivement, je me suis jeté derrière un gros tronc d'arbre et je regarde avec un peu d'admiration, je dois l'avouer, la colonne noire projetée dans les airs, faite de terre arrachée, de quartiers de roc, de morceaux de bois qui montent à une hauteur prodigieuse, tournoient, se renversent, semblent hésiter, puis retombent de tous côtés en gerbe de feu d'artifice. En même temps une lourde fumée rousse s'élève lentement du cratère que l'obus a creusé; elle s'étale en grosses volutes cotonneuses à reflets cuivrés et se dissipe comme à regret, tandis qu'une odeur acre se répand dans l'atmosphère et parvient jusqu'à moi.
Accoudé au gros arbre, j'étudie le terrain découvert qui s'étend devant moi afin de bien calculer le trajet de ma course. La route a presque complètement disparu et la zone qui s'étend entre l'entrée de la tourelle et le point où je suis n'est qu'un chaos. Les centaines de gros obus qui, presque sans discontinuer, tombent depuis quelques jours sur le glacis ont transformé le sol en une succession ininterrompue de gouflres ayant quatre à cinq mètres de profondeur. Ils se touchent ou chevauchent les uns sur les autres. Pour atteindre mon but il me faudra suivre le bord croulant de ces précipices au fond desquels stagne une eau remplie de débris innommables.
Autour de moi ce ne sont que voitures de ravitaillement brisées, cadavres de chevaux, matériel abandonné par les corvées que le bombardement a surprises. A mes pieds, émergeant de l'eau glauque croupissant au fond d'un des entonnoirs, les quatre membres raidis d'un cheval dressent vers le ciel le croissant brillant des fers et, au bord, un brancard abandonné montre sa toile teinte de sang. Chaque objet évoque en moi un petit drame rapide, affreux, où la mort a joué le principal rôle.
Plus loin, des tonneaux éventres, des caisses brisées laissant échapper des biscuits, tout ce qui, partout ailleurs, est considéré comme si précieux et que l'on abandonne ici sans regret, dans cette région de terreur que l'homme aborde avec crainte et avec la volonté de la traverser au plus vite. Enfin, à cent cinquante mètres de moi environ, je vois une sorte de muraille trapue et grise, semblable à la façade d'un tunnel et où s'ouvre une porte basse et voûtée. C'est l'entrée de la tourelle qu'il va falloir atteindre le plus vite possible.
Je regarde de tous mes yeux ce petit trou noir vers lequel je vais courir. Il semble m'appeler et me dire: « Ici est le refuge, ici la sécurité. Vois la coupole trapue, massive, à l'abri de laquelle tu peux venir te reposer. Personne ne supposait, quand elle fut construite, qu'elle aurait à supporter les chocs formidables dont elle est accablée. Le génie malfaisant de nos ennemis a dépassé ce que l'esprit pouvait imaginer. Il a réduit Anvers, Namur, Douaumont, Vaux et toutes les forteresses auxquelles il s'est attaqué. Maintenant, c'est mon tour. Et chaque jour il augmente l'intensité de ses assauts. Mon échine résiste; elle est secouée, ébranlée, tassée à chaque coup qu'elle reçoit. Mais elle est faite de bonne trempe et semble se raidir sous l'avalanche qui voudrait la briser. »
Un nouveau projectile vient d'éclater un peu plus près, mais cette fois sur le versant qui fait face au bois du Chapitre. Je m'élance sans attendre que la pluie des débris soit retombée à terre; je cours en glissant sur le sol détrempé, croulant; je longe des précipices et je butte sur des restes informes; de-ci, de-là, au creux des entonnoirs, l'eau de la pluie a conservé une teinte rou-geâtre. Mais je n'y prends pas garde. Je me hâte et la distance qui me sépare de la tourelle me semble interminable. Encore quelques bonds, une chute, une glissade et me voilà sous une voûte sombre et grise qui paraît creusée dans un formidable rocher.
Le sol qui est sous mes pieds descend par une pente rapide entre deux murailles humides. Le couloir semble s'enfoncer dans la terre; il offre à mes yeux l'aspect d'un gouffre redoutable, car on n'en voit pas le fond. Jusqu'où va-t-il? C'est ainsi que je m'imaginais l'entrée des Enfers quand je traduisais jadis les Dialogues des Morts. Mais il est peu vraisemblable que cette entrée morose me mène aux Champs- Elysées. Plutôt que les ombres des héros antiques, je compte y trouver quelques-uns de mes chasseurs et les camarades qui sont détachés auprès du colonel B... Cependant, j'hésite à m'avancer davantage car mes yeux, encore éblouis par la lumière du jour, ne distinguent plus rien. Ah! voici cependant une ombre, une ombre bien vivante et qui parle:
- Mon lieutenant, par ici... Ne craignez rien, vous n'avez qu'à me suivre: il n'y a pas de marche et ça continue en pente douce.
Maintenant je reconnais un de mes chasseurs qui s'est avancé à ma rencontre et qui sourit, tel un hôte faisant accueil à son ami.
- Bonjour, Vauchel... Comment cela va-t-il, ici?
- Pas trop mal, mon lieutenant. Dame! Ce n'est pas très gai, vous pensez bien, mais on s'y fait.
Je comprends que Vauchel ne considère pas Souville comme un séjour bien agréable. Aussitôt que j'ai avancé de quelques pas et que l'obscurité devient plus complète, je suis saisi d'une sorte d'angoisse. Il me semble qu'un poids énorme me pèse sur les épaules, que je suis à des milliers de mètres sous terre et qu'au-dessus de ma tète sont suspendues des montagnes prêtes à m'écraser. Et puis, cette ombre qui m'entoure me laisse dans l'incertitude de l'endroit où je suis; j'ignore la forme des choses et quels sont les hommes dont je distingue les ombres.
Nous tournons à droite et la descente devient plus rapide. Pour empêcher les glissades, on a recouvert le sol d'un caillebotis que je sens chancelant sous mes pas. Ici filtre une légère lueur tombant d'un soupirail élevé et presque complètement bouché pour empêcher les éclats de pénétrer. Mais ce mince filet de jour suffit à chasser l'impression pénible qui m'accablait; il me fait songer à la vie réelle, au grand air, aux bois, à la route que je retrouverai tout à l'heure. Et puis mes yeux commencent à voir. Maintenant je distingue des hommes assis par terre, contre la paroi. Ce sont des territoriaux qui sont venus chercher un refuge momentané. Ils sont venus sans être appelés; ils repartiront sans qu'on le leur dise, quand ils entendront que le bombardement est moins nourri, et ils continueront, lents et résignés, la tâche qu'on leur avait confiée. Ils sont là une demi-douzaine, accroupis dans le passage étroit, se faisant tout petits pour ne pas gêner et tâchant seulement de passer inaperçus. Près d'eux des pioches, des pelles sont soigneusement alignées contre le mur; ils ne parlent pas, ils ne bougent pas et ces spectres immobiles dans le faux jour contribuent à donner au souterrain une physionomie inquiétante.
Voici une porte étroite au-dessus de laquelle une petite lampe brûle. La courte flamme jette une lumière dérisoire dans ce coin obscur. Elle permet à peine de distinguer l'ouverture percée dans la muraille que je franchis presque à tâtons, et, aussitôt, je dois m'arrêter un instant, à demi suffoqué par l'air qu'on respire dans cette nouvelle salle. Cela prend à la gorge et donne des nausées. C'est une odeur aigre montant des hommes qui vivent, mangent et dorment là depuis de nombreux jours, dans une atmosphère à peine renouvelée II fait une chaleur humide, presque insupportable. A gauche, sur quelques bottes de paille éparpillées, des hommes sont vautrés et ronflent. A la lueur d'une lanterne suspendue au-dessus d'eux j'aperçois leur bouche ouverte, leur chemise bâillant sous la vareuse déboutonnée et, près de moi, leurs grosses chaussures recouvertes d'une couche épaisse de boue. Chasseurs et fantassins mélangés dorment pesamment, sans souci de la bataille, avec cette merveilleuse insouciance du soldat qui songe à profiter du moindre moment de repos pour manger, boire et dormir. Tout à l'heure, si on les appelle pour courir aux premières lignes, ils seront tout de suite debout et prêts à aller au danger.
En face, à la lueur de quelques bougies plantées dans des chandeliers improvisés, des soldats écrivent, d'autres épluchent des légumes: ce sont les secrétaires et les cuisiniers de l'état-major qui ont fraternellement partagé une longue table. La lumière jaune plaque des taches sombres sur les visages; les yeux semblent creusés profondément, les mâchoires paraissent plus fortes et les moindres gestes font contre la muraille des ombres gigantesques. Sous le martèlement des obus la vie continue paisiblement, comme à la caserne. On se fait à tout: la paille humide semble aussi délicieuse qu'un lit; la lumière des chandelles est, au fond de cet antre, aussi belle que celle du soleil et le repas qu'on prépare paraîtra succulent dans cet abri à l'armature puissante qui tremble sous l'ouragan des obus, semble parfois fléchir et ne rompt pas.
Voici mon bon camarade Pierre de F... qui vient au-devant de moi et dont je serre la main avec plaisir. Il suffit de le voir pour que la confiance revienne. Son visage épanoui exprime à chaque instant le bonheur de vivre. Dans tous les événements de notre vie guerrière il trouve sujet à s'égayer; aux instants de souffrance il découvre toujours un détail comique et s'empresse de le signaler en termes amusants. Lui présent, la fatigue ne se fait plus sentir, la faim est oubliée et le danger n'existe plus. Sa bonne humeur est communi-cative et l'esprit le plus chagrin ne peut y résister. Je l'ai vu, et déjà je ne songe plus à la menace effroyable qui pèse sur Verdun, aux misères que je vois chaque jour, à la situation tragique de ce dernier fort qui résiste en avant de la vieille cité. Je sens en moi une impression de sécurité complète et le tableau que j'ai sous les yeux me semble respirer la paix et le confort.
- Sois le bienvenu chez nous, dit F... Tu vois qu'en réalité nous ne sommes pas à plaindre. La maison est solide et nous ne manquons de rien.
Il me rend compte que nos chasseurs lui ont donné toute satisfaction et que jusqu'ici aucun de ses coureurs n'a été blessé.
- Viens, dit-il ensuite; je vais te présenter au colonel.
Le colonel B... commande une des deux brigades de notre division. Une partie de ses régiments tient la ligne comprise entre la Chapelle-Sainte-Fine et le bois de la Laufée, l'autre est en réserve dans les bois situés au sud du fort et travaille aux tranchées de soutien. Pour les troupes engagées, c'est un combat désespéré de jour et de nuit, une lutte féroce où les défenseurs s'accrochent à chaque trou d'obus, à chaque tronc d'arbre, à chaque fossé. Jamais l'imagination ne pourra concevoir ce qui se passa pendant ces journées de juin, sur ces quelques milliers de mètres carrés sans cesse écrasés d'obus, sillonnés de balles, où des hommes invisibles, cramponnés désespérément à la terre, semblaient vouloir y creuser leur propre tombeau plutôt que de l'abandonner.
Le colonel B..., attentif, concentré, farouche, est là. Je le vois, assis à une grande table où sont étalées de vastes feuilles de papier. La lampe allumée devant lui éclaire, de bas en haut, le front large, le pli creusé entre les yeux, le nez aquilin et la courte moustache noire. Arrêté au seuil de la nouvelle salle, je n'ose avancer et je regarde avec toute mon âme l'homme qui commande ce petit coin de la terre de France.
Les bras croisés sur la table, ses yeux sont baissés vers les plans étendus devant lui. Ils scrutent avidement ces lignes de couleurs diverses qui serpentent en tous sens sur le papier. Pour lui seul, enfoui sous terre, ces signes mystérieux évoquent des lambeaux de tranchées, des glacis bouleversés par les explosions, des bois aux arbres déchiquetés. Il sait que là se trouvent les restes de tel bataillon et ici ceux de tel autre. Samémoire lui dit qu' en ce point il peut compter sur le courage et l'énergie de tel chef, en cet autre sur la discipline et le dévouement de telle troupe. Dans son esprit apparaissent des visages, des silhouettes aux gestes connus; il revoit ceux qu'il commande; il connaît les vertus de chacun, sang-froid, adresse, enthousiasme, persévérance. Souvent un coureur essoufflé entre et lui apporte un chiffon de papier crasseux, couvert de terre, de sueur, parfois de sang, sur lequel un officier courbé sous la rafale, appuyé sur son genou ou sur le corps de l'un des siens, a écrit quelques lignes au crayon. Et aussitôt, d'un trait jeté sur la carte, le colonel B... a noté le changement accompli dans la ligne qui lui est confiée. Puis d'une voix brève mordante, qui martèle les syllabes pour signifier sa volonté, il donne ses ordres. Comment oser distraire un tel chef de son devoir?
Mais F... m'a nommé. Le colonel B... a relevé son visage pensif, et aussitôt il m'accueille en souriant. Tandis que les deux officiers d'état-major écrivent, téléphonent, transmettent les ordres et rédigent les renseignements, j'ai une courte, conversation avec le commandant de la ...e brigade. Je devrais plutôt dire que je l'écoute, car il me semble que toute parole de ma part serait vaine. Je préfère l'entendre parler, mes yeux contemplent de toute leur force cet homme qui dit des choses admirables avec tant de simplicité, qui explique en quelques phrases tranquilles des événements appelés à tenir une place immense dans l'histoire du monde. Voilà l'occasion d'écouter les récits de guerre les plus merveilleux: ceux que se font entre eux les acteurs du drame et non ceux des communiqués, ceux que font les journaux en termes lyriques. C'est là qu'on entend battre le cur des hommes qui sont les ultimes défenseurs de Verdun: qu'ils soient écrasés ou qu'ils reculent, l'ennemi aura franchi la dernière barrière qui le sépare de la ville convoitée. Ils savent que les Allemands vont redoubler leurs attaques, que la proximité du but augmentera leur frénésie, que leur formidable artillerie travaille nuit et jour pour ouvrir le passage, et ils ont foi en eux-mêmes. Le colonel B... sourit:
- Nous tiendrons jusqu'à la relève, dit-il, nous tiendrons coûte que coûte...
Puis il se tait. Pendant ce moment de silence, je vois l'expression de son visage qui change. Son regard se remplit de tristesse. Ce n'est pas l'angoisse qu'on devine dans ses yeux où je crois entrevoiries reflets sanglants de la bataille; c'est le regret de tous les braves qui meurent et celui de ne pouvoir arrêter tant de misères.
Mais le mauvais songe est vite chassé; la bonne humeur, la fermeté, la confiance ont aussitôt remplacé la mélancolie. Et il poursuit:
- Je ne vous dirai jamais assez l'admiration que j'ai pour vos chasseurs. Nous ne les connaissions pas et nous avons appris à les connaître sous le feu... Maintenant, ils sont nos frères ici et ils prennent la meilleure part du danger. Jamais ils ne m'ont fait défaut. Jamais je n'ai eu à craindre d'être coupé de mes soldats. Non seulement ils sont toujours partis sans forfanterie et sans crainte, mais encore ils sont toujours arrivés là où on les envoyait. Et ils montrent ainsi qu'ils ne sont pas seulement braves, mais qu'ils sont également vigoureux, adroits, intelligents. Tous ont été parfaits...
Je quitte le colonel. Aucun éloge ne pouvait me causer plus de plaisir que celui adressé par ce chef réputé à nos chers cavaliers. Je sors du poste de commandement le cur joyeux, tandis que F..., m'ayant saisi par le bras, m'explique:
- Viens à l'observatoire. Je vais te faire voir tout le champ de bataille.
Nous traversons la salle obscure qui sert à la fois de dortoir, de cuisine et de bureau. Les chandelles piquent toujours l'ombre de leurs flammes minuscules, éclairant à peine les faces blafardes des soldats. Nous voici de nouveau dans le couloir voûté aux parois humides, nous tournons l'angle droit qui nous ramène vers le jour. Devant nous tout au bout, l'ouverture étroite nous permet d'entrevoir un petit carré de ciel gris.
- Nous tournerons à droite aussitôt sortis, me dit F..., il y a environ une centaine de mètres à faire pour gagner l'entrée de l'autre tourelle. Il faudra courir vite, car l'endroit est mauvais. Heureusement, le sentier qui longe l'ouvrage n'est pas trop abîmé... Allons-y! Hop!
Il sort, tourne à droite et file à toutes jambes. Je le suis sans hésiter. Derrière nous, vers la batterie de l'Hôpital, viennent de s'écraser successivement trois formidables projectiles ennemis. Instinctivement, je me retourne sans interrompre ma course. Ils ont dû tomber très près les uns des autres, car je ne vois qu'une seule masse de fumée jaunâtre et lourde s'élever au-dessus du sol bouleversé et nu; on dirait que la terre s'est entr'ouverte pour laisser passer un nuage mortel créé par de mauvais génies. A la suite de F... je pénètre vivement sous une voûte semblable à celle qui sert d'entrée au poste de commandement et nous descendons de nouveau une pente identique. Entre les parois massives le jour diminue rapidement et bientôt l'obscurité nous entoure. Je suis mon camarade. Mes mains tendues frôlent des murs froids et visqueux. Ici l'on n'entend aucun bruit et l'on croirait errer dans une cité souterraine et morte. Mais au loin paraît une petite lumière presque imperceptible; elle semble allumée pour nous guider vers des profondeurs infinies et ceci n'est qu'une illusion car il nous suffit de quelques pas pour nous en rapprocher. Maintenant elle éclaire assez pour nous permettre de distinguer une sorte de salle étroite et basse où trois hommes, assis autour d'une petite table, fument en silence. A la faible lueur de la bougie plantée sur la table, nous distinguons des visages graves, aux traits creusés par la fatigue, aux joues hâves couvertes de poils rudes.
- Les guetteurs, me dit F...
L'un des hommes, un sous-officier, s'est levé et s'avance lentement vers nous.
- Aucun changement, mon lieutenant, dit-il en s'adressant à F... Aucun mouvement n'a été aperçu depuis le lever du jour. Nous avons seulement distingué à la jumelle, sur les pentes sud de Douaumont, des corvées qui descendaient chercher de l'eau..., deux ou trois petits groupes seulement, une vingtaine d'hommes en tout. Maintenant, depuis une heure, notre artillerie lourde tire sur le fort et on ne voit plus rien.
- Bien, dit F..., veuillez alors faire descendre le guetteur de faction; le lieutenant va monter a l'observatoire.
Le sous-officier nous précède dans une autre salle, plus petite que la première et qu'éclaire à peine un mince filet de jour tombant d'un coin de la voûte. On croirait être dans quelque cachot profond, dans quelque oubliette des temps passés.
Et toujours ce silence où résonnent nos pas et que nos voix craignent de troubler. Mais notre guide a levé la tête vers l'étroite cheminée d'où vient le pâle rayon de lumière.
- Holà! crie-t-il, descends un instant. Alors une voix qu'on entend à peine, qui semble venir de très loin, répond:
- Voilai je descends.
Et j'aperçois deux pieds qui dépassent le bas de l'étroit boyau percé verticalement dans la voûte et par où fdtre la lumière. Ils s'appuient tour à tour à des aspérités que je n'avais pas remarquées dans la muraille; des jambes, puis un corps, puis une tête casquée apparaissent successivement. L'homme descend avec précaution. Un instant, son pied cherche dans le vide un escabeau juché sur une table trapue, placée au-dessous du soupirail. Quand il l'a trouvé, son second pied rejoint le premier sur l'étroite plate-forme et le guetteur saute vivement à terre.
- A toi, dit F...
Un peu ému, je me hisse sur la table, puis sur le tabouret. Enfin, engageant mon buste dans l'espèce de puits où disparaissait l'homme tout à l'heure, je commence l'ascension compliquée en posant avec précaution mes pieds sur chacune des pierres qui font saillie hors de la paroi. Les quatre côtés de la cheminée vont en se rétrécissant au point que mon corps se trouve pour ainsi dire calé par le béton, soutenu par lui de tous côtés. En même temps la lumière du jour, puis l'air frais viennent me caresser le visage, tandis que la canonnade, d'abord assourdie, augmente d'intensité, puis frappe directement mes oreilles. Enfin, mes yeux dépassent le bord de la paroi et je vois...
Je vois le champ de bataille de Verdun. Quelle émotion! Que de grandeur et de tristesse! Je sens en moi une sorte d'angoisse indéfinissable devant le tableau qui s'offre soudain à mes yeux et s'y imprime d'une façon ineffaçable. D'abord c'est une impression étrange d'immensité et de désert. Les regards n'osent se poser sur un point plus que sur un autre. Ils se perdent dans cette étendue de terrain où l'on ne distingue aucune verdure et qui semble taillée dans le même roc aride et jaunâtre. On ne songe pas que tout ceci était autrefois une contrée riante, au sol tapissé d'herbages ou recouvert d'épaisses forêts. Non, on croirait voir une contrée rocailleuse, inculte ou dévastée par quelque cyclone colossal.
Et puis, quand on songe qu'il y a là des milliers d'hommes qui se battent et qui meurent, on est saisi d'effroi. Où sont-ils? Où sont les nôtres? Où sont nos chers frères d'armes? Rien; on ne voit rien de vivant. Serait-ils tous morts, balayés par l'ouragan qui déferle sur eux depuis quatre mois? Et pourtant cela n'est pas possible, car on entend distinctement les coups de fusil et, par saccades brèves, le crépitement tout proche des mitrailleuses. Mais ceux qui combattent sont couchés sur le sol, dans les innombrables trous d'obus, ou dans des tranchées hâtivement creusées ressemblant aux fossés qui bordent les routes. Nul ne se montre, ni de notre côté, ni de l'autre, car sur ce champ de carnage quiconque paraît est perdu.
Sur ce pays désert et mort une seule chose manifeste sa vie: c'est le canon. De tous côtés s'élèvent du sol comme des centaines de volcans en éruption. Des fumées de toutes les couleurs, blanches, noires, rousses, verdâtres, montent en hautes volutes de la terre meurtrie. Et ce roulement continu des départs et des arrivées forme un murmure formidable se perdant dans l'occident où la lutte se prolonge aussi ardente de l'autre côté de la Meuse.
Petit à petit, le cur battant, je contemple chacun de ces coins de terre dont les noms, inconnus jadis, sont passés maintenant à la postérité. Une sorte de piété me porte à vénérer en chacun d'eux les innombrables morts qui sont tombés pour leur défense. Chacun d'eux rappelle des faits héroïques auprès desquels pâlissent les exploits des héros anciens. Chaque parcelle de ce champ sacré est un cimetière et l'on voudrait baiser partout ce sol arrosé de tant de sang. A demi-voix, je me répète à moi-même les noms fameux. Il me semble qu'ils chantent à mes oreilles un chant de gloire. Chacun d'eux évoque à mon esprit des figures pâles et fiévreuses, des yeux agrandis par l'épouvante de la mort et la volonté du sacrifice, les haies de baïonnettes rouges et des lignes de cadavres formant comme une série de murailles sanglantes pour barrer le chemin.
A ma droite, voici les bois du Chapitre et de la Laufée, entre lesquels file le chemin menant à Dieppe. Des bois!... Peut-on donner ce nom aux quelques centaines de troncs dépouillés qui dressent encore leur squelette par là? Pas une feuille, pas une branche, des choses tordues, déchiquetées qui s'élèvent vers le ciel comme se tendraient des bras pour demander vengeance. Et sans cesse arrivent de nouveaux obus dont les flocons de fumée s'élèvent pesamment de-ci, de-là, entre les colonnes brisées de ces temples sans voûte.
A ma gauche, en arrière de quelques pierres semblables aux ossements d'une tombe violée et qui sont les derniers vestiges de Fleury, s'élève la lourde croupe où se trouvaient les batteries de Thiaumont. Encore un souvenir impérissable pour ceux qui, comme moi, peuvent prononcer les noms de tant de camarades qui donnèrent leur vie pour les défendre et savent les numéros des régiments qui, plutôt que de reculer, se firent écraser là par l'innombrable artillerie allemande.
Enfin, devant moi, face à face, se dresse la masse imposante de Douaumont. Le soleil a percé les nuages et met une teinte dorée sur les flancs bouleversés du colosse. Il me semble que le fort prend une face humaine et que, penché sur la plaine, il jette des regards désolés sur la terre chaotique, sur les morts disséminés par centaines, sur ce coin de France dont il avait la garde et qu'il n'a pu défendre jusqu'au bout.
Je distingue à son faîte les lignes géométriques de certains ouvrages et, au flanc de la colline, un chemin qui descend en serpentant vers l'étang de Vaux; il se perd dans ce qui fut le bois de la Caillette où, par deux fois, les fantassins de notre corps d'armée se couvrirent de gloire.
Sans cesse et sans pitié, notre artillerie lourde martèle le fort. La fumée des explosions forme au-dessus de sa masse comme une épaisse auréole mouvante...
Alors, en face du colosse dressé devant moi, je suis pris d'une sorte de vertige où entrent de l'espoir et de la crainte, de l'enthousiasme et de la tristesse. Je songe aux champs et aux bois dévastés, aux braves tombés et à ceux qui tomberont encore. Mais je sens une confiance inébranlable dans cet autre colosse qui se dresse où je suis. Souville semble défier Douaumont devenu allemand. Arc-bouté sur le mont, cramponné au sol, écrasé, tapi, il est prêt. Il paraît concentrer ses forces pour tenir tête aux vagues d'assaut qui se préparent à s'élancer contre lui, et, dans mon exaltation, il me semble que tout le pays dévasté qui s'étend devant moi le regarde avec crainte. De Douaumont, de Vaux, de Thiaumont, des tranchées perdues dans les bois et de celles qui sillonnent la plaine, je sais que des milliers d'Allemands aperçoivent sa masse robuste. Et, en la voyant, un frisson d'épouvante doit les secouer; car, pour passer, ils savent qu'ils devront d'abord renverser le colosse... Le pourront-ils? Et, s'ils le peuvent, combien des leurs devront donner leur sang sur les pentes de cette colline. Oui, je sens cette frayeur qui, des lignes allemandes, monte vers nous.
Et, derrière moi, tout près, Verdun, calme, fière et confiante en Souville, attend.
VII : Nuit Dans les Gaz
Sous Verdun, 22 juin 1916
Nous dînions. Les lampes, apportées de tous les gourbis, éclairaient notre cave et la longue table chargée de vaisselle grossière, de timbales et de bouteilles. Nous sentions peser sur nous une sorte de gêne venue de notre inquiétude et du désir que nous avions de la dissimuler, contraste pénible avec nos repas habituels où régnaient, du moins en apparence, l'insouciance et la bonne humeur. Mais ce soir-là tous les visages étaient inquiets. Du bout de la table où j'étais placé, j'étudiais l'expression des convives.
Le général et le chef d'état-major, en face l'un de l'autre, ne disaient mot. Le général mangeait à peine et ses yeux, sans cesse fixés devant lui, paraissaient étudier attentivement la structure de la voûte par-dessus la tête du commandant F... J'admirais sa force de volonté qui lui permettait de dissimuler ses préoccupations sous l'apparence de l'impassibilité; son attitude, son visage aux lignes saillantes et robustes respiraient le calme et auraient dû inspirer la confiance. Autour de lui, les autres officiers affectaient de penser à toute autre chose qu'à la guerre; le médecin divisionnaire, inclinant vers l'interprète son profil de gentilhomme ligueur, lui racontait à mi-voix une des innombrables histoires qu'il avait rapportées de ses campagnes coloniales. Chacun semblait prêter une oreille attentive et nul n'écoutait: les esprits étaient absents de cette salle, volaient au loin, vers les lignes. Et pourtant, le canon s'était tu.
Après l'effroyable bombardement de la journée, ce silence est plus terrible que le vacarme de la canonnade. Sur tout le pays bouleversé par les obus, semé de débris, jonché de morts et de blessés, plane une lourde angoisse et, dans la nuit qui vient doucement, les yeux de milliers de soldats s'ouvrent tout grands. L'homme ne craint pas la lutte, il redoute le piège; il a foi dans sa propre vaillance pour repousser les vagues d'assaut quand elles surgiront, mais il sait qu'il ne combat pas seulement les guerriers d'Allemagne. Il sait qu'il a d'autres adversaires plus perfides, les chimistes à lunettes d'or, les inventeurs de poisons, de gaz, d'explosifs, de liquides enflammés. L'ennemi a frappé formidablement toute la journée; il a nivelé les tranchées, anéanti les réseaux de fil de fer, fauché les arbres, décimé les bataillons; la division voisine a dû reculer de plusieurs centaines de mètres, découvrant notre flanc droit. Et maintenant règne sur toute la ligne cette torpeur qui suit les grands bouleversements. L'heure propice aux attaques est venue. L'ombre descend sur le champ de bataille; nos soldats sontsaturés de souffrances, de fatigue et leurs nerfs sont à bout. Non, l'heure ne sera jamais plus favorable aux régiments du kronprinz pour tenter de frapper le coup de grâce. Et ils restent immobiles; et ils se taisent.
Notre artillerie, inquiète, ne sait où diriger ses coups. Par rafales brèves, elle fouille au hasard les plis du terrain, les restes de bois, les ravins où peuvent se glisser les files d'hommes aux casques semblables à des mufles de bête, aux uniformes couleur de terre. Mais rien ne lui répond. Le cur de l'armée de Verdun bat à grand coups; son regard se dilate dans la demi-nuit violette. L'attente commence et l'inquiétude, de minute en minute, grandit.
Et, tout à coup, pendant un de ces silences qui, de temps en temps, s'imposent parmi nous, notre oreille perçoit un étrange bruit venant du dehors. Il nous semble entendre des sifflements légers, multiples, qui se succèdent sans discontinuer, comme si des milliers d'oiseaux, fendant l'air d'un vol vertigineux, s'enfuyaient au- dessus de nous et s'engouffraient par nuées dans le ravin des Hospices. C'est une chose nouvelle et incompréhensible, et pourtant elle ne nous surprend pas. Chacun se dit: « Voilà ce que nous attendions, ce qu'ils ont préparé, ce contre quoi il va falloir lutter. » Et, d'un mouvement semblable, sans échanger un mot, nous nous levons.
A ce moment, la porte, poussée brutalement du dehors, s'ouvre et va heurter la paroi de pierre aVec un bruit sourd. Un homme casqué entre brusquement, sans frapper, sans se faire annoncer: il faut qu'il se passe quelque chose de grave. Il fait un pas dans la cave, puis, intimidé, s'arrête, refait un pas en arrière, semble rassembler ses esprits égarés et, rectifiant la position, salue. - Mon général...
Nous avons reconnu un des sergents de planton, prudent et gros réserviste, que les secrétaires ont surnommé le Père fusant en raison de la crainte qu'il montre à l'égard de cette sorte de projectile. Cette fois, il semble encore plus impressionné que de coutume. Ses yeux font deux taches blanches dans l'ombre de la visière, et sa mâchoire inférieure est agitée d'un tremblement qui fait ondoyer drôlement sa barbe blonde et frisée. Il semble ne plus savoir ce qu'il voulait dire en entrant. La voix métallique du général rompt le silence:
- Allons! Qu'y a-t-il?
- Mon général..., ce sont des obus..., des milliers d'obus... qui passent... et qui n'éclatent pas.
Nous nous regardons, inquiets.
- Allons voir cela, dit le général.
Et nous sortons sur le terre-plein. La nuit n'est pas encore close. A notre droite, au-dessus de Verdun, l'horizon est teinté de jaune pâle et nous pouvons toujours distinguer, en face, les ruines blanches des quartiers Chevert et la masse sombri des bois de la Haie Houry.
Le ciel est pur; des milliers d'étoiles brillent, dans cette atmosphère sereine passent, passen passent des milliers de sifflements; on dirait que d'innombrables hirondelles sillonnent l'air, che chant leur pâture. Au loin, derrière nous, on e tend le roulement sourd des départs, mais deva nous, dans la direction où fuit ce vol nocturne, on n'entend aucun bruit d'éclatement. Cependant un odeur acre, écurante, une odeur de pourritur mélangée à des relents de vinaigre, monte du ra vin jusqu'à nous. Des voix étranglées chuchotent « Les gaz!... Ce sont les gaz! »
Oui, c'est cela. Les Allemands inondent d'obus asphyxiants le ravin au fond duquel serpente la route d'Étain et ce ravin est le seul cheminemen par où peuvent arriver chaque nuit nos munition et nos vivres. Si nous n'entendons pas les éclatements des projectiles qui passent au-dessus d nous, c'est que la violence de la chute suffit à briser la mince enveloppe contenant le gaz. Ils passent, ils passent. Tous leurs canons, sans doute, sont employés à l'uvre de mort, puisqu'on n'entend plus d'autre bruit que celui de ce poison qui file dans la nuit. Comment pouvons-nous encore voir le bleu sombre du ciel, la clarté apaisante des étoiles? La multitude des monstres qui volent sur nos tètes devrait former une voûte assez dense pour nous cacher le firmament, car jamais on n'entendit pareil concert de sifflements. Loin de diminuer, leur tir paraît devenir plus intense et l'odeur ignoble monte, monte toujours. Sans que nous ayons échangé une parole, chacun de nous se pose la terrible question: « Comment va-t-on remplacer les centaines, les milliers de tonnes de munitions dépensées? Comment va-t-on faire la relève du bataillon très éprouvé qu'on a mis en réserve aux côtes de Belleville? Comment apportera-t-on les vivres et l'eau à nos soldats? » Et la même angoisse nous saisit.
J'observe les figures qui m'environnent et qui, dans l'ombre, paraissent plus pâles; tous les regards sont soucieux, toutes les bouches contractées. A côté de nous, les secrétaires de la brigade, sortis de leur abri, ont tourné leurs yeux vers le général comme vers celui qui peut répondre à l'interrogation commune. Et on n'entend aucun bruit que ces obus, toujours ces obus qui passent.
Et subitement, toute seule, imperceptible, tremblante et lointaine, la sonnerie du téléphone grelotte au fond de l'abri. Donc la communication, coupée tout à l'heure, a été rétablie parles sapeurs. On va pouvoir reprendre contact avec les premières lignes. Le capitaine G... s'est précipité dans notre cave; on distingue à peine sa voix qui répond par des mots brefs, par des interjections à la parole grêle qui lui parvient. Penchés sur le parapet des « sacs à terre » qui protège l'entrée de la sape, nous tournons anxieusement nos regards vers la porte basse où brille la lumière des lampes. La silhouette sombre du capitaine s'y encadre brusquement; dans l'ombre de la voûte nous voyons la blancheur de son front levé vers nos têtes inclinées.
- Eh bien?
- Fleury téléphone que tout le front de la brigade est arrosé de projectiles asphyxiants... Les précautions sont prises, les masques sont mis, mais la ligne est très, très éprouvée, tous les travaux bouleversés..., on tâche de remettre de l'ordre dans les unités. Il paraît que les pertes sont lourdes. Mais le général fait dire qu'on tiendra... Seulement il demande des cartouches..., de l'eau...
- Ah!... ah!...
Des cartouches! De l'eau! Notre ravitaillement parviendra-t-il dans cette atmosphère de mort? Et nos corvées... viendront-elles chercher les munitions et les vivres destinés aux combattants? Nous attendons, à neuf heures, pour faire ce transport, trois cents territoriaux. Pourront-ils monter jusqu'ici? Le général demande d'un ton calme:
- Dites-moi, C..., pouvez-vous avoir Souville?
- Je vais essayer, mon général.
Et, de nouveau, le capitaine disparaît dans l'abri. Les obus muets passent, passent. La nuit devient plus noire, l'odeur plus forte; il semble que chaque seconde rende nos yeux plus aveugles et fasse paraître le danger plus terrible. Et la voix assourdie du capitaine C... arrive jusqu'à nous:
- Souville...
Du même mouvement, notre groupe a reflué vers la sape et s'est penché sur le parapet.
- Souville ne répond pas.
Dans le silence que troublent seulement les sifflements, nous entendons la dégringolade de deux hommes le long du talus de la route; les cailloux, les débris accompagnent leur glissade sur le déblai qui domine l'abri. Ils vont passer devant nous; les voici dans le rayon de lumière qui vient de la cave. On les arrête. Ils ont le visage blême, couvert de sueur, et on voit leur poitrine haleter sous leur vareuse ouverte. Tous deux tiennent leur masque à la main et le premier n'a plus de casque. On lit dans leurs yeux une épouvante qui n'est pas encore dissipée. On les presse d'interrogations et leur essoufflement leur permet à peine de répondre.
- Nous suivions le fil... près du fort, pour trouver la coupure... et puis... les gaz nous ont pris... On n'y voyait plus... Le bois du Chapitre et la coulée en avant du fort sont déjà noyés dans un nuage gris... Nous avions mis nos masques, seulement... on a dû les retirer pour courir...'
Ainsi tout le secteur est soumis au même bombardement. Le plan que poursuit l'ennemi est très clair: après avoir écrasé nos lignes sous le feu de son artillerie lourde pendant toute la journée, il va, pendant toute la nuit, répandre des gaz asphyxiants sur les combattants et sur les voies de ravitaillement. Et, au petit jour, il donnera l'assaut.
Les obus muets passent, passent. Et l'ode devient tellement insupportable que nous sommes pris de suffocation, secoués par une toux douloureuse, opiniâtre, qui augmente à chaque effort qu nous faisons pour reprendre notre respiration normale. A notre tour, nous devons mettre nos masques.
Je regarde autour de moi. Au travers des plaque de mica tendues devant mes yeux je vois un pay sage obscur, teinté de jaune. Malgré la nuit venue je distingue les arbres, les pans de mur, et devant moi, la masse des bois et les ondulation du terrain; mais tout cela a pris la couleur passé des choses mortes.
Des hommes errent du poste de commandemen au poste des secrétaires. Sont-ce des hommes? On dirait des êtres venus de quelque planète inconnue ils ont une face sans nez et sans bouche où tout la vie semble s'être réfugiée dans deux yeux énormes, ronds comme des yeux de batraciens. Ils marchent avec des gestes maladroits et ridicules et l'on dirait que leurs orbites démesuré ont été créées pour voir sous un ciel autre que nôtre. Ils vont doucement, avec précaution, quand deux d'entre eux se rencontrent ils semble hésiter, ne pas se reconnaître; ils se toisent de haut en bas. Se parlent-ils? J'en vois un qui s penche à l'oreille de son voisin et il sort des grognements assourdis de son visage difforme. Pourtant je sais que ce sont mes compagnons de tout à l'heure; les deux formes qui viennent de se glisser dans la sape portaient sur la manche l'une des étoiles d'argent, l'autre quatre galons d'or... Puisque le général et le chef d'état-major sont rentrés dans le poste de commandement, je vais tâcher de passer de l'autre côté du boqueteau où est dissimulée la batterie de Rimailhos; et là, sur le promontoire qui domine le ravin, je tâcherai de comprendre ce qui se passe et de mesurer l'étendue de notre malheur.
J'avance à tâtons. Pourtant la nuit est claire et je connais bien le sentier qui traverse les fourrés, puisque je dois le suivre plusieurs fois chaque jour. Mais mon regard est troublé par les lames de mica qui me gênent les yeux et je comprends maintenant ce que doit souffrir le malheureux dont la vue diminue peu à peu, et qui sent venir le moment où la lumière s'éteindra pour lui. Autour de moi tout prend des allures sournoises; je crois voir surgir une ombre là où, au faible souffle du vent, bouge simplement une branche basse; le contact des feuilles me fait tressaillir et, à chaque pas, j'ai l'impression que le sol se dérobe devant moi. En vain je me force à marcher lentement. Déjà la sueur perle sur mon visage, elle dépose une buée sur le tissu qui tapisse l'intérieur de mon masque et le transforme en une compresse humide et tiède. J'ai l'impression que j'étouffe. Et je suis saisi d'une crainte folle: si ce masque qu'on m'a donné, que j'ai négligé de garder longtemps sur ma face pour m'y accoutumer, si ce masque était de mauvaise fabrication, si la respiration allait me manquer complètement tout à coup... Les suppositions les plus insensées traversent à la fois mon esprit et ma frayeur grandit. J'ai un instant la pensée d'arracher mon masque et d'aspirer largement un air qui, quel qu'il soit, me paraîtra plus pur que celui où je suis plongé. Mais ma volonté parvient encore à dominer mes nerfs et ma main, déjà levée, retombe. Je continue ma route.
J'avais à peine deux cents mètres à faire et il me semble que je marche depuis une heure; ma tête est brûlante et je crois que ma bouche laisse entrer au fond de moi des vapeurs chaudes. Vraiment, ma raison chancelle. Je maudis la guerre, je maudis l'injustice du sort, je voudrais être transporté sur l'heure à cent lieues de là, baigner ma figure dans de l'eau fraîche et boire des choses glacées.
Ma vue se brouille complètement et pourtant je sens que je suis sorti du taillis, car une lueur un peu plus nette parvient jusqu'à mes yeux. Et puis je sens sous mes pas, au lieu du sentier rocailleux, l'herbe haute qui couvre la pente de la colline. Un peu d'espoir me revient. Pour reprendre courage, je m'assois un instant au bord d'un trou d'obus qui m'a fait trébucher. Ce court repos me rend des forces. Sans doute, j'avais involontairement marché trop vite, car je recommence à respirer presque normalement et je m'habitue un peu à m0n instrument de supplice. Maintenant, le paysage se précise à mes yeux. Oui, ici sont les bois, là les champs, et même voici à l'ouest la masse sombre de Verdun qui se détache sur l'horizon où traîne encore une clarté. Allons! encore quelques pas et me voici sur l'arête rocheuse qui domine la route d'Étain.
Alors, il me semble voir à mes pieds comme un brouillard qui monte. Je me demande si ce n'est point un mirage perçu par mes yeux lassés. Et puis, pour être plus sûr de ne pas me tromper, je me propose d'enlever mon masque pendant l'espace d'une minute: je veux voir avec mon véritable regard. Durant ce court laps de temps je retiendrai ma respiration, et je songe que, sur cette hauteur, les vapeurs lourdes des gaz n'auront pu encore s'élever en quantité suffisante pour être dangereuses. Toutes ces raisons qui me paraissent excellentes, jointes au besoin impérieux de me retrouver à l'air libre, me décident. Je retire vivement mon masque. Et sur mon front brûlant je goûte avec délices la fraîcheur de la nuit; je secoue ma tête pour la mieux baigner dans la douceur du soir et augmenter la caresse de la brise. Le courage, la vigueur me reviennent, mais aussi, avec le bien-être retrouvé, mes bonnes résolutions s'enfuient. Je respire.
Aussitôt, me voici pris de nausées; j'avale, me semble-t-il, une vapeur acide et suffocante et la toux me reprend. Instinctivement, je mets mon mouchoir en tampon sur ma bouche, je le mords, pour empêcher le poison de pénétrer dans mes poumons. Puis le désir de voir me reprend et je me penche sur la coulée qui file au pied de la colline et où doit serpenter le ruban blanc de la route. Je ne l'aperçois plus. A sa place, couvrant le fond de la vallée, longeant les pentes, s'insinuant dans toutes les anfractuosités des hauteurs, les gaz s'accumulent. Il me semble voir une immense chenille grise qui rampe dans l'obscurité, émerge du faubourg Pavé, s'allonge entre les hauteurs de la; Haie Houry et des Hospices et disparaît vers le fort de Tavannes. Au-dessus de moi, sans trêve, les obus passent, passent. D'où je suis, maintenant, je perçois le bruit mou qu'ils font en se brisant sur le sol, au fond du ravin. Au loin, très loin derrière moi, continue le roulement sourd que font les canons allemands.
Un découragement immense m'envahit. A quoi bon lutter? A quoi servent tant de bravoure et tant de sacrifices?
Penché sur le ravin d'où devraient monter vers nous les vivres, les munitions, les renforts, tout ce qui fait vivre l'armée, lui permet de résister, d'attaquer et de vaincre, je songe que jamais notre tempérament français ne saura imaginer un plan aussi infernal. Sur ce point la lutte sera toujours inégale: nous pourrons tenter de les imiter, jamais nous ne les devancerons. Et quand, à notre tour, nous voudrons user des mêmes armes, ils auront, eux, trouvé la parade qui déjouera nos plans et essaieront déjà quelque nouvel engin, quelque nouveau produit meurtrier que nous n'attendions pas. Ceci est dans leur nature et constitue, pour ainsi dire, leur but de vie: dominer, écraser, être über alles par tous les moyens, même les plus ignobles. Lorsqu'on songe à cela loin de la bataille on en ressent une grande fierté; il n'en est pas de même lorsqu'on se trouve livré à leurs inventions diaboliques. Alors, on maudit malgré soi la noblesse de notre caractère et on lui donne les noms d'insouciance, de naïveté ou de faiblesse. C'est la vie des nôtres qui est en jeu, l'avenir de la race, celui de la patrie: quand deux champions combattent dans la lice, ne doivent-ils point lutter à armes égales?
Cependant un grand bruit du côté de Verdun frappe mes oreilles. Qu'est cela? On entend des cris, des jurons des claquements de fouet, un grand fracas de roues et une galopade échevelée. Quel contraste avec le silence pesant qui écrase le fond du ravin! Cela vient de la route stratégique... Il n'y a pas à s'y tromper: ce sont des caissons d'artillerie! Comment ont-ils fait pour passer? Sans me soucier de remettre mon masque, je pars en courant de toutes mes forces pour rejoindre, à quelques centaines de mètres d'ici, le point où cette route atteint le sommet de la côte. Toussant, pleurant, j'oublie les risques de mon imprudence dans la hâte où je suis d'apprendre une bonne nouvelle; mon espoir renaît aux moindres chances de salut. En quelques minutes j'ai regagné les ruines des quartiers Marceau, traversé la partie ouest où, à l'abri des pans de murs, se trouve entassé le matériel du génie, et me voici près de la route.
A l'embranchement des deux chemins, j'aperçois dans la nuit les formes indécises des caissons arrêtés. Je m'approche. Les conducteurs sont restés à cheval; inquiets, silencieux, ils épongent leur visage. Les chevaux, hors d'haleine, le flanc battant, le poil ruisselant, soufflent avec bruit et tendent leur encolure vers le sol. J'interroge un sous-officier qui a retiré son casque et en essuie la coiffe avec son mouchoir. Ses yeux brillent sous des sourcils en broussaille. C'est un grand diable maigre, au visage osseux barré d'une maigre moustache tombante. En m'expliquant la prouesse que ses camarades et lui ont accomplie, il est à la fois très ému et très fier:
- Quand, à la sortie du faubourg Pavé, nous avons vu la nappe de gaz déjà épaisse, il y a eu chez nous un instant d'hésitation. Et puis, celui qui était en tête a pris le parti de foncer dedans. Il a enlevé sa section au galop et s'est lancé à toute bride dans le nuage. Les autres ont suivi... Ah! nos braves chevaux!... On eût dit qu'ils comprenaient le danger: ils ont monté la côte au train de charge, cette terrible côte qu'ils ont tant de peine, chaque nuit, à monter au pas. Maintenant, on respire... Mais si vous aviez vu cela, en bas... c'était à couper au couteau... Heureusement que nos chevaux nous ont portés, sans quoi nous y serions tous restés.
- Quelles batteries ravitaillez-vous?
- Les batteries de 75 de la cote ... Mais les autres sont devant... Nous attendons qu'ils dégagent. Quand les camarades auront leur ration d'obus, nous mettrons nos masques et nous attendrons pour voir comment nous ferons pour redescendre sur Verdun. L'essentiel est que nos canons aient ce dont ils ont besoin. N'est-ce pas, mon lieutenant?
Je serre la main du sous-officier. Je voudrais pouvoir serrer celle de tous ces soldats qui accomplissent si crânement des actes merveilleux et obscurs. Mais la section précédente a disparu dans l'ombre. Elle s'éloigne au grand trot avec ce bruit de ferraille qui accompagne la marche des attelages d'artillerie.
Je remets mon masque, car, ma fièvre tombée, je recommence à suffoquer et je sens ma tête qui tourne. A petits pas, très lentement, je reprends le chemin du P. C. Maintenant que le fracas des caissons s'est éloigné, une grande tranquillité descend en moi. Sans nous l'avouer, nous avions tous eu peur de voir nos canons manquer de munitions. Tout le reste, les cartouches, les vivres, les hommes même auraient pu faire défaut dans les tranchées, c'eût été un grand malheur, ce n'eût pas été la fin certaine. Mais que nos batteries fussent réduites au silence, nul sacrifice ne pourrait empêcher les Allemands de briser notre ligne et de passer.
Les yeux aveugles, la tête vide, mais l'esprit calme, je regarde le poste de commandement en m'appuyant aux murs écroulés qui guident ma marche. Je ne prête même plus attention au SInistre bruissement qui sillonne l'air au-dessus de cette campagne ravagée, ni aux rafales de nos canons qui, inquiets, hésitants, frappent tantôt ici, tantôt là, tâchant de dresser leurs barrages devant le danger inconnu. Un seul désir m'obsède: trouver un endroit paisible où je puisse me reposer, retirer ma carapace remplie de buée mal odorante et respirer, respirer comme un homme ordinaire respire à chaque heure de sa vie.
Enfin, voici le P. C. Marceau. Dans le boyau qui descend vers l'entrée, on a disposé les toiles hyposulfitées qui doivent faire obstacle aux gaz, la porte est soigneusement calfeutrée et, quand je l'ai refermée avec précaution, quand j'ai retiré mon masque et me suis laissé tomber sur un banc, il me semble que, au fond de cette cave, je respire un air aussi pur que celui des plus hautes montagnes. J'ai l'impression de revenir d'un immense voyage dans des contrées inconnues, dangereuses et de me trouver enfin à l'abri, chez nous. En m'épongeant le visage, je regarde avec étonnèrent les gens qui m'entourent. Pourquoi ont-ils l'air soucieux? Pourquoi le général parle-t-il à voix basse avec ce pli qui barre son front? Ne sommes-nous pas sauvés puisque des caissons innombrables, bondés de projectiles, roulent vers nos batteries qui continuent à rugir? Le capitaine H... vient vers moi et m'explique:
- Les canons ont ce dont ils ont besoin..., c'est déjà bien. Mais l'infanterie n'a presque plus de cartouches et les colonels implorent qu'on leur en envoie... Il leur faut cela et de l'eau... Pour les vivres on peut s'en passer au besoin... Mais nous craignons que les corvées ne puissent arriver jusqu'ici... Il va être neuf heures... Il faudrait aller voir...
J'ai compris. Et, aussitôt, ma fatigue disparaît; je sens que mes muscles ont retrouvé toute leur force. Qu'est notre misère à côté de celle de nos camarades, là-bas, en première ligne? Vivement, je remets le masque et me voici de nouveau dans la nuit. Toujours aussi nombreux, les obus silencieux passent, passent.
Je me dirige au travers des ruines, des amas de décombres où je trébuche, vers les maisons à demi détruites où furent aménagés, tant bien que mal, des magasins à vivres et à munitions. C'est là que doivent se rassembler les corvées de territoriaux qui viennent chaque nuit pour ravitailler les troupes engagées. Tout en marchant, j'adresse à ces braves, du fond de mon âme, tout ce que je ressens pour eux d'admiration et de pitié. De tous les courages que j'ai pu admirer pendant cette guerre, nul ne m'a paru plus merveilleux.
Ce sont des hommes de quarante-trois à quarante-cinq ans, au poil gris, aux physionomies résignées. Ils grimpent le long de la rude pente, à travers champs, dans la nuit mi-close, dans la chaleur encore lourde. Ils sont sans armes, munis seulement d'un solide bâton, car, pendant plus de deux kilomètres, ils vont avoir de lourdes charges à porter dans des chemins affreux, défoncés par quatre mois de combat. Chaque jour, à la nuit tombante, leurs longues files s'insinuent lentement dans les ruines des quartiers Marceau, longeant les pans de murs encore debout, contournant les monceaux de pierres écroulées. Quand un obus éclate à proximité, leur troupe oscille comme sous l'effort d'une bourrasque soudaine. Un instant, la colonne mouvante disparaît, aplatie contre la terre; puis, quand la pluie des éclats est terminée, elle recommence à vivre, elle reprend sa marche ondu-lante vers le dépôt de ravitaillement. Là, on les charge en hâte, afin de dissoudre ce rassemblement où une marmite ferait un carnage épouvantable. Et, aussitôt, toujours résignés et tenaces, ils repartent les uns derrière les autres, avançant vers l'enfer de la première ligne. Mais, alors, la nuit est complète et ils ont sur les épaules le poids accablant d'une caisse de grenade, celui d'un sac de biscuits ou de boîtes de conserves. Il va falloir cependant parvenir jusqu'à ceux qui se battent... et voilà pourquoi, chaque nuit, sans arme, sans gloire à récolter, sans défense possible, malgré les rafales des mitrailleuses, trois cents vieux soldats vont, sans mot dire, à leur devoir. Et voilà aussi pourquoi, chaque matin, quand, à l'aube, ils regagnent leurs tanières, il manque toujours à l'appel quelques-uns des territoriaux de Verdun.
Mais ce soir..., ce soir..., comment feront-ils? Leurs abris doivent être environnés par le nuage de gaz. Comment auront-ils pu se rassembler et se diriger dans cette nuit,parmi la nuée qui s'amasse? Nous en attendions trois cents, cent cinquante pour les cartouches, cent cinquante pour les provisions. Ils devraient être ici à l'heure qu'il est.
Voici le dépôt. Personne autour. Sur le pas de la porte, tranquillement accoudé, je distingue le garde-magasin, celui que nous appelons l'Avocat. Car, avant la guerre, il était, en effet, avocat. Il fait partie d'un détachement de vieux soldats chargés du déblayage et des travaux dans les ruines. Il a été désigné comme garde-magasin parce que, parmi eux, il était le seul possédant le peu d'instruction nécessaire. Ainsi, nous pouvons savoir à toute heure, grâce à un contrôle qu'il tient minutieusement à jour, ce que contient sa réserve. L'Avocat a pris goût à ses fonctions de comptable; il sait toujours exactement le chiffre des boîtes de conserves et celui des caisses de cartouches. Il vit au milieu de ses provisions et de ses munitions comme un seigneur en son logis et il dort parmff l'entassement des grenades avec autant de sécurité que dans un lit. Nous l'aimons bien à cause du zèle qu'il met à remplir une tâche si peu en rapport avec sa profession et de l'importance qu'il attache à ses nouvelles fonctions.
Le voici, accoté au chambranle de la porte, les bras croisés, l'air soucieux, tortillant l'extrémité de sa barbiche poivre et sel. Les étoiles mettent un reflet dans les verres de son binocle. Il n'a pas mis son masque et, à chaque instant, une quinte de toux le secoue. Et, comme je crie au travers de ma carapace pour lui reprocher son imprudence:
- Il n'y a pas danger de mort, mon lieutenant, me répond-il. Les brancardiers me l'ont affirmé en passant, tout à l'heure. Les gaz s'amassent dans les fonds: ici, nous n'avons encore rien à craindre. D'ailleurs ceci n'a aucune importance. Ce qui est terrible, c'est que nos hommes n'arrivent pas.
Il dit « nos hommes » avec l'assurance qu'y mettrait le général en chef. Aussi troublé que nous le sommes nous-mêmes, il voudrait pouvoir distribuer comme de coutume ses caisses et ses sacs bien disposés par tas, à l'avance, prêts à être enlevés. Mais le silence est retombé entre nous. A quoi bon discuter? Est-ce que l'impossibilité de venir jusqu'ici a besoin d'être démontrée ou affirmée? Elle saute aux yeux et, si nous nous taisons, c'est que tous deux nous nous demandons: « Comment pourrait-on faire? Par quel moyen amener jusqu'aux troupes engagées ce dont elles 0nt besoin?... » Et toujours les obus passent, passent.
Tout à coup, surgissant de la nuit, apparaît une troupe d'ombres. Elles émergent de derrière un amas de ruines, marchent vite, arrivent vers nous et s'écroulent à terre, le dos au mur. Il y a là une douzaine de soldats, la capote ouverte, haletants. Ils arrachent leur masque et, sans dire un mot, aspirent l'air empesté à pleins poumons. Pour mieux me faire entendre, entraîné d'ailleurs par leur exemple et celui de l'Avocat, je retire également le mien. Penché vers ces hommes, je demande:
- Qui êtes-vous?... Êtes-vous de la corvée de vivres?... De celle des munitions?
Une voix, entrecoupée par la suffocation, dit derrière moi:
- Nous sommes venus pour les vivres... Nous étions cent cinquante... Mais nous avons été pris dans la nappe de gaz... Je ne sais où sont passés les autres... Ah! c'est terrible!
Je reconnais, malgré l'obscurité, un vieux sous-lieutenant de territoriale que j'ai déjà vu plusieurs fois venir ici, un de ces hommes modestes, tenaces, dont nous admirons tant le zèle silencieux. Cette fois, vraiment, il semble désespéré. Nous nous serrons la main sans rien dire. Et le silence, de nouveau, plane. Je cherche à deviner, dans l'ombre, ce que disent les physionomies. Mais l'obscurité est trop épaisse pour que je puisse lire dans les yeux de ces hommes vautrés à terre et la muraille du magasin intercepte la clarté d'un mince croissant de lune qui vient de se montrer. Assis sur le sol, les jambes allongées, ils s'essuient le visage avec leur mouchoir ou avec leur manche. La sueur ruisselle sur ces fronts dénudés ou parmi les mèches grises. Mais aucune parole de découragement, aucune protestation. On ne perçoit que les respirations un peu sifflantes et la toux continuelle causée par les gaz.
- Attendons un peu, dis-je. Ils se sont sans doute dispersés et vont rejoindre.
L'officier lève les épaules sans répondre. Je continue:
- Avez-vous vu la compagnie qui devait emporter les munitions?
- Non... Nous n'avons vu, au moment où nous partions, que la tête de colonne du bataillon du ...e qui venait pour la relève. Il était à ce moment à hauteur du Cabaret et déjà le désordre s'y mettait. Il nous a laissés passer. Depuis, je ne sais plus...
- C'est vrai!... le bataillon... J'oubliais.
Le relève des côtes de Belleville ne pourra pas se faire non plus. Je songe à ces pauvres gens, décimés par une semaine de bombardement, de luttes sans trêve, qui comptaient regagner ce soir un cantonnement presque tranquille. Ils vont devoir passer encore cette nuit sous les obus, dans leS tranchées inachevées de la ligne de réserve. Et demain, quand l'assaut allemand va se déclancher sur la première ligne anéantie, il n'y aura que cette troupe exténuée, réduite au tiers de son effectif, pour se porter à la contre-attaque.
Un bruit de pas, une voix étouffée par le masque, c'est le capitaine C... qui crie pour se faire reconnaître et entendre, demandant où est la corvée. Sur mes explications, il donne Tordre d'expédier d'abord des cartouches de mitrailleuses vers la brigade de Fleury.
- ... Le reste viendra après, si d'autres hommes arrivent... Les munitions d'abord..., les munitions,.., les munitions...
Et il disparaît. Sans un murmure et sans une plainte, les douze hommes se sont levés et rapprochés de la fenêtre où se fait la distribution. L'officier dit:
- Allons... Prenons tout ce que nous pouvons porter.
Et l'Avocat, aidé d'un autre soldat, met sur les épaules de chacun une charge double de celle qu'il porte d'habitude.
- Donnez-m'en aussi, dit le vieux sous-lieutenant. Aujourd'hui chacun doit y mettre du sien... Songeons à ceux qui sont là-bas... Mais ce sera dur.
Un des hommes, tout à coup, sans raison, se met à rire fébrilement. Je distingue à peine les trous noirs de ses orbites et la tache que fait sur son visage osseux une grosse moustache inculte.
- J'aime mieux ça..., dit-il.
Avant d'achever sa pensée, il rit encore et sa gorge rend un son rauque. Il regarde autour de lui comme s'il cherchait une approbation; puis, comme les autres restent muets, il tousse, crache, s'essuie I avec sa manche, puis continue:
- J'aime mieux ça que les tirs de barrage... Seulement... pour le masque... N...i...ni..., c'est fini, je veux plutôt y laisser ma peau.
L'officier se penche vers moi et me dit à voix basse, paternellement, comme pour excuser un enfantillage:
- Je le leur ferai mettre en descendant au fond du vallon, avant d'arriver aux carrières. Vous comprenez, avec cela sur le dos...
Et, courbé sous sa cbarge, à longues enjambées il s'éloigne. Derrière lui, ses hommes le suivent un par un, ombres pitoyables et admirables qui s'évanouissent dans la nuit, tandis qu'au-dessus d'elles, sans répit, les obus muets toujours passent, passent.
Je suis resté seul sur le chemin qui, d'un bout à l'autre, traverse les quartiers détruits. Maintenant la lune éclaire mieux tout ce qui m'entoure. Sous la lueur pâle, à droite et à gauche, ce qui subsiste des petites maisons semble deux longues files de tombeaux. Le bombardement a découpé dans leurs murailles des dentelures, des clochetons, et elles prennent dans l'obscurité des allures de chapelles. De nouveau, je sens en moi cette lassitude qui m'avait envahi au début: à quoi bon?... à quoi bon lutter? Tous ces efforts individuels qui sont autant de sacrifices, et cet effort collectif qui tend à ramasser les débris de nos troupes pour barrer le passage à l'ennemi, tout cela est inutile, je le sens. Songez à ces quelques hommes qui viennent de s'éloigner dans le sentier noir. Quelle chose adorable et ridicule! Douze hommes pour remplir une tâche destinée à trois cents; douze pauvres vieux hommes ridés, cassés, héroïques et navrants qui s'en vont vers le pays de mort trébuchant, suffoquant, suant - et silencieux; admirables comme des martyrs, admirables comme des preux. O vous modestes compagnons de mes angoisses dans cette nuit unique, je voudrais que toute la France, penchée sur vous, pleure d'admiration et d'amour en voyant dans cette plaine immense vos douze silhouettes noires zigzaguant parmi les trous d'obus. Et dire que cela reste ignoré! On cite avec enthousiasme les soldats qui sortent des tranchées malgré le tonnerre des canons, et c'est justice. Mais ne devrait- on pas aussi raconter des courages tels que ceux-ci? Ils sont quotidiens, innombrables, et nul n'en parle. Pourtant rien ne saurait être plus beau que ce départ vers le feu des douze vieux territoriaux résignés.
Encore des ombres devant moi. Celles-ci glissent entre les décombres et s'interpellent d'une voix haletante; elles se rapprochent, s'écartent, semblent chercher une direction. Elles complètent le tableau que mon imagination a créé, car on dirait des spectres qui ont soulevé la pierre de leur tombe et errent dans la cité funèbre. Sont-ce des damnés? Elles poussent des imprécations et semblent prendre le ciel à témoin de leurs souffrances. En voici un groupe qui m'a aperçu et s'avance vers moi.
- Qui va là?...
- ...e de ligne; ...e bataillon.
- Ah!...
C'est le bataillon de relève. Il a donc pu passer. Autour de moi se groupent une vingtaine d'hommes masqués, casqués, le dos courbé sous le sac, écrases de fatigue, s'appuyant sur leur fusil. Des voix rauques et assourdies se croisent.
- Vous n'avez pas vu le chef de bataillon?... Quelle misère!... Et le capitaine?... Est- ce ici, Marceau? Et la Fourche?... C'est malheureux! On est perdu, sûrement!
Voyant mon visage découvert, plusieurs retirent leur masque, et j'entrevois, dans la pénombre, des figures d'enfants, des traits bouleversés où l'on devine l'épouvante de la mort.
Je ne sens plus ici la résignation de mes territoriaux. Les âmes des jeunes sont moins fortement trempées pour traverser de telles épreuves: les unes se révoltent contre le destin; les autres, désemparées, ne trouvant plus la force de lutter, laissent aller au courant du malheur. Le nombre des hommes qui m'entouraient s'accroît encore; sans cesse d'autres ombres surgissent du chaos; les unes, dès qu'elles ont retrouvé leurs camarades, se laissent choir sur les blocs de pierre; les autres poussent des jurons, ou se lamentent. On sent passer ici la vague qui courbe les volontés, amène le désespoir. Je dois crier pour dominer le tumulte.
- Silence!... Qui commande, ici?
Toutes les voix se sont tues instantanément. Ces êtres désespérés, égarés dans la nuit, étouffant sous leur carapace empestée, sont heureux d'avoir trouvé quelqu'un pour les commander. Une des ombres s'avance de quelques pas et je vois, à la clarté de la lune, les galons de sergent qui brillent faiblement.
- Mon lieutenant, on ne sait pas... Tout le bataillon devait monter vers Souville... Mais, après le Cabaret, il y a eu un grand désordre: on a mis les masques..., on s'est dispersé..., puis retrouvé, et nous sommes montés par ici, quelques-uns. Nous cherchons le commandant... Dame! on ne sait plus...
Tous se sont resserrés autour de moi; ceux qui étaient couchés se sont levés; ils sont là une cinquantaine de soldats devenus tout à coup attentifs et obéissants, malgré l'émoi que cause toujours le passage sinistre des obus.
- Calmez-vous, dis-je en élevant le ton pour que tous m'entendent. Vous seuls êtes dans la bonne voie; le reste de votre bataillon devrait être ici. Il se sera perdu, et ce n'est pas étonnant...
Le cercle se rapproche encore et un murmure, de voix approuve:
- Bien sûr! Bien sûr!...
- Alors, sergent, vous allez remettre de l'ordre dans votre troupe et je vais vous faire conduire tranquillement par deux coureurs jusqu'aux tranchées de réserve. Petit à petit, votre bataillon rejoindra ainsi. Surtout, du calme et que chacun y mette du sien.
- Allons!... disent des voix!... Allons! Par un!... dépêchons.
Les ombres, dociles, se rangent sur la route tandis que je m'éloigne de quelques pas pour gagner l'abri des coureurs. Je descends les trois marches qui mènent à leur cave, je soulève la toile de l'entrée... Ah! mes chers petits chasseurs... Quelle joie, quelle confiance je ressens dès que je; me retrouve parmi eux! Ils sont là quatre qui jouent paisiblement aux cartes, deux qui causent, un autre lit un morceau de journal, le reste dort comme ils dormiraient dans un cantonnement de repos. Tous ceux qui étaient éveillés se sont levés quand j'ai pénétré dans leur réduit. Et je suis resté là quelques instants sans parler, me remplissant les yeux du spectacle de ces hommes vigou-, reux, jeunes, insouciants qui attendent mon ordre, immobiles et souriants. La fumée des pipes flotte parmi la lumière des chandelles, l'air est chargé d'odeurs acres montant des vêtements poussiéreux, du linge imprégné de sueur, des gamelles qui traînent, auxquelles s'ajoute peu à peu celle des gaz qui filtrent sonrnoisement par la fermeture imparfaite. Et pourtant je me sens bien, là, parmi les miens; je voudrais me taire, regarder, écouter, rester au milieu d'eux... Mais il faut songer aux autres. Je demande:
- A qui de marcher?
- A moi, à nous, disent ensemble Michelland et Debeury, deux des joueurs.
- Allez, mes amis, vite! vos masques, vos casques. Vous allez conduire des fantassins aux tranchées de soutien.
Déjà, ils montent l'escalier derrière moi en se bousculant. Ils semblent heureux de se rendre utiles, malgré les dangers et malgré la fatigue des nombreuses courses déjà faites. Ils ont vite fait d'être camarades avec les fantassins. Michelland, le Parisien gouailleur, prend d'autorité le commandement du détachement.
- Allons, vieux frères, crie-t-il, par un, derrière moi... Je vais vous faire visiter le pays.
Et, à grandes enjambées, il s'éloigne, dans la nuit, vers les côtes de Belleville. Derrière lui s'allonge la file des hommes courbés, semblable à un long serpent noir rampant sur le sol.
Et les obus passent, passent toujours. Maintenant, cependant, ils sont moins nombreux; au-dessus de moi, j'entends distinctement chaque sifflement. Les Allemands cherchent simplement à alimenter la nappe de gaz qu'ils savent accumulée au fond des vallonnements. Leur volonté d'empêcher tout ravitaillement continue à être certaine. Heureusement, grâce à l'énergie et au dévouement de nos sections de munitions, le principal danger est écarté: les canons auront leurs obus. Mais quelle doit être l'angoisse de nos pauvres fantassins! Je les devine, là-bas, étouf-fant sous le masque, attendant, le cur serré, les premières lueurs du jour. Et cette heure-là va décider du sort de Verdun.
Harassé, toujours toussant, larmoyant, respirant avec peine, je redescends vers le P. C. Je croise encore deux ombres masquées qui filent dans la direction du poste de secours. Je reconnais, dans la première, notre aimable médecin divisionnaire. Dès qu'il m'aperçoit, il vient à moi, me prend par le bras et me crie à l'oreille:
- Voulez-vous bien vite mettre votre masque misérable! Vous voulez donc être complètement intoxiqué!... Vous savez, elle ne pardonne pas, leur saleté...
- Voyons, docteur, il n'y a pas de danger... Les gaz sont restés dans les fonds..., l'air n'est même pas troublé, par ici... A peine s'aperçoit-on de cette odeur... Les picotements dans la gorge, dans le nez, dans les yeux... ce n'est rien, tout cela...
- Taisez-vous, tête de bois!... Vous me feriez croire que vous cherchez à vous faire évacuer sur l'arrière.
Et le bon docteur s'échappe vers le poste des brancardiers divisionnaires. Un peu ému par ces paroles, je rentre vivement dans notre cave. Il n'y a plus que le capitaine C... et l'interprète S... Le général et les autres officiers se sont retirés dans l'abri réservé au troisième bureau, contigu au nôtre. Je cherche à avoir des renseignements. Des coureurs ont apporté de Fleury et de Souville d'assez bonnes nouvelles: les troupes, d'abord désemparées, se sont ressaisies. Maintenant, elles sont remplies de rage contre la sauvagerie de l'ennemi: les hommes voudraient lui faire payer cher le supplice de cette nuit. Une seule chose est vraiment inquiétante: le petit nombre de cartouches.
Les heures s'écoulent lentement. Quelle attente! Et comme l'on voudrait être plus vieux, savoir ce que sera le jour qui se prépare. Les coudes sur la table et la tête dans mes mains, je poursuis mon cauchemar. Il me semble par instant que ma raison s'égare ou que mon crâne va éclater. Le picotement des yeux est insupportable et la fatigue me courbe. Peut-être pourrais-je sommeiller un peu. Mais à peine mes paupières s'abaissent-elles que je suis secoué de ma torpeur par le bruit de la porte qui s'ouvre brusquement ou par la sonnerie du téléphone, - car l'arrière demande constamment des nouvelles, - et la vibration du timbre brise mon tympan. D'heure en heure, je vois entrer deux hommes couverts de poussière; ce sont mes coureurs qui apportent des nouvelles de la ligne de feu, car les communications téléphoniques avec le front sont rompues de nouveau. Ils remettent le pli au capitaine, attendent le reçu et, silencieux, graves, saluent et sortent.
Un des officiers vient de temps en temps nous| dire la situation: l'ennemi est calme; il continue à entretenir son tir d'obus asphyxiants, mais il fait aucune tentative pour tâter nos lignes. Dès lever du jour, toutes nos batteries seront prêtes pour exécuter sur le front entier un tir de barrage serré. Dans le faubourg Pavé sont massés des bataillons de renfort et des convois de cartouches, de grenades, d'obus. Si, au jour, les Allemands cessent leur envoi de gaz, on commencera le ravitaillement, coûte que coûte... L'espoir revient une fois de plus. Tout ce qui pouvait être fait a été fait: il n'y a plus qu'à attendre... attendre.
... Quelle heure est-il? Deux heures. Ai-je dormi? Je ne sais, mais il me semble que je suis un peu moins las. On n'entend aucun bruit dehors, que quelques coups de canon espacés, lointains. Autour de moi, tout est calme: l'interprète a disparu et le capitaine C... dort, un coude sur la table, la bouche grande ouverte. Le téléphoniste, la tête renversée en arrière, ronfle. Doucement, je me lève et gagne la porte. Je l'ouvre, sors et la referme sans heurt. Me voici sur le terre-plein.
Bzzz... Un obus arrive, file, file et puis le silence retombe. Quelques secondes se passent et en voici un autre aussi rapide, aussi mystérieux, aussi muet. L'odeur du gaz subsiste, un peu moins forte, peut-être. Jamais, depuis que nous sommes à Verdun, je n'avais joui d'une nuit aussi paisible. Il n'y a plus un souffle de vent et la fraîcheur commence à s'épandre dans l'air; la nuit est tellement claire que l'on croirait déjà percevoir les premières palpitations de l'aube. Comment croire que, tout à l'heure, l'ennemi va se ruer hors de ses lignes, se précipiter sur les nôtres? Avant une attaque, on sent l'énervement qui, chez l'adversaire, précède la sortie à découvert, sous la menace des barrages, et le canon continue jusqu'au bout son uvre de démolition; le moindre mouvement perçu déchaîne le crépitement des mitrailleuses, de la fusillade. Ici, rien de tout cela: en comparaison des nuits passées, nous sommes environnés d'une paix sereine, inattendue. Et je croirais volontiers que l'ennemi a renoncé à son plan d'attaque, mais l'obus qui continue de siffler, l'obus sournois, persévérant, envoyé avec une régularité mathématique, me prouve que sa volonté n'a pas changé. Il faut attendre encore.
Je rentre dans l'abri. Mes deux compagnons sont toujours endormis tels que je les ai laissés. J'hésite un moment à les imiter. Et puis, je songe qu'il y a encore une heure à attendre avant le jour et une heure de repos suffirait à me rendre l'esprit clair, le corps dispos, pour la tâche qui sera rude. Je me jette sur ma couchette et, peu à peu dans l'obscurité complète qui m'environne, j'oublie...
23 juin, cinq heures du matin. - Des milliers de canons font trembler la terre. Je me suis redresse ahuri, effrayé. Jamais pareil .cataclysme ne s'était déchaîné sur le monde. Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce donc?... J'ai oublié... Ahl oui, les gaz... Je saute en bas de ma couche en m'adressant des injures à moi-même. Quelle honte! Avoir dormi une nuit pareille... Ma montre marque cinq heures: c'est l'assaut! Un grand frisson me saisit. Vite! je passe dans la première cave.
Tout de suite je me rassure un peu en voyant le calme du capitaine C... qui rajuste avec soin sa cravate devant une petite glace. Il est un peu pâle et ses yeux sont cernés, mais sa physionomie n'indique pas l'approche d'un désastre. Le cuisinier du général, tranquillement, essuie avec soin chacun des bols qu'il place sur la grande table pour le café du matin. Et les coups de canon se succèdent, semblables à un interminable roulement de tambour. La lampe suspendue à la voûte par un fil de fer vibre sans cesse comme quand passe un autobus dans une rue étroite.
- Mon cher, s'écrie le capitaine C... de sa voix aiguë, ces gens d'en face sont de véritables brutes... Ils sont à la fois malins comme des singes et bêtes, comme des oies... Malins pour organiser adroitement quelque malpropre entreprise et stupides nuand il s'agit d'en tirer parti... Car, il faut bien l'avouer maintenant, leur coup des gaz était admirablement monté. S'ils avaient attaqué à l'aube ils n'auraient pas rencontré de résistance sérieuse. Nos hommes étaient à bout de forces et les cartouchières étaient vides.
- Et alors?...
- Alors, ils ont manqué l'occasion, mon cher; ils ont jugé la préparation insuffisante et, depuis plus d'une heure, ils ont arrêté leur tir d'obus asphyxiants et recommencé leurs tirs de destruction. On a effectué le ravitaillement à la pointe du jour, malgré la visibilité... Les renforts arrivent... Ils peuvent faire ce qu'ils voudront; maintenant, nous les tenons.
J'oublie la situation encore horrible de ceux qui sont soumis à cet ouragan d'acier. Qu'est cela à côté de ce qu'eût été l'assaut livré à l'aube, nos lignes enfoncées, Souville pris peut-être, la route de Verdun ouverte? Je sors de la cave et je me sens le cur plein de joie et d'espoir. Un merveilleux soleil inonde la campagne, un vrai soleil de jour de fête. Les canons hurlent comme s'ils poussaient des clameurs de vengeance. Toute la colline est secouée d'un frémissement formidable. A chaque minute, un obus de 210 allemand vient s'écraser parmi les ruines. De tous côtés montent d'épaisses colonnes de fumée. Les départs et les arrivées se confondent; il me semble voir dans l'air flotter une buée qui tremble et tous mes muq clés tressaillent.
Je traverse le petit bois où la batterie de Rimailhos rugit. Les hommes, en manches chemise, s'empressent autour des pièces. Chacun met toute son âme, toutes ses forces à l'accomplis sèment de sa tâche, et je frémis d'allégresse à la pensée des barrages effroyables qui doivent dresser devant les Allemands.
Je poursuis ma route vers le promontoire de rochers qui domine la route d'Étain. Une ignoble odeur pharmaceutique rôde encore par là, mais elle est cependant supportable. Le soleil inonde de] ses rayons les labours dont les molles ondulations s'étendent jusqu'à Bévaux. Parmi leur masse brune, je distingue de longues colonnes de cais sons qui, suivant les pistes plus claires, remontent à vide vers les parcs.
Et, à mes pieds, tout le long de la pente coqfl verte d'herbe drue, des bataillons d'infanterie, en files sombres, montent du même mouvement lent et sûr. Mon cur bat plus fort. Je voudrais crier mon bonheur, je voudrais embrasser tous ces hommes qui viennent vers nous. Ma joie, impuissante à se manifester, remplit mes yeux de larmes.
Maintenant, il me semble que toutes les forces de la France, accourues à notre cri de détresse, viennent se rencontrer ici. Elles sortent des ravins avec nos fantassins, de tous les bois avec nos canons qui hurlent, de Bévaux, de Verdun où d'autres régiments, amenés dans la nuit commencent à affluer. Le rempart, un instant ébranle, se dresse de nouveau, plus fier, plus robuste qu'avant; ils ne passeront pas.
VII : La Relève
Sous Verdun, 26 juin 1916
Il était onze heures du soir et, pendant cette nuit, devait se faire notre relève. Les bataillons nouveaux avaient défilé devant nous et nous avions contemplé avec émotion leur acheminement vers l'enfer de la ligne de feu. Les hommes se taisaient; ils avançaient sans une plainte comme poussés par la fatalité: on ne va pas dans un secteur de Verdun comme on va dans un autre secteur. Celui qui doit aller combattre aux carrières de Fleury, à la Chapelle-Sainte-Fine ou au bois du Chapitre sent peser sur lui la main du destin. Il va parce qu'il doit aller; chacun regarde en soi, écoute les voix intérieures qui troublent ou qui consolent; les uns, les faibles, se désolent à la pensée que peut-être quelques heures seulement les séparent de la mort; les autres avancent, en jurant de vendre chèrement leur peau. Nul n'est indifférent, car la nature humaine ne peut accepter sans crainte ou sans révolte la pensée d'une somme de souffrances infinie. Aussi le silence planait sur ceux qui sont montés en ligne. Nous n'avions pas entendu les habituelles plaisanteries, les fanfaronnades, les lazzis qui accompagnent les troupes partant pour une relève; nous n'avions pas entendu davantage les récriminations des éternels mécontents. On sentait l'écrasement des âmes sous l'immensité du sacrifice.
Je me préparais au repos, car ma journée devait être finie et j'étais rompu de fatigue, ayant dû aller dans la matinée à Souville et dans l'après-midi aux quartiers Brévau pour régler certains détails de la relève. Mes pieds enflés, écorchés, me faisaient horriblement souffrir et j'avais eu grand mal à monter jusqu'au dépôt des vivres, à neuf heures du soir, pour assurer la distribution des charges aux trois cents territoriaux de corvée.
Avant de me retirer dans la cave servant de dortoir, j'allai dire bonsoir au capitaine C... qui, à la lueur de sa petite lampe, rédigeait les ordres de ravitaillement.
- Allez bien vite vous coucher, mon cher, me dit-il, vous l'avez bien gagné.
- Pensez-vous, mon capitaine, qu'on n'aura plus besoin de moi?
- Non, non, allez, reposez-vous. Demain matin arriveront les coureurs des hussards pour relever les vôtres et vous pourrez rejoindre vos escadrons à midi. Bonne nuit, mon cher, je ne vais pas tarder à faire comme vous.
Nous nous serrâmes la main et je pénétrai daim la deuxième cave. Ma chandelle allumée éclaira le petit coin qui, pendant ces quinze jours d'angoisse, m'avait servi de chambre. Je jetai un regard reconnaissant sur l'étroite couchette de bois qui me servait de lit. Elle me paraissait, ce soir-là plus accueillante; mon ordonnance, le fidèle Lemaître, avait soigneusement bordé la couverture, et le traversin de toile bise, bourré de paille, où tant d'autres avaient reposé leur tête avant moi, était recouvert d'une serviette blanche. Sur le lit placé en face de moi, l'interprète S... dormait. Sa respiration régulière, calme et légère était le seuil bruit qu'on entendait dans l'abri et, dehors, le roulement assourdi de là canonnade faisait l'effet d'une musique profonde, monotone, lointaine. Tout invitait au repos.
Je retirai mes bottes avec volupté, défis ma cravate et enlevai ma vareuse. Le sommeil déjà m'envahissait et j'avais accompli ces mouvements machinalement, goûtant la béatitude anticipée de l'anéantissement. J'écartai légèrement la couverture, soufflai la chandelle et j'avais déjà un genou sur le bord de ma couchette quand le bruit fait par un homme qui venait d'entrer dans la première cave, celui de sa voix échangeant quelques mots avec le capitaine C... me firent pressentir l'approche d'une catastrophe; et je restai ainsi, appuyé du genou et des deux mains sur la paillasse, un pied à terre, attendant avec terreur de connaître le résultat de ce colloque. Ce ne fut pas long. La toile qui masquait la porte se souleva et la silhouette d'un homme casqué se découpa sur le fond lumineux de la salle voisine. L'ombre salua. Je compris qu'elle cherchait à distinguer quelque chose dans l'obscurité; mais, éblouie par la clarté de la pièce qu'elle venait de traverser, ne voyant rien, elle dit sans se tourner vers moi:
- Mon lieutenant, le général vous demande.
La voûte de la cave se fût écroulée sur moi, avec les poutres énormes, les gabions et les sacs remplis de terre qui la surmontaient, que je n'eusse pas ressenti un plus grand désespoir.
- Bien... j'y vais.
Et je me laissai retomber assis sur ma couche. La portière se rabaissa et j'entendis le pas pesant de l'homme qui s'éloignait. Quand il ouvrit la porte de l'abri, le bruit du canon pénétra un instant plus distinct et arriva jusqu'à moi comme un souffle de malédiction. Puis le silence retomba avec le lourd battant de chêne. Il faisait noir. Mon dos, mes membres, ma tête me faisaient souffrir et j'eus envie de m'étendre une minute quand même, de fermer les yeux quelques secondes. Et puis je sentis l'inutilité de mes désirs et la nécessité du devoir. Alors, pris d'une véritable rage, j'enfilai une de mes bottes d'un seul coup; la douleur me lit pousser un gémissement, mais je ne m'arrêtai pas dans ma résolution de violence. L'autre botte suivit, puis la cravate, puis la vareuse, la boîte à masque, le revolver, le casque. Je fis tomber une autre boîte à masque en cherchant mon bâton dans l'obscurité. Elle dégringola sur le bois de ma couchette et, de là, sur le sol, en faisant un grand bruit de ferblanterie. Le pauvre S..., réveillé en sursaut, s'assit sur son lit et, trè ému, dit d'une voix pâteuse:
n Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce?... n n Je répondis:
n Rien! n n Et, ayant endossé mon caoutchouc, je sortis. jetai au capitaine C... un regard chargé de reproches, comme s'il était responsable de ma souffrance. Il sourit et dit:
- Mon pauvre vieux, vous n'avez pas de chance... Et, avec cela, un temps de chien!...
Je ne répondis pas et sortis.
La nuit était profonde. Une pluie fine et tiède, presque imperceptible, tombait. Le bruit du canon semblait mouillé et, seules, les lueurs qui embrasaient le ciel avaient gardé tout leur éclat. Je grimpai en glissant le talus de la route qui réparait nos abris et je me faufilai dans celui du général. Dans une première pièce, très sombre, encombrée par de multiples piliers de bois, deux plantons, couchés à terre, ronflaient; je me faufilai jusqu'à la deuxième, en me heurtant aux poutres et aux angles du mur. Mais, quand j'eus pénétré dans celle-ci, mon indignation tomba.
Ici était le cerveau qui avait veillé et commandé pendant ces quinze jours de tourmente. Plus en avant, il y avait eu des efforts physiques incommensurables, des luttes titanesques où l'homme, devenu semblable à la bête, avait déployé tout ce que l'instinct donne de force aux muscles et d'adresse au corps pour échapper et pour tuer; il y avait eu des dévouements, des désespoirs, des sacrifices; chacun avait lutté pour le petit lopin de terre où son être se cramponnait, essayait de tenir et de continuer à vivre. Chaque chef avait essayé d'exécuter la consigne reçue: il voyait, commandait, prenait part à la lutte. Mais tout, responsabilité, ordres, décisions, partait d'ici ou refluait vers ici, dans cette petite cave voûtée, où je voyais le général T..., penché sur les plans qu'éclairait la lumière jaune des lampes. Le silence régnait. Je croyais percevoir dans l'air qui m'entourait comme la vibration de toutes les pensées qui avaient germé ici, s'étaient développées et transformées en résolutions durant ces jours de bataille forcenée. J'y sentais palpiter le flux et le reflux des combats, les espoirs tenaces dès que l'ennemi pliait, les abattements fugitifs aux instants où tout effort paraissait vain, où la force du destin ne se laissait plus diriger et se tournait contre celui qui voulait la violenter. Alors, mes fatigues, mes souffrances me parurent si peu de chose que je retrouvai tout mon courage.
Le chef d'état-major me fit signe d'approcher et, à voix basse, me fixant dans les yeux par-dessus les verres de son binocle, me dit ce qu'il attendait de moi:
- Il faut que vous vous chargiez d'orienter la relève de la brigade qui tient le secteur de Fleury. Les ordres qu'elle a reçus lui enjoignent de se replier sur le faubourg Pavé. Mais, par suite de circonstances imprévues, il va falloir que les deux-bataillons du ...e se portent aux tranchées des côtes de Belleville pour y être encore en réserve pendant vingt-quatre heures. Ils ne seront relevés que pendant la nuit prochaine. Il est trop tard pour leur faire parvenir cet ordre maintenant, mais je compte sur vous pour le transmettre et le faire exécuter. Vous allez vous porter à la Fourche, où passeront tous les éléments de la brigade, et vous ferez connaître la décision du général à chaque régiment. Le ...e et le ...e devront continuer jusqu'au faubourg Pavé, où ils trouveront leurs cuisines et les cantonnements préparés. Les bataillons du ...e devront faire un à gauche, prendre la route de Souville et aller occuper les tranchées de réserve... Allez, mon cher ami. Je compte sur vous... Ce n'est pas une mission agréable que je vous donne là, je le sais bien; il vous faudra toute votre énergie...
Il me serra la main, et je me retirai, excédé de chagrin. C'était vraiment trop demander à un homme!... Maintenant, mon épuisement physique ne me paraissait plus qu'une misère bien infime auprès de la torture morale qu'on m'infligeait.
J'eus une minute de révolte: donner de tels ordres est bien facile quand on est confortablement installé dans un abri bien clos, loin de la réalité vivante qu'il faut diriger. On commande, on ajoute quelques bonnes paroles, et il faut que l'exécutant réussisse coûte que coûte.
Tous ceux qui se sont battus au cours de cette guerre savent la joie, le soulagement qu'éprouvent les troupes quand elles arrivent au terme de leur séjour en première ligne; la relève est une délivrance et tout retard dans son exécution abat le moral des hommes. Que serait-ce, dans ce secteur de Fleury, où les bataillons relevés venaient de subir des pertes épouvantables, où les opérations de la relève s'effectueraient sous le feu incessant du canon? C'est au moment où ces hommes atteindraient le terme du sacrifice qu'il faudrait ordonner à une partie d'entre eux d'arrêter leur marche vers le repos et de remonter aux tranchées de réserve, tranchées sans cesse bouleversées, fouillées, nivelées par l'artillerie lourde ennemie. Et c'était moi qui devais faire exécuter cet ordre...
Tout en me dirigeant vers l'abri des coureurs, je sentais mon cur battre à grands coups comme à l'approche d'un danger. Mais ce n'était pas la peur qui l'oppressait: je me sentais submergé de découragement devant la tâche ingrate qu'on m'imposait. Pourquoi m'avoir choisi, moi, pour aller me dresser dans la nuit comme une barrière vivante, inexorable, au-devant de ces héros? Je devais courir au-devant d'eux en messager de malheur. Ils sortaient d'un gouffre où un si grand nombre avait succombé et c'était moi qui devais les repousser du bord, en leur criant: « Rentrez-y! » Ils avaient déjà dans les yeux des images de repos, de douceur, de silence, et c'était moi qui devais les replonger dans le carnage, dans la misère, dans le tumulte. Véritablement, c'était trop. Ma raison s'enfuyait. Il me venait des colères de petit enfant et je me répétais: « Qu'ai-je pu faire?... Je n'ai rien fait pour mériter cela... » Et puis une voix inconnue, lointaine - était-ce la discipline, la routine, le devoir? - me répétait: « Il faut, il faut. »
J'arrivai à l'abri des coureurs. L'instinct me conseilla de ne pas y pénétrer, ainsi que de coutume, pour y chercher le compagnon de ma route, car je n'aurais pas su dissimuler ma tristesse aux yeux de mes chasseurs et je me serais trouvé ridicule devant l'interrogation de leurs yeux. Les trois marches descendues, je soulevai seulement la toile qui masquait l'entrée et, caché contre le mur comme un coupable, évitant de laisser voir mon visage dans le flot de lumière qui perça la nuit, j'appelai tout doucement:
- Darcy!
Une voix ferme répondit:
- Présent!
Je laissai retomber la toile et j'attendis un instant, le dos à la muraille, levant mon visage vers le ciel pour le rafraîchir aux gouttes de la pluie. Un homme émergea du trou, casque en tète et prêt à marcher. C'était le maréchal des logis Darcy, sous- officier vigoureux et brave que j'avais choisi pour m'accompagner et me seconder dans ma mission. Nous restâmes un instant face à face dans la sape étroite et gluante, lui, droit et immobile, moi, hésitant et perdu, ne sachant que dire, abruti de chagrin et de fatigue. Et puis, tout à coup, je fus repris de la même furie qui m'avait fait secouer mon abattement au moment où l'on avait interrompu mon repos. Je me fis violence à moi-même, je me secouai d'importance, si l'on peut dire, et, tout d'une haleine, je lui expliquai ce que nous devions faire.
- ... Sale corvée, hein? mon pauvre Darcy.
- Il haussa lentement les épaules et dit:
- Puisqu'il faut?...
Il me sembla que la voix lointaine de tout à l'heure s'était subitement rapprochée et me répétait les mots qui seuls importaient. C'était bien la voix de la discipline et celle du devoir qui parlaient parla bouche de Darcy.
Nous remontons l'escalier et, tout de suite, traversant les ruines des quartiers Marceau, nous nous engageons dans un étroit sentier à travers bois qui nous mène directement à la Fourche. Heureusement ce trajet, accompli maintes fois en plein jour, nous est familier, car la nuit est tellement profonde qu'on ne distingue rien. C'est un chemin à se rompre le cou, mais la bataille se fait notre complice en illuminant le ciel sans répit. La canonnade embrase à chaque seconde les nuage lourds et bas. Quel chemin! Quel calvaire! Quand un instant, le noir nous enveloppe, nous trébu chons dans les trous d'obus remplis d'eau, nous nous embarrassons dans les branches brisées, nous glissons dans la boue du sentier. Quand le ciel s'éclaire de la lumière sinistre, nous distinguons brièvement le passage bien droit entre les grands arbres sombres, l'entre-croisement multiple des branches se détachant sur une immensité d'or très pâle. La pluie fine nous frappe doucement le visage et je voudrais à chaque instant m'arrêter, me coucher à terre, dormir là, oublier.
Darcy me suit en silence. Je n'entends pas le bruit de ses pas dans le sol mou, car le roulement du canon nous environne et domine tout le reste. C'est à peine si, quelquefois, je perçois derrière moi le cassement d'une branche ou le heurt d'une pierre. Mais je sais qu'il est là, je devine sa présence et je m'en réjouis. Comment supporter seul ma tristesse? Nous serons plus forts pour l'endurer à deux. Jamais je ne m'étais senti si faible, si dépourvu d'énergie; il me semble que le regard de celui qui me suit force ma volonté et dirige ma marche. Je sais qu'il me voit, je sais qu'il a confiance en moi et que mon exemple est sa règle. Comment ne serais-je pas contraint de marcher vers le devoir si pénible qu'il soit?
La bataille fait rage sur tout le front. A notre droite, la hauteur de Souville se découpe en noir sur le ciel embrasé. Devant nous, vers Fleury, les mitrailleuses tirent par rafales, puis se taisent, et reprennent tour à tour leur crépitement. Tandis que nous avançons avec peine, les gros obus allemands font frémir la nuit au-dessus de nos tètes; comme des bêtes inquiètes, ils vont fouiller au hasard la profondeur des bois et nous entendons derrière nous le martèlement ininterrompu du sol. Nos pièces travaillent avec le même acharnement. Dans les plis de terrain, derrière les moindres remblais, au milieu des taillis, la vie formidable de l'artillerie agite la léthargie nocturne. Mon esprit est las et se refuse à comprendre, à admettre ce bouleversement du monde qui m'entoure. Quand tout est brisé en nous et que les forces de notre âme et de notre corps nous ont abandonnés, le but de l'uvre nous échappe; tout paraît insensé, criminel et, si nous fermons nos lèvres par devoir, nous entendons une voix intérieure qui nous crie: c'est stupide! Notre cerveau se vide et se refuse à sentir la sainteté de la tâche. Ainsi je vais ce soir dans la nuit du chemin et dans celle de mon âme. Devant nous se fait entendre tout à coup un bourdonnement de voix et, comme nous débouchons au carrefour chaotique de la Fourche, la lueur des coups de canon nous permet d'entrevoir une file noire d'hommes chargés d'outils; ils montent vers Sou ville. La tête couverte de sacs à distribution ou de toiles de tente pour se préserver de la pluie, le dos courbé, ils piétinent dans la boue, ayançant lentement, se heurtant les uns aux autres lorsqu'un à-coup se produit dans la colonne. On sent qu'ils ont atteint ce degré de résignation où l'être ne réagit plus et où l'esprit renonce à comprendre. La bête seule continue de vivre et traîne sa carcasse dans le marécage delà route. On ne sait: où l'on va; l'instinct seul anime encore les membres, oblige l'il à ne pas perdre de vue le dos grisâtre qui précède, à deviner dans l'ombre le trou d'obus ou l'ornière qui fait trébucher. Et, malgré tout, de temps à autre, une des ombres s'affale dans un vacarme de jurons, de bruit de ferraille qui croule. Darcy dit:
- Encore des travailleurs pour les côtes de Belleville.
Nous nous arrêtons pour les laisser passer. Rien n'est plus douloureux que de sentir l'anéantissement de ces hommes. Ils n'ont plus ni intelligence ni énergie et se sont abandonnés totalement à lai volonté de quelque officier de territoriale qui, perdu dans l'obscurité, dans la boue, s'efforce d'exécuter l'ordre reçu. Il faut qu'il trouve sa route qu'il ne s'égare pas dans les méandres des sentiers, dans le terrain bouleversé au point de ne plus ressembler à ce qu'indique la carte. Aveuglé; par la nuit qui l'entoure et par la pluie qui lui fouette le visage, il faut qu'il arrive quand même à l'endroit fixé: encore un dont le cerveau doit travailler pour celui des autres et qui n'a pas le droit d'oublier qu'il est homme. Les autres l'ont pu. Et c'est à peine si un frémissement passe dans leurs rangs quand quelques shrapnells, subitement, déchirent l'air là- haut, pas bien loin d'eux, en lançant de brefs éclairs. Ils sont en proie aux deux pires ennemis du soldat: la nuit et la pluie.
Puis les derniers disparaissent dans le noir. Le carrefour est vide et nous avançons de quelques pas sur la route, parmi les innombrables débris et les objets abandonnés au hasard des fuites sous le bombardement. Cependant quelqu'un est là qui erre encore au pied du talus; je vois une forme qui, penchée vers le sol, ramasse un objet à terre et le transporte un peu plus loin. Plusieurs fois, l'homme recommence son manège et, en m'approchant, je reconnais le caporal qui commande les territoriaux chargés de distribuer l'eau. Il met un soin minutieux à ramasser les seaux renversés et abandonnés par la corvée. Il les porte et les range en bon ordre à la suite de ceux qui n'ont pas été emportés. Le voici près de moi, sa capote ruisselante collant à ses jambes maigres. Mon approche ne le trouble pas; il continue sa tâche patiemment en y mettant autant d'application qu'un chef en première ligne en mettrait à préparer un assaut. Comme il est touchant de voir l'unanimité, le concours de tous ces efforts obscurs pour le salut commun! Maintenant, il compte une dernière fois les récipients qui lui restent; il semble hésiter un instant, puis, d'un pas résigné, il s'éloigne et disparaît dans un trou creusé sur le bord de la route. Cette fois nous sommes bien seuls, seuls êtres vraiment vivants parmi le fracas des canons auxquels le génie malfaisant des hommes a donné, pour tuer, une sorte de vie formidable. Je me suis arrêté indécis au milieu du carrefour. Devant moi, à peu de distance, du côté de la cote 265 où se trouvent plusieurs de nos batteries, les Allemands prodiguent les obus de gros calibre. Leurs arrivées font un bruit semblable à un écroulement colossal que l'on ne peut confondre avec les détonation sèches de nos 75. Quelques-uns dépassent le bute viennent s'effondrer à cent pas de nous; nous voyons pendant une seconde une lueur rousse qu nous révèle l'enchevêtrement des arbres et des taillis; puis, aussitôt, les éclats passent autour de nous avec un ronron tantôt grave, tantôt aigu, accompagné d'un bruit de branches cassées et de débris qui retombent. Mais, en dehors de ces moments, la nuit est si profonde que l'on ne distinguerait pas un homme à trois pas devant soi.
- Allons nous mettre sur la route même de Fleury, dis-je à Darcy. Nous surveillerons mieux ainsi le passage.
Nous dépassons la route de Souville et nous voici à l'entrée du chemin par lequel passera la relève. Il n'y a plus qu'à attendre. Attendre!... Combien de temps? Combien d'heures? Nul ne saurait le dire, car nul ne sait ici dans quelles conditions peut se faire là-bas le remplacement des combattants. Alors, il faut rester inactifs jusqu'à ce que nos pauvres camarades débouchent de ce trou noir. L'inaction me rend la fatigue plus insupportable.
- Écoutez, Darcy, dis-je, je n'en peux plus. Je vais tâcher de trouver où m'asseoir... Tenez, voici justement dans le milieu du chemin un trou d'obus. Cela me permettra de me reposer tout en surveillant le passage.
- Mon lieutenant, je vais faire comme vous, dit Darcy; moi aussi, je ne sens plus mes jambes.
Une excavation est là, en plein milieu de la chaussée.
- C'est un 150, affirme Darcy avec assurance.
Et j'admire mon compagnon d'avoir encore assez de courage pour pouvoir s'intéresser au calibre du projectile qui a creusé ce trou. Je me laisse tomber sur le bord de l'excavation et je m'assois dans la boue en allongeant mes pieds dans l'eau qui remplit le fond de l'entonnoir. J'appuie mes deux mains au sol et je sens le liquide épais et froid qui pénètre par l'ouverture de mes gants. Darcy s'assoit plus lentement à mes côtés. Nous nous taisons.
La canonnade s'est ralentie un peu et les autres bruits du champ de bataille parviennent de temps en temps jusqu'à nous. J'entends je ne sais où, loin derrière nous, un fourgon qui avance en cahotant. En face de moi, chose inattendue, je perçois le bruit de voix lointaines. Pourtant le canon nel s'est pas tu, mais il semble hurler par sursauts.! Tantôt c'est sur Souville, sur le Chapitre qu'il se déchaîne, tantôt c'est sur la crête de Fleury ou aux carrefour de la Chapelle-Sainte-Fine, ou bien, plus en arrière, dans la direction des quartiers Marceau et du bois des Hospices. Et, entre ces périodes de cataclysme où le sol frémit, où l'on sent passer dans l'air humide le vent de mort, il y a autour de nous un moment de silence qui permet d'entendre le grondement infini, effrayant, de l'immense! bataille.
Mon regard ne quitte pas la direction du chemin par où doivent venir les troupes relevées. C'est là, droit devant moi. Je devine l'orientation de la route grâce aux taillis qui la bordent et qui forment deux masses sombres entre lesquelles glisse un long ruban de ciel un peu moins noir. Et, pourtant, c'est un véritable ciel de deuil qui nous domine et nous écrase; il me semble qu'il pèse sur nous et que je sens les nuages chargés d'eau frôler mon visage. Par instants, l'obscurité c'est déchirée par des éclatements: les Allemands n'ont pas abandonné leur habitude d'arroser de shrapnells le carrefour où nous sommes. A peine avons-nous le temps d'entendre un, deux sifflements et au-dessus de nos têtes se produisent une, deux détonations stridentes, sèches comme un morceau de bois qu'on casse; les balles, les éclats, fendant l'air, viennent faucher les branches et pénètrent dans la terre autour de nous. Nous faisons le gros dos, sans mot dire. A quoi bon se plaindre? Notre destin nous a mis là, sous la pluie du ciel et sous celle des obus, dans la nuit profonde et mauvaise; nous devons attendre ici le retour des autres, quoi qu'il arrive. C'est surtout cette pensée qui m'obsède et obscurcit ma raison au point de me retirer tout courage, toute force d'âme et, pour la première fois, je ne repousse pas en moi le lâche désir de recevoir une blessure assez grave pour ne pas être en état d'accomplir ma mission.
Pendant une accalmie, voici que j'entends encore le murmure des voix accompagné d'un bruit de piétinement dans la boue. Je me dresse aussitôt. Serait-ce déjà la relève? Je sens mon cur qui bat plus fort et ma gorge qui se serre sous l'étreinte de l'angoisse. Comment vais-je pouvoir parler assez doucement pour ne pas trop faire souffrir et assez énergiquement pour imposer l'exécution de l'ordre? Je suis heureux de sentir Darcy à mes côtés et pourtant il ne me sera d'aucun secours. Mais je redoute avant tout d'être seul et sa présence m'encourage à remplir ma tâche avec tout le soin, toute l'énergie possible en me rappelant que, sans cesse, l'officier doit donner l'exemple.
Allons! les voici..., des ombres paraissent au milieu du chemin. Comme elles avancent lentement: on dirait qu'elles sont chargées d'un lourd fardeau. J'entends distinctement une voix qui dit:
- Attention!... Trou d'obus à droite.
Et une autre voix, plus grave, qui répète en cadence:
- Gauche!... gauche!...
Elle semble régler le pas du groupe qui s'avance vers nous. Je vais au-devant d'eux et, en voyant ce qu'ils sont, mon inquiétude fait place à une pitié, à une admiration pieuses. Ce sont les territoriaux de la corvée de vivres qui, en revenant, rapportent les grands blessés de Fleury.
Il faut avoir vu cela pour savoir tout ce que le cur de l'homme contient de délicatesse. Qui voudrait le croire? Quand on les voit au grand jour du cantonnement, ils n'ont pas l'aspect très militaire, nos territoriaux, et, sous leur tenue débraillée, avec leur barbe hirsute, leur air toujours mécontent et dégoûté, ils ne semblent rien moins que guerriers. Ici ce sont des héros. Ils l'étaient déjà, à la nuit tombante, quand ils sont partis vers la ligne de feu, sous la pluie, chargés comme des bêtes de somme et marchant les uns derrière les autres, sans se plaindre, au combat infernal. Et maintenant ils sont encore plus admirables par les précautions qu'ils prennent pour ramener sans heurt leur charge ensanglantée.
Voici le premier groupe à ma hauteur. Il est précédé d'un petit homme qui marche plié en deux, scrutant le sol avec un bâton, comme ferait un aveugle. C'est lui qui signale les écueils de la route aux porteurs: il faut éviter tout accident de terrain qui pourrait causer la chute de l'un d'eux. Derrière suivent les quatre soldats chargés du brancard. L'un d'eux, pour régler la marche et éviter le désaccord dans le pas, prononce: gauche!.- gauche!... chaque fois que son pied gauche pose à terre, et ses trois camarades, obéissant à sa voix, posent leur pied gauche au sol en même temps que lui. Sur leurs épaules le brancard est placé; je vois une forme recouverte d'une toile grise; rien ne bouge, mais, par moments, un soupir rauque sort de là-dessous. Les territoriaux ne disent mot; ils concentrent toutes leurs forces, toutes leurs facultés à mener le précieux fardeau jusqu'au poste de secours. Ici les discours sont inutiles, les plaintes aussi. Il sera bien temps ensuite, quand le blessé sera entre les mains des majors, de maugréer et d'affirmer que le commandement abuse. Maintenant, songeons d'abord au camarade qui, faute de soins, se meurt peut-être là.
Derrière ce premier groupe, en vient un second, puis un troisième et, après un assez long intervalle, d'autres encore. Le pitoyable cortège avance presque sans bruit, et je ne songe plus, en le regardant défiler parmi les rafales de pluie et au bruit du canon tenace, aux ordres que je suis chargé de transmettre. Combien ma fatigue est peu de chose auprès de celle qui doit accabler ces hommes; et, pourtant, ils n'ont d'autre souci que de ne pas glisser dans la boue du chemin, de ne pas culbuter au fond d'un trou d'obus, afin d'éviter une nouvelle souffrance à la pauvre chair sanglante qui meurtrit leur épaule.
Subitement, quatre shrapnells éclatent en grappe au-dessus des bois, tout près de la route. Les lueurs rapides m'ont permis de voir qu'aucun des porteurs n'a allongé le pas. A peine ont-ils baissé un peu la tête; il y a eu des regards remplis d'angoisse, des mâchoires contractées, quelques injures à l'adresse des canonniers ennemis, mais pas un n'a songé à fuir, à se jeter de côté, ou à s'aplatir sur le sol. Maintenant leur marche continue, aussi mesurée, aussi attentive, tandis qu'une autre voix, plus loin, murmure encore:
- Gauche!... gauche!
La solitude est redevenue complète et, à ce moment, la pluie diminue. Nous ne sentons plus que de courtes rafales entre lesquelles quelques gouttes tièdes seules viennent nous frapper le visage. La nuit est un peu moins profonde; nous distinguons les deux bords du chemin, la haie remplie de ronces qui domine le talus et, dans le ciel, la fuite rapide des nuages poussés par le vent d'ouest. J'allume ma lampe électrique et je lis l'heure: deux heures et demie. Nos hommes ne peuvent plus tarder.
Un détachement qui descend de Souville et va je ne sais où surgit de l'ombre, passe près de nous sans nous voir et s'arrête au carrefour. Dans l'obscurité, les hommes altérés cherchent le dépôt d'eau. Ils s'appellent, crient, tempêtent, ne trouvant pas ce qu'ils désirent. Enfin, l'un d'eux heurte du pied un des seaux encore remplis que le caporal a rangés contre le talus. Aussitôt tous se précipitent et c'est à qui aura le plus vite rempli son bidon. Quelques-uns, à genoux dans la boue, boivent à même le seau. Puis toute la troupe s'évanouit comme par enchantement à l'arrivée de deux projectiles de gros calibre qui viennent s'écraser dans les taillis, à une centaine de pas au nord de la Fourche. Nous courbons le dos, une fois de plus, sous l'avalanche des éclats. L'un d'eux arrive avec un sifflement rauque et s'abat dans le trou où nous étions assis tout à l'heure. Il fait rejaillir jusqu'à nos visages des jets d'eau bourbeuse. D'autres obus tombent de-ci, de-là, parmi les bois, comme si l'ennemi, indécis, tâtonnait dans l'obscurité pour trouver l'endroit le plus propice au massacre.
Nous attendons, résignés, que notre temps de misère s'achève; l'esprit engourdi à force de chagrin, nous songeons à peine que notre vie dépend de la fantaisie d'un canonnier ennemi. Nous nous abandonnons sans révolte à la fatalité.
Et, tout à coup, nos oreilles sont frappées par un bruit, d'abord imperceptible, qui augmente peu à peu. Mais, entre deux éclatements, nous comprenons que c'est le piétinement d'une troupe en marche.
Cette fois, le doute n'est plus permis: ce sont eux. Voici le moment d'agir. Le ruban gris de la route s'obscurcit d'une tache sombre qui grandit; nous entendons le clapotis des pieds fendant l'eau qui stagne dans les trous du chemin, le son métallique des gamelles heurtées, le cliquetis amorti des armes qui se choquent, et, sur ce bruit de houle qui déferle, pas un mot. Je m'avance et je crie:
- Quel régiment?
Une voix me répond, une seule:
- ...e de ligne!
- Bien! Continuez tout droit... Il n'y a pas à vous tromper: vous tomberez sur le faubourg Pavé.
Mais une autre voix, qui râle de détresse, crie:
- C'est encore loin?...
- Quatre petits kilomètres... et ça descend...; tout le temps.
La voix devient désespérée et je me sens pris de pitié à en pleurer d'entendre clamer cette bouche que je ne vois pas:
- Ah! malheur!... Ah! malheur!... Jamais je n'irai jusque-là...
Mais personne ne lui répond. Chacun, dans la hâte forcenée de sortir de ce bourbier où il sent la mort galoper à ses trousses, tend le jarret, allonge le pas vers le lieu de repos qu'il espère. Nul ne s'est arrêté et je me trouve pris dans le flot qui remplit le chemin. Une odeur atroce, qui monte de cette infortune vivante, parvient jusqu'à nous. Voilà les gens qui, depuis six jours, se battent sous le soleil torride, presque sans eau pour étancher leur soif, à plus forte raison pour baigner leur visage rongé de fièvre et noir de la poussière collée par la sueur. Ils vont, ils vont, attirés par le mirage qu'ils ont dans les yeux, où ils distinguent des maisons closes, des cuves remplies d'eau claire, des lits de paille fraîche, et où ils pressentent le silence, l'oubli du canon.
Des hommes me frôlent sans détourner la tête, paquets de boue marchant, bêtes de somme pliant sous le poids formidable du sac. Beaucoup traînent la jambe; tous sont harassés, mais nul ne songe à s'arrêter. La même pensée les pousse: fuir..., gagner l'anéantissement du repos. Elle émane d'eux et nous pénètre plus certaine et plus claire qu'une parole. Nous la lisons dans la tension de leurs muscles, dans l'obstination de l'effort qui, malgré la fatigue, les fait presque courir, tête baissée, vers cette destination ignorée, cachée quelque part, ici ou là, dans le noir.
Leur galopade se fait en désordre. Peut-être sont-ce des compagnies, ces petits paquets d'êtres qui se poursuivent, dos courbé, souffle, corps, jambes mêlés comme des troupeaux de moutons fuyant l'orage. On voit une harde de vingt à trente soldats, puis quelques traînards qui s'égrènent, en boitant, appuyés sur des bâtons, puis un autre groupe à peu près de même importance... Oui, c'est bien tout ce qui doit rester des compagnies qui viennent du secteur de Fleury. Dans la nuit toujours sombre, je ne crois pas distinguer un seul officier. Sont-ils restés là-bas pour passer les consignes? Ou bien... J'enfonce en moi avec tristesse la pensée funèbre qui me vient. Oui, je sais..., je sais combien sont tombés, et je comprends encore mieux la hâte avec laquelle ceux qui ont survécu s'échappent vers le salut.
Quelques hommes encore passent, par un ou par deux, des égarés, des blessés, des épuisés. Puis il y a quelques minutes nouvelles où le chemin redevient silencieux et désert. Et, soudain, je distingue près de moi une ombre solitaire qui s'avance à petits pas; elle a surgi sans bruit et continue sa marche avec précaution, et c'est à peine si l'on entend le clapotis que font ses pieds traînant dans la boue. Quelque blessé, sans doute; cependant il porte tout son fourniment dont j'aperçois la masse échafaudée sur son dos et il a également son fusil à la bretelle. Il s'arrête environ tous les trois pas, attend quelques secondes, puis reprend son avance par foulées imperceptibles. Mais au moment où il passe devant nous, j'entends une respiration sifflante, oppressée, qui sort de sa gorge, faisant un bruit semblable à celui de ces poupées en caoutchouc dont on presse le ventre pour les faire piauler. On a l'impression pénible que cet homme est sur le point de tomber; et ce malheureux, se traînant dans la solitude, offre une image si touchante de la détresse que je m'approche et lui dis:
- Qu'avez-vous? Êtes-vous blessé?
Entre deux sifflements, il répond:
- Excusez..., c'est mon asthme..., je n'en puis plus.
Étonné de la douceur avec laquelle il s'exprime, j'ai la curiosité de connaître son visage et, allumant ma lampe électrique, j'en braque les rayons vers lui. Et je vois une figure pleine et grasse, où deux bons yeux de chien battu me regardent avec angoisse, tandis que la bouche esquisse un sourire misérable: c'est un homme qui peut avoir trente-cinq ans; ses traits sont noyés dans une graisse maladive et sa mine est plutôt celle d'un humble petit employé que celle d'un guerrier. Le malheureux suffoque à chaque aspiration, qu'il tâche de faire aussi longue, aussi profonde que possible; son regard exprime une sorte d'effroi, comme s'il craignait que l'air n'arrive à lui manquer complètement. Mais, en scrutant ce regard, je ne lis aucune colère, aucune révolte et seulement une immense lassitude qui me le fait prendre en pitié.
- Tenez, dis-je, vous allez vous asseoir là un instant, contre le talus. Ça vous permettra de reprendre un peu votre souffle et vous serez presque à l'abri des éclats.
L'homme semble revenir à la vie et me remercie avec effusion. Il se laisse tomber dans la boue, décroche les bretelles de son sac, pose son fusil à côté de lui et, après avoir ouvert sa capote et sa chemise, respire longuement, profondément, trois ou quatre fois. Je m'assois à ses côtés. Au bou d'une minute:
- Mon lieutenant, dit-il, vous êtes trop bon..: Vraiment, je croyais que j'allais rester là, sur place. Ah! c'est tout de même terrible de souffrir ainsi! Je voudrais bien être comme leà autres... Ce n'est pas ma faute, n'est-ce pas? C'est ià dedans...
Et il se frappe la poitrine. Puis il continue:
- Oui, on m'a pris, malgré mon asthme... D'ailleurs, je n'ai rien dit... Il faut bien que chacun se batte... Seulement, il y a des moments où je n'en peux plus. Je n'étais pas très entraîné à ce genre de vie... J'étais mercier faubourg Saint-Antoine. Alors, mon lieutenant, vous comprenez, ça m'a changé...
A ce moment, des shrapnells, par grappes de deux, viennent secouer l'air autour de nous. L'homme dit d'un ton navré:
- Ici aussi... ici aussi... Partout, alors! Mais il ne baisse pas la tête, il ne cherche pas à se coucher plus près du talus de la route. Il se tait seulement quelque temps et je perçois, tout près de mon oreille, cette pauvre machine humaine qui souffle, halète, siffle comme si elle allait s'arrêter, faute de combustible. Puis il reprend d'une voix résignée:
- Ah! mon lieutenant, vous savez, c'est terrible, là-bas!
- Je sais, mon ami, je sais; j'y ai été... il faut être des héros pour résister à ça!
Il lève les deux bras en signe d'étonnement. Puis:
- Des héros?... Oh! non; c'est tout simple, fait-il. On ne voit rien, on ne sait rien, on ne comprend rien... On tâche de se faire le plus petit possible au fond d'un trou rempli d'eau où nagent un ou deux cadavres qui ne sentent pas bon. Les obus tombent par centaines à droite, à gauche, devant et derrière, et on perd la notion d'être des hommes, parce que le cerveau est tellement secoué, chaviré, qu'on n'a plus la faculté dépenser... El cependant... cependant l'instinct vous empêche de quitter votre fusil et vos grenades... et, quand on entend crier: Les voilà! ceux qui vivent encore se redressent et tapent tant qu'ils peuvent pour ne pas être tués... Des héros?... Oh! non, je vous assure... on cherche à continuer de vivre, tout simplement...
Il se tait... Sa respiration commence à être un peu moins sifflante et il ne bouge plus, comme s'il goûtait une très grande et précieuse joie dont il voudrait percevoir la saveur profonde. La pluie ne tombe plus du tout et une imperceptible lueur commence à naître; elle répand un peu de jour sur les choses, permet de distinguer dans les taillis un tronc d'arbre plus clair ou plus sombre. Maintenant les bas côtés de la route sont nettement visibles et, entre les branches les plus proches, je distingue la masse grise des côtes de Belleville.
Le froid de l'aube survenant subitement nous fait frissonner dans nos vêtements humides et, pour lutter contre l'engourdissement, je quitte mon compagnon et vais rejoindre Darcy qui fait les cent pas sur la route. Au loin, les éclairs des canons- paraissent moins brillants et montent moins haut dans le ciel; on sent le jour qui, peu à peu, commence à palpiter et à donner de la vie aux ténèbres.
Soudain une nouvelle vague de fantassins, déferle. Comme les précédents, ils arrivent d'un: pas rapide, en désordre, marchant par quatre ou par cinq de front, malgré les ornières profondes et les trous d'obus remplis d'eau. Sans voir le numéro de leur collet, j'ai senti que c'était le régiment désigné pour les tranchées de réserve et toutes mes hésitations, tous mes regrets s'envolent immédiatement dès que l'heure du devoir est venue. Maintenant, il faut agir sans souci des plaintes et des protestations et songer aux nécessités qu'impose l'uvre commune.
Je me place au milieu du chemin et, dès que les premiers soldats sont à portée de m'entendre, je crie:
- Quel régiment?
Plusieurs voix répondent:
- ...e de ligne!
- Halte!... Ordre de la division!
J'ai mis dans ces paroles toute l'énergie que j'ai pu et fait sonner bien haut le titre de l'autorité que je représentais, car ma plus grande crainte est que ces hommes, exténués, trempés, avides de repos, ne me bousculent sans souci des ordres que je porte et ne continuent leur course vers les contrées bénies où l'on est à l'abri de la pluie et des obus. Il me semble que tout le succès de ma mission dépend de cet instant et mon cur bat très fort aussitôt que j'ai proféré mon commandement.
Il se produit un léger flottement, puis un ralentissement dans la tète de colonne et, au moment où les premiers soldats arrivent à ma hauteur, une voix répète: « Halte!... » et ils s'arrêtent. Je me trouve nez à nez avec un grand lieutenant mince, brun, à la physionomie ardente malgré la lassitude marquée en rides profondes sur son visage. Nous nous dévisageons dans l'obscurité et je lis dans ses yeux noirs une hostilité certaine. Heureusement, les hommes semblent résignés à suivre leur guide; ils se groupent autour de nous et je distingue, dans la clarté naissante, toutes ces pauvres faces couvertes de sueur et de boue, ravagées par les longues beures de veille, de terreur et d'efforts. Des capotes ruisselantes et enduites de terre gluante me frôlent. Pauvres gens! pourquoi suis-je celui qui a été choisi pour augmenter vos souffrances? Mais l'instant n'est pas favorable aux attendrissements et je comprends la nécessité d'agir vite. Le colloque suivant s'engage entre le grand lieutenant au regard de fièvre et moi.
- Qui commande la colonne?
- C'est moi! Les officiers supérieurs ont gagné directement Souville où les a convoqués le général! de brigade.
- Bien!... Alors, vous les retrouverez là-haut car, précisément, j'ai l'ordre de vous diriger sur les tranchées de réserve des côtes de Belleville pour vingt-quatre heures encore... Vous connaissez le chemin? C'est cette route qui remonte là, en arrière de vous et à gauche.
Et je lui indique de la main la route de Souville.; qui, partant du carrefour, fait un angle aigu avec celle d'où ils viennent. C'est bien l'instant décisif. La discipline aura-t- elle résisté aux fatigues et auxl dangers incommensurables que ces soldats ont supportés? Je m'attendais au moins à entendre un murmure, sinon des protestations suivies d'une galopade frénétique dans la direction de Verdun. Et il se produit simplement un profond silence, tandis que tous les visages tragiques se tournent en arrière, vers la direction que désigne ma main. Puis le grand lieutenant dit:
- On nous avait pourtant ordonné de nous diriger vers le faubourg Pavé!...
Je devine dans son ton résigné tellement de regrets, de découragement que je me sens ému, et ma voix tremble en lui disant:
- Je sais. Mais il y a eu contre-ordre. Sans quoi, croyez bien que je ne serais pas venu passer la nuit ici, sous la pluie et sous les obus... D'ailleurs, c'est pour la journée seulement. Le ...e vous relèvera cette nuit.
L'officier lève les épaules d'un air de doute:
- On dit ça!... et puis...
Mais, redressant sa taille mince et se retournant vers la masse des hommes serrés derrière lui qu'il domine de la tête, il dit d'une voix forte:
- Allons! les enfants..., on nous demande d'être encore en réserve pour vingt-quatre heures... Ce n'est rien, vingt-quatre heures... Allons-y!... Par deux... Marche!
Et, m'ayant salué fort courtoisement, ayant serré la main que je lui tendais, il s'engage sur la route de Souville. Pas un mot, pas un murmure n'a été entendu. Au contraire, la cohue grouillante qui suivait en désordre semble retrouver sa discipline en retournant vers le feu. Derrière l'officier qui s'éloigne, la première compagnie - une trentaine d'hommes - se met en mouvement, les fantassins marchant par vin de chaque côté de la chaussée. Puis la compagnie suivante, commandée par un sergent, prend la suite sans mot dire.
Maintenant, à la lumière de l'aube grise, je vois, sur le chemin montant au travers des bois, ces deux longues files d'hommes qui reprennent la direction du champ de mort. Comme pour les appeler vers lui, le fort de Souville s'illumine aux lueurs de deux formidables projectiles qui viennent de s'effondrer sur lui. Mais l'ascension du régiment continue, lente, régulière, soumise. Et, petit à petit, je vois disparaître les chers et admirables soldats vers la colline sacrée.
IX : l'Alsacien
Je voudrais pouvoir écrire son nom. Mais, si les règlements ne le défendaient pas, la prudence et l'affection me diraient de ne pas le faire. Jules G... est Alsacien; il a fait son service en Allemagne, dans les hussards, et s'il était fait prisonnier, s'il était reconnu, il serait immédiatement fusillé. Il faut donc laisser encore son nom dans l'ombre: nous l'en sortirons plus tard. Mais aujourd'hui je veux dire ce qu'il est, ce qu'il a fait, et sans doute on aimera comme moi ce soldat brave et simple, ce bon Français d'Alsace.
G... arriva au front avec un détachement de renfort envoyé du dépôt. Il fallait remplir les vides faits dans nos rangs pendant la retraite, la bataille de la Marne et la poursuite qui en résulta. C'était, si j'ai bonne mémoire, vers le 20 septembre 1914. Déjà la guerre de mouvement s'était transformée en guerre de position et nous avions été envoyés un peu en arrière des lignes pour remettre en état nos pauvres chevaux, réparer effets et harnachements et compléter les effectifs. Mon escadron était cantonné dans un joli petit village à l'ouest de Reims et, tout en fournissant des patrouilles pour le service de liaison, nous goûtions un repos qui nous semblait miraculeux après tant de dures journées.
Quand j'appris la présence d'un Alsacien dans le lot des hommes nouveaux affectés à mon peloton, je l'envoyai chercher. Je le vois encore s'avancer vers moi, conduit par son sous-officier. Nous étions derrière l'église, dans une allée de marronniers qui formait au-dessus de nos têtes une voûte sombre. Par places, le pâle soleil brillait, mettant des taches de lumière sur les premières feuilles tombées. G... avançait vers moi d'un pas lourd et maladroit. Et il souriait.
Ah! certes, ce n'était pas un joli garçon et il ne cherchait pas à dissimuler sous une coquetterie exagérée ce que son physique pouvait avoir de disgracieux. Il avait une calotte trop grande qu'il enfonçait jusqu'aux yeux; sa tunique flottait autour de son corps maigre, le long duquel pendaient de longs bras terminés par des mains osseuses. Il s'était mis au « garde-à-vous », les talons joints, les pieds en équerre comme le prescrit le règlement, des pieds gigantesques, chaussés de lourdes bottes, qu'il semblait avoir fixés à jamais dans le sol.
Mais sa laideur disparaissait grâce au charme étrange de sa physionomie. Ses yeux marrons étaient tout petits, mais ils regardaient si droit et pétillaient d'une telle malice qu'on ne pouvait leur en vouloir. Sa bouche était énorme; il y manquait bien des dents et elle était surmontée de quelques poils rares, raides et roux; mais elle souriait d'un si bon sourire qu'on ne pouvait la désirer autrement. G... parlait avec un accent très prononcé, mais s'exprimait dans un français assez correct.
Tout de suite, il s'établit entre nous un vif courant de sympathie. Sa figure, sa parole et toute sa personne dégageaient une impression de franchise d'énergie et de bonne humeur. Je compris que j'avais fait une bonne recrue pour mon peloton et je me réjouis de compter parmi mes chasseurs un élément nouveau de dévouement, de courage et de gaieté.
Comme je lui demandais les raisons qui l'avaient poussé à s'engager, je m'attendais à ce qu'il me fît une longue tirade sur le désir qu'il avait de rentrer dans le pays de ses ancêtres. A mon grand étonnement, je vis son visage changer instantanément et il me répondit seulement avec une brusquerie sauvage:
- Che feux tuer tes Poches!
En prononçant ces mots, sa face s'était empourprée et, sous ses sourcils froncés, les petits yeux marrons brillaient d'un éclat étrange. Il avait mis dans sa phrase un tel accent de haine qu'il en était devenu presque terrible. Ses poings s'étaient serrés, son menton tremblait et il me regardait fixement comme pour me prendre à témoin de sa résolution. Je crus entendre parler par sa bouche tout le peuple d'Alsace, dont sa voix semblait rappeler les souffrances, les humiliations, les spoliations et prêter un serment de vengeance. Je donnai affectueusement congé à G... Déjà il s'était acquis toute ma confiance et toute mon affection. Les événements me prouvèrent que je les avais bien placées.
Quelque temps après, nous fûmes envoyés en hâte sur l'Yser. Le premier jour où nous fûmes engagés devant Bixschoote, j'étais détaché comme agent de liaison auprès du général de division. La journée fut terrible. Dans la matinée, aidé d'un autre régiment de chasseurs, notre régiment progressa jusqu'au village, dont il occupa même le moulin et les rudiments de tranchées qui l'environnaient. Mais, dans la soirée, une forte attaque, appuyée par des barrages d'artillerie lourde, fit que le commandement se trouva complètement séparé des troupes demeurées en ligne. Pendant ce temps, dans le secteur voisin, du côté de Steenstraate, la brigade de cavalerie qui l'occupait devait se porter en arrière devant des forces considérables et sous un ouragan de gros obus. Ce fut une heure d'angoisse que n'oublieront jamais ceux qui, avec moi, assistèrent à cette affaire. Un certain temps, on crut le régiment cerné et anéanti. Les barrages d'artillerie étaient tels qu'il était impossible de reprendre contact avec lui. Un régiment d'infanterie, appelé en hâte, arriva vers dix heures du soir et s'établit tant bien que mal aux lisières du village de Bsinghe afin de défendre le passage du canal.
Vers 11 heures, subitement, l'artillerie ennemie allongea son tir. Nous crûmes le moment du sacrifice arrivé. Les « marmites » tombaient sur le village avec un fracas infernal. Debout sur la route de Pilkem, le général de G..., entouré de son état-major, attendait. Qu'allait-il surgir de cette masse d'ombre que formaient les bois entourant Bixschoote? Nous supposions que les fantassins allemands, après avoir écrasé notre régiment, s'étaient concentrés là et attendaient, tapis dans les taillis obscurs, le signal de la ruée.
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles les curs battirent un peu plus vite. Mais rien ne parut. Il fallait absolument connaître la situation. Le général m'appela et me donna l'ordre de rejoindre le colonel coûte que coûte.
Je partis à pied. La canonnade diminuait. C'était à peine si, de temps à autre, un des gros oiseaux sombres passait au-dessus de nos têtes en faisant entendre son ronflement menaçant. Seule, la fusillade continuait. Dans la nuit, elle me semblait toute proche. Je dépassai la dernière ligne des fantassins, ligne d'ombres immobiles et silencieuses, enfouies à demi dans des tranchées à peine esquissées. Quittant la route de Pilkem, je m'engageai sur le chemin qui, suivant une ligne parallèle à l'Yser, se dirige vers Steenstraate. La lune, perçant les nuages, s'était montrée. Elle éclairait le sol sous mes pas, ainsi que les champs coupés de haies vives qui s'étendaient entre la rivière et moi; mais, à droite, du côté de l'ennemi, la lisière des bois restait plongée dans l'ombre. Elle s'étendait à environ deux cents mètres de la route comme un voile noir cachant un redoutable mystère. Les balles sifflaient toujours. Dans l'obscurité, leur bruissement était plus impressionnant: il me sembla que j'étais tout à fait seul et loin, très loin des nôtres. Je continuai ma marche aussi vite que me le permettait la fatigue de cette journée. Heureusement je connaissais bien la route, l'ayant parcourue plusieurs fois à cheval.
Une ombre parut devant moi, sur la route. Je la crus d'abord immobile. Mais je vis que, très lentement, elle avançait. Je distinguai bientôt un homme appuyé sur un bâton, marchant avec peine ou, plus exactement, se traînant sur un pied, tandis que l'autre jambe repliée était enveloppée de linges. La tête aussi était emmaillotée de pansements. Seuls, les yeux brillaient dans l'obscurité, entre les deux blancheurs des bandages.
- Quel régiment?
Une voix éraillée sortit des linges:
- ...e territorial.
- Avez-vous vu des chasseurs?
L'homme haussa les épaules d'un geste découragé qui semblait dire: « Qu'importe? » ou: « Je ne sais; que voulez-vous que cela me fasse dans l'état ou je suis? » Et, sans attendre davantage, il reprit sa marche lente, avec cette résignation mélangée de satisfaction qu'ont tous les blessés-quand ils se croient certains de ne pas mourir.
Je continuai d'avancer. Mon coeur battait plus fort que je ne l'eusse voulu quand, par moments, les coups de feu se multipliaient, tout proches, et que les balles me frôlaient, plus nombreuses. Soudain, deux cadavres couchés en travers du chemin faillirent me faire trébucher: ils gisaient non loin d'un des gros trous creusés par les obus ennemis aux abords de la route. Je me penchai: c'étaient encore des territoriaux. Je n'essayai pas de comprendre comment ces hommes, dont la division appuyait notre droite, avaient pu être frappés là, en arrière de nos lignes. Mais ce fait contribua à augmenter l'angoisse qui, peu à peu croissait en moi.
Je poursuivis ma route. Sous la clarté étrange de la lune, aucun être vivant n'apparaissait; le paysage prenait des proportions et des formes fantastiques et j'avais peine à reconnaître les lignes d'arbres, les haies, les champs que j'avais vus durant le jour. Aucun symptôme de vie. Tout ce qui, sous la lumière pâle, faisait une tache sombre n'était qu'une chose inanimée, un de ces mille débris qui jonchent les abords d'un champ de bataille: fourgon brisé, armes abandonnées, cadavres de chevaux. Et, tout à coup, dans cette étendue uniformément blafarde et morte, il me sembla voir le sol s'agiter. Je m'approchai.
Dans le fossé qui bordait la route, des ombres étaient accroupies, des ombres vivantes et muettes. A la guerre, le doute et le mystère paraissent plus effrayants que les plus terribles réalités. Qui est là? Est-ce quelques-uns des nôtres ou les premiers de nos ennemis? Oh! l'épouvante des rencontres nocturnes où chacun s'inquiète, observe le fantôme indécis qui a surgi devant lui, où l'attente paraît interminable: est- ce une parole prononcée dans la langue aimée ou un coup de feu tiré à quelques pas qui va rompre le silence? Les ombres chuchotent entre elles... Puis une voix s'élève:
- Mon lieutenant...
Ah! le joli mot français! Comme il sonne bien à mes oreilles dans cette nuit claire et profonde; comme il domine bien le chant sinistre des balles.
- Qui est là?
- C'est moi... c'est nous... C'est votre peloton, mon lieutenant.
- Ah! mon Dieu! Quelle joie! Que faites-vous là?
Une des ombres s'est dressée hors de l'abri propice du fossé. Elle avance vers moi sur le milieu du chemin. Je reconnais mon sous-officier, sa voix un peu enrouée, sa fine silhouette de vieux cavalier assoupli par les années de sport.
- Mon lieutenant, nous sommes en réserve. Le colonel est à cent pas d'ici, dans une petite cabane au bord de la route, à droite.
- Et le régiment?
- Il tient bon, mon lieutenant. Ah! nous en avons vu de grises! Leur infanterie nous a attaqués deus fois et ils ont fait deux fois demi-tour à quelques mètres de nos carabines. On vient de mettre le peleton en réserve ici; le troisième peloton est en réserve plus loin, de l'autre côté de la cabane. Les deux autres sont auprès du colonel.
- Bien! Je vais le voir... Bonsoir, mes enfants. Ah! je suis content de vous revoir... On vous croyait tous tués là-bas.
Un éclat de rire étouffé, mais général, fait onduler la ligne des ombres.
Et je m'éloigne d'un pas plus léger. La route sonne gaiement sous le talon de mes bottes et les balles semblent venir au-devant de moi comme des messagères de bienvenue. Mais quelqu'un court derrière moi. Je m'arrête.
- Mon lieutenant, je vous prie, emmenez-moi. J'ai reconnu tout de suite Jules G... à son accent tudesque. Malgré l'ombre de la nuit je vois ses petits yeux qui pétillent sous la visière du schako. Sa course l'a un peu essoufflé, et, comme j'ai repris ma marche, il me suit à deux pas en arrière. Il répète:
- Emmenez-moi.
- Mais où veux-tu que je t'emmène? Je vais parler au colonel. Que veux-tu que je fasse de toi? Mais G... ne semble pas m'entendre. Il continue d'une voix larmoyante. Ses paroles, déjà peu intelligibles grâce à son accent alsacien et à sa bouche édentée, deviennent complètement incompréhensibles. Néanmoins je finis par entendre quelques bribes de phrases.
- Voilà deux heures que nous sommes dans ce trou... Pendant ce temps mes camarades se battent; je voudrais retourner me battre.
Mais la fatigue, la tension d'esprit m'ont rendu nerveux et j'ai d'autres soucis que d'écouter ses lamentations.
- Laisse-moi tranquille. Retourne au peloton, et file vite! Chacun est utile à sa place. Allons, trotte! Tu m'ennuies, à la fin... Si chacun faisait comme toi...
Mais G... est têtu comme un mulet et il a depuis longtemps oublié les rigides principes de la discipline prussienne. Il m'a simplement laissé prendre un peu plus de distance et me suit toujours en faisant entendre de faibles exclamations où l'on devine le désespoir:
- Achl... Ach!...
Enfin, énervé, je m'arrête.
- Mais sapristi! pourquoi veux-tu quitter ton peloton, tes camarades?
C'est cette question qu'il attendait. Aussi la réponse ne se fait pas attendre. Sa langue s'est subitement déliée, sa voix se fait âpre, il scande ses syllabes pour expliquer ce qu'il désire de toute sa volonté obstinée.
- Eh! diable! mon lieutenant... Che feux tuer tes Poches!
Et il fallut l'emmener.
Quand j'arrivai au poste de commandement du colonel, je le confiai au capitaine adjoint qui me promit, en souriant, de l'expédier sur la ligne de feu avec le prochain agent de liaison.
Ce trait, entre tant d'autres, peint bien le caractère de Jules G... Jamais, au cours d'une action, on ne l'entendit poser des questions sur ce qui se passait; il ne semble pas se soucier des mouvements de l'ennemi, de son nombre, ni du résultat de la lutte. Pour lui, la guerre est une chasse où il faut détruire le plus possible de mauvais gibier. Et je crois que son rêve serait qu'on supprimât toute tactique et toute stratégie, que l'on mît les deux armées en présence et qu'on laissât les hommes se débrouiller. Dans son esprit simpliste, il ne croit pas que la victoire puisse hésiter entre les deux camps. Il est persuadé que chaque Français ferait comme lui, se précipiterait sur les Allemands et taillerait frénétiquement sa part de carnage à grands coups de sabre, de couteau, avec les ongles, les dents, les poings, les pieds et la tête. Il n'est pas besoin de lui expliquer la nécessité du sacrifice ni les principes sacrés pour lesquels tout un peuple se bat. La haine de l'Allemand fait partie de son être: elle est née avec lui; elle s'est développée avec l'âge aux récits des temps passés, aux évocations des souffrances subies, que l'on faisait le soir, au coin de l'âtre, entre proscrits. Pour lui, la guerre fut un splendide réveil, attendu depuis longtemps, et qu'il accueillit avec une sorte d'ivresse. Il y a couru comme à la fête de son pays et il se donne tout entier à la part du programme qu'il s'est chargé de remplir, tant que ses forces le lui permettront. C'est une vieille dette qu'il doit régler et il s'y emploie sans mesure. Tout le long de ces interminables jours d'attente que nous allons subir, il va souffrir des heures d'inaction et ne se sentira pleinement heureux que quand, dans les tranchées, il pourra faire le coup de feu.
Un mois plus tard, nous étions revenus aux environs de Reims. Le temps était passé où nous espérions encore réaliser nos rêves de cavaliers. La vie monotone de la guerre de tranchées était commencée. Nous cantonnions dans le coquet village de Gueux et fournissions aux tranchées un détachement de cent hommes. La relève avait lieu tous les quatre jours. Quand mon tour vint de commander le détachement, je constatai avec regret que Jules G... n'en faisait pas partie. Il était justement parmi les hommes que nous allions remplacer. Cela m'eût intéressé de l'emmener avec moi pour le voir se livrer à son sport favori.
Le temps était affreux. Il faisait froid et, depuis huit jours, la pluie tombait sans arrêt. Quand dans la nuit noire, je pénétrai dans le boyau d'accès, je me sentis envahi de ces dégoûts profonds qui assaillent le soldat dans les moments de trop grande misère. Je suivais dans l'ombre le dos à peine visible du guide qu'on m'avait envoyé nous avions encore une bonne demi-heure de marche avant d'arriver à nos tranchées. L'obscurité était complète et le labyrinthe des communications compliqué. A cette époque, on ne connaissait pas encore tous les perfectionnements introduits depuis dans l'aménagement des retranchements. On ignorait le caillebotis, le pavage et tout ce qui rend supportable et, par endroits, quasi confortable la déprimante vie souterraine.
Nous avancions entre deux hauts talus à demi éboulés et nos jambes enfonçaient jusqu'aux mollets dans l'eau épaisse. J'entendais derrière moi le bruissement singulier causé par les pieds de mes hommes fendant péniblement la boue liquide. Sur nos épaules, la pluie ruisselait, semblant s'ingénier à ne point laisser un coin de notre corps au sec. Pas une étoile au ciel, pas de lune, la nuit d'encre. Et, sur tout cela, le silence pesant, rigoureusement prescrit, troublé seulement par ce bruit déprimant des pieds barbotant dans l'eau. De temps en temps, le bruit d'une arme et d'une gamelle heurtées, ou celui d'une chute accompagnée d'un juron étouffé. Parfois aussi un coup de feu isolé tiré par un guetteur. Quelle détresse! Et comme l'on envie, dans des instants pareils, les camarades qui attendent l'arrivée de la relève et qui vont pouvoir rentrer au cantonnement, se changer, se réchauffer.
Aussi étais-je d'humeur assez maussade quand j'arrivai au poste de commandement. Le spectacle qui m'y attendait ne fit qu'accroître ma mauvaise humeur. Dans un trou encombré de débris de toutes sortes, mon camarade attendait stoïquement, assis sur une caisse, les pieds sur un « sac à terre » émergeant à demi de la boue. Comme le toit de l'abri était percé en maint endroit, il s'était couvert la tête et les épaules d'une toile de tente et, patiemment, il subissait un supplice affreux et que j'ai ouï dire avoir été inventé par les tortionnaires chinois. Une à une, les gouttes d'eau tombaient sur son crâne, lentement, régulièrement, s'écrasant avec un bruit mou sur le capuchon improvisé. Une mauvaise chandelle allumée projetait sur la paroi son ombre conique. Inutile de dire la joie avec laquelle il me passa les consignes, les ordres, tandis que le sous-lieutenant qui m'était adjoint veillait à la relève des postes d'écoute.
En un quart d'heure, tout était fait. Et, ayant pris la place de mon camarade, assis sur la caisse à biscuits, les pieds trempés sur le sac à terre, serré dans mon manteau transpercé, coiffé de la toile de tente, j'attendis l'aube. J'entendis, par l'orifice qui servait d'entrée à ce semblant d'abri, le piétinement des chasseurs qui s'éloignaient... Un grand découragement était en moi.
Aussi, dès que les premières lueurs du joui parurent, je sortis. Dans le ciel couraient des nuées poussées par un vent violent qui venait de se lever. La pluie avait diminué et de larges gouttes glacées venaient seules, de temps en temps, me frapper au visage. La tranchée semblait vide, les hommes s'étant réfugiés dans les abris sommaires que recelait le parapet.
Je résolus d'aller inspecter les postes d'écoute. On pénétrait dans le premier par une sape russe. Je m'y glissai, courbé presque jusqu'à terre tant la voûte en était basse. Les parois étaient tellement rapprochées que mes deux manches frôlaient la boue blanchâtre. Le sol était constitué par une sorte de ruisseau rempli d'une eau épaisse et jaune. J'y enfonçai jusqu'au genou. Mon cur, de nouveau, se serra.
- Et dire qu'il va falloir rester quatre jours et quatre nuits là dedans!
En débouchant à l'autre extrémité de la sape, je me trouvai dans l'étroit boyau qui, par de courts zigzags, menait au poste. Deux hommes l'occupaient. L'un, appuyé au remblai, la tête inclinée vers le sol, les mains croisées sur son arme, semblait la statue de la Mélancolie. L'autre était immobile, le corps incliné, l'il fixé au créneau. L'état pitoyable de sa tenue me frappa. Ce n'était plus qu'un bloc de boue. Son manteau, son visage, ses mains étaient de la même couleur grise; ses jambes disparaissaient sous une carapace de couleur semblable. Je crus un instant que cet homme avait eu l'idée héroïque et inattendue de se rouler sur le sol avant sa faction pour devenir tout à fait invisible. Mais c'est là un genre de fanatisme qui est peu de mise aux tranchées. Je m'approchai du bloc de boue; je le touchai. Ce fut à peine s'il se retourna l'espace d'une seconde. Aussitôt il reprit sa posture d'affût. C'était Jules G..., pitoyable, dégoûtant, ruisselant, et, malgré tout, alerte et attentif.
- Que fais-tu là?
Il agita tout doucement sa main droite de haut en bas.
- Chut!... fit-il.
Je me penchai vers lui, intrigué. Alors, tout contre mon oreille, d'une voix qui semblait un souffle, il me dit:
- Voyez, mon lieutenant... là, au pied de l'arbre isolé... ça bouge... Attention! s'il montre sa tête, je lui lâche mon coup de carabine...
A cent mètres environ de nos fils de fer, entre les deux lignes, un pauvre arbre tout ébranché, tout écorché, dressait son squelette. On avait remué la terre autour, et il semblait bien qu'un étroit boyau, partant de son pied, filait vers les tranchées allemandes. Mais le jour était encore bien faible et je n'apercevais là rien de vivant. Cependant les yeux de G... brillaient plus fort. Maintenant il paraissait ressentir une joie formidable. Il avait épaulé son arme et, soigneusement il visait. Brusquement, le coup partit. Cela fit un bruit sec qui sembla étrange à cette heure d'engourdissement, de somnolence irrésistible qui planes toujours sur les tranchées quand l'aube commence à poindre. Jules G... se retourna. Cette fois, il riait de tout son visage épanoui. Ses prunelles avaient presque disparu sous ses paupières plissées, et sa bouche s'ouvrait toute grande, laissant sortir une, série de petits gloussements étouffés. Puis:
- Il en a, dit-il simplement.
Et j'eus la conviction que Jules G... venait de goûter le seul plaisir dont il fût capable de jouir à la guerre: il avait tué ou cru tuer un Allemand. Tout le reste lui était indifférent. Il ne songeait même pas aux quelques douceurs qui peuvent atténuer un peu les misères de la guerre. Le café bien chaud, la paille fraîche, le quart de vin, toutes ces pauvres choses qui, pour le soldat en campagne, sont les seules joies palpables de la vie quotidienne, tout cela lui importait peu. Il voulait tuer. Il venait de tuer: il était heureux.
- Enfin, lui dis-je, me diras-tu ce que tu fais ici? Pourquoi n'es-tu pas parti avec la relève?
G... riait toujours. Il savait bien que je ne le gronderais pas très fort et il était joyeux, parce qu'il savait que je pardonnerais dès que j'aurais compris.
- Ach! mon lieutenant, je m'ennuie au cantonnement. Ici, je suis bien. Et puis, au moins, je peux tuer tes Poches!
Ainsi Jules G... était toujours hanté par son idée gxe. Elle absorbait en lui tout autre sentiment: elle lui permettait d'être complètement insensible à la souffrance et à toutes les misères de la guerre. Il n'admettait pas qu'il pût avoir droit au repos tant qu'il pouvait tuer. Le désir de vengeance le possédait. Il poursuivait son uvre avec la ténacité que lui donnait la haine, cette haine accumulée depuis plus de quarante ans dans le cur des siens, puis dans son propre cur. Et il trouvait en elle une force telle que l'humble soldat faisait l'effet d'un héros. Pas un seul parmi nous, sans en recevoir l'ordre, n'eût eu la pensée de rester bénévolement dans un pareil cloaque.
Le secteur, à cette époque, était calme; on ne pouvait y trouver l'attrait de l'endroit où « il va se passer quelque chose ». Nous étions là comme de simples sentinelles chargées de surveiller ce qui se passait en face. On n'y trouvait pas le gloire à récolter et seulement, de temps en temps, la monotonie de notre garde était rompue par des bombardements assez vifs. Ajoutez à cela des tranchées à demi éboulées, des abris inexistants, des boyaux pleins d'eau, une pluie continuelle et glacée, et vous avouerez qu'il fallait être doué d'un tempérament exceptionnel pour rester là « par plaisir». C'est ce que faisait mon ami Jules G..., dont le seul plaisir était de tuer des Boches.
Peut-être estimgra-t-on que j'exagère en disant que Jules G... pouvait être considéré comme un héros. En effet, il ne suffît point, pour être un héros, de pratiquer à outrance toutes les vertus guerrières. Il faut encore que ces vertus soient suscitées par un sentiment plus pur que la vengeance. Mais, dans la suite, Jules G... devait montrer précisément qu'il possédait au plus haut degré toutes les qualités d'un cur généreux et noble.
Pendant les mois qui suivirent, il resta lié à la fortune de son escadron, en Artois, en Picardie et en Lorraine, profitant de chaque occasion qui s'offrait à lui pour se livrer à sa chasse préférée.
Un instant, il songea à nous quitter. Ayant lia dans les journaux les exploits de nos alpins dans les Vosges, il fit une demande pour passer dans ce corps d'élite. Mais, les règlements ne permettant les changements d'arme que dans les limites d'une même armée, il ne put réaliser son rêve.
Jules G... en conserva dans son cur un peu de mélancolie. Sa haine de l'Allemand s'était encore accrue, si possible, à la suite de la première permission qui lui fut accordée. Il se rendit à Lunéville où sa famille s'était réfugiée. Il y arrivait par une magnifique matinée d'été; le cur en fête, il traversait la ville pour aller embrasser les siens qu'il n'avait pas revus depuis près d'un an. Il ne s'attendait certes pas au spectacle affreux qui allait le frapper.
C'était jour de marché. Devant l'église Saint-Jacques, de nombreux villageois avaient installé leurs éventaires autour desquels les acheteuses se pressaient, panier au bras ou filet à la main. Pas mal de soldats étaient là aussi, venus chercher les légumes frais qui feraient si bonne figure dans la marmite pour la soupe du soir. La place, longue et étroite, enclose entre les vieilles maisons et dominée par les tours de l'église aux reflets roses, avait pris sous le soleil des airs de fête. Nul ne songeait à la guerre lorsque, soudain, des détonations lointaines firent lever toutes les têtes. Un avion allemand, très haut, presque imperceptible dans le bleu foncé du ciel, décrivait de grands cercles au-dessus de la ville. Autour de lui, les flocons blancs des shrapnells semblaient l'escorter dans sa course.
Les bonnes gens de Lunéville sourirent. On était habitué à ces visites désagréables: une de plus, une de moins, que leur importait? Cela n'empêchait pas l'air d'être pur et frais, la lumière splendide, les légumes appétissants et les volailles grasses. Les enfants, si nombreux dans cette cité laborieuse, s'arrêtèrent de jouer et de courir autour des baraques et des étalages. Ils criaient:
- Bravo! Ça se rapproche... Oh! il y est... touché!
Seules, quelques personnes prudentes donnaient de sages conseils qui, naturellement, n'étaient pas écoutés.
- Mettons-nous sous les portes à cause des éclats qui peuvent nous retomber dessus.
Et, tout à coup, il y eut un bruit terrible, un éclair éblouissant, et la place sembla vide instantanément, comme balayée par un souffle surnaturel. Un grand silence suivit, que troublait seul le bruit de mille petits morceaux de vitres, de mille débris retombant en pluie cristalline. Puis une plainte s'éleva, puis des plaintes, puis des sanglots et des cris. Et, quand les yeux des vivants se rouvrirent, ils aperçurent des cadavres déchiquetés, en tas, par terre; et, tout autour, des morceaux de cadavres dans du sang. La brute avait bien visé; une seule bombe avait suffi: le marché avait été anéanti.
Jules G... débouchait de la rue des Capucins, l'il pétillant et la calotte en bataille, quand la bombe éclata. Il assista à la scène horrible. Il prêta main-forte aux personnes qui relevaient les blessés et, parmi les morts, reconnut des amis d'enfance. L'on juge si, dans cet instant, son cur fut rempli de rage. Et puis il se recueillit: dans son esprit simple et tenace, il ajouta simplement cette nouvelle ignominie aux nombreuses affaires à régler dont il tenait mentalement le compte. Sa permission terminée, il nous revint plus décidé que jamais à tuer.
Il est peut-être des âmes sensibles qui ne comprendront pas Jules G... Ce désir immodéré de carnage leur semblera le fait d'une bête plutôt que celui d'un homme et elles auront un peu de regret en songeant que notre Alsacien eût pu paraître sous un aspect plus chevaleresque. Je pourrais répondre à ces bonnes âmes que Jules G., tel que je l'ai dépeint, est dans son rôle de soldat en guerre. Le soldat doit tuer et, plus il cherche à tuer, plus il concentre sa volonté, ses forces, son ardeur dans le seul but de tuer, meilleur il est. Mais j'ai voulu vous faire connaître complètement mon ami
G...: ma tâche n'est pas encore remplie. On verra que son cur est aussi bien ouvert à la bonté, au dévouement et à la pitié qu'il l'est à la haine.
En juin 1916, je fus chargé, avec cent cinquante hommes du régiment, d'organiser et d'effectuer sous Verdun un service de coureurs. C'était à l'époque la plus angoissante de la formidable bataille, celle où Fleury fut un instant perdu et où le fort de Souville faillit être enlevé. Jules G... était parmi mes chasseurs. Il se signala par une ardeur incomparable dans l'accomplissement des missions qu'on lui confiait. Les feux de barrage les plus nourris ne l'arrêtaient pas quand il avait un pli à porter. Il avait compris instantanément l'importance du nouveau rôle qu'il jouait. Il ne pouvait se battre; mais il comprenait que les petits papiers qu'on le chargeait de transmettre au péril de sa vie étaient des ordres pouvant déchaîner la mort. C'étaient eux qui apportaient les renseignements, eux qui faisaient hurler les gueules des lourds canons, eux qui amenaient les renforts au bon moment et où il fallait. Il avait senti que jamais, à lui seul, même en tirant bien et en touchant chaque fois son homme, il ne parviendrait à mettre à mal autant d'ennemis. Aussi se contentait-il parfaitement du nouvel emploi qu'on lui confiait et le remplissait-il consciencieusement et gaiement.
Un soir, - c'était, je crois, le 21 juin, - le bombardement allemand avait pris des proportions formidables. Les gros projectiles fouillaient obsti nément les bois des côtes de Belleville, la côte Saint-Michel où était notre poste, et, en arrière de nous, les côtes des Hospices, les bois de Teillat et de la Haie-Houry. Notre artillerie répondait énergiquement. C'était un vacarme épouvantable, un fracas ininterrompu de départs et d'arrivées. Le soleil commençait à descendre dans la direction de Verdun, éclairant de ses rayons rougeâtres le pays ravagé.
Soudain apparut un artilleur courant comme un fou, nu-tête, sans vareuse, les yeux remplis d'épouvante. Je sortais précisément de l'abri de mes coureurs où je venais de porter un pli à transmettre.
- Mon lieutenant, me dit l'homme, je vous en prie, donnez-moi quelques chasseurs. L'abri de nos téléphonistes vient d'être atteint par une marmite. Il s'est écroulé, et il y avait dedans un lieutenant, un adjudant et mon camarade...
Je regardai ce que contenait mon poste: une vingtaine d'hommes, tout au plus, ayant effectué tous plusieurs fois dans la journée des courses soit à Souville, soit à Fleury. Je songeai que je n'avais pas le droit de distraire mes coureurs du rôle important qu'ils remplissaient. L'artilleur insista:
- Mon lieutenant, je vous en prie. Je ne peux obtenir aucun secours de la batterie. On a demandé de Fleury un tir de barrage et il vient de commencer à peine. Impossible de distraire un homme.
Ce dernier argument mit en fuite mes scrupules. Je désignai six chasseurs et leur enjoignis d'aller faire l'impossible pour sauver les malheureux artilleurs. G... faisait partie de l'équipe. La petite troupe partit en courant.
Mes gaillards fdaient un par un. L'endroit était mauvais; à chaque instant, un des gros projectiles allemands arrivait, précédé de son sifflement sinistre, et éclatait parmi les arbres du bois. Et puis il fallait se hâter; peut-être arriverait-on trop tard. Tout en guidant les hommes, le canonnier expliquait comment l'accident s'était produit:
- Tu comprends, moi, je revenais de porter un message au capitaine... Alors, mon vieux, tout à coup, j'entends que ça vient... tu sais? Avec un bruit terrible! Ça se rapproche: je crois que c'est sur moi... je me jette à plat ventre... Pas du tout! J'entends un grand bruit du côté de l'abri: je vois les madriers, les sacs à terre bouleversés, et, seulement une ou deux secondes après, c'est un éclatement formidable qui secoue le sol... tu comprends? C'était un de « leurs gros » à retard, avait éclaté une fois dans l'abri... Ca a dû faire di joli!
Nos hommes arrivent. Sous les grands arbres,, à cent mètres d'eux, ils distinguent le groupe de 75 qui est en plein travail. Fleury a demandé un tir de barrage; c'est donc que Fleury s'attend à une attaque de l'infanterie ennemie. Après un bombardement comme celui d'aujourd'hui, il n'y a rien là que de très naturel. Il faut donc faire le barrage. Et les petites pièces grises bondissent en hurlant. Les servants courent. Les chefs de pièce excitent leurs hommes pour soutenir un tir accéléré. Ils savent que la brigade occupant la crête de Fleury est très éprouvée: il faut soutenir les camarades. Sans doute, les canonniers ont entendu le gros éclatement qui, derrière eux, a bouleversé l'abri des téléphonistes; ils ont aussi entendu leur camarade qui appelait à l'aide. Mais qu'est cela auprès du danger que court Fleury? Pas un homme n'a quitté sa place, car les effectifs ont été très diminués par les pertes journalières et le service des pièces en souffrirait. Et, sous le ciel aux reflets sanglants, les batteries continuent leur uvre ardente.
Seul, l'aide-major s'est un peu éloigné. Et il est là, songeur, qui tourne autour de ce chaos de poutres, de gabions, de tôle ondulée et de sacs à terre au-dessous duquel palpite peut-être encore un peu de vie.
Et voilà que les chasseurs s'aperçoivent que, dans la bousculade, nul n'a songé à prendre des outils. Chacun se hâte, cherche à gauche, à droite. Enfin, voici une pioche. Tandis que ses camarades s'emploient à déblayer l'amas des matériaux enchevêtrés, un d'eux attaque à la pioche la terre bouleversée. Mais à peine en a-t-il frappé deux ou trois coups qu'une odeur acre et écurante se répand dans l'air.
- Attention! fait le docteur, il y a des gaz accumulés là-dessous.
L'homme à la pioche veut se remettre au travail. Mais il doit aussitôt reculer. L'odeur le suffoque et ses yeux brûlés ne lui permettent plus de continuer.
Jules G... n'hésite pas. Il s'empare de l'outil et frappe, frappe à tour de bras. Les gaz se répandent de plus en plus dans l'atmosphère. Instinctivement, les camarades se sont reculés et, instinctivement aussi, retirent leur casque et mettent leur masque. G..., insouciant du danger, continue son travail avec frénésie. Comme il s'efforce de retenir sa respiration, il est devenu cramoisi. La sueur inonde son visage; il se sent soutenu par une sorte de fureur sacrée.
Mais, sous ses coups répétés, une fissure s'est produite dans le sol; la pioche s'est enfoncée brusquement, rencontrant le vide de l'abri. Et aussitôt un mince filet de fumée verdàtre s'en échappe qui monte lentement, lourdement, en ligne droite, puis s'élargit à un mètre du sol en épaisses volutes Jules G... vacille sur ses jambes, il recule de quelques pas en titubant, s'assoit brusquement sur le sol avec un geste de découragement. Péniblement il tente de reprendre le souffle qui lui manque.
- Arrêtez, dit le major. Inutile d'insister: les camarades enfermés là-dessous sont perdus.
Cependant un autre chasseur a pris la place de Jules G... Mais, sous le masque, il est impossible de faire des efforts violents. Il doit s'arrêter presque aussitôt.
Notre Alsacien a repris courage. Il s'est relevé. Il met son masque.
- Mais non, mais non, fait le docteur, je vous dis que c'est inutile; il sera trop tard.
- Pensez-vous, fait G..., que je vais laisser des Français là dedans!
Rien ne peut le retenir. Le voilà qui pioche de nouveau, avec un emportement que nul ne saurait égaler. Il semble pris d'une rage féroce contre cette terre qui résiste et refuse de livrer les victimes. L'outil tourbillonne au-dessus de sa tête, lance des éclairs, fait voler mottes et cailloux tout autour de lui. Déjà il disparaît jusqu'à la ceinture. Autour de lui, le gaz mauvais a tendu un voile glauque. Lui-même semble un fantôme aux teintes cadavériques. Son masque l'étouffé. Il l'arrache et le jette loin de lui. Et la pioche continue sa danse éche-velée. Ses camarades, étonnés, forment autour de lui un cercle silencieux. Et là-bas, aux batteries, le tir s'est relenti. Malgré eux, les canonniers tournent leurs regards vers la scène étrange.
Mais, tout à coup, la pioche retombe et ne se relève plus. Jules G... s'est abattu. Les chasseurs se précipitent, le transportent à l'écart, loin du lieu empesté. Le brave aide- major s'empresse, envoie chercher un appareil à oxygène. Jules G..., cette fois, ne paiera pas trop cher son acte héroïque: sa robuste constitution reprendra vite le dessus. Mais il a montré que son dévouement, son esprit de camaraderie sont à la hauteur de son courage et de sa haine. Il le prouvera mieux encore quelques jours plus tard.
Pendant toute la nuit du 22 au 23, les Allemands « arrosent » nos positions de la rive droite de la Meuse avec des obus asphyxiants. Le 23 au matin, le bombardement par leurs pièces de gros calibre prend une intensité plus formidable que tout ce qu'on avait vu jusque-là. Toutes les communications sont interrompues entre le poste de commandement de la division et ceux des brigades. Nos braves chasseurs repartent pour reprendre la liaison avec les points attaqués, Fleury, la Chapelle-Sainte-Fine, Souville...
Jules G... part avec un camarade pour Fleury. La matinée est radieuse, une de ces matinées où l'on goûte si bien la volupté de la lumière, de la couleur, de l'air, avant que ne survienne la chaleur accablante de midi. Mais aujourd'hui la bataille fait rage; elle bouleverse tout, empêche de voir de sentir, d'entendre ce qui constitue le charme de ces heures. La mort rôde partout et l'on n'aperçoit que quelques rares êtres vivants qui, de temps à autre, courbés et rapides, cherchent à lui échapper. Jules G... et son compagnon sont de ceux-là.
A la puanteur des cadavres est venue s'ajouter l'odeur acre des gaz qui subsiste, car nulle brise ne se lève pour balayer cette atmosphère perfide. Il ne faut pas songer à mettre les masques, la course deviendrait impossible: il n'y a qu'à se fier à son étoile. Et nos deux chasseurs courent d'un trou à l'autre, s'aplatissent, se relèvent, bondissent parmi les éclatements qui fouillent les futaies ravagées.
Les voici qui arrivent à la lisière des bois qui couronnent les côtes de Belleville. Ils vont avoir à traverser un premier vallonnement, étroite lande parsemée de cadavres et de débris. Ils s'élancent; mais presque aussitôt le camarade de G... titube et tombe. Il tousse et râle. Les gaz, demeurés plus denses dans le bas-fond, ont commencé leur uvre. A travers les larmes dont ses yeux brûlés sont remplis, G... voit son camarade se relever avec peine, toussant, toussant toujours plus fort, faisant des efforts pour aspirer un peu d'air pur et n'absorbant qu'un peu plus de poison.
- Viens! dit G...
Et, le soutenant sous le bras, il lui fait remonter la côte qu'ils viennent de descendre.
- Assieds-toi là, donne-moi le pli et attends-moi- Il faut avant tout que l'ordre arrive... Je te reprendrai en passant.
Le chasseur s'est laissé tomber au pied d'un gros arbre. Il tousse toujours et semble avoir entièrement perdu la conscience de ses actes. Jules G... le soulève avec précaution, lui appuie le dos contre l'arbre, déboutonne sa vareuse, défait sa cravate, avec des gestes patients, avec une douceur quasi maternelle. Il lui parle d'un ton qu'il n'a jamais, son accent rauque s'est adouci.
- N'aie pas peur, mon vieux, sois certain que je reviendrai te chercher: les Boches ne m'auront pas. Mais il faut porter le pli. Où est le pli?
Le malheureux coureur ne peut plus parler. Il indique la poche de sa vareuse. Jules G... y glisse sa grosse main maladroite. Voici l'enveloppe jaune qu'il faut porter à tout prix au général M... Si Dieu le veut, Jules G... la portera. Et il s'éloigne à grands pas. Ses longues jambes maigres ne chôment point. Appuyé sur son bâton noueux, tête basse, dos courbé, il va d'une vitesse extraordinaire, toussant, pleurant, mais soutenu par la pensée du devoir: il faut remettre le pli.
Le voici sur la crête qui fait face à celle où l'on aperçoit les premières ruines de Fleury. Mais, entre les deux, dans le vallon désert, les Allemands ont commencé un tir de barrage avec des obus de gros calibre. Sans doute est-ce l'heure où ils vont déclancher leur assaut. Ils veulent empêcher tout renfort d'arriver... Les énormes « marmites » s'écrasent presque sans arrêt à cinquante mètres les unes des autres, bouleversant le sol, faisant comme un rideau de fumée opaque et jaune qui s'élève lentement et ne se dissipe avec peine que pour se reformer aussitôt.
Jules G... aurait pu hésiter sans être un lâche. Mais il n'hésite pas. S'il s'est arrêté un instant, c'est pour mieux observer les chances qu'il a de passer, car il ne suffit pas d'être capable de se faire tuer bravement: il faut avant tout être capable de porter le pli.
Maintenant, il avance presque en rampant. Se glissant d'un abri à l'autre, il a gagné le fond du vallon; il est le seul être vivant dans ce paysage infernal. Tapi contre le rebord d'un trou d'obus, passant la tête avec précaution, il calcule sa course. Son cur est calme et sa volonté tenace. Là, devant lui, à cent pas, tombent régulièrement et presque coup sur coup trois gros projectiles. Ils éclatent successivement avec un bruit formidable et bizarre. Ces mastodontes semblent faire un effort avant d'exploser. On croirait entendre, multiplié à l'infini, le « ahan » que pousse le bûcheron en laissant retomber sa cognée. Puis, quand la série des trois monstres est arrivée, il se produit un arrêt d'environ une minute avant que les trois autres viennent les remplacer.
Jules G... a vu tout cela en peu d'instants. Accroupi sur ses jarrets, il se prépare à bondir.
Sans doute, alors, son cur bat un peu plus fort, mais pas un instant il ne songe à faire demi-tour. Attention!... les voici: Vrrran!... Vrrrant... Vrrran!... Le dernier est à peine tombé que l'Alsacien a bondi, et, maintenant, il court, il galope littéralement. Le sol est bouleversé, mais il a d'avance repéré la route la meilleure et la plus directe. Il franchit ainsi presque tout le fond du vallon. Son instinct l'a averti que la minute de grâce est écoulée: il se jette sur le sol, le nez enfoui dans l'herbe rase et brûlée. Et, aussitôt: Vrrran!... Vrrran!... Vrrran!..., les trois monstres viennent éclater en arrière de lui. Il entend passer au-dessus de sa tête de grosses choses qui filent en sifflant; des cailloux, des débris retombent autour de lui. Déjà il s'est redressé et a repris sa course vers Fleury.
Maintenant, le voici au poste de commandement du général M..., un abri à demi effondré sous un obus de 210 qui, miraculeusement, n'a pas éclaté. Il remet son pli au capitaine B... qui le porte en hâte à son chef. Enfin! voici des ordres! des nouvelles! Au fond du gourbi, autour de la chandelle qui vacille, les fronts anxieux se sont penchés sur les papiers apportés par G... Celui-ci, très calme, toujours toussant, toujours larmoyant, s'est assis sur le sol parmi les agents de liaison qui attendent à l'entrée. Parmi eux se trouvent des chasseurs de son escadron. Mais personne ne songe à raconter des histoires: l'heure est grave et toute parole semblerait futile. D'ailleurs les arrivées des obus allemands font un tel vacarme qu'on pourrait à peine s'entendre. A chaque instant, les mitrailleuses, la fusillade viennent mêler leur crépitement au bruit des éclatements. G..., assis par terre le dos à la paroi du boyau, éponge son front en souriant.
Le capitaine B... revient, apportant une nouvelle enveloppe jaune.
- C'est bien, mon brave, vous pourrez repartir; mais attendez qu'il y ait une accalmie dans le tir de barrage.
- Mon capitaine, je ne peux pas, j'ai mon camarade qui m'attend.
Le capitaine n'a pas entendu. D'autres soucis l'absorbent; il y a des ordres à expédier aux commandants des bataillons engagés. Déjà, du fond obscur du gourbi, partent des appels.
- Holà! deux agents de liaison!...
Jules G... comprend qu'il n'a plus rien à faire là. Il ramasse son bâton, remet son casque et avance vers l'extrémité du boyau qui le ramènera dans la campagne. Un camarade essaye de le retenir.
- Attends donc un peu, animaL tu vas te faire tuer.
L'Alsacien hausse les épaules, le camarade ne comprend pas, il ne peut pas comprendre ce qui l'empêche d'attendre un moment meilleur. Sans répondre, il ouvre le compas de ses longues jambes et il descend en courant la pente. Et voilà que l'ennemi semble vouloir lui laisser la route libre. Il allonge son tir. Les projectiles qui tombaient sur Fleury et autour de Fleury vont éclater maintenant sur les pentes des côtes de Belleville. On aperçoit très bien les lourdes fumées jaunâtres ou noires qui s'élèvent au-dessus des arbres déchiquetés. Le danger n'est plus là maintenant; il est dans ces bois qu'il faudra traverser tout à l'heure et à la lisière desquels il a laissé le camarade à demi évanoui.
Et Jules G... se met à courir. Sans doute les Allemands attaquent en ce moment: l'allongement du tir, les fusils, les mitrailleuses qui hurlent avec une rage croissante le font supposer. On perçoit, au milieu du tumulte, le bruit des grenades qui éclatent par rafales. Mais cela ne regarde pas Jules G... Il a rempli sa mission; maintenant il doit songer à sauver son compagnon. Au pas de course, le voici qui remonte l'autre versant, puis qui dégringole de l'autre côté; il patauge un instant dans le ruisseau marécageux qui suit le fond du vallon. Enfin, sous le soleil devenu brûlant, il gravit la dernière pente. Au-dessus de lui les obus, par centaines, le poursuivent et le dépassent. Mais voici les premières broussailles et, au pied de l'arbre, le camarade.
- Eh! bien, vieux, ça va mieux?
Le chasseur ne répond pas. Il lève vers le nouveau venu ses yeux larmoyants et continue de tousser; entre chaque toux, sa gorge fait entendre un sifflement rauque. Jules G... réfléchit; il jette un regard inquiet dans la direction qu'il va devoir prendre. Douze cents mètres le séparent encore du poste des coureurs. Il faudra suivre un sentier bouleversé par les charrois et parles obus, parsemé de débris de toutes sortes. Il faudra traverser la partie du bois la plus dangereuse, celle où se croisent les routes de Souville et de Vaux, celle que les Allemands bombardent précisément avec acharnement. Mais il a vite pris son parti.
- Allons, vieux, lève-toi.
Il a pris son camarade sous les bras et l'a aidé à se mettre debout. Et maintenant l'idée de ce. qu'il va faire le remplit d'une gaieté sans pareille. Elle se traduit sans bruit par un accès de rire imperceptible. Il s'accroupit aux pieds de son camarade, lui présentant la maigre courbe de son dos:
- Allons, vieux, à cheval!
La pensée que lui, cavalier, va servir de monture à un chasseur lui semble admirable et cocasse. Le malade a noué ses bras autour du cou de G... qui le soutient vigoureusement sous les cuisses. Et les voilà partis à travers bois, l'un chevauchant l'autre Qu'importe les marmites qui éclatent de tous côtés, la chaleur accablante, le terrain abrupt, les ronces qui les accrochent? Jules G..., le tueur de Boches, s'est promis de ramener son camarade, et il le ramènera...
Et voilà comment Jules G... accomplit sa dernière mission, car, quelques instants plus tard, ce vaillant et rude compagnon d'armes devait être grièvement blessé.
Il était environ dix heures et demie. Les coureurs non employés étaient réunis dans leur abri pour manger la soupe du matin. Ils étaient là une douzaine, harassés mais toujours vaillants. Tout en dévorant à belles dents, ils se racontaient ce qu'ils avaient fait et ce qu'ils avaient vu au cours de cette matinée tragique. On se donne des renseignements: le brigadier Hergaud a reçu un éclat dans le bras droit, il a le coude broyé. Moreau a les doigts d'une main coupés, également par un éclat. Et, précisément à l'instant où chacun se félicite qu'il n'y ait eu aucun tué, un obus tombe sur leur abri et éclate. Un bruit épouvantable, une fumée qui aveugle et asphyxie... Un silence puis des plaintes... Ceux qui n'ont pas été touchés grièvement ont fui instinctivement pour respirer. Mais aussitôt ils se ressaisissent: l'un court me prévenir, l'autre va au poste de secours voisin demander des brancardiers.
Quand j'arrivai, le sous-officier chef de poste avait déjà fait une rapide évaluation du désastre.
- Mon lieutenant, S... est tué et il y a sept ou huit blessés.
Les survivants étaient revenus aussitôt et ils se prodiguaient auprès de leurs camarades peu grièvement blessés, sans souci de la canonnade qui continuait avec le même acharnement. La vue de tant de misères s'abattant à la fois sur tous ces braves soldats que j'aimais tant me remplit le cur de tristesse. Le premier blessé que j'aperçus fut mon ordonnance, le brave Lemaître. Il avait déboutonné sa vareuse et, accoté à un pan de mur il soutenait son bras gauche de sa main droite. Sans doute il souffrait beaucoup, car, par moments, il courbait son buste en avant, puis le redressait comme quelqu'un qui fait effort pour maîtriser une trop grande douleur. Quand il m'aperçut, il esquissa un sourire.
- C'est rien, mon lieutenant, un trou dans l'épaule.
- Courage! mon garçon, je vais te voir tout à l'heure.
Sur le sol brûlant, le cadavre de S... était étendu. A la poitrine, sa chemise était tachée de rouge; le visage déjà était tout blanc. Contre ce qui restait de l'abri, Debeury s'était assis. Immobile, l'il fixe, il regardait le sang qui de sa joue déchirée ruisselait sur ses genoux. Delahaie, étendu sur le dos, se plaignait doucement tandis que les infirmiers pansaient sommairement la plaie béante de sa jambe. Rubin, blessé aux reins, était déjà enlevé sur un brancard. Doucet et Maru attendaient tranquillement leur tour, sans se plaindre.
- Mon lieutenant, dans le trou, il y a G... Il est très touché; le major le panse.
Vivement, je me glissai dans les profondeurs de l'abri à demi effondré. A la lueur rougeàtre de deux bougies, un jeune médecin donnait ses soins au blessé. Je fus frappé de la sérénité peinte sur le visage de G... Aucune contraction, aucun signe je douleur. Au contraire, je vis sur sa figure un peu pâlie passer comme un sourire amusé. De sa main libre, il retira la cigarette qu'il fumait placidement.
.- Ach! mon lieutenant, fit-il, j'ai mon compte.
Je regardai le médecin. Déjà il avait fait à la jambe gauche étendue sur le banc un gros pansement qui recouvrait tout le genou. Et maintenant il achevait d'enrouler une bande autour du bras. Mais le sang continuait de couler le long de l'avant-bras, recouvrant la main et tombant en larges gouttes sur le sol.
n Qu'en pensez-vous, docteur? n n Le jeune aide-major hocha la tête.
- C'est une belle blessure, dit-il. La jambe...., ce ne sera rien. Mais, dame! le bras... Il faudra voir de plus près à l'ambulance.
Jules G... se mit à rire sans bruit. Il s'égayait de sentir l'effort que faisait le docteur pour lui cacher la gravité de son état.
- Pas la peine..., monsieur le major: je sens que mon bras est perdu. Il me fait assez souffrir, l'animal!
Sa figure prit une expression plus grave: ses yeux semblèrent se perdre dans des lointains mélancoliques; puis une véritable détresse s'empara de lui.
- Ach! mon lieutenant, comme je regrette, j'étais si heureux!
- Mais, mon garçon, ne te fais pas de chagrin inutile; tu reviendras. Je te garde ta place au peloton. Je te garde même « Gendarme », ton brave cheval de guerre.
- Non, mon lieutenant, je sens bien que ma guerre est finie. Mon bras n'est plus qu'une bouillie entre l'épaule et le coude... J'aurais tant voulu... tant voulu tuer encore te ces sales Poches!
Ce furent les dernières paroles que j'entendig de mon ami Jules G..., car, appelé par mon service, je ne pus assister à son départ. Du haut du brancard qui l'emporta, il harangua encore ses camarades. En proie à une fièvre intense, il trouvait des phrases émouvantes pour les encourager à tuer, à tuer le plus possible d'Allemands:
- Je serai un vieux soldat infirme, disait-il, je veux finir mes jours chez nous..., chez nous..., en Alsace...
Voici plus de six mois que j'ai perdu ce bon soldat. Mais, fidèle à ma promesse, je le considère toujours comme un des nôtres, et son souvenir reste vivant parmi nous, chefs et camarades. J'ai su les souffrances qu'il a endurées, toutes les opérations qu'il a subies et qui ne permettaient jamais à l'horrible plaie de se fermer. J'ai su aussi tous les soins dont il fut entouré à Paris, dans l'hôpital où il fut traité et auprès de l'admirable femme, parente d'un de mes chasseurs, qui remplaça auprès Je lui, avec une charité inlassable, la famille lointaine.
La science des uns et la pitié de l'autre ont accompli, je crois, un miracle. Car je viens de recevoir cette lettre:
« MON LIEUTENANT,
« Je suis en convalescence de quarante-cinq jours depuis hier. Je suis dans ma famille à Montcel-les-Lunéville. Je m'empresse de vous écrire, mon lieutenant, pour vous dire combien je suis heureux. Je n'aurais pas cru que mon bras pourrait guérir comme ça. Il est encore bien faible et me fait beaucoup souffrir. Mais je pense que les forces reviendront. Je le voudrais bien pour revenir avec vous tuer des Boches. C'est le plus cher désir de mon cur.
« Ce serait avec joie que je reviendrais prendre mon ancienne place parmi mes camarades.
« Je suis toujours avec respect, mon lieutenant, votre fidèle chasseur.
« Jules G... »
Peut-être mon ami Jules G... se fait-il illusion. Les docteurs qui ont vu jadis sa blessure doutent qu'il puisse retrouver assez de force pour se livrer encore aux durs travaux de la guerre.
Je souhaite de tout mon cur qu'ils se trompent. G... est mieux qu'un soldat, c'est un guerrier.
Sans doute les mâles vertus sommeillaient dans l'âme de l'humble ouvrier qu'il était. Elles étaient nées en lui sans qu'il les soupçonnât, aux récits du passé, aux plaintes des anciens, aux regrets du pays perdu. Il les ignorait parce qu'elles étaient enveloppées dans le voile sombre de la haine Mais, au bruit des combats, elles ont écarté le voile sans le déchirer, sans le rejeter, et elles ont brillé aux yeux de tous.
Courage, dévouement, abnégation: on peut résumer dans ces trois mots la vie guerrière de Jules G .. Et c'est dire les vux que nous formons, nous qui l'avons connu, pour que le miracle de sa guérison soit véridique et que bientôt revienne parmi nous l'Alsacien.
X : Sous les Torpilles
11 janvier 1917
20 heures. - « Le lieutenant commandant le Saillant à monsieur le Commandant du quartier T...
« J'ai l'honneur de vous rendre compte que le tir de torpilles effectué au cours de la journée par l'ennemi a complètement nivelé ma tranchée de première ligne sur une longueur de quatre-vingts mètres. Les pionniers d'infanterie que vous m'avez envoyés pour rétablir le remblai ont dû renoncer à tout travail. En effet toutes les vingt minutes environ, les Allemands envoient encore une torpille sur la pointe du Saillant. Je m'attends à un coup de main. Cependant, en raison du froid, je ne laisse dehors que la moitié de mon monde, le reste veille dans les abris et la relève se fait toutes les heures. Je vous serais reconnaissant d'avertir d'une part l'artillerie et de l'autre les compagnies qui me flanquent, afin que je sois soutenu à temps en cas d'alerte. Je n'ai plus que quarante-deux hommes à ma disposition, car deux de mes hommes ont été encore évacués ce matin avec les pieds gelés.
« Le moral reste bon. »
Ayant relu mon rapport et l'ayant mis sous enveloppe, je me penchai sur l'abri- caverne dont l'accès s'ouvrait dans mon abri comme un gouffre noir.
- Lemaître!
J'entendis à peine la voix de mon ordonnance qui, de l'obscurité profonde, répondait:
- Présent!
- Arrive ici... J'ai besoin de toi.
Je perçus le tâtonnement de ses mains et de ses pieds cherchant les marches grossières de l'escalier taillé dans le roc. Puis, à la lumière de la chandelle, sa tête émergea, puis son corps maigre, puis toute sa personne équipée, casquée, prête à tout.
- Trotte vite jusqu'au poste de commandement du chef de bataillon. Tu porteras ce pli et tu attendras la réponse, s'il y en a. Je vais, pendant ce temps, faire un tour aux petits postes.
Lemaître s'éloigna rapidement: J'entendis à travers la porte mal close le bruit de ses pas dans la neige durcie qui tapissait le boyau. Puis le silence retomba sur ma solitude.
Je sentais ma tête brûlante et lourde, mon corps brisé. Mes nerfs, qui m'avaient soutenu pendant cette journée où la mort nous avait menacés sans répit, maintenant m'abandonnaient. Je ne trouvais plus ma force que dans la volonté de faire mon devoir en défendant coûte que coûte le coin de tranchée dont j'avais la garde. Tout me faisait prévoir l'attaque ennemie.
Jamais, au cours de cette guerre, pendant les rudes arrière-gardes de la retraite, dans les boues de l'Yser, aux attaques de Vimy, même dans l'enfer de Verdun, nous n'avions eu à subir un bombardement aussi déprimant.
Depuis trois jours, notre division avait donné aux chasseurs la garde de ce saillant pointant en avant de la ligne et situé non loin des Éparges, dont le nom rappelle tant de gloire et tant de sang. J'étais là, avec cinquante cavaliers à pied, chargés de tenir deux cent cinquante mètres de tranchée qu'occupait avant nous une compagnie d'infanterie. On nous avait retiré une section de mitrailleuses et nous n'avions, pour la remplacer, que quatre fusils-mitrailleurs; or quelques-uns de nos hommes seulement savaient se servir de cette arme nouvelle, au maniement délicat et compliqué. Nous nous étions installés là tranquillement, sûrs de nous, de la confiance qui nous unissait, de la force conservée intacte de notre arme, et fiers d'avoir été choisis. Pendant les deux premiers jours, nous n'avions pas été plus inquiétés qu'on ne l'est d'ordinaire en première ligne. L'hiver rigoureux avait été pour nous un ennemi plus acharné que les Allemands. La neige était d'abord tombée en abondance; puis une gelée terrible était survenue. Plusieurs de mes hommes avaient eu les pieds gelés, la nuit, pendant leur faction, et le thermomètre avait marqué 25 degrés au-dessous de zéro. Subitement, aujourd'hui, à midi, l'ennemi avait commencé sur la pointe de notre saillant un intense bombardement par torpilles. Il avait d'abord tâtonné, réglant son tir, cherchant manifestement à le concentrer sur l'angle extrême de notre secteur qui était la partie de notre ligne la plus rapprochée de la leur. J'avais dû faire rentrer les deux vedettes du petit poste placé en avant du centre et faire évacuer les abris qui en étaient les plus rapprochés, car aucun n'était assez solide pour résister à la formidable explosion.
De l'observatoire placé à côté de mon poste de commandement, j'avais suivi avec inquiétude les progrès du bombardement. Les projectiles venaient de deux côtés différents situés de part et d'autre du saillant. Sur ma droite, l'ennemi envoyait un engin en forme de cylindre allongé que nos troupiers ont baptisé du nom de tuyau de cheminée. Nous le voyions d'abord filer dans le ciel presque verticalement. Il partait d'un point inconnu caché dans le ravin boisé où passaient les lignes allemandes. Parvenu à une centaine de mètres de hauteur, il semblait hésiter, tournait deux ou trois fois sur lui-même, puis retombait lourdement dans notre direction. Alors un fracas épouvantable ébranlait l'atmosphère. Tout tremblait. Dans les abris, toutes les bougies s'éteignaient à la fois; on eût dit que la torpille, en éclatant, répandait un souffle extraordinaire ayant la faculté de se propager à l'intérieur du sol. En même temps la secousse qui ébranlait la terre se communiquait à nos êtres, révulsant les nerfs, arrêtant les battements du cur et détraquant le cerveau. La commotion n'était pas moins forte quand éclatait une des torpilles qui arrivaient de notre gauche. Celles-ci étaient plus massives, plus trapues; elles ont reçu de nos soldats les sobriquets pittoresques de seau à pinard ou de casque à Guillaume.
De l'observatoire, je les voyais très nettement pointer, tournoyer, décrire leur courbe et s'écraser sur notre ligne. Au moment où elles arrivaient au sol, je me baissais derrière le rempart de sacs à terre pour éviter de recevoir l'un des mille débris qui retombaient en pluie après l'explosion; puis je me replaçais à mon créneau, suivant avec angoisse les progrès de la destruction. Le tir de l'ennemi avait été très vite réglé; les projectiles s'abattaient soit sur le sommet du saillant, soit dans les réseaux de fils barbelés qui en défendaient l'approche. Toutes les deux ou trois minutes, l'un d'eux arrivait et, chaque fois, quand je remettais l'il au créneau, je voyais le sol plus bouleversé. Sur la nappe de neige immaculée cela faisait une large tache rousse, car les entonnoirs formés par les explosions, chevauchant les uns sur les autres, avaient profondément labouré le sol. Ma tranchée n'existait bientôt plus en ce point sur une longueur de cinquante mètres environ et à chaque détonation la zone détruite s'élargissait un peu plus. Elle n'était plus qu'un chaos d'où émergeaient des débris de gabions, de fils barbelés et de claies. Les quelques troncs d'arbres qui avaient résisté aux obus pendant ces deux ans de guerre avaient été arrachés comme des fétus et dressaient maintenant leurs longs corps déchiquetés parmi l'amoncellement des décombres.
Ce qui me désolait le plus, c'était d'être ainsi coupé de la gauche de mon saillant. Pour m'y rendre, j'aurais dû employer le boyau qui menait à la tranchée de soutien, suivre cette tranchée pendant plusieurs centaines de mètres et rejoindre l'autre extrémité de mon secteur en empruntant un autre boyau. Cela m'eût demandé au moins vingt minutes pendant lesquelles j'aurais été coupé du reste de ma troupe et éloigné de mon poste de commandement et du téléphone qui s'y trouvait. Je préférais attendre la nuit pour essayer de m'y rendre en passant à découvert parmi le champ d'entonnoirs. J'avais d'ailleurs toute confiance dans le maréchal des logis Rossignol qui commandait cette aile du détachement: il avait fait ses preuves de sang-froid et de bravoure en maintes circonstances et notamment aux plus mauvaises heures de Verdun. Les hommes aimaient sa gaieté, sa grâce vigoureuse et la clarté limpide de ses yeux bleus. Je savais que, malgré ses vingt ans, il possédait une âme de chef et une volonté d'homme fait. Plusieurs fois, au cours de l'après-midi, il m'avait envoyé des renseignements par le chemin détourné des boyaux; je savais que tout allait bien et que nos chasseurs, d'abord un peu surpris par le projectile formidable, s'étaient vite accoutumés à cette nouvelle forme de misère. Maintenant, le nez en l'air, ils suivaient d'un air narquois les évolutions maladroites que faisaient les torpilles dans le ciel et les plaisanteries les accompagnaient au cours de leur chute. J'avais constaté la même insouciance et le même calme de mon côté. Ainsi, j'avais pu écrire au commandant S... que le « moral restait bon ».
Mais je portais à moi seul le poids de tous les soucis qu'auraient dû avoir les autres. Un pareil bombardement, mené avec tant de méthode, concentré avec acharnement sur le même point, ne pouvait être fait qu'en vue d'une attaque. Je savais pouvoir compter absolument sur le courage et la volonté de mes hommes. Cependant la valeur ne suffit pas toujours, quoi qu'on dise, à remplacer le nombre, surtout quand l'ennemi a préparé son assaut avec soin. Malgré mes demandes incessantes notre artillerie avait à peine fouillé le ravin par quelques rafales rapides et le tir des torpilles n'en avait été aucunement modifié. Maintenant que la nuit était close, je ne pouvais plus espérer le succès que de nos propres forces, avec, peut-être, l'aide du tir de barrage s'il pouvait être déclanché à temps.
Ainsi se présentait à mon esprit la suite morose de mes pensées, tandis que Lemaître filait dans la nuit, le long du boyau zigzagant, glissant et noir. Je m'étais rapproché du feu pour emmagasiner dans mes vêtements le plus de chaleur possible avant d'endosser ma peau de bique et d'aller affronter l'air glacé. Les flammes montaient en pétillant dans la cheminée basse, faite de pierres noircies et de terre. Et je remerciai la nuit complice qui avait permis à mon ordonnance d'allumer ce foyer dont la clarté illuminait, égayait les parois de terre de mon abri. Il me semblait que sa chaleur empêchait mon esprit de s'engourdir et maintenait en moi-même l'autre flamme, celle qui me permettait de voir, de sentir et d'agir. Sa lueur m'attirait et il me semblait que, si elle disparaissait, ma force de volonté m'abandonnerait. Elle me faisait préférer à la profondeur humide de l'abri-caverne cette étroite demeure, dont la voûte, constituée par quelques madriers recouverts d'une mince couche de terre, n'eût pas résisté à un 77. Je m'étais assis tout près de la flamme et j'attendais...
J'attendais la torpille dont je sentais l'arrivée proche; et mes dents se serraient, mes doigts se crispaient, mes tempes battaient. Je savais que le fracas et la secousse allaient tout à coup ébranler mon être et tout ce qui m'entourait. Je n'avais pas besoin de regarder ma montre; j'avais l'intuition que le moment était venu et je l'attendais avec une impatience d'enfant, je l'appelais, sachant que je ne pouvais l'éviter, que les vingt minutes de grâce allaient être écoulées et souhaitant que ce supplice fût terminé le plus tôt possible. Pour me distraire de l'obsession, je m'imaginais les artilleurs allemands vaquant dans l'ombre à leur sinistre besogne; je leur prêtais des mines ignobles, des faces épaisses et carrées coupées d'un rictus d'assassin; je voyais leurs grosses pattes incliner la pièce courte et trapue, apporter et ajuster à sa gueule le lourd fardeau chargé de soixante kilos d'explosif et je distinguais surtout un officier auquel je donnais, sous le casque, une tête de mort et qui riait en grinçant des dents. Il consultait sa montre avec précaution avant de commander le feu. Certainement c'était ainsi que cela devait être là-bas.
Et, précisément, je perçois la faible détonation du départ. Dans le silence, j'entends mon cur qui bat, tandis que ma pensée suit la torpille qui file sans bruit dans le ciel d'hiver, décrit ses deux ou trois entrechats en fin d'ascension et, sans doute, maintenant, retombe, oui..., retombe... C'est fait! Tout a vibré; la porte s'est entr'ouverte puis refermée brusquement; ma bougie s'est éteinte, tandis que le fracas formidable secouait la nuit. Maintenant, de petites plaques de terre, passant entre les poutres, retombent sur moi. J'attends encore avant de me lever, prêtant l'oreille pour entendre l'arrivée des éclats et des débris, et je continue à contempler la flamme du foyer, qui seule maintenant éclaire mon antre. Voici, dans le boyau et tout autour, le bruissement multiple des choses inconnues, morceaux de bois, de fonte ou de pierre, qui s'enfoncent en sifflant dans la masse de neige durcie. Tout est fini. Quel soulagement! Quelle paix nous revient pour quelques instants!
Par la cloison en planches qui me sépare des téléphonistes, j'entends la plainte de l'un d'eux. Elle ne cesse pas depuis midi. Ce sont deux vieux territoriaux qui sont là de planton. L'un, Génin, un bel homme à grande barbe grise, me prête avec entrain l'appui de son sang-froid, de sa patience et de son adresse professionnelle. Mais l'autre, un pauvre diable souffreteux et malpropre, n'est plus, depuis le commencement du bombardement, qu'une triste loque sans volonté et sans force. Génin m'a expliqué son cas: il fut très éprouvé, au début de la campagne, par l'éclatement d'un gros obus. Celui-ci avait éclaté tout près de lui sans le blesser, mais l'ébranlement nerveux qu'il en avait ressenti avait nécessité un traitement prolongé dans les ambulances. Et, depuis, la crainte du canon était chez lui une véritable maladie et il tombait dans un état de prostration complète dès qu'il se trouvait à proximité des éclatements.
Je l'entends qui, vautré sur la couchette appuyée à la cloison, pleure à petits coups, cherchant à étouffer ses sanglots sous la couverture. Au début, il m'avait fait pitié. Mais maintenant cette plainte incessante, au moment où nous avons besoin de toutes nos forces et de toute notre énergie, m'agace.
Je me lève, rallume la bougie et, ayant soigneusement revêtu et fermé ma peau de bique, ayant mis mon revolver dans ma poche et pris ma canne ferrée, je crie au travers du guichet percé dans la cloison:
- Génin, je vais faire un tour aux petits postes. Si on m'appelle à l'appareil, vous serez bien gentil de m'envoyer chercher par un des hommes qui veillent dans le grand abri, car mon agent de liaison est parti pour le poste de commandement... Continuez de faire des appels de temps en temps pour que je sache si je puis compter sur le fil.
- Soyez tranquille, mon lieutenant, je n'ai pas envie de dormir.
Je monte les trois marches de terre et, la porte poussée, je suis saisi par le froid terrible au point d'hésiter une seconde avant d'aller plus loin. Mais il faut se faire violence, songer à nos hommes qui veillent dans la tranchée, à l'ennemi qui peut surgir à chaque instant. Avant de gagner la première ligne, je tourne à droite et monte à l'observatoire. Et là, les yeux grands ouverts, j'embrasse le mys tère lumineux de cette nuit.
Il n'y a pas de lune. Il n'y a pas d'étoiles. Et, cependant, il fait clair. Une lumière extraordinaire et trouble monte de la neige accumulée; elle permet de distinguer devant moi, autour de moi, les blessures innombrables de la forêt. Comme des fantômes immobiles, les arbres mutilés se penchent dans tous les sens. Ils semblent, eux aussi, ouvrir les yeux, tendre l'oreille vers le ravin où se prépare le piège. Les uns, tout près, allongent leurs bras cassés ou leur tronc sans branches. Ils semblent se redresser sous la souflrance et protester contre les coups des barbares. Puis, quand le regard cherche plus loin, il distingue les formes élancées et pâles des autres arbres qui montent dans le ciel noir.
Rien ne bouge. Sur tout ce pays sillonné de tranchées, peuplé de guerriers qui veillent et attendent l'occasion de tuer, plane le silence absolu. Je tends l'oreille en retenant mon souffle pour mieux saisir chaque parcelle de bruit et c'est à peine si je perçois le bruissement que fait la vie de la nature engourdie: un petit morceau de neige qui se détache et tombe, l'écorce d'un arbre qui craque sous l'effort de la gelée. On croirait que tous les combattants se sont retirés bien loin et que seuls subsistent les travaux compliqués dont le sol est bouleversé. Comment croire que l'ennemi pourrait préparer une attaque sans que ses préparatifs soient révélés par quelque bruit?
Sur ma droite, à quelque cent mètres, une fusée monte des lignes françaises. Elle illumine un instant le ciel sur lequel se détache soudain en noir l'enchevêtrement infini des branches. En même temps, dans la même direction, un coup de fusil retentit: il fait un bruit plus clair, plus sec qu'à l'ordinaire, et ce bruit est répercuté longuement, en ondes sonores, par les échos du ravin. Mais nul autre coup de feu ne lui répond Et le silence retombe avec l'étoile lumineuse qui se meurt doucement.
Je redescends de l'observatoire et j'avance dans le boyau qui mène à la tranchée; il est profond, étroit, et décrit de nombreux zigzags. Dans la demi-obscurité, je me heurte aux parois qui se renvoient de l'une à l'autre ma personne emmitouflée. Devant moi, un gros rat déboule et file au galop comme pour annoncer ma venue. J'entends le bruit que font mes pas sur le sol rugueux et durci, tandis qu'au-dessus du remblai, de chaque côté, les arbres dépouillés inclinent vers moi leur long corps meurtri et semblent écouter. Le froid me fait claquer des dents et des larmes me viennent aux yeux. Voici l'entrée de l'abri-caverne qui s'ouvre au pied de la paroi. On voit une sorte de puits étroit qui s'enfonce dans la terre presque verticalement et, tout au fond, une faible lueur. Je me penche et j'écoute. Rien; du silence encore. Seule la petite lumière semble avoir une mince chaleur de vie. Dorment-ils? Je crie:
- Hep!
Ma voix sonne extraordinairement dans la cage résonnante de l'escalier taillé dans le roc et la terre. Une voix très assourdie répond du fond du gouffre:
- Hep!
- Vous ne dormez pas, là dedans?... Il faut être prêts, les enfants!
Une ombre se dresse devant la faible lumière du bas. Je devine une tête qui se penche et la voix me parvient plus distinctement:
- Ali! c'est vous, mon lieutenant! Non, nous ne dormons pas. On le voudrait qu'on ne pourrait pas: il fait trop froid!
- Il ne faut pas!... Surtout, il ne faut pas...
Et je repars cahin-caha, glissant sur les aspérités du sol gelé, me heurtant aux angles du boyau. Enfin, j'arrive à la tranchée de première ligne: ici se trouve l'extrémité de mon secteur. A droite du carrefour commence la partie occupée par une compagnie de territoriaux savoyards. Je vois, debout sur la banquette, une silhouette informe. C'est la première sentinelle placée par mes voisins. Je vais jusqu'à elle. Le bonhomme est emmailloté de la tête aux pieds: passe-montagne, cache-nez, peau de mouton par-dessus la capote et bottes de tranchée par-dessus les godillots. Son arme est allongée sur le parapet, il cache ses mains dans la chape laineuse et, pour se réchauffer les pieds, il danse une sorte de bourrée sur l'étroite plateforme de la banquette. Sans doute fredonne-t-il en lui-même un vieux refrain du pays, car ses grosses chaussures retombent en cadence, tandis que son corps, alternativement, tourne lentement de droite à gauche. Je m'arrête un instant pour le contempler avec un peu d'attendrissement et aussi avec une forte envie de me mettre en colère, car mon gaillard a l'air de n'avoir qu'un bien mince souci de sa faction. Sa pensée n'est pas ici, dans ces bois de Woëvre; elle plane plutôt là-bas, vers les hautes montagnes couronnées de neige, vers la maisonnette cachée dans les pins, vers la haute cheminée où pétillent les bourrées, et sa ronde l'amène parfois à tourner le dos à l'ennemi. Je m'approche:
- Hé! l'ami!... rien de nouveau? aucun bruit suspect?...
La danse s'arrête. L'homme empaqueté se penche de haut en bas, regarde attentivement pour deviner dans l'ombre à qui il a affaire. Puis, tranquillement:
- Pffft!... fait-il, pas de danger!... Par un froid pareil...
Il semble dire: « Que voudriez-vous que l'ennemi fasse par un froid de vingt degrés? Pourrions-nous faire quelque chose, nous »? Puis il ajoute:
- Ici, nous sommes tranquilles, nous avons trois bons réseaux de fil de fer profonds de dix mètres chacun... Avant qu'ils aient passé ça...
- Oui, mais, au saillant, il n'y en a plus, de fil de fer... plus du tout!
L'ombre hoche la tête, écarte les coudes plusieurs fois, puis dit d'une voix où perce son indifférence totale:
- Ça!... c'est les chasseurs...
La colère augmente en moi. Je sais pourtant que nos Savoyards sont braves et qu'ils ne boudent pas devant le danger. Mais cette insouciance devant celui que courent les autres m'indigne. Cependant je me contiens et j'ajoute du ton le plus naturel:
- Cependant, si nous sommes enlevés, vous risquez fort d'en ressentir le contre- coup. Vous, en particulier, qui montez la garde tout près de nous. Méfiez-vous, mon garçon, vous pourriez bien y passer aussi; il y a toujours des éclabous-sures...
Et je tourne le dos brusquement, laissant l'homme ahuri. Sans doute, mes paroles lui ouvrent une perspective imprévue. En tout cas, il ne reprend pas sa ronde, car, tandis que je remonte dans la branche droite de notre saillant, je n'entends plus le tambourinage de ses semelles sur la banquette de tir. Maintenant il doit faire face à l'ennemi et ouvrir les yeux dans la nuit, lui aussi.
Transi de froid, malgré l'épaisse fourrure de la peau de bique, j'avance dans la tranchée au pas de course. Bientôt j'arrive ainsi à la banquette de tir d'où une escouade, en cas d'attaque, doit croiser son tir avec celui des territoriaux. Deux chasseurs sont là, immobiles et grelottants. A voix basse, l'un d'eux m'arrête:
- Halte là! Qui vive?
Je donne le mot, qui arrive à peine à son oreille. Tout de suite:
- Rien de nouveau, mon lieutenant, dit l'homme.
- Bien!... Ouvrez toujours l'il, mes enfants: il faut s'attendre à tout!
- Nous sommes prêts, mon lieutenant... Ah! sans ce froid...
Déjà, tranquillisé de ce côté, je m'éloigne vers le petit poste 46, qui s'allonge, au bout d'un long boyau, vers les lignes allemandes. Pour y pénétrer, il faut se baisser afin de passer sous une voûte faite de rondins recouverts de sacs à terre; elle empêche les balles des sentinelles allemandes de prendre le cheminement en enfilade, car il descend au flanc du ravin et, sans cette précaution, on serait vu de l'autre versant. Tous les dix pas, un pare-balles semblable a été placé et je dois marcher courbé en deux pour ne pas me heurter la tête aux rondins et éviter les fils barbelés qui s'entre- croisent au-dessus du boyau.
- Halte là! souffle une voix.
Au fond d'un rentrant creusé dans la paroi, il y a un homme presque invisible. Je vois avec satisfaction qu'on exécute à la lettre, dans mon détachement, les ordres qui ont été donnés au sujet des rondes. On les négligeait quelque peu, par routine. Mais l'ennemi nous a rappelé l'avant-veille qu'on ne prend jamais assez de précautions; à la faveur de la nuit, deux fantassins allemands s'étaient glissés sans être vus au bord d'une tranchée et avaient tué à bout portant un lieutenant qui faisait sa ronde tranquillement, confiant dans les fils de fer et dans la vigilance des sentinelles. C'est pourquoi, maintenant, nous nous méfions plus que jamais de tout individu isolé qui circule la nuit dans le boyau. Et, me souvenant de la fin tragique du camarade, je tiens dans la poche droite de ma peau de bique la crosse de mon revolver nu.
L'ombre m'a reconnu. C'est Colas, mon plus ancien sous-officier, qui commande le côté droit du saillant comme Rossignol en commande le côté gauche. Nous échangeons quelques paroles à voix très basse en nous penchant l'un vers l'autre et nous parlant à l'oreille.
- Tout est calme, mon lieutenant, le maréchal des logis Cassaigneau est sorti depuis une demi-heure par la chicane du petit poste 46, comme vous l'aviez prescrit. Il est accompagné par Prime, Hébert et Duhamel; il ne va pas tarder à rentrer... Attention! la torpille!...
Un sifflement, en effet, se fait entendre sur notre gauche. Il se rapproche, se rapproche. Nous nous sommes collés contre la paroi et nous courbons la tête sans rien dire, attendant, les nerfs crispés, que l'explosion ait lieu. La voici, plus rapprochée, plus assourdissante qu'elle ne le paraît de mon abri; de gros morceaux de neige durcie se sont détachés du sommet du remblai et sont tombés au fond du boyau. En même temps, des choses passent en ronflant au-dessus de nous et vont s'abattre plus loin, heurtant les arbres ou s'enfonçant dans la neige.
- Allons au petit poste, dis-je à Colas, dès que la tourmente est passée.
Le boyau descend en pente douce. Ici, les arbres de la forêt ont été un peu moins abîmés; quelques-uns ont encore des branches qui s'étendent comme des bras protecteurs au-dessus de l'étroit couloir taillé dans la terre dure. L'ombre en est rendue un peu plus profonde. Encore un coude et j'arrive au poste: un simple trou rond couronné de sacs à terre dans lesquels on a laissé trois créneaux s'ouvrant à droite, à gauche et en avant. Deux hommes et un brigadier sont là, nuit et jour. Nous échangeons quelques paroles d'une voix imperceptible. Je tâche de communiquer à mes compagnons une insouciance que je n'ai pas; je leur dis des mots d'encouragement pour qu'ils ne se laissent pas engourdir par le froid; puis, toujours suivi par Colas, je retourne sur mes pas.
Maintenant, je me faufile au poste du fusil-mitrailleur en me glissant par un étroit couloir dont le passage est encombré de neige éboulée. J'arrive dans l'obscurité complète, car c'était ici un abri de mitrailleuse et la seule échappée vers l'extérieur est constituée par une ouverture horizontale et haute de quelques centimètres qui sert à pointer l'arme et à l'orienter dans toutes les directions. Maintenant il est occupé par un fusil-mitrailleur. Les deux tireurs sont là; on les devine à peine, accroupis auprès de l'arme en position.
- Qui est là?
Une voix enrouée dit très bas:
- C'est nous, Véret et Leclert.
J'ai deviné, à ce ton rauque et profond, que c'était Véret qui parlait. Je connais mon homme et je suis heureux de le savoir ici: je me l'imagine, accroupi dans l'ombre, obstiné et farouche, avec ses sourcils froncés, son front bas, sa figure impassible et carrée, ses épaules larges. C'en est un que le froid ne saurait abattre; il est la rudesse, la force brutale et la volonté qui ne raisonnent pas. On lui a bien expliqué ce qu'il avait à faire; rien ne saurait l'empêcher de le faire, que la mort.
Je me penche un instant à la meurtrière. Elle s'ouvre en avant de notre propre tranchée de manière à prendre en enfilade tout le dernier réseau de fil de fer placé devant l'aile droite du saillant. Ici, tout près, ce réseau est pour ainsi dire intact. Mais, une trentaine de mètres plus loin, commence le ravage des torpilles. Malgré la nuit, on perçoit la large tache brune que fait dans la neige la terre bouleversée.
- Attendons la prochaine, dis-je à Colas. Je tâcherai, aussitôt qu'elle sera tombée, d'aller voir Rossignol, en passant hors de la tranchée.
- Cela ne va pas tarder...
Et, presque aussitôt, voici le sifflement sinistre, et, quelques secondes après, la meurtrière s'illumine comme une barre rougie au feu. Un instant, elle éclaire un peu l'abri, les deux mitrailleurs accroupis auprès de leur arme, les chargeurs garnis disposés à la portée de leur main, les rangées pressées de sacs à terre, tandis que la détonation ébranle tout et que la pluie des débris retombe devant nous, sur nous, autour de nous.
- A tout à l'heure, Colas; je file...
Et je pars en courant, suivant rapidement la partie de la tranchée restée intacte. Voici le chaos qui commence. Il faut avoir connu la dépression nerveuse que cause l'explosion des torpilles pour bien comprendre l'ardeur que je mets à le franchir. Cependant la volonté d'échapper à la mort ne suffit pas à vaincre tous les obstacles. Je butte sur les troncs d'arbres brisés, je dégringole dans les trous, je m'accroche aux fascines et, surtout, à chaque pas, je m'entortille les pieds dans les innombrables fils de fer. Je prends le parti de marcher à quatre pattes et, dans ma hâte, je perds mon bâton ferré.
C'est long, vingt minutes. Mais quand on sait que la mort peut être au bout, on estime que c'est un délai bien insuffisant. Et puis mon imagination, échauffée par la fièvre, me fait supposer des choses insensées. J'ai l'impression que, malgré la nuit et l'éloignement, on me voit des tranchées allemandes. Il me semble entendre le ricanement de l'officier à tête de mort. Sans doute, il ne regarde plus sa montre et houspille des canonniers pour qu'ils chargent plus vite leur pièce. Je crois même apercevoir celle-ci, écrasée, trapue, tassée, semblable à une bête ignoble, qui dirige vers moi sa gueule grande ouverte. Si, cependant, ils n'attendaient pas les vingt minutes de grâce...
Je trouve des forces insoupçonnées pour me hisser sur l'enchevêtrement des débris, franchir les entonnoirs dont les parois s'effritent et dégringolent quand je m'accroche à l'une de leurs aspérités. Je maudis ma peau de bique qui s'accroche partout et je songe un instant à l'abandonner comme j'ai abandonné mon bâton. Malgré le froid, la sueur ruisselle de mon front et je sens le courage qui m'abandonne quand, après deux efforts successifs, je n'ai pu arriver à me hisser hors d'un trou. Enfin!... enfin, je distingue la ligne noire de la tranchée. Encore une chute et, du haut du remblai redevenu solide, je saute. Me voici sur un sol ferme, je me sens heureux de voir, à droite et à gauche, de bons remparts de terre consolidés par des claies.
Ce coin-ci est désert et l'étroit passage s'allonge devant moi, inquiétant, abandonné. Je sais que cela résulte des ordres que j'ai donnés et qui prescrivent d'évacuer les parties avancées du saillant. Il ne faut pas risquer inutilement des vies humaines: l'essentiel est que la vigilance ne se relâche pas. Si l'attaque se déclanche, nos hommes auront le temps de sortir de leurs abris et de venir occuper les banquettes de tir encore intactes. Mais je me sens gêné de ne voir personne là pour m'accueillir; je voudrais m'entendre interpeller, arrêter.
Cependant, peu logique avec moi-même, je file de toutes mes jambes, malgré ma fatigue, pour m'éloigner le plus rapidement possible du champ de mort. Un, deux zigzags, et me voici tout à coup nez à nez avec Rossignol. Il parle à un homme juché sur le parapet et à demi couché dans la neige, qui scrute les profondeurs de la nuit.
- Ah! c'est vous, mon lieutenant. J'avais songé à aller vous voir et puis j'ai estimé qu'il valait mieux que je n'abandonne pas mon coin en ce moment...
- Et vous avez eu raison, mon cher. Mais j'ai tenu à vous dire moi-même ce que je veux...
Dans la nuit, que la neige rend lumineuse, je distingue son visage mince, presque enfantin, et je devine l'éclair d'acier qu'ont ses yeux bleus. Et je sens une grande confiance me pénétrer tandis que je lui donne mes ordres:
- Pour moi, il n'y a plus aucun doute. Ils ne se sont pas amusés sans motif à niveler notre tranchée et à faucher nos fils de fer. Ils vont continuer leurs torpilles jusqu'aux premières lueurs du jour pour nous empêcher de faire aucun travail utile, et puis, à ce moment-là, ils tenteront un coup de main pour nettoyer notre saillant et ramener des prisonniers.
Je vois le casque de Rossignol qui s'agite de haut en bas, m'indiquant que nos opinions sont identiques.
- Alors, voilà!... Comme nous ne sommes pas en force pour résister à une attaque sérieuse, nous ne pouvons compter que sur l'intimidation. Restez vigilants et, dès que l'alerte sera donnée, tout le monde dehors!... Alors, n'économisez ni les grenades, ni les cartouches. Nous ne sommes que quarante; faisons du bruit comme si nous étions cent, qu'importe si nos coups ne portent pas tous! Avant tout, faisons- leur peur. Car, s'ils prennent pied ici, mon pauvre Rossignol... Vous êtes comme moi, n'est-ce pas?... Vous ne voulez pas être pris?
- Ah! Dieu! non...
- Alors, de l'audace!... J'espère que l'artillerie nous aidera: j'ai demandé qu'on la prévienne. Confiance, mon cher ami. Je vous dis: à demain.
- A demain, mon lieutenant.
Nous nous serrons la main avec force, car notre pensée est loin d'être d'accord avec nos paroles. La torpille vient soudain d'éclater et, inconsciemment, nos doigts se sont crispés, semblant rendre leur étreinte plus solennelle. Notre salut, sans que nous nous le disions, est presque un adieu. Comment espérer résister avec ces quelques hommes, si l'ennemi tente une attaque sérieuse?
Négligeant la partie bouleversée de la tranchée et décidé à revenir directement à mon poste de commandement, je me hisse sur le remblai et je pique à travers bois en m'orientant de mon mieux.
Les entonnoirs anciens, les nombreux troncs d'arbres abattus par le feu des canons, enfin la neige qui s'élève à plus d'un mètre de hauteur rendent la marche presque aussi pénible ici qu'au saillant. Enfin, me voici rentré dans la tiédeur de mon abri. Lemaître m'y attend, revenu porteur d'un mot encourageant écrit par le commandant du secteur: ... L'artillerie veille et déclanchera son barrage au premier signal... A la moindre alerte, la compagnie qui est à ma droite enverra à mon aide sa section de réserve. D'ailleurs, tout le secteur est sur le qui-vive... Les Allemands font la même préparation d'attaque sur un autre saillant situé à 800 mètres sur ma gauche et tenu par le ...e d'infanterie. On s'attend à tout...
Lemaître, sa mission remplie, disparaît par l'escalier à pic qui, de mon poste de commandement, débouche dans l'abri-caverne. De nouveau, me voici seul. J'ai retiré ma peau de bique, posé mon casque et, assis sur la chaise de bois, les pieds posés au bord du foyer, je laisse ma pensée errer vers les innombrables possibilités qui menacent. Mon ordonnance, avant de s'éloigner, a jeté sur les braises une grosse souche; elle est encore couverte de neige gelée qui fond rapidement en faisant un bruissement doux et familier. Mon àme goûte soudain un calme extraordinaire au contact de cette vaine apparence d'intimité et de confort. La chaleur, petit à petit, réchauffe mon corps et son bien-être passe doucement dans mon esprit et dans mon cur. En même temps, la confiance reprend la place qu'elle avait perdue et, si je ne me sens pas rempli d'optimisme, du moins je me laisse aller sans remords et sans crainte à la volonté du destin.
Pourtant, que de terreurs me poursuivaient tout à l'heure! J'avais surtout la crainte de ne pas être assez fort pour repousser l'attaque. Quelle honte, si je n'arrivais pas à conserver ce petit coin de terre française que l'on m'a confié! Mais cela ne peut être. Je me sens sûr de moi: la victoire ou alors la fin de tout... J'envisage maintenant avec sérénité la possibilité de la lutte sauvage, celle d'où l'on sait qu'on ne peut sortir vainqueur, mais que l'on poursuit, coûte que coûte, pour ne pas être pris. Rossignol aussi, je le sais, ne se laissera pas prendre vivant, ni Colas, ni Cassaigneau... et les autres, entraînés par l'exemple, se battront jusqu'à la mort. Alors, pourquoi ne serais- je pas tranquille et pourquoi l'heure qui file, impitoyablement marquée par la chute des torpilles allemandes, serait-elle plus à redouter parce qu'elle avance tout doucement vers l'inévitable?
Des pas qui craquent sur la neige dure, une main qui heurte et pousse la porte... C'est Cassaigneau qui surgit de la nuit et entre avec une grande bouffée d'air froid. Il descend les marches de mon abri. Sur son flanc bat encore la musette remplie de grenades; ses moufles et son manteau, à hauteur des genoux, sont encore blancs de la neige sur laquelle il a dû ramper. A peine voit-on ses yeux durs et fixes entre la visière du casque et le cache-nez de laine bleue qui monte jusqu'à ses oreilles. C'est un garçon sérieux, peu communicatif, qui semble toujours rouler dans sa tête des pensées moroses, des regrets ou de tristes souvenirs. Mais c'est un sous-officier intelligent et courageux, un compagnon de combat dont je puis être sûr, et c'est lui que j'ai choisi pour aller patrouiller entre les lignes, tâcher de deviner les intentions de l'ennemi. Il me parle de sa voix calme et monotone, comme s'il s'agissait d'une histoire à laquelle il serait totalement étranger.
- Nous avons longé tout le réseau allemand, en nous tenant à une vingtaine de pas environ des fils de fer et en nous dissimulant de notre mieux. Nous avons cependant certainement été vus et entendus; ils ont lancé des fusées éclairantes, mais pas un coup de feu n'a été tiré, pas une grenade n'a été lancée. Tout était silencieux; je n'ai entendu aucun mouvement de troupes, aucun bruit d'armes...
- Sans doute il est trop tôt encore...?
- A peine dix heures.
- Eh bien! merci, Cassaigneau. Allez vous reposer un peu, vous et vos hommes; vous l'avez bien gagné.
Impassible, Cassaigneau écarte légèrement ses bras du corps, et, sur le même ton:
- Aujourd'hui on ne se repose pas, dit-il.
Il salue, pivote sur ses talons et sort. Je sais que je puis compter sur sa volonté plus forte que la fatigue, sur sa vigueur et son sang-froid. Encore un dont les yeux brûlés par l'insomnie ne se fermeront pas et guetteront les ombres qui, tout à coup, peuvent surgir de la nuit hostile.
Je recommence ma veillée solitaire. Aucun bruit ne vient troubler ma pensée qui erre maintenant au hasard et fuit loin du front. Elle est calme, elle est souriante. Elle franchit les espaces et va planer auprès des êtres aimés qui vivent au loin. Mon esprit les évoque et ma volonté voudrait contraindre leur tendresse à venir m'assister dans cette heure grave. La paix est dans mon cur, dans mon cerveau, tandis que mon corps continue à être secoué de fièvre. Mes mains sont glacées et ma tête est en feu. Ainsi survit par des manifestations physiques l'inquiétude de tout à l'heure; mais je méprise en moi-même cette carcasse qui persiste à s'agiter quand une paix si douce est dans mon âme.
Je ne ressens plus que de la pitié pour le pauvre diable de téléphoniste qui, dans l'abri voisin, continue de geindre. Il a, lui aussi, l'intuition de l'heure. Sa plainte s'accroît dans les deux ou trois minutes qui précèdent l'explosion de la torpille. A ce moment, on croirait entendre les gémissements d'un blessé dont le chirurgien fouille la plaie; par instants, elle ressemble à un râle. J'entends la voix bonasse de Génin qui murmure:
- C'est malheureux tout de même d'être avec un type pareil! Tais-toi donc!... Mais tais-toi donc...
Vrrran!... Encore une!... Quelle heure est-il? A la lueur du foyer, car j'ai renoncé à rallumer la bougie, je regarde ma montre: minuit. Comme c'est long!...
Le téléphoniste, à côté, a éclaté en sanglots. Ce sont sans doute des larmes de joie: il se sent heureux d'avoir échappé cette fois encore et de penser qu'il va de nouveau avoir vingt minutes de répit. En effet, il se tait à présent et je ressens un véritable soulagement à ne plus entendre sa voix.
Je sors et monte à l'observatoire. Le silence est aussi profond que le néant. Quelle nuit troublante! Jamais je n'en vis d'aussi muette. Pas un coup de feu; à peine, de temps en temps, le bruissement soyeux des fusées qui se faufilent dans le ciel glacé avec des frémissements de reptile. On n'entend aucun autre bruit et pourtant on sent que tout le monde veille, que des centaines d'yeux fouillent les ténèbres, et, dans mon trouble, il me semble entendre battre les curs de tous les hommes qui sont là, invisibles et debout.
Voilà qu'à l'instant où je viens de rentrer dans mon abri, ce calme est agité au loin par le bruit de gens qui courent, par un murmure de voix plus lointain encore. Et Colas entre brusquement. La bougie que je viens de rallumer éclaire son visage où je lis tout de suite l'annonce d'un malheur.
- Mon lieutenant, c'est Marion...
- Tué?...
- Non, mais il n'en vaut guère mieux... Comme il s'en allait pour relever son camarade au fusil-mitrailleur, la torpille est tombée tout près de lui... Il saigne de partout..., il a perdu connaissance...
- Amenez-le vite ici... Vite! Je vais téléphoner.
Je cherche fébrilement dans le code téléphonique secret l'amalgame de lettres et de chiffres nécessaires pour annoncer au poste de secours que j'ai un blessé grave et que je demande des brancardiers. Tout en me perdant, me trompant dans les colonnes, je maudis une fois de plus ces perfectionnements scientifiques nés de cette guerre et qui permettent à nos ennemis, cachés à deux cents mètres de nous, d'entendre tout ce que je dis ici, à six pieds sous terre. Que de temps perdu, tandis que l'autre agonise. Enfin! voici ma phrase construite tant bien que mal. Par le guichet, je passe le papier au téléphoniste.
- Vite! Génin, transmettez-moi ça.
Puis je me hâte d'étendre une peau de mouton sur une des deux couchettes faites de planches et de fils de fer tendus qui meublent mon abri. Déjà, j'entends dans le boyau les grosses bottes ferrées qui rabotent la neige durcie. Il est effrayant ce silence, seulement troublé par le bruit des pas et par celui d'un râle lointain, pitoyable, monotone, qui se rapproche. C'est Marion!... ce pauvre petit Marion arrivé au front depuis quelques semaines à peine et qui, avec ses dix-huit ans, sa figure de fille blonde, son teint pâle, ressemble à un tout jeune enfant. Je l'aimais beaucoup, je savais qu'il s'était engagé dès que son âge le lui avait permis et qu'il avait quitté l'étude de notaire où se morfondait sa nature délicate pour affronter les durs travaux de la guerre. Il était charmant et gai. Ses camarades le traitaient un peu en enfant gâté et le brave garçon n'en abusait pas; il était toujours le plus ardent à la tâche. Ce séjour aux tranchées était son premier contact avec la bataille: il s'y était montré aussi insouciant, aussi joyeux qu'au cantonnement... Et c'était lui qui tombait le premier, frappé par ces brutes!
Colas entre d'abord. Il s'efface et, maintenant la porte ouverte, dit:
- Doucement... doucement...
Dans le petit coin de nuit encadré par la porte basse,je vois quatre hommes casqués, serrés deux par deux, qui portent le corps dans une couverture. Groupe sinistre, qui me fait songer à des fossoyeurs portant un mort dans sa tombe. Ne ressemble-t-il pas à un sépulcre, ce trou creusé dans la terre brune où l'on descend Marion? Comme l'entrée est fort étroite, il faut que les porteurs passent un par un et la plainte du blessé se fait un peu plus forte.
- Vite! fermez la porte.
Il faut fermer l'abri au froid de l'hiver. On s'empresse. Avec des précautions maternelles, les rudes soldats déposent le corps sur la couchette et, comme j'approche la bougie, je vois déjà la peau de mouton toute rouge. Nous nous taisons devant ce pauvre visage déjà blanc, aux orbites creusées, au nez pincé, et je frémis en entendant dans le silence le bruit mou du sang qui, transperçant les vêtements, glissant sur la chape de peau, tombe goutte à goutte sur le sol.
Je me sens submergé par le désespoir. Quelle misère de se trouver en présence d'un enfant qui se meurt, qu'on pourrait sauver avec des soins, peut-être, et de se sentir seul et ignorant! Le major est-il prévenu, au moins? Génin, interpellé, répond de sa voix grave:
- Le message a été passé, mon lieutenant, et on a répondu: « Bien! »
La fureur s'empare de moi lorsque j'entends ce mot. Quel sens lui donner? Quel espoir en tirer? Et je m'insurge contre l'insouciance qu'il me semble sentir autour de moi, contre cette réponse qui ne veut rien dire et qui a dû être faite par quelque brancardier à moitié endormi. Sans doute, après avoir raccroché le récepteur, s'est-il retourné dans sa couchette et a-t-il repris son somme interrompu. Ah! il est loin, notre saillant, la nuit est glacée et les torpilles tombent chez nous. Chacun le sait, chacun l'entend et chacun se dit: « C'est sur les chasseurs... » Tout cela n'engage pas au voyage et puis on sait que les cavaliers sont débrouillards. . Bah!... ils s'arrangeront. Mais la plainte de Marion continue, et aussi la chute du sang goutte à goutte. Le bruit qu'il fait en tombant n'est plus le même. Il n'a plus le son mat qu'il avait en frappant la terre foulée; c'est que, déjà, il y a sous le lit une petite mare de liquide noir et que le sang tombe dans le sang.
Allons! il faut faire quelque chose. Maladroitement aidé par Colas, je défais l'équipement, nous déboutonnons le lourd manteau et la vareuse. Nous cherchons à couper, avec nos couteaux, tout ce qui gêne, car nous craignons, en soulevant le corps, d'aggraver ses souffrances. Mais que faire, maintenant? Le corps est criblé d'éclats; l'épaule est fortement entaillée et la cuisse gauche, hachée, semble rompue en deux endroits. Désespérés, avec, dans les mains, nos paquets de pansement défaits, les bandelettes déroulées, nous nous regardons, mon sous-officier et moi, et nos regards disent l'incapacité où nous nous sentons de faire quoi que ce soit d'utile. Nous aurions pu essayer de bander une blessure au bras, à la tête; mais vingt blessures par tout le corps... il faudrait être chirurgien pour tenter un pareil travail.
- Voyez-vous, Colas, j'ai l'impression qu'en touchant ce malheureux nous allons l'achever. Mieux vaut encore attendre... attendre...
- Mon lieutenant, suggère Colas, les territoriaux doivent avoir des brancardiers. Peut-être pourrait-on leur demander de l'aide.
- Comment n'avons-nous pas songé à cela?...
Vous avez cent fois raison. Vite! Envoyez un homme... Vous, mes amis, retournez à vos postes et qu'on redouble de vigilance. Je vais veiller ce petit...
Tandis que les pas lourds s'éloignent, je recouvre son corps de mon mieux et je recommence ma veillée qui n'est plus solitaire, mais qui est devenue bien plus lugubre. Assis près du feu qui chante tristement, j'ai tourné mon siège de manière à ne pas perdre le blessé de vue. Il est là, immobile comme une chose morte, petit tas de chair sanglante et de vêtements déchiquetés et souillés. Il est là et il vit, puisqu'il continue sa plainte. Mais il me semble qu'il n'y a plus, entre ces murs de terre, qu'une âme déjà libre et palpitante et que ce qui reste du corps n'a plus une parcelle de vie, même ce sang qui fuit avec une noire monotonie, même cette voix qui se lamente faiblement. Et je réfléchis: telle est notre destinée de soldat; lui aujourd'hui, peut-être moi tout à l'heure. Il ne faut pas pleurer. Cette mort est noble; elle est bien préférable au sort de ceux qui seraient pris. Certes cent fois être là, comme lui, les membres brisés, le corps transpercé plutôt que d'être prisonnier... Dans l'abri voisin, le téléphoniste apeuré étouffe ses sanglots sous sa couverture; une sorte de pudeur lui donne la force de ne pas laisser entendre ses lamentations à côté de celles-ci, qui sont le râle d'un mourant.
Les minutes passent et semblent interminables comme toutes celles qui s'écoulent durant la veillée des morts. On voudrait voir le jour, ne pas sentir peser sur soi la solitude et la nuit. Ici, dans cette tombe, je me sens plus désolé et plus seul. La torpille qui continue de tomber à intervalles réguliers n'a plus pour moi l'horreur des premières heures. Elle est, en quelque sorte, le mauvais génie de cette guerre qui vient me rendre visite et me rappeler de sa voix hurlante que la bataille immense n'est pas finie. J'appelle même sa venue, car elle est la vie auprès de la mort, la vie affreuse et mauvaise des combats; mais j'aime la sentir ici, à mes côtés. Elle fortifie mon cur en l'engageant à la lutte; elle m'empêche de m'attendrir sans mesure et de perdre dans la tristesse les forces mâles qu'il faut au soldat.
Je m'empresse de rallumer la bougie qu'a soufflée le vent mystérieux, impalpable. Je ne puis laisser l'obscurité peupler mon caveau de ses spectres; je m'occupe à tout ranger dans l'étroit espace pour que rien ne gène les brancardiers quand ils viendront. Viendront-ils? Et, s'ils ne viennent pas, que faire? Que tenter? Serai-je assez misérable pour voir cet enfant périr ici, dans mes bras?
Ah! voici encore des pas et des voix qui s'approchent. Une fois de plus, la porte s'ouvre et mon abri se trouve subitement envahi par quatre hommes qui, à eux seuls, occupent toute la place disponible de leurs larges épaules, de leurs flancs encombrés de musettes et de bidons.
- C'est nous, les brancardiers!
- Ah! merci, mes amis.
J'ai reconnu celui qui a parlé et qui semble le chef de l'équipe: un petit homme épais et trapu aussi large que haut, à la figure joviale et sympathique malgré des traits rudes et une moustache épaisse taillée en brosse. Je l'avais déjà remarqué pour sa politesse, ses manières prévenantes et ses bons yeux fidèles. Quand il me rencontrait dans le boyau, il s'effaçait poliment, tâchant de ne point me frôler, et il me saluait toujours avec bonne grâce en disant: « Bonjour, mon lieutenant », bien qu'il ne me connût en aucune façon. J'avais demandé des renseignements sur ce brave homme à l'un des officiers d'infanterie qui m'avait répondu:
- C'est Aiglos, un type extraordinaire. Il n'a pas son pareil pour le dévouement qu'il montre à soigner blessés et malades. Il semble dans son élément quand il est au danger et son concours nous est précieux. C'est un homme excessivement adroit et capable; il s'est instruit beaucoup depuis la guerre et il peut fort bien remplacer le docteur quand celui-ci est absent... Quarante-trois ans, et père de cinq enfants... Mais il refuse énergiquement de se laisser envoyer à l'arrière...
Tout de suite, en voyant Aiglos, je me sens rassuré. Je sais que si quelque chose peut être tenté pour sauver Marion, il le tentera. Il est là, devant moi, souriant de sa bouche large, de ses lèvres épaisses, et me fixant de son regard profond.
Derrière lui, trois vieux territoriaux, yeux enfoncés, poil rude, cheveux gris, attendent sans mot dire qu'on leur donne des ordres.
- Voyez, Aiglos, voyez si vous pouvez faire quelque chose pour emporter ce pauvre garçon?
- Faut voir..., dit Aiglos.
Il s'approche. Et les larmes me viennent aux yeux en le voyant agir. Ses grosses mains rougies par le froid sont plus légères que des mains de femme, ses yeux suivent à la fois leurs mouvements et les traits contractés du blessé. Là où, tout à l'heure, j'étais gauche et maladroit, il opère avec une dextérité, une douceur incomparables. Aidé d'un camarade qu'il a appelé, il met le buste à nu. Le corps a reçu plusieurs éclats, mais c'est surtout dans le dos, au-dessous de l'épaule gauche, que la blessure est affreuse. Aiglos, pensif, regarde ce trou rouge et profond, large comme la main, où la chair à vif semble avoir été hachée, mise en bouillie. Puis il me regarde sans dire un mot. Mais j'ai lu dans ce regard l'implacable sentence.
- Allez, allez..., faites.
- Oui, dit Aiglos.
Et, avec une rapidité vertigineuse, en l'espace de deux ou trois minutes à peine, je vois ce corps entouré d'ouate, encerclé de bandelettes. Tout cela se juxtapose, se place là où il faut, et toujours si doucement, si précautionneusement que le pauvre blessé ne semble pas souffrir davantage. Sa plainte persiste, mais pas plus forte que l'instant d'avant. Ses yeux, parfois, s'ouvrent tout! grands comme s'ils percevaient quelque spectacle d'épouvante; puis les paupières tombent lourdement, comme pour toujours.
- Le brancard, dit Aiglos.
On passe le brancard, on le dépose le long de la couchette. Aiglos et son aide soulèvent le corps dans la peau de mouton avec des soins infinis et, tout douillettement, le déposent sur la toile tendue. Puis les quatre vieux soldats le soulèvent ensemble. Je leur ouvre moi-même la porte par où s'engouffre l'air glacé.
- Mais, dis-je, jamais vous ne pourrez prendre les tournants, dans le boyau.
- Ne vous inquiétez pas, mon lieutenant; à ces endroits-là, nous lèverons le brancard à bout de bras au-dessus de nos têtes et au-dessus du remblai. Et, dès que nous aurons dépassé la tranchée de soutien, nous piquerons directement à travers bois... Bonsoir, bonne nuit, mon lieutenant.
- Adieu, mes amis, merci.
Ils montent péniblement le corps et sortent de l'abri avec beaucoup de difficultés, à cause de l'étroitesse de sa porte. Et maintenant, les voilà qui s'éloignent, ombres courbées et tremblantes, curs frustes et pitoyables, âmes simples et exquises. Ma reconnaissance et mon admiration les suivent, ces vieux soldats, venus à nous dans la nuit froide pour sauver cet homme qu'ils ne connaissaient pas, qui n'était pas des leurs. Maintenant, je ne les vois plus, ils ont disparu entre les-parois du boyau oblique. Mais la plainte de Marion arrive encore jusqu'ici; elle s'éloigne, elle s'éloigne puis s'éteint.
Rentré dans l'abri, je me laisse tomber sur la chaise, près du feu à demi mort. Vraiment, ma tête me paraît vide et, pourtant, je la sens douloureuse et lourde au point de ne pouvoir la tenir droite sur mes épaules. Est-ce de fatigue ou de détresse? J'ai l'impression que toutes mes forces s'en vont, forces physiques et forces morales. Et puis il me semble qu'il y a quelque chose de changé autour de moi, ou qu'il manque quelque chose, et je suis incapable de dire quoi. Voyons! Tout est comme parle passé, mon manteau est là, accroché contre la paroi, les deux couchettes superposées forment le fond de l'abri, le feu pétille et la bougie brûle sur la table... Ah! c'est cela... la bougie brûle! Comment cela est-il possible? Il y a plus-d'une heure que la dernière torpille est tombée et je n'ai pas rallumé une seule fois la bougie. En effet, plus d'une heure... Abandonneraient-ils leur projet?
Sans prendre le temps de me couvrir, je bondis dehors et monte à l'observatoire. La nuit paraît plus claire qu'elle ne l'était à minuit. Pas un coup de fusil, pas une fusée, pas un bruit; rien que la triste moisson des arbres mutilés, le blanc tapis de neige et, sur tout cela, la voûte du ciel immense, profonde, calme. Elle a des teintes glauques semblables à celles que l'on voit prendre à la mer sous le soleil. Une seule étoile brille, elle scintille, palpite comme un être vivant qui voudrait exprimer sa pensée par des gestes. On reste confondu devant l'étrange clarté nocturne dont on ne sait si elle vient du ciel ou du linceul qui enveloppe la terre. Mais, maintenant, tout semble dormir et reposer en paix. Allons! Ce n'est point encore pour cette nuit... Rentrons.
Il est trois heures et demie. Peut-être vais-je pouvoir goûter un peu de repos. Il est évident que si l'ennemi voulait tenter quelque chose contre notre ligne il eût continué de tirer pour nous empêcher de réparer la brèche. Vite! J'envoie Lemaître dire que les hommes au repos dans les abris peuvent s'allonger et dormir; que le reste continue de veiller avec soin.
Avec délices, je déboucle mon ceinturon et, ayant déboutonné ma vareuse, je me jette sur ma couchette. Les fils de fer tendus entre les bords du cadre et qui, recouverts d'une couverture, constituent à la fois mon sommier et mon matelas me semblent la couche la plus moelleuse qui soit: mon corps rompu s'accommode d'un relatif confort. D'ailleurs, je ne veux point dormir; je veux seulement m'étendre pour délasser mes membres brisés. Plus tard, quand le grand jour sera venu, je pourrai dormir une heure ou deux. Maintenant, il est encore trop tôt.
Quelle tentation, cependant. Tout est si calme, le silence est si profond... Mais il faut toujours se méfier de leurs ruses: tout peut changer en une minute. Mes paupières se ferment un instant et je perçois nettement quel plaisir ce serait de me laisser glisser tout doucement dans le sommeil. Mais ce plaisir est défendu et je dois faire un effort de volonté considérable pour rouvrir les yeux. Je m'efforce de regarder tous les détails de mon installation; mais les poutres, les madriers, les pierres de la cheminée se confondent dans un brouillard clignotant. Dans l'abri des téléphonistes un ronflement majestueux, sonore, s'élève. Ce serait si bon... Mais il faut résister; il le faut..., la responsabilité..., le devoir... Et cependant mes paupières alourdies retombent..., je perds peu à peu conscience de ce qui m'entoure...
Et, subitement, je me trouve debout dans l'abri, extraordinairement éveillé et lucide, frémissant de tout mon corps, le cur battant. Tout tremble. Une canonnade effroyable s'est déchaînée tout à coup, tellement nourrie que les coups se confondent en un roulement. Je me penche sur le trou de l'abri-caverne et je hurle:
- Debout!... tous! Debout!... A vos postes! Je ne prends même pas le temps de rajuster ma vareuse, je coiffe mon casque et je saute dehors. En deux bonds, je suis à l'observatoire. Et, tout de suite, je comprends la situation: l'artillerie allemande tire seule en face de nous. Ses obus passent innombrables au-dessus de ma tête. Ils vont éclater derrière nous, entre les réserves et la première ligne. Il n'y a aucun doute: c'est l'attaque! Ils veulent empêcher tout renfort d'arriver jusqu'à nous pendant leur coup de main.
Je dégringole dans l'abri des téléphonistes et me heurte à Génin qui venait me prévenir.
- Mon lieutenant, on vient de téléphoner: alerte pour tout le secteur.
Je crois bien! les Allemands se sont chargés de nous la sonner!
- Génin, mon ami, je pars en ligne. Téléphonez tout de suite pour demander le barrage.
Et, à une vitesse dont je ne me serais pas cru capable sur le fond glissant du boyau, je file vers mes hommes. Voici la première banquette de tir: celle dont les feux doivent se croiser avec ceux des territoriaux. Je vois les quatre ombres debout, immobiles, face à l'ennemi. Pas un symptôme de crainte ni même d'énervement. Engoncés dans leur manteau, le mousqueton allongé sur le parapet, les grenades alignées devant eux, mes chasseurs attendent l'attaque avec un calme, un sang-froid parfaits.
- Ouvrez l'il, mes enfants, et, au moindre mouvement suspect, tapez dans le tas, et sans compter!
- N'ayez crainte, mon lieutenant.
Je me hâte vers le point dangereux, celui qui a été torpillé toute la journée et où aucune défense-n'existe plus. Ah! voici Colas!
- Mon lieutenant, tout le monde est à son poste. Jusqu'à présent, rien n'a bougé. J'ai envoyé deux fusées éclairantes et nous n'avons rien aperçu...
Cependant le tir ennemi continue, aussi furieux, aussi acharné qu'au début. Le ciel est illuminé par les éclatements qui font derrière nous un vacarme assourdissant. Et ce tir de barrage qui ne se dé-lanche pas!... Génin n'aura-t-il pas su le demander d'une façon claire? J'aurais mieux fait de le demander moi-même... Au pas de course, suivi par Colas, je passe derrière mes hommes, tous à leur place de combat, tous prêts à faire leur devoir. Partout je sens la même résolution farouche et le même calme. A chacun je dis un mot d'encouragement. A chacun je demande s'il a ses cartouches, ses grenades. Tous me répondent sans trembler; la plupart semblent heureux, plaisantent, montrent une joie enfantine à régler une vieille dette avec les soldats d'en face.
Voici l'endroit le plus dangereux, celui où commence le chaos des entonnoirs. Cassaigneau est là, plus renfermé, plus sombre, plus décidé que jamais. Il y a là six chasseurs dégourdis avec un fusil-mitrailleur et, à portée de leur main, un amoncellement de grenades. Penchés au-dessus du parapet, ils ont toutes leurs facultés tendues vers la première ligne ennemie, qui reste silencieuse et sombre. Aucun mouvement ne peut encore se percevoir devant nous et ce calme nous semble plus redoutable que tout. Que préparent-ils? Dans quelle embûche vont-ils tenter de nous faire tomber?
- Ecoutez-moi bien, Cassaigneau, dis-je; je vais retourner au téléphone pour obtenir le tir de barrage. Si vous êtes attaqués pendant ce temps, faites un feu terrifiant, criez, hurlez, faites croire que vous êtes cent. Peu importe où tomberont les coups. S'ils vous sentent résolus et s'ils nous croient nombreux, ils hésiteront à risquer leurs os jusqu'ici.
- Entendu, mon lieutenant.
Les six hommes approuvent d'un gros rire silencieux. Toujours au pas de course, je reprends le chemin de mon poste de commandement. Le feu de l'ennemi ne se ralentit pas. Maintenant que je fais face à l'arrière, je vois devant moi tous les arbres de la forêt qui s'illuminent comme aux lueurs d'un incendie. Mais, au moment où je vais pousser la porte de l'abri, je perçois une détonation sèche non loin de moi; elle fait un bruit très spécial au milieu du roulement de la canonnade. Une deuxième, une troisième, d'autres la suivent.
On dirait la colère d'un fox rageur qu'on exciterait. J'ai reconnu notre 75. Dieu soit loué! Ils hésiteront à passer au travers de ce barrage. Déjà je reprends ma course vers la tranchée quand, presque aussitôt, je me heurte dans l'ombre à un homme qui débouche de la tranchée des territoriaux; d'autres hommes le suivent en file indienne. Le nouveau venu se présente:
- Sous-lieutenant S... Je vous amène la section de réserve... A votre disposition...
Il parle d'une voix entrecoupée par l'essoufflement, car il a fait hâte pour venir à notre aide. Derrière lui, les vieux soldats s'ébrouent et grognent.
- Merci, mon cher camarade. Ayez l'obligeance de remplacer par vos hommes les chasseurs postés entre le boyau 46 et l'extrémité du secteur.
- Entendu!
- Vous serez gentil de dire à ceux que vous relèverez qu'ils se rendent au sommet du saillant pour y renforcer la défense: c'est surtout là que je crains... Je vous rejoins dans une minute.
Et la file s'oriente lourdement dans la direction indiquée. J'ai voulu rentrer un instant dans mon abri pour y prendre ma peau de bique, car, la première excitation passée, je sens mon corps transi de froid. Et comme, ceci fait, je remonte les degrés tout en enfdant la manche du vêtement, je me trouve nez à nez avec Cassaigneau. Il est plus sombre que de coutume. Il est aussi plus pâle.
- Je suis blessé, dit-il simplement.
Je m'aperçois alors que son bras gauche, immobile, pend le long de son corps. Il ajoute, sans se presser:
- J'ai quelque chose de cassé là dedans!
Et, d'un mouvement du menton, il indique son épaule gauche. Puis il tourne le dos à la lampe et j'aperçois, à hauteur de l'omoplate gauche, un large trou percé dans le manteau; les bords du drap, imbibés de sang, ont pris une teinte rougeâtre!
- Oui, dit Cassaigneau sans élever la voix, c'est les 75..., ils tirent court!...
Je ne puis retenir un juron. Laissant là le blessé, je saute hors de l'abri et monte à l'observatoire. La canonnade allemande continue. Mais il n'y a pas à en douter: notre barrage est mal réglé. Nos obus, dont je distingue nettement les sifflements, car ils frôlent ma tête, éclatent en partie en arrière de notre tranchée, en partie à quelques mètres-seulement en avant. Cassaigneau, qui m'a suivi et m'attend en bas de l'escalier, reprend:
- Nos hommes sont obligés de se cacher au fond de la tranchée... Le tir est mal réglé...
- Ah! les brutes!
Je ne pense plus, dans ma colère, que ces erreurs souvent ne sont pas dues aux artilleurs, mais à l'usure de leurs pièces. Je dégringole de l'observatoire et, d'un saut, je tombe dans l'abri des téléphonistes.
- Allô!... Allô! le P. C?... Allô!
La voix lointaine et grêle répond:
- Allô!... C'est ici.
Sans m'occuper de savoir qui est à l'appareil, je laisse éclater ma fureur:
- Voulez-vous bien faire allonger le tir de la batterie qui fait le barrage devant le saillant! Elle nous tire en plein dessus!... C'est stupide! C'est criminel!... Allô!... Allô!... Ah! nous sommes coupés...
Le fil, en effet, vient sans doute d'être sectionné par un projectile, car mon oreille ne perçoit plus rien dans le récepteur. Mais j'espère que ma protestation aura fait son effet. De nouveau je m'évade de l'abri et cours vers la tranchée. Je rencontre Cassaigneau, toujours immobile et silencieux, la tête basse, le dos appuyé contre la paroi de la tranchée. Sans m'arrêter, je lui crie:
- Pouvez-vous gagner seul le poste de secours?
- Oui, mon lieutenant.
- Eh bien! dès que le tir de barrage allemand diminuera, allez vite vous faire soigner. Adieu, mon ami, je cours là-bas!
Et je reprends ma course vers la tranchée. Voici d'abord les vieux territoriaux, installés à leurs banquettes de tir. Ils grognent toujours, par habitude: ils ne sont pas contents de risquer un mauvais coup dans un secteur qui n'est pas le leur. Mais je sais qu'au fond d'jeux-mémes ils sont bien décidés à faire entièrement leur devoir. Le sous-lieutenant est là, derrière eux, leur parlant familièrement, essayant de plaisanter. C'est un bon gros homme à lorgnon qui a l'air tout étonné de se trouver costumé en guerrier et d'être envoyé dans cette bagarre. Et, comme je lui exprime ma reconnaissance pour l'aide qu'il m'apporte, il se rengorge et me fait l'éloge de ses hommes:
- ... Vous comprenez, il ne faut pas les juger trop vite... Ce sont de vieux grognards... Mais, comme sous l'Autre, ils marchent toujours...
- Je sais, je sais... Et je compte absolument sur eux.
Quelques secondes après, je me retrouve à la pointe du saillant, auprès de Colas. Il me rend compte que notre tir de barrage s'est d'abord allongé, mais a cessé subitement peu après. Maintenant, la dernière banquette de tir, celle qui précède et flanque le chaos des entonnoirs, est garnie de dix chasseurs. Le fusil-mitrailleur est braqué, prêt à faire feu; le tas de grenades s'est augmenté encore.
Tout à coup, le tir de l'artillerie allemande, qui s'était ralenti depuis quelques minutes, reprend avec une intensité plus grande. Colas, hissé sur le parapet, se retourne vers moi:
- Mon lieutenant, dit-il, je crois qu'ils arrivent.
Je saute sur la banquette, à côté de mes hommes, et, de toute mon âme, j'essaye de percer le mystère des ténèbres. En effet, parmi l'immense forêt ravagée, on croit voir de temps en temps filer une ombre rapide. Je ne suis pas le jouet d'une illusion. Les hommes les voient aussi. Ils chuchotent:
- Ici, ici, tiens, là!... Encore un!
Ceci me donne confiance, car s'ils se glissent ainsi d'arbre en arbre au lieu de se précipiter sur nous, c'est qu'ils ne sentent pas en eux la certitude du succès. Et, cependant, les ombres fugitives se multiplient: elles apparaissent à peine et s'évanouissent aussitôt; on dirait une sarabande de lutins dans un paysage nocturne digne des vieilles légendes. Subitement, tout s'arrête. Il y a un moment de doute où nos yeux cherchent et croient voir mille choses qui ne sont pas. Vont-ils s'élancer? Mon cur bat; mais que mes chasseurs sont beaux à contempler! Je devine, dans le noir, l'ardeur de leurs yeux, l'expression sereine de leur visage. Véret, penché sur son fusil-mitrailleur, semble un chasseur de fauves à l'affût. Les autres, une grenade à la main, n'attendent qu'un signal pour commencer le feu. Ce n'est plus l'angoisse du début: c'est l'attente, le désir du combat.
Alors, à cette minute solennelle, nous voyons tout à coup s'élever devant nous la trace pétillante d'une fusée ennemie. Elle monte très haut, presque verticalement et éclate. L'étoile lumineuse descend lentement, majestueusement; elle éclaire d'une lueur blafarde les troncs mutilés des arbres et rend éblouissante la nappe de neige qui s'étend entre les deux lignes. Mais la brise très légère pousse l'étoile vers les tranchées allemandes. Et, tous ensemble, nous poussons ce cri:
- Là!...
Les -bras se tendent, les corps se penchent hors de la tranchée. Distinctement, à cent pas, nous voyons deux hommes, l'un debout, l'autre à genoux dans la neige. Celui qui est debout, courbé en avant, cherche visiblement à se rendre compte de ce qu'il a devant lui. Ce doit être le chef. Alors, je n'hésite plus; je crie:
- Feu!
Il y aurait là un bataillon de grenadiers que le vacarme ne serait pas plus formidable. Il domine celui du canon. Mes chasseurs lancent grenade sur grenade. Le fusil- mitrailleur tire sans interruption; plus loin, les mousquetons crépitent et je vois, sur la gauche du champ d'entonnoirs, les éclatements des grenades que lancent aussi les hommes de Rossignol. Pris d'une sorte de délire guerrier, mes compagnons poussent des clameurs et s'excitent au combat. Je me laisse moi-même entraîner par l'exemple et je me sens rempli d'une ardeur sacrée. Je joins ma voix à celle de mes hommes; il me semble que je prends à témoin de notre enthousiasme le ciel sombre et profond, la forêt blessée, la terre couverte de neige et les tombes innombrables des soldats qui parsèment cette contrée arrosée de sang. Une voix crie:
- Ils font demi-tour!...
Et alors, dans l'ombre légère, nous voyons les fantômes qui filent rapides, impalpables, disparaissant, reparaissant, s'éloignant, s'évanouissant pour toujours.
Le jour se lève. Le soleil rouge paraît au-dessus de la crête, précédé d'un halo d'or. Tout est fini. Le silence plane de nouveau sur les bois bouleversés, sur les tranchées et sur la neige toute rose. Le froid est affreux et, quand nous nous regardons, nous sommes étonnés de voir nos figures toutes noires et marquées de rides profondes, nos yeux enfoncés et rougis. Mais la joie, l'ardeur de vivre nous font oublier nos fatigues et les angoisses de cette nuit. En souriant, je serre les mains glacées de ces braves. Et je sens encore plus fort le lien qui nous unit.
Fin