de la revue 'l'Illustration' no. 3969 de 29 mars 1919
'La Grande Pitié de Soissons'
par Gustave Babin

Après la Guerre

 

On s'alarme, et l'on n'en a que trop de raisons, de la lenteur avec laquelle les secours arrivent aux villes dévastées du Nord; on a maintes et maintes fois déploré la misère affreuse d'Arras broyé, rasé; Reims, plus illustre encore par son passé, et devenue en quelque sorte le type même de la ville martyre, voit accourir vers sa cathédrale mutilée les visiteurs les plus illustres et les plus bienfaisants. Mais il est une ville, aussi infortunée pourtant que n 'importe laquelle de ses sœurs, dont nul ne semble prendre souci, qui souffre en silence, au milieu de l'universel oubli, qui agonise dans le dénuement, sans susciter aucune aide, sans éveiller la moindre pitié, ainsi que s'en retourne au néant une parente pauvre. C'est Soissons que je veux dire.

Témoin de cette détresse qu'il partage au jour le jour, un de ses fils d'adoption a eu la pieuse pensée d'attirer sur la cité dolente l'attention de L'Illustration. Pour répondre à son touchant appel, je viens de traverser en wagon, par une changeante journée, toute une région qui m'est familière; où, au cours des dix-huit derniers mois de la guerre, j'ai vécu des heures de radieux espoirs et, tour à tour, connu de cruelles angoisses. Il me semblait uccomplir comme un pèlerinage à des lieux peuplés de souvenirs. Que de fois nos autos ont parcouru, à toute allure, cette vieille route royale, parallèle à la voie où s'essoufflait la locomotive de mon train omnibus, franchi ces passages à niveau où elle coupe le rail! Chaque dentelure de ces collines, chaque croupe boisée s'inclinant en pente molle vers la vallée, chaque méandre de l'Aisne est gravé à jamais dans mes yeux, et, machinalement, sachant bien, pourtant, que je ne les pouvais découvrir, je cherchais du regard, à l'orée de la forêt de Compiègne, les poivrières grises d'Offémont.

Un jour d'alarme, il fallut fuir le seigneurial château de la marquise de Brinvilliers, et la belle route bordée de peupliers et d'ormes nous fut interdite, comme malsaine. Soissons était retombé sous le joug de l'ennemi, chose que j'avais ici proclamée invraisemblable, impossible. Mais que tout cela, aujourd'hui, semble loin!

La campagne a repris son aspect pacifique. La trace des derniers combats n'y est plus guère reconnaissable, dans les bois, qu'à des troncs déchiquetés, à des arbres abattus, écroulés dans les branches des voisins plus heureux; les abris souterrains, où tant d'hommes vécurent une douloureuse et incroyable existence, s'effondrent lentement, et, à travers les champs, des zigzags de terre meuble, fraîchement rapportée, indiquent seuls le tracé capricieux et savant des tranchées. Nous nous demandions: « Qui, jamais, comblera tout cela? » C'est fait. La vaillauce française, la même intrépidité qui se dépensait naguère à défendre ce sol, l'a remis dès maintenant on état, et le féconde. Les charrues vont et viennent dans ces champs cicatrisés; mais ce sont des poings virils qui tiennent désormais les mancherons, non plus les doigts débiles des enfants. D'autres travailleurs 6e déchirent encore les mains aux ronces des réseaux barbelés qu 'ils détruisent, aidés parfois de prisonniers, de ces mêmes soldats gris et verts qui, pendant plus de quatre années, ont troublé la vie de nos campagnes. Les saules commencent à verdoyer, et quelques arbres hâtifs fleurissent de bouquets blancs et roses la plaine opulente.

Hélas! les plaies des villages et dos villes sont plus longues à panser. Et que île ruines accumulées au flanc de ces coteaux!

Je n'avais pas revu Soissons depuis un an. J'ai eu peine à le reconnaître, tant la violence des combats de l'autre printemps, la rage de l'ennemi, au cours de sa dernière occupation, en ont aggravé les blessures.

Soissons, comme Arras, comme Reims, comme la plus atrocement broyée de nos villes, n'est qu'une ruine. Je doute qu'on y puisse trouver une maison intacte. « Nous sommes des heureux, me disait M. Laguerre — l'éditeur d'une très artistique collection de vues photographiques dont font partie les clichés reproduits ici — nous sommes des heureux; notre maison n'a reçu que deux obus. » Murs fortunés, en effet, ceux qui sont demeurés debout au milieu de ce champ de décombres! Enfin, ce qui n'a pas été détruit absolument par les obus a été achevé, continue de l'être, d'un jour à l'autre, par les troupes en cantonnement. Car Soissons est traité comme une ville décidément sacrifiée. En vain, des voisins charitables, demeurés là à travers toutes les vicissitudes, ou revenus depuis l'armistice, cherchent à sauvegarder le peu qui reste dans les demeures de leurs voisins, de leurs amis, closent, du mieux qu'ils peuvent, les fenêtres, les portes: un détachement arrive, nègres d'Amérique, Chinois, soldats même de chez nous, et les frêles clôtures sont enfoncées, et des feux de bivouac se rallument, qu'alimentent les quelques débris de meubles demeurés sous les toits branlants. Et l'indifférence, le laisser-aJler qui rendent possibles ces vandalismes sont plus navrants peut-être que les horreurs fatales de la guerre.

Pourtant 2.500 âmes vivent parmi cette désolation, dont 300 personnes qui n'ont jamais abandonné leur ville. Et ceux-là voudraient se reprendre à vivre, reconstruire leurs foyers. Cette ambition, dans les conditions qui leur sont faites, apparaît comme un rêve chimérique. Par où commencer? comment?

Pas de matériaux. Pas de main-d'œuvre. Les quelques ouvriers d'état qui sont revenus sont submergés par les demandes. Il faut s'inscrire à la mairie, et la liste des impatients s'allonge à l'infini. Il y a bien là quelques prisonniers allemands: ce sont des manœuvres, pour la plupart, qu'on ne peut employer qu'à des travaux de déblaiement, de nettoyage.

La détresse des infortunés Soissonnais est indicible. La plupart n'ont pas de lits. Un de ceux avec lesquels j'ai causé, un homme d'une certaine situation sociale, pourtant, m'avouait avoir couché trois mois dans les mêmes draps! Et il y a, évidemment, plus malheureux que lui; il y a les pauvres gens qui n 'ont pas de draps, ni même de paillasse. Je songe, au récit de ces misères, aux vieilles armoires familiales de province, recelant, dans le parfum des lavandes, des centaines de paires de draps!

Récemment, une femme mourait. Il fallut que le prêtre qui l'avait assistée à ses derniers moments allât mendier, aux alentours, une chemise pour lui assurer un ensevelissement décent, tandis que le mari infortuné, demeuré seul au chevet mortuaire, attendait son retour afin de procéder lui-même à la toilette funèbre. Cependant, des gens s'amusent!...

Il y a bien, à Soissons, un magasin américain — où, d'ailleurs, les meubles et ustensiles subissent régulièrement les hausses commerciales dont nous sommes les témoins désarmés — mais combien de personnes ont de l'argent pour acquérir seulement le nécessaire? C'est une misère sans nom, que l'on supporte avec dignité, mais qui pèse sur toutes ces rues bordées de décombres, sur toutes les figures qu'on y croise. Je n'ai pas vu, au cours des quelques heures passées à errer au milieu de ces ruines, un seul sourire sur des lèvres. Les gens vont dans une sorte de lassitude, de découragement. « C'est a se croiser les bras, tout simplement. me disait l'un d'eux, accablé; car comment imaginer que nous arriverons jamais à remettre tout cela en ordre, à rebâtir, à revivre comme autrefois? » Et ils éprouvent comme une sorte de stupeur contagieuse, à la pensée que tant d'autres ont le superflu, l'abondance, et que personne ne songe à partager. « Peut-être, me disent- ils, peut-être simplement parce qu'ils ne savent pas,... et vous serez bon de leur dire. » Je m'applique à partager leur espérance.

Dressée au milieu de ce squelette de ville, la cathédrale, atrocement mutilée, apparaît comme le symbole même du diocèse broyé, martyrisé, l'un des plus douloureux qui soient, en vérité. Nous l'avions, s'il vous en. souvient, visitée ensemble au début de 1915. (Numéro du 6 mars.) Elle venait alors de recevoir sa première blessure grave: un des piliers maîtres, coupé par un obus, s'était couché dans la nef comme un épi atteint par la faux. Hélas! Quelles injures n'a point subies, depuis, la vénérable église!

De ses tours robustes, l'une, celle du Nord, est rasée à hauteur de la galerie; celle du Sud porte encore, en avant, les deux pieds-droits du clocher, dressés dans le ciel clair comme les piliers d'un gibet.

En arrière de ce simulacre de façade, la nef est éven-trée de haut en bas, rompue au point qu'on puisse douter que ce soit là l'œuvre du canon seul, et qu'on soit tenté de soupçonner une explosion plus criminelle encore, qui expliquerait l'état de la toiture, soulevée, soufflée à 20 mètres en arrière de cette brèche. A l'Est, la charpente, le toit de l'abside est également détruit. Le reste du vaisseau, y compris l'admirable transept, avec sa branche méridionale terminée en hémicycle, ses lancettes jaillissantes, son triforium exquis, son bosquet de sveltes colonnes, a tenu bon, et, l'austère façade étant dépourvue de statuaire, ces dommages, si cruels qu'ils apparaissent, ne sont point sans doute irréparables. Mais quand seront-ils réparés, et à quel prix? L'Etat, dont c'est ici le domaine, s'est déjà mis à la tâche avec sollicitude. Une équipe de prisonniers achève de déblayer et de nettoyer l'immense vaisseau. Des échafaudages se montent. En attendant mieux, on va sauver tout ce qu'il est possible de sauver.

Depuis longtemps, il était périlleux de s'aventurer sous ces voûtes croulantes. Quelque temps on célébra le culte dans la sacristie, parée de belles et simples boiseries Louis XIV. Un jour vint où elle fut atteinte à son tour. Il fallut aux fidèles se réfugier dans la chapelle J'un pensionnat.

La veille de ma visite, on venait de retrouver, dans un magasin où les méthodiques pillards l'avaient entreposée et d'où ils ne purent l'enlever, les soldats de Mangin étant arrivés trop vite, une caisse remplie d'ornements sacerdotaux, arrachés aux églises des environs, On avait apporté ces chasubles, ces surplis, ces étoles à la cathédrale, où je les ai vus, bien empilés, intacts, en apparence, du moins, car beaucoup, à l'examen, apparaissent privés d'une partie de leurs broderies, de leurs galons. Une chasuble de deuil, appartenant à Mgr Péchenard, évêque de Soissons, a été dépouillée de sa doublure de soie noire, merveilleusement propre, sans doute, à fournir à Gretchen un corsage. Ces rapts, d'ailleurs, ont été faits sans discernement. Visiblement, il n'y avait point là d'expert, car les voleurs ont laissé quelques beaux morceaux de ces dentelles précieuses qui se fabriquaient à Soissons même, à l'abbaye royale de Notre-Dame, depuis devenue une caserne que les Allemands, en s'en allant, ont incendiée artistement.

J'ai eu, au moment même du départ, l'honneur d'une audience de Mgr Péchenard, qui, aux heures critiques, fut admirable. Le bombardement n 'a pas plus épargné la demeure épiscopale, un vieil hôtel sans luxe, que la cathédrale elle-même, et la misère du pasteur, campé, en quelque sorte, dans cette maison ouverte aux vents, est égale à celle de son troupeau. Ah! la tristesse de ce cabinet exigu, avec ses meubles saccagés, privés de leurs tiroirs, son coffre-fort éventré par des cambrioleurs rompus aux roueries du métier, son petit médaillier d'amateun fracturé aussi! Ah! le froid de ces couloirs, où des tentures de toiles à sac s'appliquent à couper les courants d'air mortels, à remplacer les portes enfoncées! Je ne sais rien de plus navrant.

Mais, indifférent à ses misères personnelles, le vénérable prélat, presque octogénaire, parle. Et c'est pour gémir sur la détresse infinie de son diocèse, les épreuves de ses ouailles, de son clergé. Sur 550 qu'ils étaient, la mort a fauché, depuis quatre ans et demi, plus de cent de ses prêtres, des jeunes, soldats, au feu, des vieillards accablés par l'âge, la maladie, les angoisses. Trois cents églises sont par terre, deux cents très endommagées; six cents sacristies, détruites ou pillées, sont à reconstituer. Plus de séminaire. Plus d'écoles. Et personne qui s'intéresse à cette métropole infortunée, à ce diocèse. Personne! Les charités vont à des. villes plus illustres, sinon plus accablées du sort. Un moment, les Soissonnais eurent une lueur d'espoir: le bruit s'était répandu — comment? — que la ville de Détroit, aux Etats-Unis (Michigan), avait adopté Soissons. Ce n'était, par malheur, qu'un on-dit sans fondement. Soissons, abandonné de tous, devra-t-il donc s'abandonner soi- même, découragé?

On avait pu espérer que la guerre, avec ses atroces souffrances, ses affres supportées en commun, ferait germer au fond des cœurs des hommes un regain de solidarité, de fraternité, de charité. On tremble qu'au contraire elle n 'ait fait que les endurcir et les bronzer.

Gustave Babin

Back to French Articles

Back to Index