de la revue 'l'Illustration' no. 3934 de 27 juillet 1918
'La Victorieuse Défense de Chalons'
par Gustave Babin
Notre Correspondant Accrédité aux Armées, Front Français

Sur le Champ de Bataille de Champagne

peinture de Georges Leroux

 

Aux Armées, 22 juillet

Le 15 juillet, il y a tout juste huit jours, les Allemands lançaient l'offensive que, depuis plusieurs semaines, nous attendions.

Elle se développa avec la coutumière fureur, méticuleusement préparée, toujours, contre deux de nos armées, sur un front de plus de 80 kilomètres, entre Château- Thierry, à l'Ouest, et la fameuse Main de Massiges, à l'Est. C'est, cette fois, le groupe d'armées du kronprinz impérial — armées von Boehn, von Mudra et von Einem — qui donnait. C'est donc au compte de l'héritier des Hohenzollern qu'il faudra mettre le rude échec qu'a subi cette cinquième attaque de l'année.

Dès la première journée, l'insuccès de l'ennemi était acquis, indubitable. Seulement à son aile droite, il remportait quelque avantage appréciable en franchissant la Marne sur plusieurs points, entre Fossoy et Œuilly, de part et d'autre de Dormans. Encore se trouvait-il, au fond de cette boucle, sur une étroite bande de la vallée, entre la rivière et une ligne de hauteurs solidement tenue par nos soldats, dans une situation fort précaire, — la suite des événements vient de le prouver, puisque, dans la nuit du 19 au 20, il devait repasser sur la rive Nord.

Au centre, devant Reims, l'offensive avait été bornée à une démonstration. Il s'agissait, en réalité, de réduire, par une attaque d'aile, la Montagne de Reims, et de cueillir, pour ainsi dire, la malheureuse ville ainsi encerclée.

Mais à l'Est, à son aile gauche, où l'Allemand s'attaquait à l'armée du général Gouraud, l'affaire prit pour nous les allures d'une magnifique victoire défensive, de l'un des succès les plus caractérisés — et aussi les plus efficaces, on le verra dans la suite — de cette formidable guerre.

Pourtant, c'était là, je le crois, que devait s'exercer un puissant effort. L'enjeu n'en était rien moins que Châlons-sur-Marne, — les plaines Catalau-niques où Aetius, déjà, sauva le monde latin, son avenir, la civilisation.

 

La 4e Armée Sur la Défensive

Le 7 juillet, le général Gouraud avait adressé à ses troupes l'ordre du jour que voici:

Aux soldats français et américains de la 4e Armée
Nous pouvons être attaqués d'un moment à l'autre. Vous sentez tous que jamais une bataille défensive n'aura été engagée dans des conditions plus favorables. Nous sommes prévenus et nous sommes sur nos gardes. Nous sommes puissamment renforcés en infanterie et en artillerie.
Vous combattrez sur le terrain que vous avez transformé par votre travail et votre opiniâtreté en une forteresse redoutable. Cette forteresse sera invincible si tous les passages en sont bien gardés.
Le bombardement sera terrible. Vous le supporterez sans faiblir. L'assaut sera rude, dans un nuage de fumée, de poussière et de gaz, mais votre position et votre armement sont formidables.
Dans vos poitrines battent des coeurs braves et forts d'hommes libres.
Personne ne regardera en arrière. Personne ne reculera d'un pas. Chacun n'aura qu'une pensée: en tuer beaucoup, jusqu'à ce qu'ils en aient assez.
C'est pourquoi votre Général vous dit: cet assaut, vous le briserez, et ce sera un beau jour.

Signé: GOURAUD.

Cet ordre fait aujourd'hui figure de prophétie, où tout est prévu: la violence de l'assaut ennemi, la magnifique constance de nos défenseurs.

Cependant, sur quoi s'étayait cette tranquille sérénité du chef, à la veille d'une attaque prévue si formidable, préparée avec ces soins rigoureux dont nous avions déjà fait l'expérience, et dont les exécutants devaient être pourvus des moyens les plus puissants? Sur une confiance entière et dans la vaillance de ses soldats et dans l'excellence du plan de défense.

Ce plan, ce serait duperie et naïveté grande que de l'indiquer avec quelque détail. Il consistait à ne laisser sur la ligne avancée, exposée aux bombardements préparatoires, au déluge ardent des minenwerfer, que de très faibles forces, de petits groupes d'enfants perdus, sous le commandement d'officiers résolus, indéfectibles, chargés d'abord, et avant tout, de prévenir l'arrière du moment précis où se déclancherait l'attaque, où les vagues d'assaut se jetteraient en avant. Les hommes à qui étaient confiés ces postes d'honneur étaient sacrifiés d'avance, et le savaient. Il ne leur restait qu'à finir en beauté. On verra qu'ils n'y ont failli sur aucun point. Certains d'entre eux ont fait des prodiges, se sont dévoués avec une émouvante grandeur d'âme. Il y eut, ce jour-là, des d'Assas par centaines. Et encore, que dis-je? Les traînées flamboyantes des fusées jaillissant vers le ciel matinal n'appelaient pas même une aide. Elles signalaient aux frères, aux vengeurs, le danger: « Voilà l'ennemi! »

En arrière de cette ligne avancée, séparée d'elle par un espace désert, un glacis, une autre ondulait, sur les plans: c'est sur celle-là que devait se rompre, sinon s'arrêter, la vague allemande. Ses réduits, protégés par des réseaux barbelés, solidement armés, étaient pareils à ces cailloux des grèves, autour desquels s'échevèle, en écumant, le flot qui monte. Même entamée, et elle l'a été en quelques ]joints, deux ou trois, elle avait rempli son rôle en retardant la marche en avant de l'ennemi. Elle l'arrêta trois heures, — trois heures de sanglantes hécatombes pour lui. Elle fut la cause de son désastre. La victoire s'est décidée là, sur cette ligne de réduits des éléments avancés, en avant même de la vraie ligne de défense.

Ce dispositif ne valait qu'à condition que tout y fût en place au moment où se produirait l'offensive. Il impliquait une surveillance rigoureuse, et de toutes les heures, des faits et gestes de l'ennemi. Or l'on sait, de reste, si l'Allemand excelle à masquer, à camoufler ses préparatifs. Il ne nous l'a que trop fait voir, lors de précédentes offensives. C'est ce qui explique l'activité agressive que manifestait de tous temps l'armée Gouraud, et qui s'était encore accrue au cours des dernières semaines, alors qu'on attendait avec une impatience chaque jour accrue l'événement inéluctable. C'était à tout instant, sur un point, sur l'autre, quelque coup de main. Ce fut le triomphe de la vigilance sur l'astuce.

Depuis le début de juin, on escompte une offensive de grande envergure sur le front de l'année. A mesure que le temps passe, maints indices annoncent l'imminence de l'attaque, — des indices que l'on contrôle. On sait que le front devant la 4e armée — et tout le front, sans doute — est équipé, depuis des mois, en vue d'une attaque brusquée. Peu à peu, on voit augmenter la circulation sur les voies ferrées; les dépôts de munitions s'arrondissent; des terrains d'aviation se préparent. Le front, toutefois, demeure calme, l'artillerie peu active. Cependant, on assiste, ainsi qu'on avait fait avant l'offensive du 27 mai et celle du 9 juin, par exemple, à des tirs par fusants hauts, — procédé discret de réglages d'artillerie.

Puis, soudain, dans la journée du 13, derrière l'apparente immobilité du front, on perçoit une circulation plus intense sur les voies étroites, de la Suippe vers Epoye; on flaire des mouvements de troupes. Les routes, au Nord de Suippes, s'animent un peu plus aussi; des voitures, des isolés sont en marche, du Nord au Sud. Le matin du 14, des voitures, en plus grand nombre, mais allant isolément, et non en convois, remontent de la zone des batteries: il est à croire qu'on a procédé, la nuit, à des ravitaillements en munitions.

Mais les renseignements les plus sûrs ont été obtenus au prix de ces coups de main quasi journaliers auxquels, plus haut, je faisais allusion. Les soldats en ont senti la nécessité. Us s'y prêtent avec enthousiasme. Leurs opérations sont fructueuses, pendant toute la première quinzaine. Les communiqués en ont enregistré quelques- unes.

Dès le 28 juin, on a le premier avertissement précis, — un simple avertissement que l'attaque est imminente sur le front de Champagne. Quant à l'étendue du front, à la date, c'est encore le mystère.

Le 6 juillet, des indices certains nous révèlent les projets agressifs, sans pouvoir encore les préciser. Le lendemain, le général peut lancer son ordre: il n'a plus l'ombre d'un doute.

Le 10 juillet, la date de l'attaque est à peu près connue par notre service de renseignements: ce sera vers le 14 ou le 15 juillet. Le front doit intéresser toute la zone de la 4e armée, jusqu'au mont Téton, à l'Est. On a, enfin, des détails sur les préparatifs mêmes.

Les 11, 12, 13 juillet, on a confirmation de tout cela. Le 14, enfin, entre chien et loup, un détachement, conduit par un lieutenant, exécute le plus heureux de ces coups de main, celui dont les résultats couronnèrent les efforts multipliés depuis des semaines. Et l'on apprend que ce n'est plus qu'une question d'heures: la préparation d'artillerie commencera à 0 h. 10. A 4 h. 15, l'infanterie sortira des tranchées, à l'abri de son barrage roulant.

Il paraît que tant de précautions étonna — et laissa même un peu sceptique — l'état- major de la belle et vaillante division américaine qui combattit ce jour-là avec nous. Il se déclarait, un peu plus tard, enchanté de s'être trompé, d'avoir douté.

 

La Victoire en Quelques Heures

Quoi qu'il fût advenu, on était prêts. Tenus au jour le jour au courant de la situation, les généraux Foch et Pétain avaient approuvé les dispositions prises et donné au commandant de la 4e armée les troupes nécessaires pour en assurer l'exécution. Enfin, quoique à la guerre il faille toujours compter avec l'inattendu, le sort, la chance, de quelque nom qu'on appelle cet inconsidérable, comme on avait tout fait pour y parer, on pouvait escompter un succès infaillible. L'ordre du jour du 7 reflète cette quasi-certitude, qui lui donne son accent si alerte.

Le 14 juillet, à 23 heures, le général Gouraud lançait l'ordre de commencer le tir de contre-préparation offensive. Il se déclanchait une demi-heure plus tard, devançant la canonnade allemande.

A l'heure dite, à minuit dix minutes, elle se déchaînait à son tour, en un formidable tonnerre. Elle ne surprit personne. Dans cette période d'attente où, chaque jour, on la sentait plus imminente, le commandant d'armée avait pu se rendre jusque dans les postes des colonels et leur faire partager sa confiance intime.

Tout le monde était en place. Le « dispositif d'alerte », si minutieusement étudié, était réalisé.

Notre tir de contre-offensive est d'une violence qui surprend l'ennemi. Des batteries jusque-là demeurées muettes, et qui n'ont point été repérées, soudainement se sont révélées, produisant l'immanquable effet de surprise.

A 4 heures 15, les fusées des vigilants guetteurs de la ligne d'observation montent dans l'aube naissante: les vagues d'assaut s'élancent. Alors notre propre barrage s'abat en trombe sur nos premières positions, où l'ennemi arrive, et qu'ont déjà martelées les feux des pièces allemandes de tous calibres et des minen. La bataille va se dérouler exactement suivant le plan prévu. La chance est avec nous. Pas un à-coup. De même que les détachements d'observation avaient fait tout leur devoir, de même les éléments avancés des bataillons de première ligne allaient, remplissant la mission qui leur avait été confiée, « retenir et dissocier l'ennemi ». Chacun est resté là où le devoir lui commandait de tenir.

Beaucoup de ceux-là ont dû tomber aux mains des Allemands. On a eu, toutefois, des nouvelles de quelques-uns. Ainsi, le corps d'armée qui combattait à la gauebe du front a enregistré fièrement l'attitude héroïque d'une demi-section qui, cernée, submergée depuis l'arrivée sur elle de la vague, envoyait, à 6 heures un pigeon voyageur pour annoncer qu'elle tenait encore. Un autre groupe résista jusqu'à 10 heures!

Sur la ligne des réduits, les Allemands furent arrêtés trois grandes heures au moins. Même quand certains de leurs éléments eurent glissé entre, maintes des petites forteresses, assiégées, continuèrent la résistance avec acharnement.

La garnison du mont Sans-Nom, par exemple, appartenant au même régiment que cette demi-section dont je viens de parler, au même encore qui avait fait, quelques heures auparavant, les 27 prisonniers... — Dieu! qu'on voudrait pouvoir rendre meilleure justice à ces héros, en les désignant mieux et plus clairement! — cette garnison, sous les ordres d'un capitaine, demeure jusqu'à 18 heures assiégée, mais toujours en liaison avec l'arrière, notamment par téléphone sans fil, tant les dispositions avaient été bien prises. Et elle tient le commandement au courant des péripéties de la lutte. Le chef de bataillon lui-même est cerné, non loin de là, avec une partie de ses hommes, dans son poste de commandement. Tous opposent aux assauts ennemis la même résistance opiniâtre, et c'est seulement quand l'autorisation leur en a été donnée et après qu'ils ont épuisé toutes leurs munitions et effectué les destructions prévues que le commandant, le capitaine, leurs deux petites garnisons se replient, en se frayant un passage à la baïonnette, et en ramenant même des prisonniers: quatorze. Un lieutenant de chasseurs à pied accomplit un pareil exploit. Combien d'autres, encore! On cite un régiment, au centre, qui a repoussé onze attaques successives.

Mais, dès les premières minutes du combat, pour ainsi dire, on avait eu la nette perception que c'était, pour l'ennemi, affaire manquée.

La résistance initiale, à laquelle il ne s'attendait pas, l'avait déconcerté. La minutieuse horlogerie de cette machine trop précise s'était soudain détraquée.

Tandis que les troupes d'attaque étaient arrivées devant la ligne des réduits, tous les rouages, derrière elles, continuaient à jouer, selon l'horaire basé sur l'hypothèse d'une marche victorieuse. Le barrage, rythmiquement, roulait en avant, loin en avant des vagues acharnées contre la digue qui leur résistait. Et les divisions de seconde ligne, bien convaincues que les premières poursuivaient leur avance régulière, comme l'aiguille sur le cadran, s'étaient élancées derrière elles, à l'heure dite; puis des convois automobiles, des voitures de ravitaillement, des batteries attelées, en colonnes de route... Nos artilleurs tiraient « à vue » dans tout cela, pilonnaient, broyaient sans relâche, et pêle-mêle, les hommes, les lourds camions, les chevaux. Jamais on ne vit plus belles hécatombes. A la source de l'Ain, sur ce petit tertre qu'affectionnait autrefois le général Marchand et. qu'il appelait la « place de l'Opéra », soixante-dix cadavres gisaient enchevêtrés. Mais ce fut peut-être dans la région des « Monts » — que nous venions d'abandonner, la nuit, conformément aux plans du commandement — que le carnage fut le plus beau. On les voyait apparaître sur les crêtes, à présent dénudées, et où aucun couvert ne les masquait plus à la vue, puis dévaler les pentes. Cibles magnifiques! « On tapait dans le tas! » disent les artilleurs.

A un moment donné, dans cette région des Monts, un observateur d'artillerie signale que les Allemands sont en train de former une section de parc, à notre barbe. « C'est un scandale! » s'écrie le capitaine de la batterie. Et, en quelques coups, le parc était « réglé ».

Pour eux, la facilité avec laquelle ils avaient franchi la ligne d'alerte, si peu peuplée, leur avait donné l'illusion "d'une avance heureuse. C'est ainsi qu'on captura sur la butte de Tahure un capitaine commandant une section de tanks, au moment où il venait d'écrire et se préparait à expédier le message suivant:

Butte de Tahure, 15/7, 5 heures. Les cinq tanks ont tous franchi la première ligne ennemie et continuent à avancer vers le Wajdberg, où l'ennemi possède de nombreux nids de mitrailleuses. Je me rends à Somme-Suippes, pour continuer la poursuite de l'ennemi et je reviens ensuite.

On le conduisit, en effet, à Somme-Suippes, au poste de commandement du général, et là on lui dit: « Vous y êtes. » Il goûta peu la plaisanterie. Voici quelle était, à 7 heures, la situation: à droite, nos éléments avancés tenaient bon sur toute la ligne des réduits; au centre, l'ennemi était au contact de notre position intermédiaire; à gauche, la pression était intense entre la ferme des Marquises et la maison du Garde; l'ennemi atteignait la voie romaine et les bois au Sud-Est de Prunay.

A midi, selon l'expression de l'un des commandants de corps d'armée, « ils avaient les pattes cassées ». Leur offensive était brisée. La victoire nous était acquise.

« Une haute personnalité, disait un des premiers prisonniers, assiste à cela de là- haut. » De fait, l'empereur allemand, comme jadis, du haut du Grand-Couronné, il guettait le moment de fondre sur Nancy, attendait, au Blanc Mont, dans la maison de Ludendorff, l'heure d'entrer à Châlons. Il put voir s'écrouler un autre de ses rêves.

 

Derniers Soubresauts

En deux points seulement, l'attaque avait mordu sur notre ligne intermédiaire: au Nord de Prosnes et à Perthes-les-Hurlus, enlevé un moment, puis repris par nous. Ces modestes avantages ne furent que momentanés pour l'ennemi.

Le 16, pourtant, il revient à la charge. Il n'a pas renoncé à l'espoir de prendre pied dans nos positions de résistance.

Entre la Vesle et la Suippe, il attaque une première fois à 10 heures, une seconde à 13 h. 15. Il est repoussé aux deux reprises, et laisse sur le terrain de nombreux cadavres.

A l'Est de la Suippe, il attaque par trois fois. Il est toujours refoulé en désordre.

Dans la matinée, après une forte préparation d'artillerie, il se jette en avant avec des forces importantes au Sud de Maisons-de-Champagne. Il ne réussit pas même à entamer la parallèle principale de notre position intermédiaire.

Dans la nuit du 16 au 17, nouvelle attaque, dans la région d'Aubérive, sans plus de succès. En revanche, nous regagnons, nous, du terrain dans le secteur du Balcon, à Beauséjour, et reprenons un réduit que nous avions abandonné.

Une grande activité d'artillerie règne toute la journée du 17, de notre côté. Ce sont des tirs de destruction sur des batteries ennemies, des tirs de harcèlement et d'interdiction, et même des tirs sur des buts passagers. C'est ainsi que des groupes occupés, au Trou-Bricot, de fameuse mémoire, à essayer de dégager deux tanks mal en point, sont pris sous notre feu et obligés — ceux qui s'en peuvent tirer — de laisser là leur besogne.

Notre infanterie ne fut pas moins mordante. A l'Est, dans les journées des 17 et 18, elle avait réoccupé, en dépit d'une résistance acharnée, toute la ligne des réduits de la première position, et, sur l'ensemble du front, reconquis un certain nombre de points nécessaires à la sécurité de notre position de résistance.

Et ce fut la fin de la bataille. En réalité, dans sa phase décisive, elle avait duré quatre heures, à peu près.

 

Notre Plan et le Leur

Le parti adopté par le général Gouraud, d'accord avec les généraux Eoch et Pétain, de former, en avant de sa position intermédiaire, un glacis où l'ennemi porterait son premier coup, le plus violent, dans le vide, pour ainsi dire, afin de le recevoir vigoureusement, lui à bout de souffle, sur une ligne bien préparée, ce parti obligeait à l'abandon d'une bande de terrain qui, dans sa partie la plus large — on le peut voir sur la carte — n'excède guère 4 kilomètres. Or, dans ce lambeau de territoire figuraient les Monts, cette série de hauteurs illustrées naguère par de si glorieux combats: le Cornillet, le mont Blond, le mont Haut, le Casque, le Téton. Sacrifices durs à nos cœurs si nous ne savions qu'ils ne sont que momentanés, qu'au surplus, en bonne tactique, le terrain ne compte pas, et que l'essentiel c'est, comme le général Gouraud le rappelait dans son ordre du jour, « d'en tuer beaucoup ». Ce résultat a été superbement acquis.

L'armée Gouraud avait devant elle en ligne, à la veille de la bataille, treize divisions, quelques-unes d'élite, qu'on reconnaîtra à leur seule désignation. C'étaient, de l'Ouest à l'Est, de la région de Prunay à celle de Massiges, la 15e bavaroise, la 3e de la gai'de, la 26e D., la division d'ersatz de la garde, la 199e D., la 239e, la 1e, la division de cavalerie à pied de la garde, la 2e division bavaroise, la lre bavaroise, la 88e D. L, la 7e D. I., la 33e de réserve, — plus neuf ou dix divisions de réserve: soit vingt-cinq au bas mot. Dans quel état elles sont arrivées à la ligne qu'elles occupaient le soir!... épuisées, décimées, incapables d'aller plus loin sans se reformer, ce à quoi, sans doute, elles s'emploient aujourd'hui. Et elles n'avaient trouvé devant elles qu'un adversaire peu nombreux, bien organisé pour la défensive. Notre succès ne nous a coûté que d'insensibles pertes.

Eux, cependant, s'ils disent n'avoir que relativement peu souffert de nos tirs de contre-préparation — « voire! » eût dit Rabelais — confessent, par contre, qu'à partir du moment où ils sont arrivés sur notre première position, quasi déserte, battue avec rage par nos tirs, ils furent fauchés comme blés. Ce fut pis encore quand ils entrèrent dans la zone battue par les mitrailleuses des réduits.

On a su, par exemple, que des obus bien placés avaient anéanti, à 13 heures, deux pelotons, dans une tranchée, en avant d'un nid de mitrailleuses. En tablant sur un effectif moyen de 100 hommes par compagnie, en voici donc une qui a perdu, d'un coup, 60 % de son monde. Une autre, du 30e régiment bavarois, qui, le 13 juillet, était à l'effectif de 2 officiers, 3 adjudants-chefs, 10 sous-officiers et 83 hommes, avait perdu, à la date du 18, 4 morts, 18 blessés, 7 malades et 33 disparus, — ce qui fait encore du 60 %.

J'ai dit plusieurs fois ma défiance à l'égard des généralisations statistiques, et je me garderai de rien conclure de ces pourcentages. Tout de même!

Les pertes ennemies furent particulièrement rudes dans la région de Per-thes et à l'Est d'Aubérive, où des compagnies entières furent signalées comme détruites. Ah! oui, on en a tué beaucoup, — au point que, le 16, la 2e division de cavalerie à pied de la garde, réduite de moitié, refusait de se sacrifier jusqu'au bout et d'abandonner ses tranchées. Il fallut, pour l'entraîner, que ses officiers en prissent la tête: tous ceux du 2e chasseurs à cheval furent tués ou blessés en cette affaire.

La tactique d'attaque des Allemands avait été celle à laquelle nous sommes désormais accoutumés: une préparation d'artillerie courte, mais brutale, puis l'assaut. Les divisions occupaient des fronts de 2.500 à 3.000 mètres. Chacune marchait échelonnée en profondeur, deux régiments en première ligne, un en soutien.

Les divisions en secteur avaient été remplacées, la nuit précédente ou la nuit même de l'attaque, par des divisions de choc toutes fraîches. Les troupes ainsi relevées retournaient en position de soutien, prêtes à suivre l'attaque en seconde ligne.

Un fait suffira à donner une idée de la vaillance, de l'opiniâtreté de nos soldats, comme de la volonté de l'ennemi et de la violence de son assaut: à celui de nos corps d'armée qui combattait à notre aile gauche trois divisions eurent affaire à six divisions ennemies, les six premières de l'énumération donnée plus haut. Or ces admirables troupes se battirent jusqu'au 18. Il y eut là un bataillon qui, complètement débordé, résista trois longues heures sur la voie romaine, et réussit à se dégager. Au quatrième jour de combat, le régiment auquel il. appartient était chargé d'accrocher l'ennemi, de le retenir, de l'empêcher d'envoyer sur un autre point ses réserves. Or, non seulement il « accrocha », mais il progressa en certains points, et rapporta en trophées 33 mitrailleuses et fusils mitrailleurs.

Aussi, dans la bouche des chefs, est-ce toujours la même recommandation qui revient, comme une antienne:

« Surtout, dites bien, insistez, dites à quel point ils sont magnifiques et combien il les faut admirer!

Ils avaient, au milieu d'eux, dans la plus parfaite fraternité d'armes, une division américaine. Elle tint à honneur de rivaliser avec eux de courage, de cran. Ses hommes partirent au feu comme à une partie de football, en bras de chemise, les manches retroussées sur des biceps nerveux. Dans une tranchée où ils opérèrent, de concert avec de nos chasseurs, on compta, sur un champ de 250 mètres, 60 cadavres. Ah! les Allemands qui les ont vus à l'œuvre ne peuvent plus douter qu'ils ne soient là, et même, comme disent nos troupiers, « un peu là ».

 

Leurs Buts — Les Résultats

La seule carte qu'on nous autorise à publier ici, et que chacun a pu dresser d'après les communiqués, montre le maigre gain territorial obtenu par l'ennemi. Ce n'est évidemment pas pour un si mince résultat qu'il avait préparé un si formidable effort, et que le kaiser lui-même s'était mobilisé si près de la ligne de feu.

A ses soldats, on avait dit que c'était là un effort suprême — encore! — la Friedensturm, l'offensive pour la paix. Pour les états-majors, c'était une Durchbruchlacht, une bataille de rupture. Pour nous, c'a été la première phase d'une grande bataille qui se poursuit, et, de ce succès, nous avons vu déjà, ces jours derniers, les heureuses conséquences.

Au point de vue de l'attaque, on peut diviser, classiquement, en trois secteurs le champ de bataille.

A l'aile droite ennemie, les deux groupements Lindequist et Gontard, composés chacun de trois divisions en première ligne — des divisions entraînées à fond aux offensives de rupture — devaient manœuvrer, vraisemblablement, en vue d'obliquer, dès qu'il se pourrait, au Sud-Ouest, de franchir la Vesle, d'atteindre la Marne et d'envelopper Epernay. En liaison avec l'opération qui se poursuivait à l'Est de Dormans, celle-ci devait faire tomber la Montagne de Reims.

Au centre, le groupement Lauger (ou Use, peut-être), comprenant le XIIe corps (1™ D. I. et D. G P. G.) et le 1er corps bavarois (lre et 2e div.), devait fondre droit, du Nord au Sud, sur Châlons.

Enfin, les divisions de l'aile gauche, 88e D. I., 7e D. I. et 33e D. R., doivent par un mouvement symétrique à celui de l'aile droite, obliquer vers le Sud-Est, en direction de Sainte-Menehould, pour, éventuellement, couper plus tard la voie ferrée.

L'objectif du premier jour, autant qu'il a été possible de le déterminer d'après les documents recueillis, passait au Sud de Verzy, de Villers-Marmery, de Livry-sur- Vesle, de Bouy, de Vadenay, de Cuperly, la Cheppe, Bussy-le-Château, la Croix-en- Champagne, de Somme-Bionne, de Hans, de Dom-martin.

Le second jour, ils devaient avoir enlevé Reims, Epernay, Châlons. C'était là leur but principal. La manœuvre de leur gauche ne constituait qu'une manœuvre de couverture, en somme.

Et tout était prévu, admirablement prévu, pour l'exploitation de ce succès, comme des ressources variées qu'il pouvait rapporter. Ainsi, défense aux hommes de traverser, encore moins d'occuper les localités. Dès qu'elles étaient atteintes, prises, les issues en devaient être soigneusement gardées, afin de permettre à des officiers de l'intendance de procéder à l'inventaire et à la répartition du butin: plus de pillages individuels. A Châlons, c'étaient des officiers d'intendance montés qui, d'après un ordre de la Ire armée, devaient aller prendre possession des magasins. Et une « Instruction au sujet de l'utilisation du butin » indique, avec une minutie digne de ces gens pratiques, les objets à « sauver » et l'usage qu'on en peut faire. C'est classé par groupes et par matières comme dans un catalogue d'exposition.

La 4e armée française s'est dressée entre ces rives à la manière de Picrochole et la réalité. Grâces en soient rendues à nos soldats, à leur chef!

Samedi dernier, au cours d'une réunion émouvante de simplicité, de cordialité, le général Gouraud, qui avait convié, avec son état-major, les représentants des unités qui ont pris part à la bataille, afin de rendre hommage, ainsi qu'il disait en levant sa coupe, « à ceux qui travaillent, à ceux qui se battent, à ceux qui meurent », le général Gouraud disait: « Il y a ici des chefs unis à des soldats, — et cela s'appelle l'armée. » Il a précisé cette belle et juste pensée dans l'ordre du jour qu'il adressait le 16 juillet aux soldats de la 4e armée:

Dans la journée du 15 juillet, vous avez brisé l'effort le quinze divisions allemandes, appuyées par dix autres.

Elles devaient, d'après leurs ordres, atteindre la Marne dans la soirée; vous les avez arrêtées net là où nous avons voulu livrer et gagner la bataille.

Vous avez le droit d'être fiers, héroïques fantassins et mitrailleurs des avant-postes qui avez signalé l'attaque, aviateurs qui l'avez survolée, bataillons et batteries qui l'avez rompue, états-majors qui avez si minutieusement préparé ce champ de bataille.

C'est un coup dur pour l'ennemi. C'est une belle journée pour la France.

Je compte sur vous pour qu'il en soit toujours de même, chaque fois qu'il osera vous attaquer, et, de tout mon cœur de soldat, je vous remercie.

Cet ordre, c'est, en forme lapidaire, tout le tableau, tout l'enseignement et aussi la consécration de la victoire devant Châlons.

Gustave Babin

 

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