- de la revue 'l'Illustration' no. 3863 de 17 mars 1917 1917
- 'l'Art et la Guerre'
- par Henri Lavedan
Les Grandes Heures
dessin de Georges Scott
Réunis de force dans une association monstrueuse, ces deux mots, quoique se combattant et se repoussant, établissent néanmoins tout un ordre d'idées du plus vif et du plus rare intérêt.
L'inexorable Destin, en rivant aux bras et aux pieds des artistes le boulet de la guerre, en chargeant leur esprit de sa lourde chaîne, les a opprimés et déroutés, il ne faut pas craindre de le dire, plus que les autres hommes; il en a fait pour un temps des galériens plus courbés, plus humiliés, comme s'il voulait les atteindre au plus profond de leurs ambitions et de leurs rêves et les punir dans leur esthé-tisme même. Obscur encore ou déjà réputé, jeune ou mûr, quelles que soient sa branche ou son école, l'artiste est, dans la dure épreuve traversée par tous, un de ceux sinon celui qui souffre le plus. Ses goûts, sa nature, son imagination, son caractère, son métier, tout le vouait d'avance aux multiples raffinements, aux variétés les plus délicates et les plus cruelles de la douleur. Ecorché vif de chaque minute, il nous apparaît « le sensitif » par excellence que rien, dans toutes les sphères du pénible et de l'horrible, ne ménagera.
Peut-on, sans injustice, lui comparer l'homme simple ou rude, fermé à l'art, aux joies et aux tribulations qu'il impose? Non. Sans doute celui-ci n'est pas exempt des maux communs, mais les principaux seuls le frappent et d'une manière en quelque sorte courante, classique; il n'épuise pas la série des supplices. Ou si ces mêmes maux le touchent au point de lui infliger leur pénétration, il n'en reste pas moins, sous le rapport qui nous occupe, doué d'une vulnérabilité inférieure, tandis que l'autre, le premier, n'est pour ainsi dire, de la tête aux talons, qu'une blessure de choix, irritée sans cesse, toujours saignante, jamais guérie. Loin d'écarter l'émotion, dans tous ses genres, il l'aime et la recherche, et de son côté elle vient à lui. Il en est la cible. Comme l'aimant incapable de ne pas abuser du charme qu'il exerce sur le fer, le parfait artiste attire vers sa chair et vers son cur les traits dont la pointe le percera. Il ne vit et n'éprouve, totalement, dans le plaisir et dans la peine, qu'à la condition de donner et de recevoir le double. L'intense est son ordinaire. Cérébral et nerveux à l'excès, il souffre de toutes les façons: au physique et au moral. Songez à la torture ininterrompue que, depuis trois ans, la guerre lui réserve. Toutes les atrocités du feu, de l'eau, du froid, de la boue, il les subit comme des « questions », resserrées encore et rendues plus lancinantes à chaque tour de roue de sa pensée. Et, par- dessus tout, le spectacle poignant et affreux de la destruction, de son étendue et de ses sinistres effets, l'accable, le désole. Tant de beauté, de noblesse et de grâce anéanties! Tant de grandeurs abattues! Tant de chefs-d'uvre séculaires, poèmes de l'art ou de la nature, brisés et jetés à bas! Tant d'inestimables merveilles, réduites en poudre tous les jours, à toute heure!... Et rien ne peut les sauver; une fois qu'elles sont disparues rien ne pourra les remnlacer... D'autres belles choses seront concurs, executees, peut-etre reussies, aucune ne sera l'ancienne, la morte. Il n'y aura plus de halles d'Ypres, ni de beffroi d'Arras... Et si même on recopie avec exactitude et respect ces monuments sacrés, ils ne ressembleront pas, ils ne seront qu'une contrefaçon glacée des murs qui avaient acquis le titre et la dignité des aïeux...
Tout cela, les artistes martyrisés le sentent avec une force et une douleur inexprimables... Les désastres du beau les trouent et les font saigner. Ils ne peuvent en prendre leur parti. Devant la ruine ils demeurent interdits; elle les offense et les désenchante comme une injure personnelle et imméritée. Ils ne comprennent pas et tout en eux, même quand ils se taisent figés dans la stupeur, proteste et se révolte. La destruction n'est-elle pas en effet ce qui leur coûte le plus d'admettre et de tolérer, puisqu'ils sont les créateurs et les bâtisseurs par excellence?... Et voilà qu'il leur faut non seulement assister à ce ravage, mais y contribuer, en être à la fois les témoins défaillants et les fermes auteurs! Quelle nécessité cruelle! Ils devraient la maudire. Mais la patriotisme est aujourd'hui la religion première, celle qui prime toutes les autres. Loin de céder à une faiblesse coupable et inopportune, ils mettent donc leur devoir à s'oublier et à se renoncer dans ce qu'ils avaient de plus cher... Le culte de la forme et l'amour des lignes, les merveilles de la majesté, de l'ordre et de l'élégance, tout ce qui faisait la raison d'être et la perpétuelle ivresse de leur vie, pour l'instant ne compte plus, est remis à plus tard, devient la promesse et le remerciement de l'effort, la récompense de la victoire.
Et cependant leur touchant stoïcisme s'amollit et s'ouvre malgré eux aux vibrations qui leur sont familières, dont ils mourraient de se désaccoutumer... Ne pouvant consentir à se priver entièrement de Fart dont ils ont besoin comme de l'air pour respirer, ils le cherchent et le trouvent dans les bouleversements mêmes d'où il semble banni. Avec une sorte d'ardeur appropriée ils le dégagent, l'extraient des violences et des débris de la guerre, l'arrachent de ses monceaux et de ses gouffres fumants, ainsi qu'un trésor, un lingot qui reluit jusque dans la cendre. Les champs de la bataille et de la douleur deviennent à leurs yeux, illuminés par l'admiration et la pitié, des régions d'une grandiose et incomparable richesse de scènes et de tableaux. Ils découvrent le mystère de la ruine et la poésie déchirante du deuil. La tristesse leur apprend toutes ses nuances, et l'infini de ses secrets. Ils grimpent sur les décombres afin de voir de plus haut, car ce n'est pas par hasard que l'écroulement arrive à faire une colline et que l'entonnoir se creuse en forme de calice. Ils interprètent selon leur nature le grand drame auquel ils sont mêlés d'une façon si étroite, si frémissante, et, tout en laissant leur émotion se répandre dans la franchise de son humanité, iLa n'hésitent pas à l'ennoblir et à l'orner sobrement par ce qu'ils y ajoutent de spécial et de personnel au point de vue de la beauté.
Quoique le plus souvent il ait cessé de pratiquer son métier, l'artiste-soldat ne se rouille pas sous les armes; il voit mieux, plus à fond, et continue d'apprendre. Il observe « d'après nature » et se livre à des études dont le souvenir ne s'effacera jamais de sa mémoire. Il suit des cours supérieurs sous la direction des maîtres les plus autorisés. Tout ce qu'il regarde et retient lui sert et lui profitera, élargira ses horizons, assurera sa pensée et sa main, donnera plus tard à son uvre un dessous et des perspectives qu'elle n'eût jamais pu acquérir en dehors. La tranchée est pour lui un atelier prodigieux. C'est là, dans son jour morose, atténué ou réduit au minimum, que plus d'une composition future aura précieusement germé. Il semble que la guerre, pour réparer dans le possible les pertes immenses qu'elle cause à l'art et à ses disciples, s'efforce au moins de multiplier et de grossir chez ceux qu'elle épargne les sources émotives. Elle les traite pour ainsi dire en privilégiés par l'abondance et l'épouvantable splendeur des images et des idées dont elle les gratifie. Elle les embrase et les surchauffe à l'avance ainsi que des foyers de production et les remplit, pour des années, de projets et d'élans, d'entraînements contenus, de rêves ajournés et de flammes qui couvent.
En même temps qu'elle entretient ainsi les artistes-nés qui se connaissent, elle en fait naître de nouveaux qui s'ignoraient, que ces secousses fondamentales accouchent en quelque sorte et libèrent d'un inexplicable fardeau. En ciselant une bague, en taillant dans le bois une canne ou une croix, en gravant une épitaphe ou en sculptant une pierre tombée de quelque muraille, plus d'un naïf artisan du front se découvre orfèvre et sculpteur; et le désir autant que l'impuissance de rendre ce qu'il voit et ne reverra jamais suffisent à conduire du camouflage à la peinture, de la bâche à la toile sur châssis, un barbouilleur de première ligne, épris d'une autre cimaise, et déjà « hors concours » du danger.
La guerre enfin aura créé, chez les artistes qui l'ont faite, une gravité do conception et de pensée toute particulière. Leur uvre s'inspirera plus tard du grand « recueillement » de ces trois années, et, dans tous les sens que ren, ferme l'immense mot, ils fourniront un travail plein de religion.
Henri Lavedan