de la revue ‘Lecture Pour Tous’, 15 mai 1916
'Dans la Fournaise de Verdun'

Une Bataille Féroce

 

Aucune des plus terribles batailles livrées dans cette guerre gigantesque n'approche de celle de Verdun pour la formidable puissance des moyens mis en œuvre par les Allemands. Et pourtant ils se sont brisés sur le mur d'héroïsme que leur a opposé l'armée française. Comment nous faire une idée de ces furieux combats? Les pages qui suivent, faites de récits recueillis sur place, en évoqueront pour le lecteur la grandiose vision.

 

SUR la route, j'ai croisé le dernier troupeau des évacués. Des vieillards, des femmes, des enfants.

La nuit tombera avant que les évacués ne soient à Bar-le-Duc, ayant que nous autres, nous ne soyons à Verdun.

« Eteignez les lumières! »

Un gendarme à cheval est là, au coin du, carrefour demi-obscur. Le long serpent lumineux des automobiles s'est brusquement confondu avec l'ombre. Plus un seul phare ne brille. Sur le siège, le chauffeur lui-même a jeté sa cigarette à terre.

La nuit est froide et presque claire. Parfois, dans le fossé, une silhouette d'automobile brisée, les roues en l'air. Çà et là, dans les champs, un arbre qui tend des moignons de branches désespérément vers le ciel haut. Pour franchir les passages dangereux, la file des camions accélère sa marche. C'est alors, en troisième vitesse, une course vertigineuse. Le bruit du canon se rapproche.

Verdun? La ville bombardée? Je pensais trouver un brasier ardent, l'écroulement perpétuel des maisons, le crépitement du feu s'acharnant sur des ruines. Et tout d'abord, je n'ai trouvé que du silence. La ville était là, presque entière encore, avec ses places, ses rues, ses édifices. Mais tout cela vide, effroyablement vide. Un chien affamés redevenus sauvages,miaulant désespérément, c'est tout ce que je vis d'abord. Le premier signe de destruction que j'aperçus fut un fil téléphonique coupé qui pendait et frappa mon auto au passage.

A mesure que nous avancions cependant, les traces du bombardement se faisaient plus visibles. Ici, un gros projectile avait défoncé la chaussée. Plus loin, une place dont tous les immeubles, l'un après l'autre, avaient été mathématiquement repérés par les batteries allemandes, n'offrait plus qu'un immense champ de graviers, de moellons, de briques, de poutres en fer.

La Meuse? Le pont est intact. La rivière semble de feu, incendiée par le reflet d'une vieille maison qui brûle sur les bords....

Par un escalier branlant, je montai sur la tour de la cathédrale. Au loin, le bruit du canon faisait trembler l'horizon. Ici c'était la nuit, là-bas c'était le jour, un jour blême, fantomatique, fait de l'illumination des fusées.

Pour les casques bleus qui sont là-bas, accrochés aux coteaux, aux vallons, aux ravins, aux trous d'obus, il n'y a ni nuit, ni jour, ni heures pour manger, ni heures pour dormir. Tant qu'on est là-bas sur la position à défendre, et jusqu'à ce que la relève vienne, il faut tenir. Il faut tenir sur l'îlot perdu dans une mer de fer et de feu. Quel nom leur donner à ces hommes qui se sont mis au-dessus de l'humanité ?

Efforçons-nous de savoir ce que Verdun est pour quelques-uns d'entre ces milliers de héros de France qui s'accrochent là-bas à un mur en ruine, à un arbre, à un rocher, à un trou d'obus: alors peut-être la grande bataille se révélera-t-elle, moins d'ailleurs dans ses détails matériels et palpables que dans son âme....

 

Tenir Jusqu'au Bout

Le 22 février, il a fallu évacuer Samogneux, Brabant, Haumont, Her-bebois, Ornes, Mogeville, Fromezey, Henne-mont. Le 24, c'était le tour de Forges, de Bezonveaux, de Dieppe, de Ville-en-Woëvre. Le 29 au soir, les masses allemandes avaient avancé leurs lignes du bois des Caures jusqu'à, Douaurnont.

On reculait, soit. Mais comment? Ecoutez le récit de l'évacuation de Béthincourt, tel que j'ai pu le recueillir de la bouche d'un des combattants. Vous comprendrez pourquoi, après 7 kilomètres d'avance en sept jours, la masse de choc des 250 000 Allemands avait déjà semé la plupart de ses. bataillons dans les chemins creux des Hauts de Meuse !

«Voilà longtemps que nous étions dans Béthincourt, me dit le poilu que j'interroge. A force, nous nous étions arrangé la vie à peu près. Les voisins d'en face, les gueules rousses (il y en a qui les appellent les Boches, moi je les appelle les gueules rousses), ne demandaient pas à nous attaquer. Nous, non plus. Il y avait presque entente. C'était trop beau. Tout changea quand les gueules rousses voulurent prendre . Verdun. Quel marmitage! Après ça, ils nous arrivèrent dessus. Ils sortaient des taillis de Montfaucon par milliers. On ne voyait plus la couleur du sol, tellement il y avait des Prussiens dessus.

«Nous autres, dans Béthincourt, nous tenions quand même. Nous tenions encore, même après le départ des camarades qui, sur notre droite, avaient abandonné Forges. Les gueules rousses avaient pris leur place et, de là, feu de flanc contre nous et tant et plus. Ensuite le tour vint de Malancourt sur la gauche. Nous restions en pointe, menacés des deux côtés. Là-bas, derrière nous, il y avait le Mort-Homme, la cote 205, de bons bois, des hauteurs vers lesquelles nous regardions quelquefois en pensant: « Ils sont veinards, les copains qui sont embusqués là-haut! » Au fond, les copains avaient autant de fil à retordre que nous, mais dans la.vie, on croit que les voisins sont toujours plus heureux que soi-même, n'est-ce pas?

« Donc, le. hoir du 8 avril, le commandant passe et nous dit: « Les enfants, on va se décrocher d'ici. » II faut savoir ce qu'est une évacuation comme celle-là quand on a les fusils ennemis à 300 mètres. Il y a des gens qui croient peut-être que pour abandonner un point, on s'en va, comme ça, tout simplement. C'est quelque chose de difficile et de dangereux. On aurait justement pensé que les gueules rousses se doutaient de la chose. Leurs projecteurs ne faisaient que passer et repasser sur Béthincourt. Nons arrivons tout de même à déménager, sans donner l'éveil, le poste de secours, le dépôt de munitions, les mitrailleuses. Le tour du gros de la troupe était arrivé. Le commandant me dit: « Tu « resteras avec vingt hommes et un téléphoniste, tant que tu pourras. Tu te retireras « mètre par mètre. A tout prix rester en « liaison par le fil avec les batteries. » Je réponds: « Commandant, ce sera fait. »

« Je savais ce que cela voulait dire. Me voilà à faire un boucan infernal. Avec mes vingt poilus, à tirer des salves par-ci, puis par-là. Il faut vous dire qu'on nous avait aussi laissé une mitrailleuse. Je mitraille de droite, de gauche! Je fais entonner la Marseillaise, Les gueules rousses n'étaient pas rassurées du tout. Elles pensaient que nous étions au moins un régiment et que nous allions leur donner l'assaut.. Vous pensez? Les copains qui se défilaient pendant ce temps! Quand vint notre tour, l'aube pointait. Nous commençons à rouler le téléphone et nous voilà reculant. Arrivé devant le ruisseau, je pense: « Mais si, au lieu de repasser tout de suite sur la rive droite, nous restions à attendre les Prussiens dans le lit même des Forges? S'ils avancent sans nous voir, on peut les mettre en bouillie. Sans compter que les 75, là-bas, par téléphone, seront guidés par nous mieux que par cinquante avions. » Vous allez voir que j'avais deviné juste.

« Pour rester dans l'eau — on en avait jusqu'aux cuisses — je demande quatre volontaires. Tous voulaient en être. J'en choisis quatre. Je renvoie les autres vers le Mort-Homme. J'avais gardé aussi le téléphoniste. Il faisait un froid dans le ruisseau ! Nous restions là immobiles, des heures entières. Au ras de la rive, la mitrailleuse était prête. Voilà que vers huit heures, deux gueules rousses se montrent. Je dis: « Ne tirez pas ! Attendez « qu'ils soient en masses! » Et nous téléphonons la chose. Peu à peu les voilà qui sortent des taillis de Montfaucon, de Forges aussi. Et allez donc ! Au fur et à mesure, les 75 là-bas, derrière les hauteurs, savaient tout. Nous .étions l'œil de l'artillerie ! Vers midi, les gueules rousses se glissent jusqu'au village.

Nous étions toujours dans l'eau à guetter. Vers le soir, mon télégraphiste pâlit. Il va s'évanouir. Je dis: « Rentre, mon petit! » Je téléphonerai moi-même.

« II faisait un froid! Je dois vous dire que j'ai braconné autrefois en rivière: j'ai couru les étangs aussi. Ça ne fait rien, je n'étais jamais resté si longtemps dans le jus. La nuit passe. Les Prussiens fouillaient le terrain avec des marmites et des projecteurs. Ils n'osaient pas rentrer dans Béthincourt, craignant un piège. Enfin ils se hasardent. Je téléphone:

« Les voilà à la gauche du village! » Les 75 attendent encore un peu. Des gueules rousses rôdaient déjà devant le ruisseau. Je parlais tout .bas dans l'appareil pour que les patrouilles prussiennes ne m'entendent pas. Mais le moment était le bon. Première rafale: tout ce qui restait de murs' debout dans le village s'effondre sur les nouveaux occupants. Deuxième rafale: la colonne qui venait de Forges est prise sous nos marmites. De mon côté, je fais tourner la mitrailleuse. Clac! Clac! Quelle danse! Ça a duré une heure comme ça. Et allez donc sur la place, et allez donc, sur l'église! Et allez donc, sur la route de Malancourt! Vous pouvez me croire, ils l'ont payé cher, ce débris de village sans caves!

Quand je suis rentré au Mort-Homme, le commandant m'a dit: « Tu as téléphoné comme un général en chef!» Moi, j'avais les jambes toutes raides. »

 

Fauchés Par Nos Mitrailleuses

Le 2 mars, entrée en scène de l'armée du Kronprinz proprement dite. La masse de choc décimée, puis les réserves de celle-ci à leur tour, on faisait donner la garde! Une division était ramenée de Serbie, une autre de Pologne.

La ligne de feu avait reculé jusqu'à la côte du Poivre. Au nord de la Caillette, c'était un tonnerre infernal. Un jeune qui avait sorti la tête du ravin, annonça un matin que le paysage qu'on avait la veille devant soi avait changé. Des taillis entiers gisaient à terre, fauchés par la mitraille. On ne distinguait plus les blés verts des laboursgris. Tout n'était plus qu'une mer de terre. La section entière voulait voir et risqua un regard. Elle vit sur sa gauche des masses grises qui abbrdaient le village de Douaumont et qui disparaissaient les unes après les autres comme si elles fussent rentrée» dans le sol. Sur la droite, d'autres masse» grises sortaient des taillis d'Hardaumont et tentaient de monter vers Damloup. Des obus tombaient dans l'étang de Vaux. Tout cela se passait à moins de 2 kilomètres du ravin. Les vieux dirent: « Notre tour viendra bientôt. »

Mais leur tour ne venait pas. Ceux de la Caillette, dans un cercle de feu, n'avaient pas encore accroché l'ennemi. Pourtant les communications avec l'arrière devenaient de jour en jour plus difficiles. Les cuistots n'apportaient plus que difficilement la soupe.

Les agents de liaison restaient souvent en route. On sentait que les Allemands, hésitant à attaquer le plateau de front, s'efforçaient de l'isoler par des tirs de barrage. Les marmites boches semblaient dire: « Puisque nous ne pouvons vous décrocher de là, nous allons vous priver de munitions et de vivres. » Des hommes se dévouaient et parvenaient parfois à franchir les barrages d'obus. Ce ravin, où l'on était comme enterré, devenait une obsession. Les semaines passaient et la section perdait du monde sans rien voir et sans pouvoir faire payer ses pertes. « Quand sortira-t-on de ce trou? » demandaient les hommes. Le mois d'avril arriva et le même mur de terre bornait l'horizon de la section. On se battait dans le bois de Chauffour, vers Haudremont, partout. Dans le ravin de la Caillette,on attendait toujours, la main crispée au fusil, l'œil fixé à vingt-cinq pas, vers le tournant du chemin creux.

La nuit dû 2 avril, un cri retentit dans le ravin: « Les voilà! » C'étaient eux. Des obus français passèrent au-dessus de la section. L'ennemi continuait à avancer. Du fond du chemin creux, on entendait les Prussiens, sans les voir pourtant encore. Ils avançaient, précédés de marmites qui tombaient en progressant 30 mètres devant la colonne. Le tir était d'une étrange précision. Brusquement, au tournant du ravin, les faces blêmes et rousses apparurent. Elles criaient. Les mitrailleuses claquaient. Les cinq capotes grises qui étaient en tête s'effondrèrent. Ceux qui suivaient butèrent contre les fils de fer et ceux qui venaient par derrière butèrent contre des cadavres. La ruée, vers la mort continuait cependant. Les capotes grises s'empilaient sur les capotes grises. Au fur et à mesure, le ravin semblait perdre de sa longueur et de sa profondeur. Les nôtres, les dents serrées, l'œil fixe sur l'effrayant spectacle, tiraient toujours. Quand plus rien ne bougea devant eux, alors seulement les mitrailleuses cessèrent.

A l'aube,-quand on y vit, le chef de la section envoya un coureur au plus prochain poste de commandement pour demander: « Faut-il encore rester dans le trou, maintenant que le ravin qu'on était chargé de défendre n'existe plus? » Un officier d'état-major vint voir.

 

Dans la Ruée d’une Contra-attaque

Les casques bleus ne se bornent pas a résister. Les voila qui deja contre-attaquent à Vaux, sur la droite de la Meuse, à Avocourt, sur la gauche du fleuve.

Voilà neuf jours que les morts français restaient sans sépulture, là-bas, à la lisière du bois perdu. Sur cette corne d'Avocourt défendue par nos hommes jusqu'à ce que les liquides enflammés de l'ennemi aient eu raison de leur résistance, la neige s'était mise à tomber. Sur les positions de repli que nous occupions derrière le village, un mot passa le 28 au soir: « Demain, nous irons enterrer nos morts et reprendre le bois. » La nuit qui précéda notre attaque fut atroce. Nos guetteurs des ruines d'Avocourt avaient assisté tout le jour à l'assaut incessant des Wurtembourgeois sur la droite. Cinq heures durant, entre Malancourt et Haucourt, sur un front de mille mètres, l'ennemi avait lancé 20 ooo capotes grises. Vingt hommes par mètre courant. Ceux d'Avocourt, anxieux, suivaient des yeux la bataille. Ils pensaient: « Si ceux de Malancourt sont enfoncés, nous voilà presque tournés. Comment ferons-nous pour tenir? » Le soir vint et ceux de Malancourt tenaient toujours. Repoussés, les casques à pointe étaient rentrés dans leurs taillis de Montfaucon.

L'artillerie prussienne allait| venger l'échec de l'infanterie wurtembourgeoise. Cette nuit du 28 au 29 ne fut pas une nuit. On y voyait comme en plein jour. Sous les fusées éclairantes, Cumières, le Mort-Homme, le bois des Corbeaux, Forges, tout sortait de l'ombre. Des projecteurs fouillaient les villages, les dressaient, tout blancs, lumineux, fantastiques dans leurs ruines. L'artillerie lourde allemande tirait de tous les points de l'horizon. On encaissa des 380 qui arrivaient de Montmédy, à 28 kilomètres de là. Les pièces françaises ripostaient. C'était l'enfer dans le ciel. Les tirs de barrage que les 250 adverses exécutaient sur nos chemins de ravitaillement étaient tels que, depuis quatre jours, nos cuistots n'avaient pu s'approcher de nos positions. Les vivres de réserve étaient épuisés depuis douze heures. Mais la fatigue fut pire encore que la faim. En plein bombardement les soldats dormaient debout. Notre attaque était fixée dès les premières heures de l'aube. « II faut réveiller ces hommes, commanda le chef. Faites donner la clique! » II était trois heures? du matin. Le roulement des tambours et l'éclat des cuivres domina un instant le tonnerre de la canonnade. Les hommes sortirent de leur torpeur. « Est-ce qu'on les voit?» demandèrent les lignards. On ne voyait rien. Depuis dix jours on se battait au même endroit, sans avoir vu l'ennemi.

Comme le jour allait se lever, la clique se tut soudain.

« Eh bien ! interrogea le commandant, pourquoi ne jouent-ils plus, ceux-là? »

Un tambour, qui sortait de terre, dit:

« Un obus est tombé en plein sur la clique. La clique est enterrée. »

La rage mit debout les hommes, qui foncèrent vers les bois: « On va les voir enfin! »

Ce fut une ruée. « On les voit! » C'était le tambour, qui, ses baguettes à la main, était parvenu à la première défense allemande. Un second casque bleu le rejoignit et jeta deux grenades dans le boyau. Il y eut deux explosions et de la fumée. « On les voit! On les voit! » cria-t-on de toute part. L'ennemi n'avait pas attendu la baïonnette. Il vidait la place. Chacun des nôtres travaillait pour son compte. Dix minutes plus tard, on se retrouva presque au complet, dans les trous des Allemands. On avait fait des prisonniers. On avait fait liaison aussi avec les 75. Par-dessus la position reconquise, nos batteries allongèrent un tir protecteur. Il était huit heures. Les nôtres se trouvaient maîtres du bois d Avocourt.

 

 

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