- de la revue La Guerre des Nations', no. 11
- 'Combats de Neuville'
- par J.M., un officier Francais
- Racontée par un Officier
![]()
vues des combats dans la région de Neuville en 1915
Lettre d'un Officier, mai, 1915
Nous voici enfin relevés après dix-sept jours de combats, jour et nuit; dix-sept jours que mes hommes n'ont pour ainsi dire pas dormi! Et ces hommes, fatigués, ne tenant plus que par les nerfs, sont déjà prêts à recommencer; c'est splendide!
Le 8 au soir, nous quittâmes notre cantonnement pour aller prendre nos positions de départ, enfin on va marcher. Le temps sera beau, la nuit est calme. Nous arrivons dans les tranchées vers minuit. Les hommes sont excités, on a la certitude que cela marchera.
A l'heure prescrite, les grosses pièces commencent à entrer en action, le tir est merveilleusement réglé, c'est un vacarme assourdissant; avec le capitaine nous regardons ce spectacle grandiose par-dessus les parapets, les tranchées boches ne se distinguent plus, c'est un épais nuage de poussière, cela doit être terrible d'être sous un bombardement pareil! Il y a de tout, 75, 105, 120, 155, 194, 270, c'est inimaginable! L'artillerie allemande ne répond pas ou à peine. Malgré tout, un sacré Fritz trouve moyen de tirer quelques coups de fusil sur nos tranchées, il doit trembler, car il ne vise pas bien. Et pendant quatre heures, cela a duré. Au bout de deux heures, nous-mêmes nous commencions à être abrutis. Qu'est-ce que cela doit être là-bas!
L'heure approche. Les hommes ont sac au dos, baïonnette au canon. Un frisson de joie nous court sous la peau. En avant!
Alors, spectacle féerique, qu'il faut avoir vu! Tous sautent le parapet, pas un n'a hésité! A perte de vue, à droite, à gauche, ce sont des lignes de tirailleurs qui traversent la plaine. Une sacrée mitrailleuse qui n'a pas été détruite, tire, descend quelques hommes, mais rien ne peut arrêter cet élan magnifique. A peine cinq minutes après, nous touchons les fils de fer entièrement démolis par l'artillerie. Quelques mètres encore, nous sommes sur la tranchée boche. Je suis la première ligne avec mes poilus. J'ai à peine fait 50 mètres, que j'ai déjà quatre hommes par terre dont deux tués. Je suis dans le boyau ennemi, la première ligne l'a déjà dépassé, presque sans s'y arrêter, si bien que je me suis trouvé nez à nez avec douze boches, mon revolver à la main; ils jettent bas les armes et me crient « Kamarade! ». J'étais décidé à les tuer tous. Je n'ai pas pu. Je verrai toujours la tête du premier, qui, lorsque je lui mis mon revolver sous le nez, tomba à genoux en joignant les mains, et les douze derrière lui dans la même posture me criant « Grâce! ». Je les fais emmener et! je passe; mes poilus, malgré tout, prennent des pierres et du haut du parapet les leur balancent sur la tête. Ils sont prosternés et ne disent mot.
Dans la tranchée, je vois le capitaine C... qui vient d'être tué et plusieurs autres. Je les salue et je repars. Là deuxième ligne est déjà entre nos mains. J'ai rallié environ une demi-compagnie qui n'a plus d'officiers, elle me suit. En moins d'une heure nous arrivons à l'entrée de Neuville. Nous avions enlevé trois fortes lignes dé défense et fait pas mal de prisonniers.
Je laisse souffler mes hommes, puis je rencontre le commandant G... à la disposition duquel je suis. Il me donne l'ordre de marcher sur le cimetière.
En avant! Nous chantons les « Poilus du 20e corps »! mais je ne sais comment cela se fait, nous sommes maintenant devant la première ligne de tirailleurs. Peu importe, nous continuons. Le terrain est entièrement découvert, mais l'artillerie boche doit être affolée, car elle fait un tir de barrage à 500 mètres derrière ses lignes. Néanmoins les balles sifflent. Nous arrivons à environ 150 mètres du cimetière. Encore une sacrée mitrailleuse qui nous fauche. J'ai quatre hommes blessés en dix minutes. Nous nous couchons, les balles passent à dix centimètres, pas plus, au-dessus de nos têtes, ou se plantent en terre à droite et à gauche. J'ai cru que nous étions tous nettoyés. J'attends, inutile d'avancer; d'ailleurs les tirailleurs arrivent, comme nous, ils sont obligés de se coucher et d'attendre. Eh bien! le croiriez-vous, nous sommes restés ainsi à plat ventre, de 11 h. 1/2 à 7 heures du soir! Que les heures m'ont paru longues! Je laisse mes hommes et je vais en rampant derrière un petit monticule à 80 mètres en avant, tâcher de voir ce qui se passe. Le 3e compagnie est avec moi, le capitaine est blessé, il ne leur reste plus personne. J'en prends le commandement et je combine une attaque du cimetière à la baïonnette à la nuit; les hommes sont fatigués, mais bien décidés. Nous allons voir, ce sera peut-être amusant! car c'est vexant qu'une mitrailleuse nous ait arrêtés ainsi dans un tel élan!
La nuit arrive enfin, mais notre artillerie nous tire dessus, ne se doutant probablement pas que nous étions si en avant. Et ça tombe! C'est dommage, le coup est manqué pour ce soir. Je vais aller au village voir ce qui se passe; ma section peut difficilement servir, il me manque la moitié des hommes.
J'arrive à Neuville. Quelle ruine! Plus un mur debout, c'est un chaos de pierres, de tuiles, de briques, d'Allemands plus ou moins déchiquetés, de Français aussi, c'est affreux! Je trouve enfin le capitaine qui me croyait tué, je lui demande ce que je dois faire, il me donne l'ordre d'aller reformer ma section en arrière.
En route, je rencontre deux pauvres blessés, dont un de ma section qui peut à peine marcher; il a quarante-huit blessures dans la jambe, je le prends sur mon dos. Derrière nous quatre ou cinq maisons flambent. Nous arrivons à nos anciennes tranchées d'où nous étions partis le matin; je fais nettoyer les pièces et chercher des hommes. Vers 3 heures du matin, ma section est à peu près reformée, nous repartons.
Je vais me promener jusqu'au bout de la rue qui va au cimetière. Dans la dernière maison, je trouve derrière un tas de planches un trou d'où l'on découvre un champ de tir superbe surplombant tous les boyaux boches et battant la crête d'un bout à l'autre. J'envoie chercher ma section immédiatement et l'installe là. Les hommes sont enchantés, car on voit les Boches à 1.500 mètres qui se promènent tranquillement dans le boyau. On pointe la pièce, quelques coups; et ces idiots sont couchés; tous ceux qui passent n'y coupent pas, je prends la place du tireur et j'en descends quelques-uns.
Puis tout à coup, derrière nous, six Boches arrivent dans la cour, ils ne s'attendaient pas à nous voir là et se constituent de suite prisonniers. On les fouille, ils ont des poignards et des revolvers automatiques.
Nous passons la nuit là. Le lendemain, rien de nouveau jusqu'à 3 heures de l'après- midi. On reçoit l'ordre d'attaquer à 4 heures. Une heure de préparation d'artillerie. Je vais trouver le commandant qui commande le régiment: le colonel a été tué le matin. Il a réuni tous les clairons des deux bataillons et à l'heure dite, on sonne la charge. Les poilus s'engouffrent dans les rues, on doit nettoyer toutes les maisons. Je n'y tiens plus, et mon revolver à la main, je pars en avant suivi de mon fidèle ordonnance, mais les balles pleuvent; les hommes ne peuvent avancer vite. Je songe à ma section qui est toujours dans sa maison. J'y retourne, elle s'amuse toujours à descendre les Boches qui passent. Il y a maintenant devant nous deux compagnies qui ont pris position dans une tranchée ennemie. Il est 8 heures du soir; l'artillerie allemande a bien tapé, cela se calme. Puis tout à coup, au milieu de la nuit, ces messieurs contre-attaquent. Ils ont été bien reçus! Devant nos tranchées, il y en avait deux cents par terre. Les autres partis, sauf quelques-uns qui s'étaient reudus.
Le reste de la nuit est calme. Le lendemain l'ennemi recommence un bombardement d'artillerie lourde, ils vont probablement contre-attaquer une seconde fois. Je change de place et vais derrière une barricade dans la rue principale. Nous nous mettons a l'abri dans une cave. Cela dure trois heures! Un vacarme assourdissant, car notre artillerie répond! Puis, arrêt! On sort précipitamment pour se rendre aux emplacements; rien ne vient. Ils ont simplement voulu nous faire peur!
A 3 heures, reprise, il y en a encore pour trois heures. Mais cette fois c'est la bonne. A 6 heures on voit ces messieurs déboucher à 50 mètres de nous, en colonnes par quatre! Ils tiennent toute la largeur de la rue. Inutile de vous dire qu'ils n'ont pas fait un pas! Ils tombaient les uns sur les autres, quel carnage! Ces c...-là ont pris les capotes et les képis de nos tués pour nous faire croire qu'ils étaient Français! Cela n'a pas pris. Malgré tout ce sont des soldats épatants. Sous le feu ils ont emmené leurs blessés et la nuit sont venus chercher les tués.
Cette nuit-là, nous avons progressé de quelques maisons.
Je change encore de place après avoir de nouveau reformé ma section. Je vais m'installer derrière un mur, dans un joli verger. Je prends en enfilade une rue d'environ 400 mètres de long, emplacement épatant!
A 4 heures du soir, nous réattaquons. On gagne quelques maisons, ma section reste en place. Nous avons déjà perdu beaucoup d'hommes et plusieurs officiers, le moral est toujours merveilleux.
Pendant la nuit, et avec l'aide du génie, on va essayer de sauter dans une maison très fortifiée que nous avons appelée le fort Chabrol. En rampant on s'en approche. Deux ou trois grenades dans la cave et cela y est! Nous en restons épatés! Mais alors les grenades commencent à tomber; elles ne sont pas bien dangereuses.
Et pendant huit jours nous avons fait ce métier, guerre d'apaches, le couteau aux dents, le revolver au poing! Les Boches ont attaqué deux fois encore pour arriver au même résultat, c'est-à-dire zéro.
Nous essuyâmes encore de gros bombardements, sans compter les petits qui, eux, n'arrêtent pas. Enfin, au bout de huit jours, on a reçu un renfort, peu de choses en hommes, deux hommes par compagnie environ!... Cela ne fait rien, on va attaquer pour essayer de tourner le village. En avant! La gauche progresse, avance même assez vite, prend deux tranchées, en perd une, la reprend presque aussitôt et s'installe dans le chemin creux.
Mais les hommes n'en peuvent plus, voilà dix-sept jours et dix-sept nuits qu'ils sont debout, toujours à l'affût, attaquant sans cesse, refoulant des attaques ennemies, et il ne reste pas grand monde. On nous annonce que nous serons relevés ce soir. Oh! du coup, les poilus veulent chiper encore quelques maisons, allons-y, on en gagne trois et on s'arrête! Nous sommes relevés à 3 heures du matin, on va pouvoir se raser, se laver, changer de linge, etc.. Cela ne sera pas du luxe. On va se refaire à tous les points de vue.
Pauvres camarades que nous avons laissés là-bas! Mais ils sont derrière nous, et le sol qu'ils ont si généreusement arrosé de leur sang est à nous, bien à nous; les Teutons n' yremettront plus les pieds. Ils ne peuvent pas en dire autant, car tous les leurs y sont tombés, nous marchons dessus, les écrasant de la gloire de nos succès à venir!
Avant de terminer, je dois vous dire que nous avons un aumônier merveilleux. Je l'ai vu en première ligne et même devant les premières lignes panser les blessés ou donner les derniers sacrements. Spectacle héroïque autant qu'émouvant, sa soutane relevée, il court à droite, à gauche, encourageant les uns, réconfortant les autres. Quel exemple de dévouement et d'abnégation!
J. M.