de la revue 'Le Pays de France' No. 165, 13 décembre 1917
'Comment on Fonde
un Journal du Front'
par Francis Vareddes
 
Nos Soldats

vente de journaux et revues sur le front

 

Deux vérités cruelles peuvent être énoncées par toute personne possédant une dose suffisante d'observation et de bon sens:

1 Nos besoins intellectuels sont en proportion inverse du travail physique que nous fournissons;

2 L'oisiveté et l'ennui conduisent à la littérature.

Ces deux vérités, si l'on se donne la peine de les pénétrer intimement, font aisément comprendre la création des journaux du front.

Il ne faut pas croire que les journaux du front ont été fondés par des poilus qui, dans le civil, étaient journalistes. Ceux-ci, lorsqu'ils se sont ennuyés dans les tranchées, ont pris d'autres occupations, non moins absorbantes, mais plus conformes à leurs goûts: menuiserie, broderie, lettres à la marraine, ou confection de toasts au bout de la baïonnette, sur un feu défendu.

Car les journalistes sont les gens qui aiment le moins les journaux, comme les damnés détestent l'enfer, et certains maris le mariage.

Soyez-en persuadés: les poilus qui ont eu l'heureuse idée de compléter la presse mondiale étaient, avant la guerre, tout, excepté journalistes.

Ils ont entrepris cette besogne délicate qui consiste à « fabriquer » une feuille parce que c'était pour eux une façon nouvelle d'exercer leur activité, parce qu'ils avaient au cœur, depuis longtemps, le désir d'une profession libérale, enfin et surtout parce qu'ils n'entendaient rien à cette besogne et que cela leur semblait délicieux de se jeter sans apprentissage dans un métier neuf et difficile.

Toutes sortes de bonnes raisons, comme on voit.

La presse du front a débuté de la façon la plus modeste: son premier organe a été conçu dans une tranchée quelconque, semblable à toutes les tranchées, boueuse ou sèche, mais harcelée par la mort bruyante, et peuplée par l'anonyme et superbe poilu.

II n'a été qu'un pauvre simple manuscrit: deux pages seulement, peut-être, moulées par « celui qui avait la plus belle écriture », et passant de main en main. Mais, avec une rapidité prodigieuse, la presse du front s'est développée, a grandi, a pris une importance imprévue. Les feuilles polycopiées, puis tirées au duplicateur, puis imprimées comme « de vrais journaux », se sont multipliées. Et maintenant, elles se comptent par centaines. Et le nombre des poilus-rédacteurs est stupéfiant.

A quoi cela tient-il?

A ce que, s'il est agréable et distrayant de rédiger, de mettre en page et de répandre une feuille, il est non moins agréable et distrayant de la lire.

A ce que les journaux du front parlent le vrai langage poilu, et montrent la véritable âme poilue, sans bluff, sans vain chiqué, toute simple et toute belle.

A ce qu'ils s'opposent, par le caractère et les détails, aux journaux de l'arrière, à ce qu'ils combattent le « bourrage de crâne » par un joyeux « débourrage ».

A ce qu'il se dégage d'eux une impression de réelle, de franche, de vigoureuse sympathie - même pour les embusqués, et, ce qui est plus appréciable, pour les neutres.

Je ne serais pas éloigné de croire que nous devons l'intervention américaine en partie aux journaux du front.

La qualité primordiale, l'admirable qualité des journaux du front, c'est la bonne humeur.

Si la presse de l'arrière avait autant de bonne humeur que celle de l'avant, il est certain que bien des choses iraient mieux.

Et pourtant, la bonne humeur - n'est-elle pas plus aisée à acquérir, ici que sur la ligne de feu? N'est-on pas frappé du courage qu'il y a à sourire dans cette géhenne acharnée, parmi \es pires incommodités et les plus douloureuses fatigues, sous la menace perpétuelle de mort ou d'une blessure terrible?

Ah! grincheux, pessimistes, foule insupportable des lippes et des yeux ternes, des nez qui s'allongent et des bras découragés, vous qui n'exprimez vos sentiments que par des gémissements ou des cris de désespoir, considérez avec respect l'exemple des combattants dont la sauvage horreur de la guerre n'altère pas la bonne humeur.

Nous la cherchons en vain, cette bonne humeur, dans les feuilles de l'arrière, même dans celles qui prétendent s'en faire une spécialité. Lisez les publications dites humoristiques: vous y trouverez en abondance l'esprit de dénigrement et d'injuste critique, la moquerie cruelle, l'ironie qui s'exerce sans tact. L'art, la beauté, les grands sentiments y sont tournés en dérision. Les grands hommes y sont fréquemment bafoués. En abaissant systématiquement l'ennemi aux yeux du public, ils lui inculquent sur sa valeur les idées les plus fausses et les plus dangereuses.

Mais de bonne humeur, point!

 

 

II est sans doute amusant et curieux de suivre un journal du front dans son développement, depuis sa timide naissance iusou'à son triomphe, c'est-à-dire l'entrée dans une collection sérieuse de « souvenirs de guerre ». C'est ce que nous allons essayer de faire:

Une nuit du front. Des fusées, dont la lueur prâle s'étale et tremble. Les brusques rougeoiments des batteries en action. Le bruit heurté, grondant, sourdement cadencé, des bombardements lointains.

Le secteur est calme. Quelques coups de fusil, tirés au hasard. Parfois une mitrailleuse claque du bec, puis se tait.

Dans un obscur gourbi, où vacille la flamme timide d'une bougie, deux téléphonistes sont à leur poste. Pas de messages. Mais il faut pourtant veiller. L'appel « vibré » est si faible qu'un léger engourdissement, pas même le demi-sommeil, suffit pour qu'on ne l'entende pas. Aussi les deux hommes usent-ils de toute leur énergie pour rester éveillés. Et, pour ne rien celer ils s'ennuient ferme.

Soudain, l'un d'eux, petit employé dans le civil, se frappe le front:

- Une idée! Si nous faisions un canard?

Le second trouve l'idée admirable. Et les voilà partis sur la route des projets. Le format, le titre, la collaboration, tout est discuté. Il n'y a plus qu'à obtenir l'autorisation du colonel.

Par bonheur, le lendemain, le régiment part au repos, à dix kilomètres des lignes. Les téléphonistes vont trouver le capitaine-adjoint au colonel, lui exposent leurs intentions, et cet homme aimable acquiesce avec empressement, promet son aide, donne des conseils.

D'abord il obtient l'autorisation du colonel.

Puis il propose de faire une collecte auprès -des officiers du régiment, afin d'obtenir les fonds nécessaires.

- La somme n'est(pas énorme, dit un des téléphonistes. Seulement de quoi acheter de la pâte à polycopier et un peu de papier.

Mais le capitaine voit plus grand. Un journal polycopié, c'est maigre. Mieux vaut l'imprimer et le tirer à plusieurs milliers d'exemplaires.

Naturellement, un père à qui l'on propose pour son enfant une situation de 20.000 francs dans l'industrie au lieu d'une place de 1.200 francs au « Pauvie Jacques » accepte sans façons. De même les deux téléphonistes consentent volontiers à ce que leur journal soit imprimé.

Pour ce, ils se rendent en bicyclette à la ville la plus proche, B..., rarement bombardée, et trouvent là l'imprimeur revé, un brave homme qui, malgré la crise du papier et les difficultés présentes d'outillage et de main-d'œuvre, leur fait des prix très abordables.

La manchette du journal est composée. Etie paraît alerte et spirituelle. II s'agit de remplir les quatre pages du premier numéro.

Des collaborateurs sont vite dénichés dans le régiment et les unités voisines. Pour débuter, on décide de s'adresser aussi aux « professionnels » de l'arrière. Mais un cri unanime affirme:

- Pas d'académiciens!

Deux jeunes gens, un vieux bonhomme « de lettres! » envoient sans se faire prier de petits articles. Il y a maintenant assez de copie pour le premier numéro.

La mise en page, la correction des épreuves ne vont pas sans difficulté. Mais l'imprimeur distribue généreusement ses conseils, et le journal est enfin tiré.

Tout humides encore et fleurant l'encre grasse, ses 5.000 exemplaires, - 5.000, oui; c'est un chiffre! - sont empaquetés sous l'œil orgueilleux des rédacteurs, nos deux téléphonistes au premier plan.

Puis on emmène tout ce papier jusqu'au cantonnement, à pied, malgré la pluie et la longueur de la route.

A peine le journal est-il arrivé au village débordant de bleu horizon qu'on s'arrache les numéros. Deux sous! une misère, maintenant que le prêt est augmenté. Et, des villages environnants, eux aussi regorgeant de soldats, les cyclistes et les vaguemestres viennent acheter des piles d'exemplaires.

Les abonnements pleuvent. La plupart des officiers de la division, d'abord. Et puis, des camarades d'autres secteurs, car la nouvelle s'est vite répandue. Enfin, des contrées lointaines de l'arrière accourent des lettres chargées de mandats: on a besoin là-bas de saine gaîté.

Décidément, c'est un triomphe. Le numéro 2 sera plus brillant encore, si possible. Et tandis que les deux téléphonistes, ravis, font leur caisse, et s'aperçoivent qu'il y aura quelques billets de vingt francs pour les copains des pays envahis (ceux à qui les parents ne peuvent rien envoyer), le colonel rit dans sa moustache en lisant le glorieux canard.

Francis Vareddes

 

 

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