- de la revue 'l'Illustration', No. 3921, 27 avril 1918
- 'le Combat de Grivesnes'
- par Capitaine X...
- Les Combats de 1918
On a lu plus haut la première partie d'une importante correspondance de notre envoyé spécial, Gustave Babin, sur l'arrêt de la ruée allemande par une armée française entre Noyon et Montdidier. A la gauche de cette armée, il y en eut une autre qui vint prêter main-forte à nos alliés britanniques pour arrêter l'offensive ennemie menaçant Amiens. En attendant une étude d'ensemble sur les opérations de cette seconde armée, nous publions ici le récit détaillé d'un magnifique fait d'armes à l'actif d'un de ses régiments.
Nous sommes en rase campagne. Plus de tranchées; encore bien moins de fils de fer et de réduits savamment organisés comme nous les avons connus sur l'Aisne et en Champagne. Les plaines de Picardie, - plaines de limon ocre reposant sur un sous-sol de craie, avec leurs douces ondulations faiblement ravinées, leurs croupes occupées le plus souvent par des labours qui rayent la terre brune ou que le blé naissant verdit de son frais gazon entre les bouquets de bois, voilà le champ de bataille.
Ici, il faut manuvrer, procéder par infiltration, utiliser le moindre repli de terrain, choisir instantanément les positions de mitrailleuses, refuser au besoin son front pour rejeter ensuite l'ennemi par une contre-attaque de flanc.
Tout est affaire de sang-froid, de décision prompte et énergique, de coup d'il, de ténacité à s'accrocher au terrain en même temps que d'esprit offensif et d'élan.
C'est la guerre de mouvement.
L'étude d'un des plus beaux épisodes de cette bataille, le succès de Grivesnes, va nous montrer comment nos troupes savent s'y comporter.
Le village de Grivesnes occupe le centre de la ligne de croupes dominant la rive gauche de l'Avre, entre Moreuil et le Monchel, où le général commandant l'armée avait décidé d'arrêter l'ennemi.
Les maisons en briques ou en torchis du petit bourg forment une sorte de triangle isocèle dont le sommet pointe vers le Sud, et dont la base constitue une sorte de segment de cercle s'arrondissant face au Nord. Au milieu de ce segment de cercle s'élève le château de Grivesnes, - solide construction en pierres devant laquelle s'étend au Nord-Est un pare d'un demi-hectare environ.
C'est contre ce château et ce village, dominant les pentes qui descendent sur Malpart, que l'ennemi allait lancer ses bataillons.
Quelles forces avions-nous à lui opposer?
Le vendredi 29 mars au soir arrivait à Grivesnes le lieutenant-colonel ..., commandant le ...e régiment d'infanterie.
Débarqué sur le champ de bataille l'avant-veille, il venait, durant ces trois jours, de disputer à l'ennemi les passages de l'Avre devant Gratibus au Nord de Montdi-dier, et vers le Monchel au Sud. Un de ses bataillons, le 6e, était resl.é sur cette dernière position. Auprès de lui, il n'avait donc sous la main que le 4e et le 5e. Encore ce dernier, cruellement éprouvé à Gratibus, était-il réduit à moins de 250 hommes. Toutefois, il doit être noté que quelques éléments de bataillons de chasseurs et une compagnie du génie l'avaient renforcé.
Cela ne constituait néanmoins au colonel qu'une poignée d'hommes, avec laquelle il lui avait fallu, dès le samedi 30, soutenir cinq assauts, - tous vaillamment repoussés.
Mais l'ennemi n'avait pas encore fourni son plus gros effort.
C'est dans la journée du dimanche 31 mars, le jour de Pâques, qu'il allait le donner... Pâques sanglantes, mais glorieuses pour nos troupes.
Contre cette position, maîtresse, les Allemands amenaient des troupes d'élite: 1er, 2e et 4e régiments de la lre division de la garde. C'était au 1er régiment qu'était réservée la tâche d'enlever le château et le village.
Le 31 donc, au matin, dès 7 heures, on voyait des vagues successives d'infanterie se masser au Nord et à l'Est du parc dans des trous d'obus.
Voici les dispositions qui avaient été prises par le commandant de notre ...e régiment.
A la lisière Nord du parc, il avait placé la 14e compagnie, un peloton en ligne,
l'autre en soutien; à la corne Nord-Est, la 15e, avec la même distribution.
Sur sa droite, la 13e occupait le Plessier; sur sa gauche, la compagnie du génie formait crochet défensif face à Aubvillers.
Prêt à contre-attaquer se tenait à Grivesnes même, dans les maisons de la route de Montdidier et au carrefour de cette route avec celle du Plessier, le 5e bataillon, que commandait le capitaine Camilli, - un jeune docteur en droit qui allait se montrer admirable conducteur d'hommes en même temps qu'habile et ardent . manuvrier.
Au carrefour, le flanquaient des éléments du ...e bataillon de chasseurs et deux autos-mitrailleuses.
Le lieutenant-colonel, lui, de sa personne était au château. Il v avait établi son P. G.
Dès son arrivée, il l'avait organisé en réduit de défense. Les portes avaient été barricadées, les fenêtres garnies de matelas; deux mitrailleuses y avaient été mises en batterie.
La C. H. E. (compagnie hors rang), d'ordinaire fort pacifique et qui, dans la guerre de position, ou bien ne monte pas en tranchées, ou, si elle y monte, ne « prend » pas aux eréneaux, - la C. H. K. (sapeurs, téléphonistes, etc.), renforcée de quelques chasseurs, avait formé des groupes de combat. Le lieutenant-colonel lui-même avait pris un fusil, et durant toute la journée on verra ce colonel à tête blanche, mais l'il vif sous ses épais sourcils noirs - cadet de Gascogne qui a gardé la flamme et la sveltesse d'un jeune homme - faire le coup de feu et soutenir de son exemple sa vaillante petite troupe.
A 10 h. 30, l'ennemi commença la préparation d'artillerie par rafales de 150 d'une extrême violence. Pendant une heure, notre première ligne est - littéralement - écrasée par les « explosifs ». Un capitaine, quatre chefs de section, un adjudant sont tués.
Les gardes à pied sortent alors, par compagnies accolées, en colonne de peloton. Cinq vagues se succèdent. Notre première ligne, décimée, cède, malgré l'appui que lui donnent les feux exécutés de flanc par les autos-mitrailleuses, de face par les défenseurs du château. En dépit des héroïques efforts des nôtres, les Allemands, débordant le parc au Nord et à l'Est, pénètrent dans le village, - remettant à plus tard la prise du château d'où leur pleuvent des balles mais qu'ils entourent.
La situation est terrible. Tous les curs sont serrés d'angoisse. Mais le lieutenant-colonel ne s'abandonne point.
A 12 h. 15, il envoie l'ordre au capitaine Camilli de se tenir prêt à contre-attaquer, et de partir au signal de: « En avant! » (Cet ordre ne parviendra pas, mais Camilli se comportera comme s'il l'avait reçu.)
En même temps il expédie au colonel commandant l'infanterie divisionnaire, et qui est au Plessier, un de ses agents de liaison, le cycliste Desfossés - Amiénois de la classe 1906 au visage vif et énergique - porteur d'un compte rendu exposant la situation.
- Je suis dans le château, disait en terminant le lieutenant-colonel, j 'y tiendrai jusqu'à la mort. Et de fait, le fusil au poing, communiquant son ardeur à ceux qui l'entourent, il crible de coups de feu toute larve grise qui se glisse le long des murs du parc.
Desfossés, lui, arrive à destination. Dévalant la rue de Montdidier déjà pleine de Boches qui le canardent au passage, il traverse en trombe Grivesnes et parvient jusqu'au Plessier.
Le colonel commandant l'infanterie divisionnaire rassemble aussitôt tous les éléments qui se trouvent autour de lui, fantassins et chasseurs, en constitue une troupe, fait mettre baïonnette au canon, se place à la tête et marche sur Grivesnes.
Mais déjà la situation est moins critique. La contre-attaque a été précédée par une autre' celle du capitaine Camilli.
Le capitaine se tenait au carrefour de la rue de Montdidier et de la route du Plessier. Il avait à proximité les deux autos-mitrailleuses dont nous avons parlé plus haut. Quand il voit les grands gaillards de la garde faire irruption dans la rue de Montdidier, il n'hésite pas. Il donne l'ordre à un sous-lieutenant de nettoyer les maisons de gauche, à un autre de nettoyer celles de droite. Puis, se tournant vers les deux officiers qui commandaient les autos-mitrailleuses, il leur crie:
- C'est le moment! En avant!
Et accompagné de son cycliste, Guillot - celui-là un Parisien de la classe 1905 - il s'avance revolver au poing, la pipe à la bouche, au milieu de la rue, précédé de la nappe de balles lancée par les autos-mitrailleuses.
Tout Boche que l'on rencontre est abattu. Pour sa part, le capitaine en aligne quatre, le cycliste cinq.
Les maisons une à une sont vidées de leurs occupants. On fait sortir des caves les prisonniers que l'ennemi y avait enfermés et qu 'il gardait, - sentinelles à la porte; les poilus délivrés se joignent à leurs libérateurs. En un clin d'il, au milieu de la fusillade qui crépite de tous les côtés, la rue de Montdidier est purgée de ses envahisseurs.
Camilli oblique à droite, entre au château par l'allée du milieu.
Alors, parmi la petite garnison qui, depuis près d'une heure se voyait encerclée, c'est un délire de joie. Une clameur s'élève de toutes les poitrines.
- C'est Camilli! Bravo! Vive la France!
Sans perdre un instant, le lieutenant-colonel dirige les uns vers la lisière Est du parc, les autres vers la lisière Ouest. La chasse aux Boches commence d'arbre en arbre.
Cependant (il était environ 14 h. 30), la petite troupe du colonel commandant l'infanterie divisionnaire arrivait à la rescousse. Les valeureux Krieger de la garde étaient débusqués.du parc, rejetés sur les pentes...
A 16 h. 30 survenait au Nord, vers la cote 74, un bataillon du ...e débouchant du Bois Fermé. La position était assurée. Malgré toutes les contre-attaques lancées par l'ennemi ne voulant pas se résigner à sa déconvenue, elle nous restait.
C'était, pour la garde, un sanglant échec. Sous la pluie, qui depuis 17 heures avait commencé à tomber, le champ de bataille apparaissait jonché de larves grises.
Capitaine X...