- de la revue 'l'Illustration', no. 3871, 12 mai 1917
- 'la Lutte Sans Arrêt'
- par Gustave Babin
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- Au Front Britannique
Guerre d'Eté
Du front, le 6 mai 1917
La bataille continue, et c'est bien décidément la plus farouche dont nous ayons été jusqu'ici les témoins. Elle continue, mais sous quel aspect différent de celui qu'elle présentait il y a quinze jours!... C'était alors, en dépit du calendrier, le plein hiver, un hiver âpre, neigeux, venteux, glacial. C'est maintenant, sans transition, l'été, un été tiède, un peu lourd, même, auquel il manque seulement les tendres frondaisons accoutumées de mai. Le froid exceptionnel du dernier mois a tout retardé, mais de jour en jour l'ombre s'épaissit, au pied des futaies, sur les jeunes gazons émaillés de primevères, d'anémones et de violettes. Le bon soleil s'applique à rattraper le temps perdu. Il fait merveille.
Sa vivifiante vertu semble avoir exalté la vaillance même des soldats. Jamais leur acharnement au combat n'avait été si vif. Ils s'y ruent dans une sorte de fiévreuse ivresse, soulevés, transportés par un ardent délire de vaincre. Allégés de la capote de grosse bure, du just au corps de cuir fauve, ils ont l'allure leste, dégagée, le pas souple, rapide et prêt à suivre la Victoire en son vol. Les chemises couleur de poussière se relèvent sur des bras nerveux, s'entr'ouvrent sur de mâles gorges palpitantes d'un généreux sang, et les artilleurs, empressés à la rude besogne de servir leurs monstrueux canons, y vaquent le torse nu et ruisselant. Ce sont des visions magnifiques de force. Cette réapparition à la grande .lumière de la chair vigoureuse, tendue dans l'effort, ajoute à la beauté violente de cette guerre; elle y rappelle la notion de la valeur personnelle, de l'important facteur de succès que représentent, derrière les machines formidables, des corps athlétiques, des âmes à l'abri de la défaillance.
A revoir, à un mois d'intervalle, le terrain qu'on a presque vu conquérir, on éprouve, d'autre part, une impression singulièrement forte.
Tous les dommages que l'ennemi, en se retirant, a.vait si savamment multipliés et je ne veux point parler ici des sauvages et injustifiables déprédations qu'on connaît, mais des destructions que l'on peut appeler stratégiques, accomplies en vue de protéger la retraite sont aujourd'hui à peu près réparés. Avec quel art, pourtant, ils avaient été combinés! Comme on avait soigneusement tout calculé pour prolonger autant que possible la gêne qui en devait résulter pour l'adversaire et retarder ainsi la poursuite! On a prétendu qu'au début de la guerre, et alors que nous prenions sur certains points l'offensive, telles de nos opérations furent frappées d'impuissance du fait que l'on avait parfois oublié de détruire le télégraphe. C'est une justice à rendre aux chefs ennemis: ils ont pensé à tout. Les poteaux sciés, les fils traînant à terre sur des kilomètres, les rails enlevés, les ponts détruits, les carrefours minés, attestaient leur prévoyance. Or, des télégraphes, des chemins de fer, des routes, tout ce qui était nécessaire à la continuation de l'offensive, à la marche en avant, est désormais remis en état. De beaux fils de cuivre, scintillant au soleil, ont remplacé, le long des routes, en lignes innombrables, les fils galvanisés des Allemands,, Là où nos automobiles, naguère, devaient contourner péniblement sur des dérivations provisoires, empierrées tant bien que mal avee les débris des villages prochains, des cratères qui semblaient sans fond, la route est réparée. Et les simples et robustes locomotives anglaises arrivent, remorquant leurs lourds convois, jusqu'au point extrême qu'elles peuvent raisonnablement atteindre à proximité des tranchées. Selon l'expression de l'un de nos aimables guides, « le rail suit le pavillon ».
Tout cela s'est accompli avec une diligence merveilleuse. Aux réparations des routes nous avons vu travailler, amenés par de lourds camions du service de Road Repair, des soldats de tous les corps, le génie n'y suffisant pas à lui tout seul, même aidé des « territoriaux », ses habituels auxiliaires: des Ecossais aux genoux nus, si alertes sous le MU bariolé; des Hindous, en turbans khaki, qui nous regardaient passer avec de grands yeux noirs nostalgiques; et jusqu'aux superbes soldats de la Garde, accomplissant sans joie, j'imagine, un service qu'ils n'avaient guère prévu le jour où ils signaient leur engagement, mais l'acceptant avec résignation et comme l'un des devoirs dont dépend le succès de la cause pour laquelle ils combattent.
Un esprit d'organisation merveilleux, une méthode admirable président à tous ces travaux. Si prévoyants qu'aient pu être les Allemands, nos alliés se sont montrés aussi avisés, aussi prudents qu'eux. La rapidité avec laquelle ont été rétablis les viaducs en est une preuve saisissante. Le génie britannique, connaissant les sections des différents cours d'eau dont il pouvait avoir à assurer le passage, avait, par avance, construit, en séries, des tabliers métalliques: bridging material rangé soigneusement dans les différentes gares têtes de lignes du réseau ferré, comme des vêtements tout faits dans un magasin de confection. Un numéro téléphoné, une dimension, et la travée voulue arrivait à pied d'uvre par les voies les plus rapides. En vérité, quand on a été témoin de cet effort si intelligent, si logique, où rien n'était laissé à l'imprévu, on peut se demander si, là encore, les Allemands n'ont pas trouvé leurs maîtres.
Mais, hélas! au milieu de tout ce travail de réparations, de réorganisation, seuls demeurent, désolés, sinistres, irréparables sans doute, les villages écroulés, rasés, où errent, d'un vol inquiet, des hirondelles égarées, cherchant en vain le toit où, l'an dernier encore, s'abritaient leurs nids.
L'âpreté sans cesse accrue de la lutte, l'acharnement des attaques comme la vigueur désespérée de la défense attestent de jour en jour davantage toute l'importance de la ligne d'Hindenburg et des lignes qui la défendent. C'est vraiment une partie décisive qui se joue en ce moment.
Avant de nous livrer la ligne Quéant-Drocourt, partie septentrionale de la ligne d'Hindenburg ou de Siegfried, l'ennemi la défend en avant, sur une ligne Reeux-Oppy- Méricourt. Cependant, il active de mettre en état de défense la ligne qu'il s'est assignée comme position de repli, de Quéant à Drocourt. II.continue d'y travailler fiévreusement, utilisant la rriaïn-d'uvre des prisonniers de guerre et celle des civils qui ont le malheur de vivre sous sa loi. Toute sa tactique semble bien être une tactique de délai. Elle n'en est pas moins énergique.
Le principal effort de nos amis, dans le secteur Nord, depuis une quinzaine, s'est donc exercé contre l'avant-ligne. Et, dans cette phase du combat, ils peuvent apprécier toute la valeur du gain qu'ils ont réalisé le mois dernier, en enlevant cette redoutable falaise de Vimy: elle leur fournit sur toute la plaine une vue incomparable.
La lutte est engagée des abords de Lens à ceux de Quéant. Sur tout ce front, la canonnade est, autant dire, ininterrompue; elle ne fait que redoubler au moment d'une attaque. Et encore!...
Les villages jalonnant cette ligne d'attaque sont formidablement organisés. Rien ne peut donner idée de la force de ces « nids de mitrailleuses ».
Au Nord, Oppy, l'un des pqints d'appui de la ligne provisoire, semble un centre de résistance particulièrement dur à enlever. Soit. Fidèles à une manuvre qui leur a toujours réussi et qu'ils n'ont jamais eu à s'applaudir d'avoir abandonnée, quand cela leur est arrivé d'aventure, nos alliés enveloppent Oppy. Le 28 avril, ils enlevaient Arleux- en-Gohelle. Le 3 mai, abordant Fresnoy par le Nord, ils enlevaient ce village après une journée de lutte et faisaient tomber, sur un front de 3 kilomètres, les positions avoisinantes. Et comme au Sud ils tiennent Gavrelle, Oppy va se trouver débordé, intenable, bientôt. Il résiste encore.
Il est malheureusement impossible d'entrer dans le détail de toutes les fluctuations d'une pareille bataille. Ce qu'il en faut savoir d'essentiel, c'est que chacune des positions ainsi enlevées de vive force est toujours et inévitablement le but de contre- attaques violentes. Ainsi, dans la soirée du 3 mai, des forces allemandes se jetaient contre Fresnoy et les tranchées environnantes, enlevées dans la journée. Vaine tentative. Mais l'ennemi n'est pas toujours aussi infortuné. Sa ténacité, d'ailleurs, ne saurait égaler celle de nos amis.
Ce mouvement en avant qui s'était produit vers Oppy se prolongeait plus au Sud, au- dessous de la Scarpe, puis le long de la route Arras-Cambrai (route nationale de Montreuil à Mézières). On a failli même, un moment, enlever Cherisy, sur la petite rivière la Sensée. Le terrain conquis là dut être bientôt après cédé.
Dans le secteur en face de Quéant très important, puisqu'il correspond à une sorte d'articulation, de charnière de la ligne Siegfried un combat très violent est engagé aussi. Le village de Bullecourt, sur ce point, a été, toute la fin de la semaine, l'enjeu d'une lutte farouche. Son sort se décide peut-être au moment où j'écris.
Nous en étions l'autre jour tout près. C'était par une belle matinée de soleil, où la vue était parfaite. Pas d'autre voile, à l'horizon, que les fumées des projectiles. Blottis derrière les épaulements d'un petit poste d'observation, nous voyions au delà de la crête nue qui nous limitait notre premier plan, à gauche, les maisons de Langatte, écart d'Ecoust-Saint-Mein. Noreuil, qui fut très chaudement disputé et devant quoi vinrent s'anéantir, dans la seconde quinzaine d'avril, des bataillons entiers d'Allemands, était tapi, juste en face, au creux du vallon, ses pignons seuls se profilant sur un ciel bleu de lin. En arrière, et à droite, c'était Quéant. Une série de petites collines, allongées parallèlement vers le Nord-Est, émergeaient des vallées comme des îles enlacées par les bras d'un fleuve.
Derrière nous, le canon britannique rugissait sans relâche, avec un rythme régulier. On aurait pu chronométrer les départs. On voyait, à l'il nu, sur Bullecourt, les arrivées; c'étaient, souillant l'atmosphère si limpide, de subites fumées, mauves, dans le rayonnement de cette suave lumière, jaunes, grises, légères comme des brumes, et vite dissipées. De temps à autre, elles se nuançaient de rouge, comme si la flamme d'un incendie les colorait: l'obus avait touché quelque maison et pulvérisé des briques...
Nous assistons au pilonnage méthodique de la ligne d'Hindenburg, et plus particulièrement au bombardement de l'un de ses centres de résistance.
Bulleeourt, depuis lors, et en deux ou trois jours, a été pris, cédé, repris, si bien que je ne saurais plus dire à qui il appartient à l'heure qu'il est. Il fut le théâtre de corps à corps furieux et de sanglantes hécatombes. Mais, tout comme Oppy, il forme dans la ligne anglaise un saillant intenable et fatalement destiné à choir sous peu. Question de temps. Un tank y était même entré, avant notre visite, qui n'est point revenu. Il y a mieux: un corps d'enfants perdus, audacieux follement, s'est avancé trop loin, approfondissant la poche que fait la ligne au Sud de ce village. Il y a été cerné, comme de raison, s'y est défendu des heures, jusqu'au moment où, enfin, il a pu être dégagé. Et cela jette un jour merveilleux sur l'esprit d'offensive et l'allant de nos alliés. Donc le sort de Bullecourt est fatal. Après quoi ce sera le tour de Quéant. La méthode est infaillible, vous dis-je.
Toutefois l'ennemi tiendra jusqu'à la dernière extrémité. Il en a reçu « l'ordre ». Le terrain, nous disait-on ce soir à la « conférence » quotidienne que infaillible, vous dis-je.
Toutefois l'ennemi tiendra jusqu'à la dernière extrémité. Il en a reçu « l'ordre ». Le terrain, nous disait-on ce soir à la « conférence » quotidienne que je vous ai décrite récemment} le terrain sera disputé « mètre par mètre », et à haut prix. L'attaque du 9 avril fut une surprise dont l'état-major allemand a fort redouté les suites. Il en a momentanément enrayé l'effet moral. Seulement, comme nos amis sont décidés à ne pas arrêter, ni même à ralentir leur effort, ils auront assurément le dernier.
On aura, d'ailleurs, une idée nette de l'âpreté que présenta la lutte en cet endroit par cette petite phrase que portait l'un des comptes rendus d'armées qui nous fut lu voilà deux jours: « La journée d'hier (3 mai) fut l'une des plus dures de toute la guerre. »
En Vue de Saint-Quentin
J'ai, naturellement, voulu revoir aussi, cette semaine, Saint-Quentin, vers lequel nous attire je ne sais quelle sympathie de cur.
Les positions, ici, se sont aussi singulièrement rapprochées. Les tranchées britanniques ne sont guère qu'à quelques centaines de mètres de la ligne d'Hindenburg. Pour nous, laissant bien loin en arrière le bois d'Holnon, nous avons pu passer jusqu'à près de deux kilomètres au delà du bois de Savy, de ce qui fut, plutôt, ce bois. Car il n'en demeure pas debout un seul arbre, pas un baliveau. Tout est tondu, à la scie, à un mètre de terre, et la sève sourd, blonde comme du miel, de ces troncs mutilés. On s'émerveillerait, d'ailleurs, du temps perdu à consommer ce vain sacrifice si l'on ne savait que le lamentable travail a été exécuté, là encore, partie par des prisonniers l'Allemand, race noble, ayant seul le privilège de ne pas travailler sous le feu partie par ces habitants dont l'affiche publiée la semaine dernière par L'Illustration menaçait de punir si sévèrement la paresse. L'abatage du bois de Savy dut faire partie de ce que le tyrannique soudard qualifiait de « travaux des champs ».
Sous nos yeux, au creux de la plaine qui dévale, Saint-Quentin paraît mort, voilé par la brume de crêpes légers. Des incendies, paraît-il, s'y allument chaque jour, de place en place. D'ici, la ville paraît intacte. Nulle rumeur n'en vient jusqu'à nous. Toujours cet inquiétant, ce mystérieux silence, gros de menaces, qui plane sur elle. Pourtant nous en sommes si près qu'à étendre le bras, dirait-on, nous toucherions des doigts la flèche aiguë du faubourg de Rocourt. Allongés sur la terre ocreuse, le dos brûlé de soleil, longuement nous contemplons cet étrange champ de bataille, morne, désert, et qui va, d'un moment à l'autre, s'animer pour le suprême assaut. Le grondement du canon français, vers le Sud-Est, ressemble au roulement d'un lointain orage. La torpeur de cet après-midi, cette buée chaude où s'estompe la campagne ajoutent encore à l'illusion.
En avant de la masse grise de Saint-Quentin, des files dentelées de réseaux couleur de rouille serpentent à travers champ: c'est la fameuse ligne, en maint endroit crevée déjà, ici encore intacte.
Jeux du Temps de Paix: le Vote Australien
Au cours d'une de mes excursions récentes, j'ai vu les soldats australiens dans l'exercice de leurs droits de citoyens. Eh! oui, ici, on vote jusqu'au front, ce qui est la merveille de la démocratie.
Il s'agissait, si j'ai bonne mémoire, de l'élection de trois sénateurs et de trois députés. Leurs noms importent peu, m'a-t-on assuré: leurs électeurs les connaissent bien. Ces soldats, très férus de politique, aux jours déjà lointains où ils étaient « dans le civil », amateurs passionnés de meetings et- des controverses de la tribune, ont dû, un jour ou l'autre, subir la séduction de l'éloquence des candidats aujourd'hui en présence. Ceux qui les connaissent écriront leurs noms; les autres, s'ils se jugent insuffisamment renseignés par leurs camarades, voteront
ce pour le parti », c'est-à-dire bifferont d'une croix diagonale l'un ou l'autre des petits carrés imprimés sur la gauche de la carte qu'on leur remet.
La section de vote, c'est, sur le bord de la route, un petit poste composé de trois ou quatre huts. Un «fficier est assis à une table, seul, et sans l'appareil, usité chez nous, des scrutateurs, sans l'urne symbolique et traditionnelle. Les soldats-citoyens lui vien- nent demander des bulletins surchargés d'impressions, d'instructions, mais où le vote s'exprime, en fin de compte, dans deux petits compartiments carrés; ils se retirent à l'écart, discutent entre eux une dernière fois, au suprême moment, puis rédigent en grand secret leur vote. Après quoi, le bulletin, plié en deux, est remis à l'officier, glissé par lui dans une enveloppe qui l'acheminera vers sa destination, sa fin dernière. Elle porte en effet d'un côté le nom du votant, l'indication fournie par lui du district auquel il appartient, de la circonscription électorale où il est inscrit et, au-dessous, l'attestation de l'officier scrutateur qu'il a voté en personne, de telle sorte que nulle fraude, nulle substitution, nul double emploi ne soient possibles. De l'autre côté est imprimée l'adresse du bureau où sont centralisés les suffrages et qui répartira, par circonscriptions, par bureaux, ces enveloppes closes venues de si loin. Et cela est infiniment simple, et intéresserait particulièrement nos confrères russes. Car si leur armée doit prochainement participer à l'élection qui dotera la Russie d'une Constituante, voilà le moyen tout trouvé de faire voter les soldats des tranchées sans dérangement aucun, le fusil à l'épaule, la cartouchière aux flancs, un procédé qui a fait ses preuves.
La Fête des Black Watch
Quelque part, assez près du front, dans un village d'où l'on entend encore tout le jour le sourd grondement du canon, est au repos un bataillon du Royal Highlanders, ces fameux Black Watch en kilts verts et noirs qui constituaient la garde nocturne du premier Pitt. La semaine précédente, ils étaient en pleine fournaise, dans l'enfer, et s'y conduisaient en diables héroïques. Quel ne doit pas être l'émerveillement de ceux qui en sont revenus, à se retrouver là, à l'abri de toits de tuiles rosés, à des foyers pareils à ceux dont l'image hante leurs pensées au milieu des vergers prêts à fleurir!
Ils ont donné, l'autre après-dînée, une petite fête à laquelle ils avaient eu la bonne grâce de nous convier. Oh! n'imaginez point une kermesse bruyante et débraillée. Ce fut une vraie fête de guerre, en harmonie avec nos rudes temps. Pourtant, elle nous laissera un souvenir ineffaçable.
Comme cadre, un décor virgilien, d'une simple et émouvante beauté, avec ses prairies fraîches, ses arbres empanachés à peine de verdures blondes, son ciel tendre et laiteux. Comme spectateurs, le bataillon entier, avec tous ses officiers, colonel en tête, mêlés familièrement aux hommes, avec les généraux commandant la brigade et la division. Comme programme, tous les jeux violents et sains, tous les sports qui ont formé, en des siècles, cette race vaillante, inébranlable.
Les soldats, dépouillant la culotte khaki, seule possible aux tranchées, ont repris avec quelle volupté, j'imagine! le kilt national, qui leur fait la démarche si alerte, l'allure si dégagée. Seulement, battant les cuisses, les sacs qui enferment les masques à gaz ont remplacé le spown, cette amusante aumônière de fourrure qui est le complément traditionnel du costume.
Et le band, la musique est là, vous pensez bien, la musique de bag-pipes et de tambours, sans laquelle il n'est pas de fête possible. La plupart de ses exécutants portent orgueilleusement le kilt à fond rouge, le kilt des Stuarts, d'une somptuosité superbement barbare, au milieu de ces verdures: c'est un privilège séculaire des Black Watch de pouvoir arborer ainsi les couleurs de la Maison royale d'Ecosse.
Cette musique sera pour nous l'un des plus rares attraits de cette réunion agreste, soit que rangée en cercle autour de son chef, un colosse de six pieds qui manie avec une admirable fantaisie les marteaux de la grosse caisse, elle joue de vieux airs du pays, d'un rythme nerveux, net, exaltant, soit que, s'égaillant dans les enclos voisins, sous les pommiers, au pied des saules, elle évoque, par de lentes marches, des ressouvenirs d'églogues.
A ses accents, nous avons vu de rapides et légers athlètes, quasi nus, se disputer diverses épreuves, comme cette course de relais où, à la manière des coureurs antiques, les concurrents se repassaient une écharpe, remplaçant la torche illustre, et où se mêlaient pour chaque équipe un officier, un sous-officier, un caporal et un simple soldat.
Elle accompagne aussi des danses, trop courtes à notre gré, des danses lentes, graves, très nobles et quasi hiératiques, avec des pas, des gestes dont l'origine se perd dans la nuit légendaire... Mais, peut-être, l'exercice le plus impressionnant de tous fut-il le tug of ivar la remorque de guerre sport à peine connu, fort peu pratiqué, en tout cas, chez nous et dans lequel deux équipes vigoureuses, accrochées l'une contre l'autre aux deux moitiés d'un câble, cherchent mutuellement à s'entraîner. C'est un spectacle magnifique, d'une grandiose beauté et qui nous entraînait dans le contagieux enthousiasme d'un parterre de spectateurs passionnés, un exercice où entre en jeu, en dehors de la vigueur formidable de l'ardent effort physique qu'il exige, un esprit de solidarité, une communion des curs, on peut bien dire, vraiment émouvante, le vrai entraînement à la fraternité d'armes et aux rudes efforts des combats.
Gustave Babin