- de la revue Lecture Pour Tous, 1 mai, 1916
- 'lAme de Nos Soldats'
- par Général Mallleterre
- Études et Croquis de J. le Blant
Le Soldat Français Vu par un Général
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Que ne peut-on- pas attendre du soldat français? A ses qualités traditionnelles d'élan et de bravoure il en a, pendant ces longs mois de guerre, ajouté de nouvelles: la ténacité, la patience, l'endurance. Pour savoir ce que nos généraux pensent de leurs hommes, c'est à l'un des généraux qui les ont glorieusement commandés devant l'ennemi que nous nous sommes adressés. Nous sommes heureux de publier l'hommage que le général Malleterre rend à nos combattants et qui retentira dans le cur de tous nos héros.
Que n'a-t-on dit, que n'a-t-on écrit, depuis bientôt vingt mois que dure cette effroyable guerre, sur l'héroïsme de nos poilus? Il faudrait un Homère pour chanter cette Iliade, et les chants succéderaient aux chants. Je ne sais si jamais on pourra faire l'historique de tous les hauts faits individuels. Combien resteront ignorés, combien de morts sans histoire, et pourtant, rien qu'à relever tout ce qui a paru dans la presse et dans les revues, il y a déjà matière à remplir plusieurs volumes. Ces poilus, qui deviennent légendaires, autant que les grognards de la Grande Armée, ce sont bien toujours les soldats de France, et l'âme française s'incarne en eux comme en leurs glorieux ancêtres. Mais peut-on comparer les luttes épiques qu'ils soutiennent à celles qui ont illustré nos vieilles armées! Comparez ces formidables batailles de la Marne, des Flandres, de l'Artois, de Champagne, et celle encore plus terrible qui se déroule sur les deux rives de la Meuse, autour de Verdun, aux batailles les plus fameuses et les plus meurtrières de nos annales. Que sont Zurich, Marengo, Austerlitz, Wagram et la Moskowa, et même Leipzig qui fut appelée la bataille des Nations, et Waterloo, et les plus récentes, dont le souvenir est encore douloureux, Frschwiller, Saint-Privat, Sedan, auprès de ces mêlées actuelles où s'entrechoquent des centaines de mille hommes, où le champ de bataille dévore en quelques jours des holocaustes inouïs?
Peut-on songer sans frémir à cette atroce guerre de tranchées, sous des bombardements que l'imagination des romanciers n'avait pu concevoir, pas plus que ne les avaient prévus les théoriciens de la guerre moderne? Qui aurait pu croire que les nerfs et les curs résisteraient à de pareilles épreuves, prolongées au cours de deux hivers, dans une sorte d'immobilité qui semblait incompatible avec la notion même du combat, tout d'action, de mouvement, de claire vision de l'ennemi qu'on attaque?
Et pourtant ces millions d'hommes, que la nation armée a appelés soudain sous les armes, de dix-huit à quarante-cinq ans, se sont transformés rapidement en gens de guerre, dans toute l'acception du mot.
Après la surprise des premiers chocs contre un très rude adversaire, mieux préparé à la guerre et exalté par un rêve de conquête et de domination, nos soldats se révélèrent dans cette admirable bataille de la Marne, qui restera l'étonnement du monde entier. Et depuis lors leurs vertus n'ont fait que grandir. Ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas reconduit, la baïonnette haute, les hordes d'invasion jusqu'aux Ardennes et jusqu'au Rhin en septembre 1914. Il leur a manqué alors ce qu'il a fallu créer, le matériel de destruction, les canons à grande portée, les obus en quantité illimitée, avec lesquels les Allemands avaient cru les accabler et les vaincre du premier coup, dès le début de la guerre.
Mais alors, obligés de s'arrêter devant les tranchées allemandes, ils ont dressé à leur tour un rempart inexpugnable, contre lequel s'est brisée à nouveau la ruée germanique, et ils ont donné ainsi le temps de réparer les imprévoyances et les impréparations des politiques, qui avaient failli être fatales, et de faire ce magnifique effort qui a uni la nation tout entière,.à l'usine de guerre comme au front de bataille.
La guerre a pris cette forme lente, guerre d'usure, comme on l'a appelée, guerre de patience et de constance surtout, dans laquelle toutes les forces, toutes les ressources nationales des belligérants ont été exploitées à outrance, jusqu'au jour où l'équilibre sera rompu au profit du groupe des combattants les plus résistants et les plus obstinés.
La Volonté De Vaincre
Cette résistance et cette obstination, dont dépend la victoire, marquent bien l'état d'âme actuel de nos soldats et de leurs alliés. Ils ont su donner à la guerre sa véritable caractéristique: la volonté de vaincre.
La volonté de vaincre! En cette superbe expression se résument et se condensent toutes les forces morales individuelles et collectives!
La volonté de vaincre anime sans doute les combattants des deux camps. Et certes les Allemands en étaient imprégnés au plus haut degré, quand ils s'élancèrent, en août 1914, à la conquête du monde. Jamais nation n'avait été mieux préparée à la guerre de domination, et à la confiance en sa force invincible. Et dans cette colossale stratégie qui jeta deux millions d'hommes sur la France, à travers la Belgique et les Ardennes, tous, chefs et soldats, étaient convaincus qu'ils allaient à la victoire certaine.
Nous aussi, quoique surpris par l'agression en pleine illusion pacifiste, nous partîmes à la bataille avec un réel enthousiasme et la volonté de vaincre. Sous le coup des premiers revers, sous l'avalanche des projectiles; de tous calibres, dans le recul qui suivit, cette volonté parut s'affaiblir. Mais les curs résistèrent à l'épreuve et l'âme de la France resplendit soudain, à l'appel du chef suprême: « II faut vaincre ou mourir! » Un mois après le début de l'invasion, la face des choses était changée. Et la certitude de vaincre passait d'un camp dans l'autre.
Depuis vingt mois, l'héroïsme de nos soldats ne s'est pas démenti, et nous les voyons aujourd'hui, tels à Verdun qu'ils étaient sur la Marne et sur l'Yser, tels qu'ils seront demain, sur le Rhin!
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Les Poilus Peints par Eux-Memes
Ce n'est pas dans un bref article quon peut célébrer, comme il convient, cette volonté de vaincre, qui fait l'admiration du monde entier, même du cruel ennemi. Elle ne brille pas seulement, d'un éclat incomparable,dans les faits de guerre, dans le combat journalier, de toutes les heures! Nous la trouvons exprimée dans les milliers de lettres qui continuent, entre les poilus et leurs familles, la vie nationale. On a publié beaucoup de ces lettres, ingénues, naïves, savoureuses dans leur argot de troupier, admirables presque toutes. La note qui domine se résume dans cette phrase qui est devenue le, mot d'ordre sublime:
« On les aura! »
J'ai reçu personnellement bien des lettres, de mes anciens soldats du 46 , comme d'enfants de mes amis. Mais j'en détiens une catégorie d'un ordre tout particulier.
Ayant eu l'honneur de remplacer M. Félix Voisin à la présidence de la Société de protection des engagés volontaires, j'ai reçu communication des lettres écrites depuis le début de la guerre par les pupilles de la société, jeunes gens élevés sous la tutelle administrative.
Je remplis un véritable devoir en donnant quelques extraits de ces lettres, qui sont un témoignage de cette volonté de vaincre, dont sont remplis nos plus obscurs soldats :
D'un soldat du 192e
« C'est avec impatience que nous attendons l'ordre de nous porter en avant pour tout culbuter, et je vous promets qu'on ira à l'assaut de bon cur. Les officiers n'auront pas besoin de nous mener à coups de cravache comme les Boches. »
D'un sous-officter du 85e
«Nous voici déjà au.mois de novembre' et maintenant la campagne d'hiver est inévitable, quoique cela soit dur pour moi. Pensez donc, je viens d'avoir vingt ans et cela sera ma deuxième campagne d'hiver! Je suis certain d'avoir le courage de la supporter, car c'est avec confiance que j'envisage la fin. Je peux me résigner bravement et d'avance. J'accepte avec un égal courage la lutte et l'inaction, et je consens avec la même sérénité à toutes les souffrances d'un second hiver dans les tranchées. Et en le faisant, je ne fais que tenir la promesse que j'ai faite à notre père, d'être un bon soldat et un bon chef. Du reste, je sais que toute votre confiance se repose sur nous; je sais que vous nous admirez; je sais que vous vous rendez compte que c'est grâce à notre ténacité que nous aurons la victoire, que notre force seule décidera de l'issue de la guerre. Et toute cette confiance est une source de courage pour nous, car ce n'est pas une confiance qui se désintéresse,, mais au contraire agissante, pleine de sollicitude. On ne nous oubliera pas dans nos tranchées, on pensera à nous, on travaillera pour nous, on souffrira de nos maux, et toutes vos pensées se ramèneront à nous tous, comme elles le sont depuis août 1914.»
Lettre d'un marin
« Nous passons la fête de Noël en mer. Certainement elle ne nous apparaît pas aussi gaie que passée dans nos familles, tous réunis autour de la table commune, tandis que le poêle ronfle et que la neige tombe dans la campagne... certainement non!
« Pourtant cette belle fête, si charmante et si poétique en d'autres temps, ne manque pas d'un certain charme ici. Il y a bien l'ennemi que l'on guette et qui nous guette, il y a bien les mines flottantes qui explosent quand on les heurte, l'orage qui soulève la mer et qui secoue la mâture, mais tout cela ne nous a pas empêchés de jouer avec entrain le beau chant de Noël d'Adam, que tous écoutèrent religieusement, sans doute à cause des nombreux et joyeux souvenirs familiaux qu'il rappelait à chacun.
«Noël nous amène au premier jour de l'année nouvelle. Aussi ai-je voulu, comme les années précédentes, mieux que les autres années, renouveler tous les meilleurs vux et souhaits que je forme pour ceux qui, à votre exemple, firent uvre sociale et patriotique eh conseillant la jeunesse. Mais les vux particuliers doivent céder la place aujourd'hui à ceux de la nation entière, qui espère et qui aspire à la grande victoire de notre cher pays. Oui, nous l'aurons cette victoire, car non seulement le courage, l'espoir et la constance dans nos efforts nous animent tous, mais parce que la Justice et le Droit sont de notre côté. »
Lettre d'un sergent
« ...Car nous, Français, nous irons jusqu'au bout, et comme je vous l'ai déjà dit, je n'hésjterai pas à sacrifier ma vie pour venger ceux qui sont morts, et, comme je dois, mourir en brave. Non seulement ces héros, mais encore les pauvres victimes sans défense, femmes, enfants, vieillards. Ne faut-il pas aussi que ceux-là soient vengés? »
Lettre d'un jeune engagé « Je pense être au front pour l'attaque du mois de mars, tant mieux! Je tâcherai de descendre le plus de Boches possible. Si je reçois un mauvais coup, tant pis! j'aurai toujours fait mon devoir. »
Lettre d'un artilleur «... Afin de mener à bien les destinées de notre cher pays, nous ferons le sacrifice de notre vie, s'il le faut.
« Nous avons eu de la neige, la nuit dernière et aujourd'hui. Heureusement que nous n'en souffrons pas trop, et cela ne nous empêche pas d'avoir une excellente santé, ainsi qu'un bon moral, car nous sommes souvent bombardés.... »
Lettre d'un soldat de Salonique. « Chère Marraine, Je suis très content de pouvoir vous dire que je suis mitrailleur, sur ma demande, et que si j'y suis devenu c'est parce que je veux aider encore davantage à la Victoire. La place que j'occupe en ce moment est dangereuse et beaucoup de mitrailleurs sont déjà tombés, mais soyez sûre que si jamais je suis tué, vous pourrez écrire à mes pauvres parents que je suis mort en brave. »
Lettre d'un engagé de dix-sept ans, deux fois blessé, médaillé, cité à l'ordre du jour
(On le trépane, il supporte avec courage l'opération. On est obligé de renoncer à extraire une des balles de shrapnell. Il en prend son parti, et refuse d'être proposé pour la réforme. Il écrit:)
3 juin 1915: « Votre petit engagé qui est prêt, aussitôt guéri, à donner et à verser son sang pouf la Patrie. »
30 juin: « Je tâcherai d'être vite guéri afin de retourner défendre le sol de France et reverser mon sang. Si je meurs, je mourrai en brave, en héros pour la France. Nous les aurons! »
12 juillet: « S'il faut partir avec une balle dans la tête, je repartirai et ne me découragerai pas pour si peu, car j'ai du sang patriote. Je ne souffre pas trop, c'est ce qu'il faut. »
Et l'admirable lettre du cuisinier Georges Belàud à sa femme!
La voici, telle qu'elle a été imprimée par la Société des Gens de Lettres:
« Ma chère Yvonne,
« Ne te fais pas de mauvais sang, j'ai bon espoir de te revoir, ainsi que mon cher Raymond.
« Je te recommande de te soigner ainsi que mon fils, car tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose ainsi qu'à lui.
« Maintenant, si par hasard il m'arrivait quelque chose, car. après tout nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh bien, j'espère que tu seras courageuse, et sache bien, si je meurs je mets toute ma confiance en toi, et je te demande de vivre pour élever mon fils, en homme, en homme de cur, et » donne-lui une instruction assez forte et selon y les moyens que tu disposeras.
« Et surtout tu lui diras, quand il sera; grand, que son père est mort pour lui ou tout au moins pour une cause qui doit lui servir à lui et à toutes les générations à venir.
« Maintenant, ma chère Yvonne, tout ceci n'est que simple précaution et je pense i être là pour t'aider dans cette tâche, mais enfin, comme je te l'ai dit, on ne sait pas ce qui peut arriver. En tout cas nous partons tous de bon cur et dans le ferme espoir de vaincre,
« Pour toi, ma chère Yvonne, sache bien que je t'ai toujours aimée et que je t'aime toujours quoi qu'il arrive.
«Aussitôt que tu le pourras, pars pour Fontenay, car, à mon retour, j'aimerais mieux te trouver là-bas et, encore une fois, je compte sur toi et tu seras courageuse et je ne te fais plus de recommandations car je crois que ce serait superflu.
«Ton petit homme qui t'embrasse bien fort, ainsi que mon cher petit Raymond ».
« GEORGES. »
La note dominante de ces lettres est bien la volonté de vaincre.
Et ils sont deux millions de poilus qui sentent et parlent ainsi, dans les tranchées.
« II y a dans ces soldats comme une sorte de fierté divine, » écrit un journaliste anglais. Ils dédaignent la mort. Quand ils sortent des bombardements, après les semaines de tranchées, ils ont le teint blême, ils ont l'air hébété! Mais ils y retournent, et c'est là le miracle. Et ils attendent toujours, avec une patience inlassable, l'heure de l'assaut suprême!
Comment ne seraient-ils pas victorieux!
- par Général Mallleterre
- Études et Croquis de J. le Blant