- de la revue 'Le Pays de France' No. 76, 30 mars 1916
- 'Nos Tirailleurs'
- par Un Tirailleur du Front
Sur le Front
des tirailleurs dans une revue anglaise
Depuis dix-neuf mois nos tirailleurs algériens font la campagne; ils ont pris part à toutes les grosses attaques, ils ont ajouté de nouvelles pages de gloire à celles si chèrement acquises par leurs anciens de 1870.
En Artois, ils ont enlevé à deux reprises, en mai et juin, quatre lignes successives de tranchées allemandes et ont recommencé les mêmes exploits en Champagne, en septembre. Rien ne les arrête. Ils n'entrent pas en pourparlers avec les Boches qui se trouvent sur leur chemin: ils comprennent si peu leur langue!
Parmi toutes les qualités de ces soldats d'élite, l'une des plus grandes des indigènes arabes est le dévouement aux chefs qu'ils connaissent. Mais ce dévouement ne s'acquiert qu'à la longue et il ne faut pas croire que le premier officier venu peut commander des Arabes: il ne serait pas suivi.
Ce dévouement est l'uvre du temps. Il naît, grandit et se fortifie au contact quotidien de la vie commune, sous la tente. La plupart des officiers de tirailleurs ont ainsi vécu de longs jours à côté de leurs hommes dont ils parlent la langue, vivant de la même vie, subissant les mêmes dangers, participant aux mêmes joies.
Aussi le tirailleur suit son chef partout, sans se soucier de la mort éternellement menaçante. Et si le Boche qui redoute par-dessus tout l'indigène arabe s'enfuit, malheur à lui!
La discipline et la fidélité à leurs chefs, qui sont leurs qualités primordiales, sont quelquefois soumises à une rude épreuve, et cela souvent pour des questions de détail (ou plutôt qui semblent pour nous - civilisés - des questions de détail).
Ainsi quand on a voulu donner le casque à toute l'infanterie - casque très utile puisqu'il arrête les petits éclats d'obus et qu'il peut éviter souvent des blessures graves - la plupart des tirailleurs ont refusé de le porter! Et voici la raison de ce refus:
La coiffure des tirailleurs est la chéchia; si Allah a écrit que lui, tirailleur, devait mourir « tel jour », ce n'est pas le casque qui le protégera.
Mektoub Robbi: « Dieu l'a écrit ».
Cependant, on a fait remarquer aux indigènes que les guerriers de Sidi Mohamed et les Sarrasins de la bataille de Poitiers avaient coiffé le casque de fer (appelé lama en arabe régulier).
A cela les tirailleurs répondent:
- Oui: les Sarrasins portaient bien le casque, mais un casque d'un seul morceau, sans visière!
Evidemment, monsieur l'Intendant n'avait pas songé à cela en commandant un modèle de casque pour l'infanterie.
En Champagne, ils voient leurs camarades français qui ont leurs casques cabossés par des éclats d'obus, mais ne sont pas blessés. Les officiers interviennent et leur montrent les avantages de cette coiffure. Ils se laissent persuader à moitié et se décident à porter le casque, comme nous le voyons dans les dessins qui accompagnent cet article, par- dessus la chéchia.
Pourtant, quelques tirailleurs, entre les plus croyants, se refusaient encore à placer cette coiffure sur leur tête: ils se contentaient de pendre leur casque à leur ceinturon.
L'autorité militaire a dû demander au Cheik el Islam, le grand-prêtre de la religion, qui a toute autorité pour trancher les questions de dogme et déclarer la guerre sainte, à délivrer une « fetoua » une sorte de consultauon au sujet du port de la casque.
Le Cheik el Islam a aussitôt déclaré que jamais Sidi Mohamed n'avait interdit le casque.
Les dessins que nous donnons ici ont été exécutés sur place par un artiste du front, mobilisé dans un régiment de tirailleurs. Ils représentent le tirailleur sous ses différents aspects.
Voici un de ces braves revêtu de l'ancienne tenue qu'il portait au moment de la mobilisation. Baïonnette au canon, il est en sentinelle. C'est là un scrupuleux observateur de la consigne. Il n'en connaît qu'une: « Service!... Service!... » Si le sergent lui a formulé ainsi son ordre: « On ne passe pas », le tirailleur dira tranquillement à l'officier ou au colonel qui voudra transgresser cet ordre: « Moi je t'y connais pas! Le sergent de garde il a dit: « T'y passa pas. Daour! (demi-tour) ».
Et il est inutile d'insister.
Voici un autre tirailleur, en route avec tout son « barda ».
C'est l'armoire de nos poilus, mais surmontée de toutes sortes d'accessoires, d'une pèlerine, etc.. Tout cela pèse, mais c'est du confort pour l'arrivée quand nos tirailleurs gagneront les cantonnements d'arrière.
Après les rudes affaires d'Artois et de Champagne, où les tirailleurs ont concouru à enlever brillamment les tranchées allemandes, des séjours en arrière du front sont nécessaires pour reconstituer les unités, amalgamer les renforts et faire reposer les troupes.
Les moments de dépression sont vite passés chez ces grands enfants que sont les tirailleurs.
Un ruisseau qui coule, un oued, pour se laver ou savonner leur linge, et vite, le torse nu, les voilà installés au bord de l'eau, causant comme de vieilles femmes, racontant leurs prouesses et leurs faits d'armes.
Au retour du lavage, on vient visiter le cuisinier qui, assis à la mode arabe, par terre, surveille la cuisson des mets, et reste ainsi des heures immobile, ne bougeant que pour remuer avec un bâton le fricot qui bouillonne sur le feu.
L'installation n'est pas compliquée: un plat de campement placé sur des pierres, entre lesquelles brûle le bois, dont on entretient la combustion en puisant dans la petite montagne de branchagesplacée à côté. Le cuisinier est un monsieur important; il remplit une sorte de sacerdoce et possède une grande influence. Les fonctions de cuisinier conduisaient souvent au grade de caporal et même plus haut, mais la guerre a bien changé tout cela. La soupe mangée, on boit le café, dont la fabrication est un peu moins soignée qu'en temps de paix. '
Il n'y a plus de percolateurs, plus de moulins à café, trop fragiles, qui, depuis longtemps, sont semés à travers les terrains de combat.
Mais le tirailleur supplée à tout; il a trouvé un moulin à café très pratique, qui n'occasionne pas de surcharge sur le sac. Il place les grains de café dans la marmite de campement et les écrase avec la crosse de son fusil en tapant d'une façon rythmique. C'est là un travail sérieux et qui retient toute son attention. Encore un sacerdoce!
La soupe mangée, le café bu, le tirailleur se repose sous sa « guitoun » (tente).
Quand la température le permet, il se trouve mieux sous cette tente que dans des bâtiments trop grands qui ne conviennent pas à sa rusticité. Ne vit-il pas la plupart du temps sous la « guitoun » en Afrique?
Dans les bois, en Artois, en Champagne, elle est vite dressée; le tirailleur range avec soin ses effets, son équipement, et vite, ensuite, il démonte et nettoie son fusil qu'il graisse et entretient.
Une rigole est creusée avec soin tout autour de la tente, de façon à canaliser l'eau, et le tirailleur qui sait se « débrouiller » est complètement à l'abri, quelle que soit la violence de la pluie.
S'il fait beau, il se tient devant sa tente, cherchant un peu de soleil, car l'indigène adore le soleil. Il a été habitué, dès son enfance, aux chaleurs torrides de l'Afrique. Chaque jour de sa vie est baigné de l'admirable lumière d'un ciel sans nuages. Sans doute, maintes fois, assis dans son cantonnement, le tirailleur a rêvé, devant les brumes froides des plaines du Nord, aux lumineuses et brûlantes journées de son cher pays. Mais il ne se plaint pas: c'est avec joie qu'il consent à ce sacrifice pour défendre la France qu'il aime passionnément.
Un Tirailleur du Front