de la Revue 'l'Illustration' no. 3757 de 6 mars 1915
'Soissons Sous le Canon'
par Gustave Babin

Le Bombardement

 

J'avais vu Reims, Arras plus triste encore, pauvres cités agonisantes, prostrées sous la menace du canon, dans l'attente du coup suprême. J'ai voulu visiter, après elles, Soissons, leur sœur d'infortune. Elle est au front même de l'Aisne, à un poste de péril et d'honneur.

Sa désolation m'apparut la pire de toutes. C'est une ville morte et qu'on insulte. Car, de temps à autre, au gré, dirait-on, de quelque fantaisie vésanique, au hasard de quelque crise de rage, les batteries qui occupent les hauteurs toutes proches, impuissantes à répondre à nos bombardements, lui crachent au visage quelques douzaines d'obus. Dimanche dernier, ils en gaspillèrent ainsi jusqu'à deux cents; quelques jours auparavant, raffinant encore sur leur infernale furie, ils l'arrosaient de projectiles incendiaires. C'est proprement s'acharner sur un cadavre. Et quand on a évoqué là l'ombre de la douce reine Galswinthe, autre victime innocente immolée jadis sur ces bords à d'ambitieux rêves, on songe — souvenir falot dont on rougit devant tout ce tragique — au légendaire et sinistre Jean Hiroux, s'appliquant à planter son couteau « deux fois dans le même trou ».

La première marque de la frénésie des Barbares qu'on aperçoive en approchant de la cité dolente, c'est, de la route qu'il faut parcourir à toute vitesse, l'une des sveltes flèches de Saint-Jean-des-Vignes, décapitée, découronnée de sa fine pointe: il faut qu'ils aient contre cette élégante ruine quelque grief irréductible, puisque déjà, en 1871, leurs boulets en avaient démoli la délicate rosace, aujourd'hui béante sur le ciel. Mais c'est seulement une fois qu'on a mis pied à terre qu'il esl possible de se rendre compte de la folie de destruction qui les anime.

On vague dans un désert silencieux comme la tombe. N'étaient les grondements du canon, au loin, le stridulement des obus vrillant l'air glacial et le pas régulier de la sentinelle en faction, nul bruit ne troublerait le calme angoissant de ces rues vides. Car, dans cette ville qui comptait, aux temps heureux, 15.000 habitants, 500 au plus sont demeurés,— invisibles, terrés dans leurs caves obscures. Ces décombres ne semblent plus hantés que d'innombrables chats affamés, abandonnés par des maîtres que talonnait la peur, et demeurés là comme les génies plaintifs de tous ces foyers éteints.

Mais, chose inattendue, frappante, une propreté méticuleuse règne partout dans ces voies désertes, sur ces places arrosées tour à tour de projectiles. Devant les façades trouées, les toits éventrés, pas un gravât sur le pavé: après chaque bombardement, la voirie fait la toilette, — et l'on ne peut se tenir de s'émerveiller de ce souci de coquetterie, dans une ville où chaque jour, presque, deux ou trois maisons s'écroulent sous les bombes. Seul le parvis de la cathédrale est encombré de débris; le dernier attentat est récent, la place est vaste; on n'a pas eu le temps encore de la déblayer.

Pauvre cathédrale! Vide, glacée, carrefour de tous les autans, avec ses murs éventrés, ses vitraux pulvérisés, elle n'avait plus pour hôtes que les corbeaux de ses tours, qui, un moment effarés au passage de chaque obus, prennent leur vol en tournoyant, pour revenir, la minute d'après, se poser confiants dans les abat-son ou sur les balustrades; mais elle était si nette, à l'intérieur, de tout débris, qu'on eût dit que, sur ses dalles immaculées, les derniers fidèles s'étaient agenouillés la veille. Hélas! depuis lors, la fureur teutonique y a causé de nouveaux ravages, dont l'un peut être, pour ses voûtes séculaires, le signal de l'irréparable ruine: un des gros piliers du transept, touché par un obus, s'est écroulé; ses assises rondes jonchent le pavement, pareilles aux pions que le doigt d'un enfant joueur précipite sur le damier.

Nous avons tenu à saluer, au passage, celui qui a assumé, en ces jours sombres, l'administration de la malheureuse cité, celui qui l'entretient avec ce souci d'élégance et, pieusement, veille à dissimuler ses plaies. C'est un citoyen si modeste, si simple dans l'accomplissement du devoir, qu'entre ceux de tant de héros, on n'a, je crois, jamais imprimé dans les feuilles son nom: M. J. G. Muzart. Mais il aura son heure et n'en est point impatient. Avec son bon regard clair, droit, lucide, c'est un type admirable de Français, audacieux, ferme, alerte. Il est, de tout Soissons, l'homme qu'on rencontre le plus dans les rues dévastées, car il ne passe dans les sombres caves de l'Hôtel de Ville, où il a dû transporter « ses bureaux » — une table et deux collaborateurs — que le moins de temps possible.

Comme si les ruines de toutes parts accumulées n'y suffisaient pas, l'une des légions vandales a tenu à laisser à Soissons l'attestation lapidaire de son passage. En face de la cathédrale, à l'angle d'un mur nu, un grossier pinceau a barbouillé en lettres d'un pied: « Inf. R. 76. 1870-71—1914. » Puérile commémoration d'un événement sans retour possible! Que nous importe cet hier: c'est en demain que nous mettons tous nos espoirs. La Némésis ailée est en chemin, derrière nos soldats. Il me semblait déjà reconnaître, dans le sifflement des obus au ciel lumineux de ce beau jour, le doux frissonnement de son vol. Elle se chargera bien d'effacer de ces pierres l'inscription éphémère qui les souille, comme les pluies d'hiver lavent au front d'un édifice les graffiti incongrus d'un gavroche.

Gustave Babin

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