de la revue 'l'Illustration' No. 3757, 6 mars 1915
'Les Poilus'
par Gaston Cherau
Dessins et croquis d'après nature de Georges Scott

Sur le Front - 1915

dessin de Georges Scott

 

Cette fois, je ne prends pas de précautions pour écrire le titre : il ne s'agit plus d'un néologisme à risquer. En trois mois, le mot forgé dans cet inimaginable domaine de quatre cents kilomètres, qui part de l'Alsace et ne s'arrête qu'à la mer, a pris ses quartiers, puis a gagné le pays et le monde entier. Ce n'était pas un mot d'homme de lettres ou de faiseur d'esprit; on l'a prononcé, on l'a écrit des millions de fois, mais nul ne peut se targuer de l'avoir imposé. Il est né sur le front, ici et là, dans le même temps, et on l'a acclimaté aussitôt, comme si chacun avait senti cette nécessité puérile et charmante d'avoir un seul terme pour définir ses frères de danger et d'héroïsme, sans distinction d'armes et de grades. N'en déplaise au général Joffre, grand chef des poilus, il est un poilu lui-même et le respect qu'on a pour sa personne et pour ses ordres n'en souffre pas.

Le règlement n'avait pas prévu cela, mais le règlement d'hier nous fait l'effet, aujourd'hui, d'une vieille directrice de pensionnat qui retrouve, dans la vie, ses « petites » de jadis et qui n'est plus dans le ton; elle cligne des yeux éblouis, elle a des secousses à chaque mot, elle s'effare et, au bout du compte, s'apercevant bien qu'elle ne remontera jamais le courant, elle se laisse emporter par lui, en tâchant de se composer un visage qui ne soit pas trop ridicule au milieu de ce peuple nouveau qui bouleverse son entendement. Le règlement, exceptionnellement, s'est adapté, allons! Ou, si l'on veut, il s'est mis à la dernière mode du jour, de même que l'uniforme qui, lui, est devenu épique et magnifique.

Les hommes qui, autrefois, avant de devenir des poilus, ont été consignés pour avoir glissé un foulard sous le col de leur capote, prennent une jolie revanche. Ils ne se mettent plus de foulard au cou, mais un bon cache-nez, surmonté d'un passe-montagne et il faut voir s'ils ont l'air de combattants ou de rentiers frileux.

On porte toujours le képi, mais on le porte surtout quand on n'a pas à se coiffer d'une bonne casquette à oreillettes ou d'un bonnet fourré. C'est infiniment plus confortable et l'on y gagne un petit air russe qui n'est pas déplaisant. Il en est de même pour le reste du costume ou de l'équipement : les gamelles de campement sont remplacées par des bouilloires de cuivre que l'on juche tout en haut du sac, les quarts - , . si l'on a eu la bonne fortune de tomber sur « un magasin » - sont des quarts boches, légers, profonds, pratiques pour le ce rabiot ». On croise des dragons ou de fringants hussards qui, une chaude toque de fourrure sur la tête, culottés de velours, ont l'air de propriétaires polonais en tournée dans leur domaine; de superbes spahis ont jeté sur leur dos des couvertures anglaises, un chasseur à cheval s'est confectionné une coiffure de Gourkha. Il y a, aussi, le légendaire mouchoir à carreaux, qui enserre la nuque et que l'on noue au-dessus de la visière, le mouchoir de 70, que l'on rencontrait porte Montreuil, sur les remparts, ou à la Courneuve, au moulin Saquet, à «Petit-Bry, un peu partout il y a quarante-quatre ans.

Et que l'on ne s'imagine pas qu'il faille une tête spéciale pour « risquer » cette mode sans ressembler à un Joseph Prudhomme au petit lever ou à un mauvais acteur de mélodrame. Les mois de campagne sont là; ils ont modelé les faces, durci les fronts, fait saillir les pommettes, les nez et les maxillaires. Ils ont aussi chassé les gestes du « civil » de la veille; ce n'est qu'au repos qu'on le devine. Celui-ci, tenez, qui est planté sur ses jambes à demi écartées et dont les deux mains sont profondément enfouies dans les poches, découvrant sous sa capote un bon tricot de laine, c'est un commerçant qui, dans sa petite ville, devait aimer rêvasser sur le pas de sa porte après la sortie du client; cet autre, à la barbe mal plantée, c'est un professeur de physique; et l'autre, c'est un rapin.

Mais dès qu'ils reprennent le harnachement, dès qu'ils ont remis sac au dos et qu'ils ont le fusil à l'épaule, tous, si divers, tous ils se ressemblent. Ce sont des poilus, qu'ils soient à cheval ou à pied, qu'ils soient de l'artillerie ou des régiments d'Afrique. La magie qui les a assemblés persiste: il n'y a plus de notaires, plus d'instituteurs, plus de professeurs, de chimistes, d'ingénieurs, d'artistes, d'architectes, de paysans ou d'ouvriers, - il n'y a plus que des poilus. Au surplus, l'uniforme, particulièrement cette année, se porte par en dessous et, pour lui, on ne se tolère aucune fantaisie: c'est celui des cœurs. On l'a endossé dès la veille de la mobilisation, ce jour-là même qui a inauguré le plus beau temps de fraternité que la France ait jamais connu, où les énergies qui travaillaient sur des chemins divers se sont rangées sur la même route, où les frontières intérieures se sont brusquement aplanies, où toutes les forces se sont précipitées dans un même creuset qui, depuis, laisse couler le beau métal à qui nous devrons notre paix et la paix du monde.

Voilà le véritable uniforme. L'autre... Ah! l'autre, c'est le temps présent qui le confectionne au jour le jour et il faut croire que nous avons affaire à un fameux artiste qui aime le confort et la couleur locale. Le confort est, cela va de soi, relatif; mais, en ce qui concerne la couleur locale, il n'y a rien à critiquer.

Dans une grande ville du centre, le général commandant la place punit de salle de police les militaires qui se promènent avec une femme au bras, un cache-nez au cou ou une pipe à la bouche. Sur le front, il n'est pas question de se promener avec une femme au bras ; quant au port du cache-nez ou de la pipe... c'est une autre affaire! Le cache- nez est devenu presque réglementaire; et la pipe, elle a sa place dans l'équipement, - à la jugulaire, crânement, comme un « sans culotte » ou comme un grognard de la Grande Armée.

 

 

Il faut voir les routes du Nord aux heures du ravitaillement ou de la relève. C'est un tableau inoubliable, à vous tirer des larmes d'orgueil. Dans la boue, par la neige ou par le gel, sous des rafales de pluie ou par la bise qui siffle dans les branches des arbres dénudés et déchiquetés, c'est un incessant mouvement de types de Raffet. Il semble que la nature entière se soit éloignée ou qu'elle n'existe plus.

Cela fait reffet d'une esquisse dans laquelle le peintre aurait négligé le paysage pour ne pousser que le dessin des êtres qui passent. Les buissons s'estompent, les champs disparaissent, l'horizon, qui se confond avec le ciel, est indéfinissable; il n'y a que la route qui compte, bombée de pavés par place, labourée d'ornières, maintenue sur les côtés par des charges de briques en morceaux. Elle glisse entre deux fossés remplis, sur le bord desquels, de-ci de-là, apparaît le cadavre d'un cheval qu'on enterrera ce soir ou une carcasse d'automobile qui fait loucher les chauffeurs.

Ah! ces débris de machines! C'est la grande tentation des ravitailleurs. On suppute ce qui est encore bon dans l'organisme, on se dit que, si l'on pouvait faire une halte d'un quart d'heure, on enlèverait un tuyau, la manivelle, la direction, n'importe quoi.

Je connais un chauffeur qui, il y a trois mois, ne revenait jamais au cantonnement sans marmonner:

- Je l'ai encore vue, vous savez! Le réservoir y est toujours... Et pas moyen de s'arrêter!

L'idée qu'il y avait là un réservoir à essence abandonné l'obsédait. C'était une tentation qui croissait et finissait par occuper tout son esprit. Il devenait pareil à un enfant qui passe chaque jour devant le même jouet. Il serait allé le prendre sous les obus, son réservoir, si on l'avait autorisé à s'arrêter.

Il ne se comportait pas autrement que dans la vie pacifique et il n'était pas une exception dans le monde des poilus. L'un d'eux, qui est dans la fournaise depuis le début de la campagne, en écrivant dernièrement à quelqu'un des siens, ne se retenait pas de paraître satisfait : au moment d'un bond en avant, n'avait-il pas trouvé une toile imperméable qu'il avait réparée, ourlée, consolidée et qui lui servait d'abri! Et il la décrivait, et il en vantait les avantages! Trois lignes sur les combats quotidiens; on sentait bien que cela passait après la toile de tente.

Ils sont presque tous ainsi, à croire, vraiment, que les sujets des grandes émotions ne parviennent à leur entendement qu'atténués ou transformés. Ils ne se sont pas fait seulement une philosophie mais une nature nouvelle, celle qui convient à cette contrée fabuleuse que nul, en dehors d'eux, ne peut connaître complètement, dont eux seuls, plus tard, auront le droit de parler. Et l'on peut gager que ce ne seront pas eux qui en parleront le plus. Le vrai paysan, celui qui connaît l'étendue de sa propriété à un mètre carré près, qui, de nuit comme de jour, avec la même sûreté, est capable de se diriger dans son pays, n'est pas l'homme qui bavarde de ce qu'il connaît si bien. Il en est de même de l'ouvrier pour son usine, de l'homme de science pour sa science, des artisans pour leur métier, des vrais artistes pour leur art.

Vous les verrez au lendemain de la guerre, ces poilus, et ils vous étonneront par la sobriété de leurs discours. Ils seront comme ces amis qui se rencontrent après des années d'éloignement et qui, dès les premiers épanchements, ne trouvent plus rien à se confier, peut-être parce qu'ils ont trop à se dire, peut-être parce qu'ils sentent vaguement que, d'avoir vécu si loin l'un de l'autre, ils ne peuvent plus employer le même dialecte, peut-être, encore, parce que, chacun à part soi, se persuade qu'il n'y a pas d'expressions pour traduire ce qu'il a vécu et que ce serait un vain effort que d'essayer d'en forger. La vision qui n'est réservée qu'à lui est là, toujours présente et si haute, croit-il, que rien ne saurait en donner une idée à celui qui voudrait la connaître. Si nous nous représentons un coucher de soleil sur le Gange, une matinée dans les oasis du Sud tunisien, l'azur aux profondeurs infinies d'un ciel de Perse, c'est que nous pouvons multiplier par la pensée les plus beaux couchers de soleil, les plus belles matinées, les plus beaux ciels qu'il nous a été donné de voir, mais nous savons bien que nous ne parviendrons jamais à faire naître dans l'esprit d'un autre le spectacle dont nous aurons été le seul témoin si cet autre n'a pas dans , sa réserve de souvenirs une image qui puisse servir de lointain au sujet que nous voulons évoquer. Ce qu'il faut, en somme, au conteur, c'est un public qui connaisse l'alphabet, le lexique et la grammaire de sa langue. Or, en ce qui concernera l'existence que les poilus auront menée depuis le début de la guerre, il n'y aura qu'eux, eux seuls, qui seront aptes à l'évoquer et à la comprendre.

Parler de leur vie? A quoi bon! Et, d'ailleurs, elle ne leur semble plus si extravagante. L'habitude est là; elle n'atténue ni leur héroïsme dans le sacrifice d'eux-mêmes, ni la grandeur de leur mission, mais il ne faudrait pas s'imaginer que le fantôme de la Patrie menacée s'agite constamment devant leurs yeux et qu'ils se répètent sans trêve: « Je fais mon devoir! » C'est bon pour ceux dont

la conviction n'est pas solide. Faire son devoir, pour les poilus, c'est agir selon des prescriptions strictement définies, sans hésiter et, lorsque l'action le leur permet, de penser à autre chose. Les héros cornéliens qui palabrent, se heurtent la poitrine à poings fermés, se campent dans des attitudes théâtrales à la David, ne sont plus de notre temps. Nos héros, à nous, sont des gens simples, qui savent se taire, rire, rêver, conserver leur humeur d'hier en s'accommodant de tout, sans même se douter qu'une auréole de gloire s'est formée au-dessus de leur tête, qu'elle grandit et devient chaque jour plus radieuse. Nos héros n'ont pas cessé d'être des hommes.

Ce qu'ils sont présentement, les poilus? Ni fanfarons, ni abattus. Ils sont 1914 ou 1915, et le mot que j'ai entendu les peint mieux que les expressions les plus heureuses.

Dans une tranchée, sous une averse de grêle et de pluie, un territorial qui se couvrait avec précaution d'une chaude couverture de laine dit paisiblement à un nouveau venu de l'active, au moment où éclatait un obus à cinquante mètres d'eux :

- Oh! et puis, tu sais, faut pas prendre ça au tragique!

 
Gaston Cherau
Dessins et croquis d'après nature de Georges Scott

 

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