- de la revue 'l'Illustration' No. 3741, 14 novembre 1914
- 'la Vie de Cavernes'
- par Gaston Cherau
Sur le Front - 1914
- Suite de la Lettre de Notre Envoyé Spécial dans le Nord,
- Dont la Première Partie a Paru sous le Titre : « Les Héros de Notre Pays »
Novembre 1914
Ce sont bien des héros, mais, dès l'abord, on ne les distingue pas des autres hommes. Ils n'ont pas le panache dont nous parions les demi-dieux des batailles, ils ne bombent pas la poitrine, ne se donnent ni un air arrogant, ni un air vieux grognard, ni un air suffisant; ils sont sobres de mots, pince-sans-rire ou bons garçons, naturels, - difficiles à peindre. Ils seraient de mauvais types de théâtre. La seule scène qui leur convienne est celle où ils sont, où les spectateurs n'ont pas accès, où on joue la pièce tragique avec la troupe voisine; mais, en attendant de monter sur le plateau, ils se comportent, dans les coulisses et dans leurs loges, comme de vieux acteurs, si bien faits à tous les bruits qui précèdent la sonnette de l'entr'acte qu'ils ne la guettent même plus et qu'ils pensent à peine à l'instant où l'on criera: « En scène! ». Ils sont là chez eux, si complètement adaptés à cette existence, qu'on ne s'imagine pas qu'ils aient jamais pu en mener une autre et qu'ils aient été d'autres gens que ces êtres extraordinaires, qui vivent, dans toute sa splendeur, comme ils disent en risquant le jeu de mot, « la vie de cavernes ».
Avant d'atteindre la tranchée qui donne accès à leur domaine, l'un d'eux, rencontré sur la route, nous chuchote en souriant:
- Baissez-vous un peu! M. Fritz tire.
On l'appelle indifféremment « M. Fritz » ou « le Fou », - « M. Fritz », quand il tire avec discrétion; « le Fou », quand, du haut de son perchoir, il gaspille des munitions. On dit aussi que M. Fritz est malade, ou qu'il déjeune, ou qu'il est « décédé », ou qu'il rêve, quand une heure se passe sans qu'il arrose la route.
M. Fritz est un personnage du genre de ceux que nous avons créés dans notre petite enfance; du moins, celui-ci est un mythe qui envoie de vraies balles; mais nul ne lui en tient rigueur et, quand on l'évoque, c'est avec une sorte de sympathie joyeuse qui a une saveur toute spéciale. On sourit sans effort, le plus simplement du monde; on dit: « Quel type! », en haussant les épaules et en l'excusant; on serait disposé à le laisser en paix sur son arbre, tout là-bas, si chacun n'avait le désir d'être celui qui décrochera l'oiseau.
M. Fritz a été, probablement, décroché plusieurs fois déjà?
On n'en veut rien croire,
M. Fritz n'a-t-il pas été remplacé?
On veut l'ignorer. Guignol a été tué maintes fois et il est toujours présent, et partout.
Voilà le ton des tranchées au bout d'une semaine d'inaction!
Pense-t-on aux batailles livrées, aux camarades disparus, à ce qui se prépare pour le lendemain et que l'on ignore? Peut-être; mais l'on ne parle guère du passé et pas beaucoup plus du futur. On se laisse aller, paisiblement. La haine, chez les poilus, a revêtu une forme nouvelle; .elle s'est comme ennoblie d'une gaieté atténuée que l'on ne réprime pas'et d'un intense besoin de vivre sans souci auquel on s'abandonne. On se surveille, on se canarde, on se tue, mais - pourquoi ne l'avouerait-on pas? - d'une tranchée à l'autre, on s'estime au plus juste de sa valeur, on se critique et l'on s'éduque mutuellement.
Les poilus ont dressé leurs voisins à être polis. Un Boche a-t-il réussi à toucher quelqu'un des nôtres? Aussitôt, un petit drapeau s'élève au-dessus de nos tranchées et s'agite.
Rigodon!... Cela signifie: « Touché! Nos compliments! »
De l'autre côté, on ne se comporte plus autrement.
C'est un jeu terrible, mais c'est un jeu de guerriers. Les hommes qui s'y livrent reprendront leurs esprits après la tourmente; en attendant, puisque la bas, si chacun n'avait le aesir d'être celui qui aecrocnera i oiseau.
M. Fritz a été, probablement, décroché plusieurs fois déjà?
On n'en veut rien croire.
M. Fritz n'a-t-il pas été remplacé?
On veut l'ignorer. Guignol a été tué maintes fois et il est toujours présent, et partout.
Voilà le ton des tranchées au bout d'une semaine d'inaction!
Pense-t-on aux batailles livrées, aux camarades disparus, à ce qui se prépare pour le lendemain et que l'on ignore? Peut-être; mais l'on ne parle guère du passé et pas beaucoup plus du futur. On se laisse aller, paisiblement. La haine, chez les poilus, a revêtu une forme nouvelle; elle s'est comme ennoblie d'une gaieté atténuée que l'on ne réprime pas et d'un intense besoin de vivre sans souci auquel on s'abandonne. On se surveille, on se canarde, on se tue, mais - pourquoi ne l'avouerait-on pas? - d'une tranchée à l'autre, on s'estime au plus juste de sa valeur, on se critique et l'on s'éduque mutuellement.
Les poilus ont dressé leurs voisins à être polis. Un Boche a-t-il réussi à toucher quelqu'un des nôtres? Aussitôt, un petit drapeau s'élève au-dessus de nos tranchées et s'agite.
Rigodon!... Cela signifie: « Touché! Nos compliments! »
De l'autre côté, on ne se comporte plus autrement.
C'est un jeu terrible, mais c'est un jeu de guerriers. Les hommes qui s'y livrent reprendront leurs esprits après la tourmente; en attendant, puisque la tourmente fait rage, ne vaut-il pas mieux donner ou aborder la mort avec cette sérénité? Et la Patrie peut-elle tenir rigueur à ses enfants de la servir avec cet entrain?
Je connais un boyau dans la terre où l'on se trouve exactement à 45 mètres de l'ennemi; d'un terrier à l'autre on s'entend parler. C'est de là que, le soir, un sergent des poilus, qui connaît toutes les finesses de la langue allemande, fait sa proclamation aux voisins. Il monte sur son talus, s'assure qu'il n'y a pas de fouines qui rôdent et il commence:
- « Gens d'Allemagne! Je dois à la vérité de vous apprendre de fâcheuses nouvelles; vos officiers les connaissent, mais ils vous les cachent. Vous vous faites battre sur... »
Et notre communiqué officiel y passe tout entier; ensuite, vient le rapport du régiment:
- « Aujourd'hui, vous n'avez pas été heureux dans vos tirs sur silhouettes mobiles; aucun rigodon pour vous et ça n'est pas à votre éloge!... »
II termine en leur souhaitant bonsoir, en leur promettant la suite à demain et, d'un bond, il saute dans sa taupinière, juste au moment où la fusillade éclate.
Ce qu'on voit de la tranchée ci-contre: la ligne de terre remuée, un peu avant le bois, indique la tranchée allemande.
- Voilà comment ils nous remercient! me fait-il, méprisant. Donnez-vous donc du mal pour leur apprendre les usages!
Et chacun regagne son poste, tandis que les balles continuent de claquer sur la crête des couloirs ou de se lamenter quand elles ricochent, déchirant la nuit de leurs lamentations de mauvaises bêtes tombées dans un piège. Puis, l'apaisement se fait; le dur service des hommes qui veillent commence, à moins que l'on n'ait décidé une petite expédition pour améliorer la propriété.
Ce sont les nuits noires qui conviennent le mieux pour cette besogne de chats-huants. Au moment de mon arrivée sur cette partie du front, on me montra ce qu'on nommait « la maison rouge ». C'était une ancienne briqueterie, aux trois quarts démolie par nos obus, mais sur laquelle nos canons et ceux de l'ennemi ne pouvaient plus tirer parce que, insensiblement, par en dessous, nos lignes s'étaient rapprochées d'elle à ce point qu'on entendait jusqu'aux chuchotements des Allemands qui se réunissaient là, après le crépuscule.
Dans cette plaine où rien de complet, où rien de vivant ne s'élevait du sol, son aspect était sinistre. Mais on se moquait bien de l'aspect! On avait projeté de la raser et de faire sauter les caves de ce repaire: ce fut ce soir-là qu'on s'y résolut.
Sur le coup de neuf, trois poilus sortirent des tranchées, rampèrent jusqu'au pied des murs, placèrent leurs cartouches de dynamite sans que les bons amis qui continuaient de discuter à l'intérieur de la mauvaise auberge s'en fussent aperçu... Dix minutes plus tard, le château sautait! Aussitôt, sur toute la ligne ennemie, les fusils et les mitrailleuses crépitèrent, mais cela ne réveilla même pas les nôtres: on savait si bien que c'était de la poudre brûlée inutilement!
C'est ainsi que cela se passe, une nuit sur deux.
Voilà leur guerre, à eux, la guerre qu'ils font en attendant le bond en avant, ou la coulée silencieuse le long de la barrière humaine, qui les amèneront devant d'autres lisières mystérieuses, d'autres « maisons rouges », d'autres coteaux redoutables auxquels ils s'accoutumeront vite et qu'ils traiteront à la façon dont ils ont traité ceux qui leur étaient devenus familiers.
Quitteront-ils leurs tranchées à regret? Pourquoi pas? Ils les ont organisée», les ont rendues confortables, y ont creusé des cellules où l'on dort fort bien, à l'abri des « éternueurs », et des chambres dont le sol est à plus de quatre mètres de la surface des champs, où il y a une table, une chaise, - tout le confort, quoi! Chaque jour, on y apporte un perfectionnement.
Au moment où j'écris ceci, je reçois la lettre d'un officier qui me raconte qu'ils ont continué avec acharnement leurs travaux de taupes: « Je me fais construire, me dit-il, une magnifique salle de réunion en caverne boisée, caissons à la française, panneaux anciens et disparates où nous serons bien mieux que dans l'immeuble que vous connaissez. »
C'est le reflet de la bonne humeur qui règne chez les poilus. Lorsque l'on ne tire pas, rien ne s'y passe autrement que dans une ville. L'un d'eux sort-il de sa cellule pour se dégourdir les jambes? Il demande à son voisin s'il ne veut pas l'accompagner rue de Morhange. Toutes les artères de la cité ont des noms. Il y a la rue de Maricourt (un souvenir récent), la rue de Morhange (un rude souvenir, hélas! et le boyau qui porte cette plaque est un vilain coupe-gorge, un mauvais lieu où les balles pleuyent et où il ne faut pas s'attarder), la rue de la Paix et la place de la Concorde (les bien nommées), et d'autres rues qui parlent à l'esprit des Nancéens. Le poste téléphonique est indiqué par une enseigne où s'inscrit en caractère gothique: « Villa Mystérieuse ».
A son propos, me revient un incident qui prouverait, s'il en était besoin, que la guerre, qui modifie les instincts les plus tenaces, ne peut rien contre certaines habitudes. Devant moi, le colonel priait la batterie de soutien d'envoyer un nombre de projectiles déterminé sur la bordure du bois qui nous faisait face. Voici comment le soldat préposé à l'appareil transmit la communication:
- « Allô!... Louvent... C'est toi, ma vieille?... Ça va?... Moi aussi; merci!...
mètres de la surface des champs, où il y a une table, une chaise, - tout le confort, quoi! Chaque jour, on y apporte un perfectionnement.
Au moment où j'écris ceci, je reçois la lettre d'un officier qui me raconte qu'ils ont continué avec acharnement leurs travaux de taupes: « Je me fais construire, me dit-il, une magnifique salle de réunion en caverne boisée, caissons à la française, panneaux anciens et disparates où nous serons bien mieux que dans l'immeuble que vous connaissez. »
C'est le reflet de la bonne humeur qui règne chez les poilus. Lorsque l'on ne tire pas, rien ne s'y passe autrement que dans une ville. L'un d'eux sort-il de sa cellule pour se dégourdir les jambes? Il demande à son voisin s'il ne veut pas l'accompagner rue de Morhange. Toutes les artères de la cité ont des noms. Il y a la rue de Maricourt (un souvenir récent), la rue de Morhange (un rude souvenir, hélas! et le boyau qui porte cette plaque est un vilain coupe-gorge, un mauvais lieu où les balles pleuvent et où il ne faut pas s'attarder), la rue de la Paix et la place de la Concorde (les bien nommées), et d'autres rues qui parlent à l'esprit des Nancéens. Le poste téléphonique est indiqué par une enseigne où s'inscrit en caractère gothique: « Villa Mystérieuse ».
A son propos, me revient un incident qui prouverait, s'il en était besoin, que la guerre, qui modifie les instincts les plus tenaces, ne peut rien contre certaines habitudes. Devant moi, le colonel priait la batterie de soutien d'envoyer un nombre de projectiles déterminé sur la bordure du bois qui nous faisait face. Voici comment le soldat préposé à l'appareil transmit la communication:
- « Allô!... Louvent... C'est toi, ma vieille?... Ça va?... Moi aussi; merci!... Ecoute! Colonel au capitaine X... Envoyez cinq rageurs sur la lisière, de cinquante en cinquante mètres, en débutant par la droite. Achevez la romance par une valse de percutants, deux sur la maison boche, deux en arrière et un en avant. Commencez le morceau dans cinq minutes!... T'as compris? Répète un peu!... Bon! T'es pas trop bête, allons! Bonjour aux copains! »
Vous croyez que ce poilu aurait pu se dispenser de débuter et de finir par le « bonjour à Louvent » et le « bonjour aux copains »? Et vous croyez qu'il aurait pu communiquer son ordre en parlant de shrapnells et d'obus?
Ah! bien, oui!... Néanmoins, on se comprend à merveille. Cinq minutes plus tard, le tir commençait. Les rageurs, docilement, vinrent, un à un, poser leur boule de neige à la lisière; ensuite, ce fut « la valse des percutants », et l'un d'eux causa même un cataclysme imprévu: la maison boche s'envola dans un nuage rouge brique qui monta au-dessus du bois, tel un bouquet sanglant.
On en parla pendant plus d'un quart d'heure, ce qui, chez les poilus, est l'indice d'un beau succès; après quoi, chacun reprit ses petites occupations. Eue de la Paix, on continua de jouer aux cartes; place de la Concorde, on s'organisa en groupe pour éplucher des pommes de terre et boire le thé. Ailleurs, d'autres s'étaient mis à nettoyer leurs armes, d'autres à recoudre des boutons, à graisser leurs chaussures. L'un d'eux, qui réparait consciencieusement sa musette et ne se croyait pas observé, abandonnant tout à coup sa tâche, s'exclama, comme en se parlant: « Ah!... Je vais faire un carton! », de même qu'il aurait marmonné, chez lui: « Je vais donner de l'avoine à mon cheval! » Il se leva, considéra son travail d'un dernier coup d'il, saisit son fusil, se dirigea vers la dernière tranchée... Un instant après, on entendit un coup de fusil, un autre, un autre encore et il n'en fallut pas plus pour que, sur l'autre bord, un concert de mousqueterie éclatât.
« Faire un carton », c'est la distraction ordinaire, c'est aussi la distraction préférée. On se poste, bien à l'aise, dans un endroit que l'on connaît, on observe pendant quelques instants la propriété du voisin, on épaule, on vise posément quelque chose qui remue... le coup part et, vite! on baisse la tête et l'on disparaît! C'est la consigne. Pour ne pas l'avoir observée, un malheureux petit caporal, le jour de mon arrivée, a reçu une balle en plein front. On est si près les uns des autres que l'on se guette, de meurtrières à meurtrières, comme des provinciales qui se surveillent, derrière leurs persiennes, de chaque côté d'une rue étroite.
C'est cela, surtout, qui donne l'impression aux poilus qu'ils sont dos propriétaires; cela et leur jardin potager qui se trouve juste au bord de la dernière tranchée, et aussi leur parc d'élevage... Je ne brode pas! Ils ont un pare d'élevage où paissent les sept vaches du commandant F... Dernièrement, on a fêté la naissance d'un joli veau roux et, chaque jour, à l'aube et au crépuscule, des hommes sortent de leur bauge et s'en vont traire les bêtes, à la barbe de l'ennemi.
- Jamais je n'aurais cru qu'il y avait de si bonnes laitières dans les Flandres! me dit un soldat admirativement.
Comme je lui demandais pourquoi les Allemands ne tiraient pas sur elles, il répliqua, scandalisé:
- Il ne manquerait plus que ça!... D'abord, on ne serait pas long à leur rendre la pareille! Ils en ont, eux aussi, devant Monchy... Oh! deux ou trois, et qui ne valent pas les nôtres! Ça ne fait rien; on les leur laisse, en attendant de les acheter.
« Acheter » est un verbe qui a pris, chez les poilus, un tout autre sens qu'en lemps de paix.
On se rend, ainsi, des politesses. Il en est une à laquelle nos poilus sont sensibles: pendant l'heure qui précède le repas du soir, les Allemands ne tirent pas, - mais il paraît que cela se perd. L'officier qui m'écrit me dit, en effet: « Le gros Ram-ram noir dégringole sur le village voisin avec une insistance de mauvais goût. Les Boches paraissent oublier que c'est l'heure où nos cuisiniers ont besoin d'avoir tout leur temps à eux. Encore un manque de tact à enregistrer! »
C'est ainsi que l'on prend les choses; vous voyez qu'elles ne semblent pas tragiques! Dans cette fournaise, d'ailleurs, on ne prend rien au tragique et, même, l'on ne peut se défendre d'éprouver une extraordinaire impression de sécurité. Ce n'est pas aux tranchées qu'on les doit, mais bien à ces diables de poilus. J'ai vu là des types très divers, tous d'admirables types, parmi les officiers et parmi les hommes. Ils ne font pas de discours, n'ont pas de ces attitudes qui vous gênent; ils marchent d'un même cur, mais en faisant oublier jusqu'à leur courage.
Je reverrai toujours ce commandant, dont la capote râpée est célèbre, mi merveilleux entraîneur d'hommes, le seul, à vrai dire, qui soit « image Grande Armée ». C'est un solide gars, à forte carrure, aux traits rudes et bons, au sourire et au regard paternels, à la voix sonore, grave et douce qui ne gronde pas souvent mais qui gronde si fort quand elle gronde! C'est lui que ses nommes appellent le père X... et ils ont pour lui des soins et une admiration qui vont jusqu'au culte! Eh bien, il ne parle pas souvent, le père X...!
Au début de la campagne, un jour que la compagnie se préparait à donner, il se campe devant ses poilus et commence:
- Mes enfants, la besogne va être chaude! C'est à nous de mnreher; nussi. je veux vous faire quelques recommandations importants...
A ce moment, il regarde loules ces figures tendues vers lui et, se redressant soudain, prenant un ton de bon garçon qui n'aime pas faire de phrases, il s'écrie en dégainant:
- Et puis, zut!... Que chacun fasse son devoir! En avant!
D'une seule voix, les hommes, électrisés, lancèrent: « Vive le capitaine! »
Ça n'était pas réglementaire, c'est vrai; mais, ce qui l'était, ce fut l'entrain avec lequel on chargea.
C'est ce capitaine qui, un jour, dans une de ses tranchées, a reçu l'extraordinaire visite que je veux rapporter telle que je l'ai entendue:
Il y avait un lâche dans la compagnie. C'était, si l'on veut, un malheureux garçon qui avait un cur courageux et des muscles qui le trahissaient parfois. Un soir qu'il gardait un chemin creux, voilà que des formes se présentent. Il était seul, la sentinelle mobile venait de s'éloigner... Vous vous imaginez l'état de notre lâche! Il crie: « Halte-là! » On ne s'arrête pas mais une voix prononce: « Kamarades! » et, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, les Allemands étaient sur lui. Il se met à fuir, probablement, se trompe de côté, fonce sur l'ennemi, lance des coups à l'aveuglette, se dégage, se replie au galop, rencontre sa compagnie qui arrivait au pas gymnastique, s'arrête et « rend compte ».
- Alors, toi, qu'as-tu fait? questionne le capitaine. - J'ai cogné. - Ah! tu as cogné? Mais, dis donc, tu ne te contentes pas d'abandonner ton poste; il faut aussi que tu te débarrasses de tes armes! Qu'as-tu fait de ta baïonnette?
Le soldat regarde son canon de fusil, étonné de ne plus y voir sa baïonnette, et réplique en tremblant:
- Mon capitaine... je crois... je crois que je l'ai laissée dans le ventre d'un Boche!
Vous pensez si l'on s'en est payé à la compagnie! Ce faux poilu qui avait laissé sa baïonnette dans le ventre d'un Boche!
Pourtant, c'était vrai! Le lendemain, au petit jour, en allant reconnaître le terrain, on la trouva plantée dans le ventre d'un Allemand, et si enfoncée que la garde avait disparu dans le corps.
Alors, on commença d'estimer le blanc-bee. Il avait l'air d'en être honteux. C'est que, au fond de lui, il savait qu'il n'était pas un héros; il ne flanchait pas, mais il était toujours crispé et cela ne s'accordait pas avec l'allure des compagnons. Un jour, à bout de résistance, il se résigna, dans un accès de ci'ânerie désespérée, à se présenter devant son chef pour lui conter son cas:
- Mon capitaine, fit-il, c'est plus fort que moi! C'est affreux à avouer, mais je suis un lâche! J'ai peur... j'ai peur de f... le camp au moment où il faudra tenir! Et rien ne me retiendra... je me connais! Je suis un lâche, je mérite de passer au conseil...
Le capitaine le dévisageait.
- Enfin, mon ami, finit-il par dire, pourquoi me racontes-tu ça?
- Mon capitaine, voilà! Je suis sûr que si vous consentiez à me prendre avec vous, je suis sûr que si je vous sentais toujours là, je ne serais plus un lâche. Choisissez-moi comme homme de liaison et vous verrez! Du moment que ce sera vous qui me commanderez quelque chose, je sais que rien ne m'empêchera de le faire. Je me connais, allez!
Savez-vous ce qu'a fait le capitaine? Il l'a pris comme homme de liaison.
Vous ignorez ce qu'est un homme de liaison? C'est celui qui, généralement, est de tous les dangers, qui doit agir seul, avec intelligence, avec méthode et avec instinct...
Quand le capitaine a été promu commandant, il a conservé son homme de liaison qui l'accompagne comme son ombre même, partout, et qui ne se détache de lui que pour courir porter ses ordres ou ses rapports, dans des conditions où il ne faut pas que le cur ait des fantaisies.
C'est la seule exception que j'aie trouvée dans ce bataillon des poilus qui, eux, sont des courageux qui ont, selon l'expression militaire, un fameux cran. Seul, l'homme de liaison ne possède que le cran supérieur: il ne peut pas le moins, il ne peut que le plus. On le garde quand même, et l'on ne s'en plaint pas.
J'aurais bien d'autres histoires à vous conter sur les poilus; j'en aurais autant que j'en ai entendues, autant que j'en ai vues dans leurs tranchées, devant ce champ de bataille désert, tragique et simple, où la mort n'a aucune apparence, où l'on s'habitue, pourtant, si vite à l'idée de mourir pour la Patrie qu'on trouve tout naturel de se sacrifier à Elle sans y penser, joyeusement, à la manière dont on se conserve pour Elle.
- Et puis, zut,!... comme disait le capitaine nu moment de charger. Que clinctin fasse son devoir!
C'est ainsi qu'on le fait.
Gaston Cherau