de la revue 'l'Illustration' No. 3743, 28 novembre 1914
'Impressions du Front'
par Gustave Babin

Sur le Front - 1914

 

l'Entrainante Confiance

Certes, au cours de cette première randonnée de trois jours, que la bienveillance du haut commandement vient de nous permettre de faire au front Nord des armées - librement, officiellement, et affranchis désormais des subterfuges auxquels il nous fallut parfois nous résigner - les émotions fortes ne n'ont pas manqué, que ce fût au milieu des ruines accumulées par les Barbares, le long des routes où se hâtent en bon ordre les convois, à travers les plaines picardes et flamandes couvant, impassibles sous les frimas, sourdes au fracas de la canonnade, les germes de la prochaine moisson, ou encore à la ligne extrême des tranchées, dans ces insolites demeures de taupes où la généreuse ardeur des nôtres se tend, se condense, s'accumule en réserves dont on éprouvera quelque jour la force irrésistible. Mais l'impression qui résume et synthétise toutes les autres, et les domine - il sied de le proclamer dès l'abord - c'est une impression de sécurité absolue, de confiance inébranlable, qui empoigne dès le premier contact avec ces hommes qu'on a si ardemment souhaité de voir, qu'on approche enfin, et qu'on surprend à l'œuvre, dans leur vie quotidienne, dans leur habituelle façon d'être, dans leur état d'esprit de chaque heure, froid courage, patience inlassable, certitude fervente et contagieuse du succès. Oui, la cause qui a de pareils défenseurs est assurée de la décisive victoire, du triomphe inéluctable. On n'en saurait douter: l'intègre Providence s'est prononcée déjà en faveur d'un pays, du moment qu'elle lui a donné ces chefs et ces soldats, de qui une foi commune, une même haine inexorable exaltent encore la valeur.

 

Dans les Tranchées

La neige, depuis deux ou trois jours, couvre l'Artois, la Picardie, les Flandres. Une radieuse lumière resplendit au ciel pâle, glace d'or frissonnant ces blancheurs épandues, drape de pourpre froide les hêtraies dénudées ou d'outremer profond les sombres sapinières.

Nous suivons une route droite, toute droite, qui court plein Est, montueuse et déclive, tour à tour, mais d'une rigidité implacable. La Somme, au creux de sa vallée, s'étire à l'aise sur ses tourbières, bleue comme un fjord, lente, engourdie par l'hiver. Bientôt un chemin moins large et plus capricieux, sur la gauche, nous ramènera un peu au Nord. Puis, à un village d'où l'on entend crépiter par intermittences la fusillade, ainsi qu'au voisinage d'un tir aux pigeons, il nous faut laisser nos autos: c'est plus prudent. Et le raidillon que suivent, chaque soir, les relèves d'hommes, les corvées de ravitaillement, nous amène à l'entrée d'un boyau d'un mètre environ de largeur, étroit couloir taillé en terre à angle vif et s'enfonçant en pente douce jusqu'à deux mètres au-dessous du sol, exhaussé, à droite et à gauche, des déblais rejetés par la pelle: c'est le cheminement qui conduit aux tranchées.

Les tranchées! aller aux tranchées! depuis de si longs jours que nous lisions ce mot, chaque matin, chaque soir, sans nous faire une idée bien nette de la chose! que nous faisions ce rêve qui, maintenant, se réalise!

De place en place, le cheminement dévie tout à coup, fait un coude brusque ou s'incurve, dans un sens ou dans l'autre, se replie, semble revenir sur lui-même, puis reprend sa direction générale vers le but. L'ingénieux Dédale même serait impuissant à retracer, de souvenir, tant de sinuosités, de crochets, de méandres: nous comprenons d'ailleurs, sans questionner, la raison d'un tracé si fantaisiste en apparence.

De temps à autre, au passage, un sifflement léger comme un accord de harpe éolienne passe dans l'air, au-dessus de nous. On y est pris, au début; on lève les yeux ou l'on baisse la tête, suivant l'humeur ou le tempérament. Mais non, ce n'est rien, que le murmure du vent contre les fils téléphoniques tendus à travers la plaine sur de frêles branches. Le bruissement des balles, un peu plus loin, sera tout autre.

Chemin faisant, il nous arrive de croiser ou de dépasser une corvée, quelques hommes, en file indienne, portant qui du bois ou de la tôle pour les abris, qui de la paille pour le couchage; ils se rangent pour nous laisser la place, leur faix adossé à la paroi de terre bien sèche par ce beau temps; nous nous effaçons pour passer.

Enfin, voici le terme où nous tendons, - le front, vraiment, la place où vivent, depuis des semaines, les combattants de première ligne, gagnant pas à pas le terrain.

Le village qu'on convoite, qu'on prendra immanquablement, est là devant, à 250 mètres d'où nous sommes, protégé en bas par une tranchée parallèle à la nôtre, à 150 mètres peut-être d'elle. Nous le découvrons par d'étroites meurtrières oblongues, de la dimension, à peu près, d'une boîte d'allumettes, juste la place qu'il faut pour risquer un œil ou poser le canon d'un fusil. Risquer, je dis bien, car il arrive que, dès qu'une face curieuse s'y colle, un sifflement, plus coupant, celui-là, que celui du vent dans les fils du téléphone, vrille l'air... C'est d'ailleurs à charge de revanche, et les nôtres font tout aussi bonne garde: malheur au casque ou au calot qui se montrerait au-dessus de l'épaulement ennemi!

L'étroit espace où nous coudoyons de patients sapeurs - redevenus un peu les rois de la situation - et d'ardents fantassins, est d'un plan plus inextricable encore que le boyau de cheminement qui nous a conduits là; ici une marche surélevée conduit à un poste d'observation qui doit bosseler la plaine d'une insensible taupinière et que protège une petite plaque d'acier percée d'un voyant à peine plus large que les meurtrières; d'autres marches s'enfoncent dans le sol dur, conduisant à la salle de garde, à la salle où se reposent les hommes, cave au sol jonché de paille, ou bien à la cuisine dont le plafond, pour bas qu'il soit, se perd dans la fumée, dans l'ombre, le mystère, comme celui d'un hypogée. Des abris de tôle ou de branchage, çà et là tendus au-dessus de la tranchée, permettent aux défenseurs de respirer tranquilles entre deux fusillades.

Tout un campement, sans confort, à la vérité, mais si ingénieux et si propre! est installé ainsi sous terre: chambre d'officier, poste téléphonique, que sais-je ... Et l'on vit là sans fièvre, sans inquiétude, tant on est sûr qu'ainsi qu'il en advient dans les pièces bien faites, tout finira par s'arranger pour notre joie. Comme distractions, on a la ressource, quand la batterie de 75 dissimulée, en arrière, sous des amas de paille, se met à tirer, de regarder éclater sur le village déjà ruiné, sur les tranchées des voisins adverses, un obus bien ajusté. Encore est-ce sans doute là un divertissement dont on se lasse comme de tous les plaisirs de ce monde, car les visiteurs d'occasion que nous sommes semblent seuls s'y complaire. Mais, quand nos regards errent sur la plaine, vers la gauche, un spectacle autrement poignant les arrête: c'est, à quarante ou cinquante mètres, rouges et bleus, quatre corps étendus, rigides, dans les sillons, quatre des nôtres tombés dans une sortie récente, et que, sous la menace des balles, on n'a pu encore aller ensevelir. Vision mélancolique, qui doit requérir maintes fois l'attention des camarades groupés autour de nous. Du moins la contemplent-ils stoïquement, confiants qu'un jour proche ils pourront donner à ces héros la sépulture digne de leur belle fin. Car ce qui est admirable, c'est l'allégresse, la belle humeur qui règne parmi ces hommes, du haut en bas de la hiérarchie. On ne saurait accomplir un plus rude devoir d'un cœur plus serein, avec plus de simplicité, - de naturel.

Un peu plus loin, nous allions trouver, au fond d'une cave voûtée, seul abri qui demeure au milieu de ruines informes, un colonel, un des plus admirables exemplaires d'humanité combative qu'on puisse concevoir, haut de stature, élégant de gestes, fier d'expression: le chevalier Eviradnus à quarante ans. Il était là, à cent mètres à peine de l'ennemi, ayant à faire face à mille préoccupations ardues, à des responsabilités graves; il travaillait à la clarté d'une lampe fumeuse, donnant des ordres, assignant des postes, parmi le va-et-vient de ses troupiers. Nous avions quelque honte, en vérité, à compliquer d'un souci, même léger, les soins pressants qui l'occupaient. Il reçut avec la même exquise urbanité, qu'en un salon ou au château il eût montrée à des invités amis, ces hôtes intempestifs que nous étions; et comme nous déplorions la frugalité du repas qui l'attendait, servi, sur un bout de table, il se récria, tout joyeux, nous montrant son dessert, une grappe dorée au soleil de son pays natal, gonflée d'un suc qui lui mettait d'avance l'eau à la bouche, friandise, pour lui, à nulle autre comparable.

Le lendemain nous amenait sur un tout autre point du front, un peu plus au Nord, vers des champs plus froids. Mais l'alacrité méridionale irradiait, là, de toute la personne d'un autre colonel, surchauffé davantage, celui-là, par de longs séjours sous les ciels fauves, Extrême-Orient, Indo-Chine, Tonkin, Cambodge, Afrique, sans doute. En voilà un, par exemple, qui ne redoutai! guère d'attirer « l'attention de l'ennemi » tout voisin! Tandis que sa tutélaire bienveillance nous obligeait à cheminer au bas d'un talus protecteur, il suivait à nos côtés l'accotement de la route, s'interrompant de conter quelque « giberne » pour rire aux éclats de sa bonne histoire, et nous faisant, avec de grands bras, par-dessus le parapet, le « topo » d'usage, décrivant le village de briques rouges, l'usine, avec sa cheminée qui brave les obus, le grand mur, au bas de la côte, qui sépare les possessions de l'Allemand des quelques maisons que nous avons commencé à conquérir,... tout le tableau voilé de crépuscule que nous contemplions, bien sages, derrière nos créneaux.

Un coup sec réveilla les champs silencieux, ouatés de neige, puis un autre, plusieurs encore; l'air, sur nos têtes, crissa comme une soie qu'on déchire; des lueurs rougeoyèrent au milieu de la blancheur des toits; des fumées denses montèrent dans la brume du soir. Nous n'eussions pas donné pour une loge dlopéra nos sièges de gazon. Quant au bon colonel, il exultait à la pensée, j'imagine, de la tête que pouvaient bien faire les autres en recevant, à l'heure de la soupe, cette salve insolite.

Les Boches ont aussi leurs caprices, au surplus. C'est ainsi que chaque nuit, à des heures variables, la batterie allemande embusquée de l'autre côté du village lâche quelques obus, un seul, parfois, même. Etrange fantaisie, qui a suggéré à nos troupiers l'idée d'un quelconque hurluberlu satisfaisant une douce et inoffensive monomanie. Et ils reconnaîtraient sa manière entre toutes, même s'il turlupinait en plein jour: « Tiens! voilà Rigadin qui tire! »

Tel est l'état d'esprit d'un bout à l'autre de la ligne, de la mer du Nord aux Vosges, sans doute: même tranquille insouciance du danger, même souriante ironie devant les prétentions de l'agresseur à intimider, à impressionner, puérilement ou sauvagement, suivant les circonstances. Si bien qu'à vivre au milieu de ces braves, on se prend, dès l'abord, à oublier tout le tragique des circonstances, et qu'il faut - car bien vite on s'accoutume au claquement de la mousqueterie comme au grondement du canon - faire effort et, comme on dit, se fouetter, pour s'imaginer que, tout décidément, c'est la guerre, avec toutes ses horreurs.

 

Panorama d'un Champ de Bataille

Toujours le même joli soleil sur la même neige immaculée, sur les mêmes bois mauves ou sombres.

De l'éminence où l'on nous a conduits cet après-midi-là, on est aux confins de deux terroirs, nettement séparés par la chute brusque d'un plateau, comme par une muraille. A notre droite, l'Artois et ses pentes crayeuses dévalant dans des failles profondes; à notre gauche, la Flandre, l'amorce des Pays-Bas déjà commençants, plaine monotone, tout unie jusqu'à l'horizon, animée seulement) de villages de briques, hérissée, çà et là, des anguleuses charpentes des puits de mine, bosselée, par les crassiers où s'accumulent les détritus des charbonnages, d'artificielles montagnes noires.

Dans cette région frontière de deux vieilles provinces françaises, et des plus éprouvées par la guerre farouche, nous faisons deux haltes qui nous permettent, après avoir vu la veille un coin, un des éléments, pour ainsi dire, de la lutte de siège engagée, d'en avoir le panorama d'ensemble: c'est d'abord contre le mur vétusté d'une ferme, à l'abri de la bise cinglante, puis, un peu plus tard, au milieu d'une plaine enclose au loin de grands bois, vaste étendue blanche, sans un pli, d'où émerge seul, pareil à un phare en plein Océan, un moulin ruiné.

Et un très disert officier de l'état-major de l'armée qui combat par ici nous fait, comme il dit, « l'amphi » nécessaire. Nous comprenons parbleu bien le thème qu'il nous développe; mais sauf les grands repères qu'il nous indique, les « amers », pour reprendre une expression marine - de circonstance devant cette immensité - qu'il désigne du doigt tendu: ce clocher de village, cette ruine magnifique que les obus prussiens déjà, dans l'autre guerre, moins sauvage pourtant, avaient insultée, et dont ceux d'à présent ne laisseront sans doute rien, pour peu que le duel se prolonge, - et puis ces crêtes, ce bois qui furent si durs à conquérir, nous ne voyons rien. Des tranchées où sont tapis les nôtres et leurs adversaires, des lignes d'où, jour par jour, nous pressons davantage l'ennemi, aucune trace, même à la jumelle.

Voilà la guerre! On la frôle sans la voir. Nous avons pu venir jusqu'à ces points dominant tout un champ de bataille, sans craindre de rencontrer l'avan-tureuse patrouille de uhlans, et nous n'y découvrons rien qu'un large paysage désert, hanté des seuls corbeaux sinistres; nous n'y entendons presque rien, que quelques détonations claquantes de fusillades, et, au loin, la basse sourde des gros canons allemands bombardant à heure fixe quelque ville sans défense, Béthune, Arras, - pour rien, pour le plaisir, et, comme ils disent, « pour l'effet moral »... Ah! pauvres brutes! s'ils savaient comme ils perdent leur poudre aux moineaux!...

 

Une Ruine Glorieuse: Le Quesnoy-en-Santerre

Nous sommes arrivés, comme la nuit tombait, au Quesnoy-en-Santerre, phares éteints, coups de trompe interdits...

Ce fut ici le théâtre d'une de nos plus héroïques actions, dont les résultats, au point de vue stratégique, devaient être importants et qui devait nous assurer, sur l'ennemi, un ascendant moral plus grand encore. On se battit là, furieusement, deux soirs consécutifs.

A voir, sous la lune naissante, cette plaine dénudée, sans bornes, dont les confins, là- bas, se perdent dans la brume nocturne, on se rend compte de l'effort qu'il fallut déployer pour la conquérir en deux bonds. Ce fut épique.

- Pour la première fois, nous dit l'officier d'état-major qui nous guide, j'ai eu l'impression de la charge triomphale, au clairon, aux cris de « Vive la France!... »

L'ordre d'assaut fut donné à la même heure où nous sommes.

Le premier soir, on ne gag'na que la moitié environ du terrain. Les Allemands étaient formidablement retranchés, protégés par des tranchées traîtresses, abrités derrière un réseau serré de fils de fer. On coucha sur les positions conquises.

On recommença le lendemain, à l'heure du berger, encore, avec le même allant, la même frénésie admirable. Les défenses extérieures furent cette fois enfoncées. Alors on affronta, résolus au succès sans retour, le village, défendu maison par maison. On l'emporta aussi. On y tient bon, dans les ruines.

Pauvre Quesnoy! C'est la vision de désolation inoubliable, - même après qu'on a vu le cadavre fumant d'Arras. Pas une maison, pas un mur n'y demeure intact,

Une sérénité divine enveloppait tout cela, le clocher écroulé, la nef éventrée de la petite église, où s'encadrait, dans une ogive, le croissant d'argent, les toits défoncés, étoiles d'éclats, découpant sur l'azur nocturne leurs combles délicats comme une dentelle, la route creusée d'abîmes par les obus des gros canons, coupée de fossés qu'il fallut franchir de vive force l'un après l'autre. Jamais nous ne verrons de ruine plus complète et plus désolante.

A pas de loup, nous sommes arrivés à l'orée du défunt village.

Des groupes passaient, vagues dans l'incertaine clarté de cette exquise nuit d'hiver, les uns montant, les autres descendant, silencieux, comme nous. C'était l'heure de la relève. De dessous terre, un reflet de lampe sourdait derrière un écran de délicates pailles d'avoine, se silhouettant sur la lumière avec la légèreté d'un poncif japonais, vacillante lueur qui trahissait, pour nous seuls, une tranchée où l'on veillait. Et, comme nous frôlions là un groupe revenant vers le repos précaire:

- Tiens!... C' tas d'civlots!... Qu'est-ce qu'y viennent f... ici? demanda une voix qui sonnait avec le pur accent du faubourg.

Gustave Babin

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de la revue 'l'Illustration' No. 3745, 12 decembre 1914
'Impressions du Front'
par Gustave Babin

Sur le Front - 1914

 

Ceux Qui Vont Retourner au Feu: les Cavaliers

« Quant au nombre, l'armée française est aujourd'hui égale à ce qu'elle était au 2 août, toutes les unités ayant été recomplétées.

» La qualité de la troupe s'est infiniment améliorée. Nos hommes font aujourd'hui la guerre en vieux soldats. Ils sont tous profondément imbus de leur supériorité et ont une foi absolue dans la victoire. »

Voilà en quels termes un clair et loyal exposé inséré sous ce titre: « Quatre Mois de Guerre », dans l'un des derniers numéros du Bulletin des Armées, résume la situation au commencement de ce mois de décembre. De la parfaite exactitude, de l'honnêteté de ces assertions, nous venons, au cours de la dernière partie du passionnant voyage organisé pour nous par le grand état-major, de recueillir des preuves bien propres à exalter encore nos espérances.

L'étape combinée par nos guides entendus nous a conduits, certain matin, au bourg accueillant où cantonne partie de l'une des divisions qui supportèrent, au début de la guerre, le plus gros de l'effort furieux des Allemands, - une des divisions de cavalerie indépendante de la frontière. Des chiffres témoigneront de sa vaillance dans cette épreuve: sur 3.600 hommes qu'elle comprenait, elle en a eu 450 hors de combat, dont 24 de ses officiers. Mais qui donc se douterait de ces deuils récents, à voir aujourd'hui son entrain, son enlevante crânerie et, selon le mot de son chef, « sa belle santé physique et morale »!

Ce chef lui-même qui nous montrait orgueilleusement ses braves dragons, ses alertes chasseurs, c'était naguère l'un des fringants écuyers de Saumur. Chaque printemps, au concours hippique, il enlevait avec brio les plus disputés des prix militaires, aux applaudissements frénétiques de tout ce que Paris comptait de jolies mains. Le voici maintenant à la grande tâche, gardant sous le dolman constellé des trois étoiles d'argent et sous le képi brodé de chêne son allure d'élégant cavalier, sa souveraine aisance de sportsman, adoré de ses hommes pour son sang-froid, un penchant tout français pour le panache, une certaine bonhomie bienveillante qui est irrésistible, hautement estimé de ses officiers, pleins de confiance en sa souple et lucide intelligence.

Noue sommes reçus en fanfare. Au moment où débouchent devant l'humble église les autos qui nous amènent, une sonnerie de trompettes éveille les écho» de la paisible bourgade, habituée, désormais, au remue-ménage: les dragons, leurs beaux casques encapuchonnés de khaki, ont entonné l'une de leurs marches les plus allègres. Cela débute comme un carrousel. Or, nous sommes à quelques kilomètres du feu, et si le canon tonnait, vers le Nord-Est, sa sombre voix ferait la basse à ces accents de fête!

Tout est préparé comme pour une inspection, - et n'en est-ce pas une un peu qu'on nous admet ainsi à passer, tout le long du front, afin que nous puissions juger et faire partager à ceux qui nous lisent notre admiration et notre foi?

Voici, correctement alignés le long d'un trottoir, les chasseurs cyclistes, les éclaireurs légers de la division, le mollet tendu, le képi sur l'oreille; et, plus loin, en bataille, eux aussi, nous regardant passer de leurs bons yeux placides, le poil net et luisant, les chevaux - ce qu'il en demeure - tenus en mains, et, à leur tête, ceux du général, frais et pimpants sous leurs harnais d'or; enfin un fier peloton de cavaliers, astiqués comme pour la parade et présentant avec aisance, tête levée, le regard clair, le geste libre, les armes nouvelles dont on vient de les doter, puisque aussi bien la plupart d'entre eux vont combattre à pied: le mousqueton d'artillerie, avec sa courte et large baïonnette. Devant chaque cantonnement sont disposés les équipements, tenus avec un soin raffiné, les selles, les harnachements, les lattes effilées aux fourreaux gainés de brun, les lances de métal bronzé, légères, fines, aiguës à faire passer dans les chairs un frisson... Et de la gaieté est partout éparse dans l'air, sous ce gentil soleil de décembre, ce soleil d'Austerlitz.

De rue en rue, notre visite se poursuit par les popotes, les salles de réunion, le parc aux automobiles, où déjà l'on nous fait admirer les automitrailleuses équipées sur place, avec les ressources dont on disposait, matériel et main-d'œuvre, et qui sont d'admirables engins, prêts pour d'excellentes besognes.

Le cimetière est proche, le cimetière agreste, exigu, suffisant, toutefois, on le pensait, pour accueillir encore pendant des siècles la postérité des bons paysans lorrains qui tracèrent son enclos, et qui, depuis longtemps, y reposent. Et voici que déjà les tombes s'y pressent à l'étroit, car, en ces derniers mois, bien des morts sont venus y chercher le repos, qu'on n'attendait pas. Avec reconnaissante piété pourtant on les a accueillis! Avec quelle prodigalité on a fleuri leurs tertres, où achèvent de s'effeuiller les derniers chrysanthèmes! Tous sont également parés, aussi bien le large tumulus entouré de fascines qui, au fond du champ funèbre, abrite la foule des morts obscurs, qu'au seuil cette couche oblongue, devant laquelle on arrête notre attention, où repose un soldat qu'avait couronné déjà une autre Renommée que celle qui laure les héros, le capitaine Emile Délanger, de l'infanterie coloniale, l'écrivain Emile Noîly.

Ce salut donné aux morts d'hier, voici reparaître, pédalant ou cavaleadant, leurs vengeurs de demain, chasseurs à bicyclette, dragons. Tous débouchent en bon ordre du village, prêts à le protéger. Les cyclistes ont lestement sauté à bas de leurs machines, couchées bien en rang sur l'accotement de la route, et se dispersent dans le val en tirailleurs, s'égaillent dans les taillis; les alertes cavaliers, lestes, élégants comme au cirque, ont mis pied à terre, détaché leurs mitrailleuses, aussitôt en batterie dans le fossé, puis, d'un bond, se sont portés plus avant, dans des trous qui les abritent à demi, en laissant dépasser la gueule couleuvrine de leur terrible engin. Cependant les automitrailleuses occupent le chemin: c'est l'image exacte de la défense, et de toutes nos âmes, en ce moment, nous souhaitons l'impossible aventure, l'arrivée soudaine de l'ennemi, pour le plaisir de voir comment il serait reçu. Et tout cela était si allègrement mené, s'accomplissait de si galante façon que nous n'eussions pas été autrement surpris de voir tout à coup surgir de quelque trou de loup et s'élancer en scène les petits violons du maréchal de Saxe!

 

Chez les Alpins

Deux jours plus tard, nous étions en pleines Vosges.

Le même joli soleil nous y souriait, empourprant les fûts droits des sapins de la forêt, scintillant sur les eaux frissonnantes du lac, et faisant resplendir, au loin, comme un armet de pur métal la neige qui coiffait le sommet du Honeck.

La guerre, dans cette région, traverse une période d'accalmie. Bien autre chose, au jour le jour, que des duels d'artillerie par-dessus des collines; on se guette, et, de chaque côté, on se prépare, ramassé sur soi-même, à bondir au premier signe. On a bien gagné, au surplus, ce passager repos.

Pendant quinze jours, à la fin d'août et au commencement de septembre, ici même, deux bataillons de chasseurs alpins avec leurs batteries de montagne, plus tard renforcés par deux régiments de cavalerie, ont fait tête à l'invasion, tenu contre le torrent débordé des forces allemandes. Il y avait, sur ce point, dans notre couverture, un trou, un défaut. Le 14e corps était dangereusement menacé. La vigilance, la vigueur de cette poignée de braves le protégèrent, le sauvèrent. Cinq mille hommes arrêtèrent, sur ces Thermopyles, vingt-cinq mille ennemis choisis parmi l'élite de l'armée germanique.

Page héroïque! vie émouvante que regrettent encore ceux que voici devant nous! Chaque jour, c'était quelque aventure admirable, bien faite pour passionner ces Savoyards, chasseurs, trappeurs nés, habitués à ruser avec le gibier de leurs montagnes et de leurs forêts, et à l'avoir, en fin de compte. Ils partaient en reconnaissance comme ils seraient allés à l'affût. Ils rampaient dans les sentes, s'aventuraient à pas sourds sur les mousses propices, silencieux, se blottissaient dans les halliers; le cœur battant à l'attente de la proie convoitée. Ah! les beaux tableaux que faisaient chaque jour les tireurs de marque désignés pour ces embuscades!

Entre deux battues, bien installés dans des tranchées, on jouait aux cartes, en combinant de nouveaux tours. De temps à autre, au hasard de méthodiques bombardements, les marmites tombaient sur l'un ou l'autre poste. En maugréant on ramassait son jeu pour se tapir dans les abris .ouverts. Sitôt passée l'alerte, on ressortait ses atouts.

Us regrettent à présent cette existence mouvementée, qui les ravissait d'aise. Pourtant, de quels engagements farouches, de quelles hécatombes ne furent pas témoins les survivants de da période bienvenue! Sur les 5.000 qu'ils étaient, 1.100, en huit jours, étaient hors de combat. Une seule section, qui défendit Saulcy, eut 180 hommes à terre sur 230 et la batterie a tiré, par pièce, 3.800 coups! Le commandant qui va bientôt ramener au feu ces stoïques soldats est le troisième qui assume, depuis le début de la guerre, cet honneur périlleux et envié: le premier, ce vaillant Verlet-Hanus, qui avait donné déjà sa mesure au Maroc, a été tué; son successeur grièvement blessé à la tête de ce beau bataillon. Mais celui qui les remplace garde en l'avenir une confiance inébranlable: « Quand des troupes aussi éprouvées ont pu se reformer, se remettre en l'état où vous les voyez, dit-il, elles sont sûres et de toute confiance. » Pas un de ses collaborateurs, de ses camarades qui ne partage sa tranquille certitude.

De fait, on ne saurait imaginer rien de plus réconfortant que l'aspect de ces alpins.

Les vides qu'avait faits parmi eux le canon sont comblés, - au delà même, mais c'est en vain qu'on a demandé à un certain nombre de quitter le corps pour aller en renforcer quelque autre: personne ne veut renoncer à la seyante vareuse à grand col, au pantalon passepoilé de jaune, au béret désinvolte, aux bandes de drap qui font si joliment valoir un mollet bien pris, et les appels même à l'abnégation étant demeurés infructueux, force sera de recourir aux désignations d'office.

Ils sont là devant nous, en manœuvre, s'entraînent, se préparent. En gravissant ces pentes, nous les voyions se glisser l'arme au poing, avec des souplesses de reptiles, à travers la prairie, quasi invisibles, à la faveur des moindres ondulations du terrain, puis s'enfoncer sous bois, courbés, prêts à bondir. Bientôt, de grands cris joyeux ébranlaient la voûte verte: ils ont touché le but, découvert l'adversaire, ils sont vainqueurs et le clament, - vainqueurs d'un ennemi imaginaire, en attendant l'heure bénie où ils auront écrasé l'autre, le vrai, l'abhorré. Et quand, à l'appel du clairon sonnant le rassemblement, ils se sont réunis par sections, par compagnies, sur la pente herbue du coteau, on ne se lasse pas d'admirer, sous les uniformes battant neufs qui attestent une fois de plus le bon fonctionnement des « services de l'arrière », leur crânerie, la mâle coquetterie de leur allure, - et surtout cette flamme ardente jaillie de leurs yeux, reflet de leurs âmes indomptables.

Car ceux-ci ne furent nulle part battus. Quand ils se replièrent, ce fut en bon ordre, à contre-cœur, et, selon la vieille formule des maîtres d'armes « par obéissance ». Et ils sont de ceux qui, contre toutes prévisions - même de notre part, injustes que nous étions envers nous-mêmes! - ont contribué à maintenir inviolé le point de la frontière dont leur était confiée la garde.

 

Territoriaux

Voilà pour ceux de l'active, pour les jeunes. Voilà leur état moral et physique après quatre mois de rude campagne, sous les soleils accablants de l'été, dans les brumes d'automne, par les frimas.

Mais nous avons rencontré aussi, çà et là, dans le camp retranché de Châlons, puis en Argonne - et un peu partout sur les grand'routes, où nous avons pu, à maintes reprises, constater leur zèle vigilant - des soldats plus mûrs, d'une génération ralentie en ses ardeurs par les ans: celle qui, énervée par de perpétuelles et stériles alertes, avait presque passé l'âge des espérances. Braves territoriaux!

Certes, ils n'ont pu oublier si vite leurs pantoufles tièdes ou leurs confortables sabots de bois, et le coin de feu, et les douceurs du home. Mais ils se sont résignés bien galamment aux conditions nouvelles qui leur étaient imposées par les circonstances, et se sont appliqués de leur mieux à tromper leurs regrets, à se contenter d'à peu près.

Ce qu'ils ont déployé d'ingéniosité, de vaillance à leur manière pour se créer des simulacres d'intérieurs est inimaginable. Dans la vie sous bois qu'ils mènent, en certaines des régions que nous avons visitées, la collaboration des ouvriers de la ville, débrouillards, vifs d'intelligence, adroits de leurs mains, et des paysans, accoutumés à tirer partie des plus infimes ressources de la terre, lianes et joncs dociles, glaise malléable, troncs et branchages, a enfanté les demeures les plus curieuses, meublées des ustensiles les plus inattendus. Et le sybaritisme de ces quadragénaires, habitués à mille petits soins, leur a inspiré des inventions d'un surprenant raffinement. J'ai vu, sous les sapins bas de Châlons, étendues en avant de certains terriers de troglodytes, des jonchées de bruyères bordées de mousses, offrant à la foulée des godillots boueux des carpettes de pourpre et d'émeraude, somptueuses et molles à rivaliser avec les beaux tapis d'Orient.

N'allez point toutefois incliner à croire que nos territoriaux vont s'endormir ainsi dans les délices de Capoue. Ils ont retrouvé au grand air, avec tous les espoirs de la vingtième année, leur entrain juvénile; en un endroit, où nous sommes allés, aux premières neiges ils surgissaient de leurs tranchées, à portée de l'ennemi, pour se livrer bataille à coups de boules blanches. Ils sont à peine plus sages que leurs cadets. Leurs cadets ne sont pas plus braves. Un même esprit anime aujourd'hui tous les fils de la France, jeunes et vieux, du général en chef au dernier des soldats; - un même esprit et une même espiranee.

C'est dans ce vaste et dense massif forestier qui s'étend à l'Est de Rambervillers jusqu'à Saint-Dié, à l'endroit où la route montée de Rambervillevs bifurque vers Raon-l'Etape et vers Etival, un col où s'infléchissent, entre la vallée de la Mortagne et celle de la Meurthe, les premiers contreforts des Vosges. Une route s'y glisse à travers des bois majestueux, pleins d'ombre, romantiques à souhait, et que volontiers, naguère, au temps des parties bruyantes, on eût imaginés peuplés de gnomes à sonnailles et bonnets pointus. Hélas! la guerre a fait de ce décor de conte de gxand'mère un site tragique, haute de fantômes sanglants. L'antique Thessalie n'était pas plus sinistre, ni plus auguste.

Une lutte épique, près de vingt jours durant, du 23 août au 11 septembre, fit rage dans ces futaies; - une lutte tantôt cauteleuse, traîtresse, tantôt farouche et désespérée. Ici, fut blessé le colonel Marchand, et des milliers et des milliers de braves y périrent. La Chipotte fut le théâtre de l'une des plus opiniâtres, des plus méritoires résistances que nous ayons opposées à l'envahisseur.

Il débouchait en trombe, résolu fermement à frapper un coup décisif, à passer à tout prix. Ce fut un vrai carnage. Dans les masses ennemies, acharnées, avec un entêtement d'obtuses brutes fidèles à l'implacable consigne du « coûte que coûte », à occuper la combe de Nompatelize, cirque ras, au milieu des crêtes boisées, notre artillerie, installée en arrière, au col de Barmont, ouvrait des coupes sombres.

Le terrain fut disputé pied à pied. Il y eut de part et d'autre des alternatives d'avance et de recul; de passagers accès de fatigue succédèrent à des pousiées furieuses, à de frénétiques ruées. Ces péripéties sont écrites dans le sol, lisibles comme un graphique dans l'enchevêtrement des tranchées, les nôtres puériles encore, égratignant à peine ces fortes terres, juste de quoi fournir un incertain abri, celles des Allemands profondes et sûres, garnies souvent de claies.

Mais si l'on se rend compte assez aisément de ce que peut être un combat en plaine, à la face du ciel, il faut, à moins d'en avoir été l'un des acteurs, renoncer à imaginer tout le dramatique de cette bataille dans les dédales de la forêt, de clairière à clairière, de fourré à fourré, avec les surprises, les pièges que l'astuce de deux ennemis ardents peut inventer, et les duels à l'américaine d'homme à homme, et les fusillades de derrière les troncs, du faîte des arbres. N'est-ce point quelque part comme ici que l'un des princes prussiens, affolé d'être, avec sa suite, tiré ainsi d'en haut, en éprouva, dit- on, une telle commotion qu'il dût abandonner le front? Que l'ardente volonté des chefs soit parvenue à maintenir tendues si longtemps, dans cette infernale fournaise, les viriles énergies qu'ils entraînaient, cela tient du sortilège, du miracle, et l'on ne com- prend pleinement qu'ici le prestigieux ascendant que dut exercer sur nos marsouins un homme comme Marchand, par exemple, entraîné lui-même à la guerre de brousse, blasé sur la perpétuelle angoisse de la marche dans l'inconnu.

Enfin notre constance lassa l'adversaire. Quand il vit que, malgré les fluctuations déterminées par des reculs partiels, çà et là, nous revenions toujours plus acharnés à l'attaque des positions un moment abandonnées, quand il fut bien convaincu que, jusqu'au bout, nous étions résolus à conserver la possession de ce coin de terre française si violemment disputé, excédé, il se résigna. Le 11 septembre on sentait ses attaques mollir. Le 12, nous n'avions plus devant nous personne. Notre marche en avant commençait.

Hélas! comme on peut déchiffrer encore, en cheminant sous bois, les phases de la terrible étreinte aux plaies béantes du sol, aux larges saignées ouvertes dans les futaies, aux gerbes de sapins couchées comme par la faux d'un Titan, inextricable réseau à l'abri duquel on se fusillait à 20 mètres, aussi bien on peut supputer le prix de cette victoire aux tombes partout éparses dans ces solitudes.

Je ne crois pas qu'il soit, à l'heure actuelle, de coin de terre plus profondément émouvant que celui-ci.

Les sépultures des morts adverses se mêlent ainsi que, dans la fureur du combat, s'enchevêtraient leurs rangs. Si chaque soldat avait, à sou chevet funèbre, sa croix ou son rameau vert, les baliveaux jaillis à l'ombre des sapins et des hêtres seraient moins nombreux que ces symboles pieux. La terre rouge, comme gorgée du sang des martyrs, est en tous sens remuée et bosselée. Ici, la sollicitude attendrie des camarades a planté sur le tertre une simple branche, accroché à un bâton une étiquette de bois, de métal, de carton, que les pluies de l'hiver vont ronger et dissoudre; là, d'autres ont choisi, au prix de quelles recherches! une branche en forme de croix; plus loin, d'autres ont menuisé de leur mieux, au couteau, l'emblème rédempteur, ou bien encore assemblé de liens où se trahit la main de quelque jardinier, d'un vigneron habile à assouplir l'osier, deux morceaux de bois mort. Tels de ces emblèmes sont coiffés d'un képi de chasseur, certains de képis coloniaux. Et l'on sait ainsi quelles troupes valeureuses ont combattu ici, pour épargner à ce pays l'outrage de l'invasion. Mais nulle part, ni chez l'ennemi, ni chez nous, on n'a marchandé à ceux qu'on a perdus cette marque d'affection, de respect: même au milieu de la tourmente, à la faveur d'une accalmie, on a rendu aux morts le suprême hommage d'une prière, d'un signe de croix.

Dans l'intervalle de ces tumuli, le sol est jonché d'informes débris, vêtements déchirés en hâte pour panser quelque blessure, casques bosselés, calots troués, linges sanglants: toute l'écume de la bataille. Et, se remémorant les bois souillés des lendemains de fêtes, aux portes de Paris, à fouler ces détritus accumulés, on rêve de quelque orgie d'ogres. Mais le mystère de la grande forêt à présent silencieuse, vide même de chants d'oiseaux, - l'ombre tutélaire qu'elle épand, comme un immense voile de deuil, sur des tombes héroïques, les paient d'une indicible beauté. Et puis, nous savons tous que. Je'printemps reviendra, ramenant dans ces bois sacrés la vie, et sur nos lèvres un orgueilleux sourire. L'espérance n'est pas plus éteinte en nos cœurs que n'est tarie dans ces vieux hêtres défeuillés la sève qui bientôt les fera reverdir.

Gustave Babin

P.S. - En terminant cette première série d'impressions de guerre, je ne puis me tenir de me féliciter de l'heureuse fortune qui me fit, plus intimement que mes camarades, le compagnon de voyage du commandant de Thomasson, directeur du service de la presse au ministère de la Guerre, le chef aussi sûr que bienveillant de notre petite caravane. De longtemps, certes, je n'oublierai les conversations si variées et si nourries de ce parfait soldat et de ce galant homme, cœur délicat, esprit profondément cultivé.

 

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