le livre
'l'Héroïsme Français'
par un Français
avec une Préface de Jean Aicard de l'Académie Française
1915
Anecdotes de la Guerre
Suivies de réflexions et de questions pour les Écoliers de France

 

Avant-Propos

Le bon Français qui a eu l'idée de ce recueil intitulé l'Héroïsme français, et qui en a réuni les éléments sans vouloir dire au public son nom, m'écrit: « Ramasser des morceaux de gloire, d'une gloire souvent anonyme, doit rester une besogne anonyme. » Il ajoute en me priant de présenter son recueil aux enfants des écoles de France: « Le patriotisme français est d'une essence rare: il est gai, spirituel, élégant comme la France elle-même, c'est parce que la France est une douce patrie, qu'on meurt pour la conserver aux enfants, aux hommes de demain; quelle fierté doivent en avoir ses enfants! et quels devoirs pour eux! »

On ne saurait dire plus juste ni plus profond.

Et, après avoir reproduit ces lignes d'une émotion si pénétrante, je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter, - sinon que la réalité est le plus puissant des exemples et le plus magnifique, lorsqu'elle est de l'idéal réalisé.

Ghers petits enfants de la délicieuse, de la tendre et sublime France, voyez comme elle est grande notre patrie, quand l'ennemi l'oblige à découvrir son cœur, à l'opposer tout entier vivant et sincère, aux perfidies et aux mensonges dressés contre elle! Voyez, chers petits amis, comme elle est belle, votre mère la France! Il faut mettre votre gloire à lui ressembler. Entrez dans ces beaux souvenirs d'une guerre affreuse, comme on entre dans un temple et dans une école, en silence, avec un respect attendri, ou en chantant des hymnes d'amour.

Jean Aicard.
5 janvier 1915

 

l'Héroïsme Français

Première Partie : La Guerre de 1914
1. Résumé des Opérations Militaires du 1er Août I914 Au 1er Janvier 1915

 

Déclaration de guerre. - Des documents certains ont établi que l'Allemagne et l'Autriche préparaient la guerre depuis longtemps. Aussi tous les efforts de la Russie, de l'Angleterre et de la France pour maintenir la paix ont été mutiles. L'Autriche profita de l'assassinat de l'archiduc héritier par un étudiant serbe, pour déchaîner le fléau.

Le 31 juillet, l'Allemagne proclame l'état de guerre et invite la France à ne pas marcher au secours de la Russie,son alliée, attaquée par l'Autriche. La France répond le 1er août par un décret de mobilisation générale. Le 3, août l'Allemagne déclare la guerre à la France. La France n'avait pas voulu la guerre; mais, attaquée traîtreusement, elle saura se défendre: les députés, unis dans la même pensée, en font le serment le 4 août.

Début de campagne. - L'Allemagne débute par un crime dans sa guerre criminelle. La neutralité de la Belgique était garantie par un traité signé par l'Angleterre, la France et l'Allemagne. L'Allemagne déchire sa signature et attaque la Belgique afin d'arriver plus vite à Paris. L'Angleterre se lève pour défendre le droit des Belges et déclare la guerre à l'Allemagne.

En même temps les troupes françaises entrent en Alsace, s'emparent d'Altkirch (7 août) et de Mulhouse, puis en Lorraine et occupent Château-Salins (19 août).

Les revers. - Mais l'offensive française était prématurée. Il faut bientôt reculer en Lorraine et en Alsace et rendre le terrain conquis. En Belgique, les Allemands s'emparent de Liège, de Louvain qu'ils incendient, de Bruxelles, et ils jettent sur la France cinquante-deux corps d'armée et dix divisions de I cavalerie. Du 21 au 26 août, nos armées et les armées anglaise et belge, trop inférieures en nombre, sont battues autour de Charleroi.

Une retraite savante. - Plutôt que d'amoindrir son armée dans une lutte inégale, le général Joffre décide de battre en retraite pour aller occuper en arrière des positions plus favorables. La retraite s'effectue dans un ordre parfait et, au cours de leur marche victorieuse, les Allemands sont battus à Guise le 29 août par nous, et à Gompiègne le 31 août par les Anglais. L'armée allemande arrive à Senlis et à Chantilly, aux portes de Paris. Le gouvernement français quitte la capitale et se transporte à Bordeaux.

Une grande victoire. - Le général Joffre s'est solidement établi sur la Marne. Quand il juge que le moment est venu, il donne l'ordre de l'offensive générale et, de Paris aux Vosges, nos soldats se précipitent sur l'envahisseur. « L'heure est venue, avait dit le général en chef, d'avancer coûte que coûte et de se faire tuer plutôt que de reculer. » La bataille acharnée dure du 5 au 11 septembre; l'élan des nôtres et des Anglais est tel, que les Allemands abandonnent leur matériel et leurs munitions et prennent la fuite, poursuivis l'épée dans les reins, jusqu'à l'Aisne, à plus de cent kilomètres du point de départ. Joffre félicite ses troupes le 13 septembre et, le même jour, on apprend que nos alliés les Russes ont remporté en Galicie une brillante victoire.

La guerre de tranchées. - Les Allemands s'arrêtent dans leur fuite et prennent position dans des tranchées et dans des carrières qu'ils avaient aménagées chez nous pendant la paix. Il faut se résoudre à creuser des tranchées nous aussi et à faire une guerre de siège. Pris au dépourvu par cette méthode nouvelle, nos soldats s'y adaptent très vite et infligent de.s défaites partielles aux Allemands depuis Verdun jusqu'à Noyon. Dans sa fureur, l'ennemi vaincu bombarde la cathédrale de Reims, que devait protéger son caractère d'œuvre d'art et de maison de 'prière, et qui abritait des blessés allemands (17 septembre).

La tentative de von Kluck. - Honteux d'avoir été si complètement battu, le général allemand von Kliick essaye de se frayer un chemin vers Paris, et il attaque avec toutes ses forces entre la Somme et l'Oise. De violents combats se livrent à Lassigny, à Roye et au sud de Noyon du 20 au 29 septembre. Partout l'ennemi est repoussé avec de fortes pertes et si, un jour, nous perdons cent mètres de terrain, nous les regagnons le lendemain. La bataille de l'Aisne est finie et c'est encore une victoire.

La course à la mer. - A partir du 29 septembre, notre armée se déploie vers le nord afin de tourner les forces allemandes qui résistent et s'étendent elles aussi. C'est à qui arrivera le premier à la mer. De violents combats se livrent à Albert, à Arras, autour de La Bassée et d'Armentières. Vers le 10 octobre l'armée franco- anglaise, unie à l'armée belge qui vient d'évacuer Anvers (le 9 octobre),arrivent à établir une ligne continue de La Bassée à la mer, qui s'appuie sur la Lys et sur l'Yser.

On se prépare. - L'Allemagne rencontre en face d'elle un mur vivant; elle entreprend de le percer coûte que coûte pour revenir sur Paris, ou du moins pour s'emparer de Calais et, de là, menacer l'Angleterre. Elle lève ses réserves, exerce rapidement ses jeunes classes et parvient à jeter en Flandre un million et demi de soldats. De notre côté nous n'avions pas perdu de temps et Fétat-major avait concentré des troupes sur l'Yser, sans dégarnir le front où, de Verdun à La Bassée et de Belfort à Verdun, il fallait livrer des combats quotidiens (15 octobre-ler novembre).

La ruée des Barbares. - Commandés par l'empereur en personne, les Allemands tentent sur l'Yser le coup décisif. Ils arrivent à passer la rivière et à s'emparer de Dixmude (10 novembre). Mais leur effort se brise contre la ténacité des alliés. Ils sont battus à Ypres et perdent dans une seule journée plus de cent mille hommes. Ils persistent néanmoins dans leur plan, mais du 15 au 30 novembre leurs attaques sont moins vives et plus facilement repoussées.

Changement de front. - Les Allemands, renonçant à percer nos lignes, transportent rapidement vers l'est une partie de leurs effectifs pour tâcher d'écraser les Russes. Ils avancent en Pologne russe, mais ils ne peuvent pas réussir à atteindre Varsovie ni à dégager la Prusse Orientale qui est envahie. Ils se font battre sur la Vistule et se voient contraints à commencer en Pologne la guerre de tranchées. Cependant les Russes ont battu les Autrichiens et se sont emparés de la Galicie et de la Bukovine. Les Serbes ont attiré les Autrichiens dans une retraite habile, puis les ont écrasés.

Appel aux Turcs. - Pour rétablir leurs affaires, les Allemands et les Autrichiens, maîtres à Constan-tinople, imposent aux Turcs de déclarer la guerre à la Triple- Entente (Russie, Angleterre, France). En même temps, ils obligent le Sultan à proclamer la guerre sainte, c'est-à-dire la guerre de tous les musulmans contre les chrétiens. Cet acte, qui met l'Allemagne hors de la civilisation, reste sans effet; les musulmans d'Afrique nous restent_fidèles.

On piétine sur place. - Du 1er au 20 décembre, la guerre de tranchées continue en France sur tout le front: duels d'artillerie, combats à la baïonnette, attaques de nuit, mines et sapes, luttes d'aéroplanes se succèdent avec des alternatives diverses. Nous perdons du terrain à Saint-Mihiel, nous en gagnons en Argonne.

Retour à l'offensive. - Reposée et fortifiée, l'armée française a repris l'offensive vers le 20 décembre. Elle a avancé et maintenu son avance en Alsace, en Argonne, en Woëvre, autour de Reims, au sud d'Arras, et autour de Nieuport et d'Ypres, dans la région des Flandres.

La situation au 1er janvier. - Sur tous les fronts, nos alliés et nous, nous sommes en bonne posture et nous marchons vers le succès final. Sans doute, il faudra encore de la patience et des sacrifices, mais la victoire ne peut pas être douteuse. La flotte anglaise est maîtresse des mers et l'Allemagne ne peut pas se ravitailler en vivres ni en munitions. Un jour viendra où elle devra demander la paix. Ce jour-là, dans une Europe réorganisée sur les bases de la justice, la France pourra poursuivre librement la réalisation de son idéal traditionnel de liberté et de fraternité.

2. - Le Sang-Froid de la France

En face de la provocation allemande, notre gouvernement adressa au pays, le 2 août, cette proclamation si ferme, si digne, où apparaît si bien le sang-froid de la France:

A la Nation Française

« Depuis quelques jours, l'état de l'Europe s'est considérablement aggravé, en dépit des efforts de la diplomatie.

« L'horizon s'est assombri.

« A l'heure présente, la plupart des nations ont mobilisé leurs forces. Même des pays protégés par la neutralité ont cru devoir prendre cette mesure à titre de précaution.

« Des puissances, dont la législation constitutionnelle ou militaire ne ressemble pas à la nôtre, ont, sans avoir pris un' décret de mobilisation, commencé et poursuivi des préparatifs qui équivalent, en réalité, à la mobilisation même et qui n'en sont que l'exécution anticipée.

« La France, qui a toujours affirmé ses volontés pacifiques, qui a, dans des jours tragiques, donné à l'Europe des conseils de modération et un vivant exemple de sagesse, qui a multiplié ses efforts pour maintenir la paix du monde, s'est elle-même préparée à toutes les éventualités, et a pris, dès maintenant, les premières dispositions indispensables à la sauvegarde de son territoire.

« Mais notre législation ne permet pas de rendre ces préparatifs complets, s'il n'intervient pas un décret de mobilisation.

« Soucieux de sa responsabilité, sentant qu'il manquerait à un devoir sacré s'il laissait les choses en l'état, le gouvernement vient de prendre le décret qu'impose la situation.

« La mobilisation n'est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît, au contraire, comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur.

« Fort de son ardent désir d'aboutir à une solution pacifique de la crise, le gouvernement, à l'abri de ces précautions nécessaires, continuera ses efforts diplomatiques, et il espère encore réussir.

« Il compte sur le sang-froid de cette noble nation pour qu'elle ne se laisse pas aller à une émotion injustifiée. Il compte sur le patriotisme de tous les Français et sait qu'il n'en est pas un seul qui ne soit prêt à faire son devoir.

« A cette heure il n'y a plus de partis. Il y a la France éternelle, la France pacifique et résolue. Il y

a la patrie du droit et de la justice, tout entière unie dans le calme, la vigilance et la dignité.

Le Président de la République,

« RAYMOND POINCARÉ. » Paris, le 1e août 1914.

 

3. La Magnanimité Russe

Au moment d'en venir aux mains avec ses ennemis, la Russie a voulu réparer un des plus grands crimes de l'histoire. A la Pologne déchirée et asservie depuis plus d'un siècle, elle a promis la liberté,

PROCLAMATION DU GRAND-DUC NICOLAS AUX POLONAIS

« Polonais, l'heure a sonné où le rêve sacré de vos pères et de vos aïeux peut être réalisé. Il y a un siècle et demi que le corps vivant de la Pologne fut déchiré en morceaux, mais son àmp ne mourut pas! Elle vivait de l'espérance que pour le peuple polonais viendrait l'heure de la résurrection et de sa réconciliation fraternelle avec la grande Russie. Les troupes russes vous portent la nouvelle solennelle de cette réconciliation.

« Que le peuple russe-polonais s'unifie sous le sceptre du tsar russe. Sous ce sceptre renaîtra la

Pologne libre dans sa religion, dans sa langue et dans son autonomie. La Russie n'attend de vous que le respect des droits de ces nationalités auxquelles l'histoire vous a liés. Le cœur ouvert, la main loyalement tendue, la grande Russie vient à votre rencontre.

« Le glaive qui frappa les ennemis auprès de Gruenwald n'est pas encore rouillé. Des rivages .de l'océan Pacifique jusqu'aux mers septentrionales marchent les armées russes.

« L'aube d'une nouvelle vie commence pour vous. Que dans cette aube resplendisse le signe de la Croix, le symbole de la souffrance et de la résurrection des peuples. »

 

4. - La Loyauté Anglaise

L'Angleterre a le respect de la parole donnée. C'est pour protéger le droit garanti par elle qu'elle s'est portée au secours de la Belgique. Cette loyauté courageuse apparaît bien dans la proclamation de son roi:

PROCLAMATION DU ROI GEORGES V

« Vous quittez votre foyer et vous allez combattre pour la sauvegarde et l'honneur de mon empire. La Belgique,que nous avons promis de défendre, a été attaquée: La France est sur le point d'être envahie par le même puissant ennemi.

« J'ai une entière confiance en vous, soldats! Le devoir est notre mot d'ordre et je sais que vous ferez noblement ce devoir. Je suivrai votre marche en avant avec un parfait intérêt et je noterai avec une vive satisfaction vos progrès journaliers.

« Le souci de votre bien-être sera toujours préseat à ma pensée.

« Je prie Dieu de vous protéger et de vous ramener victorieux.

« GEORGES V. »

 

5. La Nation Martyre

Lorsque Guillaume II demanda à Albert Ier de Belgique la permission de traverser son royaume pour attaquer la France, il comptait sur une réponse affirmative. Une petite nation sans armée n'aurait pas la folle idée de lui résister. Le roi Albert et ses ministres virent à l'instant à quelle catastrophe ils s'exposaient: leurs villes prises et brûlées, leurs soldats massacrés, le sol de la patrie envahi et dévasté. Tous ces fléaux, on pourrait les éviter en livrant le passage à un envahisseur tout-puissant, qui passera même si on résiste. Mais pour sauver le pays de ce fléau il faudrait perdre l'honneur, puisque la Belgique a donné sa parole et doit rester neutre. Le roi Albert et ses ministres n'hésitent pas: on perdra tout, mais on sauvera l'honneur. Et le peuple belge prend les armes pour résister à l'Allemand et lui barrer la route. Il a été foulé aux pieds et martyrisé; mais sa défaite est plus glorieuse que tous les triomphes de l'histoire, c'est la victoire de l'honneur.

 

Deuxième Partie Anecdotes Héroïques

1. - Le Cœur d'une Mère

Pierre B..., vingt-neuf ans, part de Paris le troisième jour de la mobilisation, pour aller rejoindre son régiment à Versailles. Il a le cœuj gros en quittant sa femme et son fils âgé de dix mois.

Cinq jours après, il écrit à sa femme qu'il va traverser Paris avec ses camarades pour se rendre au front.

La vaillante Française prend son petit enfant sur ses bras et s'en va de bonne heure à l'endroit où le régiment doit défiler. Voici la musique. Voici les hommes. Là-bas, elle reconnaît son mari.

Alors, elle élève bien haut son enfant pour que le père le voie, et quand il passe en face d'elle, de toute sa force, elle lui crie: « Bataille bien, pour lui! pour lui! »

Réflexion. - Il faut que les pères luttent et meurent pour que les enfants aient encore une patrie.

 

2. Les Deux Instituteurs

Un instituteur français est blessé à la tête de sa section. Il faut amputer la jambe. Il s'y résigne avec courage et il écrit quelques jours après aux camarades « au milieu desquels il n'aura plus l'honneur de servir », une lettre qui se termine par ces mots:

« Ne vous alarmez pas sur mon sort: une béquille ne va pas mal à un maître d'école. »

Dans le carnet de route de Toffal, maître d'école allemand, trouvé mort sur le champ de bataille, on lit ceci:

« A Visé, on a réuni tous les Belges que l'on a pu trouver et l'on en a fusillé un sur trois, puis on a mis le feu à la ville. Dès l'instant qu'il faut perdre la vie, mieux vaut ne pas laisser pierre sur pierre dans de pareilles localités et massacrer indistinctement innocents et coupables. »

Réflexion; - Le maître d'école français est héroïque: une béquille ne va pas mal au maître d'école, elle prouve qu'il a su donner l'exemple du patriotisme et qu'il est digne de l'enseigner. Le maître d'école allemand est barbare: il n'a pas le sens de l'humanité ni le sens de la justice; il est donc indigne de diriger l'éducation des enfants.

En quoi le maître d'école allemand est-il barbare? En quoi le maître d'école français est-il héroïque?

 

3. - Une Petite Fille Sauve le Fort Troyon

Au mois de septembre 1914, le commandant du fort Troyon, près de Verdun, joua les Allemands, en leur faisant croire à l'abandon des ouvrages et leur fit payer cher leur illusion. Ses canons et ses fusils en couchèrent 7.000 sur les glacis du fort. Voici comment il fut averti de l'approche des assaillants, ce qui lui permit d'organiser son stratagème. C'est par une fillette d'une douzaine d'années que la garnison du fort connut la marche des Allemands. A quelque distance des ouvrages avancés se trouve une auberge dont les soldats de la garnison appréciaient fort le fin moka. Plusieurs d'entre eux y descendaient le matin de bonne heure pour s'approvisionner de ce « jus » parfumé. Un jour, ils furent devancés à l'auberge par des uhlans. Il fallait avertir les Français. Une petite gamine s'en chargea. Grimpant les raidillons qui montent vers le fort, elle courut vers les soldats déjà en route pour venir déguster le café, et elle leur apprit en deux mots la nouvelle. Les Français remontaient rapidement vers le fort, et, quelques instants après, le commandant préparait aux Allemands une réception imprévue.

Réflexion. - La petite fille du fort Troyon est une gamine bien française: elle est intelligente puisqu'elle comprend le danger couru par le fort, elle est décidée puisqu'elle part aussitôt qu'elle a vu les uhlans, elle est courageuse puisqu'elle risque sa vie.

Que serait-il arrivé si la petite fille avait eu peur? Comment a-t-elle montré son intelligence?

 

4. Lettre d'un Instituteur Mobilisé à Ses Anciens Élèves

« Ce matin, j'ai quitté la tente où je couche sur la paille depuis huit jour s, pour aller faire visite à mon collègue de D..., à deux kilomètres de nos lignes. Triste voyage! Comme la plupart des habitations, la mairie, l'école ont été incendiées: il n'en reste que quelques pans de mur à moitié écroulés. L'instituteur s'est installé dans une pauvre chambre, au rez-de-chaussée, et là une quinzaine d'enfants, filles et garçons, n'ayant que quelques bancs et quelques tables de fortune, lisent, font leurs devoirs, récitent leurs leçons à quelques pas des ruines, pendant que le canon tonne par rafales de plus en plus furieuses.

« Je vous assure, mes chers amis, que j'étais douloureusement ému devant ces enfants sérieux, et graves même, dont les pères, partis à la guerre, ne reviendront pas tous, hélas! en présence de ce maître déjà éprouvé par de grands malheurs domestiques, ruiné par la guerre et par les incendies que les Allemands ont allumés, et trouvant encore le courage d'accomplir son devoir.

« J'étais prêt à pleurer et pouvais à peine parler, mais je sentais aussi avec plus de force, au milieu de ces pierres noircies, de ces débris et de ces pauvres choses sans nom, gisant parmi les ruines, ce qu'il y avait de grand dans cette attitude réfléchie des élèves, dans cette énergique résignation du maître, les uns et les autres accomplissant • leur tâche avec le même courage, la même tranquillité, la même confiance, et cette belle phrase de la lettre de M. Poincaré aux armées m'est revenue à l'esprit:

« Lorsque à portée des projectiles, devant un horizon que les éclatements d'obus couvrent de fumée ou déchirent de lueurs, on voit des paysans tranquilles pousser la charrue et ensemencer le sol, on comprend mieux encore combien sont inépuisables, sur notre vieille terre de France, les provisions d'énergie et de vitalité. »

« Comparez la situation que j'ai essayé de vous dépeindre avec la vôtre, mes petits amis, et dites-vous bien que, si parmi vous il en est qui s'inquiètent du sort de quelqu'un des leurs parti en guerre, ou qui pleurent un être cher tombé au champ d'honneur, vos petits camarades de l'Est connaissent, en plus de ces inquiétudes et de ces deuils, le bombardement, l'incendie, l'horreur et la ruine; quelques-uns même vivent misérablement au milieu des bois, sous des abris de branchages construits à la hâte!... « Quand vous prenez place à la table de famille, quand vous vous rassemblez autour du feu et que vous vous couchez tranquilles dans votre petit lit, adressez une pensée émue à vos petits camarades qui n'ont plus de maison, plus de foyer, plus de lit, plus rien... et qui vont quand même à l'école travailler courageusement avec leur maître ruiné comme eux.

« Ne rougiriez-vous pas d'être moins vaillants, vous à qui rien ne manque?...

« Ne feriez-vous pas tout votre possible pour qu'au lendemain de cette horrible guerre chacun de vous ait grandi en savoir, en sagesse, en grandeur personnelle, afin de pouvoir continuer, chacun selon ses moyens, l'œuvre commune commencée par les aînés, l'œuvre pour laquelle tant de braves meurent tous les jours?

« Adieu, mes chers enfants, je vous embrasse tous. »

Réflexion. - L'instituteur recommande aux enfants de travailler avec courage. Quelles sont les raisons qu'il leur donne pour les stimuler?

 

5. Lettre d'un Instituteur Soldat à Ses Élèves

14 octobre. « MONSIEUR LE DIRECTEUR,

« Je vous serais bien obligé si vous vouliez avoir l'amabilité de lire aux élèves de ma classe, auxquels je pense souvent, les quelques lignes suivantes écrites entre deux feux et que je considère comme un gage de reconnaissance, en souvenir de leur affection.

« A MES TRÈS CHERS ELEVES,

« Vous souvient-il, mes amis, des derniers jours de classe de l'année scolaire écoulée, lorsque tous

les esprits se demandaient, dans une angoisse toujours croissante, ce qu'il adviendrait du fol orgueil allemand? Vous souvient-il aussi des paroles émues de votre maître, quand, mettant à votre portée les conséquences désastreuses d'une guerre actuelle, il exaltait devant vous les bienfaits de la paix? Vous souvient-il enfin, à l'heure même où nous nous quittions, du moment de surprise qui serrait tous nos cœurs à l'annonce de la mobilisation générale? Depuis lors, sans trop comprendre, mais sachant bien que c'était pour la France, pour cette France chérie, que vous adorez, vous avez vu partir, une larme dans les jeux, vos frères, vos parents; vous avez vu des mères éplorées rester seules au foyer tandis que vous, curieux, contents, vous chantiez en accompagnant à la gare les défenseurs de la patrie. Ils sont partis là-bas, vers cette frontière de FEst où tous les regards français se tournent, où vous cherchez constamment à deviner les positions respectives des armées qui combattent; la carte supplée à votre mémoire et les victoires vous enthousiasment.

« Les jours passent, jours de souffrance pour ceux qui luttent, jours de douleur pour ceux qui attendent, jours d'espoir et de confiance en la victoire pour tous.

« Je vous vois souvent réunis en petits groupes discutant à grands cris à l'aide de « si » et de « peut-être ». Je vois les cafés calmes, la placette vide, la plage morne et, dans les rues, quelques rares passants parlant des leurs. Vous constatez, un matin, que le prix du pain augmente. Pourquoi cela? dites-vous. C'est la guerre, mes enfants! Car la guerre, ce n'est pas seulement le vide dans les campagnes, la tuerie aux frontières; la guerre, c'est surtout la faim et la maladie.

« Voici plus de deux mois que cela dure, et cela durera peut-être longtemps encore; longtemps, vous lirez les journaux; longtemps, vous irez aux écoutes, autour de rares groupes commentant les faits d'armes; vous verrez des blessés revenir au pays pour se remettre et repartir; vous courrez après eux pour les interroger, pour savoir. Vous verrez des émigrés pour lesquels vous serez bons. Vous verrez des ennemis prisonniers: peut-être leur adresserez-vous de grossières paroles, parfois imméritées. Pendant ce temps, le soldat français luttera encore pour son indépendance et pour sa liberté, car les Allemands, dont les desseins vous sont connus, n'épargneraient point votre race, et vous seriez, s'il ne tenait qu'à ces bandits, égor^ geurs de femmes, d'enfants et de vieillards, dévastateurs de tout ce qui peut rappeler la France dans sa science et son art immortels, incendiaires, ravageurs de villages, vous seriez leurs esclaves sous le joug de leur botte.

« Les soldats de France luttent pour le progrès, ne l'oubliez pas! A vous de le comprendre, de vous en pénétrer et de ne l'oublier jamais!

« Dans cette classe, qui m'est si chère, vous êtes réunis autour d'une jeunesse qui vous inculquera, en ce moment difficile, l'amour de la patrie. Soyez, comme je l'espère, des élèves attentifs. C'est un soldat de France qui vous le dit. Travaillez! Votre patriotisme est là; plus vous serez éclairés, mieux vous comprendrez.

« Votre maître d'il y a trois mois pense à vous au milieu des batailles, lorsque les balles sifflent à ses oreilles, lorsque les obus l'environnent. Parti, lui aussi, il a laissé une famille; lui aussi a vécu la minute angoissante du départ; il vous a vus en grand nombre à la gare lors de son passage; il défend son pays; il sait que votre pensée le suit. Plein de courage et d'espérance, il vous dit: « Au revoir. » Il espère vous retrouver grandis de cœur et d'âme, comme le seront les Français de l'avenir. « Honorez les morts et secourez les blessés; secourez les malheureux, respectez les ennemis! Vous qui tournez les regards vers la frontière où d'autres accomplissent leur devoir, soyez obéissants et travailleurs pour accomplir le vôtre. Les combattants vous béniront, et votre maître, y trouvant la récompense qu'il attend de vous, sera fier de lutter encore, fier de mourir, s'il le faut.

« M. Sin...

« Instituteur adjoint à Collioure, « sous-lieutenant « au 53' d'Infanterie. »

Réflexion. - L'instituteur n'oublie pas ses élèves; il leur donne de bons conseils. Quels sont les principaux conseils qu'il leur donne? Dites pour chacun de ces conseils les raisons que vous avez de le suivre.

 

6. l'Héroïsme du Curé de Chaulnes

Le 29 août 1914, les Allemands arrivent dans la région de Chaulnes. Avant de s'engager sur le plateau, ils l'arrosent d'obus.

De son presbytère protégé par un pli de terrain, le curé de Chaulnes regarde la campagne. Il aperçoit là-bas, à un kilomètre, derrière la crête, un signe de détresse: il reconnaît le drapeau français.

Traverser le plateau pour aller au drapeau, c'est courir à une mort certaine. Mais le drapeau appelle, et le curé de Chaulnes part. En rampant, il suit un champ de betteraves: les balles sifflent à ses oreilles et les obus éclatent autour de lui.

Il arrive à la lisière d'un petit bois, derrière la colline, et il trouve un sergent français et quarante hommes, qui ne savent plus où se diriger à travers un enfer de mitraille et qui meurent de faim.

Le curé de Ghaulnes repart en rampant. Il entasse sur son dos ses meilleures provisions, il met une carte dans sa poche; et, toujours en rampant à travers le champ de betteraves, il revient au petit poste.

On devine de quel appétit mangèrent les petits soldats. Puis, on étala la carte, on reconnut le pays; et, comme la nuit tombait, le sergent et ses hommes partirent sans bruit pour aller rejoindre leur régiment: ils étaient sauvés.

Réflexion. - Le héros français est intelligent: le sergent en détresse agite un drapeau, il sait que quelqu'un le verra; le curé de Chaulnes voit le signal, il n'hésite pas à partir, et, comme il faut arriver, il sait ramper pendant un kilomètre sans se faire tuer. Nos héros bravent la mort, mais avec adresse et avec esprit.

Pourquoi le curé de Chaulnes est-il parti sans hésiter malgré le danger? Quand le drapeau nous appelle, rien ne doit nous empêcher de marcher.

 

 

7. - Le Boy-Scout Martyr

Dans un livre intitulé Chronique, de Guerre et publié en Allemagne, se trouve une lettre d'un sous-officier allemand à sa famille. Voici le texte de cette lettre, qui est la preuve la plus décisive de la cruauté allemande:

« Un traître vient d'être fusillé, un jeune Français appartenant à l'une de ces sociétés de gymnastique, éclaireurs ou boy-scouts, qui arborent des

rubans tricolores; un pauvre gamin qui, dans son infatuation, s'était mis entête d'être un héros. Notre colonne passait le long d'un défilé boisé. Il y fut pris et on lui demanda s'il y avait des Français dans le voisinage. Il refusa de donner aucune information. Cinquante pas plus loin une fusillade fut dirigée sur nous de l'épaisseur du bois. On demanda au prisonnier, en français, s'il avait eu connaissance que l'ennemi fût dans la forêt. Il ne le nia pas. Il se dirigea d'un pas ferme vers un poteau du télégraphe, il s'y adossa, la verdure d'une vigne derrière lui, et il reçut la volée du peloton d'exécution avec un fier sourire sur le visage. Le misérable petit poseur! C'est pourtant dommage de voir du courage ainsi gaspillé. »

Réflexion. - Le sous-officier allemand ne sait pas le langage de l'honneur tel que nous le comprenons: il appelle traître l'enfant qui refuse de trahir son pays, et il appelle poseur le héros qui brave la mort avec un fier sourire.

Qu'admirez-vous en particulier dans l'attitude du boy-scout?

 

8. Le Petit Aveugle

Un officier d'artillerie en retraite, M. Prompt, reprend du service au début de la guerre. Gravement blessé il doit subir l'amputation de la jambe. Sa femme, infirmière de la Croix-Rouge, soigne les blessés, et recueille chez elle les convalescents qui sont sans asile. Voici ce qu'elle écrit au sujet de l'un d'eux, Gustave Lardans, qu'elle appelle « son petit blessé »:

« Ce petit blessé est aujourd'hui aveugle: il est orphelin, seul au monde. C'est un colonial, courageux, animé des plus nobles sentiments. Il a sauvé son lieutenant. Une lettre de celui-ci en témoigne, une lettre admirable de reconnaissance dans laquelle l'officier appelle ce brave soldat « mon frère » et lui offre son foyer. Blessé, le lieutenant fut emporté par mon petit protégé sous la mitraille, mis en sûreté dans une ambulance, puis le brave colonial revint au feu et reçut l'horrible blessure qui le prive à jamais de la vue. C'est à Vitry-le-François, le 5 septembre, qu'il reçut le coup de feu. Le lieutenant, rétabli, est retourné au feu, après avoir été nommé capitaine et cité deux fois à l'ordre du jour. Le petit aveugle a quitté l'hôpital depuis un mois; il est chez moi pour quelque temps. Il s'est attaché à moi, à mes enfants, et notre affection l'a sauvé d'un désespoir bien naturel. Je l'aime comme un fils et sa nature est exquise. Il a une convalescence de trois mois; puis, il sera réformé avec une petite pension et il ira dans la famille de son officier. »

Réflexion. - L'officier d'artillerie, sa femme, le colonial et son lieutenant rivalisent de courage et de bonté. Essayez de dire quel est le plus grand; c'est impossible.

Que remarquez-vous dans la lettre de Mme Prompt"? Sur quel ton parle-t-elle du soldat qu'elle a soigné?

 

9. Histoire d'une Poule Grise

C'est en Alsace, près de Belfort. Un caporal français et quatre hommes, en reconnaissance depuis le matin, arrivent vers midi à la porte d'une pauvre chaumière. Ils entrent et trouvent une pauvre vieille, toute seule, accroupie devant son feu.

- « Pas de Prussiens, ici? dit le caporal d'une voix un peu rude.

- Oh! non, monsieur. Ils y étaient hier, mais ils sont partis et très vite.

- Bon. Mais nous avons faim. Pouvez-vous nous donner à manger?

- Hélas! ils m'ont tout pris! Il ne me reste que quelques œufs; je vais faire une omelette. »

Pendant que l'omelette bruit dans la poêle, une jolie poule grise passe sa tête effarée entre les barreaux de sa cage, dissimulée dans un coin.

- « Eh! eh! dit le caporal; les Boches n'ont pas vu la poule grise! »

La vieille se tait et réfléchit. La poule grise est le seul bien qui lui reste et elle y tient tant! Elle comptait en faire une bonne couveuse et une bonne mère de vingt petits poussins au printemps. Mais la bonne vieille aime les Français; et, la mort dans l'âme elle égorge sa poule grise, la plume, la vide et la met dans la casserole.

Les Français dînèrent gaiement et remercièrent. Au départ, le caporal dit à la bonne vieille:

- « Un service encore. La première fois que vous irez à Belfort, voudrez-vous mettre cette lettre à la poste? Vous me rendrez un grand service. C'est pour ma femme.

- Comptez-y bien, mon bon monsieur.

- En route! »

Huit jours plus tard, Mme X..., la femme du caporal, recevait une lettre recommandée contenant un billet de vingt francs. A la lettre écrite par son mari, était jointe un feuillet où Catherine Dietz, d'une main hésitante, avait tracé ces mots:

« Madame, je pense que vous êtes la femme du caporal qui est venu chez moi avec quatre de ses camarades. Je les ai reçus comme j'ai pu. Mais voilà-t-il pas que lorsqu'ils ont été partis, j'ai trouvé, sur ma cheminée, une pièce d'or de vingt francs. Je l'ai échangée à la poste pour ce billet que je vous envoie. Vous direz à votre mari qu'il est bien honnête, mais que les Alsaciennes, comme moi, ne veulent pas recevoir de l'argent des petits soldats français. Ça m'a bien fait quelque chose au cœur de tuer, pour eux, ma « grise »; mais, tout de même, je l'ai fait de bon cœur, et pas pour gagner une pièce d'or. J'espère, Madame, que ma « grise » portera bonheur à votre mari et à ses camarades. C'est tout ce que je demande pour ma récompense. « Votre servante,

« CATHERINE DIETZ. »

Réflexion. - Catherine Dietz a fait un sacrifice très méritoire en tuant sa poule grise, puisqu'elle y tenait « comme à sa vie ». En refusant l'or du caporal elle a montré qu'elle avait agi par pure bonté. Et elle a trouvé le moyen d'écrire une letlre charmante à la femme du caporal. Cette Alsacienne a toutes les qualités d'une Française; elle mérite de retrouver bientôt sa patrie.

Comment se montre la générosité de l'Alsacienne? Quels sont les mots de sa lettre qui vous paraissent les plus délicats?

 

10. Un Caporal Qui n'a Pas Froid aux Yeux

L'armée belge qui lutte avec courage pour reconquérir le sol de la patrie donne tous les jours de beaux exemples d'héroïsme. Il faut admirer l'activité et la décision d'un jeune Bruxellois, Emile Sapin.

Agé de vingt-deux ans, Emile Sapin, incorporé au moment de la déclaration de guerre, gagna les galons de caporal. Au siège de Liège, grimpé dans un arbre et caché par les feuilles, il tua à coups de fusil les quarante-deux servants d'une batterie d'ar tillerie ennemie. Chaque balle porta. Resté seul debout, le commandant de la batterie finit par se rendre compte de l'endroit d'où partaient les coups. Revolver au poing, il accourut au pied de l'arbre, mais deux détonations retentirent et l'officier allemand tomba mort.

Depuis, le caporal Sapin s'empara du drapeau d'un régiment de hussards, après en avoir tué le colonel. Près de Louvain,'envoyé en avant-garde, en compagnie de six hommes, Sapin captura quarante soldats ennemis, dont un officier. Sa capote était trouée de balles et il avait des éclats d'obus dans son sac et jusque dans ses poches. On aurait dit qu'il était invulnérable. Mais, brisé de fatigue, il a dû être évacué sur un hôpital après deux mois de guerre.

Réflexion. - Le caporal Sapin est admirable; quelles sont les qualités dont il fait preuve quand il monte dans son arbre et quand il s'empare du drapeau ennemi?

 

 

11. l'Acte d'Héroïsme d'un Zouave

Une communication extrêmement poignante a été faite il y a quelques jours aux journaux. On y rapportait qu'au cours d'une attaque du pont de Dry-Gachten, les Allemands poussaient des zouaves prisonniers devant eux, en criant: « Cessez le feu! » Puis comme les Français interdits interrompaient un instant leur feu, une voix s'éleva des rangs des prisonniers: « Tirez donc! », cria l'un d'eux aux Français, qui reprirent leur feu et abattirent en

même temps la troupe ennemie et ce zouave hé* roïque. Ce récit est tombé sous les yeux d'un Anglais, qui assistait à cet incident, et qui, blessé, est actuellement soigné à l'hôpital maritime de l'arsenal de Brest. Il nous adresse la lettre suivante, qu'il a tenu à ne signer que de ses initiales:

« Hôpital maritime de l'arsenal de Brest.

« CHER MONSIEUR,

« Je lis en Dernière heure, sixième page de votre journal du 24 novembre, un article intitulé: « Un « exploit des zouaves. » Cet article, me semble-t-il; requiert un peu de mise au point: je fus le témoin du fait. Qu'il me soit permis de vous le relater tel qu'il s'est produit.

« C'était le 11 novembre, entre quatre et cinq heures du matin (je ne puis préciser l'heure exacte, une balle ayant brisé ma montre quelques jours auparavant), une colonne allemande partait à l'attaque du pont de Dry-Grachten, sur le canal de l'Yser, route de Lygem à Noordschoote, défendu par les zouaves, en poussant devant elle des zouaves. Aux cris de « Cessez le feu! Cessez le feu! Zouaves! », nos soldats et les mitrailleuses interrompirent leur besogne, lorsque des rangs allemands partit ce cri poussé par un zouave prisonnier: « Tirez quand même! Tirez donc, les gars! » Une autre voix se fit aussitôt entendre, criant: « Zouaves, 11e bataillon! » Puis: « En avant! Hourra! » Mais la voix de l'héroïque zouave avait déjà été obéie. Une décharge générale partie de nos rangs couchait à terre nos assaillants. La ruse avait été ainsi déjouée grâce à cet acte de dévouement héroïque.

« Il ne nous fut pas permis de retrouver ce héros. Ayant moi-même, un instant après, le premier traversé le canal et fait huit prisonniers, je me mis à la recherche de cet inconnu. Je n'en trouvai aucune trace.

« Si le nom de ce brave reste ignoré, du moins son régiment gardera-t-il le souvenir de son sacrifice, qui égale les plus beaux faits d'armes de sa glorieuse histoire.

« Vous m'excuserez, Cher Monsieur le Directeur, de la liberté que je prends, et veuillez, etc.

« L. A.

« Rédacteur à la Revue des Revues, Londres. » (D'après le Temps.)

Réflexion. - Vous avez lu dans l'histoire l'héroïsme du chevalier d'Assas. Comme lui, le zouave donne sa vie pour ses camarades et pour son pays. Son exemple est imité par les autres zouaves prisonniers. Tous, ils sacrifient leur vie sans hésiter et avec entrain.

Que pensez-vous du procédé des Allemands? Quelles qualités manifeste le petit zouave?

 

12. - Une Charge à la Baïonnette

Le 10 décembre 1914, en Flandre, les Allemands attaquèrent en nombre très supérieur. Leur effort se portait sur une ligne de tranchées en zigzag, peu éloignée du village de Dickebossch, où les Français, à ce moment, se trouvaient être en nombre peu important. L'artillerie allemande, pour préluder à l'attaque, dirigea sur les positions françaises un tir à mitraille effroyable. Sur ce point-là les tranchées allemandes n'étaient guère à plus de 60 mètres des tranchées françaises et, dans la crainte d'atteindre leurs camarades, les artilleurs allemands pointaient assez haut, de sorte que c'est dans leurs tranchées arrière que les Français eurent le plus à souffrir.

Les canons de 75 répondirent violemment au tir des batteries allemandes; puis l'infanterie de l'ennemi commença à entrer en action. Ce fut d'abord une pluie de grenades à main qui tomba sur la première tranchée française. Le mal qu'elles causèrent ne fut pas grand, mais, à ce moment, une masse d'hommes se rua sur nos soldats. Ceux-ci se précipitèrent aux meurtrières et dirigèrent un feu furieux sur la masse ennemie.

Chaque balle portait, le flot ennemi parut hésiter, puis, passant sur les cadavres, une nouvelle vague de soldats allemands déferla.

Les soldats français n'avaient pas le temps de recharger leurs fusils. Ils n'y tenaient pas, du reste, et malgré leur petit nombre, s'élançant hors de la tranchée, ils chargèrent à la baïonnette. Les canons allemands, pendant ce temps, continuaient à cracher leur mitraille afin d'empêcher les Français tenus en réserve de se porter aux secours de leurs camarades qui luttaient un contre trois. Des renforts cependant arrivèrent, et les Allemands furent alors repoussés et poursuivis dans un élan furieux par les Français.

L'espace entre les tranchées était rempli de cadavres et de blessés.

Une nouvelle attaque fut faite par les Allemands et eut le même résultat: ils furent repoussés. La nuit vint; l'ennemi fit encore une tentative. Il se précipita en masse sur la tranchée française et sous le poids du nombre finit par s'en emparer, payant ce succès d'un prix effroyable.

Mais ce ne fut qu'un succès passager. Par un mouvement convergeant de trois points différents, les Français reprirent leur bien peu après minuit, le lendemain matin. Une merveilleuse charge à la baïonnette chassa l'ennemi qui s'était battu toute la journée avec tant d'obstination.

Quand les Français rentrèrent dans leur tranchée elle était à demi pleine de morts et de blessés.

Réflexion. - Pour défendre et pour sauver la patrie, pour vous conserver votre maison et votre liberté, voyez quel courage il faut déployer et combien d'hommes doivent périr. Vous n'oublierez jamais ces sanglants sacrifices.

Le courage le plus méritoire est le courage persévérant: comment se montre la persévérance des soldats français?

 

13. La Présence d'Esprit de l'Hindou

L'Angleterre a su si bien se concilier l'affection des Hindous, que 70.000 soldats de l'Inde sont venus se battre pour les alliés contre l'Allemagne. Ils font preuve tous les jours du plus grand courage. Je n'en veux pour preuve que la conduite d'un soldat hindou qui a été racontée dans un rapport officiel.

Il était sorti de sa tranchée durant la nuit avec un camarade pour opérer une reconnaissance des tranchées allemandes, distantes seulement de 200 mètres. Ils avancèrent en rampant et avaient couvert la moitié de la distance séparant les deux tranchées, quand soudain un projecteur allemand dirigea son faisceau de lumière sur un des soldats, laissant l'autre dans l'obscurité.

Il était impossible de se cacher, et le soldat se rendit compte immédiatement qu'il devait user d'une habileté exceptionnelle pour sauver sa vie. Il se dressa immédiatement et s'avança vers la tranchée allemande en saluant profondément. Intrigués, les Allemands cessèrent le feu. Arrivé devant la tranchée, le soldat fut invité par des gestes à y descendre. Un dialogue eut lieu ensuite qu'il est plus facile de s'imaginer que de reproduire. Voulant savoir la nationalité de l'Hindou, les Allemands mentionnèrent plusieurs noms. L'Hindou secouait toujours la tête. Quand les Allemands prononcèrent le mot de musulman, l'Hindou approuva vigoureusement par des gestes. Au mot d'Anglais, il fit un geste de dégoût profond. Favorablement impressionnés par cette comédie, les Allemands lui donnèrent à manger et une couverture.

L'Hindou passa la nuit dans la tranchée alle,mande et au matin, par des signes, fit comprendre à l'officier allemand qu'il y avait 25 autres musulmans dans la tranchée ennemie qui ne demandaient pas mieux que de se rendre; si l'officier voulait le relâcher, il irait chercher ses camarades et les ramènerait avec lui. Complètement aveuglés les Allemands présentèrent à l'Hindou du café et le laissèrent partir. C'est ainsi qu'il rejoignit ses amis, avec des renseignements d'un intérêt plus que local.

Réflexion. - Il est très beau de mourir en bravant le danger. Il est mieux quelquefois d'ajouter au courage la ruse et la présence d'esprit pour mieux servir la cause que l'on défend. Ce n'est pas par lâcheté que l'Hindou a fait semblant de se rendre; c'est pour pouvoir mieux renseigner l'officier qui l'avait envoyé en reconnaissance.

Comment l'Hindou a-t-il montré sa présence d'esprit dans le danger? Comment s'y est-il pris pour tromper les Allemands?Que risquait-il s'il n'avait pas réussi?

 

 

14, - La Téléphoniste d'Etain

Au mois d'août 1914, la petite ville d'Étain a subi deux bombardements. Le premier eut lieu un lundi, de 11 heures du matin à 11 heures du soir. Il fit de nombreuses victimes. Le second commença le lendemain matin à 11 heures. La ville fut bientôt en flammes. De nombreuses personnes périrent dans l'incendie. Tous ceux qui pouvaient fuir quittèrent la ville.

Le bureau de poste était resté confié à la garde d'une jeune employée. Loin de céder à une terreur bien compréhensible, cette jeune femme ne quitta pas son poste. Pendant que les obus pleuvaient sur la ville, elle se tenait dans son bureau, téléphonant de quart d'heure en quart d'heure à Verdun pour rendre compte de ce qui se passait.

Le directeur des postes de Verdun était en train d'écouter cette courageuse jeune fille; tout d'un coup, celle-ci s'interrompit et cria: « Une bombe vient de tomber dans le bureau! »

Et tout rentra dans le silence.

Réflexion. - En 1870, Juliette Dodu était receveuse du bureau télégraphique de Pithiviers lorsque les Allemands s'emparèrent de cette ville. Elle cacha ses appar reils et, la nuit, elle les mit en communication avec le fil télégraphique des Prussiens accroché au mur de sa maison. Elle parvint à saisir d'imporiantes communications qu'elle transmit au générald'Aurelle de Paladines. Ainsi fut sauvé de la destruction un corps d'armée qui allait être cerné par les Prussiens. La téléphoniste d'Étain a imité le courage et le sang-froid de la receveuse de Pithiviers.

 

15. La Classe Interrompue

Au mois d'août 1870, les maîtres d'école d'Alsace enseignaient encore la langue française à de petits Français. Mais, dans l'Alsace conquise, le maître d'école allemand prit la place du nôtre. Les Alsaciens cependant ne perdaient pas courage et ils savaient que la classe française interrompue serait reprise un jour.

Au mois d'octobre 1914 cette espérance s'est réalisée. A Montreux-Vieux, dans l'Alsace reconquise, une école française s'est ouverte, dirigée par un instituteur caporal réserviste. Gamins et gamines de là-bas ont mis leurs sabots neufs et leurs habits des dimanches, les vieux qui se souviennent les ont accompagnés. Tout le monde a pris place et le maître a dit: « Mes enfants, la classe, interrompue depuis quarante-quatre ans, continue... »

Après deux mois de classe, l'école de Montreux-Vieux a reçu la visite du ministre de la Guerre.

Bien qu'on fût en campagne, dans la grande rue de Montreux-Vieux, des troupes immobiles, comme à la parade, rendaient les honneurs; leurs clairons sonnaient aux champs.

Le gouverneur de Belfort guida le ministre vers la salle d'école. A leur entrée, une centaine d'enfants de tout âge se levèrent d'un même élan et d'une même voix ils entonnèrent la Marseillaise.

Debout devant la chaire, leur maître, un caporal d'infanterie, les surveillait et donnait la cadence. Au fond, dans les couloirs, sur les marches de la porte et jusque dans la rue, les vieux, qui n'avaient pas oublié, accompagnaient les enfants.

Une émotion indicible étreignait l'assistance et les 'larmes lentement coulaient sur les joues fraîches comme dans les barbes grises! « Aux armes, citoyens! » reprenaient les voix enfantines, et tandis que le chant de nos pères, franchissant les murs de la salle, roulait sur la campagne, chacun du fond de son cœur adressait un hommage de gratitude émue aux vaillants qui dorment à Uffolz, à Cernay, à Aspach, à Dornach, à Flachslanden, à Zillisheim et là tout près, à Montreux-Vieux, car c'est leur sacrifice qui permettait la joie de cette inoubliable scène.

Dans le profond silence qui succéda à l'hymne national, le ministre delà Guerre, vainquant à peine son émotion, «xprima en quelques paroles sobres les tristesses dont souffrirent les cœurs français pendant ces quarante-quatre dernières années, et aussi la fierté qu'éprouve aujourd'hui la France en songeant à la libération prochaine et totale de la vieille Alsace. Il dit aux petits de cette province le fidèle souvenir des enfants de France.

Par un douloureux contraste, à la même époque, les Allemands, maîtres des Ardennes, y ont organisé la classe allemande. A Montmédy, la fréquentation de l'école du vainqueur est obligatoire sous les peines les plus sévères. D'abord, les enfants se sont cachés pour l'éviter. Mais il a fallu s'incliner sous la loi du plus fort. On dit que les petits Meusiens, la rage au cœur, apprennent l'allemand; ils le sauront bientôt assez pour dire leur mépris et leur haine à l'envahisseur le jour où il sera chassé de France./ Patience, petits Meusiens, ce sera pour demain.

Réflexion. - Admirez la fidélité des Alsaciens, qui sont restés Français après un demi-siècle de conquête. Les petits de Montreux se réjouissent d'avoir les mêmes maîtres que vous et d'apprendre à aimer la France. Les enfants de Montmédy subissent le sort des Alsaciens d'hier; vous concevez leur colère et leur dépit; mais, ils seront bientôt délivrés.

Pourquoi les petits de Montreux sont-ils contents? Pourquoi ceux de Montmédy sont- ils tristes? Pourquoi les petits de Montmédy veulent-ils apprendre vite l'allemand?

 

16. - Ce n'Etait pas Lui

Un matin, dans un village lorrain où l'on enten dait le canon, deux femmes trouvèrent sur un banc un soldat français blessé qui avait perdu connaissance. Quand il revint à lui, il était couché sur un lit et une femme à cheveux blancs lui recommandait de ne pas rouvrir sa blessure en parlant. Sa blessure n'était grave qu'à cause du sang perdu.

Un matin, il fut réveillé par un bruit de soldats qui passaient et courut à la fenêtre. C'était l'ennemi. Il entendit la porte qui s'ouvrait et perlent les phrases suivantes que dés Allemands accentuaient:

- On l'a vu entrer ici. Nous le voulons. Nous Reviendrons quand les aiguilles de votre horloge seront sur midi.

- Je suis découvert, .murmura le soldat. Sauvons-nous pour qu'on épargne cette pauvre femme, qui aimerait mieux mourir que me livrer.

Il s'habille, chaque mouvement lui coûtant une douleur. Il n'avait-pas fini que sa porte s'ouvrait:

- Que faites-vous?

- Je me lève; j'ai tout entendu.

- Entendu quoi?

- On vous a montré l'horloge en disant: « Nous reviendrons quand les aiguilles seront sur midi. »

- Il ne s'agit pas de vous, mais d'un lièvre qui, effrayé par les soldats, s'est réfugié dans notre grange. Les Allemands l'ont vu et ils demandent que nous le leur servions à déjeuner pour midi. Donnez vos habits qu'on les cache, et restez dans le lit. Vous serez notre frère malade, s'ils s'avisent de monter ici. Mais ma fille qui sait l'allemand, les a entendus dire qu'ils ne resteraient pas longtemps. Les nôtres les serrent de près, Dieu merci!

Trois officiers assez jeunes et un vieux à barbe grise dévorèrent le lièvre, en l'arrosant de force bouteilles. Le soir même, le village était évacué.

Notre blessé, reposé et guéri, reprit bientôt sa place; sur le front.

Réflexion. - Le soldat, quand il se croit en danger! pense d'abord au risque couru par sa bienfaitrice L'égoïsme n'est pas français.

Comment le soldat français montre-t-il son bon cœur'? Comment son hôtesse montre-t-elle sa générosité? Que risque-t-elle au cas où le soldat serait découvert?

 

 

17 Sœur Julie

Avant la guerre, Gerbéviller était une coquette petite ville de Meurthe-et-Moselle dont les maisons se miraient dans les eaux riantes de la Mortagne. Aujourd'hui, la Mortagne ne reflète plus que des ruines. Les grosses « marmites » allemandes se sont abattues là.

C'est le 24 août que les artilleurs ennemis ouvrirent le feu sur Gerbéviller. La plupart des habitants avaient fui. Mais six religieuses de l'ordre de Saint-Charles de Nancy, installées à l'hôpital, où de nombreux blessés français étaient soignés, demeu-/ rèrent à leur poste.

Plusieurs jours durant, le bombardement ne cessa pas. Calmes, comme indifférentes au bruit formidable des obus éclatant en pluie de fer, tandis que çà et là des maisons flambaient, les religieuses poursuivirent leur œuvre de charité.

Infatigable, leur supérieure, sœur Julie, les aidait de ses conseils dans leur tâche héroïque, donnant l'exemple du courage et de l'abnégation.

Et le 7 septembre, le général commandant l'armée opérant dans la région rendait hommage à ces dignes Françaises, en les citant à l'ordre du jour, comme des soldats, pour avoir « depuis le 24 août, sous un feu incessant et meurtrier, donné dans leur établissement, asile à environ mille blessés, en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués, alors que la population du village avait fui ».

Le président de la République, lors de sa visite aux armées, tint à venir féliciter sœur Julie et à épin-gler sur sa cornette la croix de la Légion d'honneur.

 

Le 18 décembre, un escadron de chasseurs traversait Gerbéviller.

Devant une des rares maisons restées debout au milieu des ruines, où flotte le drapeau de la Croix-ïlouge, le capitaine demande: « Sœur Julie? » Elle paraît... « Ma sœur, nous allons vous demander une faveur... Permettez-nous de défiler devant vous... Mais si, mais si... cela nous ferait tant de plaisir! Voulez-vous vous mettre là... vous allez voir! »

Et se tournant vers l'escadron, il commande:

« Garde à vous! Portez lance!...

« Mes amis, vous vous en souvenez, lorsque nous les avons arrêtés près d'ici, le 25 août... Nous avons vu, de ce côté, de grandes flammes qui montaient dans le ciel... Vous voyez ce qu'ils faisaient...

« Eh bien! dans le village évacué, au milieu des incendies, - sous les obus et sous les balles, - même après le départ de l'héroïque section de nos chasseurs à pied qui a tenu si longtemps le pont, - un contre dix, - une femme est restée là..., à son poste de charité, relevant les blessés, se prodiguant à tous, - c'est sœur Julie,... la voici.

« Son costume, - j'allais dire son uniforme, - vous le connaissez, c'est celui de sœur Eugénie, de sœur Marcellin, de « l'adjudant », qui vous ont tant de fois soignés vous-mêmes à L..., et qui, elles aussi, là-bas, sont restées à leur poste à des heures graves...

« Le président de la République vient d'attacher à sa guimpe la croix des braves... Saluons-la!

« Et maintenant, nous allons avoir l'honneur de défiler devant elle, - elle le permet.

« En passant, jeunes gens, regardez-la bien... Uti de ces jours, vous serez de nouveau sous la mitraille... Alors, vous penserez à elle... et vous resterez à votre poste, vous aussi, jusqu'au bout... Comme elle, pour Dieu et pour la France!

« Vers la gauche... pour défiler! »

Le capitaine salue largement du sabre... et devant la chère sœur, un peu émue et fixant sur elle leurs clairs regards, impeccablement alignés, sabre à la main et lance au poing, officiers et cavaliers, - ceux que les Boches ont appelés naguère « les Diables bleus », - les chasseurs de L... défilent fièrement, la tête à gauche...

(d'après l'Écho de Paris.)

Réflexion. - Sœur Julie est restée soignant ses blessés sous la mitraille et elle a bravé la mort pour obéir à deux sentiments qui doivent toujours nous guider: le sentiment du devoir et le sentiment de la charité fraternelle. Son exemple - comme le fait 'remarquer le capitaine de chasseurs - donne de la force à tous: quel homme oserait reculer quand cette humble femme méprise le danger?

 

10. A l'Ordre du Jour

La citation à l'ordre du jour de l'armée est une récompense justement enviée: elle propose à l'admiration de tous, les actions d'éclat qui méritent de servir d'exemples. Les colonnes du Journal officiel sont pleines de ces citations depuis le début de la guerre. En voici quelques-unes, choisies entre mille:

Mme Chéron, institutrice laïque à Bouffignereux (Aisne):

« A montré dans des circonstances difficiles la plus grande énergie; chargée des fonctions de secrétaire de la mairie, et seule au moment de l'arrivée des Allemands, elle ne s'est pas laissée déconcerter par les menaces et a tenu tête à leurs exigences avec une décision et un sang-froid remarquables; lors du retour de nos troupes, elle a assuré le service du cantonnement et de l'alimentation, elle a pris elle-même toutes les mesures pour l'identification et la sépulture de nos morts, enfin elle a su prévenir la panique au cours du bombardement, par son exemple, son attitude et ses encouragements à la population. »

Mlle Rosnet (Marie), sœur de l'ordre de Saint-Vincent de Paul, supérieure de l'hospice de Clermont-en-Argonne:

« Demeurée seule dans le village, a fait preuve pendant l'occupation d'une énergie et d'un sang-froid au-dessus de tout éloge; ayant reçu de l'ennemi la promesse qu'il respecterait la ville en échange des soins donnés par les sœurs à ses blessés, a protesté auprès du commandant allemand contre l'incendie de la ville, en lui faisant observer que la parole d'un officier allemand ne vaut pas celle d'un officier français, et a ainsi obtenu l'envoi d'une compagnie de sapeurs qui a combattu le feu, a prodigué aux blessés, tant allemands que français, les soins les plus dévoués. »

Geuffroy, maréchal des logis au 26e régiment de dragons, « étant en reconnaissance et ayant été démonté, a été poursuivi par huit cavaliers ennemis. En a mis quatre hors de combat à coups de carabine et a mis les autres en fuite. Est parvenu à rejoindre son escadron sous le feu de fantassins allemands tirant sur lui à courte distance, après avoir déchargé sur eux toutes les cartouches qui lui restaient ».

Benoît, cavalier de lre classe au 17e régiment de dragons, « en vedette le 27 septembre et blessé d'une balle, revenait péniblement en arrière à pied, quand il s'aperçut qu'il avait perdu sa lance; est retourné la chercher, et en rejoignant son officier de peloton, lui a dit: « Ils auront peut-être ma peau, « mais ils n'auront ni ma carabine ni ma lance. »

Roger de Richemont, lieutenant au 23e régiment de dragons, « ayant eu quatre chevaux tués dans sa patrouille, le 19 août, a su ramener sous le feu de l'ennemi ses hommes démontés, donnant sa monture à l'un d'eux, essoufflé. Accueilli, le 21 août, par le feu de l'artillerie, a mis son peloton à l'abri pour se porter de sa personne auprès de l'un de ses cavaliers mortellement blessé, dont il a pris les papiers personnels et qu'il n'a quitté, pour continuer sa mission, qu'après l'avoir confié à un paysan ».

Courtin, soldat réserviste au 126e régiment d'infanterie, « a détourné une mitrailleuse ennemie en la saisissant par le canon, tuant deux servants de cette mitrailleuse; a sauté ensuite dans une tranchée occupée par une vingtaine d'ennemis, les tuant presque tous à coups de feu et à coups de baïonnette; blessé légèrement au-dessous du bras, n'a pas cessé de combattre; ne s'est présenté au médecin que le surlendemain, sur l'ordre de son capitaine ».

Réflexion. - Dans chacune de ces citations à l'ordre du jour, quel est l'acte particulièrement héroïque qu'il faut remarquer? Quel est celui de tous ces braves que vous préférez?

 

19- La Femme d'un Brave

Dans les premiers jours du mois de novembre 1914, le caporal Philippe fut cité à l'ordre du jour pour sa brillante conduite.

« Chef de patrouille, il avait fait abriter ses hommes, puis avait continué à avancer seul sous le l'eu de l'ennemi. Grièvement blessé, il avait eu l'énergie de venir rendre compte de sa mission et était mort en disant: « Que voulez-vous, mon lieu-« tenant, il fallait que quelqu'un y aille;jesuiscon-« tent d'avoir fait mon devoir. »

Le commandant du régiment ayant écrit à Mme Philippe pour lui faire part de la mort héroïque de son mari, reçut la noble réponse suivante:

Paris, le 17 novembre. « MONSIEUR LE COMMANDANT,

« Je vous remercie bien sincèrement de la part que vous venez prendre à ma grande douleur, et vous suis reconnaissante de m'avoir fait parvenir la nouvelle de la mort glorieuse de mon cher disparu.

« Je vous dirai aussi que de savoir qu'il est mort comme tout Français doit mourir met un peu d'apaisement à mon grand chagrin, et vous pouvez être sûr

que si sa tâche à lui est terminée, en mourant pour notre mère patrie, la France, moi, sa compagne, je n'aurai qu'un seul but à mon tour: c'est de faire de ses deux petites filles des femmes dignes de futurs Français, et saurai dans l'avenir leur apprendre à vénérer leur papa.

« Sachez aussi, Monsieur le Commandant, que nous ne pouvons, si nous en souffrons, qu'admirer son geste, car s'il fallait à l'heure qu'il est un régiment de femmes, c'est par mille que l'on pourrait compter leur enrôlement, moi en premier.

« Recevez donc, Monsieur, mes sincères remerciements et mon grand respect.

« La femme d'un brave,

« MARCELLE PHILIPPE. »

Réflexion. - Marcelle Philippe pleure son mari, mais elle est flère d'être la femme d'un brave, qui est mort « comme tout Français doit mourir». Elleaime tellement la France, qu'après avoir donné la vie de son mari, elle donnerait volontiers la sienne propre. Lorsque ce patriotisme ardent fait battre tous les cœurs dans un pays, ce pays est invincible.

Quels sont les sentiments qui consolent Marcelle Philippe? Que se propose-t-elle de faire pour honorer la mémoire de son mari?

 

20. - Bravoure d'un Officier d'Artillerie

Le Bulletin officiel des Armées a raconté l'exploit d'un officier d'artillerie qui se signala à Vermelles, dans le Nord, le 8 décembre. Pour permettre à nos fantassins de donner l'assaut au château et au parc de Vermelles, il eut l'audace de se porter en avant avec une pièce de sa batterie et les six servants de cette pièce. C'était aller à une mort presque certaine.

Ils s'approchèrent, dans un emportement d'audace folle, jusqu'à quelques mètres de la muraille du château (nous n'oserions pas imprimer ce détail invraisemblable si le Bulletin officiel des Armées ne l'avait publié) et là ils mirent en batterie leur canon, contre la forteresse improvisée où l'ennemi avait logé ses tirailleurs et ses mitrailleuses.

Chacun des sept braves, la pièce dételée, les chevaux emmenés et le coffre ouvert, se mit posément à l'œuvre, sous le feu d'enfer qui faisait rage autour d'eux. Une cinquantaine d'obus furent tirés, et la grande bâtisse où se cachaient les Allemands fut éventrée.

Alors, trois compagnies d'infanterie française et deux pelotons de spahis achevèrent la besogne de cette escouade héroïque. L'assaut fut donné, le château pris, le parc balayé, le village évacué par l'ennemi, jusqu'à une grande tranchée où fut encore ébauchée une tentative de résistance, mais dont la sape et la mine eurent enfin raison.

Dès que l'exploit admirable de l'officier d'artillerie fut connu du général en chef, la croix d'honneur lui fut décernée. On le fit chercher pour la lui remettre.

On le trouva s'empressant à l'ambulance, auprès du lit d'un soldat blessé qu'il entourait des. soins les plus affectueux.

- Est-ce votre frère? lui demanda l'émissaire du général.

- Non, répondit-il, c'est mon ordonnance.

Réflexion. - La bravoure enthousiaste de l'officier d'artillerie a triomphé de tous les obstacles; les actions de ce genre mènent toujours à la mort ou à la victoire, souvent à la mort et à la victoire à la fois. Mais l'officier d'artillerie est encore plus grand quand il soigne le petit soldat blessé, car la véritable bonté est plus rare que le courage.

Quelles sont les deux belles actions que fait l'officier? Quelle qualité montre-t-il dans chacune? De ces deux actions, laquelle est la plus dangereuse? Quelle est celle qui vous touche le plus?

 

21. Denise Cartier

Le 27 septembre 1914, un dimanche, un aéroplane allemand, un Taube, vint survoler Paris et laissa tomber plusieurs bombes. Une d'elles, place du Tro-cadéro, tua un vieillard et blessa une petite fille de dix ans, Denise Cartier.

La petite Denise s'en allait faire une commission pour sa mère, concierge rue de la Manutention, quand elle reçut le fatal engin. Elle montra un admirable courage. Comme on l'emportait à l'hôpital, elle eut la force de s'écrier: « Surtout qu'on ne dise pas à maman que c'est grave! »

C'était très grave. Il fallut amputer la jambe. Denise accepta le sacrifice en souriant, toujours pour donner du courage à sa pauvre maman.

Une fois amputée elle demanda de la laine et des aiguilles afin de tricoter pour les soldats. Et elle disait à sa mère:

« Va, c'est plus utile que de courir ou de sauter à la corde! Et puis, je t'assure que ça m'amuse autant! »

Un rédacteur de l'Écho de Paris, M. Franc-Nohain, raconta l'héroïsme de Denise. Et, on vit alors le dévouement engendrer le dévouement, comme il arrive toujours en France. Les enfants émus par le sort de leur camarade voulurent constituer une dot à celle qui est infirme pour toujours: ils vidèrent leur tirelire dans la tirelire de Denise. Ce fut comme une souscription nationale des enfants.

Denise Cartier fut profondément touchée de ce mouvement de sympathie. Elle écrivit au journaliste, son ami, une lettre de remerciement, naïve et touchante:

« Monsieur, voudriez-vous vous charger de dire à toutes les personnes qui ont eu la bonté de penser à moi que je les remercie de tout mon cœur? Si j'ai été courageuse de mon mieux, je n'ai fait que mon devoir, et je sais bien qu'à ma place tous les petits Français et toutes les petites Françaises en auraient fait autant. Mais je suis encore contente dans mon malheur d'avoir donné une jambe à la France. »

Réflexion. - Denise est bien digne de servir de modèle à toutes les petites Françaises: elle est courageuse devant le danger et devant l'a douleur, elle est patriote puisqu'elle se réjouit d'avoir donné une jambe à la France, elle est modeste puisqu'elle croit que n'importe qui à sa place aurait agi comme elle, elle est délicatement tendre puisque dans son affreux malheur elle pense tout d'abord au chagrin de sa mère.

Comment Denise montre-t-elle son courage, son patriotisme, sa tendresse filiale? Est-ce qu'elle est orgueilleuse pour tout le bruit qui s'est fait autour d'elle?

 

Troisième Partie : la France Héroïque

Nos Admirables Officiers

Dans la guerre de 1914, les officiers se sont trouvés prêts pour le labeur gigantesque et se sont haussés tout naturellement à la taille de héros. Citons quelques-uns de leurs exploits et quelques-uns de leurs mots.

Le -colonel Joseph Valentin, commandant le 27e régiment d'infanterie, fut blessé le 20 août, puis de nouveau le 26 août. A peine guéri, il reprit sa place sur le front et reçut le commandement de la 32e brigade. Blessé le 18 décembre, il dut subir l'amputation du bras gauche. Le lendemain de l'opération il écrivait:

« On me collera un bras artificiel, comme au général Pau, et, dans six semaines, je reviendrai prendre mon rang de combat... J'ai certainement bien souffert; qu'importe tout cela, puisque c'est pour notre patrie! »

« Un lieutenant de réserve a été blessé, au mois d'août, devant Lunéville. Il a reçu deux balles dont l'une, dit-il, lui a traversé la poitrine « sans rien casser ».

- « Alors, lui dit-on, vous retournez au front?

- Mais oui. Mon colonel m'a fait l'amabilité de me réclamer par dépèche. Naturellement je n'ai pas pu lui refuser. »

Le lieutenant parle de la bataille comme d'une partie de plaisir.

Franc-Nohain a raconté dans l'Echo de Paris l'anecdote suivante:

«A M...j dans la Meuse, un régiment d'infanterie se trouva pour la première fois sous le feu de l'artillerie allemande. Les hommes hésitèrent. Ils eurent un léger mouvement de recul. Si léger qu'il fût, il n'échappa pas au lieutenant, qui comprit.

« Alors, voici ce que fit le lieutenant pour rendre le calme à ses hommes et les mettre en confiance.

« -Halte! commanda-t-il. L'arme au pied!

« Et, tranquillement, comme s'il se fût trouvé dans la cour du quartier, et tournant le dos à l'ennemi, - c'est la première et seule fois, - il photographia sa section - Ne bougeons plus! -sous la rafale des obus.

« Puis le régiment se remit en marche, étonné, mais tout de même réconforté.

« La bravoure folle de l'officier avait dissipé la peur instinctive des soldats. »

 

Le journal anglais le Times écrit à la date du 15 décembre 1914:

« Les récents combats autour d'Ypres ont fourni l'occasion aux officiers et soldats observateurs de montrer un très grand courage. Dans de nombreux - cas, de jeunes officiers d'artillerie se sont avancés jusqu'à des positions très dangereuses en avant du front de l'infanterie et, téléphone en main, ont indiqué la portée aux canonniers avec un calme admirable.

« Un jeune lieutenant s'était posté dans une tour, à quelques centaines de mètres des tranchées allemandes. Pendant une demi-heure, il téléphona ses ordres d'une façon régulière. Puis on l'entendit dire sans la moindre émotion:

« - J'entends les Allemands qui montent l'esca-« lier. J'ai mon revolver. Ne croyez plus rien de ce « qu'on vous dira. »

« Sur ces mots, il laissa tomber le récepteur.

« On n'a plus entendu parler de lui. »

Réflexion. - Dans chacun des exemples qui viennent d'être rapportés, quel est le détail qui vous frappe le plus? Pourquoi chacun de ces officiers est-il admirable? Tous méprisent le danger; mais n'y a-t-il pas dans leur attitude quelque chose de plus attachant encore?

 

2. Nos Admirables Soldats

Les soldats sont dignes des chefs, capables comme eux du plus noble héroïsme; et leurs mots ont le même accent français.

Le soldat Boucher, de Saint-Léger-de-Montbrillais (Vienne), engagé volontaire, fut blessé en Belgique d'un éclat d'obus qui lui fracassa la jambe. D'Allemagne, où il fut emmené prisonnier, voici la lettre qu'il écrivit à sa famille le 10 novembre. L'Écho de Paris en a publié des fragments:

« Ma jambe va beaucoup mieux et je marche un peu depuis quelques jours; mais, depuis hier, je suis au lit. Rassurez-vous, ce n'est pas grave; c'est le résultat d'un petit sacrifice pour un camarade mal en point. Gomme j'ai fort bonne mine, que je respire la santé, un médecin allemand m'a demandé si j'aurais le courage de donner un peu de ma peau pour greffer sur la cuisse d'un malheureux copain. Un capitaine français qui est ici, blessé, me transmit la requête. J'ai dit que oui et on m'a enlevé plusieurs morceaux. D'abord, j'ai été malade et je souffre beaucoup quand je remue, mais j'aurais bien tort de me plaindre, puisqu'on m'affirme que mon camarade va beaucoup mieux maintenant.

« Dans quelques jours, je ne penserai plus à ma blessure. »

J. D., des chasseurs à cheval, âgé de 18 ans, engagé volontaire, écrit à ses parents:

« Il vient de m'arriver une drôle et peu banale histoire; nous sommes partis ces jours derniers, de la ville où nous nous reposions, sur la ligne de feu. Là, on met pied à terre et presque aussitôt on m'envoie en reconnaissance, laquelle dure à peu près deux heures. Revenu de là, on me renvoie, avec un homme en vedette, à l'endroit d'où nous venions - c'était à huit heures du soir - pour préparer une petite attaque; on n'y voyait goutte. Rappelé par un coup de sifflet, j'envoie mon homme voir de quoi il s'agit; il revient affolé, me disant que nous sommes cernés et pris; alors nous nous précipitons, baïonnette au canon, sur la gauche que je croyais libre, mais nous culbutons dans une tranchée qui, par malheur, était allemande. A nous deux, nous avons joué avec le joujou qui est au bout du fusil; on en a tué douze et on s'est « barré ». Pour cela, je suis proposé comme sous-officier et l'autre est nommé brigadier. »

On a retiré trois louis d'or d'une jambe du soldat Boissay, opéré dans un hôpital de Paray-le-Monial, à la suite d'une blessure reçue sur le champ de bataille. Or, le soldat Boissay n'avait pas d'or sur lui. S'il en avait eu, il ne l'aurait pas mis dans sa jambe.

On suppose que le projectile qui l'a frappé avait traversé la poche d'un voisin et entraîné dans sa course les trois pièces d'or lui appartenant.

« Quel dommage, dit Boissay, qu'on ne me laisse pas revenir sur le champ de bataille! Les Boches m'enverraient assez d'or pour offrir à Joffre un 75 avec son affût! »

A la date du 16 novembre, les journaux ont raconté le fait suivant qui s'est passé à l'hôpital militaire de Brest:

Un soldat, blessé sur le champ de bataille, se mourait à l'hôpital maritime d'hémorragies successives, et le seul moyen de le sauver était d'avoir recours à la délicate opération de la transfusion du sang. Son voisin de lit, un autre blessé de la guerre, un Breton, Isidore Calas, de Bannalec (Finistère), presque rétabli, s'est aussitôt offert.

Le docteur lui a expliqué ce qu'il aurait à endurer, car on ne peut l'endormir. Celui-ci a écouté sans hésitation, sans la moindre émotion, et, quand l'heure est arrivée, il a subi avec un courage inouï la plaie au bras, la suture de l'artère. Pendant deux heures, l'eau qui a ruisselé de son front a seule laissé deviner la souffrance. Tout étant terminé, celui qu'on espère sauver a pu rassembler un peu de force, pas assez pour parler, a passé son bras avec peine sous la tête de l'autre qui lui a apporté la vie, l'a serré fort contre lui, et a déposé deux gros baisers sur ses joues, tandis que des larmes de reconnaissance coulaient de ses yeux mi-clos.

 

Un Belge, qui est parvenu à s'échapper de Belgique, raconte le fait suivant: Un convoi de prisonniers français, la plupart blessés, s'arrête pour laisser passer un train Decauville. Un petit lignard français, un caporal, a le bras droit en écharpe; un lieutenant prussien, monocle à l'œil, est arrêté près de lui, le toise, puis ricane. En un instant, le bras gauche du Français se détend comme un ressort, et d'un magnifique coup, il étend le Prussien, la bouche ensanglantée. Aussitôt, quatre Poméraniens empoignent et emmènent l'héroïque pioupiou. Le Français a été fusillé.

Un aide-major écrit du front: « On nous amène un pauvre gosse de vingt-deux ans qui a une jambe brovée par un obus. Il faut amputer de suite. On le dit au blessé. Pas un mot. Puis, comme il est très faible, au lieu de le chloroformer on lui fait une piqûre qui rend le malade insensible, mais lui laisse sa lucidité. On commence et le blessé se met à chantonner. On lui demande:

« - Pourquoi chantes-tu?

« - Pour ne rien sentir, répond-il.

« Pauvre petit, c'était aujourd'hui son anniversaire! Il a un frère de tué, un autre prisonnier. Après l'opération, il nous remercie et nous dit:

«- Mais pourquoi vous donnez-vous tant de mal pour moi? Je ne suis qu'un simple soldat, et ça n'en vaut pas la peine... »

Réflexion. - Tous ces soldats sont héroïques. Mais l'héroïsme de chacun a une nuance particulière. Cherchez la qualité que chacun d'eux manifeste et qui ajoute quelque chose à son héroïsme.

Quel est celui que vous préférez?

 

3. - Officiers et Soldats

L'officier allemand considère le soldat comme un valet qu'il méprise et qu'il traite durement. L'officier français voit dans le soldat un citoyen qui est, comme tel, son égal, et un frère d'armes. Le soldat rend à son chef son affection et la bataille établit encore entre eux de nouveaux liens. La guerre de 1914 a mis en lumière cette fraternité des officiers et des soldats. Voici quelques exemples choisis entre beaucoup.

Le Matin a publié cette lettre d'un officier à ses parents:

« La balle qui m'a frappé venait de quinze mètres à peine. J'ai senti comme un coup de massue formidable dans le dos, bien que j'aie été frappé de face. J'ai tournoyé sur moi-même. Mon sabre, dont j'avais baissé la pointe pour une charge dont je savais que je ne reviendrais pas, est allé se planter au loin.

« La balle continuant sa course a blessé à l'épaule le soldat qui me suivait, et moi, malgré la volonté que j'avais de rester debout, je me suis affaissé, sentant ma vie s'en aller peu à peu. J'ai eu l'impression de mourir dans une béatitude parfaite. Quelle plus belle mort pouvais-je souhaiter? Être frappé en pleine poitrine, à la tête de mes hommes, le sabre au clair, et dans la bouche ce cri de « En avant! » qui leur fait si peur que cela les a fait fuir quand je le leur ai lancé de toute la force de mon âme! Tant d'autres sont morts ainsi dont j'enviais la belle fin!

« Puis j'ai craint de tomber entre leurs mains. Je me fusse plutôt achevé d'un coup de revolver. L'arme était prête, mais j'ai été enlevé et emmené au milieu des balles et des obus vers l'arrière. J'ai compris ainsi que j'avais le cœur de mes hommes:

ils me l'avaient prouvé en me sauvant. Aucun ne voulait me quitter.

« Il a fallu que je les gronde, et le soir, à l'ambulance où l'on m'avait transporté et sur laquelle les Boches réglaient leur tir, c'est avec une douce émotion que j'ai reçu la visite du sergent à qui j'avais cédé le commandement. Il avait préparé un discours; quand il m'a vu si pâle, il m'a cru moribond; alors il m'a demandé la permission de m'embrasser et j'ai senti que des larmes coulaient sur sa bonne figure. »

Extrait d'une lettre d'un commandant, publiée par l'Echo de Paris:

« J'ai vu bien des choses, belles, lamentables: les incendies, le pillage... J'ai passé une nuit seul dans un village qui brûlait et que je gardais par des factions en chapelet sur le pourtour, et comme j'avais froid, je me suis assis entre les quatre murs d'une grange dont le foin flambait encore; j'ai eu chaud, mais la fumée me gênait...

« Je suis sûr que ce village était plein d'espions, car le jour le porche de l'église était occupé par un état-major, et sans motif apparent les Allemands l'ont couvert de projectiles. Il a fallu que l'état-major s'en aille précipitamment... Resté seul dans le village avec sa garde, je croyais que près de l'église il n'y avait plus personne (moi-même je m'en étais éloigné avant la rafale), quand, dans la grande rue déserte, j'ai vu venir au milieu des ruines un grand vieillard, colonel d'artillerie décoré, qui traînait une brouette sur laquelle je distinguai un édredon rouge. Je m'approchai, et je sus que ce colonel emmenait son ordonnance blessée! N'est-ce pas beau? »

Extrait de la lettre d'un capitaine à la mère d'un de ses soldats. La lettre a été publiée par l'Écho de Paris:

« Conformément à la promesse que je vous ai faite, j'ai recherché en quel endroit a été inhumé votre enfant. J'ai découvert sa tombe au cimetière de Lutterbach (Alsace), non loin de Mulhouse. Plus heureux que bien d'autres, il a eu une sépulture particulière facile à retrouver et pieusement entretenue par de bonnes âmes alsaciennes. Une croix de chêne très convenable, portant le nom de mon brave petit caporal, surmonte sa tombe.

« J'ai pu conduire toute ma compagnie au cimetière, et nous avons rendu un dernier hommage à notre vaillant camarade, sur la tombe duquel priaient des Alsaciennes qui avaient apporté des fleurs.

« Vous m'avez fait demander des détails au sujet de la mort de votre fils. Je n'en ai pas beaucoup à vous donner, car ce fut rapide: la compagnie était engagée depuis environ deux heures devant Mulhouse, quand une balle atteignit au front le caporal Chollcy; ce fut la mort immédiate et sans souffrance, la plus belle que puisse rêver un soldat. Le corps fut aussitôt emmené à Lutterbach, où les habitants lui firent des funérailles comme pour l'un des leurs. »

 

Une heure matinale dans une église de Paris. On célébrait une messe pour un jeune brave tombé au champ d'honneur. L'assistance est surtout composée de femmes dont le front s'incline sous le poids d'une profonde douleur; presque toutes ont un mari, un enfant à la bataille... Arrive un officier en tenue de campagne. Qui est-il? personne ne le connaît; mais la mère du disparu a su que le régiment auquel il appartient est celui de son fils; elle a compris. La messe s'achève: le lieutenant s'approche de la mère que ses voiles de deuil lui désignent: « Madame, je ne vous connais pas, mais ayant appris cette cérémonie par les journaux et ayant vu votre fils tomber en héros à mes côtés, je vous apporte son dernier regard. »

Bans la tranchée. - Un jeune sous-lieutenant, qui arrive de Saint-Cyr, fait le coup de feu au milieu de ses hommes pour les encourager. Un éclat d'obus le frappe à l'épaule; il tombe. Un réserviste qui a fait toute la campagne et a l'expérience de la tranchée, couche le blessé à l'abri du parapet, après l'avoir pansé. Puis reculant ses pieds et appuyant ses bras sur le rebord du talus pour continuer à tirer, il couvre le sous-lieutenant de son corps. Et il lui dit doucement, comme s'il parlait à son enfant: « Là; ne bougez pas; plus de danger; ils ne peuvent plus vous toucher. »

Réflexion. - Après sa visite aux armées, le 5 novembre, le Président de la République, dans sa lettre au ministre de la Guerre, a écrit ces mots qui sont le meilleur commentaire de toutes ces anecdotes:

« Sous le feu de l'ennemi, s'établit entre les chefs et les hommes une intimité confiante, qui, loin d'altérer la discipline, l'ennoblit encore par la conscience éclairée de la solidarité dans' le dévouement et dans le sacrifice. »

Comment, dans chacune des anecdotes que vous venez de lire, se montre la fraternité des officiers et des soldats? Quel est celui des soldats qui vous semble le plus aimer son officier? Quel est l'officier qui vous paraît le plus fraternel pour ses soldats? Répondez en donnant vos raisons.

 

 

4. Comment Ils Font la Guerre. En Barbares

A l'exemple des chefs, les Allemands ont systématiquement pillé partout où ils ont passé, soit en Belgique, soit en France.

Des trains spéciaux ont emporté vers l'Allemagne le butin enlevé dans les châteaux par les princes et les moindres seigneurs appartenant à l'armée ennemie. Pour le menu fretin, les expéditions ont été faites également par voie ferrée et le service paraît être bien organisé.

En effet, l'extrait suivant d'une lettre adressée par un habitant de Gettenau, dans la Hesse, à la date du 8 octobre, à un soldat de la landwehr cantonné à Sainte-Croix- aux-Mines, en fait foi, en ces termes d'une inconscience ou d'un cynisme déconcertant:

« Les souliers ne vont pas à iïermann, mais le reste nous a fait bien plaisir. Nous n'avons pas besoin de nous cacher, car les autres ont envoyé beaucoup plus d'objets que toi. Il y a entre autres des marmites françaises très appréciées. Si vous trouvez encore de la vaisselle française, expédiez-la. »

 

Un soldat écrit:

« Mon malheureux père et ma vieille mère ont été fusillés par les Allemands assassins le 7 septembre, à Thiaucourt, en face de leur maison en flammes que l'ennemi avait, au préalable, fouillée de fond en comble. Ils ont arraché mon père de son lit où il était cloué depuis trois ans, malgré les supplications de ma pauvre mère, et tous deux, unis dans la mort, sont tombés sous les balles prussiennes.

« Mon père avait commis le crime d'être un vieux vétéran de 1870-71. Les Allemands ont découvert sa médaille commémorative, et dès lors son procès était fait. D'autres vieux vétérans de notre village ont également payé de leur vie d'avoir combattu contre la Prusse pendant l'Année terrible.

« J'ai appris l'affreuse nouvelle alors que j'étais dans une tranchée, à dix kilomètres de Thiaucourt, J'attends avec une fébrile impatience le jour où il me sera donné de venger les miens, lâchement assassinés. »

Un prêtre, le Père « Muller », a fait une description des atrocités allemandes. Près d'Anvers, un officier allemand avait arrêté un ouvrier belge. La femme du malheureux pleurait, réclamant son mari:

- Nous avons huit enfants; si vous nous enlevez notre unique soutien, comment pourrons-nous vivre?

L'officier répondit:

- Je vois que vous avez huit enfants. Mais j'ai un remède!

Il fait disposer les huit enfants contre un mur et ordonne aux soldats de tirer. Quand le cinquième enfant tombe, l'officier se tourne vers les parents terrorisés:

- Maintenant, vous n'avez plus que trois enfants, le problème est résolu.

Et le pauvre père est entraîné.

A Tamise, 432 Belges non combattants ont été tués sans aucune raison. Le Père Muller ajoute:

« J'allais quitter Deurne, il était tard. D'une maison en ruines, j'entendis une voix soupirante. Je creuse dans les ruines et j'essaye d'écarter les matériaux amoncelés. J'aperçois un blessé qui me dit:

« - Monsieur l'abbé, ils ont détruit ma maison, ils m'ont tout emporté et ils m'ont laissé mourir ici.

«Je veux Importer secours, mais je ne puis le dégager: il expire sous mes yeux. »

Le Journal de Genève a reçu d'un ingénieur genevois la lettre suivante:

15 octobre 1914.

« MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

« Appelé dans la Marne, j'ai visité il y a quelques jours les champs de bataille des environs d'Esternay, de Montmirail et de Château-Thierry.

« J'ai vu dans cette dernière ville les boutiques de bijouterie pillées par les troupes allemandes et j'ai recueilli les récits des habitants dévalisés.

« J'ai vu le village de Châtillon-sur-Morin criminellement incendié à la main, et j'ai entendu de pauvres gens qui ont littéralement tout perdu, qu'au dernier souvenir de famille, jusqu'à la photographie d'un fils dangereusement blessé.

« J'ai vu le curé-doyen d'Esternay qui, emmené un dimanche matin, à la suite des troupes allemandes, ne fut relâché que le jeudi suivant et qui m'a narré avec simplicité tous les détails de son douloureux calvaire...

« J'ai vu un commerçant dont les soldats ont tenu la tête pour qu'il regarde fusiller son voisin et son ami, coupable de n'avoir pas voulu ouvrir aux Allemands les portes de sa cave.

« J'ai vu, et devant des violations aussi flagrantes et aussi réitérées des lois les plus élémentaires de l'humanité et de la civilisation, je ne crois pas qu'il se trouve un homme de cœur, quelle que soit sa nationalité, qui puisse retenir le cri d'indignation de sa conscience révoltée.

« GEORGES GARDY,

« Ingénieur. »

 

Un des carnets trouvés sur les Allemands porte simplement ceci: « Nous laissons tous les villages en flammes. » Un autre, à la date du 26 août:

« C'est comme dans la guerre de Trente ans: meurtres et incendies partout. » Un troisième: « Nous avons fusillé aujourd'hui cent vingt civils et le curé devant son église. » Un autre encore: « Il faut en finir avec ces enfants, ces maudits petits Français, qui ne nous saluent pas au passage. » Et ce dernier enfin: « La vieille qui faisait semblant de ne pas comprendre l'allemand, d'un bon coup elle est allée l'apprendre au ciel, où l'on ne parle que lui! »

Le 25 octobre dernier, un bataillon du 123e régiment d'infanterie de la landwehr wurtembergeoise attaqua le village de Sengern, au fond de la vallée de Guebwiller, occupé par deux sections de chasseurs alpins. Canonnés par deux pièces de 77 et exposés au feu de quatre mitrailleuses, nos chasseurs alpins se replièrent à 500 mètres de distance, abandonnant momentanément le village, dans lequel pénétrèrent les Wurtembergeoi's, suivis d'une voiture chargée de fûts de pétrole apportés spécialement de Colmar. Avant de prononcer leur attaque, les Allemands avaient réquisitionné chez tous les aubergistes de la vallée des bouteilles vides qu'ils remplirent de pétrole. Ces bouteilles furent déposées devant les maisons par 3, 5 ou 7, suivant l'importance de l'immeuble, et les hommes, armés de brandons, allumèrent l'incendie sur un signal de leur chef.

Ce chef, un « obèrleutnant », s'était réservé l'église, dans laquelle il pénétra à la tête de dix hommes. La troupe, obéissant aux ordres de l'officier, détruisit l'orgue, défonça les confessionnaux et le maître-autel, puis, ayant entassé dans la nef les objets destinés au culte, inonda.le tout de pétrole. Seul, un soldat catholique, ayant refusé de se joindre à ses camarades, fut aussitôt désarmé, ligoté, et, d'après les renseignements recueillis, fusillé le lendemain. Pendant ces opérations, nos chasseurs alpins s'étaient rapprochés et avaient dessiné une contre-attaque. Une balle française, pénétrant par une verrière, brisa trois doigts à l'oberleutnant, et l'ennemi fut chassé du village après avoir laissé sur le terrain 6 morts et emportant 65 blessés. Mais l'œuvre de destruction était accomplie: 25 maisons du petit village avaient brûlé et 4 seulement, contenant des blessés allemands, avaient été épargnées. Nos chasseurs avaient vainement essayé d'arrêter les progrès de l'incendie, car l'ennemi avait eu soin de couper la conduite d'eau. Ces faits sont constatés dans un rapport spécial signé par des témoins du pays. Nous ajoutons que si l'église n'a pas entièrement flambé, l'usine Gerrer-Harreville, qui faisait vivre les habitants de la contrée, est devenue la proie des flammes.

Au mois de novembre 1914, le préfet de Meurthe-et-Moselle a pu visiter un certain nombre de communes de l'arrondissement de Lunéville, débarrassées des Allemands. Voici le triste bilan:

Nombre des personnes tuées ou fusillées pendant l'occupation:

Anthelupt, 3; Azenvilles, 1; Blainville-sur-l'Eau, 3; Bonviller, 1; Bréménil, 5; Ghantehuve, 7; Courbesseaux, 7; Grévic, 10; Groismare, 1; Dame-levières, 1: Deuxville, 4; Drouville, 3; Einville, 11; Fraimbois, 6; Gerbéviller, 40; Girivlller, 1; Hériménil, 30; Hudiviller, 1; Jolivet, 1; Lamath, 4; Lunéville, 29; Magnières, 2; Marxe, 10; Moyen, 2; Rehainviller, 2; Serres, 1; Vallois, 2; Vitrimont, 1; Xermaménil, 1.

Il est à noter que la plupart de ces localités ne comptent que quelques centaines d'habitants.

 

Dans la Reçue des Deux Mondes, M. Pierre Nothomb écrit:

« A Campenhout, dit un témoin, j'ai vu maltraiter deux prisonniers; on se moquait d'eux, on leur faisait « faire des exercices », on les contraignait à porter des charges, les frappant au point qu'ils ne pouvaient plus avancer. Et les gros rires d'éclater danslebataillon satisfait. Une infirmière, Mlle R. B..., a vu, le 25 août, dans Eppegem, un prisonnier dont on frappait la tête à coups de crosse... Dans une reconnaissance, le soldat Piérard a été surpris avec des camarades. Comme il était blessé, on l'a pansé, puis, à coups de baïonnette, on les a chassés, lui et les autres, devant deux compagnies allemandes qui tiraient sur eux... Ils ont enlevé de son poste, pour on ne sait quel motif, le chef de station de Baelegem, ils l'ont traîné, la corde au cou, derrière leurs chevaux, - au pas, au trot, au galop! Une estafette, à Aerschot, le 25 août, arrive annoncer une mauvaise nouvelle; ce prisonnier la payera: il est percé d'un coup de lance.

« Le nommé Burm (J.-L.), du 24e de ligne, déclare que, fait prisonnier parles Allemands, ceux-ci, pour l'obliger à parler, lui ont trempé les mains dans l'eau bouillante. Il a vu près de lui deux autres soldats belges torturés: l'un d'eux qui s'était rebellé, avait été saisi par des gardiens qui, lui tenant bras et jambes, lui avaient tordu le cou jusqu'à ce que mort s'ensuivît; le second a eu un doigt coupé. Le 20 octobre, l'aumônier militaire Van Combruggen et quatre témoins, soldats du 12e de ligne, ont relevé au pont de Dixmude le cadavre du lieutenant Poncin, de leur régiment: il avait été fusillé après avoir été lié au moyen d'un fil de fer enroulé une dizaine de fois autour des jambes.

« Le 24 août, à Louvain, ramenant un prisonnier belge, les soldates que le pend à un réverbère devant la gare. Le 6 septembre, le cavalier Baekelandt est désarmé: on le ligote, puis on lui ouvre le ventre à coups de baïonnette. Ce fait n'est pas isolé. Le soldat Lootens a vu près de Sempst, attachés à un arbre, les cadavres de deux carabiniers dont on avait ouvert le ventre et arraché les entrailles. A Tamines, un officier supérieur français a été amené près d'un arbre, lié au tronc: on a attelé un cheval à chacune de ses jambes; au signal donné, on a fouetté les chevaux! C'est l'écartèlement dans toute sa cruauté! « J'ai vu le pantalon se déchirer, le corps s'ouvrir. »

 

D'Amsterdam, 26 octobre: un correspondant du Telegraaf dit que les Allemands persistent à violer le droit des gens. Un civil blessé rapporte que 70 habitants de Stade', près Roulers, ont été forcés avec lui de servir de boucliers à l'armée allemande, qui les a fait marcher deA^ant elle pendant la durée du combat. Dix de ces malheureux ont été tués; les autres ont été blessés.

Ce fait est confirmé par une habitante de Roulers qui, avec d'autres femmes et plusieurs hommes, a été, contrainte de marcher pareillement devant des troupes allemandes allant au feu.

Pendant toute la première partie de la guerre (septembre-octobre), les Allemands faisaient marcher devant eux des Belges, hommes, femmes et enfants, ou la population civile du nord de la France. Ces malheureux leur servaient de bouclier vivant.

 

Les Hamburger Nachrichten du 23 septembre publient la lettre suivante. Elle est écrite par un officier allemand, au sujet du traitement à donner aux prisonniers français:

« Après toutes les expériences que nous avons faites avec les Français - expériences qui nous ont inspiré de Pétonnement, du mépris et du dégoût - je dois dire que tout Allemand légèrement blessé doit avoir le pas sur un Français grièvement blessé. On doit traiter les Français comme des malades, mais aussi comme des prisonniers; ils ne sont dignes d'aucune sympathie personnelle parce qu'ils n'en seraient point reconnaissants. Nous leur témoignons de l'humanité et en échange ils nous envoient des balles dum-dum et nous tendent des pièges. Empêchez nos sœurs et nos gardes-malades volontaires de s'approcher d'eux. Un prisonnier ne doit pas être pour un Allemand l'occasion d'apprendre le français. Qu'on parle allemand aux Français; ils finiront bien par apprendre notre langue. Soyons justes envers eux, mais ne soyons pas doux. Ils simulent la reconnaissance, mais en fait ce sont des êtres menteurs et dégénérés. N'oubliez pas que les Français ne sont pas comme nos soldats; ils sont lâches et rusés; ils évitent le combat en rase campagne et ils nous tendent des embuscades. Nous sommes contraints de faire la guerre à un peuple qui est à un niveau moral très inférieur au nôtre et que nous méprisons. Les Français sont un peuple déchu. Aussi, à leur égard, encore une fois, de la justice, mais point de douceur. Ces gens-là sont capables de tout. »

Extrait du carnet de route d'un officier du 12 corps saxon:

«... Deux obusiers de 150, en vingt coups, détruisirent Bouvines. Nous prîmes position dans une maison surplombant la Meuse. Je marchai pardessus le corps du propriétaire pour entrer. Les pertes de notre régiment, huit tués et de nombreux blessés, furent occasionnées surtout par le feu des habitants. Nos soldats, enragés, mirent le feu à plusieurs maisons. Cet après-midi, l'artillerie saupoudra les maisons de bombes incendiaires. Le spec-tacle était merveilleux!... »

Les Allemands ont attaqué la Belgique, puissance neutre. Ils ont incendié et détruit des villes ouvertes comme Louvain et Termonde. A Louvain, ils ont brûlé les maisons une par une après les avoir pillées; ils n'ont pas épargné la bibliothèque de l'Université catholique, renouvelant ainsi le si: nistre exploit du musulman Omar qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie. Ils ont bombardé et incendié la cathédrale de Reims. Us ont jeté des bombes sur des villes ouvertes, tué des civils et endommagé des œuvres d'art et des hôpitaux. Enfin, ils se sont servis à plusieurs reprises de balles dum-dum (balles qui explosent dans le corps du blessé), et de baïonnettes à dents de scie.

Réflexion. - Aux temps primitifs, la guerre était féroce et inhumaine. Mais de très bonne heure, môme avant le christianisme, les hommes devenus moins cruels s'entendirent pour adoucir les rigueurs de la guerre. Peu à peu, la civilisation chrétienne a introduit dans la guerre des lois que toutes les nations se font un devoir de respecter. De nos jours enfin, le code de la guerre a fait de grands progrès. Les représentants de tous les pays civilisés réunis à La Haye ont signé une convention par laquelle les peuples s'engagent à rendre la guerre plus humaine; ils déclarent notamment qu'on ne tirera jamais sur les civils, sur les églises, sur les hôpitaux et qu'on ne se servira pas de balles explosives. En violant la conven-ion qu'elle a signée, l'Allemagne s'est mise hors de la civilisation; elle est devenue un danger pour le monde civilisé, comme l'étaient les Barbares d'autrefois; c'est donc un devoir pour nous de ne pas poser les armes avant qu'elle soit mise dans l'incapacité de nuire.

Énumérez les principaux crimes commis par les Allemands. A quelle loi morale chacun de ces crimes est-il contraire?

 

5. La Guerre Française, C'est la Guerre Humaine

Après la bataille de la Marne, les brancardiers français relèvent un soldat allemand qui a perdu connaissance à la suite de ses blessures. Préoccupés de savoir qui il est et quelle est l'adresse de ses parents, ils cherchent dans ses poches une pièce d'identité. Ils y trouvent une lettre de sa femme qui se terminait par ces mots: « J'espère que tu n'épargneras ni les femmes ni les enfants. » Les brancardiers français retournent la lettre à la femme du blessé et y ajoutent cette réponse: « Madame, votre mari a été recueilli par nous sur le champ de bataille, où ses camarades l'avaient abandonné à la suite de ses blessures; soyez sans crainte, il sera soigné avec humanité. »

Sur l'Yser, au moment où les Allemands voulaient à toute force marcher sur Calais, se livrèrent de violents combats. Un jour, une tranchée française fut prise quatre fois par les Allemands et quatre fois, reprise par les Français qui attaquèrent ensuite la tranchée allemande, la prirent et la reperdirent. Le soir, l'espace qui séparait les deux tranchées était couvert de morts et de blessés. A trente mètres de la tranchée allemande, à cent mètres de la tranchée française, des blessés allemands faisaient entendre des plaintes et des appels désespérés. Des heures se passèrent et, dans la nuit, les appels déchirants retentissaient toujours. Alors, émus de pitié, quelques Français sortirent de leurs tranchées, et, avec précaution, se dirigèrent vers l'endroit d'où partaient les cris. Mais les Allemands, ayant entendu des bruits de pas et ayant vu s'agiter des ombres, ouvrirent une fusillade nourrie. Malgré les balles, les soldats Français arrivèrent aux blessés allemands et les emportèrent dans leurs tranchées où ils reçurent des soins empressés.

En Lorraine. - Une patrouille française commandée par un sous-lieutenant aperçoit, du haut d'un mamelon, un mouvement suspect dans une petite gare qui doit être encore en notre pouvoir. On observe. Plus de doute, c'est une patrouille allemande qui l'occupe. Au pas de charge le détachement français descend sur la gare et ouvre le feu. Les Allemands fuient de tous côtés. Les nôtres pénètrent dans la gare et continuent le combat dans les salles d'attente. Un groupe allemand s'enfuit vers la gare des marchandises. On le poursuit. L'officier français, toujours au premier rang, arrive enfin dans le dépôt des machines et se trouve en présence de l'officier allemand qui s'y est réfugié. Il aurait pu l'abattre avec son revolver, mais le geste aurait manqué de noblesse. L'officier français s'écarte d'un pas, salue de l'épée son adversaire, lui donne le temps de se mettre en garde, et un duel correct commence. Après quelques reprises, l'officier allemand tombe percé au cœur. Le brave sous- lieutenant salue le mort de l'épée et revient rallier ses hommes que les nécessités de la poursuite a dispersés.

Extrait d'une lettre d'un prisonnier allemand:

« MES CHERS PARENTS,

«... Je puis aussi vous dire qu'entre les officiers français et les officiers allemands il y a une grande différence. Les officiers français sont bons et môme plus que bons, peut-on dire. Ils nous donnent du tabac et du papier pour rouler des cigarettes, et tout ce que nous avons, tandis que nos officiers allemands nous fusilleraient plutôt en tas que de nous donner quelque chose. De même qu'avec les petits cadeaux (liebesgabe) que nous devrions recevoir, ils commencent par les prendre et nous pouvons regarder la lune. Je ne puis que dire dans des cas de ce genre: « Vivent les officiers français! »

Voici des extraits d'une lettre écrite par un blessé allemand, prisonnier à Bourges:

« Je passai toute la journée de jeudi 10 septembre et la nuit du jeudi à vendredi sur le champ de bataille, enveloppé dans un manteau déchiré; dans l'après-midi de vendredi, je fus transporté dans la maison d'école transformée en ambulance.

« Vous me permettrez, mes chors parents, de ne pas vous narrer la façon dont nous fûmes abandonnés au moment de la retraite de notre armée. C'est bien triste, allez! et loin d'être à l'honneur du corps de santé allemand qui, je pense, n'aura pas dans l'avenir à se glorifier de sa conduite sur le champ de bataille. Qui sait? Le jour n'est pas loin où je pourrai vous conter cela tout au long! Mais vous pouvez me croire, les sensations de la guerre sont terribles, comme par exemple se réveiller un matin et se voir cerné de toutes parts par les Français, et alors il n'y a plus rien à faire!

« A l'hôpital militaire de Bourges, comme d'ailleurs à l'ambulance de Bar-le-Duc, nous sommes l'objet des soins les plus assidus et les plus empressés; rien ne nous manque. Je connais ton cœur, ma chère maman, je sais combien tu es bonne. Va donc aussi soulager la misère des pauvres blessés français, et fais-leur tout le bien que tu pourras. Oui, fais-le, je t'en supplie, en reconnaissance de ce que l'on fait en France pour ton fils.

« Le courage et l'enthousiasme que je possédais au début de la campagne, je les ai perdus maintenant au cœur de la France. A la lecture des journaux français, au cours des conversations avec des soldats français, mon cœur qui aime tant l'Allemagne a parfois tressailli et lutté jusqu'au moment où il fut vaincu par cette reconnaissance éternelle que je dois au pays qui a reçu des blessés que le.urs compatriotes ont laissés seuls par terre comme des chiens, pour y mourir. D'ici à quelques jours, on va nous transporter dans le sud de la France. à Limoges, où se trouve un camp de prisonniers, et il nous faudra attendre là avec patience la fin de cette gigantesque guerre. Heureusement, j'aurai là-bas des occupations journalières qui m'arracheront au terrible ennui dans lequel je suis actuellement plongé.

« Il me vient à l'esprit qu'il y a à la maison quelques livres français: donnez-les, je vous prie, de ma part à vos blessés français, qui doivent s'ennuyer mortellement, en proie à une terrible nostalgie comme moi.

« Votre grand fils qui vous embrasse et pense à vous nuit et jour.

« MAX KNORR,

« sous-officier au 119e de grenadiers, 2e bataillon, 7e compagnie, armée du kronprinz. »

 

La Gazette de Cologne publie la lettre suivante d'un prisonnier allemand blessé:

Caen, 10 novembre. « Hôpital Saint-Joseph.

«...Moi aussi j'ai dû payer tribut au dieu de la guerre. Le 22, j'ai été blessé dans une attaque sur Dixmude; j'ai été relevé par la Croix-Rouge belge et française, et pansé. J'ai passé quelques jours à l'hôpital de Calais, d'où j'ai 'été transporté par paquebot à Cherbourg et de là par chemin de fer à Caen. Dans ce trajet, nous avons reçu de la population des dons charitables: fruits, vin, pain, fruits cuits, lait, tartines de confiture et beaucoup d'autres choses. Moi et mes camarades nous avions l'impression de voyager à travers l'Allemagne et non pas en France comme prisonniers.

« Les soins dans notre hôpital sont très bons, la nourriture est excellente: nous recevons, le matin, du café avec du pain; l'après-midi, de la soupe, des pommes de terre, des légumes, du pain et du vin. Nous jouissons aussi d'un très bon traitement et de bons soins. Chacune des sœurs a eu quelque attention spéciale pour chacun de nous; nous sommes l'objet de soins dévoués et on a le sentiment d'être presque comme à la maison. Mon premier lieutenant et mon sous-officier sont également blessés et avec nous à l'hôpital.

« La contrée est superbe; le soleil est riant et donne toute la journée. Cela contribue beaucoup au rétablissement. Je souhaite que tous les blessés soient aussi bien soignés que nous le sommes. »

Réflexion. - A travers l'histoire, la France a toujours été le soldat du droit et de la justice. Elle fait la guerre sans haine, pour se défendre, et pour défendre le droit des nations. Elle apporte dans la guerre l'humanité et la bonté qui sont le fond de son caractère. Elle se souvient de Jeanne d'Arc qui chassait de France les Anglais sans les haïr et sans verser le sang, son étendard à la main et son épée au fourreau.

Dans chacune de ces anecdotes comment se manifeste l'esprit de justice de la France, son humanité?

 

6. - l'Union Sacrée

Après le bombardement de la cathédrale de Reims, le Temps a publié les deux lettres suivantes:

« A Son Eminence le cardinal Luçon, « archevêque de Reims.

« MONSEIGNEUR,

« Le conseil presbytéral de l'Eglise réformée évangélique de Reims, réuni pour la première fois depuis les désastres qui ont fondu sur notre cité, sur la proposition de son président, se fait l'interprète de la communauté protestante de Reims pour vous adresser l'expression de son indignation au sujet du bombardement de notre cathédrale. La cathédrale de Reims appartient, en effet, à la chrétienté tout entière. Plus d'un membre de notre Eglise a puisé, à l'ombre de ses voûtes, pendant le silence et le recueillement, force et courage.

« Pendant que la cathédrale - était la proie des flammes, brûlait et disparaissait notre temple, qui, tout modeste qu'il fût, était bien, lui aussi, une maison de prière. C'est donc dans une complète communion de souffrance que je me permets de vous adresser, Monseigneur, avec l'expression de notre sympathie chrétienne la plus vraie, l'hommage de mon respect.

« Louis GONIN,

« pasteur, pésident du conseil presbytéral de l'Église réformée évangélique de Reims. »

« MONSIEUR LE PASTEUR,

« Je suis très touché des sentiments de condoléances dont vous avez bien voulu m'adresser l'expression, au nom du conseil presbytéral de l'Eglise réformée évangélique de Reims, dont vous êtes le président, et de la communauté dont vous êtes le pasteur.

« La cathédrale était aArant tout la maison de Dieu, la maison des âmes, la maison de la prière. Combien d'âmes et de générations y sont venues chercher, comme vous îe dites, force et courage. A tous ces titres elle devait rester en dehors de nos luttes humaines, et c'est la première raison pour laquelle tous ceux qui croient en Dieu doivent regretter l'attentat sacrilège dont elle a été l'objet.

« Elle était, en même temps, le monument magnifique de nos souvenirs nationaux les plus sacrés, et c'est pourquoi les blessures qu'elle a reçues ont atteint au cœur tcms les Rémois et tous les Français; et il était touchant d'entendre nos concitoyens déplorer le désastre de la cathédrale par-dessus même celui de leur propre maison.

« Que Dieu nous aide à la relever de ses ruines!

« Je compatis bien sincèrement, Monsieur le Pasteur, à la douleur que vous a causée l'incendie de votre temple.

« Dieu veuille mettre promptement un terme à nos communes épreuves et nous rendre pour longtemps l'inestimable bienfait de la paix!

« Veuillez agréer, Monsieur le Pasteur, l'expression de mon respect et de mes religieuses condoléances.

« L. J., cardinal LUÇON,

« archevêque de Reims. »

Réflexion. - A cette heure décisive, il n'y a plus en France de luttes entre partis politiques ou entre confessions religieuses. Il n'y a plus que des Français unis dans la souffrance et dans la résolution de vaincre. Nous avons réalisé ce que le Président de la République a appelé l'union sacrée ».

Comment ces deux lettres sont-elles une preuve de « l'union sacrée »?

Le pasteur et le cardinal ne sont pas de la même religion et pourtant ils s'écrivent des choses amicales. Comment le pasteur exprime-t-il ses sentiments fraternels? Comment le cardinal exprime-t-il les mêmes sentiments?

 

 

7. - Chantecler

C'était pendant la retraite, avant la victoire de la Marne.

Le long des routes encombrées, nos colonnes se repliant en bon ordre se mêlaient parfois au cortège douloureux des populations évacuées. On échangeait ses impressions au passage et nos braves soldats s'efforçaient de donner confiance à ceux que la crainte des Boches chassait de leurs demeures.

- N'ayez pas peur, disaient-iis, vous reviendrez bientôt.

Dans une de ces rencontres, une batterie d'artillerie croisa une famille dont la voiture emportait, au milieu des objets les plus hétéroclites, de fort appétissantes volailles que dominait un coq autoritaire.

Les artilleurs, flairant l'aubaine, songèrent aussitôt qu'un de ces volatiles serait pour eux un plat de choix. Un marché fut conclu, ils emportèrent le coq attaché par une patte à un de leurs caissons. Mais voici que quelque temps après, ils reçoivent l'ordre de se mettre en batterie pour protéger la marche de nos troupes. C'est bien, on obéit, mais que va faire le coq?

A la première détonation, dans un sursaut furieux, il bat fiévreusement des ailes et tire sur sa corde qui, par bonheur, ne cède pas. Les artilleurs rient comme des enfants. Au deuxième coup, peut-être parce qu'il à déjà compris l'inutilité de ses efforts, le coq s'agite moins. Et quand le troisième coup retentit, il se dresse sur ses ergots et, de toutes les cordes de son cou tendu, il lance un formidable cocorico! Et il en est ainsi chaque fois qu'une des pièces de la batterie tire.

Cocorico! Cocorico!

Maintenant les; artilleurs ne rient plus. Ce coq n'est plus pour eux la bête insignifiante dont la chair savoureuse apaisera leur appétit. C'est Chantecler, c'est le coq gaulois. C'est le symbole de la vaillance française!

Et lorsque, leur tâche terminée, ils reprendront leur route, ils iront à la ferme proche où ils feront promettre qu'on le leur garde jusqu'après la guerre. Alors, ils reviendront le chercher et le ramèneront au quartier où ils lui feront une confortable retraite. Ce sera le coq du régiment, le témoin des victoires, le souvenir de la vaillance.

(d'après le Matin.)

 

8. - l'Exploit d'un Fusilier Marin

Il fait cinquante prisonniers et s'empare d'une mitrailleuse.

Le correspondant du XXe Siècle à Furnes, écrit à la date du 19 novembre 1914:

« Avant-hier, pendant que les troupes de ligne s'emparaient du point d'appui de Korteker, les territoriaux et les fusiliers marins progressèrent de plus de 500 mètres vers Bixschoote.

« Au cours de cette avancée, un marin, chargé de porter un ordre à une fraction combattante, trouva plus simple de couper au court sous les balles plutôt que de longer les tranchées de communications. A la corne d'un boqueteau, il se trouve soudain face à face avec un groupe de 50 fantassins allemands qui s'y trouvaient embusqués avec une mitrailleuse. Quel parti prendre? Se rendre? Se cacher? Fuir? Non, il y a mieux! Notre marin se dresse fièrement, couche en joue les ennemis et leur crie: « Rendez-vous! » Devant cette attitude résolue, qui leur fait croire que des forces importantes sont là, les 50 Allemands lèvent les bras et jettent leurs armes.

« Les tenant en respect par son fusil épaulé, le fusilier fait signe à ses camarades de le rejoindre en hâte, et, quelques instants plus tard, les Allemands, encadrés de fusiliers, s'en allaient penauds, laissant fusils et mitrailleuse aux mains du vainqueur. Faut-il dire que celui-ci sera décoré? »

Réflexion. - Ce qui caractérise le soldat français, c'est que, pris à l'improviste, il improvise rapidement une solution; et cette solution a toujours quelque chose de fier et d'amusant. Un seul homme qui crie à cinquante autres de se rendre, c'est à la fois superbe et comique.

Pourquoi est-ce superbe? Pourquoi est-ce comique?

 

9. Le Cœur de Nos Soldats

Un soldat d'Afrique a conté à un rédacteur du Matin que la guerre l'avait fait pleurer trois fois. En voici une:

« C'était dans le Nord, quand les colonnes prussiennes dévalaient en trombe des plaines de Belgique. Devant elles, fuyaient, affolées, les populations, allant n'importe où, toujours plus loin... Je revois encore une grande route, bordée de peupliers et, aussi profondément que mon regard pouvait s'étendre, je n'apercevais qu'une file lamentable et poussiéreuse de véhicules chargés de pauvres meubles, de hardes qu'escortaient des vieillards et des femmes à pied, hâves, muets, terrorisés... Je contemplais le navrant spectacle avec plus d'ahurissement que d'angoisse lorsque mes yeux se portèrent sur une femme, encore jeune, qui courait, un paquet entre les bras. Elle semblait le fantôme même de la peur et je l'interpellai en souriant pour la faire sourire:

« - Où allez-vous si vite?... Les Prussiens sont encore loin! Et nous sommes un peu là! Faites attention, vous allez laisser tomber votre paquet.

« La femme me regarda d'un regard que je n'oublierai jamais de ma vie, et elle s'arrêta brusquement.

«- Savez-vous, me jeta-t-elle dans un cri rauque, ce que je porte là?

« - Non, faites voir!

« - Voyez, c'est mon enfant qui est mort et je ne veux pas le leur laisser.

« Elle écarta d'un geste le châle recouvrant son fardeau et j'aperçus, en effet, le cadavre toutblancet déjà raidi d'un petit être à la figure de cire et aux paupières éternellement closes.

« - Non, continua en haletant la femme, je ne veux pas le leur laisser, je veux qu'au moins il dorme en terre française.

« Elle ramena le châle sur lui et reprit sa course, hâtant le pas, comme une bête traquée... Et moi, je restai là debout, ne trouvant ni un mot, ni un geste, la gorge étreinte par une émotion dont je n'étais pas le maître. Je pleurai, oui, je pleurai sur cette femme et sur cet enfant. »

 

Un Docteur Raconte:

« J'avais dans mon ambulance, à Lille, un officier qui avait laissé sa mère et sa fiancée. Dangereusement blessé, il ne se faisait pas d'illusion. Il me demanda sa tunique, y prit son portefeuille et écrivit successivement, avec mille efforts, quatre billets à sa mère, quatre à sa fiancée.

« - Docteur, si je meurs, vous enverrez tout cela successivement.

« J'avais compris. Il préparait sa mère et sa fiancée à la nouvelle de sa mort. Les premiers billets avouaient une blessure, mais permettaient de croire à une prompte guérison. Puis, le mal s'aggravait, sans cependant enlever tout espoir. Enfin, des complications se produisaient, et il fallait ne compter que sur la Providence.

« Jamais, conclut le docteur, je n'ai vu compassion plus habile et stoïcisme plus chrétien.

« - Il est mort?

« - Non! Mon illustre maître, le docteur N..., m'avait déclaré: « C'est l'affaire de quatre ou cinq « jours. » Le cinquième jour, une crise se produisit dont je pensai: « Voici la fin! » C'était la résurrection. Un mois après, il était au front. »

A peine âgé de huit ans, le petit Jean - c'est ainsi, simplement, que ses grands frères d'armes d'aujourd'hui l'appellent - a donné des preuves éclatantes de courage. Né dans un village situé à quelques kilomètres de Lunéville, il connut des journées atroces et vit couler des ruisseaux de sang.

Un soir, alors que sa pauvre maison venait d'être détruite par les obus des ennemis et que ceux-ci, ainsi qu'ils ont l'habitude de le faire, allumaient un peu partout des incendies, son père, sa mère et son jeune frère furent faits prisonniers et fusillés.

Le petit Jean avait pu se sauver dans les champs. Longtemps il marcha devant lui, sans but.

Après de nombreuses et émouvantes alertes, exténué, il rencontra enfin un détachement de territoriaux du 9e régiment d'artillerie, dont le capitaine, un excellent homme, eut tôt fait de le prendre en amitié. Il le fit manger, puis quand il eut repris quelques forces, le fit habiller chaudement.

Depuis lors, il n'a plus quitté ses amis, les artilleurs, car tous, officiers et soldats, d'un commun accord, ont décidé de l'adopter - le petit Jean est aujourd'hui l'enfant du régiment.

 

Voici la copie d'une lettre trouvée sur un soldat mort: « Prière à celui qui trouvera sur moi ce papier, le jour où je ne serai plus, de l'envoyer à l'adresse suivante:

« Mme Veuve X..., à X..., par X..., France. « MES CHÈRES ENFANTS X... et X...,

« Je suis depuis le début de la guerre, à cette date 11 novembre 1914, en parfait état de santé; voyant la partie que nous engageons assez périlleuse, je profite d'un moment de répit pour tracer ces quelques lignes qui ne sont pas destinées à vous effrayer; car soyez-en certaines, votre bon papa, qui a déjà dû tant souffrir, sera mort quand vous aurez l'occasion de lire ce papier.

« Mais mort en vrai Français, en bon Français, en sauvant l'honneur de la Patrie, votre honneur à vous aussi, celui de tous les nôtres, et en même temps pour le pays; mort comme tout bon Français doit mourir, lorsque, comme en ce moment, la Patrie est dangereusement envahie et souillée par des misérables qui nous bombardent et nous massacrent journellement.

« Priez, chères petites. Vous savez combien je vous aime; quoique absent, je ne vous abandonne pas; je serai toujours avec vous.

« Ce que je vous recommande surtout, mes chères enfants, c'est d'être gentilles avec tout le monde, bonnes pour vos parents, et surtout, ce que je vous recommande plus particulièrement encore, c'est de veiller à ce que l'on ne fasse pas de misères à votre Même, la vraie maman de votre père, qui, comme lui, a beaucoup souffert. Aussi, s'il le fallait un jour, chères petites, sachez souffrir aussi, et porter fièrement et glorieusement le nom de votre bon papa, mort en défendant son pays.

« Fait en Belgique, le 11 novembre 1914, dans une tranchée, à Boesinghe..

« Votre papa, qui cependant vous aime beaucoup, mais qui, s'il le faut, donnera vaillamment sa vie.

« X..., « Né à X..., le...

« Priez pour moi! » Le soldat fut tué le même jour.

 

Copie d'une lettre trouvée sur un soldat mort: « Prière à celui qui trouvera cette lettre de la mettre en bonne voie, c'est celle d'un petit soldat mort sur le champ de bataille.

En guerre.

« MES CHERS PARENTS, MA CHÈRE PETITE SŒUR,

« Nous voilà partis en guerre. Reviendra-t-on, ou ne reviendra-t-on pas? En tous cas, si je meurs, j'écris avant de partir les derniers mots qui seuls vous donneront du courage.

« Songez que nous sommes tous ensemble, les camarades avec lesquels nous avons fait notre service, et que le seul désir de tous est de marcher en avant; l'espoir de vaincre, l'espoir d'être un peuple libre nous poussent tous d'un élan patriotique qui sûrement nous fera arracher la victoire; mais, pour cela, il faut faire des sacrifices, et ce sacrifice est celui de notre vie.

« Malgré votre douleur, vous serez heureux d'apprendre que votre fils a marché la tête haute et a fait son devoir jusqu'au bout...

« Si vous ne me revoyez pas, allez, si possible, chercher mes photographies; elles sont restées dans ma boîte individuelle, qui est à la caserne Amey, au magasin de la 11e compagnie, ou bien dans la chambre 18.

« Mes dernières recommandations sont faites: pensez à moi, je pense toujours à vous, et songez que j'ai toujours été un bon fils et que je serai un bon soldat.

« Adieu, mes chers parents, et ma chère Lucienne: ce sont les dernières pensées que j'aurai quand une balle m'aura touché mortellement.

« Votre fils chéri qui vous embrasse bien fort!

« ALBERT MEUNIER,

« Caporal au 28' de ligne. »

 

Un sergent blessé dans l'Argonne a adressé, de l'hospice où il est soigné, la lettre suivante au Temps:

« MONSIEUR LE DIRECTEUR,

« Je viens vous signaler une chose à laquelle personne n'a encore pensé.

« Nous avons pris soin, des camarades et moi. dans les différents combats (et cela a dû se faire dans toute l'armée), d'ensevelir dans des endroits séparés, et avec des signes distinctifs, un certain nombre de nos amis d'enfance. Dans leur malheur, c'est l'unique consolation pour les parents de pouvoir retrouver le corps de leur enfant et le ramener près d'eux.

« Nous avons fait à chaque tombe un signe dis tinctif et nous nous proposons, après la guerre, d'accompagner les parents de nos amis pour leur montrer où est mort leur fils.

« Or il se pourrait que les habitants des villages, en venant réoccuper leurs demeures, fassent disparaître, pour une raison quelconque, les croix ou les signes, ou même changent l'emplacement de la tombe.

« Il faudrait donc que, soitparla voie de la presse, soit de toute autre manière officielle, les préfets ou les maires, les habitants soient prévenus qu'ils ne doivent en aucune façon toucher à ces tombes et qu'ils s'exposeraient aux pénalités infligées pour violation de sépulture.

« J'espère, Monsieur le Directeur que la demande que je fais en mon nom et en celui de tous les camarades de l'armée qui ont fait comme moi sera faci-, lement satisfaite, et j'espère pouvoir compter sur vous et votre grand journal, dont mes parents sont depuis longtemps les abonnés. »

 

Le général Bourelly a raconté l'histoire suivante qui s'est passée à Ypres au mois de novembre 1914.

« C'était pendant le bombardement de la petite cité flamande, vers la fin de novembre. Les obus allemands faisaient rage, dirigés avec une précision systématique sur les principaux monuments, principalement sur les Halles des drapiers, dernier souvenir vivant d'une antique corporation. Des caves voisines du vénérable édifice, quelques notables, résolus à ne pas s'éloigner sous la menace de destruction, contemplaient avec un douloureux effroi les ravages de cette furieuse canonnade. Déjà crépitait l'incendie, quand une compagnie du 10e bataillon de chasseurs (commandée par le frère de Louis Madelin) se précipita, capitaine en tète, à l'intérieur des bâtiments pour tenter d'arracher aux flammes les richesses artistiques et le trésor qu'ils renfermaient.

« S'imagine-t-on ce qu'a dû être un tel sauvetage dans ce brasier d'enfer? Lorsqu'il fut accompli, un personnage de la suite du roi Albert vint offrir au commandant du bataillon six cents francs pour ses chasseurs. Aussitôt, ceux-ci décidèrent unanimement que la somme serait distribuée aux pauvres de la ville. L'acte consacrant ce généreux abandon fut ensuite consigné sur les registres de la Cité, dans une séance tenue dans les caves où s'étaient réfugiés les membres de la municipalité. »

La scène se passe sur les quais de la gare de Lai-gle. Un train de troupes belges est en station. On procède au ravitaillement des hommes venus par mer à Cherbourg d'Anvers. Pendant l'arrêt arrive l'express Granville-Paris, qui stationne à Laigle une dizaine de minutes. Aussitôt les voyageurs appellent les soldats belges. C'est à qui leur donnera des provisions ou quelque pièce d'argent.

A une portière apparaît un tirailleur sénégalais. De nombreux Belges s'approchent. Sachant mal notre langue, le bon nègre donne force poignées de main, racontant que, blessé lors des premiers combats, il était évacué à Alençon, et que, maintenant guéri, il retourne sur le front afin de couper la tête à Guillaume. Cependant, à une fenêtre du couloir d'un wagon voisin, une jeune femme élégante distribue de l'argent à nos alliés. Notre Sénégalais la remarque. Après être rentré dans le compartiment il reparaît joyeux, tenant son porte-monnaie, son porte-monnaie rempli sans doute par quelque généreux Alençonnais; le bon noir fait comme la dame: il distribue sa modeste fortune. Mais tout a une fin, et c'est avec un sourire attristé, qu'il dit à un retardataire en lui montrant sa bourse vide: « Y en a plus argent, ami, y a plus argent du tout. »

Le Matin du 31 décembre 1914 a publié un émouvant article dont nous citons un extrait. Le rédacteur du journal a été visiter dans un hôpital un soldat qui a eu le genou fracassé par une balle explosive. Il doit marcher avec des béquilles, lui qui autrefois était acrobate. Le journaliste le prie d'accepter quelques menues gâteries et le blessé refuse en disant: « - Non merci. Ce n'est pas par fierté. Mais il y a plus malheureux que moi. « Et tout bas à l'oreille: « - Tenez, le sidi, là...

« Le sidi est un pauvre diable de tirailleur algérien, capturé, déjà blessé par les Allemands, Ils lui ont cloué les deux mains sur une poutre, et s'apprêtaient à lui taillader le visage - il porte encore sur le nez l'enta^ie du couteau - quand les nôtres, revenus, l'ont délivré. Il n'y a pas, dans tout l'hôpital, plus gai pinson que ce décrucifié. Je veux lui glisser mon obole. Il refuse à son tour.

« - Y en a pas bisoin, missi. N'y en apis malhureux... li tut pitit, n'a côté...

« Le« tut pitit » est un jeune Belge d'une douzaine d'années. Lors de la ruée, traversant le hameau où il jouait dans la rue, un officier prussien, pour rien, pour le plaisir, lui a tranché la langue.

« L'enfant a failli mourir, non de douleur, mais de chagrin. On l'a soigné, consolé; il s'est repris à vivre. Une ardoise à portée de la main, il crayonne ses désirs, ses pensées. Cette nouveauté l'enchante. L'acrobate et le bon noir sont ses grands amis.

« Lui aussi repousse toute gâterie et écrit sur son ardoise:

« Pensez au sidi et au monsieur clown qui sont « plus à plaindre que moi. »

Doux assaut de délicatesse et de tendre bonté! Et tandis que je m'éloigne, des larmes plein les yeux, j'entends l'acrobate qui, avec des mots zézayants et câlins de gosse à sa marraine, s'excuse auprès de l'infirmière, qui change son pansement, de la peine et de l'embarras qu'il lui cause... »

Réflexion. - Nous attendons de nos soldats du courage et de l'endurance. Qu'ils tiennent bon dans la boue, dans le froid, sous les balles, sous les obus, et qu'ils tuent beaucoup d'ennemis; nous ne leur demandons pas autre chose. Nous comprenons qu'ils n'ont pas le temps de s'attendrir sur les misères qui les entourent, dans l'enfer où ils vivent. Mais eux sont de vrais Français et ces cœurs vaillants, véritables lions au combat, ont après la bataille, des délicatesses de femmes, des tendresses de mamans. Méditez bien les anecdotes que vous venez de lire; puis, dans chacune, tâchez de trouver le mot et le geste les plus délicats, ceux qui manifestent la plus exquise bonté.

 

10. Emile Desprès

Au mois d'août 1914. La horde allemande fait irruption dans un village du Nord que les Français viennent d'abandonner. Un sergent blessé, tombé sur la route, serre de sa main valide son fusil et frémit de colère en voyant l'envahisseur qu'il ne peut arrêter. Un enfant de treize ans, Emile Desprès, sort d'une maison en ruines, et sans craindre l'ennemi qui avance, il se penche sur le blessé et lui propose de l'aider à marcher.

- C'est inutile, enfant; je n'ai qu'un bras et qu'une jambe; je mourrai ici. Mais j'ai bien soif, donne-moi un peu d'eau.

Emile part vivement pour aller chercher de l'eau. Pendant ce temps, les Allemands entrent en foule dans de village. En avant, un capitaine, rouge de colère, invective un groupe de Français, un vieillard, une femme, deux jeunes gens et un enfant.

- Vous avez tiré sur nos troupes; vous allez être fusillés.

Les malheureux sont alignés le long du mur de l'église; ils regardent leurs bourreaux bien en face; une salve retentit; ils tombent.

Mais au même moment un coup de fusil a éclaté derrière les Allemands et un de leurs sous-officiers est tombé mort. Et, comme ils se regardent hésitants, le soldat français qui saigne au bord de la route leur crie:

- Lâches! bandits! assassins! c'est moi qui ai tiré.

Le capitaine et ses soldats se précipitent vers le blessé. A ce moment, Emile Desprès sort du champ voisin, un verre d'eau à la main, et se penche pour donner à boire au malheureux. Le capitaine, d'un coup de pied, envoie rouler le verre dans le fossé et il dit avec un mauvais rire:

- Ah! ah! tu lui donnes à boire! Eh! bien, tiens, c'est toi qui nous vengeras. Prends ce fusil, et à six pas, au commandement, avec mes hommes, tu tireras sur cet assassin.

Emile Desprès, calme comme un héros, prend le fusil et s'aligne à côté des soldats allemands. Quatre pas en arrière, le capitaine commande: « Feu! »

Le blessé meurt troué de balles, mais le capitaine tombe mort dans le fossé. Au commandement de: « Feu! », Emile Desprès s'est retourné d'un bond et, à bout portant, a abattu le misérable.

Emile Desprès est percé de six coups de baïonnette et il meurt sur le bord de la route, la victime à côté du bourreau.

Réflexion. -Emile Desprès est bon, courageux, intelligent et héroïque.

Comment manifeste-t-il sa bonté, son courage, son intelligence, son héroïsme?

 

11. Courage Civil

Dans le Temps du 15 novembre 1914,M. Ph. M... raconte une visite qu'il a faite au champ de bataille. Voici un extrait de sa relation:

« Je suis monté l'autre jour sur la tour de l'église. On domine là-haut une plaine vaste comme la mer, où les seuls points de repère sont les bouquets d'arbres et les clochers. Ce jour-là, la bataille faisait rage sur tout le front. Des aéroplanes décrivaient au-dessus de moi de larges circuits. A ma gauche, un gros bourg distant de trois kilomètres devait recevoir d'énormes obus, car ses toits se coiffaient par moments d'épais tampons d'ouate grise. Mais c'était à droite que se trouvait le centre du combat. Une ligne ininterrompue de flocons blanchâtres marquait au- dessus des haies, des fermes et des boqueteaux, le lieu de rencontre des shrapnells venus les uns des positions allemandes, les autres de nos batteries de campagne. De part et d'autre de cette position de fumée, les obus de la grosse artillerie détruisaient des villages. Tout là-bas, du côté de l'ennemi, un bâtiment, grange ou habitation, était dévoré par une langue de flamme qui se tordait au milieu d'un nuage. De temps à autre, un éclair lointain, parti d'un buisson, révélait la présence d'un canon. Les pièces, petites et grosses, tonnaient sans interruption, comme des mitrailleuses. Entre les deux murs d'acier on devinait l'invisible infanterie tapie dans les tranchées, dans les trous creusés par les « marmites », ou collée au sol; on devinait aussi les gerbes de balles passant en miaulant au-dessus des têtes ou frappant la terre et les corps avec un bruit mat.

« Et cependant ma jumelle me montrait encore autre chose. Sur les chemins, dans les champs, des paysans vaquaient à leurs travaux ordinaires. Un groupe où je croyais distinguer des femmes se promenait à pas lents non loin du village où se déroulait l'action principale. Un peu plus loin, un homme labourait à cinquante mètres d'une ferme.Une fumée verdâtre s'éleva tout à coup dans la cour de cette ferme. Je cherchai l'homme: il ne s'était même pas arrêté et continuait à pousser son attelage.

« Ils sont tous comme cela. On a beau faire, il est impossible de les éloigner de leur maison et de leur lopin. Des ordres fort sévères ont été donnés pour que la population civile évacuât la zone du feu. L'intérêt des troupes le commande autant que celui des habitants, car les espions ennemis pullulent, et le seul moyen de s'en débarrasser est d'interdire une fois pour toutes aux civils de s'approcher des tranchées ou des batteries. Tous les jours gendarmes et soldats font des rafles dans les villages et les fermes. On reconduit tout le monde à l'arrière. Peine perdue; le lendemain, ils sont encore là.

« J'en ai interrogé qui s'étaient fait, arrêter comme suspects. Deux hommes, le maître et le valet, le premier un vieillard (tous les jeunes sont partis), le second à demi contrefait, l'œil gauche recouvert d'une taie jaunâtre.

« - Que diable faisiez-vous près des tranchées? Vous ne saviez donc pas que vous risquiez d'être tués?

« - On était retourné pour donner à manger aux bêtes. »

 

Un jeune soldat bourguignon raconte le trait suivant:

« Nos 75 sont parfois merveilleusement dissimulés entre 1.000 et 1.200 mètres de l'ennemi et nos pièces lourdes crachent continuellement de gros obus. Les Boches lancent également de la mitraille, mais comme ils perdent l'espoir de démolir nos pièces, ils s'attaquent à des buts plus visibles et bien inoffensifs.

« C'est ainsi qu'à X..., dans la Somme, ils aperçurent, à cinq kilomètres de leurs lignes, des cultivateurs qui étaient occupés à battre leur blé à l'aide d'une forte batteuse à vapeur.

« Ils lancèrent aussitôt une certaine quantité d'obus dans la direction de la batteuse. Tous éclatèrent dans le voisinage à deux ou trois cents mètres. Le personnel employé à battre le blé n'eut aucun blessé et quand la mitraille cessa, nos braves paysans de la Somme reprirent courageusement leur besogne autour de la machine. »

Décidément, nos paysans sont à la hauteur de nos soldats, et les obus des Boches ne paraissent guère leur faire peur.

Réflexion. - Au cours de sa visite aux armées, le Président de la République a été frappé de cette attitude des paysans, et voici comment il l'apprécie dans sa lettre de félicitations au ministre de la Guerre:

«Et lorsque, à portée des projectiles, devant un horizon que les éclatements d'obus couvrent de fumée ou déchirent de lueurs, on voit des paysans tranquilles pousser leur charrue et ensemencer leur sol, on comprend mieux encore combien sont inépuisables, sur notre vieille terre de France, les provisions d'énergie et de vitalité. »

Pourquoi les paysans veulent-ils continuer à travailler? Quelles sont les vertus dont il font preuve en agissant ainsi?

 

 

12. Les Parents de Nos Soldats

Dans les angoisses de cette guerre, la part des parents est peut-être la plus lourde à porter. Par la pensée, ils vivent avec leurs enfants qui sont sous le feu de l'ennemi; la nuit ils voient en rêve du sang et des cadavres; au réveil, ils se demandent quelle nouvelle va leur apporter le jour qui commence; ils guettent le passage du facteur avec anxiété. Dans cette torture continuelle, ils restent vaillants et bons parce qu'il le faut, parce qu'ils veulent être dignes des héros qui se battent, parce qu'ils sont Français. Voici quelques anecdotes qui le prouvent.

Le général de Castelnau, qui a si brillamment secondé le général Joffre dans la mobilisation et qui a fermé ensuite aux Allemands la route de Nancy, avait, au début des hostilités, quatre fils sur le front. Sa femme, fière d'être l'épouse d'un brave et la mère de jeunes héros, était restée seule à la maison. Un matin, à la mes je, elle vit que la main du prêtre qui lui donnait la communion était agitée d'un tremblement inaccoutumé. Elle devina quelque affreux malheur et prépara son âme à en supporter le choc. Quand le prêtre entra ensuite chez elle pour lui porter la nouvelle qu'il était chargé de lui transmettre, elle l'accueillit par ce mot sublime: « Lequel? ». C'était un de ses enfants qui venait de tomber au champ d'honneur.

Le pere - il est vrai que celui-ci est un soldat - avait eu le même héroïsme. Il était occupé à dicter des ordres quand un officier d'état-major survint et s'arrêta respectueusement à quelque pas.

- Eh! bien, dit le général, qu'y a-t-il donc?

L'officier lui annonça la mort d'un de ses fils, tué la veille d'une balle au front. Le général resta quelques minutes pensif, jetant son regard au loin, très loin, vers le fils mort, vers la mère affligée; puis, sans dire un mot, d'une voix calme, il continua à dicter les ordres qui sauvaient la France.

Quelque temps après, un autre de ses fils, officier d'état-major, fut blessé à mort et on l'apporta à son père, sous les yeux duquel il rendit bientôt le dernier soupir. Le général de Castelnau se pencha alors sur son enfant, l'embrassa et dit: « Va, mon fils! tu as la plus belle mort qu'on puisse souhaiter. Je te jure que nos armées te vengeront en vengeant toutes les familles françaises. » Et ayant recouvert de son mouchoir le visage de son enfant, il fit le salut militaire et se retira.

La propriétaire d'une ferme, dans une localité de la vallée d'Abondance, toute proche de Thonon-les-Bains, avait reçu, il y a quelques jours, la nouvelle que ses deux fils avaient été tués sur les champs debataille.

Aussitôt, le curé se rendit chez la pauvre femme, qui est veuve, pour lui apporter des paroles de consolation. Il la trouva tout en pleurs. Mais, aux premiers mots qu'il lui adressa, la femme, se redressant, lui dit: « Oui, c'est un affreux malheur! Mais je n'oublierai jamais que mes deux fils sont morts pour la France! »

Et la pauvre mère se remit à pleurer.

 

Rue Lafayette, à Paris, descend péniblement d'un tramway un petit chasseur blessé, boitant et trébuchant. Aussitôt on l'entoure, on le soutient, on lui passe ses béquilles et deux gros paquets, son bagage, car il part en convalescence pour le Poitou, « chez ses vieux». Il faut qu'il aille prendre le train à Austerlitz.

Mais la gare est bien loin. Alors spontanément les passants font le cercle; en deux secondes, ils réunissent quelques francs et hèlent un fiacre. On y installe le petit vitrier qui remercie en levant son képi, et en route!...

A Austerlitz, le train ne part que dans quelques heures. Il est midi. Le vieux cocher de fiacre a un bon sourire, et comme le soldat compte ses sous pour le payer:

- Oh! petit, fait le brave homme sur un ton de tendre reproche, crois-tu que je vais recevoir ta monnaie?... Ecoute: j'avais deux fils comme toi. L'un a été tué en Alsace. L'autre est dans le Nord. Je ne sais pas s'il reviendra!...

Le pauvre vieux essuie une larme:

- Bah! reprend-il, je suis bien revenu de 1870, moi. Allons, viens déjeuner. C'est un papa qui t'invite et nous boirons à la santé du petit qui me reste.

Les journaux ont raconté ce douloureux voyage que deux paysans de l'Aveyron, un père et une mère, firent de Rodez à Saint-Malo pour aller voir leur enfant blessé. Ils trouvèrent le pauvre petit en lamentable état: une balle lui avait fracassé la mâchoire. Il ne pouvait ni manger ni respirer et il fallait lui donner la becquée comme à un enfant. Impossible de parler. Faute de mieux, les par-ents prirent les mains de leur enfant et le regardèrent longuement dans les yeux.

Le soir venu, il fallut se séparer. Mais les paysans qui ne connaissaient pas la ville ne savaient où aller. L'infirmière, une dame de la Croix-Rouge, comprit leur détresse et leur dit:

- Ne dites rien. Je vais vous cacher dans ma chambre, vous dormirez près de lui. Mais chut! Si l'on se doutait...

- Mais vous?

- Oh! moi... On attend un convoi de blessés. N'importe comment je ne me coucherai pas.

Pleins de reconnaissance, les bonnes gens acceptent. A minuit, l'infirmière faisant sa ronde, entrebâille discrètement la porte de sa chambre, et elle voit les deux vieux, pieds nus, à genoux sur le carreau, qui priaient pour leur enfant.

Le matin, de bonne heure et avec discrétion ils disparurent. Mais sur la cheminée, dans une bourse en peau de chèvre, ils avaient laissé tout leur avoir une trentaine de francs, avec cette lettre naïve écrite par la mère:

« Chère dame du bon Dieu, comment Vous remercier? Le père a décidé de vous laisser notre avoir. Nous, on n'a besoin de rien. C'est pour donner du tabac et des douceurs à ces pauvres enfants. Moi la mère, je vous demande seulement, Madame d'embrasser mon petit, quand l'heure sera venue qu'il retourne là-bas. »

Réflexion. - Les enfants héritent des vertus de leurs parents. Si nos soldats donnent si crânement leur vie pour la France, c'est qu'ils ont été engendrés et élevés par des parents aux âmes héroïques. Songez aussi que le sacrifice des parents qui voient mourir leurs enfants est aussi douloureux que celui des fils qui meurent. Une patrie qu'il faut ainsi sauver avec les larmes des vieux et le sang des jeunes, est une chose bien précieuse; c'est de tout votre cœur que vous devez l'aimer.

Dans chacune des anecdotes que vous venez de lire quelles sont les actions et quels sont les mots qui montrent le mieux le bon cœur des parents? De tous ces récits quel est celui qui vous touche le plus et pourquoi?

 

 

13. Les Enfants Sublimes

La guerre de 1914 a suscité dans tout le pays comme une émulation d'héroïsme. Les enfants n'ont pas voulu être en retard sur leurs parents et sur leurs grands frères. Un grand nombre de jeunes gens de dix-sept ans se sont engagés; d'autres, trop jeunes pour être acceptés, sont partis et se sont battus en dépit de tous les règlements. On a cité leurs actions d'éclat. Voici quelques exemples choisis entre plusieurs.

Gustave Châtain, garçon de ferme, âgé de quinze ans, blessé à la bataille de l'Aisne, a raconté lui-même son histoire à un rédacteur de la Liberté, M. Jean Malherbe, qui a été le voir sur son lit d'hôpital. Voici comment, d'après M. Malherbe, s'exprime le gosse, héroïque:

« - Ça n'a rien d'épatant, fait-il... Je voulais me battre avec les « Boches », j'étais costaud pour mon âge. Alors, un jour, n'y tenant plus, j'ai filé vers Senlis où il y avait du bruit. Des chasseurs alpins passent, je les suis en leur proposant de faire des commissions... Et puis je leur demande un fusil. On rit d'abord; j'insiste, on m'en donne un. Mais le capitaine m'aperçoit; il ne veut pas de moi. Je ne suis qu'un gosse! Je vais plus loin. Une autre compagnie m'accepte. Je leur promets d'être bien sage et de me faire tout petit.

« Enfin, j'aperçois des « Boches ». On se bat. Je ramasse le premier fusil venu. On ne fait pas attention à moi dans la bataille, et je m'en donne... Je m'en donne tellement qu'en me retournant je m'aperçois que je suis tout seul. J'avais perdu ma compagnie. Alors je me replie en bon ordre. Mais impossible de me retrouver. Enfin, je rencontre un régiment de ligne. Je me présente. On me permet de me glisser dans les rangs.

« Bon, nous voilà dans la bataille de la Marne. Vous pensez si j'étais à mon affaire. Je me faisais pardonner en me mettant de toutes les corvées.

« Quand ça chauffait, j'y allais avec les autres. J'ai chargé à la baïonnette. Pour approcher les « Boches », je tenais une botte de paille devant moi... On avance très bien comme ça... J'ai été dans leurs tranchées. J'en ai vu qui faisaient les morts - c'est un de leurs trucs quand on arrive dessus - mais je leur donnais des coups de pied pour voir si ce n'était pas du chiqué. »

Le jeune brave, qui a fréquenté l'école et qui sait écrire, a même rédigé ses mémoires. M. Malherbe a entr'ouvert le cahier de Châtain et a recopié quelques pages pour les lecteurs de la Liberté. Voici un extrait de ces pages qui racontent la bataille de l'Aisne.

«... J'étais aux avant-postes depuis deux jours quand une idée me prit de monter dans un grenier pour regarder les positions boches. Je monte le perrorr. Bon, voilà la porte fermée. Je regarde à travers les carreaux. Ma stupéfaction en voyant des sacs de Boches, des cartouchières et des flingots. Je n'hésite plus de me sauver chercher un morceau de bois; je casse les carreaux et je passe. Je charge mon fusil et je mets ma baïonnette au canon. Je vais dans la place. En bas, rien; je monte et je trouve... devinez qui?... Eh bien, sept Boches qui dorment à poings fermés. Un coup de fusil en l'air les fait sauter sur pied. Ils se regardent, se parlent. Je m'étais caché derrière la paille. Qui venait de tirer? Leur stupéfaction en me voyant arriver sur eux baïonnette au canon. Ils n'essaient même pas de lutter, ils mettent les mains en l'air et poussent des hurlements. - Descendez! que je leur dis. Et ils descendent, enchantés de se rendre. Et je les remets aux camarades.

« Un autre jour, raconte Châtain, il partit avec quelques camarades pour aller voir si deux fermes qu'ils avaient en face d'eux étaient occupées par les Allemands. Mais ils tombèrent dans une embuscade. Une fusillade éclate des deux fermes et du plateau de gauche. Le caporal tombe ainsi que cinq hommes. Les autres se jettent le long de la route. Mais bientôt une fusillade éclate de droite, couchant huit hommes à terre. Il ne restait plus que le sergent et moi. Une balle m'enlève ma casquette. Je me jette derrière un tas de cailloux et ouvre le feu contre la ferme de gauche. Je tire toutes mes balles. Malheureusement je n'en avais plus que cinquante. Je prends mon 'fusil et je me sauve. En passant en terrain découvert, je reçois une balle à l'épaule droite - j'avais déjà eu la main gauche écorchée. Ça me fait activer de vitesse.

« Mais le sergent ne pouvait plus marcher, une balle lui avait coupé un doigt de pied. Je le monte sur mon dos et me voilà reparti. On s'en tire. »

Et l'enfant qui a fait ces choses s'agite dans son lit et supplie la religieuse qui le soigne et le docteur de le laisser repartir pour le front.

 

l'Écho de Paris du 12 octobre 1914 a publié cette lettre d'un officier de passage à Nevers:

« Hier, je me suis rendu à l'hôpital temporaire n 29, ancien couvent des Ursulines. Parmi les nombreux blessés qui y sont soignés, j'ai été attiré et retenu auprès de l'un d'eux, à cause de son jeune âge. Voici son histoire:

« Je me nomme Clotaire Bourguignon, je suis né dans l'Eure-et-Loir, le 17 septembre 1899. Je n'ai plus de parents, qu'un oncle qui me chérit comme un père.

« Lorsque la guerre éclata, malgré mes quinze ans, je me rendis à pied à Fontainebleau, où je savais qu'il y avait une forte concentration de troupes.

« J'arrivai affamé dans cette ville, j'abordai des soldats du 46e de ligne, qui me donnèrent à manger. Ah! la bonne boule...

« Restauré, je leur fis part de mes intentions de les suivre. Un caporal, me dévisageant, s'écria: T'as une figure de gosse, mais t'es bien bâti, tu seras des nôtres au départ. »

« Quelle veine, hein? Aussi ma joie était grande. Au bout de quelques jours, je sus manipuler le fusil et, le soir de l'embarquement du 46e, d'après l'ordre des camarades, je gagnais prestement un wagon et m'y cachais dans un coin.

« Quelques jours après, nous étions dans la Meuse. Je fis les marches comme les autres, sans trop de fatigues. Un beau matin, le colonel du régiment m'aperçut dans les rangs. Il fut renseigné aussitôt parle sergent de notre escouade. Je fus félicité et l'autorisation me fut donnée de revêtir l'uniforme de fantassin.

« Nous eûmes l'honneur d'aller huit fois au feu. Ah! Quel pétard! Quel tonnerre faisaient ces obus!... Je riais quand même et, nuit et jour, je ne quittai pas les tranchées. Mes camarades furent bons pour moi et je m'en souviendrai. Gomme on la dévorait la boule, quand elle arrivait!...

« Le 7 septembre, nous étions dans les environs de Bar-le-Duc, la mitraille prussienne ne nous fut point ménagée, la bataille faisait rage, nous tirions comme des enragés et je vous affirme, monsieur, que rarement je manquai mon but.

« Malheureusement, sur le soir, des éclats d'obus vinrent me briser une jambe, plusieurs balles m'atteignirent également. Je fus relevé, pansé et dirigé sur cette bonne ville de Nevers, où je suis choyé. »

« Voilà l'histoire de ce gosse blond, dont la jeune et rieuse figure m'avait attiré. Ce volontaire de quinze ans n'a pas sa médaille d'identité, mais aux lieu et place, en souriant, il m'a montré, enroulé autour de son poignet droit, un bracelet portant une médaille de Lourdes.

« Il attend sa guérison pour repartir auprès de ses camarades. »

 

L'Écho de Paris du 20 novembre 1914 a raconté l'histoire suivante:

« Une des plus curieuses odyssées d'enfants qui ont suivi nos soldats en campagne est peut-être celle du jeune Charles Trottemont, âgé de treize ans, à Nancy.

« C'est l'aîné de toute une bande d'enfants, et il avoue ingénument qu'il fallait bien qu'il y en eût au moins un par famille pour défendre la France ». Il suivit le 146e de Toul, lors de son passage à Nancy, vers le milieu d'août, fut adopté par une compagnie et fit, avec elle, la plus grande partie de la campagne de Lorraine.

« Il était à Morhange, à Haraucourt, à Crévic, à Sommerviller.

« Il était surtout chargé des commissions, aidait à la popote et gémissait de ne pouvoir faire le coup de feu, car, disait-il, un fusil de fantassin est trop lourd pour que je puisse viser ».

« Aussi changea-t-il d'arme, et de fantassin devint-il artilleur au 4B régiment d'artillerie lourde, qui l'adopta, au lendemain de la dernière affaire du Grand- Couronné. Là, il pouvait se débrouiller avec le mousqueton, mais il était surtout « pourvoyeur de gargousses ».

« L'officier de batterie, le capitaine Michelant, lui fit faire un joli uniforme d'artilleur, et lui fit servir son prêt comme à un vrai soldat.

« Charles Trottemont partit pour le Nord, avec les artilleurs. En traversant Nancy, pour aller s'embarquer à Toul, il évita d'aller embrasser ses parents.

« - Pensez-vous! s'écrie-t-il. Ils m'auraient gardé!

« Il assista encore à maintes batailles, à Etenheen, à Bray et bien d'autres lieux.

« Mais ses parents le faisaient rechercher. On le reti'ouva, il y a quelques jours, et il lui fallut bien, à son grand regret, revenir à Nancy.

« C'est un garçon de mine très éveillée, tout fier de se montrer dans les rues en uniforme d'artilleur, passe-montagne sous le képi.

« Il montre avec orgueil une lettre de son capitaine félicitant sa mère, et lui assurant que son enfant s'est toujours conduit en courageux Français, et qu'il promet d'être un vaillant soldat.

« Charles Trottemont croit que son capitaine le rappellera au printemps, après les grands froids. Il a rapporté un petit pécule à sa mère, argent du prêt et collecte faite parmi ses grands frères, les artilleurs. »

Un jeune Toulonnais, âgé de quinze ans, Emile Brante, se glissa parmi les fusiliers marins de la 11e compagnie qui partaient de Toulon pour Paris. Il leur déclara qu'il les suivrait et ferait campagne avec eux. Il parla avec tant de décision que ses camarades se cotisèrent pour lui acheter un uniforme; et, avec eux, il put partir pour le front. Il disait en partant: « Les Boches ne m'auront pas; mais moi, je ne les raterai pas. »

Les petits Belges sont braves comme les petits Français. Ils n'ont pas peur des Allemands qui occupent leurs villes, quoiqu'ils risquent à tout instant de recevoir une balle.

A Liège, les gamins de la rue se moquent ouver tement des Boches.

Un cavalier de l'armée allemande, descendu de son cheval, ne parvenait pas à le faire avancer, il avait beau tirer sur la bride, l'encourager de la voix et du geste, peine perdue, le cheval ne bougeait pas.

Un gosse liégeois qui regardait le cavalier et son cheval éclata de rire. L'Allemand se retourne, l'examine, et furibond, lui dit:

- Fous sauriez le faire afancer... fous?

- Oui... fait le gosse.

Il s'approche de la tête du cheval et lui crie dans l'oreille, pour la plus grande joie de la galerie, en pur wallon:

- Sâve-tu, vochal les rodges pantalons! Ce qui signifie:

-- Sauve-toi, voici les pantalons rouges! c'est-à-dire les Français.

Le cheval effrayé s'enfuit au galop, poursuivi par son cavalier qui panant à grand'peine à le rattraper, tandis que le groupe de jeunes Liégeois s'égayaient follement de cette plaisante aventure.

Réflexion. - Retenez bien ces noms: Gustave Châtain, Clotaire Bourguignon, Charles Trottemont, Emile Brante; joignez-les à ceux de Denise Cartier et d'Emile Desprès. Tous ces enfants, dans un âge encore tendre, à peine vos frères aînés, ont déjà compris ce qu'est la Patrie; ils ont compris qu'elle a droit à toutes nos pensées, à toute notre activité et môme à notre vie. Vous vous souviendrez de ces enfants sublimes qui sont la gloire de votre âge; et, quand vous serez plus grands, vous saurez, comme eux, servir la France.

Quelle est l'action d'éclat de chacun de ces enfants? Quelle est la qualité dominante de chacun d'eux? Si vous aviez à prendre un modèle parmi eux, lequel choisiriez- vous?

 

 

14. Le Patriotisme de Nos Colonies

Les Marocains qui nous aiment déjà sont venus se battre pour nous. Leur sultan les y a encouragés et les a félicités de leur entrain.

Le Temps écrit à la date du 21 novembre 1914: « L'engagement de Tracy-le-Val a donné à nos contingents indigènes l'occasion de fournir une nouvelle preuve de leurs qualités guerrières. Un récent communiqué nous apprenait, il y a une semaine, que nos troupes s'étaient emparées du petit bourg de Tracy, mais l'ennemi s'était retiré dans le cimetière et s'y était retranché. Fidèles à leurs traditions de barbarie, les fantassins allemands, renversant les pierres tombales, s'étaient creusé, dans la terre encore fraîche, de confortables tranchées. Les corps exhumés avaient été placés à quelques mètres de ces abris d'un nouveau genre. Indignés de ce viol de sépultures, les Français décidèrent d'enlever d'assaut le cimetière. Le signal de l'attaque fut donné le lendemain matin. Les Marocains s'élancèrent le couteau aux dents vers les tranchées ennemies, et les 1.200 Allemands qui s'étaient réfugiés dans les tombes françaises furent mis hors de combat jusqu'au dernier. « Cent vingt fantassins allemands, abrités à quelques centaines de mètres du cimetière, se rendirent aussitôt. »

Le sultan de Constantinople ayant, à la requête de Guillaume II, proclamé la guerre sainte contre les chrétiens, les musulmans d'Afrique ont tenu à nous assurer de leur attachement. Le Temps a reçu de Sfax (Tunisie) les lignes suivantes:

« Mon père, le cheikh Tidjani, chef de la confrérie des Tidjania, me charge de vous transmettre l'assurance de son profond dévouement pour la France. Lui, ainsi que toute sa confrérie, sont prêts à soutenir votre pays contre tous ses ennemis. Vu l'état de choses existant entre la France et la Turquie, il tient à vous dire que, s'il le faut, tous ses adeptes sont prêts à soutenir votre noble cause et sans hésiter, marcheront contre les Turcs, qui lancent leur malheureux pays dans une mauvaise voie, obéissant aux menées des plus grands ennemis de la France.

« Je suis engagé depuis un mois, et j'espère que bientôt je serai sur le front avec mes camarades, pour lutter pour la gloire de la France, notre seconde patrie, pour l'humanité et la liberté. »

Le chérif Tidjani s'est engagé au 4e régiment de spahis. Son père, le cheikh Tidjani, comme chef de la confrérie des Tidjania, commande trois millions de croyants répandus dans tout l'Islam. Il jouit, par son ascendant moral et ses grandes richesses, d'une autorité considérable, et du Caire à Fez ses ordres font loi auprès des populations musulmanes.

Le cheikh Tidjani a conseillé à son fils de s'engager, en lui disant: « Pars, notre pays doit tout à la France; nous devons lui sacrifier jusqu'à notre vie, car sa cause est celle de la justice. Et toi, tu dois donner l'exemple. »

Voici la lettre qui a été adressée par un chef arabe à son fils, engagé volontaire en France, blessé et soigné à l'hôpital du Havre:

Aïn M'lila, 1e octobre 1914. « MON CHER FILS,

« C'est avec le plus grand plaisir que je t'ai lu. Ta carte, je l'ai montrée à tous mes amis, pour leur dire combien je suis fier de ta conduite. Eh bien! mon cher enfant, les miens, ainsi que moi, prions pour te voir vite guéri, afin que tu puisses retourner sur le champ de bataille pour te venger sur cette race maudite (les Allemands), ce peuple sans cœur, qui ne possède pas la moindre notion de justice, ces vandales qui veulent envahir notre chère France! Mais le cœur des Français est grand, et leur valeur guerrière plus grande encore; leur courage vient de ce qu'ils combattent pour le drapeau tricolore, l'emblème de la justice, de la grandeur d'âme et des bons sentiments. Il n'y a pas de doute, la victoire est certaine.

« Plaise à Dieu que tu reprennes d'ici peu les armes pour retourner combattre pour la grandeur de notre belle France!

« Dieu est juste et aime les hommes bons; tous les Français ont le cœur plein de bons sentiments.

« Dieu sera avec la nation juste pour écraser l'Allemagne et la rayer de la carte de l'Europe.

« J'espère que la présente te trouvera rétabli et prêt à repartir pour prouver la valeur des turcos, et montrer à tous les peuples que les Arabes savent défendre leurs bienfaiteurs.

« La France a fait de nous des hommes; e'est le moment ou jamais pour nous de nous montrer dignes d'être appelés ses enfants.

« Je n'ai plus l'âge ni la force de pouvoir prendre les armes, aller combattre sur la frontière et venger mes frères de 1870; mais j'use de mon influence pour indiquer à mes frères les musulmans le chemin pour aller où le devoir les appelle, et écraser les sauvages qui ont voulu nous humilier.

« Je termine en priant pour la France, et en criant bien fort: « Vive la France! » Et toi, mon fils, je t'embrasse.

« KRELESI TOUHAMI AHMED,

« Caïd, « Aïn M'lila (province de Constantine). »

 

A la date du 20 novembre, à Toulon, l'amiral de Marolles a reçu une curieuse lettre, d'un style et d'une orthographe qui s'efforcent en vain d'approcher de la correction, mais pleine de sentiments héroïques:

Mostaganem, le 5 novembre 1914. « A Monsieur l'Amirale de la marine à Toulon.

« MON AMIRALE,

« J'ai l'honneur de vous solliciter de votre haute bienveillance de m'accorder la faveur de l'engagement volontaire marin comme apprenti mécanicien. Agé de 19 ans, robuste, de bonne constitution, je sais lire et écrire en français. Ma conduite est irréprochable.

« Je suis persuadé d'avance, mon amirale, que je serai un bon soldat pour la France. C'est pourquoi, mon amirale, je viens m'adresser à vous en vous priant de m'accorder la faveur de ladite demande, en conformité au nouveau décret ministériel pour Toulon.

« J'ajoute que je suis fils d'un ancien militaire en retraite qui a servi pendant 25 ans sous les drapeaux françaises (décédé en 1908). J'étais encore enfant. En y arrivant aujourd'hui, je me sens un homme. Vive la France! Le vrais marin ne lui manquent pas.

« Le vent agites notre drapeaux dont la joli frange d'or reluit au soleil comme engage d'espérances.

« Je m'engage marin dans la torpille de guerre, volontairement, comme naturalisée françaises pour défendre la patrie, notre mère la France. Pour taper sur les Autrichiennes et les Prussiennes, partout mon amirale voudra nous conduire fût-ce au tonnerre de Dieu.

« Vive la France! Abat la Prusse et les Autrichiennes! Cordiales salutations.

« BEN-SALAT, BOURNEDIENNE, « A Mostaganem, Algérie. »

 

Même les féroces Somalis (Afrique Orientale, entre l'Abyssinie et l'Erythrée) veulent se battre pour nous. A la date du 10 novembre, ils ont envoyé au gouverneur de la colonie la pétition suivante:

« A Son Altesse le gouverneur, par l'intermédiaire du Hakim du Jubaland.

« Salaams, oui, de nombreux Salaams, à la grâce de Dieu, bénédictions et paix, Salaams.

« Nous, les Somalis du Jubaland, Hesti et Ogaden, comprenant toutes les tribus, y compris les Maghaobul, mais pas les Tulamuya Ogaden qui vivent en Bishaya et Tanaland, et les Marehan, désirent vous adresser une humble requête.

« Nous avons appris que des askaris indiens ont été envoyés en Europe combattre pour vous. Humblement, nous demandons pourquoi les Somalis aussi ne se battraient pas contre l'Allemagne ».

« Nous prions le gouvernement de permettre à nos guerriers de montrer leur loyalisme. En des jours anciens, les tribus somalis faisaient la fitna entre eux. Encore aujourd'hui c'est le cas; ce sont nos usages. Mais, contre les Allemands, nous sommes unis avec le gouvernement, nous tous, nos guerriers, nos femmes et nos enfants. Par Dieu, c'est ainsi; par Dieu, c'est ainsi; par Dieu, c'est ainsi!

« Il y a quelques jours, de nombreux soldats ont quitté ce pays pour manger les Allemands qui ont envahi notre pays en Afrique. Que Dieu leur vienne en aide! Et cependant, oh! Hakim, en toute humilité, nous prions le gouvernement d'autoriser nos fils et nos guerriers à prendre part à cette grande guerre contre les méchants Allemands. Ils sont prêts. Ils sont vaillants. Donnez-leur cette faveur. Dieu etMahomet est avec nous tous.

« Si le gouvernement veut retirer toutes les troupes et la police de Jubaland, c'est bien. Nous prenons l'engagement de nous comporter en fidèles askaris jusqu'à leur retour.

« Nous prions humblement que cette lettre soit mise aux pieds de notre roi et empereur, qui vit en Angleterre, afin qu'il connaisse notre loyalisme et nos prières. »

Réflexion. - La France recueille ce qu'elle a semé. Dans son extension coloniale elle n'a jamais cherché à conquérir pour dominer. Aux peuplades qu'elle a conquises elle a apporté la liberté, l'ordre et la justice. Elle a respecté leurs traditions religieuses et leurs usages et s'est efforcée de les appeler peu à peu à une civilisation supérieure. Les missionnaires, les maîtres d'école, les médecins et les colons ont été les meilleurs auxiliaires des soldats dans cette conquête pacifique. Aussi les colonies françaises aiment la France et le lui prouvent en se battant pour elle. Il en est de même des colonies anglaises (Canada, Indes, Australie) qui se battent pour l'Angleterre. On ne dit pas que les colonies allemandes aient envoyé un seul soldat au secours de la métropole. Quelles sont les colonies françaises? Le Sénégal, l'Algérie, le Maroc ont envoyé des hommes qui se battent avec vos frères. Dans les anecdotes citées, comment se montre l'amour des colonies pour la mère patrie? Citez dans chacune le mot et le geste qui vous paraissent les plus significatifs.

 

 

15. Dans Les Tranchées

La vie dans les tranchées est dure et monotone. Mais il ne faut pas croire que les soldats de la campagne de 1914 se soient abandonnés à la tristesse. Par tous les moyens, ils ont combattu l'ennui, et mainte anecdote prouve leur gaieté en même temps que leur bravoure. Voici quelques traits significatifs.

Pour se garantir contre les surprises, les Allemands ont imaginé d'accrocher, de distance en dis-tance, sur leurs réseaux protecteurs, des boîtes de conserves vides, accouplées, destinées à servir d'avertisseurs.

Cette mesure de précaution a suggéré à nos troupiers la facétie suivante:

Profitant d'une nuit sombre, les plus hardis se dirigent en rampant, vers la ligne ennemie, en ayant soin de se munir d'une pelote de ficelle dont ils fixent l'extrémité au fil de fer constituant la défense de la tranchée allemande. Puis, ayant regagné leur gîte, en déroulant la pelote, ils agitent violemment l'amarre. Le tintement des boîtes de conserves alarme l'ennemi qui, croyant à une attaque, se met à tirer avec fureur contre l'assaillant invisible, - et absent, - tandis que, dans la tranchée française, on rit à gorge déployée de l'effet produit.

Une autre distraction consiste à élever pendant la journée, au-dessus de l'abri, un mannequin coiffé d'un képi et revêtu d'une veste de troupier. Les Allemands s'exercent aussitôt sur "cette cible, et, suivant que leurs coups de feu portent ou manquent le but, nos marqueurs abaissent et relèvent le mannequin pour indiquer le rigodon, ou l'agitent de droite à gauche.

Enfin, nos hommes font provision de betteraves qui sont confiées aux artistes de la tranchée; ceux-ci sculptent une tête de Boche, généralement une caricature de Guillaume. Quelques-unes sont vidées et remplies de bulletins des victoires françaises et russes. Le tout est projeté vers la ligne allemande avec force quolibets.

Un de nos jeunes officiers, qui adore la fumisterie, se présente sérieusement devant un officier allemand qui avait été fait prisonnier avec un important détachement. Il lui raconte que la France et l'Allemagne se sont mises d'accord pour échanger un certain nombre de prisonniers, et qu'en conséquence, l'officier allemand est invité à désigner vingt hommes, outre lui-même, en vue d'un échange. L'Allemand va consulter ses hommes. Et quelques instants après, il revient avec cette simple réponse: - Ils aiment mieux rester.

 

Un soir, trois de nos lascars, désireux de varier l'ordinaire, sortent des tranchées et vont rendre visite à une ferme voisine où ils s'attablent. Surviennent sept soldats allemands poussés par la même envie. Les deux groupes se restaurent, en se surveillant. L'appétit satisfait, les trois troupiers français annoncent aux sept Allemands qu'ils les font prisonniers. Protestations des Teutons: « Nous sommes les plus nombreux; c'est vous qui êtes nos prisonniers! » Mais les Français n'entendent pas de cette oreille; ils menacent d'en découdre; sur quoi les Germains, bien repus et en mauvais état pour se défendre, consentent à se laisser emmener. Et nos trois las-cars font une rentrée triomphale dans leurs tranchées.

 

L'Echo de Paris du 28 octobre 1914 a publié une lettre d'un médecin auxiliaire, dont voici quelques fragments:

«... Une nuit, on nous envoie chercher deux blessés dans une ferme, en nous avertissant d'ailleurs que les Prussiens étaient tout près. C'était mon tour de marche. Je prends donc deux hommes et une voiture et nous partons. A la ferme, point de blessés, mais tous les habitants avaient fui avec leurs bêtes. Seul un cochon gémissait dans son étable. Pour qu'il ne soit pas perdu, nous entreprenons de le charger dans le fiacre, mais en vain. Bien plus, la bête se sauva à toutes jambes! Nous repartons, assez ennuyés du bruit que nous.avions fait et qui pouvait attirer les ennemis et nous faire prendre.

« Voilà-t-il pas que nous retrouvons notre cochon sur la route. Aussitôt nous reprenons la tentative de chargement, mais subitement je vois mes bonshommes lâcher la bête et ficher le camp. Deux Allemands venaient de surgir sur le côté de la route. Je sors mon revolver en rappelant mes brancardiers et je m'apprêtais à prier les Allemands de se rendre quand ils se mettent à crier: « Alsaciens, Alsaciens! » Nonobstant cette déclaration, nous les désarmons pour les faire marcher devant la voiture. Là-dessus, ils nous proposent, en mauvais français, de nous aider à charger le cochon qui attendait. Aussitôt fait que dit, et nous revînmes triomphalement avec de la viande et deux prisonniers. »

Deux soldats des postes avancés avaient amené un prisonnier au colonel. Celui-ci interroge le captif, qui avoue que ses camarades des tranchées et lui n'ont rien mangé depuis 48 heures.

Le colonel lui fait servir un repas composé de bœuf, de légumes, de pain, de fromage, de vin et de café arrosé de rhum et, quand l'Allemand est bien rassasié, il lui dit: « Maintenant tu es libre, retourne dans ta tranchée; mais si tu es mal reçu, reviens; il ne te sera fait aucun mal. »

Tout le monde s'étonne et le prisonnier, après quelque hésitation, regagne le front ennemi. A la nuit tombante, un groupe d'une vingtaine d'hommes apparaît soudain: c'est le prisonnier qui revient avec quelques camarades...

Et voilà comment ce soir-là il fut fait vingt prisonniers de plus.

Il est parfois difficile de garder les prisonniers et de les empêcher de s'évader. Gela demande une attention soutenue, sans un instant de défaillance.

Lorsqu'un des nôtres se trouve seul pour surveiller dix Allemands, la tâche devient périlleuse. C'est Ice qui arriva pourtant au caporal J..., du ...e régiment de réserve. Mais le caporal J... réalisa le tour de force de conduire seul au campement dix prisonniers; bien mieux, il les fit marcher au pas de parade, et les coudes serrés au corps.

Le truc que lui suggéra son ingéniosité était à la vérité fort efficace. Notre gardien avait simplement arraché tous les boutons de culotte de ses captifs, il avait en outre réquisitionné vingt manches à balai et et en avait glissé un dans chaque jambe des pantalons.

Les Boches ne pouvaient grâce à ce procédé prendre les jambes à leur cou, ni lâcher la culotte qui se fût immédiatement transformée en entrave.

Et c'est ainsi qu'un seul caporal put tenir dix Boches en respect, en remplaçant des boutons de culotte par des manches à balai.

 

M. Eugène de Brever, dans l'Écho de Paris, raconte cette anecdote:

« Il y a trois semaines, les Boches, dont les tranchées sont à peine distantes de 150 mètres des nôtres, s'emparèrent d'un cheval n'ayant plus que la peau et les os, qui rôdait dans un petit bois. Ils passèrent au cou de la pauvre bête un écriteau sur lequel on pouvait lire: Soldats français! Rendez-vous! L'armée française a été écrasée dans le Nord. Le général von Joffre est mort. Paris s'est rendu. Puis ils poussèrent à coup de crosse le cheval, qui trotta droit sur nos tranchées.

« Chez nous, ce fut un éclat de rire fou! Puis retournant l'écriteau, l'un des nôtres répondit aux Boches: Nous avons reçu du poulet, du Champagne, des confitures, du tabac et des...pruneaux pour vous les envoyer! Nous vous invitons à déjeuner! Avisant le sac d'un Boche mort devant la tranchée, nous y mettons tous les journaux dont nous pouvons disposer et relatant les derniers combats où ils furent rossés. Ecriteau et sac attachés au cou du cheval, et hue! Cocotte!

« Ce fut une colère, là-bas. Et, ce jour-là, il fut impossible de sortir de la tranchée sans être salué par des feux de salve nourris. Sur le soir, les Boches entonnèrent leur hymne national avec accompagnement de musique. Quelques imprudents et insolents étant sortis de leurs tranchées furent couchés par nous et pour toujours! Puis nous entonnâmes tous la Marseillaise. Alors, ils se turent. Je fus blessé quelques jours plus tard d'une balle dans l'épaule gauche.

« J'espère pouvoir retourner au feu dans trois semaines au plus tard et jouer quelques tours inédits à ces bandits! »

D'après l'Écho de Paris, nos soldats, dans la tranchée, sont même arrivés à publier un journal, le Poilu, « qui paraîtra quand il pourra et où il pourra ». Le premier numéro contient une fable qu'un poète troglodyte a écrite en collaboration avec La Fontaine, auteur de la Cigale et la Fourmi. Voici cette fable:

 

L'Allemagne ayant armé Tout l'été
Se trouva fort bien pourvue
Quand la guerre fut venue.
Et, pour accroître sa chance
D'écraser la belle France,
Elle alla, fourbe et câline,
Chez l'Autriche, sa voisine,
La priant de lui prêter
Des armes pour résister.
Aux Russes: « Alliée fidèle,
Je vous paierai, lui dit-elle,
Si je mets la France à mal,
Un intérêt... kolossal! »
Le Teuton d'abord gagna
(Pas longtemps), puis recula,
Et, pour mieux montrer sa rage,
Organisa le pillage.
Il tua, brisa, vola,
Bombarda et incendia
Chez le peuple pacifique
De France et de Belgique.
Mais les alliés de concert,
Vinrent à bout du Kaiser.
On passa au règlement
Du compte avec l'Allemand.
- Que faisiez-vous, bon larron?
Dit l'Angleterre au Teuton.
- Je pillais, ne vous déplaise.
- Vous pilliez? j'en suis fort aise;
Eh bien! payez maintenant!

 

Un collaborateur du Matin qui haïbite les tranchées de la Woëvre, raconte à son journal l'anecdote suivante:

« Imaginez-vous un coteau, qui est redevenu français; puis un ravin, avec des morceaux d'un village au milieu; puis un autre coteau, qui est mi-boche et mi- français. Et, tout alentour, la loyauté des champs que borde la traîtrise des bois.

« Dans les champs, il y a, d'un côté, un alignement de tranchées et, de l'autre côté, un alignement de gerbes de blé. Dans la tranchée, il y a des casques à pointe; derrière les gerbes, il n'y a personne.

« Et ces gerbes remuent! Ces gerbes s'agitent comme des petites folles! Ces gerbes découchent, oui, mon cher, elles découchent! Regardez-les chaque matin et chaque soir, et vous pourrez constater qu'elles ne sont jamais, le matin, à la place qu'elles occupaient le soir. Tantôt elles sont plus en avant, et tantôt plus en arrière; d'autres fois, elles s'accrou pissent à la gauche du point repéré où elles faisaient semblant de dormir la veille.

« Les Allemands regardent ces gerbes électriques, chaque soir et chaque matin; et, chaque matin, ils se disent:

«- Ah! ah! messieurs les Français ont encore « changé de position... Attendez un peu, messieurs « les Français!»

« Ils tirent sur nos gerbes.

« Et miaou! miaou! miaou! Trois feux de salve sur les gerbes de blé.

« Il en est ainsi à chaque fois que le petit jour se montre.

« Mais les gerbes de blé - qui sont, entre nous soit dit, d'infâmes poseuses aux petits airs penchés - rigolent, se moquant des balles allemandes. Tout le jour elles restent là, ironiques, invulnérables! tout le jour, elles bravent la fusillade qui part, nourrie, des tranchées qui se profilent à cent mètres.

« Enfin, la nuit retombe, lourde des pièges qu'apportent avec elles les ténèbres. Les coups de fusil s'espacent. On ne se distingue plus. Alors, ah i alors, les petites gerbes se remettent à courir dans les champs... car de la lisière du bois français les culottes rouges sont sorties... En avant, la corvée de paille!

« Demain matin, dès l'aurore grise, MM. les Boches videront encore leurs chargeurs sur un peu de paille masquant du vide!... Et on mangera paisiblement la soupe à la lisière du bois français!... »

Il y a parmi eux des poètes. Et ces poètes continuent à rimer sous les balles, ce qui donne à leur poésie une allure héroïque.-L'un d'eux, Dominique Bonnaud, a raconté avec esprit et émotion la vie et la mort du chien Marquis. Le Matin du 3 décembre 1914 a publié ces beaux vers et veut bien nous autoriser à les reproduire pour la joie des écoliers de France.

 

 

Chien De Guerre

A mon jeune ami Jean Mirman.

Bien qu'on l'eût baptisé Loulou - d'un nom commode,
Le pauvre n'avait rien des griffons à la mode,
Saint-Simon eût, de lui, dit qu'il n'était pas « né »,
Il tenait à la fois du cocker par le nez,
Du terrier par la robe et du bull par la patte.
Mais il avait, ce chien cocasse et disparate,
Un regard presque humain, si bon, si caressant
Que, lorsqu'il vous fixait, son oail phosphorescent
S'emplissait d'on ne sait quelle lumière immense...
 
Nous l'avions découvert dans un champ - près d'Amance
Il errait éperdu, hagard. - Une maison
Et des granges flambaient au lointain horizon
Et nous avions pensé que « les autres » peut-être
Avaient brûlé sa ferme et fusillé son maître.
D'ailleurs, à la tranchée il fut bien accueilli;
Quand on l'eut vu frotter, d'abord, en chien poli,
Avant de pénétrer dans notre taupinière,
Ses pattes sur un paillasson imaginaire,
On en augura bien.
 
Il devait faire mieux.
Car ce roquet - servi par un flair merveilleux
Et qu'il devait tenir de ses lointains ancêtres
Qui chassaient les grands ours dans les forêts de hêtres.
Devint un chien de guerre admirable.
Souvent Le soir, il s'en allait, grave, le nez au vent,
Vers l'ennemi « pour une enquête personnelle »,
Et lorsqu'à son retour, de sa large prunelle
Il regardait les chefs avec un air d'ennui,
Nous nous tenions, tous, prêts à l'alerte.
 
Une nuit, Qu'il grognait sourdement tout en grattant la terre,
Comme s'il eût flairé soudain quelque mystère
Là-bas, chez les Teutons, notre sous-lieutenant
Lui demanda: « Loulou! que sens-tu?...
L'Allemand? » Alors, sans aboyer, sachant que la prudence
Veut qu'en des cas pareils on garde le silence,
Il releva son nez dans le sol enfoui
Et d'un clignement d'yeux sembla répondre:
Oui! Aussitôt l'officier nous fit prendre les armes:
« Ce cabot, pour le flair, dit-il, vaut deux gendarmes...
Le Bavarois pour nous prépare un entremets
Qu'il compte nous servir à l'improviste. -
Mais... (Toi - Loulou - va devant, la chose te regarde.)
A nous de le surprendre avant qu'il soit en garde.
Baïonnette au canon! -
Dans cette obscurité Ne tirez pas! -
Bien que l'aiguille à tricoter.
C'est l'arme du Français, et l'on sait que le Boche
Aime peu le baiser pointu du tourne-broche. En avant! »
 
Or, le chien ne s'était pas trompé,
A cent pas devant nous, nous pûmes voir ramper,
Profitant du fossé qui borde la grand'route,
Les Bavarois. Leur chef, dont l'oreille à l'écoute
Avait perçu du bruit, allait crier:
Wer da! Il n'en eut pas le temps, les deux mains d'un soldat,
Cependant qu'il râlait comme un soufflet de forge,
Lui rentrèrent bientôt son Wer da! dans la gorge.
Et puis l'on se rua... baïonnette en avant...
Ce fut beau!...
 
Pour briser notre assaut triomphant
Leur mitrailleuse en vain cracha sa bave immonde.
Il faisait noir... son feu nous tua peu de monde...
Nous, l'on faisait merveille, on se sentait en train!...
La moitié de ces gueux resta sur le terrain,
L'autre s'enfuit...
 
Hélas, au cours de la poursuite
L'infortuné Loulou qui talonnait leur fuite
Avise un gros major, large, replet, dodu,
(Pourquoi dans ses mollets n'aurait-il pas mordu?
Les chiens n'admettent pas qu'on aille de la sorte
Et toujours on les voit surgir de quelque porte
Quand passe un étranger qui court un peu trop fort.)
Donc le brave Loulou, gentiment, sans effort,
Avait planté ses crocs dans les mollets du reitre,
Même, il avait dû mordre un peu plus haut, peut-être,
Car l'énorme Teuton, prenant son pistolet,
L'abattit à ses pieds...
 
Ainsi qu'il le fallait
Un sergent, tout d'abrd, vengea d'un coup de crosse
La bête, en assommant le Bavarois féroce
(D'un tel coup qu'il brisa son arme en l'assénant!)
Et puis l'on regagna la tranchée, emmenant
Le corps encor tout chaud de la vaillante bête.
De part en part la balle avait troué la tête
Et dans ses yeux profonds, dans ses yeux que j'aimais,
Le beau regard s'était éteint à tout jamais!
Comme pour l'un de nous, on lui fît une tombe;
Nous y portâmes tous quelque débris de bombe,
Puis le fourrier (c'était un avocat connu)
Fit ce petit discours familier - mais ému:
 
« Adieu, fit-il, adieu, cher petit camarade,
Au régiment des chiens humble soldat sans grade;
Ton nom, nous en faisons tous, ici, le serment,
Vivra tant que vivra notre fier régiment! Non!
Nous n'oublierons pas l'ami fidèle et tendre
Vers le grand inconnu parti sans nous attendre
Et dont les cris joyeux et les bonds enfantins
Mettaient delà clarté dans nos sombres matins!
Adieu, Loulou! Tu meurs pareil à Cynégire,
-- Non en mordant le bastingage d'un navire
- Mais en plantant tes crocs - et juste au bon endroit
Dans l'envers adipeux d'un major bavarois! Salut! »
 
Ce fut la fin de la cérémonie,
Mais sur le vœu formé par notre compagnie -
Et bien vite exaucé par notre colonel -
On décida que, désormais, à chaque appel,
Le nom du chien figurerait comme les nôtres
Et qu'on l'appellerait à la suite des autres.
Cette décision fut portée au rapport
Et, depuis, tous les jours, quand le sergent-major
Lance ce nom: « Loulou! » de sa voix énergique,
Afin de bien prouver à la bête héroïque
Que nous n'oublions pas celui qui nous garda,
L'un de nous - simplement - répond:
« Mort en soldat! »

Nancy, 28 novembre 1914. DOMINIQUE BONNAUD.

 

Réflexion. - Toutes ces anecdotes amusantes montrent combien s'est conservé excellent le moral de nos troupes. Elles sont la marque de l'esprit français. L'héroïsme français est gai et insouciant. Les Allemands font la guerre lourdement et gravement, comme ils font toutes choses. Les Français savent sourire au milieu des batailles; ils gardent toute leur présence d'esprit et ne se laissent démonter par aucun obstacle imprévu. Conservez cette bonne humeur traditionnelle de votre race; n'oubliez pas, comme le faisaient vos anciens, de chanter votre chanson en travaillant. Quand on chante, on a plus de cœur à l'ouvrage et on n'a peur de rien.

Reprenez ces anecdotes une à une. Comment dans chacune d'elles les soldats français montrent-ils leur présence d'esprit? Leur gaieté? Racontez l'histoire du chien de guerre. Pourquoi est-elle touchante? Racontez à votre manière ces histoires en insistant sur les épisodes les plus amusants.

 

16. Générosité Sacrée

Les soldats qui supportent le froid dans les tranchées et les soldats dont les blessures saignent sont les membres souffrants de la patrie. Quand on sut en France que les soldats avaient froid et que les blessés manquaient de linge, un souffle de générosité sacrée passa sur le pays tout entier. Du Guesclin disait que s'il était captif aucune femme de France ne refuserait de filer sa quenouille pour le racheter. Les femmes et les jeunes filles et les fillettes de France sont bien ce qu'elles étaient du temps de Du Guesclin; elles ont toutes tricoté pour les soldats. Quel beau spectacle: les salles d'école et les salons transformés en ateliers! les femmes tricotant en chemin de fer, en omnibus, sur les routes! Quelle est la Française, grande ou petite, qui n'a pas confectionné son chandail ou son passe- montagne? Et la générosité a pris mille formes touchantes. Voici quelques traits qui la mettent en relief.

Une vieille femme du peuple, pas riche, à coup sûr, se présente à la mairie de Saint- Servan, portant deux couvertures, une toute neuve, l'autre usagée, qu'elle vient mettre à la disposition de l'autorité pour les blessés militaires.

- C'est tout ce que j'ai, dit-elle; les voilà!

Et comme l'employé chargé de recueillir les offrandes lui fait remarquer qu'on se contentera d'une de ses couvertures, la vieille lui répond:

- Dans ce cas, prenez la bonne!

 

Voici une lettre adressée à l'hôpital auxiliaire n 49, maison de santé du docteur Bonnet, 7, rue de la Chaise:

Courbevoie, i octobre. « MONSIEUR,

« J'ai lu dans l'Echo de Paris qu'il vous manquait des lits pour vos blessés, je viens donc vous offrir mon lit de plume, il est grand et propre, si vous ne voulez pas vous en servir comme cela vous pourrez en faire des oreillers. Il me reste un matelas, je serai aussi bien couchée. Je suis veuve et suis dans ma 78e année, je suis concierge ici depuis 24 ans, mais je peux remercier le bon Dieu, car je suis encore bien valide pour mon âge, car il faut que je travaille pour gagner ma vie: en ce moment je vais tricoter pour l'armée.

« Venez donc le faire prendre le plus tôt possible.

Je vous le donne de bon cœur et je n'ai qu'un regret, de ne pas vous donner davantage. « J'ai l'honneur de vous saluer.

« Veuve C... « rue..., Courbevoie.

« Surtout ne me refusez pas, j'aurais du chagrin. »

M. Franc-Nohain, de l'Echo de Paris, a reçu la lettre suivante:

« MONSIEUR,

« Je voudrais faire quelque chose pour nos soldats.

« Malheureusement, je suis devenue très pauvre.

« Pourtant, je songe que nous possédons encore, au Père-Lachaise, un caveau de famille où trois places sont demeurées vides. « Il y a peut-être des familles de soldats qui n'ont pas les moyens d'acheter une concession... »

Et la brave Française offre les trois places de son caveau pour les soldats pauvres. Elle fait ainsi pour tous les enfants de France un geste de mère et montre bien qu'à cette heure tragique nous ne sommes plus qu'une seule famille.

Au cimetière de Pantin, le jour de la Toussaint, une femme du peuple exprima le même sentiment. Il y avait beaucoup du monde; il était difficile dépasser autour des tombes. Une famille se hâtait et disait:

- Je vous en prie, laissez-nous passer... c'est notre enfant que nous venons voir...

Une femme du peuple se retourna et répondit:

- Vot' enfant? Et pis, d'abord, c'est l'enfant de tout le monde!

C'est une petite marchande de la rue d'Angou-lême. Elle s'est enquise auprès d'une dame de la Croix-Rouge, attachée à l'hôpital le plus proche, du nom d'un blessé qui ne recevait la visite de personne.

Et maintenant, chaque fois que son commerce le lui permet, elle va voir « son blessé ». Elle n'oublie pas de lui apporter quelques friandises qu'elle ajoute aux bonnes paroles de réconfort qui hâteront sa guérison.

 

C'est le même sentiment qui guide ce gosse rencontré par un journaliste à la porte de l'hôpital. Il voulait parler à un blessé, mais comme il n'en connaissait aucun, il voulait parler à n'importe lequel et lui remettre un paquet. Le journaliste, M. Franc-Nohain, se chargea de remettre le paquet à un blessé.. Le soldat, qui l'ouvrit, sur son lit d'hôpital, y trouva la lettre suivante dont nous respectons l'orthographe:

« MON BON GRAND FRÈRE,

« Je t'envoie un paquet de cigarettes que j'ai acheter avec les sous de ma tirelire. Je ne te connais pas, mais je t'aime parce que tu ait brave et que tu te bat pour mon pays.

« Je t'embrasse bien et mon cœur crie: Vive la France!

« Signé: ROGER M... «28, rue... »

Le soldat, un des vainqueurs de la bataille de la Marne, qui venait d'être amputé d'une jambe, répondit à son jeune ami:

« MON CHER PETIT,

« Je sais que tu aspires à grandir pour venir aider ton grand frère; mais, vois-tu, quand tu seras grand, la guerre sera finie; seulement il te restera à récolter, et c'est encore une belle besogne, car nous autres nous ne pourrons plus, et il nous faudra beaucoup compter sur vous, les jeunes...

« En attendant de grandir, travaille bien à l'école, parce que, pour les petits enfants, s'instruire, c'est servir son pays.

« Nous te remercions beaucoup et nous espérons avoir bientôt le plaisir de te voir, pour t'embrasser de grand cœur.

« Ton grand frère,

« CHARLES B... »

Une femme de ménage qui travaille toute la journée pour gagner sa vie, a donné pour les blessés la somme de deux mille cinq cents francs qu'elle a remise à l'aumônier de l'ambulance du lycée Pasteur.

« Il ne voulait pas prendre mes obligations, raconte la brave femme. Mais j'avais apporté la correspondance, pour bien lui prouver qu'elles m'appartenaient. Il disait: --Il faut les conserver pour votre famille ou pour vous-même, en cas de maladie... C'est une très grosse somme. Vous pourriez donner beaucoup moins.

« Je lui ai répondu: - Monsieur l'abbé, je n'ai, pas de famille... Quant à moi, je fais des ménages depuis dix-sept ans et place de l'argent tous les mois... J'ai encore dix mille francs de côté... Quand je ne pourrai plus travailler, je mettrai mon bien en viager. Alors, il a bien voulu garder mon argent .., et ça m'a fait plaisir. »

Réflexion. - Toutes ces anecdotes prouvent une chose qu'on vous a dite bien souvent, c'est que la France est une mère, et que par conséquent tous les Français sont frères. Ils le comprennent maintenant qu'un grave danger1 menace la famille commune. Mais il faudra s'en souvenir quand le danger sera passé. Les discussions et les haines entre frères sont impies-; elles font souffrir le cœur de la mère et elles perdent la famille. La générosité sacrée qui a uni tous les cœurs pendant la guerre les gardera unis après la paix.

Comment chacun de ces Français dont on vous parle montre-t-il sa bonté?Pourquoi le geste d'offrir une place pour un mort dans le tombeau de famille est-il touchant? Que prouve ce geste?

 

17. Solidarité Française

Les départements du Midi, qui ne connaissent pas comme ceux du Nord les horreurs de l'invasion, ont Toulu venir au secours des populations qui souffrent. Les enfants émigrés ont été accueillis dans les familles et dans les écoles.

La ville de Marseille et la ville d'Alger ont voté des sommes importantes pour les départements du Nord. Le Lot, la Vendée, les Deux-Sèvres ont offert des wagons de pommes de terre.

Sur l'initiative de M. Clausel, préfet de l'Hérault, les représentants des associations agricoles, des syndicats de négociants, les parlementaires et les élus cantonaux se sont réunis pour l'organisation de l'œuvre du « Vin aux soldats ». Au nom du commerce et de la propriété, les délégués ont pris l'engagement de donner à l'armée gratuitement une quantité de vin sur la base de un pour cent de la récolte de l'Hérault, qui a produit cette année quatorze millions d'hectolitres. Ainsi il pourrait être fait don à l'Etat de cent quarante mille hectolitres.

« Il est certain, ont dit les délégués, que nul n'essayera d'éviter cette contribution volontaire et que ce minimum sera sans doute dépassé. »

Chaque propriétaire tiendra son quantum à la disposition de l'administration militaire qui se chargera du transport. Les vins donnés à l'armée seront exonérés des droits de circulation.

Le 17 octobre 1914, M. Malvy, ministre de l'Intérieur, a fait connaître au conseil des ministres que le préfet des Deux-Sèvres l'avait informé que son département mettait gratuitement à la disposition des régions occupées par l'ennemi quarante wagons de pommesde terre de5.000 kilos chacun. « Les départements favorisés par leur situation géographique, dit le préfet, ont le devoir de venir en aide à ceux qui ont été envahis. » M. Thomson a accepté cette offre et a donné des instructions pour que les produits dont il s'agit soient dirigés sans retard vers les départements éprouvés.

Le gouvernement a chargé le préfet de transmettre à la population des Deux-Sèvres l'expression de ses remerciements et sa gratitude pour son offre généreuse.

Les braves cultivateurs des Deux-Sèvres ont fait mieux encore. Par l'intermédiaire de leurs maires dévoués, ils ont mis à la disposition du préfet non pas seulement 200.000 kilos, mais bien 500.000 kilos de pommes de terre, qui ont été expédiées en Meurthe-et-Moselle, dans la Meuse, la Marne et l'Aisne.

Les préfets de ces départements ont chaleureusement remercié les agriculteurs des Deux-Sèvres. Mais M. Rang des Adrets ne s'en est pas tenu à cette initiative si heureuse qui fut suivie un peu partout. Il vient d'en prendre une autre non moins intéressante et à laquelle il n'est pas une école de ville, de village ou de hameau qui ne voudra patriotique-ment s'associer. C'est aux instituteurs et institutrices que M. Rang des Adrets s'adresse cette fois, en les conviant à stimuler chez leurs jeunes élèves, au profit de nos formations sanitaires pour les blessés, ces merveilleux instincts de générosité et d'en-tr'aide qui sont l'honneur de notre race.

« Je voudrais, dit le préfet, que, non pas tous les jours, mais tout au moins une fois par semaine, chacun de nos élèves arrivât à l'école en apportant une pomme de terre, une carotte, ou tout autre légume, qu'ils en apportent deux - une dans chaque main - mais jamais plus. Je tiens, en effet, à ce que l'esprit d'égalité le plus pur préside à ces offrandes...

« La leçon que vous en tirerez sera aussi plus haute, car, telle que vous ne manquerez pas de la dégager, elle évoquera devant vos jeunes élèves l'admirable et invincible effort d'une nation où tous se lèvent, même les plus petits.

« Quant aux résultats pratiques d'un tel mouvement, s'il se généralisait, comme j'en ai l'espoir, dans les écoles de France, vous le voyez vous-mêmes: deux pommes de terre ou deux carottes, ce n'est rien pour un foyer de campagne; mais si l'on songe qu'il y a dans le département des Deux-Sèvres, sept cent vingt écoles publiques, comptant quarante mille élèves, cela fait en un seul jour une pyramide impressionnante de soixante à quatre-vingt mille légumes. »

Le ministre de la Guerre a reçu la lettre suivante:

Paris, octobre 1914.

« MONSIEUR LE MINISTRE, « Lorsque le sol sacré de la chère patrie est envahi par les Barbares qui n'ont su apprendre, depuis quarante-quatre ans, que la haine, le meurtre et le pillage, pendant que notre noble et belle France ne songeait qu'à s'élever toujours vers un idéal de science, d'art et de bonté, les jours tragiques et cruels que nous vivons obligent toutes les Françaises à se rappeler qu'elles sont du pays de sainte Geneviève, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres grandes patriotes semblables. Et cela d'autant plus que ces hordes incendiaires aiment à croire et à dire que nous sommes des poupées frivoles (les Parisiennes surtout), n'estimant que le luxe, que le plaisir, incapables d'un acte sérieux ou d'un grand renoncement. « Voudriez-vous bien, Monsieur le Ministre, permettre à une vieille Parisienne et ardente patriote, pour opposer un démenti formel à cette injuste appréciation, de contribuer selon ses faibles moyens à aider nos braves défenseurs à sauver la patrie? Je vous en serais, Monsieur le Ministre, si reconnaissante! « Les mères, les épouses et les fiancées font l'immense sacrifice de laisser partir au feu ceux qu'elles aiment et chérissent. Moi qui ai perdu tous ceux que j'aimais, je ne peux plus faire pour mon pays qu'un sacrifice d'argent... c'est beaucoup moins; je dois donc le faire le plus grand possible, et je vous offre, Monsieur le Ministre, la somme de 50.000 francs.

« Et mon exemple sera bien vite suivi; car déjà de modestes ouvrières veulent s'inscrire aussi, et le peu qu'elles pourront donner sera encore beaucoup plus et plus beau que ce que je donne, car la vie est particulièrement dure pour elles en ce moment.

« Quant aux Françaises très riches, elles auront le bonheur de pouvoir donner beaucoup plus que moi... « Signé: Madame ANDRÉ, née ALQUIÉ. » Réflexion. - Comment les départements du Centre et du Midi ont-ils montré qu'ils appartiennent à la même patrie que les départements envahis? Qu'est-ce qui a été offert par chacun d'eux? Que demande le préfet des Deux-Sèvres? Voulez-vous le faire?

 

18. Pour les Belges

Les Belges se battent pour le droit et ils se battent pour nous. Leur pays est foulé aux pieds et de nombreuses familles ont dû émigrer chez nous. Leur situation lamentable a ému le cœur de tous les Français. De toutes parts on a organisé pour eux des secours. De véritables villages flottants ont été établis pour eux sur les péniches de la Seine. Mais le plus beau mouvement de générosité est celui que l'on a pu voir le 20 décembre. Ce jour-là, à Paris et dans la France entière, on a vendu le petit drapeau belge. Il n'y a pas un Français, grand ou petit, qui n'ait tenu à porter ce drapeau comme une décoration et à le payer, suivant ses ressources, de quelques sous, d'une pièce blanche ou d'un louis. Mais, quoi que nous fassions, nous resterons les débiteurs des héroïques Belges; et la paix revenue, personne chez nous n'oubliera leur dévouement.

Réflexion. - Pourquoi devons-nous aimer et secourir les Belges?

 

19. Noël aux Soldats

Quand on comprit en France que nos soldats devraient passer dans leurs froides tranchées la nuit de Noël, on se mit en mouvement pour leur envoyer des vœux et des cadeaux qui ont adouci l'amertume de leur exil loin de la table de famille.

 

Une des idées les plus touchantes est celle qui a consisté à demander deux sous à chaque écolier de France pour le Noël du soldat. Voici l'appel adressé aux enfants:

 

Aux Enfants de France

Noël aux Armées

Un Comité s'est formé, il y a quinze jours, pour faire donner, le 25 décembre, par TOUS LES ENFANTS DE FRANCE, à nos soldats un souvenir de Noël. Ce souvenir sera accompagné d'un sonnet de Jean Aicard.

Le poète a bien voulu, à la demande du Comité, formuler lui-même cet appel aux enfants de France. Nous reproduisons plus loin l'appel et le sonnet.

Voici, d'autre part, la lettre que le Comité du NOËL AUX ARMÉES vient d'adresser cette semaine, aux élèves de tous les lycées, collèges, écoles et institutions de France:

« ENFANTS DE FRANCE,

« Noël vous trouvera cette année dans vos foyers, tandis que vos pères, vos frères, vos parents, vos amis combattront loin de vous pour la Patrie!

« Songez à eux!

« Songez aux soldats français que réconfortera votre souvenir. Vous ne voudrez pas oublier les absents qui exposent leur vie pour vous.

« Enfants de France, élèves de toutes nos écoles, de tous nos collèges, de tous nos lycées, nous vous demandons une modeste obole.

« Si chacun de vous veut bien donner la somme minimum de dix centimes, nous pourrons adresser à chaque régiment de France, pour qu'ils soient remis à chacun des combattants, en cette nuit de Noël, du tabac et du chocolat.

« C'est peu, sans doute, mais en recevant ce souvenir de Noël et en lisant ces mots: « Souscription « des Enfants de France », nos soldats auront pour vous tous une pehsée de reconnaissance émue qui fortifiera leur courage! »

Appel aux Enfants de France

M. Jean Aicard a bien voulu écrire pour les Enfants de nos écoles les vers suivants qui seront joints à l'appel du Comité du « Noël aux armées ».

 

Nos soldats sauveront la France;
Les Germains auront le dessous...
Il faut payer cette espérance!
Combien, chers écoliers? -
 
Deux sous. Mis en gros tas, vos dons minimes
Formeront un riche trésor,
Car beaucoup de fois dix centimes,
Cela fait des millions d'or!
 
La Patrie attend votre offrande
Qui deviendra, sur son autel,
Devant la tranchée allemande,
Un joyeux arbre de Noël.
 
L'arbre vert aura dans ses branches
Des chandelles au vif éclat,
De fines cigarettes blanches
Et des boîtes de chocolat;
 
Et, pour la Noël, nos armées,
Nos soldats déjà triomphants,
Recevront ces choses aimées,
Don sacré de vos cœurs d'enfants.
 
0 cher petit peuple innombrable,
Pour qui le grand peuple se bat,
Donnez, enfance secourable,
Vos deux sous à notre soldat:
 
Il ne fera pas, cette année,
Pour vous, le geste rituel
De mettre dans la cheminée
Le touchant cadeau de Noël.
 
C'est à vous, si gâtés naguère,
D'envoyer à qui vous défend,
A l'homme parti pour la guerre,
Le souvenir de son enfant.
 
Petit peuple, enfance chérie,
Donnez deux sous, bons petits cœurs,
Rien que deux sous, à la Patrie,
A nos soldats déjà vainqueurs.
 
Ils vous devront la grande joie
De revoir en songe, un moment,
Le logis qui les leur envoie
Et qui leur sourit doucement;
 
Et songez, sachant votre Histoire,
Que le cri traditionnel
De la France, aux jours de victoire,
Fut de tout temps: Noël! Noël!

JEAN AICARD, de l'Académie française.

 

Lettre des enfants de France à tous les soldats français.

Ce sonnet sera envoyé à tous les régiments de France pour qu'il soit communiqué aux combattants le jour de Noël en même temps que sera distribué sur le front « le souvenir des Enfants ».

Nous, les enfants, les uns au logis maternel,
Les autres à l'école, où l'on est fier d'apprendre,
C'est nous qui vous offrons le cadeau rituel.
Frères, pères, qui vous battez pour nous défendre.
 
La France, en plein combat, sait garder un cœur tendre;
Elle est le chevalier de l'amour éternel;
C'est ce qu'au dur Germain feront, ce soir, entendre,
Sous le feu des canons, vos chansons de Noël.
 
Nous n'avons pas mis, nous, chers absents, cette année,
Notre petit sabot devant la cheminée...
Vous souffrez: c'est à nous de vous faire un cadeau.
 
Noël! Ce cri d'amour est un cri d'espérance:
Il faut vaincre! Le monde a besoin d'une France;
Soldats! - Donnez pour nous un baiser au drapeau.

JEAN AICARD,

de l'Académie française.

 

Certains enfants ont voulu accompagner leur cadeau de Noël d'une lettre pour les soldats.

Voici le mot d'une petite Alsacienne de cinq ans:

« Je suis heureuse, monsieur le soldat, de vous envoyer ce petit paquet pour ne pas que vous ayez froid et que vous battiez les Allemands qui ont tué ma grand'mère. Bons baisers. »

Le petit Jacques écrit:

« Noël va venir; moi qui n'ai plus mon papa pour défendre notre cher pays, je ne peux pas lui envoyer un cadeau de Noël; je vous envoie ma petite somme d'argent que Mlle X... voudra bien vous remettre pour la distribuer à nos braves défenseurs que j'aime comme des pères, parce qu'ils sont tout dévoués à leur patrie tant aimée et qu'ils me défendent aussi comme si j'étais leur enfant. »

 

Le petit Jean C...:

« Joyeux Noël, cher soldat! Que je voudrais pouvoir aller moi-même vous apporter les surprises que l'on vous distribuera et voir votre plaisir! Nous vous l'offrons de grand cœur, ce joyeux Noël, mes petits camarades et moi; vous auriez dû voir avec quel entrain ma petite sœur et moi avons donné tout ce qui restait dans notre tirelire pour vous causer un peu de joie. »

René-Pierre F...:

« J'espère que les soldats mettront leurs souliers dans les tranchées et que le petit Jésus les remplira, car nous sommes tout prêts à donner notre part de bonnes choses pour qu'ils soient bien garnis!

« Bonne maman qui est Lorraine m'a appris depuis ma naissance à détester les Prussiens; aujourd'hui, je les déteste plus que jamais en voyant tout le mal qu'ils font à notre patrie! »

Lettres et cadeaux ont fait la joie des soldats. Noël dans les familles a été bien triste: il y avait trop de places vides à la table de famille. Dans les tranchées, on a joui des gâteries qui venaient d'arriver; mais il fallait veiller et on s'est battu même la nuit de Noël. Le Pape avait demandé aux nations belligérantes de suspendre les hostilités pendant toute la nuit et toute la journée de Noël. Il a été impossible de donner satisfaction à ce vœu pour des motifs d'ordre militaire. On raconte que dans une tranchée de la Somme, la fusillade a été vive toute la nuit. Mais, comme minuit sonnait, la fusillade s'est tue. Dans la tranchée française une voix mâle a chanté: Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous... On a écouté religieusement le chant pieux; puis, de nouveau, la décharge a crépité.

 

Aux cadeaux, aux envois de lainages, aux lettres, quelques soldats, ceux qui l'ont pu, ont répondu. Voici une lettre que nous citons parmi beaucoup d'autres, et qui résume bien les sentiments de nos soldats au moment de Noël:

« MADAME,

« Merci! Merci! Merci! et oui, toujours et quand même: Vive la France! et j'ajouterai comme vœu de tous: Vive l'Alsace-Lorraine! dont je suis, et qui va enfin nous revenir. Votre paquet, madame, je l'ai ouvert hier soir, à dix heures, dans ma chambre, modeste écurie avec de la bonne paille. J'étais avec un ami et, comme des gosses, nous ne savions quoi dire devant tant de bonté. Merci encore, et combien vous seriez remerciée d'entendre les réflexions à chaque chose, le tabac, les gants, le savon, plastron, etc. Merci à toutes ces dames, qui sont encore plus vaillantes que nous, et à toutes, s'il vous plaît, donnez-leur l'assurance que nos soldats vivent, se battent et meurent en riant. Vous savez que nous allons vaincre parce que nous les avons déjà battus, et votre serviteur, qui s'est déjà battu en Alsace, dans les Vosges, sur la Marne et maintenant... autre part, va encore partir dans une heure, là-haut, sur la crête, où depuis six heures du matin ils nous arrosent d'une mitraille dont le bruit n'a d'égal que leur grossièreté. Et croyez en nous et vivez heureuse, madame, npus sommes là et d'autres nous remplaceront. Et puisque vous me demandiez si j'ai besoin de quelque chose: oui, donnez-moi la permission de vous comprendre dans ma prière le soir.

« Votre respectueux. »

Réflexion. - Cet enthousiasme de tous pour offrir aux armées des cadeaux de Noël, montre bien les sentiments de la France pour ses soldats. Ce sont ses enfants; ce sont les fils aînés de la famille dont le bras est fort et qui se battent pour défendre leurs parents et leurs petits frères. Il n'aura pas suffi de les gâter à Noël; il faudra se souvenir toujours de ce qu'ils ont fait, et, plus tard, quand ils seront de retour, les entourer d'affection et de respect. Il faudra vénérer surtout les mutilés, ceux qui auront perdu un membre à la guerre, et il ne faudra jamais oublier les morts.

Pourquoi a-t-ori pensé à envoyer des cadeaux aux soldats en particulier à la fête de Noèl? Que dit le poète Jean Aicard aux petits enfants pour les pousser à donner quelques sous pour les soldats? Que dit le même poète aux soldats en leur présentant les cadeaux des enfants? Quels sont les sentiments qu'expriment les enfants dans les lettres qu'ils écrivent aux soldats? Est-ce que les cadeaux de Noël ont fait plaisir aux soldats? Mettez-vous à leur place par la pensée et dites toutes les raisons que vous auriez eues de ressentir une grande joie.

 

20. Pourquoi Il Faut Vaincre ou Mourir

Le 30 octobre 1914, un journal de Paris publiait la note suivante:

« L'Allemagne a dépêché aux États-Unis un ambassadeur dont la vraie vocation serait plutôt de commander le plus sauvage des régiments de pillards et d'assassins que Guillaume II ait lâchés chez nous. C'est le comte Bernstorff. Comme un de ses interlocuteurs lui demandait récemment quelles seraient les conditions de paix que l'Allemagne imposerait à la France si celle-ci était vaincue, le soudard diplomate répondit tout de suite, sans hésitation, sans embarras, en homme qui savait à merveille les instincts de son peuple et les intentions de son gouvernement. Il énuméra les conditions allemandes en comptant sur ses doigts, pour être plus sûr de ne pas les oublier. Il y en avait dix et les voici:

« 1 Toutes les colonies françaises, sans exception, même le Maroc complet, et l'Algérie et aussi la Tunisie;

« 2 Tout le pays compris depuis Saint-Valéry, en ligne droite jusqu'à Lyon, soit plus d'un quart de la France; plus de quinze millions d'habitants;

« 3 Une indemnité de dix milliards;

« 4 Un traité de commerce permettant aux marchandises allemandes d'entrer en France sans payer aucun droit, pendant vingt-cinq ans, sans réciprocité, après quoi la continuation du traité de Francfort;

« 5 Promesse de la suppression en France du recrutement pendant vingt-cinq ans;

« 6 Démolition de toutes les forteresses françaises;

« 7 Remise par la France de trois millions de fusils, trois mille canons et quarante mille chevaux;

« 8 Droits de patente et brevets allemands sans réciprocité pendant vingt-cinq ans;

« 9 Abandon par la France de la Russie et de l'Angleterre;

« 10 Traité d'alliance de vingt-cinq ans avec l'Allemagne. »

Réflexion. - Il faut remercier le comte Bersstorff de l'avertissement qu'il nous donne. Il n'y a pas en France un homme, une femme ou un enfant qui ne soient disposés à mourir plutôt que d'accepter cette tyrannie abjecte.

Pourquoi vaut-il mieux mourir qu'être esclave?

 

21. Notre Joffre

Le chef à qui notre armée obéit, celui qui en dirige et en coordonne les mouvements, le sauveur du pays, c'est le général Joffre. Impuissant à récompenser son mérite, le gouvernement a voulu lui donner cette récompense modeste et sublime, qui est accordée au petit pioupiou héroïque aussi bien qu'au grand chef, la médaille militaire. Le décret qui la lui conférait portait ces mots:

« Depuis le jour où s'est si remarquablement réalisée, sous sa direction, la concentration des forces françaises, a montré dans la conduite des armées des qualités qui ne se sont pas un instant démenties; un esprit d'organisation, d'ordre et de méthode, une sagesse froide et avisée, une force d'âme que rien n'a ébranlée. »

Le Président de la République a tenu à porter lui-môme la médaille militaire au général Joffre à son quartier général.

Par sa voix, c'est la France entière qui disait merci à notre Joffre.

 

Quatrième Partie

La Guerre de 1915

L'hiver en France. - Sur notre front de Nieuport à Belfort, les armées restent dans un calme relatif. Le mauvais temps empêche les opérations. D'ailleurs, il est nécessaire de fabriquer de la grosse artillerie et des munitions qui nous manquaient. On se borne donc à, contenir l'ennemi qui attaque de temps en temps en Flandre, en Artois, en Champagne, en Argonne, en Alsace. Sur tous les points nos vaillants soldats repoussent ces attaques. Nous n'avons à enregistrer qu'un échec, vers Soissons, dans la boucle de l'Aisne, où une crue subite de la rivière nous empêche d'envoyer du renfort (janvier 1915).

L'activité anglaise. - Sur leur front de Flandre et d'Artois, à la même époque, les Anglais se bornent à repousser l'ennemi; ils y réussissent presque toujours et avancent môme autour de la Bassée. Sur mer, ils se montrent plus actifs: il refoulent une tentative turque sur le canal de Suez, et, dans la mer du Nord, leurs navires mettent en déroute une flottille allemande et coulent le cuirassé Blûcher (24 'janvier).

L'avance russe-. - Les Russes, pendant ce temps avancent vers la Prusse orientale, la Galicie et la Bukovine. En février, ils arrivent aux Garpathes et occupent les principaux cols, prêts à envahir la Hongrie. En mars, ils achèvent la conquête de la Galicie en faisant tomber la citadelle de Przemysl où ils s'emparent de 120.000 prisonniers (22 mars). L'Autriche inquiète lève ses réserves et appelle l'Allemagne à son secours.

Vers Constantinople. - Cependant, il devient urgent de châtier l'insolence des Turcs qui ont fermé les Dardanelles et empêchent nos communications avec la Russie. La flotte franco-anglaise attaque les détroits par les Dardanelles et la flotte russe attaque le Bosphore (19 février). Le bombardement dure un mois. Mais l'opération se révèle plus difficile qu'on ne l'avait pensé et les Alliés doivent renoncer à forcer le passage par ce moyen, après une attaque malheureuse dans laquelle les Anglais perdent deux cuirassés et où nous perdons le croiseur Bouvet (19 mars).

Nouvelle activité sur notre front. - Avec le printemps, nos troupes manifestent une nouvelle activité. Elles ont reçu les renforts de la classe de 1915 qui se montrent particulièrement entreprenants. Trois brillants faits d'armes marquent cette offensive: en Argonne, la prise des Eparges (9 avril), une des affaires les plus dures de la campagne; en Artois, la prise du plateau de Notre-Dame de Lorette (15 avril) et la prise de Carency (9 mai) qui, accompagnée d'affaires particulières devient une véritable victoire. Nous faisons de nombreux prisonniers et notre artillerie lourde commence à affirmer sa supériorité.

La barbarie allemande. - Troublés par l'avance russe et par notre activité, les Allemands inaugurent un nouveau système de guerre, au mépris de la civilisation et de l'humanité. Ils font précéder leurs attaques de nappes de gaz asphyxiants; ils réussissent par ce moyen à avancer sur quelques points, notamment en Belgique. Sur mer, ils torpillent sans avis préalables les navires non armés qui ne portent que des passagers. Le torpillage du Lusitania qui fait périr 1.500 passagers dont 100 enfants, provoque la réprobation du monde civilisé et des protestations assez vives de l'Amérique (7 mai).

L'Italie en guerre. - Émue par le péril que court la civilisation et désireuse de réaliser ses aspirations nationales, l'Italie dénonce le traité qui l'unissait aux empires du Centre, et elle déclare la guerre à l'Autriche (23 mai). Ses armées entrent en campagne, passent la frontière sur des points difficiles, s'emparent des sommets des Alpes et marchent à la conquête de Trente et de Trieste, vieilles villes italiennes captives de l'ennemi. L'Italie complète son action à côté des Alliés en déclarant la guerre à la Turquie (23 août).

La campagne de Russie. - Impuissants à obtenir un résultat sur notre front, dédaigneux de l'effort italien, les Austro-Allemands concentrent leur artillerie et leurs réserves en vue d'un effort décisif contre la Russie. Les Russes manquant de matériel et de munitions sont obligés de reculer. Ils perdent peu à peu le terrain qu'ils avaient conquis. Ils doivent même reculer au delà de leurs frontières. Courageusement, ils font le vide derrière eux, massacrent l'ennemi dans des contre- attaques furieuses à la baïonnette, et reculent toujours au lieu d'accepter une bataille inégale. Un jour vient où les Austro-Allemands s'épuisent, se perdent dans les marais de la Pripet et doivent renoncer à une poursuite qui ne leur donne aucun résultat décisif. L'offensive austro-allemande a coûté aux empires du Centre un million d'hommes et a échoué (mai-septembre 1915).

La nouvelle expédition des Dardanelles. - La France et l'Angleterre décident de forcer le passage des Dardanelles par terre. Un corps expéditionnaire franco-anglais débarque dans la presqu'île de Gal-lipoli (26 avril). Mais les Turcs ont eu le temps de fortifier les hauteurs. Une série de combats heureux permettent à nos troupes de gagner du terrain sans procurer une solution. Il faut se résoudre, ici encore, à faire une lente guerre de tranchées (mai-octobre 1915).

L'offensive française. - Cependant l'armée française soutenue par des contingents anglais de plus en plus nombreux, bien fournie d'artillerie et de munitions se prépare à une offensive sérieuse. Après un bombardement de 70 heures, nos troupes attaquent le front allemand de Champagne, l'enfoncent sur'une largeur de 25 kilomètres et font 25.000 prisonniers (27 septembre). La victoire de Champagne est complétée par une série d'engagements heureux en Champagne et en Artois. Entre temps, nos aviateurs avaient répondu à la provocation des Barbares en bombardant quelques villes allemandes. Notre résolution de vaincre s'affirmait de plus en plus.

La campagne de Serbie. - Gravement menacés sur le front français, incapables de saisir et de vaincre les armées russes, séparés des Turcs aux abois, les Allemands entreprennent d'écraser la Serbie, de se frayer une route vers Constantinople, de ravitailler et d'armer les Turcs et de menacer l'Angleterre en Asie (19 septembre). Ils sont aidés dans cette entreprise par la trahison de la Bulgarie qui abandonne la cause des peuples balkaniques, rompt avec les1 Russes à qui elle doit son indépendance, s'allie aux Turcs et aux Allemands, et attaque la Serbie dans le dos (12 octobre). La Grèce, alliée de la Serbie, refuse d'exécuter le traité et de secourir ses amis. Mais les Alliés débarquent à Salonique pour soutenir les Serbes (10 octobre). Les Serbes, devant des forces supérieures, reculent dans leurs montagnes et les Austro-Allemands opèrent leur jonction sur le Danube (28 octobre).

L'effort commun des Alliés. - Les Alliés sentent la nécessité d'un effort commun plus considérable; des,changements qui se font dans leurs gouvernements marquent leur résolution. L'Angleterre qui a purgé les mers des sous-mainns allemands, envoie à son tour ses sous-marins dans la Baltique et promet de fournir des régiments plus nombreux. La France active sa fabrication de canons et d'obus. Les Italiens poussent leur offensive dans le Trentin et dans le Triestin. Les Russes qui ont reçu des munitions reprennent l'offensive et culbutent un ennemi affaibli. Les Serbes luttent avec l'emportement du désespoir. Le Japon s'engage à soutenir financièrement les Alliés et à ne pas conclure de paix séparée (30 octobre). Devant cette attitude résolue, la Grèce et la Roumanie hésitent et se sentent inclinées à soutenir une cause qu'elles savent juste (1er novembre 1915).

 

 

Cinquième Partie

Épisodes Héroïques de la Guerre de 1915

1. Il se Bat Pour les Siens

Dans les villages où se déroula cette victoire de la Marne qui nous a sauvés, on peut maintenant à loisir recueillir les anecdotes héroïques. En voici une des plus touchantes.

Un territorial du 276e avait quitté Saint-Soupplets au premier jour de la mobilisation. Il y repassait quelques semaines après battant en retraite et jetait un regard attristé sur sa maison où ses vieux parents, sa femme et ses enfants, voulaient rester malgré tout. Huit jours après on avance de nouveau et le 276e vient se' mettre en ligne de bataille, justement à Saint-Soupplets. On devine où notre territorial ira choisir son poste de combat. Dans son jardin à lui, derrière le mur dont il connaît toutes les pierres. Et le voici à genoux qui ne cesse point de tirer.

Mais, les siens, où sont-ils? Entre deux coups de feu, sans retourner la tête, en guise de vivats, il crie les noms de sa femme, de ses enfants. Et voici qu'on lui répond! A travers lé soupirail de la cave où ils se sont réfugiés, les êtres, les chers êtres crient vers lui.

Oui, oui, ils sont tous là, la femme et les petits et le vieux père qui demande:

- Ça va-t-il bien, mon gars?

- Très bien. Pas une égratignure. Et vous autres?

- Tous bien. On a eu peur; mais, te voilà.

Et le soldat tire toujours, cependant qu'il répond à un tas de questions quelquefois puériles. C'est que de ne pouvoir pas l'embrasser, les siens ne se rassasient pas d'entendre sa voix parmi l'ouragan des fusillades et du canon qui se rapproche.

- Ça marche-t-il, mon gars?

- Oui, père, ça marche à la victoire. Et la voix du soldat sonne clair, tout heureuse de crier le sur sàlut de ses aimés, de sa maison, de son village, de la patrie. Puis, tout à coup.

- Adieu! adieu!

La voix claire s'éloigne, se fond dans les clameurs de la bataille. Le 276e a repris sa marche en avant, sa course à la victoire:

-- Ça va-t-il, mon gars?

La voix ne répond .plus, du gars qui, franchissant le mur de son jardin, s'en est allé droit devant lui.

Réflexion - Le territorial est parti parce que la patrie est plus que la famille et plus que la maison. La patrie, c'est l'ensemble des familles et des maisons. Le soldat quitte la sienne pour les défendre toutes et en se battant pour toutes, il se bat pour la sienne.

Quels sont les sentiments du soldat qui laisse sa maison derrière lui quand il bat en retraite? Quels sont ses sentiments quand il retrouve sa maison debout? Quand il la quitte pour repousser l'ennemi plus loin?

 

2. l'Ame d'un Peuple

Sous ce titre un journal anglais a consacré, au mois de février dernier, un bel article au patriotisme français. Voici la fin de cet article.

« Quel est l'état moral de la France pendant cette douloureuse phase actuelle de la guerre, alors que sur une longueur de front de cinq cents kilomètres, de la frontière suisse à la mer, le pays se. trouve en état de siège?

« La réponse à cette question est que la France fait face à la situation avec un courage superbe. Jamais, au cours de sa brillante histoire, parfois agitée, la France ne s'est élevée à une telle apogée de grandeur nationale et n'a donné au monde un- aussi bel exeui' pie de dévouement pour atteindre un but suprême. L'union actuelle de tous les Français et leur héiioïque résistance n'ont point de précédents dans l'histoire de ce pays. Aujourd'hui, rien ne vient déparer la grandeur morale du peuple. Ce peuple est pénétré d'un esprit nouveau. La France offre au monde le noble spectacle d'une unité nationale à laquelle elle n'était jamais parvenue au cours de sa longue histoire. Elle donne un exemple de calme, de dignité, de patience, de courage et de résolution qui fait l'admiration du monde. Chaque citoyen, homme ou femme, conservateur ou socialiste, riche ou pauvre, tous, sans le moindre sentiment d'égoïsme, rivalisent d'ardeur dans un même dévouement à la cause nationale. Chacun porte en soi-même comme une part de responsabilité personnelle dans le résultat final que le pays attend, et chacun pense qu'il a un devoir personnel à remplir.

« Les disputes des partis se sont tues; il n'y a point de déchaînement de haine contre l'ennemi, point de fanfaronnade, point d'ostentation. Un stoïcisme romain et quelque chose au-dessus du courage romain ont pris possession de la nation tout entière.

« Il ne faudrait point croire que l'action héroïque de la brave armée française sera susceptible de se ralentir lorsque l'ennemi aura été- chassé du sol français.

« - Si nous ne faisions que chasser l'ennemi de France, a dit un éminent homme d'État français, nous n'aurions rien fait. Lorsque le dernier soldat allemand aura été chassé de Belgique, la France n'aura fait encore que peu de chose. Le militarisme prussien doit être détruit, et cela ne pourra se faire que quand l'armée du Kaiser aura été repoussée au delà du Rhin.

« Voilà la grande besogne à laquelle se sont attachées la France et ses alliées - besogne qu'elles veulent accomplir et qu'elles ont confiance de mener à bonne fin. »

Réflexion. - Nous pouvons être fiers de ce témoignage que nous rend un étranger; et si nous trouvons qu'il est trop bienveillant pour nous, du moins nous devons nous efforcer de mériter ses éloges.

Quelle est la qualité que le journaliste anglais a particulièrement remarquée chez nous et qui lui a paru d'autant plus précieuse qu'elle était nouvelle?

 

3. Le Drapeau des Fusiliers Marins

Les marins ont voulu se battre à côté de leurs camarades, les fantassins. Leur héroïsme sur l'Yser, en Flandre, leur a valu l'admiration du monde. Le Président de la République a pensé- qu'ils avaient bien mérité d'avoir leur drapeau et en le leur remettant il leur a adressé ces paroles:

« FUSILIERS MARINS, MES AMIS,

« Le drapeau que le gouvernement de la République vous remet aujourd'hui, c'est vous-mêmes qui l'avez gagné sur les champs de bataille. Vous vous êtes montrés dignes de le recevoir et capables de le défendre. Voilà de longues semaines qu'étroitement unis à vos camarades de l'armée de terre, vous sou-tenez victorieusement, comme eux, la lutte la plus âpre et la plus sanglante. Rien n'a refroidi votre ardeur, ni les difficultés du terrain, ni les ravages qu'a d'abord faits parmi vous le feu de l'ennemi; rien n'a ralenti votre élan, ni les gelées, ni les pluies, ni les inondations. Vos officiers vous ont donné partout l'exemple du courage et du sacrifice, et partout vous avez accompli, sous leurs ordres, des prodiges d'héroïsme et d'abnégation.

« Le drapeau que je vous confie représentera dé-

sormais a vos yeux la France immortelle: la France, c'est-à-dire vos foyers, le lieu où vous êtes nés, les parents qui vous ont élevés, vos femmes, vos enfants, vos familles et vos amis, tous vos souvenirs, tous vos intérêts et toutes vos affections; la France, c'est-à-dire le pays de grâce, de douceur et de beauté, dont une partie est encore occupée par un ennemi barbare; la France, c'est-à-dire tout un passé d'efforts communs et de gloire collective, tout un avenir d'union nationale, de grandeur et de liberté.

« Mes amis, ce sont les plus lointaines destinées de la patrie et de l'humanité qui s'inscrivent, en ce moment, sur le Livre d'or de 1 'armée française. Notre race, notre civilisation, notre idéal sont l'enjeu sacré des batailles que vous livrez. Quelques mois de patience, de résistance morale et d'énergie vont décider des siècles futurs. En conduisant ce drapeau a la victoire vous ne vengerez pas seulement nos morts, vous mériterez l'admiration du monde et la reconnaissance de la postérité.

« Vive la République! Vive la France! »

Réflexion. - Les fusiliers marins ont bien gagné leur drapeau. Ils se battront mieux maintenant qu'ils verront les trois couleurs flotter à la tête de leur régiment.

Que représente lé\drapeau pour le soldat? Qu'est-ce que la patrie d'après le Président de la République? Pourquoi faut-il livrer bataille avec énergie?

 

4- - l'Ordre du Jour du Généralissime avant la Victoire de la Champagne

(Grand quartier général.)

23 septembre 1915.

Ordre général n 43. « Soldats de la République,

« Après des mois d'attente qui nous ont permis d'augmenter nos forces et nos ressources, tandis que l'adversaire usait les siennes, l'heure est venue d'attaquer pour vaincre et pour ajouter de nouvelles pages de gloire à celles de la Marne et des Flandres, des Vosges et d'Arras.

« Derrière l'ouragan de fer et de feu déchaîné grâce au labeur des usines de France, où vos frères ont nuit et jour travaillé pour nous, vous irez à l'assaut tous ensemble, sur tout le front, en étroite union avec les armées de nos alliés.

« Votre élan sera irrésistible.

« Il vous portera d'un premier effort jusqu'aux batteries de l'adversaire, au delà des lignes fortifiées qu'il vous oppose.

« Vous ne lui laisserez ni trêve ni repos jusqu'à l'achèvement de la victoire.

« Allez-y de plein cœur, pour la délivrance du sol de la patrie, pour le triomphe du droit et de la liberté.

« J. JOFFRE. »

Les soldats ont si bien bataillé que le général en chef leur a adressé ces félicitations:

3 octobre 1914.

« Le commandant en chef adresse aux troupes sous ses ordres l'expression de sa satisfaction profonde pour les résultats obtenus jusqu'à ce jour dans les attaques.

« 25.000prisonniers, 350 officiers, 150 canons, un matériel qu'on n'a pu encore dénombrer, sont les trophées d'une victoire dont le retentissement en Europe a donné la mesure.

« Aucun des sacrifices consentis n'a été vain. Tous ont su concourir à la tâche commune. Le présent nous est un sûr garant de l'avenir.

..« Le commandant en chef est fier de commander aux troupes les plus belles que la France ait jamais connues.

« J. JOFFRE. »

Réflexion. - Entre cet ordre du jour et ces félicitations se placent les exploits de nos soldats qui ont bravé la mort avec un héroïsme inlassable.

Le général en chef veut, persuader à ses soldats, avant la bataille, qu'ils doivent avoir confiance: quelles raisons leur donne-t-il pour leur inspirer confiance?

 

5. - l'Héroïsme de Thorel

Un jeune héros, le soldat Thorel, originaire de la Seine-Inférieure, vient d'arriver au Mans, blessé. Il a été évacué sur un hôpital temporaire. En gare du Mans, à sa descente du train, dans la grande salle des premières aménagée en hôpital par les dames de la Croix-Rouge, le général Faurie, commandant la 4e région, entouré d'officiers, a félicité chaudement le fantassin Thorel, sur la poitrine duquel le général Joffre a récemment épingle la médaille militaire. Très simplement, Thorel a fait le récit suivant de son exploit.

C'était à Q..., à huit kilomètres d'Ypres. Le 153e avait reçu l'ordre de reprendre le terrain perdu par les Français les jours précédents. Une première attaque réussit. Une seconde était commencée quand on constata que la difficulté du terrain rendrait la chose moins périlleuse la nuit.

Thorel était au premier rang. Emporté par son ardeur,, il n'entendit pas l'ordre de se retirer et continua d'aller de l'avant, croyant être suivi par ses camarades.

Le petit fantassin arriva ainsi au pied d'une tranchée inhabitée et dans laquelle il se glissa sans être remarqué. Il se retourna et, à sa grande surprise, constata qu'il était seul. Reculer n'était pas possible. Thorel s'orienta et distingua les Allemands à 25 mètres de là, dans la tranchée suivante. Ils allaient et venaient.

Le fantassin se fit rapidement un abri pour tirer et, son fusil étant posé sur un créneau improvisé, il visa. Un Allemand tomba, puis deux, puis trois. Une violente fusillade répondit. Thorel lie fut pas atteint. Il continua. Déjà, il avait brûlé les trois quarts de ses 220 cartouches quand les Allemands, trompés par son activité et croyant la tranchée fortement occupée s'enfuirent dans la suivante. Quelques-uns des leurs, en fuyant, tombèrent encore sous les balles du courageux soldat.

Thorel se retira enfin et avertit ses chefs qui firent, au petit jour, occuper la tranchée. Les Français y trouvèrent des armes, des munitions, des tentes pleines de sang. Les cadavres furent enterrés. Et c'est ainsi que, grâce au sang-froid et à l'héroïsme d'un seul, une tranchée ennemie fut gagnée.

Réflexion. - Il suffit bien souvent d'un homme hardi et déterminé pour dominer une foule irréfléchie. La décision est la qualité maîtresse du soldat français.

De quelles qualités a fait preuve Thorel quand il s'est vu seul dans sa tranchée? quand il a continué à tirer? quand il est revenu vers ses chefs?

 

6. La Composition d'une Fillette

Voici la composition qu'a écrite une fillette de onze ans sur ce sujet: « Que ferons- nous de nos aiguilles à tricoter- quand la guerre sera finie? »

« Ce que nous ferons de nos aiguilles à tricoter quand la guerre sera finie, mais la seule chose, il me semble, que nous puissions en faire: nous en ferons des tricots pour les petits qui resteront sans papa; et pendant longtemps, longtemps encore, on tricotera en France, et quand nous porterons nos tricots dans une pauvre famille, si l'un des enfants nous remercie, nous lui dirons: « - Petit, il ne faut pas nous remercier, cela n'en vaut pas la peine. Qu'est-ce que nous t'avons donné? Un peu de laine, un peu de notre temps, mais toi, pense à ce que tu nous as donné; tu nous as donné ton papa, c'est-à-dire après ta maman ce qui t'était le plus cher au monde, car c'est pour nous défendre tous qu'ainsi que tous les autres, il a donné sa vie. » Et aidant l'enfant à mettre la petite veste que nous lui aurons tricotée, nous lui dirons encore: « - Pars vite à l'école, petit, et si en arrivant dans la grande salle tu vois une nouvelle carte de France, toute neuve et agrandie, sois-en fier, car c'est au sang de ton père, comme au sang de tous les soldats qu'on doit d'avoir pu l'agrandir. »

« Et l'enfant partira chaudement vêtu. En arrivant à l'école, il retrouvera d'autres enfants qui eux, n'ayant pas perdu leur papa, auront pu aller avec leur maman acheter leurs tricots dans les grands magasins, de beaux tricots de couleurs voyantes, avec des cols et des manchettes rayés; mais lui, le petit orphelin, il ne les enviera pas, il sera plus fier de son tricot noir, peut-être pas très bien fait, que les autres des leurs, car il sentira confusément que ce tricot donné en souvenir de son papa, c'est presque comme si c'était son papa lui-même qui le lui avait envoyé, son papa le héros, et comme quand on a eu un papa que tout le monde admire, on ne peut pas être le dernier de sa classe, le petit se mettra à travailler avec ardeur.

« Et voilà pourquoi, tant qu'il y aura des orphelins de la guerre, personne en France ne déposera ses aiguilles à tricoter. »

Réflexion. - Dans cette dure guerre les enfants auront appris à mieux aimer leur patrie et les soldats qui la défendent.

La petite fille dont vous avez lu la composition vous paraît admirable. Que veut-elle faire de ses aiguilles après la guerre? Pourquoi les fdlettes doivent-elles travailler pour les orphelins de la guerre? Voulez-vous imiter la gentille tricoteuse, fillettes qui lisez ce livre?

 

7. La Belgique Sous le Joug

Dans la Belgique conquise les Allemands ne tolèrent aucune manifestation patriotique: la patrie qu'ils veulent imposer aux vaincus, c'est l'Allemagne et tout ce qui rappelle l'ancienne patrie, toujours vivante dans les cœurs, est suspect. Lorsque vint la fête du roi Albert, le roi chevalier qui se bat avec courage, les Belges auraient voulu arborer leurs d,rapeaux et pavoiser leurs maisons. Mais un ordre fut affiché, absolu et brutal: il était défendu sous peine de mort d'arborer le drapeau belge.

Or, voilà qu'à Anvers, le jour de la fête du roi, vers 2 heures de l'après-midi, un rassemblement se fit sur la grand'place. La foule silencieuse se massait, puis, en rangs serrés, parcourait les principales rues de la ville. En tête de la manifestation marchaient trois jeunes filles qui se tenaient par la main: l'une était entièrement vêtue de noir, l'autre de jaune, la troisième de rouge, les trois couleurs du drapeau national. Elles marchaient lentement, gravement, comme un drapeau vivant. Les soldats allemands dispersèrent la foule, mais ils n'osèrent pas molester les courageuses enfants qui pavoisaient pour la fête du roi.

Réflexion. - La force, si violente qu'elle soit, n'arrive jamais à étouffer les sentiments des cœurs. Pourquoi les petites Anversoises vous paraissent-elles admirables?

 

8. La Voix du Cardinal Mercier

La Belgique envahie et terrorisée par les Allemands n'a plus qu'à se soumettre à la force en attendant que le droit soit rétabli. Le monde entier souffre de voir ce petit pays qui est resté fidèle à l'honneur et qui, pour ce motif, est dévasté et écrasé. Aussi, on a appris avec joie que dans ce pays tyrannisé une voix courageuse s'était élevée pour protester contre l'invasion et dire la vérité. Le cardinal Mercier, archevêque deMalines, a écrit une lettre pastorale où se trouvent ces lignes:

«... La Belgique était tenue par son honneur de défendre son indépendance. Elle a tenu sa parole. Les autres puissances devaient respecter et protéger la neutralité de la Belgique. L'Allemagne a rompu son serment; la Grande-Bretagne a été fidèle au sien. Voilà les faits. »

« Cette puissance (l'Allemagne) n'a pas d'autorité légitime. Dans le secret de vos cœurs, vous ne lui devez donc ni estime, ni affection, ni obéissance. Le seul pouvoir légitime en Belgique est celui de notre roi, de notre gouvernement et des représentants de la nation. Ceux-là seuls représentent pour vous l'autorité. Ceux-là seuls ont droit à votre affection et à votre obéissance... Mais la partie occupée de notre pays se trouve dans une situation à laquelle elle doit loyalement se soumettre. La plupart de nos villes se sont rendues à l'ennemi. Elles sont tenues de respecter les conditions de cette soumission.

« Seule notre armée, qui combat avec les vaillantes troupes de nos alliés, doit protéger notre honneur et se charger de notre défense nationale. Apprenons à attendre d'elle notre délivrance finale... »

Réflexion. - Pour avoir parlé avec ce noble courage le cardinal Mercier a été arrêté. Mais il avait parlé au nom de la Belgique martyre et au nom de la justice: la force ne peut pas effacer ses paroles.

Quelle est la ligne de conduite que le cardinal trace au peuple belge? Est-ce. qu'elle vous paraît juste? et sage?

 

9. La Grandeur d'Ame du Roi de Serbie et la Trahison Bulgare

Pierre 1er, roi de Serbie, quand il a vu son pays attaqué par les Allemands, les Autrichiens et les traîtres Bulgares, a adressé ce manifeste à son peuple:

« Je sais que tous les Serbes sont prêts à mourir pour leur patrie; la vieillesse m'a arraché l'épée des mains. Moi qui suis votre roi, je n'ai plus la force de me mettre à la tête de mon armée pour la conduire dans cette guerre qui nous a été imposée. Je suis un faible vieillard qui ne peut que vous bénir, vous, soldats serbes, vous, civils serbes, vous,femmes et enfants serbes. Je vous ai fait une fois le serment que si nous devions être vaincus dans cette nouvelle guerre, je ne survivrais pas à la défaite. Je mourrais en même temps que la patrie serait écrasée. »

En même temps le Tzar de Russie' flétrissait la trahison bulgare par le manifeste suivant:

« Nous faisons savoir à tous nos fidèles sujets la trahison de la Bulgarie à la cause slave. Préparée avec perfidie depuis le commencement de la guerre, elle s'est accomplie bien que paraissant impossible.

« Les troupes bulgares ont attaqué notre fidèle alliée la Serbie, ensanglantée par la lutte contre un ennemi plus fort.

« La Russie et les grandes puissances, nos alliées, ont cherché à détourner le gouvernement de Ferdinand de Cobourg de ce pas fatal. La réalisation des anciennes aspirations du peuple bulgare, l'annexion de la Macédoine, était assurée à la Bulgarie par une autre voie conforme aux intérêts du slavisme. Mais les calculs secrets inspirés par les Allemands et la haine fratricide des Serbes ont triomphé.

« La Bulgarie, notre coreligionnaire, depuis peu affranchie de l'esclavage turc par le fraternel amour et le sang du peuple russe, s'est rangée ouvertement du côté des ennemis de la foi chrétienne, du slavisme et de la Russie. Le peuple russe voit avec douleur la trahison dé la Bulgarie, si rapprochée de lui jusqu'en ces derniers jours et, le cœur saignant, tire son épée contre elle, en remettant le sort des traîtres à la la cause slave à la juste punition de Dieu. »

Réflexion. - La Serbie qui défend le droit des peuples et sa propre existence a pour elle la sympathie de toutes les nations indépendantes. La Bulgarie a attendu qu'elle fût aux prises avec un ennemi supérieur en nombre pour la poignarder dans le dos.

Supposez que Ferdinand de Bulgarie soit vainqueur de Pierre de Serbie, quel sera le plus grand des deux? Qu'est-ce qui rend la trahison de la Bulgarie encore plus odieuse aux yeux des Russes?

 

10. Héroïsme Simple

Le sergent B. G..., du 10e d'infanterie, a été blessé et cité à l'ordre du jour. Voici en quels termes il explique à son père le motif de la citation:

« Voilà comment ça s'est fait: sitôt que j'ai été frappé, je me suis débarrassé de mon sac, de mon clairon et de diverses choses. J'ai serré autour du cou mon mouchoir, qui, en une seconde, fut trempé de sang. Et en route pour le poste de secours, à 3 kilomètres.

« En chemin, je me heurte à un corps caché parmi les herbes. Je me penche et je reconnais un lieutenant français évanoui.

« Il avait dû combattre'car, autour de lui, il y avait par terre une dizaine de Boches esquintés. Sur ces dix, deux, encore en vie, me regardent faire. Ils essaient de se traîner vers moi. Est-ce pour que je les panse ou dans une autre intention? Je ne sais pas. En tout cas, je prends le revolver du lieutenant et je le leur montre. Voyant ça, ils jettent leurs armes et se recouchent en gémissant.

Alors je m'occupe de mon blessé, qui respire encore. Il a le bras cassé et deux balles dans la poitrine. Je le tàte un peu et il revient à lui. Je lui dis qu'il ne faut pas rester là, car, j'oublie de vous l'expliquer, nous sommes le point de mire d'une mitrailleuse de Boches. Gela siffle autour de nous. Heureusement que, dans ces moments-là, on ne pense pas à ça: on y est habitué.

« Je charge le lieutenant sur mon dos. Dans ce mouvement, le sang s'échappe de mon cou. Je réussis tout de même à transporter mon officier jusqu'au poste de secours.

« On a mis deux heures pour faire les deux derniers kilomètres. Faut dire que j'étais forcé de m'arrêter tous les cent mètres, car le sang s'échappant toujours de ma gorge, se formait en caillots dans ma bouche et manquait de m'étouffer. Avec mes doigts, j'enlevais les caillots que je pouvais.

« Du poste de secours, on m'a transporté à la gare de Verdun, de là à l'hôpital. »

Réflexion. - Nos héros sont des hommes simples; ce qu'ils ont fait, ils le trouvent naturel et insignifiant: ils y sont habitués!

Suivez le sergent blessé dans son rude voyage; il fait preuve à plusieurs reprises de présence d'esprit et de courage. Quels sont les traits de présence d'esprit, d'intelligence, qui vous frappent le plus? Dans quels détails son courage vous semble-t-il le plus admirable?

 

11. Chien de Guerre

Il s'agit d'un chien sans généalogie et sans race rencontré par un officier de zouaves au hasard d'une promenade dans une rue d'Alger, au cours de l'été dernier. Ce chien, touché de quelques caresses que lui fit l'officier, le suivit, ne voulut plus s'en séparer, rentra avec lui à sa maison et veilla toute la nuit à la porte qui lui avait été fermée au nez pour se jeter sur lui en de passionnées caresses dès qu'il sortit le matin, s'attacher à ses pas et ne plus le quitter un seul moment. L'officier le toléra, accepta son amitié et l'admit à vivre avec lui.

Cependant, quand la soudaine mobilisation fut ordonnée, il ne voulut pas s'embarrasser de ce chien et le laissa attaché dans la cour en disant de ne le lâcher que quand il serait loin. Il n'y pensa plus. Mais voici qu'au moment où il s'embarqua le chien se retrouva dans ses jambes. Il le reçut fort mal, le repoussa et je crois même que quelques coups de pied!... Puis, après le dernier de ses hommes, il monta sur la passerelle; celle-ci fut relevée et le bateau commença de s'éloigner. Le chien n'avait pas quitté le quai, il regardait le navire avec des yeux de désespoir, et tout à coup, plouf! Il sauta dans l'eau et se mit à suivre le vapeur à la nage. On ne pouvait cependant pas le laisser périr noyé; l'officier s'apitoya, un canot prit le chien et on l'embarqua. Quelle joie, quel délire!

Alors il est engagé au régiment de façon définitive, le voici aux marches, aux combats, toujours près du maître adoré, s'efforçant de lui être agréable par ses caresses, sa vigilance, bref, tous les petits services qu'il pouvait lui rendre. L'hiver vient, on est aux tranchées; là il se montre vraiment précieux, car durant les nuits glaciales il se couche sur les pieds écartés du capitaine quand celui-ci peut s'étendre, et lui communique une réconfortante chaleur. On se bat, on se repose, on avance, on recule, tandis que l'averse dès balles claque et que les marmites ronflent. Une nuit celles-ci deviennent terribles, c'est une trombe effroyable. Dans le coin de tranchée où sont le maître et le chien, en voici une qui tombe à quelques pieds d'eux, elle éclate en creusant un énorme trou, et quand la fumée se dissipe, l'officier a disparu.

Où est-il? Le pauvre toutou cherche et ne trouve pas, ne voit ni ne sent rien dans ces gaz épais et méphitiques; il cherche encore, et tout à coup il se met à gratter la terre que l'obus a soulevée tout autour de son puits. Il gratte, il gratte, et voici une odeur révélatrice, il sent; le maître est là, oui, c'est absolument sûr; il gratte hardi! Et voici que la tête du capitaine apparaît, puis le cou, quel bonheur! Vite il court, il va chercher de l'aide, il s'adresse aux zouaves, qui comprennent, le suivent et tirent leur capitaine de ce tombeau où il serait resté sans l'intelligente et énergique intervention de son chien. Il est grièvement blessé, on le porte à l'ambulance. Le chien l'y suit, y reste, ne veut pas le quitter, et tous, deux maintenant, amis pour la vie, commencent à se promener dans le jardin de l'hôpital, où le capitaine a reçu de si bons soins qui l'ont remis sur pied.

Réflexion. - Les récits de ce genre sont nombreux; en les réunissant, on pourrait constituer pour ainsi dire le Livre d'or des chiens.

Quelles qualités montre le chien de l'officier? surtout au moment critique où son maître a disparu?

 

12. La Vaillance de Nos Aviateurs

Au cours de cette année, l'aviateur Pégoud, célèbre par son adresse, a accompli un grand nombre d'exploits, qui avaient tous une importance militaire. Un jour, dans une reconnaissance, il découvrit un important dépôt d'explosifs allemands. Aussitôt, il change d'appareil, il prend un monoplan lourd qui peut porter une forte provision de bombes et il se dirige tout droit sur le dépôt. Arrivé au-dessus du but, il descend à cent mètres du sol et il lance neuf bombes. L'effet produit fut tel que la commotion mit son appareil en danger. Il dut s'en aller, mais il lui restait trois bombes; il alla les jeter sur un détachement de soldats allemands.

Il montait seul son aéroplane. Il avait trouvé le moyen de tenir le volant et d'actionner sa mitrailleuse pour lutter contre l'ennemi, qu'il déconcertait par ses attaques brusques et ses virages inattendus. Un jour, en moins de vingt minutes, il attaqua successivement trois aéroplanes allemands, provoqua la chute des deux premiers et la fuite du troisième. Pour ce fait glorieux, il fut cité à l'ordre du jour et décoré de la médaille militaire.

Au cours d'un de ses vols les plus hardis il a été atteint d'une balle au front et il est venu s'écraser sur le sol avec son appareil. Sa mort semble avoir ému jusqu'aux aviateurs ennemis qui lui ont rendu hommage.

L'aviateur Gilbert, obligé au cours d'une reconnaissance à atterrir en Suisse, y devint prisonnier sur parole, c'est-à-dire qu'il donnait sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à s'enfuir. Mais la captivité et l'inaction lui pesaient. Il écrivit au commandant de la place pour lui déclarer qu'il reprenait sa parole et qu'il s'évaderait s'il le pouvait. Quarante-huit heures après, il s'échappait et rentrait en France. Mais le commandant suisse fit savoir que, par suite d'un retard de la poste, il n'avait pas reçu à temps la lettre de Gilbert ou que, du moins, il ne l'avait pas encore ouverte lorsque l'aviateur s'était évadé. Gilbert n'hésita pas; il rentra en Suisse et revint se constituer prisonnier: un aviateur français ne peut pas être soupçonné d'avoir manqué à sa parole.

L'aviateur anglais Warneford était en reconnaissance sur la côte belge, quand' il aperçut un zeppelin qui revenait d'Angleterre et rentrait à son hangar. Aussitôt, malgré l'inégalité des forces, il n'hésita pas à engager le combat contre le monstre. Il prit de la hauteur, il ouvrit le feu, et il fut assez heureux pour faire éclater le zeppelin qui se fracassa sur le sol. Depuis, Warneford est mort accidentellement en essayant un aéroplane.

Réflexion. - Nos aviateurs déploient chaque jour un courage héroïque pour défendre nos villes et pour attaquer l'ennemi; nous ne savons pas leurs noms; Pégoud, Gilbert, Warneford, sont des héros parmi les héros.

Chacun d'eux a une manière particulière d'être un héros et de forcer notre admiration: quelle est la manière de Pégoud? de Gilbert? de Warneford?

 

 

13. Exploits de Chasseurs Alpins

(Nancy, 18 février.) - Lundi, dans les Vosges, quarante skieurs d'un bataillon de chasseurs alpins, parmi lesquels deux officiers, se trouvaient coupés du gros de leurs forces et entourés par une force allemande supérieure.

- Rendez-vous! leur criait-on.

Leur seule réponse fut de fixer leur baïonnette et de dévaler la pente neigeuse à toute allure sur les Allemands stupéfaits. Ce fut une véritable charge qui se termina par un corps à corps auquel les Boches ne résistèrent pas. Et nos alpins regagnèrent leurs lignes.

C'est aussi à nos braves alpins que nbus devons la prise récente de la cote 937.

La position était très forte et les Allemands étaient persuadés que jamais les Français ne viendraient les chercher jusque-là.

Ils le firent pourtant et sans éprouver de pertes importantes. Profitant d'une violente tempête de neige dont les tourbillons formaient un véritable rideau, les y alpins s'avancèrent en rampant.

Tous les vingt ou trente mètres chaque homme se creusait un trou en attendant qu'une nouvelle bourrasque permît d'avancer. Les Français arrivèrent ainsi jusqu'à la ligne allemande.

Surpris, les Allemands lâchèrent pied et se replièrent en hâte dans la direction de Wittelsheim.

Le lendemain, à l'aube, toute la crête 937 était garnie de fils de fer barbelés; le génie français avait, dans la nuit, creusé de nouveaux retranchements rendant la position telle que les Allemands devraient sacrifier de nombreux hommes pour tenter de la reprendre.

Un sous-lieutenant de bataillon de chasseurs alpins, qui combat dans les tranchées, conte cette anecdote;

« Depuis déjà plus de trois mois que nous vivons dans nos terriers des Vosges, il nous est arrivé d'assister à bien des actes d'héroïsme. En voici un nouveau vraiment charmant. Nous occupons une vaste croupe boisée. Par suite d'un défilement, les Allemands avaient réussi à creuser un boyau aboutissant à quelques mètres de nos tranchées.

« Afin de protéger leurs sentinelles, ils avaient installé une sorte de guérite blindée percée de deux petites lucarnes permettant de voir et de tirer.

« Gela devenait ennuyeux pour nous.

,« Hier soir, un de mes hommes, dans la vie civile chanteur à l'Eldorado, se présente et me demande l'autorisation d'aller « chercher » le Boche. Je la lui accorde sans grand espoir de réussite. Au milieu de la nuit, je le vois sortir de la tranchée et arriver en rampant près de cette guérite. Il lance une forte corde en lasso, revient à la tranchée, tire avec ses camarades, et nous amène un brave Boche, enfermé dans sa boîte, et tout ébahi de ce voyage involontaire.

« Lorsque je l'ai félicité, il m'a dit: « C'est surtout pour voir la bonne tête de ce type que j'ai fait cela. »

Réflexion. - Les chasseurs alpins sont très redoutés de l'ennemi qui les a surnommés les Diables Bleus. Les exploits des diables bleus dans les Vosges ne se comptent plus. Ils n'hésitent jamais devant le danger et ils vont toujours de l'avant. Dans leurs entreprises, ils apportent la décision rapide qui déconcerte l'ennemi, l'ingéniosité qui invente des procédés inattendus d'attaque et la bonne humeur.

Comment se montre ici la décision des Alpins? comment se montre leur ingéniosité? comment se montre leur bonne humeur?

 

14. - Les Sublimes Blessés

Extrait de la lettre d'un officier:

« Nos voisins du 344e régiment avaient pris dans une attaque une tranchée de première ligne et, profitant du désarroi de l'ennemi, ils voulurent pousser plus loin et échouèrent devant la tranchée de deuxième ligne, dont le réseau de fil de fer n'avait pas été suffisamment détruit par l'artillerie. Ils battent en retraite, laissant sur le terrain quelques morts et quelques blessés, que les feux croisés empêchaient d'enlever immédiatement. La nuit vient, sans que la fusillade cesse, et les nôtres, fatigués, ralentissent leur surveillance. On entend cependant les blessés se plaindre faiblement et appeler les brancardiers.

Ceux-ci allaient se mettre à les chercher en rampant quand tout à coup les blessés poussent de grands cris: « Attention, camarades, voilà les Boches! Garde « à vous! les voilà! »

« On ouvre immédiatement un feu d'enfer devant lequel l'ennemi recule en désordre. Mais on n'entend plus les blessés se plaindre; on court les ramasser et on s'aperçoit que la plupart avaient été achevés à coups de baïonnette par les Allemands furieux de voir leur attaque rendue vaine par leurs cris. »

Réflexion. - L'héroïsme des blessés est d'autant plus émouvant que ces pauvres victimes n'en retireront aucune gloire: leurs noms même demeureront inconnus.

A quoi s'exposaient les blessés en signalant la présence de l'ennemi? Pourquoi n'ont-ils pas hésité à crier le garde à vous?

 

15. Deux Artilleurs Qui « Font Leur Devoir »

Le téléphoniste François M..., du 13e d'artillerie, raconte ce qui suit:

« Le canon tonne nuit et jour sans cesser, mais cela ne nous dérange guère, l'on continue nos manilles sans baisser la tête. Tenez, à l'instant même, les 77 boches passent au-dessus de ma tête, et je ne me dérange pas le moins du monde.

« Je vais vous raconter un petit fait. Ces jours-ci s'est produite dans mon secteur une série d'attaques. Mon sous-chef, un maréchal des logis, vient me réveiller et me dit: « M..., les lignes téléphoniques qui nous mettent en communication avec notre infanterie viennent d'être fauchées par un obus. » Je me lève, prends un appareil de campagne, lui prend du fil et nous voilà partis tous les deux avec le sourire, malgré qu'il soit père de famille.

« Le capitaine nous arrête sur notre passage et nous demande si nous voulons , attendre la fin de la mitraille ou partir de suite. lime donne un regard et dit: « M..., es- tu prêt? » Je réponds de suite: « Oui, mon capitaine, et mon camarade est aussi prêt « que moi. L'infanterie peut avoir besoin de renfort, « il faut réparer de suite. » Nous saluons et partons.

« Les obus éclatent sans cesse. A 150 mètres de notre position, nous trouvons pour une première fois la ligne coupée, nous réparons et continuons la route. A 400 mètres environ, la ligne était hachée; après avoir réparé trois fois, alors qu'on s'apprêtait à réparer une quatrième fois, un obus de 105 allemand éclate près de nous. Mon chef reçoit un gros éclat en plein front, tombe comme une masse sur le sol, moi, je n'ai rien. Je me penche sur lui: il était en train d'essayer de finir sa réparation, car il n'était pas encore mort. Puis il me dit: « J'ai fait mon devoir, ne m'abandonne pas; écris chez moi. » Aidé par un fantassin, je le mène au poste de secours, où le médecin me dit qu'il n'y a plus d'espoir. Je le quitte les larmes aux yeux, pour continuer la ligne jusqu'au bout.

« Ma mission remplie, je reviens à l'hôpital, il avait cessé de vivre. Je reviens plein de sang, car je l'avais mis sur moi pour le transporter au poste de secours.

« Mon capitaine me demande aussitôt où était mon chef et si je souffrais. Je réponds: Je ne souffre pas, mais mon camarade est mort. Il avait deux enfants, il est mort en faisant son devoir, c'est « la plus belle mort! »

Réflexion. - L'artilleur raconte avec une simplicité naïve Faction glorieuse qu'il a accomplie avec son camarade. Çà et là, il sème son récit de petits mots où se révèlent la crânerie spirituelle du soldat français, son mépris du danger, son amour du devoir, la bonté de son cœur.

Prenez ces qualités une à une: quels sont dans le récit les mots qui les manifestent le mieux?

 

16. Le Bain du Capitaine

Un capitaine raconte l'épisode suivant:

« Dans la nuit du 11 février, alors que je pensais être renvoyé à l'arrière, pour reformer ma compagnie, je fus demandé d'urgence à labrigade; en me recevant, le général, qui était entouré d'officiers du génie et de son état-major, me dit:

«- Vous connaissez le village de Y..., son canal et son aqueduc, puisque vous en venez; l'ennemi, dans la nuit, a fait sauter l'aqueduc; l'eau du canal s'est précipitée dedans, l'écoulement étant trop petit a envahi la plaine et nos tranchées; le mal n'est pas irréparable, mais il faudrait savoir à quel point exact cela a sauté et si d'autres mines n'existent pas; vous connaissez parfaitement tout ce terrain, qu'en pensez- vous? »

« J'étais perplexe. Je lui répondis:

« - Mon général, le meilleur moyen de s'en rendre compte serait d'y aller.

« - Oui, me dit-il, mais tout est inondé et l'aqueduc lui-même a de l'eau jusqu'à la voûte; de plus, par le haut, rien à faire, vous le savez bien, alors?

«- Eh bien, mon général, il n'y a qu'un moyen: entrer dans l'eau, pénétrer dans l'aqueduc et l'on saura à quoi s'en tenir.

« - Oui, mais qui ira? L'eau est glacée, le parcours assez long, des mines sont peut-être encore posées, l'aqueduc est peut-être obstrué; c'est de gros risques, messieurs, qu'en pensez-vous? dit-il, en s'adressant aux officiers présents. Il faudrait un homme d'une constitution physique supérieure et d'un moral excellent pour aller là-dedans.

« - J'irai, mon général, lui répondis-je. Je vous demande le temps de changer de vêtement, je vous rapporterai le renseignement. »

« Il me tendit la main et me dit:

« - A tout à l'heure. »

« Je filai jusqu'à une ferme voisine pour y changer mon pantalon rouge pour un de velours qui avait du appartenir à un charpentier; je pris une vieille capote de soldat, mon gros maillot de cycliste que j'ai emporté et, accompagné d'un sergent de ma compagnie, nous partîmes.

« En arrivant dans la plaine inondée, j'y entrai résolument et, me dirigeant dans le lit de la rivière, je pus, en suivant celle-ci, gagner l'entrée de l'aqueduc. Me rendant compte que l'eau ne montait pas jusqu'au faîte de la route, je pouvais y entrer; il ne fallait pas songer à nager, la largeur n'était que de 80 centimètres; j'en ignorais la profondeur; je me munis d'une pelle, qui me servit à sonder le terrain en avançant; le courant y était très fort et j'entendais, à 25 mètres plus loin, l'eau du canal tomber en cascade dans la brèche. J'avançai prudemment, de l'eau jusqu'au menton, et arrivai à la brèche.

« Quel trou cela avait fait? En me hissant sur les éboulis et à travers la cascade, je pus apercevoir le fond du canal. J'avais déjà vu bien des canaux et dans maintes circonstances, mais pas dans cette position-là.

« Je continuai mon parcours en cherchant à gagner l'autre bout de l'aqueduc, qui ne me disait rien de bon, car un talus de terre avec quelques créneaux était dirigé dans ma direction. Si l'ennemi s'était montré, je serais revenu en cherchant à battre le record de Pouliquen dans son parcours sous l'eau, cela n'aurait pas été le moment de montrer sa tête.

« Après avoir bien mesuré, repéré la brèche, je revins tranquillement et, une heure après, encore tout mouillé, je faisais mon rapport au général commandant la brigade. Le divisionnaire, présent, écouta mon rapport; puis tous deux, s'approchant de moi, sans me dire une parole, me serrèrent la main d'une façon si significative que j'en fus tout remué.

« - Allez vous changer, D..., me dit-il, pour ne pas attraper froid, et merci. »

« Le soir même, muni des renseignements, le génie se mettait à l'œuvre, et le lendemain le nécessaire était fait.

« Depuis le début des hostilités, je n'avais pu prendre de bain; vous pensez si je me sentais frais et dispos, et si je fis honneur au déjeuner auquel le colonel m'invita. »

Réflexion. - Les officiers donnent à leurs soldats l'exemple du courage tranquille et intelligent. Ce capitaine dont vous avez lu le récit a osé une entreprise qui paraît à peine croyable.

Quelles étaient les difficultés qu'il rencontrait dans l'exécution? N'y avait-il pas d'autres difficultés dont il ne parle pas? Comment a-t-il fait pour vaincre les obstacles? Sur quel ton termine-t-il son récit?

 

17. En Sous-Marin

Le commandant d'un sous-marin qui opère contre la marine autrichienne fait le récit suivant:

« Partis du mouillage le samedi matin, nous arrivons à deux milles d'un port ennemi le dimanche à 3 heures du matin: à 6 heures nous plongeons et à la vitesse de ceux qui ne sont pas pressés, c'est-à-dire à cinq kilomètres à l'heure, nous nous dirigeons vers l'entrée du port; à peine sommes-nous engagés dans la baie que nous apercevons un vapeur, le commandant ne veut pas le torpiller, il veut faire un meilleur emploi de ses torpilles; aussi nous descendons à vingt mètres et passons sous le vapeur.

« Vers les 7 h. 30, en nous approchant d'un barrage, nous apercevons de nombreux cuirassés; mais il ne faut guère songer à aller les torpiller, le barrage les protège.

A six cents mètres de nous arrivent le Rudolph et d'autres destroyers, ceux-là vont y passer. Pour que le tir soit plus sûr, nous nous approchons d'eux; mais voilà que tout à coup le navire se trouve pris, nous ne pouvons ni avancer ni reculer, nos barres sont engagées et prises dans des câbles d'acier; malgré nous, nous venons presque en surface; aussitôt l'ennemi nous lance des torpilles qui, à toute vitesse, effleurent la coque et par miracle ne nous touchent pas; l'artillerie nous envoie des obus.

« Enfin comme nous sommes immobilisés, c'en est fait de nous; aussi, avec patience, attendons-nous l'explosion qui va nous sortir de cette cruelle attente. Jamais je ne me suis trouvé dans une situation aussi critique, mais il me semblait, comme à mes camarades, que la mort était rudement longue à venir, et quand l'on est convaincu que tout est fini, l'on voudrait que ce soit vite fait.

« Pendant ce temps l'on essaie de se dégager de ce grand filet d'acier, on alourdit le bateau pour le faire couler, on se met à plusieurs hommes sur les volants des barres: tout à coup ça y est, nous coulons rapidement à seize mètres, l'on augmente la vitesse et l'on se dégage; mais tout n'est pas fini, les contre-torpilleurs nous poursuivent et nous empêchent de reconnaître notre route; pourtant il faut la déterminer.

« Pour cela, nous remontons à neuf mètres cinquante, mais aussitôt les navires ennemis nous lancent des torpilles qui passent encore bien près de nous, mais qui nous manquent grâce à une mauvaise appréciation de la vitesse; ils croyaient que nous marchions à huit nœuds et nous ne marchions qu'à deux; enfin, au bout de deux heures, nous sommes complètement dégagés, le soir nous faisons surface après douze heures passées sous l'eau. Vers les 7 h. 30 du soir, il a encore fallu plonger, car nous étions poursuivis. »

Réflexion. - Vous avez ici un exemple de l'héroïsme de nos marins. Dans une circonstance analogue, le sous-marin Saphir a été pris par les filets ennemis et n'a plus reparu. Dans les Dardanelles le Bouvet a sauté et dans la mer Adriatique le Léon Gambetta a été torpillé. Les officiers sont restés à leur place et ont coulé avec leur navire et les marins ont sombré en chantant la Marseillaise.

Les sous-marins français font la guerre loyalement. comment ce caractère de leurs attaques apparaît-il dans ce récit? Comment se montrent l'adresse et le sang-froid de l'équipage du sous-marin?

 

18. Le Désintéressement d'une Femme du Peuple

Le préfet de Tarn-et-Garonne a reçu la lettre suivante;

Vitry-sur-Seine, 18 juin.

a Monsieur le Préfet,

« J'ai demeuré parmi vous aux mois de septembre et d'octobre 1914, et j'étais dépourvue d'argent. Un jour, je suis allée à la préfecture pour demander de me faire rapatrier, chose qu'il vous était impossible de m'accorder; mais, comme je n'avais pas touché l'allocation des réfugiés, vous avez bien voulu m'of-frir de toucher l'arriéré de cette allocation depuis mon arrivée dans votre département, ce que je me suis empressée d'accepter, et ce qui m'a permis de rentrer chez moi.

« Monsieur le préfet, le travail a bien repris par ici, et alors je ne saurais garder plus longtemps l'argent que vous m'avez fait obtenir, alors qu'il y a tant de pauvres gens dans la misère. Je suis partie de Montauban le 26 octobre; cela fait 26 ou 27 francs, que je vous retourne ci-joint. S'il reste 1 franc, ce sera pour la caisse de secours. Je vous remercie, monsieur le préfet, du fond du cœur pour le bon accueil que j'ai trouvé dans votre ville.

« HENRIETTE CORNU. »

Réflexion. - On a dit qu'il y a des femmes de mobilisés qui réclament l'allocation sans en avoir besoin pour vivre sans rien faire. C'est un vol, puisque la patrie a besoin de toutes ses ressources pour combattre l'ennemi et ne doit de secours qu'aux nécessiteux. Henriette Cornjii comprend mieux son devoir. Quels sont ses sentiments'? Pourquoi envoie-t-elle 27 francs au préfet de Tarn-et-Garonne?

 

19. La Croix de Guerre

Le Parlement français, dans sa séance du 4 février 1915, a créé la Croix de guerre pour récompenser les soldats cités à l'ordre du jour. La Croix de guerre s'ajoute ainsi à la Médaille militaire et à la Légion d'honneur, récompenses exceptionnelles des hauts faits les plus éclatants. Voici quelques-unes des paroles prononcées à cette séance par le commandant. Driant et par M. Millerand, ministre de la Guerre.

Le commandant Driant. - L'armée, ou plutôt la nation armée, vous sera reconnaissante de la création de cette croix de guerre; le nom en est à la fois bref, clair et fier. (Très bien! très bien!) Elle sera une simple eroix de bronze, pouvant seulement être rehaussée de certains attributs, d'une couleur répondant à la nécessité de ne pas offrir un point de mire à l'ennemi.

En la faisant suspendre à un ruban vert, nous créons un symbole de la victoire, dont à l'heure actuelle aucun Français ne doute plus. (Applaudissements.) Et en faisant cette création à l'heure où mn apporte le récit de tant d'atrocités allemandes, nous achevons le contraste qui existe entre des Barbares se ruant au pillage et des soldats combattant pour l'honneur. ( Vifs applaudissements.)

M. Millerand. - Je veux d'abord remercier les auteurs de la proposition, les orateurs qui m'ont précédé, et la commission de l'armée, de l'occasion qu'ils nous donnent d'honorer les actes d'héroïsme dont est tissée la vie quotidienne de nos soldats. (Très bien! très bien!)

Les citations à l'ordre du jour forment le Livre d'or de notre armée, que l'on ne peut feuilleter sans se sentir profondément remué. Il e#t juste et bon qu'un signe distinctif vienne signaler ces héros à la reconnaissance et à l'admiration du pays. (Très bien! très bien!)

Le Gouvernement est heureux de s'associer à la Chambre qui, en votant cette proposition, sera la fidèle interprète du sentiment national. Sur un tel projet, il ne peut y avoir que l'unanimité. (Applaudissements.)

Texte de la loi votée à l'unanimité:

ARTICLE UNIQUE

Il est créé une croix, dite « Croix de guerre », destinée à commémorer, depuis le début de la guerre 1914-1915, les citations individuelles des officiers, sous-officiers, caporaux et soldats des armées de terre et de mer à l'ordre de Vannée, des corps d'armée, des divisions, des brigades et des régiments.

Réflexion. - Quand vous voyez la Croix de guerre sur la poitrine d'un soldat, vous savez qu'il fut un brave entre les braves. Pourquoi le Parlement a-t-il créé cet insigne spécial? Pourquoi devez-vous honorer particulièrement les soldats décorés de la Croix de guerre ?

 

20. La Générosité de la Suisse

On ne saurait trop proclamer la générosité que le peuple et le gouvernement suisses n'ont cessé de manifester depuis le début de la guerre. S'il est un pays,qui ait souffert de la crise, bien qu'il n'y ait pas été directement mêlé, c'est bien la Confédération helvétique. La mobilisation lui a coûté 300 millions; son industrie et son commerce se trouvent paralysés; les denrées d'alimentation sont devenues chez elle rares et onéreuses; elle a retenu sous les drapeaux, pour la sauvegarde de sa neutralité et l'observation de ses devoirs européens, jusqu'à 350.000 hommes, le dixième de sa population.

Et pourtant elle n'a pas négligé un seul jour d'accomplir pleinement, hautement, ses obligations d'humanité, dans le sens le plus large du mot. Qu'il s'agît d'assurer les relations entre les prisonniers français ou allemands et leurs familles, de pourvoir à la recherche des disparus, à l'échange et au rapatriement des internés civils et des grands blessés, elle a, par des initiatives admirables, offert le concours le plus désintéressé, le plus vigilant. Les administrations publiques et les particuliers ont rivalisé de zèle et d'ingéniosité. Ceux d'entre nos compatriotes qui, cruellement blessés, ou libérés d'un emprisonnement dur et prolongé, ont traversé les Cantons, ont éprouvé partout la cordiale hospitalité, la bonté fraternelle de nos voisins. Il y a des souvenirs qui ne s'effaceront pas.

Le premier convoi de rapatriés qui passa en gare de Zurich y provoqua une manifestation touchante de charité. Il se composait'de 1.250 émigrés, vieillards infirmes, femmes débiles, petits enfants qui, depuis des mois, avaient couché sur la paille des camps de concentration. Ils grelottaient dans leurs vêtements légers, et c'était une telle image de détresse que même des employés de chemin de fer et de braves .ouvriers arrivant à leur travail en avaient les larmes aux yeux.

L'émotion se propagea dans toute la ville et jusque dans la banlieue. Chacun fouilla ses armoires pour y chercher les couvertures ou les tricots dont on pouvait se passer et, le soir, on vit arriver des fourgons remplis de lainages et de vêtements. L'un d'eux contenait le produit d'une collecte faite par les (ouvrières de la ville.

Qu'on nous permette de citer un trait charmant. Une jeune fille zurichoise ayant rencontré une dame du Comité de réception lui dit: « Vous allez recevoir les réfugiés français? Donnez-leur ceci. » Et elle se défit de son collet de fourrure pour réchauffer quelque pauvre exilée.

A minuit, une foule énorme se pressait sur le perron de la gare pour voir partir 700 émigrés. Ceux-ci étaient aux portières, les mains tendues comme pour serrer encore toutes ces mains amies qui, à distance, se tendaient vers eux. Le convoi s'ébranla. On entendit un seul cri: « Vive la Suisse! » et le train se perdit dans la nuit.

Depuis lors, l'affluence est devenue telle sur les perrons de la gare que l'ordre est arrivé de mettre un terme à ces réceptions nocturnes, dont l'inconvénient était de troubler le sommeil de tous ces bravés gens qui ont bien besoin de repos. Mais la charité est ingénieuse. Et les dames de Zurich qui s'intéressaient particulièrement aux réfugiés français font maintenant le voyage de Schaffouse pour les receveur à leur arrivée sur le territoire suisse.

Réflexion, - La Suisse a toujours été au premier rang des nations humaines. C'est en Suisse que se trouve le siège central de cette admirable institution internationale qiii s'appelle la Croix Rouge. Dans cette guerre, en particulier, la Suisse a l'ait preuve d'une belle générosité.

Pourquoi devons-nous avoir une grande reconnaissance pour la Suisse? Par quelles attentions délicates s'est manifestée sa charité?

 

21. Un Crime Contre la Civilisation

Le 7 mai 1915, le Lusitania, un grand paquebot de la ligne de navigation Cunard, se rendait de New-York à Liverpool, quand il fut torpillé sur les côtes d'Irlande par un sous-marin allemand. Il n'était pas armé de canons et il ne portait pas de munitions de guerre: comme des enquêtes sérieuses l'ont établi. Il portait seulement des passagers américains, anglais, hollandais, c'est-à-dire des non-combattants, parmi lesquels il y avait beaucoup de femmes et une centaine d'enfants. Le paquebot fut torpillé sans avertissement préalable; il n'eut pas le temps de mettre à la mer ses canots de sauvetage. Il coula en moins de trente minutes. Le nombre des victimes fut de 1.547.

Le crime était prémédité: des avis avaient paru dans les journaux américains avant le départ du paquebot de New-York, annonçant qu'il serait torpille. Le crime ne fut pas désavoué: pour bien montrpr que cette œuvre inhumaine était son œuvre, l'Empereur d'Allemagne conféra au commandant du sous-marin l'ordre du Mérite de première classe, c'est-a-dire la plus haute distinction dont il dispose.

Réflexion. - Ce crime et d'autres du même genre ont soulevé contre l'Allemagne la haine du monde civilisé. La guerre que nous subissons devient une guerre de la civilisation contre la Barbarie.

Pourquoi le torpillage du Lusitania est-il un si grand crime? Que pensez-vous de la théorie allemande qui consiste, quand on est en guerre avec un pays, à lui faire le plus de mal possible, par n'importe quel moyen?

 

 

22. La Mort de Miss Edith Cavell

voir aussi : The Execution of Nurse Edith Cavell / The Martyrdom of Miss Cavell

Une infirmière anglaise, miss Edith Gavell, établie en Belgique depuis la guerre pour soulager les malheureux, a été lâchement assassinée par les Allemands.

De dévouement elle tenait école. Elle enseignait aux infirmières comment, de quelles mains pieuses on panse les blessés, comment on console les. mourants, comment on les aide à mourir, amis ou ennemis. Bruxelles l'appelait la Nurse.

Combien elle a soigné de plaies, soulagé de misères, apaisé d'agonies, on le saura plus tard,/ à l'heure où tout se saura. Miss Gavell eût pu borner là sa tâche; sa pitié n'y admettait pas de limites.

Elle a procuré aussi à des Belges, à des Français? à des Anglais, à des Italiens le moyen d'aller rejoindre leurs camarades au front, de lutter pour l'affranchissement du monde.

Pour ce fait, déclaré trahison, elle est arrêtée le 5 août, au chevet d'un blessé allemand, tenue trente-huit jours au secret; interrogée le 12 septembre, elle avoue son crime et s'en vante:

- Sans moi, déclare-t-elle, ils étaient fusillés! On la renvoie en prison: vingt-cinq jours encore on lui laisse attendre sa condamnation, qu'on lui annonce le 7 octobre.

Le 11, on lui envoie le chapelain Grahan. Le pasteur lui a-t-il dit qu'on multiplie les démarches en sa faveur, qu'on espère arracher sa grâce à ses juges? Dans tous les cas, elle croit avoir encore une nuit entière pour se souvenir et pour prier. Epuisée, elle s'endort...

A deux heures du matin, les verrous grincent, la porte s'ouvre!

Elle fait provision de courage: « La mort, a-t-elle dit, lui est familière; elle est heureuse, fière de se sacrifier pour son pays! »

Vaillante, elle se met en route...

Mais la voici dehors, dans la nuit humide, opaque, où ses yeux levés ne voient pas une étoile au ciel. A quelques pas, le mur vers lequel on la pousse, et là, en face, immobiles sur deux rangs, des soldats dont les fusils luisent dans l'ombre.

Est-ce de la vie que le regret lui vint, ou de son œuvre interrompue? Se ressouvint- elle alors que, là-bas, à Norwich, sa mère, avertie, comptait les heures en tremblant?

Les forces lui manquèrent; elle se retrouva femme; elle tomba.

L'officier, dont l'histoire nous livrera le nom, la fit relever et porter, inerte, jusqu'au poteau, que révélait la lanterne, posée à terre.

Après quoi, il ordonna d'apprêter les armes, commanda:

- Feu!

Et cette chose inouïe eut lieu: les soldats refusèrent de tirer!

Il se fit un silence.

L'homme se consulta...

Il s'approcha de miss Gavell, s'agenouilla, releva les cheveux dénoués, chercha la tempe. Ses hommes purent croire qu'il souhaitait de constater que la jeune fille était morte et qu'il priait. L'officier se releva, son revolver et sa main éclaboussés de sang.

Réflexion. - La guerre la plus cruelle respecte les non combattants et les femmes. En assassinant miss Cavell, les Allemands se sont mis hors de la civilisation. Leur crime a soulevé dans le monde entier un cri de réprobation. Les femmes françaises ont envoyé aux femmes d'Angleterre un message où elles disent:

« Elle est notre sœur à nous aussi, ô sœurs dAngleterré. Nous vous aimerons mieux en elle. Son image adorable nous représente votre image à toutes.

« Honneur à LAngleterre qui s'enorgueillit de telles filles .Les femmes de France contribueront avec vous à la glorification de cette pure héroïne.

« Et nous puiserons ensemble dans son souvenir, femmes d'Angleterre et femmes de France, l'énergie d'accepter jusqu'au bout les plus dures nécessités d'une guerre qui doit libérer le monde et faire justice d'un peuple de bourreaux. »

Pourquoi miss Cavell est-elle admirable? Que faisait-elle en Belgique? Quelle a été son attitude devant ses juges? Quelle a été son altitude devant la mort? Est-ce que ses bourreaux eux-mêmes n'ont pas été frappés de sa grandeur? Que pensez-vous de l'officier qui l'a assassinée?

 

23. La Parole de Notre Joffre

Un écrivain américain Owen Johnson a été reçu au mois d'octobre 1915 par le général Joffre qui a répondu à quelques-unes de ses questions. Le journaliste américain se demande si l'esprit militaire ne détruit pas l'esprit démocratique; Joffre lui répond:

« Quand une nation est vraiment républicaine, je ne crois pas que la préparation militaire constitue un danger pour l'esprit de démocratie... Dans une république où le sentiment de la liberté individuelle est toujours fort, le service militaire donne au citoyen une qualité de discipline personnelle dont il a peut-être besoin pour respecter les droits d'autrui et qui le rend en même temps capable d'agir en corps organisé. Si vous craignez le service militaire en Amérique, c'est probablement parce que vous considérez l'idéal allemand plutôt que l'idéal français.

« L'art de la guerre est pratiquement le même partout. Les mêmes principes généraux sont enseignés partout. La différence qui existe entre l'armée française et l'armée allemande réside dans la conception du rôle du soldat. La théorie allemande est de faire du soldat une machine. Les- Allemands ne désirent pas que le soldat pense par lui-même. Par leur discipline fondée sur la crainte, ils lui enlèvent toute initiative, ils rendent ses mouvements absolument mécaniques, entièrement soumis à la volonté de ses officiers. C'est pour cette raison qu'ils sont obligés de combattre en formation serrée. Pour appliquer cette théorie, la classe des officiers a été transformée en une sorte de caste de brahmanes. Pour perpétuer cette espèce de suprématie féodale, l'officier ne s'adresse pas directement au simple soldat, il lui transmet ses ordres par l'entremise d'une classe intermédiaire, celle des sergents et des caporaux. Vous avez été au front, dans nos tranchées, dans nos camps. Vous avez dû voir comme il en va différemment chez nous. »

Le journaliste américain se demande si l'esprit de fraternité entre officiers et soldats ne porte pas atteinte à la discipline; Joffre lui répond:

« Mais non, il n'en est rien. Notre discipline n'est pas celle que la peur impose; nous faisons tout notre possible pour démontrer la nécessité de l'esprit de fraternité. Nos soldats sont traités en hommes intelligents, capables de penser et d'agir par eux- mêmes dans les grandes occasions. Chaque jour des hommes sortent des rangs pour monter eh grade. Les simples soldats forment un réservoir inépuisable pour le recrutement des officiers. On enseigne à ceux-ci à considérer leurs soldats comme leurs propres enfants; rien de ce que leurs soldats désirent ne leur est désormais indifférent: ils veillent à leurs besoins et à leur bien-être, partagent leurs travaux et leur nourriture. Ils vivent ensemble, comme une grande famille. Quand nous faisons une charge, l'officier est toujours en tête de ses hommes - on n'a pas besoin de le lui recommander - et ses hommes le suivent. »

Le journaliste américain ose interroger le généralissime sur la paix.

« La paix aujourd'hui, répondit Joffre avec quelque chose de plus solennel dans la voix, la paix aujourd'hui serait un crime envers la postérité. Ce ne serait, d'ailleurs, qu'un armistice durant lequel chaque nation continuerait fiévreusement à se préparer à la guerre. La nation française est trop intelligente pour s'y tromper ou se laisser tromper. Nous ne combattons pas une nation ayant les mêmes idées que la nôtre, mais un peuple aveuglé par l'idée de la domination impériale, un peuple qui croit que dans le progrès du monde, il n'y a pas de place pour les petites nations.

C'est cette guerre seule qui décidera si l'Europe conservera son existence libre et individuelle. Si nous triomphons, maintenant, nous conquérons le droit de continuer à vivre d'une façon démocratique et paisible, sinon nous livrons l'Europe à l'idéal impérial qu'on veut lui imposer. Où que vous alliez, vous vous rendrez compte que le peuple français sait cela. Vous vous rendrez compte qu'il est absolument du même avis sur ce point. Le peuple frai çais est prêt à tout, car il sait quel est l'enjeu de lutte. Nous n'avons pas besoin de mentir à nos sps dats. Peu importe la longueur de la guerre. Nou lutterons jusqu'à ce que nous ayons conquis le droit de laisser un héritage de paix à nos enfants. »

Quand M. Owen Johnson demanda la permission de publier ces paroles, le général Joffre parut très inquiet.

« Je n'aime pas les interviews, déclara-t-il, et même je les redoute; je mets une condition à celle-ci, c'est que, dans ce que vous écrirez, vous ne me. mettrez pas trop en avant. Ce que la France accomplit est trop grand; je n'admets pas qu'on parle de moi plus que des autres, car je ne suis qu'un simple citoyen de la République. »

Réflexion. - Ces nobles paroles de notre Joffre nous inspirent confiance: mieux que personne il sait ce que vaut notre armée, et jusqu'à quel point la guerre doit être poussée pour nous assurer la paix.

En quoi consiste, d'après Joffre, la discipline militaire française? Pourquoi, d'après lui, faut-il mener la guerre jusqu'au bout? Quel exemple de simplicité démocratique Joffre nous donne-t-il?

 

Back to French Articles

Back to Index