- du livre : 'Souvenirs de Guerre - par un Missionaire-soldat'
- 'Le Commandant Driant'
- par M. J. Baeteman, 1919
Un Héros Français
Je l'ai bien connu, je l'aimais. Nous avons souvent causé ensemble; il m'ouvrait son cur alors, son grand cur et son âme, sa grande âme.
J'avais un culte pour lui. Il symbolisait si bien le type immortel et si crâne du soldat français!
Cet homme si fort avait des délicatesses infinies, un cur d'or, une bonté charmante. S'il fut grand, s'il fut célèbre, il fut bon aussi, de cette bonté qui, venue d'une âme forte, en a plus d'éclat.
Et si j'ai tenu à ce que son nom parut dans mes souvenirs de guerre c'est que je veux ainsi payer un peu la dette de ma reconnaissance et faire aimer celui qui fut aussi bon qu'il fut grand.
Je laisse à d'autres le soin de raconter sa vie (on l'écrit), et sa mort (les journaux l'ont fait). Le monde entier maintenant connaît les dernières heures du héros. Sa tombe un jour sera célèbre et son nom ne périra pas.
Mais voulant apporter une modeste fleur à la gerbe immortelle que la gloire lui prépare, j'ose raconter de lui certains détails intimes qui ie feront aimer davantage.
Quelques mois avant la guerre, j'avais reçu chez lui une aimable et franche hospitalité. Parfois, j'allais le trouver dans-sou bureau et, connaissant son faible, je l'invitais à venir pêcher. Il ne résistait jamais.
Un soir, la nuit tombait, nous remontions tous les deux vers le « home » quand nous croisâmes un petit enfant qui pleurait. Immédiatement, le Commandant s'approche et lui demande le pourquoi de ses larmes: « Mon chapeau est tombé à l'eau, et ce soir, papa va me battre », répondit l'enfant. Qu'auriez-vous fait?
Driant, lui, me chargea d'aller à la maison avertir qu'il tarderait un peu. Puis, je le vis descendre avec l'enfant vers la Meurthe. Ayant aperçu le chapeau, il court le long des berges pendant plus d'un kilomètre, entre dans l'eau, et réussit, avec sa perche, à attraper le chapeau qu'il remit joyeux au petit enfant qui ne pleurait plus. « Je n'ai pas pris de poissons aujourd'hui, racontait-il le soir, mais j'ai pêche... un chapeau! »
Quanti on le savait là, les pauvres accouraient, et toujours averti il sortait, donnait son aumône avec une bonne parole et souvent accompagnait lui-même le mendiant à la cuisine, recommandant qu'on lui.serve à manger.
Quand c'étaient des vieux soldats qui arboraient la médaille de 1870, il devenait encore plus tendre et il faisait soleil, alors, dans son regard clair.
Cette bonté fut telle que ses chasseurs l'avaient appelé « le Père Driant ». Ils n'avaient pas seulement du respect, de la vénération pour lui, mais de l'amour! Et il faut l'amour pour attirer l'amour.
Ne leur écrivait-il pas dans un ordre du jour: « Donnant un souvenir ému à ceux qui ont, depuis dix-sept mois, jalonné de leurs corps le chemin parcouru, confiant à la Pro- vidence, la vie des autres, le lieutenant-colonel compte sur l'affection de tous les membres de la famille que forment les chasseurs des deux bataillons étroitement unis,en les priant, quoiqu'il arrive, de ne jamais douter de la sienne. »
Et dans une lettre écrite la veille de l'offensive allemande, il dit: « Le premier choc sera terrible, les Allemands emploient flammes et gaz; nous le savons par un prisonnier de ce matin. Mes pauvres chasseurs, si épargnés jusqu'ici! Mon cur se serre, mais je suis calme! A la grâce de Dieu. » « Mes pauvres "chasseurs! » Comme c'est bien là le cri d'un père, qui pense à la mort menaçant ses enfants! Je le revis plusieurs fois, durant la guerre. Il était.rayonnant et rempli d'un invincible espoir. Et quand il me parlait des petits soldats qu'il commandait, il avait un geste de superbe fierté!
Oui, ii fut grand, très grand! Il fut brave jusqu'à la témérité. Il fut célèbre, la France était fière d'avoir un fils comme lui. Mais aussi il fut bon, très bon, son cur ardent était rempli d'une délicatesse exquise. S'il fut âpre dans ses luttes de soldat, dans ses luttes à la tribune, parfois aussi dans les journaux où sa plume était facilement mordante, comme une épée, il s'exhalait de lui, en tout temps, un rayon de bonté. C'est ce que j'ai voulu souligner.
Deux traits de sa vie guerrière, à mon avis, le dépeignent admirablement.
Un jour que l'ordre lui parvint d'évacuer un village qu'il avait enlevé à la tête de ses deux bataillons, il se retira, mais à reculons. Voyant l'air étonné d'un de ses soldats, il lui dit:
« Tu te demandes ce que je fais, petit?...eh bien, je fais face à l'ennemi, car je ne voudrais pas qu'on dise que Driant est mort en montrant le dos aux Boches! » Voilà l'homme! le soldat!
« J'ai perdu, écrit-il, un officier tué d'une balle et comme je me trouvais seul auprès de lui, quand il est entré en agonie, une heure après avoir été frappé, notre aumônier n'ayant pu arriver à temps, j'ai cru pouvoir prononcer sur lui les paroles sacrées: Ego te absolvo a peccatis tuis!... J'ai appris ensuite que mon intention était bonne, et mon absolution sans valeur. Mais quelles singulières heures nous vivons là! » Voilà le chrétien!
Cette scène nous transporte aux gestes héroïques du moyen-âge. Elle n'en perd rien de sa douloureuse.beauté. Driant avait la foi, une foi vive, une foi d'enfant! C'est après s'être confessé, le matin de sa mort, qu'il courut-rejoindre ses soldats et resta avec eux, jusqu'au bout. Et c'est en disant: « Oh! mon Dieu! » qu'il tomba face à l'ennemi.
Il me semble le voir, ce jour-là, en ces dernières heures qui furent comme son apothéose... son regard devait être clair, éclatant d'intelligence, à la fois perçant et presque joyeux... une volonté dans un rayon!
Il est mort!... Il dort là-bas, sur la terre lorraine qu'il rougit de son sang. Tomber sur le champ de bataille, les armes à la main, en grâce avec Dieu, lui-même n'aurait pu rêver mieux!
Ne le pleurons pas! Sa mort, glorieuse entre toutes, est la plus belle signature à la longue et belle page de sa vie. Une telle vie méritait une telle mort.
D'Esparbès a écrit en parlant de lui: « Si elle existe, cette terre des ombres, cette contrée inconnue que les Anciens appelaient: « le Paradis des Braves », le colonel Driant y est sûrement entré! » Les chrétiens appellent aussi le Ciel « le Paradis des Braves ». C'est là qu'il est allé!
Quelques jours après, sur tout le front, on put entendre le dialogue suivant:
- Qui vive?
- France!
- Avance à l'ordre!
- Douaumont.
- Avance au ralliement!
Et dans la nuit on entendit un nom de gloire, de gloire toute neuve:
- Driant!