- de la revue La Grande Guerre du XXième Siècle no 4 de mai 1915
- 'Nouveau Corps de Combattants
- dans l'Armée Française'
Le Miracle de la Guerre
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30 septembre 1914
C'est vraiment la guerre des prêtres. Ils sont partout, dans le rang, au combat, à l'ambulance, dans les villes conquises, dans les forts assiégés. « Les curés sac au dos! », criait, il y a vingt-cinq ans, la fureur imbécile des sectaires. Ceux qui ne voulaient pas de soldats étaient les plus enragés pour que les prêtres le fussent tous. Ils le sont. Les curés, sac au dos, sont partout, sur le front, mêlés aux soldats combattants ou brancardiers. Ceux qui ont passé l'âge ou qu'un congé de réforme dispense du service sont aumôniers. Outre ceux que les règlements accordent aux Corps d'armée, le gouvernement m'a permis de faire appel aux concours volontaires. Ce sera la plus belle uvre de ma vie, celle aussi qui, du premier mot, éveilla dans les curs les plus ardentes sympathies.
J'en ai vu partir plus de cent. Mon collaborateur Geoffroy de Grandmaison a raconté l'autre jour les scènes émouvantes de la petite cour de la Croix-Rouge, quand nous attachions les brassards des nouveaux missionnaires. Quelques-uns ne purent partir au moment où l'ennemi s'approcha de Paris; d'autres, déjà partis, durent rétrograder. Puis il y a les morts, les disparus, dont la liste incomplète s'allonge, déjà ouverte dès le premier combat, et sur laquelle vient de s'inscrire l'affreux et glorieux martyre du P. Véron.
Pour combler ces vides, les demandes affluent de tous les diocèses. J'en suis environné. Le Service de santé a bien voulu me promettre que, bientôt, je pourrais mettre en route un convoi supplémentaire. Ceux qui sont au front écrivent de courtes lettres, des cartes, des billets. J'en reçois chaque jour, et c'est ce que j'appelle la source intarissable du courage.
Au début, nous avions un peu peur. Ces aumôniers volontaires, sans solde et sans place déterminée, qu'allaient-ils devenir? Comment seraient-ils accueillis? Comment vivraient-ils, partis avec le petit subside dont la générosité des souscripteurs nous avait permis de les munir? C'est fini. Les cartes qui arrivent depuis trois semaines dissipent toutes les craintes:
Nous sommes reçus comme les envoyés de Dieu, les officiers nous recueillent et nous aident, les soldats nous appellent de tous côtés. Quand, dans l'église d'un village ou en plein air, nous pouvons dire là messe, les hommes de tous les Corps arrivent, se pressent autour de nous. Mais le grand, le magnifique ministère, c'est celui de la bataille. Ah! quelle douceur, à la fin du combat, de sentir qu'on a pu secourir ces braves et leur faire quelque bien! Nous marchons avec la troupe, au milieu des obus, et, quand ils pleuvent, moment psychologique! personne ne refuse l'absolution. Surtout, il y a les blessés: ils sont admirables de courage, de résignation et de patriotisme! Et combien souffrent atrocement, ramassés par les brancardiers longtemps après la blessure reçue! C'est l'aumônier qu'ils demandent d'abord, quand ils peuvent parler. Et alors, quelles scènes touchantes et qui tirent les larmes! Vraiment, on sent couler, a pleins bords la vie surnaturelle.
Je cite, au hasard, une phrase de-ci, une phrase delà, tous ces billets sont pareils. La même confiance douce et virile, le même entrain grave et joyeux respirent dans tous. Et tous ces prêtres me remercient du milieu de leur rude vie, parce que j'ai contribué en quelque chose à leur donner la joie du sacrifice! Je n'ai parlé que des aumôniers, parce que leurs lettres sont d'hier. Mais les brancardiers, mais les prêtres soldats, les curés, les vicaires réservistes ou territoriaux, appelés dans le rang! II faudrait des pages pour dire l'histoire de leur ministère ignoré.
Voilà les champs de bataille, les hôpitaux, les ambulances. Chacun peut, en les visitant, savoir quel accueil y trouvent les prêtres et quelle universelle réprobation s'élève contre des chefs de service qui osent encore, au milieu du drame, appliquer la lettre du règlement et exiger des malheureux blessés une demande individuelle avant d'admettre l'aumônier. Dans les villes envahies, depuis l'évêque de Meaux jusqu'au curé de Péronne, pour ne citer que ceux dont le dévouement est, à cette heure, le plus connu, les prêtres ont donné le même exemple.
Voilà la guerre des prêtres. Entre eux et les soldats, entre eux et le peuple se nouent ainsi, par l'épreuve et le sacrifice communs, des liens que rien ne pourra rompre. Tout le monde le sait, tout le monde le voit: j'ose dire que tout le monde, tous ceux qui veulent la France forte et unie, salue avec émotion ce miracle de la guerre....
- Albert de Mun,
- de l'Académie française
[Echo de Paris]
« Les Curés Sac au Dos »
6 octobre 1914
C'est un protestant français qui nous écrit de Paris: L'historien psychologue qui voudra plus tard analyser les causes profondes de la résistance inattendue que la France offre à l'envahisseur en 1914 devra noter, entre autres facteurs nouveaux de première importance, une vive recrudescence du sentiment religieux. Et l'un des éléments de ce réveil est la présence si abondante et l'exemple si souvent héroïque des prêtres sous les drapeaux. Sans parler, bien entendu, des exécutions de prêtres, parce que prêtres, fusillés dans l'accomplissement de leurs saints devoirs et tombés en martyrs dans leurs soutanes sanglantes.
Le « prêtre soldat », tel est le nouveau type du héros qu'aura vu naître la guerre de 1914 et que consacrera plus tard, qu'immortalisera l'histoire nationale. Résultat bien imprévu, certes, et sans doute décevant pour les législateurs sectaires qui naguère, bien moins soucieux de procurer à la patrie un supplément de défenseurs qu'avides de vexations envers l'Eglise, avaient voté la fameuse loi des « curés sac au dos ». La formule avait fait fortune. Sous prétexte que nul ne devait être exempté de l'impôt du sang en cas de guerre (or, cet impôt, nul, dans ce cas, ne l'eût refusé), le « combisme » infus d'un certain parti nombreux et tyrannique avait voulu, avait cru atteindre les études religieuses et tarir les vocations en envoyant les séminaristes à la caserne. Loi hypocrite, loi « d'anticléricalisme » hargneux. Mais, suivant la parole sainte qu'ici on peut invoquer, « le méchant fait une uvre qui le trompe ». A la caserne, le séminariste, tout comme l'étudiant en théologie protestant, fut un soldat zélé, scrupuleux, accompli. Sourd aux railleries grossières, cuirassé contre les farces souvent équivoques et les pièges tendus à son innocence, il imposa bientôt le respect, et cela sans « bondieuserie » inutile, car il ne prêchait jamais que d'exemple. Peu à peu, la curiosité attachée au cas du prêtre soldat disparut, et l'on n'en vit d'abord aucun effet moral et général.
On commence à le voir aujourd'hui. Bien des préjugés de la classe populaire à l'égard des prêtres, « qui ne sont pas des hommes comme les autres », se sont dissipés au contact du régiment. La fraternité de la chambrée, de la corvée, de la maladie ou des manuvres a comblé le fossé qui souvent séparait le prêtre du paysan. Retournés l'un à sa charrue, l'autre à son autel, ces deux anciens soldats se sont ensuite retrouvés avec plaisir; un lien entre eux s'est créé. Et qui sait si, en faisant baptiser son petit, le paysan incrédule n'a pas cédé à un sentiment d'estime et de déférence envers son ancien camarade qui a pris à ses côtés du galon? Car il est sergent, adjudant, voire lieutenant de réserve, le curé de village en 1914! Plus d'instruction, plus de conduite, plus d'abnégation aussi (la vocation du sacerdoce trouve ici sa pierre de touche) ont fait du séminariste un soldat qui, peu à peu, est sorti des rangs. Et quand il a repris sa soutane, c'est avec un erade. en cas de guerre. Combien sont-ils ainsi? Plus de dix mille, tous gradés, sans parler des volontaires, car les Séminaires se sont vidés après le 2 août. Quels cadres l'Eglise catholique de France ne fournit-elle pas aux armées de la République, et quels hommes! Rien ne les arrête, ancrés qu'ils sont sur leur double culte, celui de la patrie, celui de leur Dieu. Comme un blessé me le disait hier: « Pour le courage, il n'y a rien de tel que les curés. On dirait qu'ils ont le diable au corps! »
Aussi a-t-on vu des choses singulières. Au début d'août, à la garé du Nord, des réservistes débarquent à Paris pour s'équiper. Il y a deux soutanes dans le groupe. Aussitôt un soldat de sauter au cou de l'un d'eux et de lui dire: « Aujourd'hui, toi, tu es un frère! Viens boire avec nous à la santé de la France! » Et la foule d'acclamer le prêtre, qui s'avance bras dessus bras dessous avec ses compagnons. Le même jour, dans un café très élégant, trois jeunes gens riches devisent, avant la séparation. L'un d'eux, sérieux malgré l'inévitable sourire (mais le sourire est parfois la grâce de la gravité), dit à mi-voix: « Vous allez vous moquer de moi. Vous savez que je n'abonde pas aux églises. Mais que voulez-vous? Je pars, et je veux du moins mourir proprement. Je suis allé me confesser. Maintenant, je suis plus léger et je mourrai gaiement. » Et les deux autres, dont il attendait une raillerie, de répondre simplement: « Nous aussi. » Certes, c'est bien là, si l'on veut, un minimum religieux, ce qu'on pourrait appeler une foi portative, simple foi dé soldat en campagne, pareille à celle du marin. Mais ce geste de tradition atavique, celle attitude de décence en face du grand mystère de la mort, pour du moins « bien tomber », c'est quelque chose de très profond qui renaît, qui « revient » du fond des siècles de l'action française et que la présence du prêtre officier multiplie. Remarquons qu'il n'est pas une liste de morts, en effet, tombés au champ d'honneur et portés à l'ordre du jour de l'armée où ne figurent des prêtres. Celui-ci était porte-drapeau, cet autre, proposé pour la Légion d'honneur, s'est fait tuer le jour même; un troisième, voyant fléchir sa compagnie il était lieutenant, a bondi en avant: « Je suis prêtre! Je ne crains pas la mort! En avant tous! » Il a emporté la position, mais il est tombé, criblé de balles. Et on nous raconte encore ceci: après la bataille, parmi les blessés et les agonisants, un soldat moins blessé rampe et souffle à l'oreille des mourants: « Je suis prêtre, recevez l'absolution ». Et il bénit, d'une main parfois mutilée.
Si l'on se rappelle enfin que la jeune génération combattante a grandi parmi toutes sortes de sectarismes dont le dégoût l'a révoltée et transformée, on ne s'étonnera pas que, dans ces monstrueuses fauchées que la mort pratique parmi les rangs d'une innocente et héroïque jeunesse, d'une part les prêtres renouvellent les gestes de l'archevêque Turpin et d'autre part les soldats renouvellent celui de Roland tendant au ciel son gantelet pour mourir, lui aussi, « proprement ». Et quand la paix permettra de planter des lys sur toutes ces tombes fraîches des lys entremêlés de lauriers, on sentira qu'il y a en France quelque chose de changé.
S. Rocheblave
[Journal de Genève]
Le Prêtre Soldat
21 février 1915
Extrait des « Notes de l'aumônier militaire »:
Aujourd'hui, je voudrais vous présenter le prêtre soldat ou sous-officier, d'après quelques types que j'ai sous les yeux.
Voici d'abord un jeune Aveyronnais, l'abbé M..., ordonné prêtre à la fin de juin dernier et rejoignant comme réserviste son régiment aux premiers jours de la mobilisation.
Il est le seul prêtre de sa compagnie. On le connaît comme tel. Beaucoup se recommandent à ses prières et ne sont pas éloignés d'attribuer à leur efficacité le fait d'avoir été préservés jusqu'à ce jour. Parfois un camarade qui n'a pu joindre l'aumônier se confesse à lui. En plusieurs rencontres, au moment de la charge ou sous une rafale d'obus, on lui demande l'absolution en promettant de faire une confession complète si on en revient. Jamais devant lui un mot déplacé. On le respecte, on l'estime, et toute la compagnie a applaudi quand l'abbé, qui a la confiance du capitaine, a été promu sergent-fourrier. Voulez-vous un trait entre plusieurs autres?
« Un jour, me raconte l'abbé M..., dans une maison ruinée par les obus, mes camarades trouvent un assez beau crucifix. Aussitôt, ils sont d'accord: on va le donner à l'abbé. Ils me l'apportent, en effet, à la tranchée et, en les remerciant de leur attention, je l'installe contre notre mur de terre, bien en évidence, comme le Protecteur et le Maître. Je récite mes prières devant lui. Plusieurs hommes suivent mon exemple. Quand arrive la relève, nous passons le crucifix « en consigne » à la compagnie qui nous remplace. Un jour, un caporal est blessé assez grièvement à l'avant-bras dans la tranchée voisine. On l'envoie se reposer dans la nôtre en attendant qu'il soit évacué. Je lui adresse quelques paroles de réconfort. C'était un avocat fervent chrétien. « Le bon Dieu, dit-il, m'a protégé. » « Il nous protège aussi » répondis-je en lui montrant notre crucifix. Alors il se lève, malgré sa blessure douloureuse, et il va en rampant baiser les pieds du Sauveur en croix. Tous les camarades étaient émus, un sergent surtout qui appartient à la religion protestante. »
Ce même sergent me montrait, ces jours-ci, la lettre qu'il écrivait à son père après avoir assisté à une de nos cérémonies, pour s'excuser de fréquenter une église catholique. « L'aumônier, disait-il, nous donne tant de courage par ses vibrantes allocutions! » Il n'est pas rare, du reste, qu'on me communique les lettres envoyées ou reçues. Je me rappelle celles qu'un Corse recevait de sa femme. « Le soir, écrivait-elle, après avoir prié pour toi, nous allons sur la route qui regarde vers la France, pour voir si tu reviens. » Et sa petite fille de sept ans avait ajouté, d'une plume encore inhabile mais très appliquée: « Vive la France! »
S'il y a une inhumation pour laquelle on ne puisse avertir l'aumônier, l'abbé M... est appelé. En l'attendant, un factionnaire est placé auprès du mort. L'abbé me raconte avec émotion le premier enterrement qu'il fit, le 31 août, dans le bois de X..., en Meurthe-et-Moselle. Le matin, vers 4 heures, un homme était tué par un éclat d'obus. Aussitôt, le capitaine donne ses ordres. Il fait avertir un parent du défunt qui appartient à une autre compagnie. Quelques camarades avec leurs outils de campement creusent la tombe. Ni fleurs ni couronnes, hélas! pour l'orner. Pas même un peu de paille pour en tapisser le fond, pas même une toile de tente pour envelopper le mort. Il n'aura pour suaire que sa capote et un mouchoir qui couvrira son visage. Mais tant de bonnes volontés se sont empressées que, au lieu d'une croix, on en a fait deux avec de petits arbres dégrossis à la hachette et au couteau. L'une sera à la tète du mort, l'autre aux pieds. Le fourrier prête son crayon bleu pour inscrire le nom du défunt, le lieu et la date de sa mort avec une invocation pieuse. A mi-voix, car l'ennemi est proche, les commandements sont prononcés. La compagnie tout entière met baïonnette au canon et forme le carré. L'abbé, qui n'est encore que soldat de première classe, s'avance au milieu, près du corps. Tout nouvellement ordonné, c'est le premier enterrement qu'il préside. N'ayant ni rituel ni livre de prières, il récite le De Profundis avec les versets et oraisons que sa mémoire a retenus. Le capitaine prend ensuite la parole; il salue le mort au nom de ses camarades et il adresse à ceux-ci des encouragements, des appels à la confiance, à l'énergie, à la bravoure. En finissant, il jette une poignée de terre sur le corps qui a été descendu dans la fosse et il le bénit d'un large signe de croix.. Reposez armes! Maintenant, les lieutenants, les sous-officiers, tous les hommes défilent devant la tombe, et chacun en passant, imitant le geste du capitaine, trace de la main droite une grande croix sur celui qui a versé son sang pour la France.
C'était le huitième mort de la compagnie depuis le commencement de la campagne. Dix autres sont tombés encore de septembre à janvier, et cinq de plus ont succombé à leurs blessures. Pour ces vingt-trois victimes de la guerre, l'abbé M... eut l'idée de célébrer une messe. Le capitaine y acquiesça volontiers, et les aumôniers organisèrent une belle cérémonie. L'un d'eux dirigea les chants, l'autre prononça une allocution avant l'absoute. Il lut d'abord la liste des morts au champ d'honneur, et engagea leurs camarades à prier pour eux, à garder leur souvenir, à imiter leur courage. Il félicita la compagnie d'avoir toujours fait bravement son devoir, d'avoir mérité des citations, d'avoir vu trois de ses sous-officiers promus au grade de sous- lieutenant..... Les hommes étaient émus d'entendre ainsi évoquer leurs morts et rappeler les grands devoirs militaires. Ce fut vraiment une cérémonie familiale et patriotique.
Un autre prêtre-soldat, l'abbé B..., je l'appelle « le confesseur » et vous allez voir qu'il mérite bien ce titre. C'est aussi un jeune prêtre de la dernière ordination, cinq semaines avant la guerre. Il est de la classe 1909. Le 2 août, il rejoint son régiment et je crois bien qu'il commence à confesser dans le train. Il continue à la caserne, où il a quitté la soutane pour prendre la capote. Il confesse dans la chambrée, dans la cour, dans les rues. Ses anciens camarades de l'active le reconnaissent; il a bien vite fait connaissance avec les autres.
« Notre premier combat, me raconte-t-il, fut à C..., le 9 août. Je confessais tout le temps. Vous savez que l'infanterie procède par bonds pour donner moins de prise au feu de l'ennemi. Je faisais uni bond à côté d'un camarade, je lui donnais l'absolution, puis je passais à un autre pour « bondir » avec lui en lui proposant de le réconcilier avec le bon Dieu. Tous acceptaient; je n'eus pas un refus. J'arrivais ainsi jusqu'à 30 mètres des Allemands, et pourtant je ne reçus pas une seule blessure. Les jours suivants, mes camarades m'abordaient dans les champs, partout, pour me demander de les confesser. Le 19, nouveau combat et je procédais comme la première fois. Le lendemain, ma compagnie fut d'abord soutien d'artillerie, puis marcha sous un ouragan de fer, et je confessais toujours. Beaucoup de mes camarades voulaient être près de moi et refusaient de me laisser partir. « Restez, disaient-ils, si nous sommes touchés, vous nous donnerez une dernière absolution. » A L..., au commencement de septembre, j'ai aussi beaucoup confessé, à un moment où nous nous sommes crus cernés. Je me rappelle même trois pauvres camarades que je m'apprêtais à absoudre, quand ils tombèrent successivement, frappés par des balles. A B , nous étions à l'arrière-garde devant un pont qu'on allait faire sauter. Le danger était grand pour nous. Presque tous mes camarades, adjudant en tête, acceptèrent volontiers de se confesser; deux seulement voulurent attendre, mais me demandèrent avec simplicité de courir vers eux s'ils étaient blessés. Un instituteur commençait sa confession quand vint l'ordre de se replier; je ne l'ai plus revu et il a été tué. J'espère que le bon Dieu a tenu compte de sa bonne volonté. »
Epuisé de fatigue, l'abbé B... est envoyé pour quinze jours à un dépôt d'éclopés. Il revient au Corps le 3 octobre et, à cause des remaniements imposé par les pertes, il est affecté à une nouvelle compagnie, malgré les réclamations de son ancien capitaine qui voulait le garder, « pour avoir un prêtre avec lui ».
L'abbé B... continue son ministère avec le même zèle et rencontre la même bienveillance de la part des chefs qui se succèdent au commandement de la compagnie: un lieutenant, un sous-lieutenant, un nouveau capitaine. Il a été nommé adjoint au fourrier, puis caporal, mais sans escouade, pour être plus libre. Tout le monde le respecte. Un lieutenant protestant réprimande son ordonnance qui disait quelques mots grossiers, sans malice d'ailleurs, devant l'abbé. On appelle celui-ci M. B... ou « Monsieur le curé ». Personne ne le tutoie. Il confesse aux tranchées, sous la neige, ou en seconde ligne, dans un village ruiné; il préside des enterrements. Il a préparé un camarade à sa première Communion. Il a chanté les Vêpres de la Toussaint sous un ouragan d'obus, et passé la nuit de Noël avec les aumôniers, à confesser.
En somme, il est l'aumônier de la compagnie, le confrère très sympathique et le collaborateur apprécié des aumôniers de la division. Voilà de bonne décentralisation spirituelle.
Je pourrais citer encore comme prêtre soldat un maréchal des logis d'artillerie, chargé du ravitaillement de sa batterie. Il réside habituellement dans un petit bourg qui a été bombardé. Le curé n'est pas encore revenu, et le brave « logis » fait fonctions. Il préside les enterrements en passant simplement une étole noire sur sa grande capote d'artilleur. Il chante les Vêpres, il prêche, il visite les malades. Les bonnes gens du pays sont très contents de son ministère.
Comme la Providence aime à se jouer des calculs humains! Les politiciens sectaires ne se doutaient pas que, par la loi « sac au dos », ils allaient donner au ministère sacerdotal de nouveaux champs d'action et des moyens inédits d'atteindre les âmes.....
G. A.
[Croix de Limoges]
27 septembre 1914
D'après le témoignage unanime des blessés de nos régiments d'infanterie, nos curés, vicaires et religieux entrés comme réservistes dans le rang sont des soldats modèles auxquels on a donné aussitôt des galons. Ils ont de l'autorité, de l'entrain et savent enlever une section. « Ce sont des chefs », me dit un colonel blesssê. Un peu partout, profitant des dispositions nouvelles relatives à l'avancement, on les nomme sous-lieutenants. Un nombre vraiment considérable d'entre eux, si l'on songe qu'ils sont, proportionnellement à l'effectif de l'armée, une très petite minorité, ont été cités, pour actions d'éclat, à l'ordre de l'armée. Beaucoup sont morts au feu. A Orléans, dimanche dernier, cinq prêtres blessés, en congé de convalescence, disaient la messe en attendant le jour prochain où ils reprendront le sac et le fusil. Même remarque à La Chapelle-Saint-Mesmin où le vicaire, gravement atteint il y a trois semaines, achève sa convalescence avant de regagner son régiment.
Ces prêtres soldats savent, du reste, pratiquer leur ministère, consoler les mourants qui les appellent, donner l'absolution qui réconforte et prononcer au chevet de celui qui meurt le mot d'espérance, affirmer la récompense due au martyre.
R. de Brulhiard
[Patrie]
Les « Prêtres Combattants » et la Discipline Ecclésiastique
7 août 1914
Note canonique de S. Em. le cardinal SEVIN, archevêque de Lyon et primat des Gaules:
1re Question. Un prêtre contraint de prendre les armes peut-il, en combattant, encourir une irrégularité?
1. En l'état actuel de la discipline ecclésiastique, nous pouvons répondre affirmativement. Il peut, même en supposant que la guerre à laquelle il prend part est légitime, contracter l'irrégularité ex defectu lenitatis [« à cause du défaut de douceur »].
Or, il en est ainsi, in bello justo offensivo [« dans une guerre offensive juste »], toutes les fois que le prêtre combattant tue ou mutile un ennemi propria manu [« de sa propre main »]. Et il en va de même, in bello defensivo [« dans une guerre défensive »], quand il prend les armes spontanément et tue ou mutile quelqu'un.
Est-ce à dire qu'il commet présentement une faute en donnant la mort aux ennemis de son pays ou en leur infligeant la perte d'un membre? Non, certes; mais, au sentiment de l'Eglise, celui qui verse le sang n'est pas fait pour représenter Notre- Seigneur Jésus Christ, la douceur infinie.
2. Quelle est la conséquence de cette irrégularité? C'est que le prêtre qui l'encourt ne peut, sans faute grave, ni célébrer la messe ni administrer les sacrements. Rien n'empêche qu'il les reçoive, l'épiscopat excepté.
2e Question. - S'il arrive qu'un prêtre combattant ait encouru l'irrégularité « ex defectu lenitatis » pour avoir, « propria manu », tué ou mutilé un ennemi, lui sera-t-il donc interdit de célébrer la messe ou d'administrer les sacrements, sans commettre une faute grave?
Voici la réponse que la Sacrée Pénitencerie fait à cette question: S. Pnitentiaria bénigne indulget ut sacerdotes militantes, ceteris paribus, inter bellicas operationes, Sacrum facere et Sacramenta ministrare valeant, non obstante irregulartate quam pugnantes forte incurrerint; bello vero composito, recurrant ad competentem auctoritalem. (In Virod., 18 mars 1912.)
La Pénitencerie ne songe pas à abroger l'antique législation; loin de là, elle la maintient, puisqu'elle exige que, la paix signée, le prêtre qui est tombé sous l'irrégularité ex defectu lenitatis, parce qu'il a de sa propre main tué ou mutilé un ennemi, s'adresse à l'autorité compétente, afin d'en obtenir la dispense requise.
Mais elle en suspend les effets. Le droit interdit au prêtre devenu irrégulier de célébrer le Saint Sacrifice et de conférer les sacrements; elle, au contraire, nonobstant l'irrégularité qui ne cesse de peser sur lui, l'autorise à faire licitement et librement l'un et l'autre.
Chacun s'expliquera facilement pourquoi le Saint-Siège use de cette bienveillance vis-à-vis des prêtres que la loi contraint à se mêler aux combats. Il a en vue le bien de leurs âmes et celui de leurs compagnons d'armes.
[Semaine Religieuse de Lyon]