- de la revue Journal de lUniversité des Annales tome premier no. 8
- 'l'Ame des Petits Français'
- Conférence de M. Frantz Funck-Brentano
- 17 février 1915
- l'Epopée de 1914-1915
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Mesdames, mesdemoiselles,
La grande lutte qui se déroule sur nos frontières, quels sentiments éveille-t-elle dans l'âme de nos enfants et des enfants de la classe populaire, si vaillante, si patriote, en ces tragiques événements?
Le père est absent du foyer, où il apportait par son travail le pain de chaque jour, où son entrain et sa gaieté mettaient le mouvement et la vie. Cet intérieur sain et clair d'un ouvrier laborieux, joyeux par le sentiment du devoir accompli, n'apparaît-il pas sous un jour d'une exquise poésie dans cette lettre d'une fillette de huit ans, Lucienne Papain, de l'école de Clignancourt:
« Paris, 1er décembre.
» A mon petit papa qui est soldat,
» Mon petit papa, je te dirais que tu revienne parceque je m'annuie de ne pas te voir, parce qu'avant je te voyais le midi et le soir l'orque tu chantais et sifflais dans la maison: maintenant je n'entends plus rien.
» Reviens vite pour faire plaisir à ta petite Lulu. Au revoir, mon petit papa mignon.
» Ta petite Lulu qui tembrasse fort.
» LUCIENNE PAPAIN,
» 54, rue de Clignancourt. »
Et puisque j'ai nommé l'école maternelle de la rue de Clignancourt, je veux rendre immédiatement le témoignage de reconnaissance et d'admiration que je dois à son éminente directrice, Mme Schneit. C'est Mme Schneit qui m'a gracieusement communiqué la plus grande partie des documents que je vais avoir l'honneur de vous lire ou qui vont passer sur cet écran.
J'ai grand'peur que Mme Schneit ne soit dans cette salle; aussi ne me permettrai-je pas de dire ici tout le bien que je pense d'elle: un cur maternel et qui paraît, dans la bonté de son sourire, une ardeur à bien faire, toujours juvénile, et qui veille avec une tendresse intelligente sur les chers enfants qui lui sont si heureusement confiés.
La petite Marguerite Branca, elle aussi, a huit ans. A l'occasion de l'année nouvelle, elle adresse ses voeux aux soldats de France et leur envoie, dessinés par elle, sur sa lettre, de jolis bouquets de fleurs, des touffes de « ne m'oubliez pas ». Vous les verrez, dans un instant, apparaître à vos yeux.
En sa grâce enfantine, Marguerite Branca envoie à nos chers et vaillants Poilus, si résolus sous les shrapnels, ses vux de bonne année :
« Mè cher petits soldat,
» Je vous drai bien que la guerre soye fini, paseqe je panse à tous les petis soldat; je dis :
» Sai povre soldat qui tombe dans les tranchée.
» Je vous souaite une bonne ané é une bonne santé. Je sui bien eureuse de tous les soldat.
» BRANCA MARGUERITE,
» 23, rue Eugène-Sue. »
Ce sont des lettres spontanément écrites par ces fillettes de six, sept ou huit ans, sur les Bancs de l'école et qui ont accompagné de menus envois faits par elles aux soldats sur le front.
Un de mes amis, un auteur dramatique, mort dans sa jeunesse il y a déjà bien des années, l'auteur de cette belle et grande pièce représentée à la Porte-Saint-Martin, Napoléon, j'ai nommé Martin Laya, avait coutume de dire que toutes les femmes, car, quand on est jeune, on s'imagine toujours que l'on connaît toutes les femmes, pour s'apercevoir, ensuite, quand en est devenu vieux, qu'on n'en a jamais connu aucune, Martin Laya avait coutume de dire que toutes les femmes se divisaient en deux catégories, j'allais dire « deux espèces », et, mesdames, vous ne me l'auriez jamais pardonné: deux grandes catégories, dont l'une comprenait celles qu'il nommait les « femmes-femmes », et l'autre celles qu'il nommait les « femmes-mères »; les unes destinées à donner, dans leur vie, tout son développement au sentiment amoureux, et les autres au sentiment maternel. Eh bien! ma foi, cette distinction se retrouve, et avec une franchise de ton surprenante, dans les lettres écrites par nos petites bambines de sept, huit et neuf ans à nos soldats sur le front. (Rires. Applaudissements.)
Voici des billets de mignonnes fiancées, tendresse douce et caressante, presque des mots d'amour :
« Mon soldat, » Mon soldat, vous faites pas tuet sur les champs de bataille,' ni dans les hôpital. Mon soldat, je vous j'aime de tout mon cur. » SUZANNE GONON,
» 23, rue Ramey, Paris, 18e (Seine). »
Au fait! ne dirait-on pas, et dans ses- détails, jusque dans l'adresse de la fin, la lettre d'une payse?
Et la suivante aussi, tout amour pour le beau guerrier inconnu qui nous défend:
« Je t'envoie mon petit cur qui pense a toi qui nous défend. Je demande à Dieu que tu nous revienne au plus vite, toi qu'on a tant besoin de toi. Puisse mes vux s'exau-cet pour notre bonheur. Je t'aime et je t'embrasse.
» MARGUERITE DESLANDES. »
Mais la plupart des lettres si ingénument écrites par ces fillettes, dont les jeux, au préau de l'école, embrouillent les longs cheveux, montrent déjà toute la profondeur et l'émotion sans fin du cur maternel. C'est le cri de la mère, d'une petite maman de sept ou huit ans, qui pense à l'enfant exposé, non pas au glorieux danger des balles qui sifflent ou des obus qui éclatent, ce danger-là n'inspire pas de compassion au cur d'une Française, elle pense avec angoisse au soldat sous la neige,' dans le froid de l'hiver:
« Mon cher soldat,
» Je vous plains de tout mon cur de savoir que vous êtes dans les tranchées. En se moment, il fait si froid, il gelé telment que tous le monde reste au coin du feu. Couvrez vous bien: mettez votre cachenez et, si vous avez un capuchon, rabatez le sur votre tète, comme nous, les petites filles, quand nous allons à l'école et quand nous en revenons. Dans quelque temps, il feras plus beau, le soleil vous réchauffera. En attendant, je vous souhaite bonne chance et bon courage, et je crie avec vous:
» Vive la France!
» SIMONE GODRANT. »
Et, vraiment, ne voit-on pas déjà, sous ces lignes charmantes de sollicitude pittoresque, la petite maman future, qui mettra un cache-nez et rabattra un capuchon sur la tête de ses enfants, quand, par le froid et par la neige, ils quitteront la maison bien chauffée pour se rendre à l'école? (Applaudissements.)
La même note se retrouve dans la lettre de la petite Hélène Bermann, qui a huit ans également.
Elle envoie un paquet de vêtements, sous le feu de la bataille, au soldat inconnu. Ecoutez bien la lettre de l'enfant, et puis la réponse du soldat, la lettre du vaillant Poilu, car une réponse est arrivée:
« Cher soldat,
» Je suis une petite fille qui pense bien souvent à vous. Je suis bien triste, car il fait si froid, maintenant, et vous devez souffrir dans les tranchées. Je vous souhaite bon courage. J'espère que vous reviendrez bientôt et qu'il n'y aura plus de méchants Prussiens. En attendant, je vous envoie un gros baiser.
» HELENE BERMANN. »
Lettre et paquet sont parvenus à Maurice Teresme, 7e zouaves de marche, lfe compagnie, qui répond:
« 5 février 1915. » Chère petite,
» Je viens vous adresser tous mes plus grands remerciements de votre charmant colis, qui a permis de pouvoir me mettre un peu de linge propre dessus; car, dans les tranchées, on n'a pas toujours le temps de laver. Aussi, en paiement, je vous promets d'être, comme j'ai toujours été, un bon défenseur de la patrie. »
Et l'on se demande ici ce qu'il y a de plus beau: de la lettre si naïvement touchante de l'enfant ou de la réponse si simplement héroïque du soldat.
Les petites épîtres qui précèdent accompagnaient des envois pour le Jour de l'An; celle-ci a été écrite plus récemment, à l'occasion de la « Journée du 75 »:
« Cher soldat,
» Je suis bien contente de pouvoir donner à la « Journée du 75 », car je sais que cela te donnera un peu de bonheur, dans la tranchée où tu souffres tant pour nous. Nous te souhaitons que la guerre finisse vite pour que tu reviennes bientôt.
» RENEE DUBALLE,
» sept ans. »
Enfin, dans quelques lettres se trouvent réunis les deux sentiments dont nous parlions tout à l'heure: le sentiment amoureux et le sentiment maternel; puisque aussi bien, et quoi qu'en dît Martin Laya, on doit tout de même encore trouver des femmes qui aiment, à la fois, et leur mari et leurs enfants. C'est la lettre de Raymonde Rodron, un nom à retenir, il reviendra tout à l'heure: une petite personne de huit ans qui, comme vous le verrez dans la seconde partie de cette conférence, est l'auteur d'un petit chef-d'uvre de grâce et d'émotion et qui, la première fois que je l'ai lu, m'a tiré les larmes des yeux:
« Chère petit soldat,
» C'est une petite fille a qui la guerre aprit son papa, qui vous écrit ces quelque ligne. La guerre, c'est une bien vilaine et triste chose, et je souhaite de tout mon cur dans vos tranché ou la neige commence a vous visité et vous avés si froid.
» Recevez, mon chère soldat, les meilleurs baisers d'une petite fille qui vous aime.
» RAYMONDE RODRON. »
Et cette lettre a reçu la réponse d'un capitaine. Combien Raymonde a dû en être fière! ;
« Merci, chère petite Raymonde, de votre envoi et aussi de votre charmant petit mot. L'un et l'autre ont fait grand plaisir aux braves gens qui m'entourent et vont vers les tranchées pour chasser les vilains * Boches et te rendre ton cher papa. Ils s'unissent à moi, qui suis chargé de leur distribuer les envois des bons petits curs comme les tiens, pour t'embrasser de tout notre cur.
» Signature illisible. » Capitaine de la 10e batterie du 33" territorial. »
(Vifs applaudissements.)
Voilà le colis des demoiselles : tout y est tendresse et pitié, des âmes de petites fiancées, de petites marraines et de ménagères attentives. Passons, dans les écoles de la ville de Paris, au côté des petits garçons. Tout aussitôt éclate la note guerrière, sous la plume de gavroches de six ans: « Mon bon petit soldat,
» Je suis bien petit, mais je voudrais avoir vingt ans pour aie avec tois tué les boches, parce qu'il sont bien maichants: ils font pleuré nos bonnes petite maman; ils nous prenne nos papa et aussi nos grant frère. Ils faut les sant fourchées (enfourcher) avec la baïonnette pour qu'il nans reste plus du tout. On pance bocoup au soldat et on na de la peinne de savoir tous nos soldats loins de nous; mais bien tause ils vont revenire: tout le monde seras content et on vous embrassera.
» MARCEL FINDRIS. »
Je dois, d'ailleurs, avouer que tous nos petits bonshommes ne se trouvent pas d'une humeur aussi belliqueuse que Marcel Findris; en voici un qui déclare franchement qu'il a peur des marmites :
« Cher soldat,
» Je vous envoi cette lettre pour vous dire que j'ai grand peine quand jen tend maman parler de vous avec les voisins. Il fait pas chaud den les tranchées. Je voudrais ben être avec vous; mais voilà, j'ai peur des marmites. Je vous embrase bien fort en vous souaitant bon courage.
» PIERRE PROUST, » six ans. »
Pauvre petit bonhomme de six ans! De loin, il a peur des marmites! De près, avec douze ans de plus, comme tous les Français, il ferait crânement son devoir.
René Seurat, six ans et demi, envoie au soldat sur le front deux tablettes de chocolat, « deux grosses, à trois sous », et l'on voit, en lisant ces mots, les yeux de l'enfant s'agrandir devant l'étalage de l'épicier, car des « grosses à trois sous », le pauvre bambin ne peut pas en acheter tous les jours; on n'est pas riche, à la maison, où il y a un « tout petit frère »:
« Paris, 4 décembre. » Cher petit soldat,
» Je voudrai bien que ma maman machète un bau fusil pour de vrai, pour tué bau-cou de boches pour que la gerre soi bien tô fini et que je puisse voir mon papa qui est soldat aussi et que je serai bien quonten d'anbrassé.
» Cher soldat, je n'est pu que vou donner que deux tablaite de chocolat, deux grosse à trois sous. Ces n'es pas bauquous, mes ma maman nest pa riche et j'ai un tou petit frère qui sapelle Maurice. Cher soldat, je vous souaite bonne santé et bon courage. Je vous anbrasse bien fort comme mon papa, quar jaime tous les soldats.
» RENE SEURAT,
» six ans et demi, rue du Baigneur. »
(Applaudissements.)
Pierre Proust, déjà nommé, n'envoie pas du chocolat, mais une pipe et du tabac:
« Cher soldat de France,
» Quand je sui saje maman me dôme dessous pour m'achète un canon, mais corne cest la guerre, je préfère me privé de mon jouet et vous acheté un pipe et du taba: ce sera votre petit Noël. Bon courage! »
Dans la dernière lettre, enfin, dont je voudrais vous donner lecture, se trouve, sous plume du petit Robert Simon, l'écho des propos tenus à table par son père, membre actif, sans doute, et convaincu, de quelque syndicat ouvrier, 'lecteur de périodiques à tendances sociales. Dominant le frisson du combat et la rumeur des armes, s'y manifeste le désir de la vie heureuse, par le travail et dans la paix:
« Mon cher ami,
» Je vous envoie une lettre. Je voudrais que vous m'envoyez un mot: je serais bien content. La victoire s'approche, et je pense que vous allez revenir bien tôt. Nous nous portons tous bien, je suis heureux, nous mangeon tous bien et on dort bien. Nous reprendront la vie heureuse, tout le monde travaillera et on sera tous heureux. Je pense qu'il aura plus de guerre pour toute la vie.
» Je vous envoie mon adresse: 50, rue de Clignancourt, 50.
» ROBERT SIMON.
» Vive la France! »
De ces lettres naïves, nous avons tout une gerbe entre les mains; j'en ai détaché pour vous, mesdames, mesdemoiselles, quelques fleurs, fleurs vivaces où se colore l'âme des petits Français.
Et maintenant, mesdames, mesdemoiselles, pour bien vous montrer que je n'ai rien changé aux lignes que j'ai eu l'honneur de vous lire, pas un mot, pas une syllabe, je vais en projeter quelques-unes sous vos yeux.
En 1870-1871, votre conférencier, mesdemoiselles, qui est aujourd'hui un grand-père, était un petit Français, et il se souvient de l'émotion soulevée en lui par la lecture, à son apparition, de ce chef-d'uvre de forme et de sentiment, La Dernière Classe, d'Alphonse Daudet. Il n'est conte devenu plus populaire: touchant récit et qui, tous, peut-être, nous a fait pleurer. C'est un petit Alsacien qui parle, racontant la dernière classe qui lui a été faite au village par le maître français.
Le récit du petit Alsacien, (mesdames, mesdemoiselles, va être porté devant vous avec magnificence par notre cher et illustre Mou-net-Sully.
Ce merveilleux récit nous est revenu à l'esprit, comme à vous toutes, sans doute, mesdames, mesdemoiselles, en lisant, récemment, que, dans les villes et villages de l'Alsace reconquise, à Thann, à Dannemarie, à Felle-ring, à Urbis, à Mosch, à Ribeauvillé, à Bits-chwiller, à Obernai, des instituteurs soldats, revêtus de leurs uniformes, redonnèrent aux petits Alsaciens des leçons de français.
Et nous avons même pensé un moment écrire un nouveau conte: La Première Classe, et qui aurait été comme un pendant aux pages admirables d'Alphonse Daudet. J'étais fou, n'est-ce pas? Aussi bien n'avais-je pas tracé vingt lignes que la plume me tombait des doigts.
Mais je tenais à ma Première Classe. Alors, la pensée m'est venue de m'adresser à ces enfants des écoles parisiennes, dont les lettres, d'une grâce touchante, vous ont été lues tout à l'heure. Et Mme Schneit, la directrice de l'école maternelle de Clignancourt, fut ma providence, une fois de plus. Comme vous le voyez, toutes les fois que je suis dans l'embarras ou que j'ai besoin de quelque chose, je m'adresse à Mme Schneit, et j'obtiens tout aussitôt ce que je désire: c'est très commode.
A sa prière, les maîtres de plusieurs écoles de Paris ont bien voulu donner lecture à leurs petits élèves de La Dernière Classe, d'Alphonse Daudet; puis, en deux mots, ils leur ont rappelé comment, sur la frontière, de jeunes instituteurs en uniforme refaisaient, depuis quelques jours, la classe en.français aux petits Alsaciens.
Et, pour nos petits bonshommes, il s'agit ensuite d'écrire, d'inspiration, en reproduisant la vision de leur coeur enfantin, un récit de cette Première Classe.
Et j'ai reçu une centaine de ces menues compositions. Il en est une d'une émotion et d'un charme infinis; elle se termine par un trait sublime. L'auteur en est une fillette de huit ans, Raymonde Rodron, son nom a déjà été prononcé tout à l'heure et je vous priais de le retenir. L'enthousiasme que m'inspire son petit récit est-il excessif? Jugez-en par vous-mêmes:
La Première Leçon Française en Alsace
« L'instituteur était un soldat. Le soldat fesait l'école aux petits Alsaciens. Il leur apprenait la première leçon de français. Il y avais des vieux derreiere la porte pour écouter ce que nous disait notre mètre. Il nous disait:
» Entendès vous ces féroces soldats? Il vienne, jusque dans nos bras, Ecorché nos fils et nos compagnes, Ecorché les mères et les enfants.
» Vous ne savez pas ce qui zont fait, les petits enfants, quand il ont entendu la Marseillaise: il se sont mit a jenou et les vieux sont rentré et ont écouté à jenou la première leçon française au petits Alsaciens.
» RAYMOND E RODRON,
» huit ans. »
Voilà notre premier prix, et nous le décernons avec émotion, en serrant sur notre cur la chère petite créature dont l'âme exquise a trouvé ces accents émouvants. (Vifs applaudissements.)
Et, ce qui est plus merveilleux encore, c'est que cette enfant, dans la naïveté de son cur, a fait un rêve qui est une réalité. Je Viens de recevoir des lettres de deux de nos soldats qui sont en Alsace. L'un d'eux habite une petite maison, à Soppe-lê-Bas, chez de vieux Alsaciens. Il raconte que, le jour de la première classe française, le vieux grand-père, qui a vu 1870, a revêtu ses habits du dimanche pour conduire lui-même ses petits-enfants à l'école: un petit garçon et une petite fille. C'était un sergent qui faisait la première classe. Les enfants ne comprenaient pas grand'chose, mais leurs physionomies sérieuses étaient émouvantes. Le vieux grand-père n'était pas le seul à conduire ses petits-enfants, d'autres vieux l'avaient imité. Pendant la classe, on a entr'ouvert la porte et les vieux, qui comprenaient le sergent, se sont agenouillés et pleuraient. La classe n'a pas été longue, car le sergent lui-même était ému et, à la fin, pour bien se faire comprendre de ses petits élèves, il a déployé devant eux le drapeau tricolore. Les garçons l'ont salué militairement, les filles envoyaient des baisers, cependant qu'au dehors le canon grondait dans le lointain et que, dans les rues, sonnait sur les pavés la cadence des régiments français en marche.
Et ne dites pas que si Raymonde Rodron a entrevu ainsi la vérité dans l'instinct si juste de sa petite âme, c'est qu'elle lui avait été racontée par le professeur: son récit est unique parmi ceux de ses camarades qui n'auraient pas manqué de s'en rapprocher si le maître les avait guidées dans cette voie.
Le petit bonhomme, ou la petite demoiselle, il nous semble que ce doit être un petit bonhomme, auteur du récit auquel nous décernerons le numéro 2, a une grande qualité, parmi bien d'autres, sans doute: il est modeste. Il n'a pas signé. On trouve, dans sa petite composition, plus de littérature que dans les lignes précédentes, et un goût de la nature, un don d'expression qui doivent être bien rares, semble-t-il, sur les bancs d'une école maternelle:
La Première Classe Française en Alsace
« Les petits enfants chantaient sous la conduite d'un soldat qui était blessé. Tout le monde était joyeux. Quand le maître commença la leçon, tout le monde écoutait avec ravissement. Tout ce qu'on nous disait nous paraissait facile. Le maître nous fit faire un exercice de conjugaison; puis, on passa à la leçon d'écriture. Le maître nous donna les mots suivants à écrire: « Vive la France ! »
» Vous pensez si chacun de nous s'appliquait. Puis, vint la leçon d'histoire: notre maître nous parla de la guerre de 1870, de la perte de l'Alsace-Lorraine.
» La cloche sonna; on nous fit sortir; mais le village n'était pas comme d'habitude : les fenêtres étaient pavoisées par de petits drapeaux, les rues étaient joyeuses, de nombreux soldats passaient en chantant; même dans les champs, malgré que c'était l'automne, rien n'était triste: les oiseaux sifflaient, les arbres paraissaient plus grands et les rivières coulaient lentement dans leur lit, sur leur surface horizontale où flottaient des petits brins d'herbe. »
Ce délicieux petit récit est tracé d'une main enfantine, et l'auteur a peut-être une douzaine d'années; mais le style n'en est-il pas exquis, d'une fraîcheur et d'une grâce délicieuses? (Applaudissements.)
Transcrivons, enfin, le récit du jeune Sten-nelin, douze ans, appartenant, lui aussi, à une école communale du dix-huitième arrondissement :
La Première Classe
« Ce'jour-là, tout le village était content. Les fenêtres étaient pavoisées de grands drapeaux aux couleurs françaises. Tous, petits et grands, avaient revêtu leurs habits des dimanches sur lesquels ils avaient accroché une petite cocarde tricolore, et s'en allaient à l'école, bien avant l'heure habituelle: ils riaient et sifflaient, les mains dans les poches; car c'était le premier jour qu'un soldat français faisait la classe aux petits Alsaciens.
» Il avait la belle culotte rouge et la capote bleue qui éclaircissait son visage.
» En classe, tout le monde s'appliquait. Les vieux, qui assistaient à cette leçon, comme les jeunes, ne pouvaient retenir leurs larmes. Le maître fit copier en belle écriture: « Vive la France! », puis, vint4e moment de la conjugaison. Le soldat, qui faisait fonction de maître, donna à chaque élève un , temps du verbe: « Aimer la France. »
» Quand onze heures sonnèrent à l'horloge de la mairie, on se quitta en chantant La Marseillaise.
» On croisa, en route, un régiment de chasseurs à pied qui allaient au feu: les soldats chantaient leurs chansons de route; ils étaient contents de savoir qu'ils allaient tuer des Boches, car il y en a vraiment trop. Nous les regardâmes s'en aller, le coeur serré, dans le flottement du petit drapeau qu'ils avaient au bout du canon de leur fusil. » (Applaudissements.)
De ce jour, les classes en français se sont multipliées sur la terre sacrée quî, depuis si longtemps, ne les avait plus connues. Les classes continuent de se tenir régulièrement, bien qu'elles soient parfois interrompues.
« On est si heureux de se sentir enfin Français, lisons-nous dans Le National Suisse du 15 février, qu'à Massevaux, par exemple, quand le clairon sonne, tous les écoliers se lèvent, quittent leurs bancs sans permission, et, courant, se culbutant, viennent voir passer les militaires: les braves maîtres tolèrent, avec un sourire, ces licences patriotiques. »
Et voici que le président de la République revient précisément d'Alsace, où il a visité plusieurs des villes et villages que nos soldats ont repris aux Allemands. A l'entrée du pays, il laissait son automobile et parcourait les rues à pied, parmi la foule des habitants qui se pressaient à sa rencontre, je traduis la relation du Daily Mail, une foule presque exclusivement composée de vieillards, de femmes et d'enfants.
A Saint-Amarin, les maires de plusieurs villages se rassemblèrent pour le saluer et le plus vieux d'entre eux se mit en posture de lui adresser un discours, mais dans un tel état d'émotion que le vieux brave homme ne put articuler une seule parole. Le président, très ému à son tour, répondit brièvement. Il disait qu'il était venu pour confirmer les paroles du général Joffre, quand il avait déclaré que l'Alsace redevenait française à jamais.
Dans un autre village, M. Poincaré entra dans l'école et assista à la leçon qui se donnait aux enfants en français.
L'une des fillettes, au nom de ses compagnes, s'avança pour le remercier des jouets que Mme Poincaré avait fait parvenir aux petits Alsaciens; après quoi, deux cents enfants entonnèrent La Marseillaise.
Durant son séjour en Alsace, le président croisa le bataillon de chasseurs alpins où lui-même avait servi comme capitaine. Il passa les Vosges couvertes de neige, en traîneau, escorté par des chasseurs alpins montés en skis. (Vifs applaudissements.)
Encouragé par le succès obtenu à propos de La Première Classe, je m'adressai une fois de plus à qui vous savez, en demandant que l'on donnât, pour sujet de composition, dans quelques écoles de la Ville de Paris, l'héroïque histoire du jeune Emile Desprès.
De ce sublime épisode, M. Pauliat, sénateur du Cher, a fait, à un rédacteur du Matin, le récit suivant:
« La scène s'est passée à Lourches, un village minier des plaines du Nord, voisin des mines de Douchy. Les Prussiens occupaient le village. Dans un coron, des soudards allemands, ivres de genièvre, menaient grand tapage. Un lieutenant insultait la maîtresse du logis. Dans un coin sombre, gisait un sergent français, blessé, le bassin fracturé par un éclat d'obus. Excédé par les propos orduriers que tenait l'officier, révolté par les insultes de cette brute dressée contre une femme sans défense, le sergent saisit son revolver et abattit raide l'odieux reître.
» A coups de crosse, à coups de pied, le malheureux sergent fut traîné hors du coron et conduit dans un groupe composé de quinze mineurs qui, accusés par les Prussiens d'avoir tiré sur eux, allaient être fusillés.
» Deux par deux, les mineurs étaient conduits devant le peloton d'exécution, commandé par un capitaine, et aussitôt exécutés. Le sergent, tremblant de* fièvre, vit passer un enfant, le jeune Emile Desprès, âgé de quatorze ans: il le supplia de lui apporter un verre d'eau pour calmer sa soif.
» Le gamin s'empressa et rapporta l'eau. Mais le capitaine allemand l'aperçut et, cramoisi de fureur, se précipita sur l'infortuné garçon, l'assomma à coups de plat de sabre, le piétina à coups de botte.
» Tu seras fusillé, hurla-t-il.
» Et l'enfant fut jeté, d'un poing impitoyable, sur le sergent agonisant.
» Le tour du gamin arriva. On lui banda les yeux et on le fit agenouiller devant les fusils. Mais le capitaine bourreau, un sourire cruel crispant sa face, n'ordonna pas le feu. Il dénoua le bandeau du petit, lui appliqua une taloche sur la joue et lui dit:
» Tu peux avoir la vie sauve, à une condition: prends ce fusil, couche en joue le sergent et tue-le! Il te demandait à boire, tu vas lui envoyer du plomb!...
» Crânement, le gamin prend le fusil sans trembler, épaule l'arme, la dirige sur la poitrine du sergent; mais, soudain, il fait volte-face sans abaisser son arme. Le coup part et, foudroyé, le capitaine barbare s'effondre, tué à bout portant.
» L'héroïque enfant fut aussitôt lardé à coups de baïonnette et criblé de balles.
» L'histoire retiendra son nom: il s'appelait Emile Desprès. »
(Le Matin, 16 septembre 1914.)
Une souscription sera ouverte pour élever un monument à Emile Desprès, et je suis certain, mesdemoiselles, que, quand le moment en sera venu, vous tiendrez toutes à envoyer votre offrande.
Vous venez d'entendre le récit de l'événement par M. Pauliat, sénateur du Cher. Voici ce même récit sous la plume d'un petit gamin des écoles de Paris.
Notre jeune auteur se nomme Boston Bast. Comme tous les grands écrivains, il signe d'une manière à peu près illisible. Il appartient à l'école de la rue des Poissonniers; il a douze ans:
L'ENFANT HEROÏQUE
« C'était dans Une ferme de Lourches. Il y avait un blessé français et une femme avec des petits enfants. L'aîné, Emile Desprès, s'occupait du blessé qui avait les reins brisés par un éclat d'obus, pendant que la mère regardait à la fenêtre. Tout à coup, entra quelque soldat prussien, dont un officier, et ils demandèrent de l'eau-de-vie. La pauvre femme répondit:
» Vous avez déjà tout bu et il n'en reste plus.
» Donne à boire à mes hommes, ajouta l'officier, ou alors...
» Et il lui montra son sabre.
» Le blessé prit son pistolet :
» Tiens! en voilà de la saucisse!... Elle est bonne, celle-là!
» Et l'officier tomba raide mort.
» Les soldats se précipitèrent sur le blessé et lé' traînèrent dehors, à coups de pied et de crosse de fusil. Alors, sa blessure se rouvrit et le sang coula. Ils le traînèrent où il y avait une quinzaine d'hommes qui, selon l'officier, avaient tiré sur les armées prussiennes. Les Prussiens étaient avec un capitaine. Le capitaine dit au sergent:
» Attends ton tour!
» Le blessé appela le petit Emile:
» Apporte-moi un verre d'eau pour attendre la mort.
» Le petit garçon courut à la maison et, pendant ce temps-là, les quinze hommes étaient tombés. Bientôt, Emile reparut avec un verre bien plein et le donna au blessé qui dit: « Merci! »
» Quand l'officier boche vit cela, il dit à Emile:
» Ah! tu as le toupet, devant moi, de donner à boire à ce chien crevé de Français !...
» L'enfant répondit:
» Je fais mon devoir.
» Ah! tu fais ton devoir. Eh bien! tu vas voir!...
» Aussitôt, il commanda à ses hommes de le ligoter... Alors, les soldats se précipitèrent sur le pauvre enfant. On entendait, au loin, des commandements. Le petit Emile était adossé au mur.
» Tout à coup, quand on allait le fusiller, le capitaine vint lui tirer le bandeau des yeux et lui dit:
» T' en as eu une peur, hein?
» Moi!... Oh! là là!
» Alors, le capitaine lui dit:
» Tu es un brave! Tu auras la vie sauve si tu tues le Français.
» ' Ah! dit l'enfant.
» Puis, il dit:
» Qu'on me donne un fusil!
» Alors, on lui apporta un fusil; il le prit, visa le coeur du Français, mais, se tournant brusquement, il fit feu sur le capitaine et dit:
» Tu ne tueras plus de Français, toi!
» Et les soldats se précipitèrent sur le pauvre enfant, qui tomba, percé de coups de baïonnette, en criant: -
» Vive la France! »
(Longs applaudissements.)
Et mes jeunes collaborateurs ne m'ont pas seulement envoyé le récit de la mort d'Emile Desprès, ils ont tenu à illustrer sa fin héroïque de leur crayon naïf et pittoresque, si vivant et si sincère.
Ce sont des images, mesdemoiselles, que je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps.
(Ici, M. Mounet-Sully lit « La Dernière Classe », d'Alphonse Daudet, que nous avons déjà publiée (1) et qui produit un effet, une émotion considérables. On pleure dans la salle, et Mounet-Sully est acclamé.)
Elle nous apparaît donc bien ainsi dans sa fraîcheur et dans sa vivacité, avec des couleurs franches et limpides comme celles des fleurs dans les champs, l'âme des petits Français. Nous y puisons un confiant espoir en la génération de demain, pour laquelle lutte, avec tant de courage, la jeunesse d'aujourd'hui. Ame de la France immortelle, faite de beauté, de tendresse et de foi, et qui continueras à répandre sur le monde ton rayonnement glorieux.
(Applaudissements chaleureux et nombreux rappels.)
M. Frantz Funck-Brentano