de la revue 'l'Illustration' No. 3764 de 24 avril 1915
'l'Expédition d'Orient'

Moudros

 

D'une correspondance privée nous détachons quelqiics passages qui complètent les notes que nous avons publiées, le 10 avril, sur le débarquement de contingents franco-britanniques dans la baie de Moudros:

 

Ile de Lemnos, baie de Moudros, le 4 avril 1915

Sur le bord de la mer s'élèvent seulement quelques maisons. Deux d'entre elles sont surmontées du pavillon hellénique: la Douane et la Capitainerie du port. Une autre, peinte en rose tendre, arbore le pavillon de la Croix de Genève: c'est l'Hôpital maritime dont le nom pompeux couvre une maison de style fort ordinaire, très petite et capable de recevoir bien peu de malades. Enfin, à côté, une autre maison, à porte gothique, est le local de la poste et du télégraphe. Du mouillage, c'est à peu près, avec l'église, tout ce que l'on voit du bourg de Moudros, et c'est d'ailleurs à peu près tout ce qui constitue sa Marine.

On débarque à une jetée en pierres que prolonge un appontement, et qui est, en ce moment, le siège d'une extraordinaire animation. Des bateliers grecs, et surtout des tirailleurs sénégalais, s'y agitent du matin au soir pour décharger les balancelles, les chaloupes, enlever les sacs de farine, les caisses de conserves, le matériel de toute nature que ne cessent d'amener des embarcations, et qui s'entassent sur le débarcadère jusqu'à la douane. Marins anglais, français et grecs, australiens et tirailleurs sénégalais s'y coudoient du lever au coucher du soleil. On passe sous les yeux de sentinelles australiennes ou sénégalaises à qui tout ce qui n'est pas militaire doit montrer patte blanche pour circuler.

De cet appontement part une route poussiéreuse, bordée, à sa naissance, de deux ou trois autres maisons ou entrepôts grecs, puis de tentes françaises, puis de baraques en planches qui s'élèvent chaque jour, et dans lesquelles des marchands grecs se sont établis. Beaucoup de ces marchands, d'ailleurs, se contentent encore d'étaler leur pacotille en plein vent: denrées alimentaires, tabac, cigarettes, boissons, cartes postales. Il y a même des popes grecs qui vendent des chapelets faits en « larmes de Job », des croix en bois et des assiettes en bois, sculptées en creux, et dont le sujet représente généralement la tête du Christ ou des saints. Ces objets, fabriqués dans les monastères, se vendent à leur profit.

Au bout de 500 mètres environ, la route aboutit au village que précède, sur une colline très visible du mouillage, une belle église neuve à deux clochetons, une église orthodoxe remarquable à l'intérieur par sa propreté, sa clarté, ses peintures fraîches et non sans grâce, enfin par un fauteuil pour l'officiant, surmonté d'un dôme en bois verni et sculpté, d'une légèreté tout à fait remarquable. Le bourg s'étend dans la plaine au pied et derrière l'église. Il se compose surtout de maisons basses qui ne respirent pas une grande aisance. L'éclairage nocturne est assuré par des lampes à huile, enfermées dans des lanternes.

Dès les premiers pas dans le bourg, derrière l'église, on rencontre une petite fontaine, au badigeon de chaux blanche, qu'assiègent incessamment des femmes, des enfants et des corvées de tirailleurs sénégalais ou d'infanterie coloniale, sous la conduite de gradés. La question de l'eau est très importante ici: il y en a peu à Moudros.

Derrière le village on trouve cependant encore une fontaine et des puits où la cavalerie australienne vient faire boire ses chevaux.

Les camps des alliés sont établis à l'Est et au Sud-Est de la baie.

Celui de nos braves tirailleurs sénégalais reçoil de nombreuses visites. Les marins anglais, les soldats australiens y sont assidus, et ce n'est pas une des moindres surprises de cette guerre que la réunion, sur le sol d'une île grecque (et qui, de fait, est encore turque, puisque l'occupation grecque n'a pas encore reçu la sanction des grandes puissances), de ces Sénégalais et de ces Australiens. Nos admirables tirailleurs n'en sont d'ailleurs pas plus étonnés que cela. Après le Nord de la France, après Dix-mude, Lemnos leur sourit, malgré les corvées et l'absence des feux de bivouac, la nuit, par crainte des avions turcs...

 

La Revue d'Aboukir

Voici, d'autre part, des détails sur une revue des troupes françaises cantonnées en Egypte:

Alexandrie, 5 avril

Les troupes françaises campées à El-Siouf, près de Ramleh, sur la route d'Aboukir, ont été passées en revue, ce matin. C'était un spectacle attrayant et nouveau pour les populations formées de races différentes, mais parlant toutes notre langue.

Le terrain choisi dans les sables n'était pas très éloigné du camp. Une tribune avait été dressée pour les autorités anglaises et égyptiennes ainsi que pour le ministre de France au Caire et la colonie française.

Par bonheur le temps était couvert depuis hier: les hommes, sous un soleil très atténué, n'eurent pas à souffrir de la chaleur.

Entre 9 et 10 heures, se rassemblent les régiments, ligne, zouaves, tirailleurs, marsouins, chasseurs d'Afrique, et des batteries d'artillerie montée de 75.

Avec beaucoup d'à-propos on a utilisé quelques buttes de sable qui sont en arrière du front. Les artilleurs à pied et les sections de mitrailleuses, placés là, ne défileront pas, mais feront fond de tableau.

A 10 heures, le général d'Amade arrive et va saluer le ministre de France. Les clairons sonnent de tous côtés, puis la musique joue, car, miracle d'organisation et de ressources, nous possédons une musique formée de vingt-cinq instrumentistes pris un peu partout parmi les zouaves et les légionnaires. Les instruments sont arrivés de France avant-hier seulement et cependant il ne se produit aucun couac! Le général retourne ensuite à l'entrée du terrain pour recevoir le général anglais, sir Ian Hamilton, commandant en chef des forces alliées constituant le corps expéditionnaire d'Orient. Puis les deux généraux passent sur le front des troupes.

Avec sa face rasée, sa taille svelte bien prise dans son uniforme khaki à basques, sa casquette à bandeau rouge, sir Ian Hamilton est une figure énergique et bien campée. Le général d'Amade a grand air, lui aussi, dans son uniforme bleu ciel.

La revue terminée, a lieu une remise de drapeaux à des régiments nouveaux de zouaves et de coloniaux, face aux tribunes. La cérémonie comportait un discours qu'il me fut impossible d'entendre, mais que saluèrent des acclamations frénétiques.

Les drapeaux restent au pied de la tribune, tandis que les troupes prennent formation pour le défilé. Et lorsque la musique a joué successivement la Marseillaise, les hymnes anglais, russe et serbe, elles défilent par bataillons, en colonne double. Cette formation est commode et produit grand effet, quand on obtient, ce qui fut le cas, que toutes les petites colonnes par quatre des sections se tiennent bien à même hauteur.

Après l'infanterie, passent les artilleurs au trot. Les chevaux tirent dur pour traîner les canons dans le sable. Enfin les chasseurs d'Afrique défilent au galop. Quand chaque bataillon rejoint son bivouac, il est à peine 11 heures et demie.

Voilà ce que fut la brillante revue des troupes françaises passée sur ce sol d'Egypte, que foulèrent les croisés et les soldats de Bonaparte.

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