de la revue 'l'Illustration' No. 3839 de 30 septembre 1916
'La Bataille de Champagne:
25 Septembre - 3 Octobre'
par Gustave Babin

Un Anniversaire

 

Cette dernière semaine de septembre amène le premier anniversaire de la phase foudroyante, décisive de la bataille de Champagne.

La Marne 1914, la Champagne en 1915, la Somme en 1916,... ce mois cher entre tous aux cœurs tendres, empressés à jouir des dernières faveurs qu'y prodigue l'été, mais inquiets déjà et saisis de mélancolie au seuil du frissonnant automne, sera pour nous, dans l'avenir, un mois où alterneront dans nos mémoires, avec des souvenirs ensoleillés de gloire, d'amers regrets, les tristesses d'inoubliables deuils, l'angoisse d'irréparables séparations. Quand sera revenue s'offrir à la vénération des hommes de bonne volonté la Paix, souriante et laurée comme les déesses immortelles, ce sera, entre tous, le mois des pieux pèlerinages aux tombes des héros sauveurs. L'heure encore n'est point venue, hélas! où les foules peuvent aller prier librement, comme sur les tertres épars à travers l'Ile-de-France et le long de la vallée de la Marne, dans les cimetières où reposent les vainqueurs de la Champagne, car ils vibrent toujours de l'écho du canon proche. Ce n'est que par un privilège insigne et rare qu'on aborde aujourd'hui ces nécropoles pathétiques.

Je puis, du moins, pour l'avoir vu, dire à tous ceux dont les pensées les plus profondes vont vers ces plaines arrosées d'un si généreux sang, que les chers êtres qu'ils déplorent y dorment environnés des soins les plus attentifs.

Le cimetière de Châlons, où nombre de soldats tombés dans ces journées de septembre et d'octobre 1915 sont venus, à un an de distance, rejoindre les valeureux morts de la bataille de la Marne, est la plus importante de ces cités funèbres. On ne peut se défendre d'un douloureux serrement de cœur, une fois le seuil franchi, devant ce champ à l'infini hérissé de croix toutes pareilles, de petites croix noires qui marquent indistinctement le dernier chevet d'un officier supérieur ou celui d'un simple fantassin de deuxième classe, toutes nettes d'ivraie ou de plantes parasites, toutes fleuries, toutes entretenues avec le même soin par des équipes vigilantes de soldats jardiniers, et dont certaines seulement se distinguent, de place en place, par quelque couronne, un portrait dans un cadre naïf, un souvenir touchant, hommage d'une mère en deuil, d'une veuve, de quelque ami affectueux.

 

Le Champ de Bataille

Des tranchées devant Aubérive — où j'ai montré, l'autre semaine, les Russes faisant bonne garde — jusqu'à Ville-sur-Tourbe, qui furent les deux points extrêmes entre lesquels se déclancha l'offensive si savamment montée, j'ai parcouru, sous la conduite d'un guide admirablement documenté, toute la ligne d'attaque.

Sur ce front de vingt-cinq kilomètres, relativement restreint, si l'on veut bien le comparer à l'immense développement que présentait celui de la bataille de la Marne, on peut se former une très nette idée d'ensemble de l'action; on en peut fouler du pied chaque point important, le toucher du doigt, pour ainsi dire, comme on ferait sur la carte. Mais quelle différence d'impression du cabinet de travail à ces vallons épiques!

A chaque halte que nous faisions, mon compagnon, obligeamment, évoquait en termes précis, souvent pittoresques, la phase du combat qui s'était déroulée là, dans le décor tendu devant nos yeux. Comme il avait suivi de tout près ces émouvantes péripéties, il revivait en ma présence quelques-unes des heures les plus passionnantes de sa carrière. Il en reconstituait pour moi l'atmosphère même.

Le temps nous favorisait. C'était un frais soleil d'automne, tout pareil à celui que nous voyions sourire, qui rayonnait sur ce champ de bataille jusqu'à la veille du combat: les comptes rendus officiels publiés au lendemain de la grande affaire ont noté que le matin seulement de l'offensive, le ciel apparut voilé et que la pluie fine commença à tomber un peu avant que s'élançassent les vagues d'assaut.

Et aussi, ce matin-là de 1915, le même silence pacifique qui nous environnait planait sur ces friches en tons sens retournées par l'obus, déchirées de tranchées et de boyaux, hérissées de fils de fer dont nous voyions encore les ronces fauves, entassées en pelotons rouilles, maculer, de-ci de-là, la plaine crayeuse. Car la canonnade, au matin du jour fixé, s'était tue...

Pour nous, nous la discernions à peine, à de longs intervalles, lointaine, étouffée. Les échos d'une musique qui répétait au creux d'un vallon la couvraient par instants.

Même, ce 25 septembre, jour de la mémorable attaque, jusqu'à 9 h. 15, jusqu'à l'heure exacte où, d'un seul bond, trois cent mille cœurs frémirent d'une seule pulsation, tendus dans le désir ardent de la victoire, et que la première vague d'assaut s'élança des banquettes où elle attendait ce fatidique instant, le champ de bataille était aussi désert, aussi inerte, aussi morne que dans le moment où il m'apparaissait.

Toute la vie, l'action latente était concentrée dans ces interminables fossés creusés au prix de tant de labeurs prudents, de tant de soins, où chacun se préparait à son, rôle, dans ces postes de commandement souterrains, dans les dépôts de munitions, cavernes pleines de monstrueux et mortels trésors, dans ces observatoires juchés au faîte des arbres, dans ces postes de secours qu'allait bientôt emplir une fiévreuse activité, dans ces batteries astucieusement embusquées, prêtes à reprendre leur bon travail au premier coup de téléphone.

De l'autre côté, l'attente anxieuse, qui se prolongeait depuis des jours. Car plus d'une fois déjà les canons grondants s'étaient tus, comme si l'attaque allait partir, et nul ne pouvait dire si, cette fois plus que les autres, elle se déclancherait.

La vague déferla.

Sur le point particulier où j'ai pris ces notes, en avant de Souain — à la source de la petite rivière la Ain, qui a donné son nom au bourg — elle couvrit, avec la soudaineté d'un raz de marée, l'espace vers lequel elle avait débordé. C'étaient des marsouins qui combattaient là, — ceux du général Marchand. Ils progressèrent avec une telle fougue, une telle furia, qu'ils atteignirent beaucoup plus vite qu'on n'aurait pu l'espérer l'objectif qui leur avait été assigné. Ils disparurent au delà de la crête qui limitait, au Nord, le glacis sur lequel on les avait lancés, — l'ouvrage de Wagram.

Alors, l'artillerie, qui, à leur départ, avait repris ses tirs de barrage, afin de protéger leur bond, s'arrêta. La liaison, comme il arrive presque fatalement en pareil cas, la liaison était rompue entre les deux armes. Un silence impressionnant plana sur cette plaine. La bataille apparut comme suspendue... Ce fut, pour ceux qui étaient là, un des moments les plus poignants de la journée.

On sait de reste sur quel succès elle s'acheva.

Ce fut non loin de là, non loin de cette « place de l'Opéra », où il aimait à fumer tranquillement sa pipe, et dont le nom facétieux lui devait rappeler certaine journée d'acclamations que tous n'ont pu encore oublier, que fut blessé le général Marchand, au moment où, la canne à la main, il prenait la tête de la seconde vague sortie des tranchées.

Il tomba du moins satisfait et plein d'espoir; car la victoire déjà se dessinait. Bientôt commençaient d'arriver les premiers prisonniers. Ils se rendaient par grappes. En groupes de deux à trois cents ils gagnaient, sans gardes, sans guides même, les points de l'arrière où ils devaient être cueillis.

 

Le Terrain du Duel

A contempler ce terrain, ce glacis en pente douce dominé de haut et de loin par une crête formidablement armée, à se figurer, même coupé, même détruit aussi complètement qu'on le suppose, le réseau traîtreux des fils barbelés tendu en avant des tranchées, sur le chemin des assaillants, on a peine à comprendre comment des hommes ont pu, avec cette soudaineté, cet élan, aborder une position pareille. Et l'on se sent pris d'une admiration, d'une reconnaissance indicibles.

L'ouvrage de Massiges était plus formidable, plus effrayant encore.

La carte, si familiarisé qu'on soit avec sa lecture, donne une image incomplète de cette « main » tendue, menaçante, au-dessus d'une petite vallée, et dont les doigts — des griffes, bien plutôt — se dressent comme des falaises abruptes au bord d'un marécage sinueux, — obstacle supplémentaire et quasi superflu en avant de cette bastille en tous sens sillonnée de tranchées, hérissée de mitrailleuses. On se rappelle comment, pourtant, l'artillerie broya si bien les pentes et les crêtes, et le fond des ravins, que, dès le premier assaut, les marsouins — encore eux! — arrivèrent au sommet du plateau. Or, là, une seule mitrailleuse, échappée à l'écrasement par l'artillerie, parvint à les retenir quelques heures: exemple probant des difficultés redoutables que présentait le terrain. C'était, en vérité, comme le dit le général Gouraud, commandant de l'armée qui en a désormais la garde, « un joli morceau ».

Mais il faudrait pouvoir visiter bien vite ces lieux pour se rendre compte de leur âpre et farouche beauté. Dans quelques mois, ils auront repris l'aspect de tristes choses mortes que nous voyons déjà à des sites émouvants naguère, au lendemain des batailles qui les avaient meurtris.

Dès maintenant, même, il est nombre d'endroits où il est à peu près impossible de retrouver le lacis enchevêtré des ouvrages défensifs de l'ennemi. Les obus ont labouré, à la lettre, et comblé, et nivelé comme la plus mordante des herses, les tranchées et les boyaux. Le passage, en certains points, de la cavalerie, qui donnait de si bon cœur, de l'artillerie, lancée en avant à toutes brides pour aller foudroyer à leur tour les positions de la deuxième ligne ennemie, a parachevé le travail des projectiles. Les entonnoirs creusés par les marmites se comblent peu à peu, sous l'action des intempéries.

Je m'étais demandé, parfois, quelles mains assez persévérantes parviendraient à remblayer ces trous innombrables qu'il a fallu des millions de journées de main- d'œuvre pour creuser. Mais le temps s'en chargera, et la puissance irrésistible des pluies, et le vent, qui transporte les dunes et presque les montagnes, et qui a fleuri déjà de scabieuses et de coquelicots les parois des cheminements abandonnés.

En quelques mois, d'un lent et continuel effort, les forces du ciel ont commencé leur œuvre.

Allez reconnaître, aujourd'hui, les ruines de Suippes, nettement visibles il y a quelques mois encore. La place où fut Ilion n'est guère plus incertaine, et l'on se demande comment, des temps plus sereins revenus, feront les habitants infortunés pour retrouver sous les broussailles, sous les gramens et sous les mousses, le lopin où s'érigeait leur foyer.

A Massiges, durant de si longs jours bombardé, il ne demeure debout qu'un pan de l'église et une grande bâtisse de briques qui, pourtant, semblerait au premier abord un but magnifique. Entre ces deux vestiges, qui rappellent en quelque manière ces buttes-témoins que laissent debout les ingénieurs pour attester la profondeur d'une fouille et l'importance du déblai, on ne distingue pas pierre sur pierre. L'herbe envahit tout. La grossière machine de l'horloge, gisante sur le sol, n'est plus qu'un amas de ferrailles frustes, que la rouille rapidement désagrège...

 

L'impassible nature a déjà tout repris!

Seuls les bois seront plus longs à reverdir. Bois Sabot, bois du Trou Bricot, « Brosse à Dents », si exactement décrite en trois mots par quelque poète qui s'ignorait, ce ne sont plus que de vagues emplacements hérissés de troncs déchiquetés. On dirait que quelque calamité fabuleuse, quelque « plaie d'Egypte » que la Providence n'avait pas osé inventer, même pour punir, a sévi là; qu'il y a passé quelque invasion de monstres ignorés des légendes les plus cruelles, chenilles gigantesques, sauterelles de cauchemar, rongeurs d'Apocalypse...

C'est pourtant pour reprendre ces terres désolées que tant d'hommes braves, bons, jeunes, ont sacrifié si généreusement leurs vies, versé à profusion leur sang. Ah! que leur soit vouée notre reconnaissance imprescriptible, éternelle!

Et puis, que nos pensées affectueuses, nos pensées fraternelles, nos pensées les plus tendres aillent encore à ceux qui continuent leur œuvre, à ceux qui vont aborder, d'un cœur inébranlable, le troisième hiver de la grande guerre. Remémorons-nous eombien est rude, douloureuse parfois, la vie que leur imposent les implacables nécessités de la lutte, et dans toute la mesure de nos forces, de tous nos cœurs, efforçons-nous d'en atténuer les rigueurs. Et répétons-nous sans cesse que jamais, jamais nous ne ferons assez pour acquitter notre dette envers eux.

Gustave Babin

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